L'avocat branlait la tête.
—Le danger est ailleurs, prononça-t-il. Comme magistrat, M. Barban d'Avranchel est peu et mal connu. Étant froid et raide comme un verrou de prison, il a joui jusqu'ici de la respectueuse estime que nous autres, Français, nous accordons sans examen à tous les hommes graves et taciturnes. Mais est-ce un juge d'instruction habile?... D'aucuns le prétendent. Moi je jurerais que ce n'est qu'un solennel imbécile à qui on ferait voir des étoiles en plein midi... Nous en avons quelques-uns comme cela dans la magistrature...
Mme Delorge sentait son cœur se serrer.
De tous les malheurs, il n'en est pas de pire que de dépendre d'un homme inintelligent, entêté d'opinions préconçues...
—Une autre chose encore me tourmente, monsieur, reprit-elle; cet ordre d'amener mon fils. Il est si aisé de tirer parti du propos inconsidéré d'un enfant...
—Oh! ceci n'est rien, fit l'avocat.
Et examinant le jeune garçon, dont l'œil brillait d'intelligence:
—Monsieur Raymond, ajouta-t-il, est déjà trop fin pour M. d'Avranchel... Je vais d'ailleurs lui faire la leçon...
Il lui prit les mains en lui disant cela, et l'attirant près de son fauteuil:
[Illustration:—Je le jure!...]
—Êtes-vous brave, mon petit ami? demanda-t-il.
—Je ne suis pas peureux, monsieur.
—Alors, tout ira bien. Un interrogatoire, voyez-vous, ne doit effrayer que les gens qui ont quelque chose à cacher.
Me Roberjot était redevenu lui-même et, son regard allant de Mme Delorge à Raymond, il était aisé de comprendre que c'était pour la mère, encore plus que pour le fils, qu'il parlait.
—Donc, poursuivit-il, ne vous troublez pas quand vous serez en présence du juge, et, au lieu de baisser les yeux, regardez-le bien en face. Écoutez attentivement ses questions et, avant d'y répondre, prenez le temps de réfléchir... Si vous ne les comprenez pas parfaitement, faites-les répéter... N'allez jamais au devant, attendez... Et que vos réponses soient aussi concises que possible. Quand on vous demandera une chose dont vous êtes sûr, dites oui ou non, sans phrases, sans détails oiseux. Si vous doutez, dites simplement: «Je ne sais pas.» Point de si, ni de mais, ni de suppositions. Des affirmations, toujours. Et surtout, évitez les controverses et les discussions...
C'est munis de ces enseignements d'un maître que Mme Delorge et son fils arrivèrent au Palais de Justice.
Dès qu'elle eut montré sa citation à l'huissier de service à l'entrée:
—Veuillez me suivre, madame, lui dit poliment cet homme, M. Barban d'Avranchel vous attend.
Ainsi elle était l'objet d'attentions spéciales, d'une faveur... Était-ce d'un heureux ou d'un sinistre augure?... Pour les condamnés aussi, on a des ménagements particuliers...
Telles étaient ses pensées, lorsqu'elle entra dans le cabinet du juge d'instruction.
La pièce était petite et triste. Un méchant tapis recouvrait le carreau. En face de la porte était un bureau d'acajou, et à droite une étroite table où écrivait le greffier.
Près de la cheminée, un homme se tenait debout, le juge, M. Barban d'Avranchel...
Comment M{me} Delorge ne l'eût-elle pas reconnu, après le portrait qui lui en avait été tracé par M. Ducoudray et par Me Roberjot?
Il s'inclina tout d'une pièce, et montrant un fauteuil à Mme Delorge et une chaise à Raymond, il tint rivés sur eux, pendant plus d'une minute, ses yeux mornes et sans expression.
Enfin:
—Vous êtes Mme veuve Delorge, née de Lespéran? demanda-t-il à la pauvre femme.
—Oui, monsieur.
—Veuillez me dire vos noms de fille et de femme, vos prénoms, votre âge, la date et le lieu de votre mariage, combien vous avez d'enfants, et la date de leur naissance.
Puis se retournant vers son greffier:
—Écrivez, Urbain, lui dit-il.
M. d'Avranchel avait regagné son fauteuil; tant que durèrent ces préliminaires obligés de tout interrogatoire, il ne prononça pas une syllabe.
Mais dès que Mme Delorge eut donné les dernières indications:
—Approchez-vous, mon petit ami, dit-il à Raymond... là, devant moi.
Et le jeune garçon ayant obéi:
—Votre papa, commença-t-il, souffrait donc beaucoup d'un bras?
Placé de façon à ne pas voir sa mère, Raymond, instinctivement, se retourna vers elle... mais le juge le rappela:
—Ce n'est pas dans les yeux de votre maman, prononça-t-il, que vous devez chercher vos réponses, mais bien dans votre mémoire... Vous m'avez entendu: parlez.
—Eh bien! monsieur, papa souffrait beaucoup du bras droit.
—Comment le savez-vous?
—Il lui était impossible de s'en servir... Quand il me donnait des leçons d'armes, c'était toujours du bras gauche.
—N'était-ce pas pour vous apprendre à vous défendre, au besoin, contre un gaucher?... C'est difficile, dit-on. Peut-être était-il gaucher lui-même?...
—Non, monsieur, j'en suis sûr.
—Et pourquoi?...
Le jeune garçon réfléchit un moment. Il n'oubliait pas les conseils de Me Roberjot.
—J'en suis sûr, répondit-il lentement, parce que cinq ou six fois papa a voulu se forcer et tenir le fleuret de la main droite, mais toujours il a été forcé de le reprendre de l'autre, en disant: «Je ne peux pas, ça me fait trop de mal!»
—Très bien!... Se mettre en garde et manœuvrer le fleuret du bras droit lui était une cruelle souffrance.
—C'est cela.
Où tendait le juge, Mme Delorge ne le comprit que trop, et vivement:
—Permettez-moi, monsieur, commença-t-elle, de vous expliquer...
Mais, non moins vivement, le juge l'interrompit.
—Je vous prie, madame, de garder le silence, c'est votre fils que j'interroge et non vous.
Et revenant à Raymond:
—Donc, reprit-il, voici le fait: votre papa ne se servait pas habituellement du bras droit, parce qu'il en souffrait. Mais rigoureusement et en surmontant une certaine douleur, il eût pu s'en servir...
La conclusion, le jeune garçon la devinait... Il lui parut que le juge tirait de ses réponses un sens qui ne s'y trouvait pas. Aussi, se révoltant:
—Je n'ai pas dit cela, monsieur, fit-il.
—Ah!...
—Je n'ai pas dit que papa s'était servi de son bras devant moi, j'ai dit qu'il avait essayé de s'en servir et qu'il ne l'avait pas pu, ce qui n'est pas la même chose.
M. Barban d'Avranchel gardait le silence. Il feuilletait des papiers placés sur son bureau.
Quand il eut trouvé ce qu'il cherchait, il fit signe à Raymond de regagner sa place, et s'adressant à Mme Delorge:
—Votre domestique, madame, reprit-il, le sieur Krauss, m'a dit que les douleurs que ressentait au bras le général étaient plus ou moins vives, selon les saisons.
—Cela est vrai, monsieur, et aussi selon la température. Ainsi, le jour où mon mari a été... tué, il souffrait plus que d'ordinaire.
—Et la preuve, ajouta Raymond, c'est que le matin même nous avons tiré le pistolet, et qu'il ne pouvait même pas soulever son arme de la main droite.
Si peu expérimentée que fût Mme Delorge, elle voyait bien que cette question était, comme on dit au palais, le nœud de l'affaire, et que de sa solution, en un sens ou en l'autre, dépendait la décision du magistrat.
Se hâtant donc d'intervenir:
—Lorsque sur ma demande, dit-elle, le commissaire de police est venu chez moi, il était accompagné d'un médecin qui a examiné le corps de mon mari... Ce médecin a dû voir les blessures que le général Delorge avait reçues au bras, à cette bataille d'Isly, où il fut, pour son courage, porté à l'ordre du jour de l'armée.
—Il les a vues, madame, répondit le juge, il les a même décrites, et je vais vous donner lecture de ce passage de son rapport... Il tira, en effet, un papier d'un dossier volumineux et lut:
«...Au bras droit, trois cicatrices déjà anciennes, provenant de blessures d'armes blanches, et qui doivent gêner les mouvements, sans qu'il soit possible de déterminer jusqu'à quel point.»
Mme Delorge eut un geste indigné.
—Et c'est là tout!... s'écria-t-elle. Mais, monsieur, ces cicatrices étaient effroyables... Il y en avait une qui, partant de l'épaule, descendait jusqu'à la saignée... Ah! que ne les avez-vous vues!... Je demanderai, s'il le faut, l'exhumation du corps de mon mari...
Mais le juge lui imposa silence.
—Il suffit! prononça-t-il, la question est maintenant élucidée... Le général, comme tous les soldats, portait son épée au côté gauche... De quelle main dégainait-il?... De la droite. Donc il pouvait se servir du bras droit. J'ai là les dépositions de trois officiers de son ancien régiment qui l'ont vu maintes fois, depuis sa blessure, accomplir ce mouvement, et l'accomplir à cheval, ce qui en doublait la difficulté... Son bras droit était raide, c'est évident, et dans un duel ordinaire, il se fût servi du gauche... Mais dans un moment où la colère l'avait jeté hors de lui, ayant tiré son épée de la main droite, c'est de cette main qu'il a dû tomber en garde et attaquer son adversaire. Et si je dis attaquer, c'est qu'il m'est démontré qu'il a été l'agresseur.
A cette accusation inouïe, un flot de pourpre inonda le visage de Mme Delorge.
—Mon mari a été assassiné, monsieur, s'écria-t-elle, assassiné, entendez-vous, et je connais l'assassin...
M. Barban d'Avranchel avait froncé les sourcils:
—Plus un mot, madame, interrompit-il, plus un mot... Vous oubliez qu'il est un malheur plus grand que de laisser un crime impuni... c'est d'accuser un innocent. La justice n'a rien négligé pour arriver à la vérité, elle la sait, et je puis vous la dire...
S'étant levé sur ces mots, il alla s'adosser à la cheminée, et de sa voix monotone:
—Votre plainte, madame, poursuivit-il, était superflue, il est bon que vous le sachiez. C'est le 1er décembre que le commissaire de police de Passy s'est présenté chez vous...
—Mandé par moi, monsieur...
—Ceci importe peu... Ce commissaire et le médecin qui l'accompagnait ont dressé un procès-verbal, et, dès le 3, la justice était saisie et ordonnait une enquête. Cela paraît vous surprendre. C'est que la justice ne s'endort jamais. C'est qu'aux jours les plus troublés, et tandis que les passions humaines se déchaînent autour d'elle, la justice veille, la main sur son glaive, impassible autant que le rocher battu par la tempête...
M. Barban d'Avranchel était tout entier dans cette période prétentieuse.
—En conséquence, madame, dès le 5 je commençais l'instruction de cette mystérieuse affaire, et aujourd'hui, après six semaines d'investigations laborieuses, j'ai soulevé le voile qui la recouvrait.
Il dit, et se retournant vers son greffier:
—Urbain, commanda-t-il, passez-moi mon rapport, celui que j'ai rédigé pour moi, et que je vous ai donné à recopier avant-hier.
Le greffier lui remit un cahier assez volumineux. Il l'ouvrit, et après avoir recommandé sévèrement à Mme Delorge de ne le point interrompre, il lut:
XI
AFFAIRE PIERRE DELORGE
«Le 30 novembre 1851, à neuf heures vingt minutes du soir, le général Delorge sortait de son domicile, rue Sainte-Claire, à Passy. Il était en grand uniforme, armé, et portait toutes ses décorations.
«Étant monté dans un fiacre que son domestique, le sieur Krauss, était allé lui chercher, et qui portait le numéro 739, il se fit conduire rue de l'Université, chez le colonel retraité César Lefert, ancien représentant.
«Ce qui se passa dans cette entrevue, l'instruction n'a pu le découvrir, le colonel Lefert ayant quitté la France à la suite des événements du 2 décembre.
«Ce qui est acquis, c'est que le général Delorge, entré chez le colonel à dix heures moins un quart, en sortit à dix heures dix minutes, et remonta en voiture en disant au cocher de le conduire grand train au palais de l'Élysée.
«Ce cocher, interrogé, a déclaré que le général Delorge, après cette visite, lui avait paru extrêmement agité.
«Et l'instruction, sans attacher une grande importance à cette déposition, la relève toutefois, à titre de renseignement.
«Quoi qu'il en soit, le général se présenta à l'Élysée vers dix heures et demie.
«Il s'y trouvait peu de monde: des militaires, des représentants du peuple, quelques hauts fonctionnaires et plusieurs membres du corps diplomatique, dont l'un, M. Fabio Farussi, particulièrement connu du général, a été entendu au cours de l'instruction.
«Huit ou dix dames au plus assistaient à cette réunion.
«Le prince-président ne s'y trouvait pas.
«Après avoir présenté ses respects à Mme Salvage, qui faisait les honneurs de la résidence présidentielle, le général Delorge, qui avait aperçu dans les salons plusieurs personnes de sa connaissance, s'en approcha pour les saluer.
«Il était si pâle que tout le monde en fit la remarque, et que même on lui demanda s'il n'était pas indisposé.
«Ses lèvres tremblaient, dit dans sa déposition M. Fabio Farussi, et ses yeux avaient une expression étrange.
«A toutes les personnes à qui il donnait la main il demandait:—Est-ce que M. de Maumussy n'est pas venu ce soir? Est-ce que M. de Combelaine n'est pas encore arrivé?...
«Il avait en prononçant ces deux noms un accent très saisissable de haine et de menace, et il était clair qu'il faisait, pour paraître calme, les plus violents efforts.
«En de telles dispositions, une conversation suivie devait lui être insupportable. C'est pourquoi, il s'approcha d'une table d'écarté et se mit à parier.
«Là encore, les joueurs furent frappés de sa contenance singulière. Il était si peu au jeu, qu'à tout moment il fallait l'y rappeler. Ses yeux ne quittaient pas la porte du salon.
«Cela durait depuis une heure, lorsque tout à coup on le vit s'éloigner de la table de jeu.
«On venait d'annoncer le comte de Combelaine.
«Vivement, le général s'avança vers ce nouvel arrivant, et ils se mirent à causer avec une véhémence assez inconvenante pour que tout le monde en fût surpris.
«Cependant, ils parlaient assez bas, pour que de tout ce qu'ils disaient on ne pût saisir que des lambeaux de phrases.
«—Retirons-nous, disait le général... ici on nous remarque... il faut que nous soyons seuls, face à face.
«A quoi M. de Combelaine répondait:
«—Attendons au moins l'arrivée de Maumussy; je vous affirme qu'il va venir.
«Mais le général Delorge semblait ne vouloir rien entendre.
«—Il vous plaît de nous expliquer ici, insistait-il, soit. Ce n'est pas à moi que l'esclandre fait peur, n'est-ce pas?...
«Cette insistance décida M. de Combelaine, et le général et lui passèrent dans un des petits salons où il ne se trouvait personne.
«Ils n'y étaient pas depuis plus de trois minutes, lorsque M. de Maumussy les y rejoignit...
«Nul n'eût osé les y suivre, mais quelques invités s'approchèrent un peu de la porte qui était restée ouverte, et ils entendirent quelque chose de la scène.
«Ils reconnurent très bien la voix du général Delorge qui disait:
«—Vous êtes un drôle, monsieur de Combelaine, un misérable que je vais tuer!... Vous avez une épée au côté, sortons!
«M. de Combelaine répondait:
«—Vous savez bien qu'un duel ne me fait pas peur... mais je ne veux pas de scandale. Attendons... nous nous battrons demain.
«M. de Maumussy faisait tout ce qu'il pouvait pour les calmer, s'adressant tantôt à l'un, tantôt à l'autre...
«Le général avait comme perdu la tête.
«—Vous viendrez à l'instant, répétait-il à M. de Combelaine, vous viendrez, ou, sur mon honneur, je vais vous souffleter en plein salon...
«—Ah! c'en est trop, à la fin, s'écria M. de Combelaine. Venez donc, puisque vous le voulez absolument!... descendons au jardin, venez!...
«Et traversant rapidement le salon, ils gagnèrent l'escalier...»
—Ah! mes pressentiments ne me trompaient donc pas! s'écria Mme Delorge... C'est donc bien lui, c'est donc bien M. de Combelaine qui est l'assassin!...
Surpris qu'on osât l'interrompre, M. Barban d'Avranchel laissa tomber sur Mme Delorge un regard irrité. Mais il ne daigna pas relever l'interruption.
Et toujours impassible et froid autant que le marbre de la cheminée contre laquelle il s'adossait, il poursuivit:
«La demie de onze heures sonnait, lorsque le général Delorge et le comte de Combelaine quittèrent précipitamment le salon.
«Si leur sortie ne fit pas scandale, si même elle ne fut remarquée que de quelques rares invités, c'est que depuis un instant une jeune fille anglaise, d'une rare beauté et d'un talent plus rare encore, venait de céder aux instances de ses admirateurs et de se mettre au piano.
«Cependant, plusieurs officiers s'élançaient sur les traces des deux adversaires, quand ils furent arrêtés par le vicomte de Maumussy.
«Trois de ces officiers ont été entendus au début de l'enquête, et la précision et l'accord de leurs dépositions fixent absolument les faits.
«M. de Maumussy était parfaitement calme et maître de soi.
«—Ne vous dérangez pas, messieurs, dit-il, ce n'est qu'une misère... Ce diable de Delorge s'emporte pour un rien comme une soupe au lait... Je vais arranger cela.
«Nonobstant, un ami du général, M. Fabio Farussi, dont le témoignage est décisif, insista pour descendre.
«—Prenez garde, lui dit M. de Maumussy, vous savez qu'une querelle est d'autant plus difficile à arranger qu'elle a plus de témoins...
«Mais M. Fabio Farussi s'entêta si fort, que M. de Maumussy céda, et ils descendirent ensemble...
«Cependant, cette discussion courtoise avait pris un peu de temps, et M. de Combelaine et le général Delorge étaient sortis depuis près d'un quart d'heure, lorsqu'ils s'élancèrent à leur poursuite.
«—Où sont-ils? demandèrent-ils à un des huissiers de service dans le grand vestibule.
«—Là, leur répondit cet homme, en leur montrant le jardin.
«Ils se hâtèrent de sortir, mais ils n'avaient pas descendu les marches du perron qu'ils virent accourir M. de Combelaine, pâle, défait, tenant à la main son épée nue.
«—C'est horrible! leur dit-il, horrible! et pour une misère!...
«—Quoi?...
«—Delorge!... je crois que je l'ai tué. Il s'est jeté sur mon épée, et il est tombé sans pousser un cri...
«—Où?...
«—Derrière la charmille... là, tenez, où vous voyez de la lumière.
«Et, jetant son épée, M. de Combelaine s'enfuit comme un fou.
«—Jamais, dit M. Fabio Farussi dans sa déposition, jamais je n'ai vu un homme plus désespéré.
«Malheureusement, ce désespoir n'avait que trop de raison d'être.
«Lorsque MM. de Maumussy et Fabio Farussi arrivèrent près du général, il venait de rendre le derni er soupir...»
Stoïque autant que le misérable à qui la plus effroyable torture n'arrache pas un cri, Mme Delorge écoutait.
—Je ne récuse aucun de ces détails, monsieur, prononça-t-elle d'une voix étranglée, mais en est-il un seul, je vous le demande, qui prouve que mon mari n'a pas été traîtreusement assassiné?...
Mais c'était tout ce que M. d'Avranchel pouvait supporter de contradiction.
—Assez, madame, interrompit-il, écoutez la suite du rapport, et vous verrez que la justice a devancé et mis à néant toutes les objections.
Et reprenant son cahier:
«Que s'était-il passé, continua-t-il, entre le moment où les deux adversaires avaient quitté le salon ensemble, et celui où l'on retrouvait l'un d'eux étendu mort sur le sable du jardin?
[Illustration:—Vous, le vieux, dit l'agent, je vous engage à filer!... Sinon...
«Voilà ce que le magistrat instructeur avait mission de rechercher.
«C'est pourquoi, avant d'interroger M. de Combelaine, il importait de rechercher des témoins.
«Le premier est un sieur Buc, un des huissiers du palais de l'Élysée, qui était de service sur le palier de l'escalier lorsque les deux adversaires descendirent.
«Ce qui se passait l'étonna trop pour qu'il l'oubliât.
«Le général descendait le premier, et presque à chaque marche, il se retournait pour provoquer M. de Combelaine par les injures les plus violentes.
«—Injures si grossières, dit le sieur Buc dans sa déposition, que moi, je sauterais à la gorge de quiconque me les adresserait.
«Deux autres serviteurs du palais les ont vus passer, et, sans entendre ce qu'ils disaient, ont remarqué leur agitation. Le général allait toujours le premier.
«Dans le grand vestibule, enfin, tout près de la porte du jardin, ils croisèrent un employé supérieur du ministère de l'intérieur, M. de Coutras.
«Frappé de l'étrangeté de leurs allures, il leur adressa la parole, mais ils ne purent l'entendre.
«M. de Combelaine répétait ce qu'il avait déjà dit dans le salon:
«—C'est insensé!... Attendons demain...
«Sur ces mots, ils sortirent, laissant entr'ouverte la porte du jardin.
«Fort ému de ce qui arrivait, M. de Coutras s'avança sur le perron, et il entendit la voix de M. de Combelaine qui appelait un palefrenier et qui lui commandait de décrocher une lanterne d'écurie et de la lui apporter.
«Quelqu'un savait donc là vérité!... Ce palefrenier signalé par la déposition de M. de Coutras avait assisté à la mort du général Delorge...
«La justice le fit rechercher et ne tarda pas à le découvrir...»
D'un bond, Mme Delorge s'était dressée.
—Quoi! s'écria-t-elle, vous l'avez retrouvé... vous l'avez interrogé, l'homme qui tenait la lanterne?
Le juge s'inclina.
—Je l'ai interrogé, dit-il... et pensant que ce serait un adoucissement à votre douleur de l'entendre, je l'ai mandé; il est là...
Et s'adressant à son greffier:
—Urbain, commanda-t-il, allez chercher le témoin.
Mme Delorge eût vu un fantôme surgir à la voix de M. Barban d'Avranchel, qu'elle n'eût pas été frappée d'une stupeur plus grande.
—Ainsi, monsieur, commença-t-elle d'une voix troublée, la justice a retrouvé ce malheureux homme que sa femme croit mort, et dont elle porte le deuil, ce pauvre Laurent Cornevin...
—Il ne s'agit pas ici de Cornevin, madame.
—Grand Dieu!... monsieur, mais c'est lui...
—C'est lui que vous désignez dans votre plainte, comme ayant assisté aux derniers moments du général; c'est vrai. Seulement vous vous être trompée. Ce n'est pas lui qui s'empressa d'accourir à l'appel de M. de Combelaine, avec une lanterne. Et cela par une raison bien simple: Cornevin n'était pas de service ce soir-là...
—Monsieur, je suis sûre de ce que j'avance.
—Soit, madame. En ce cas, dites-moi sur quelles preuves votre certitude s'appuie.
Aussitôt, et avec une véhémence extraordinaire, Mme Delorge entreprit d'exposer ses raisons...
Mais, hélas! à mesure qu'elle parlait, les circonstances qui lui avaient paru le plus décisives se dérobaient pour ainsi dire.
Pourquoi s'était-elle attachée à cette idée, que ce palefrenier ne pouvait être que Cornevin?... Uniquement parce que ce malheureux s'était présenté à Passy le lendemain de la catastrophe et qu'il y avait laissé son adresse.
Et surtout et avant tout, parce que Cornevin avait disparu...
Toujours impassible, M. Barban d'Avranchel laissa la pauvre femme se débattre et se perdre au milieu de ses explications.
Et seulement, lorsqu'elle eut fini:
—Convenez, madame, prononça-t-il, qu'il n'y a rien dans tout ceci qui justifie votre assurance... Exaltée par votre douleur, vous avez pris pour la réalité les rêveries d'un homme que son âge eût dû rendre plus circonspect, d'un voisin à vous, bourgeois ignorant et frondeur, le sieur Ducoudray.
A la façon dédaigneuse dont il laissait tomber ce nom, il n'y avait pas à s'y méprendre: le digne bourgeois lui avait souverainement déplu.
—Ainsi, monsieur, reprit Mme Delorge s'irritant, à la fin, de son impuissance, ainsi nous avons rêvé que Cornevin a disparu!...
—Madame!
—Et l'infaillible justice ne voit aucune raison de s'émouvoir de cette mystérieuse disparition, non plus que de la misère de cette famille...
Pour la première fois, l'immobile figure du juge trahit un sentiment humain: la colère.
—Sachez, madame, interrompit-il, que la justice s'est inquiétée de Laurent Cornevin; des recherches ont été ordonnées.
—Et elles ont abouti?
—A démontrer que cet individu n'est point parmi les morts de... l'émeute du 2 décembre...
—S'il est vivant, qu'est-il devenu?
—Tout porte à croire qu'il est du nombre des perturbateurs qui ont été arrêtés à la suite... des troubles, et que pour dérouter la police, il aura donné un faux nom...
—Dans quel but?
—Peut-être a-t-il intérêt à dissimuler son passé?... Mais qu'importe cet homme!
—Comment! qu'importe!... s'écria Mme Delorge.
Et se soulevant sur son fauteuil:
—Et si je vous disais, moi! poursuivit-elle, qu'il faut absolument que cet homme soit retrouvé pour que justice soit faite!... Si je vous disais que seul il connaît la vérité que vous croyez savoir... Si, en mon nom et au nom de mes enfants, et au nom de la famille de Cornevin, je vous sommais de suspendre toute décision avant d'avoir retrouvé cet infortuné ou d'être fixé sur son sort!...
C'en était trop pour la patience de M. Barban d'Avranchel.
D'un geste impérieux, il imposa silence à Mme Delorge, la menaçant d'en rester là de ses communications.
Puis d'un accent irrité:
—Assez d'illusions comme cela, madame, prononça-t-il. Savez-vous ce que sont ces Cornevin, à qui vous vous intéressez si fort?... La justice peut vous l'apprendre, si vous l'ignorez.
Sur ces mots, il sortit d'un dossier deux feuilles de papier portant le timbre de la préfecture de police, et en présenta une à Mme Delorge:
—Veuillez lire, lui dit-il, les notes qu'on me transmet sur vos obligés.
Elle lut à demi-voix:
«CORNEVIN (LAURENT), trente-deux ans, né à Fécamp. Domicilié, en dernier lieu, rue Marcadet, à Montmartre.
«Époux de Julie Cochard. Cinq enfants.
«Sans antécédents judiciaires.
«Successivement valet d'écurie et cocher, Cornevin n'a pas laissé de bons souvenirs dans les diverses maisons où il a été employé. Il savait son métier et le remplissait exactement, mais il était emporté, insolent et brutal.
«Poursuivi en 1846 pour coups et blessures, il n'obtint une ordonnance de non lieu qu'aux démarches réitérées du maître qu'il servait alors.
«Lorsqu'il entra, en 1850, à l'Élysée, il quittait la maison du marquis d'Arlange, qui lui avait donné un bon certificat—mais on sait ce que valent ces sortes de pièces.
«A l'Élysée, on n'eut qu'à se louer de lui dans les commencements.
«Mais bientôt son déplorable caractère reparut, et si on le garda, ce fut uniquement à cause de son expérience et de son exactitude.
«Vers le milieu de 1851, il changea tout à coup. Il s'était affilié à une bande de mauvais sujets et était devenu l'ami d'un orateur de cabarets, grâcié en juin et dernièrement condamné pour vol.
«On était résolu à le renvoyer, lorsqu'il prit les devants et cessa son service tout à coup, sans prévenir.
«Son mois lui est encore dû.»
Mme Delorge ayant achevé, le juge lui tendit la seconde feuille de papier, et elle poursuivit sa lecture.
«JULIE COCHARD, FEMME CORNEVIN, vingt-huit ans, née à Paris.
«N'a pas subi de condamnations.
«Passe dans le quartier pour une assez bonne ménagère; ses mœurs, dit-on, ne laissent rien à désirer, au moins depuis son mariage.
«Il serait difficile de dire ce qu'était sa conduite avant, les mauvais exemples ne lui ayant pas manqué chez ses parents.
«Son père a été condamné plusieurs fois pour vols, et sa mère a été poursuivie pour excitation à la débauche.
«Sa sœur cadette, Adèle Cochard, ancienne figurante d'un petit théâtre, est célèbre dans le monde de la galanterie sous le nom de Flora Misri.»
Si, en produisant ces notes de police, M. d'Avranchel avait compté détacher Mme Delorge de la famille Cornevin, sa déception dut être grande.
Elle garda un silence glacial... et pour beaucoup de raisons:
En premier lieu, l'intérêt qu'elle portait aux Cornevin était indépendant de toute espèce de circonstance.
Laurent savait la vérité, il était victime de son empressement à venir la lui révéler: cela primait tout.
Puis, malgré le parti pris que trahissaient les notes, que reprochaient-elles en somme à ces pauvres gens?
On accusait le mari d'être brutal et grossier. Eh! s'il eût eu l'éducation et les façons d'un gentilhomme, il n'eût pas été palefrenier.
On reprochait à la femme l'inconduite de son père, de sa mère et de sa sœur... Eh bien! ayant eu de tels exemples sous les yeux, elle n'avait que plus de mérite à se bien conduire.
Ces réflexions traversèrent en une seconde l'esprit de Mme Delorge, mais elle n'en souffla mot, et rendant les notes au juge:
—Puisqu'il en est ainsi, reprit-elle, quel est donc l'homme qui a tenu la lanterne?
—Un camarade de Cornevin, répondit M. d'Avranchel, un nommé Grollet...
Mme Delorge tressaillit.
Ce nom, elle l'avait déjà entendu prononcer. Grollet, c'était cet ami de Laurent, à qui Mme Cornevin s'était adressée, qui lui avait témoigné tant d'intérêt, qui l'avait retenue à déjeuner, et qui avait dû tirer d'elle tous les renseignements dont il avait besoin pour son rôle!...
—Ah! c'est Grollet! fit-elle, répondant aux objections de son esprit bien plus qu'elle ne s'adressait au juge...
—Oui... un très honnête homme, aimé et estimé de tous ceux qui le connaissent, dont on n'a jamais eu qu'à se louer... Oh! j'ai fait prendre des renseignements. Mais le voici, vous allez l'entendre...
La porte s'ouvrait, en effet, et, derrière Urbain, le greffier, apparut un gros homme qui s'avança d'un air étrangement intimidé.
—Approchez, mon ami, lui dit le juge, approchez encore un peu.
C'est de toute la force de sa pénétration que Mme Delorge le considérait.
Il avait ce qu'on est convenu d'appeler une bonne figure: des joues bouffies, un nez aplati, et une large bouche qui allait d'une oreille à l'autre, avec de grosses lèvres sensuelles.
Ses yeux seuls, gris et forts brillants, pouvaient inquiéter par leur mobilité.
—Grollet, commença le juge, vous allez me redire la scène dont vous avez été témoin dans le jardin de l'Élysée...
—Ah! monsieur, quel malheur!... Tenez, quand j'y pense...
—C'est bien, c'est bien!... Reprenez à l'instant où on vous a appelé.
Grollet tordit désespérément la toque écossaise qui lui servait de coiffure, se gratta le front, et d'une voix qui pouvait paraître émue:
«—Pour lors, donc, dit-il, c'était le dimanche soir, vers les onze heures et demie, j'étais en train de bouchonner le cheval d'un aide de camp qui venait d'arriver, quand j'entends une voix qui crie:
«—Holà! un garde d'écurie avec une lanterne!
«En moi-même je me dis:—Bon! c'est un pourboire qui vient!...
«Et décrochant une lanterne, je cours au jardin.
«Là, qu'est-ce que je vois?... Deux hommes, M. de Combelaine, que je connaissais de vue, et un général, que je sus depuis être le général Delorge...
«Ils étaient debout, si près l'un de l'autre que leurs visages se touchaient presque, comme deux dogues qui vont s'empoigner, et ils vomissaient, chacun de son côté, les cent mille horreurs: Traître! misérable! scélérat! brigand!
«Sitôt que je parus:
«—Ah! voilà de la lumière! s'écria le général en faisant des appels du pied, comme pour exciter l'autre, en garde! en garde!!
«Et tirant son épée en même temps que M. de Combelaine tirait la sienne, v'lan! il se fend à fond.
«Du coup, je crus M. de Combelaine mort. Mais non! il avait fait un saut de côté en tendant le bras de toute sa longueur, de sorte que le général, dont l'élan était pris, s'est jeté sur l'épée de son adversaire qui lui est entrée dans la poitrine jusqu'à la garde.
«Ah! il n'a pas seulement fait: Ouf!
«Il a étendu les bras en croix, il a fait un tour sur lui-même et il est tombé...»
Raymond, le malheureux enfant, sanglotait...
Mais Mme Delorge ne pleurait pas, elle.
C'est intérieurement que s'épanchaient ses larmes, comme le sang des blessures mortelles.
—Ainsi, mon mari n'a pas prononcé une parole? interrogea-t-elle.
—Pas une, reprit Grollet. C'est-à-dire, si, excusez... quand je songe à ça, je suis encore tout saisi...
«Comme de juste, je m'agenouillai près du général, prêt à le secourir, mais il râlait déjà... J'ai entendu seulement qu'il balbutiait quelque chose comme un nom, Élise... Élisa... je ne sais pas bien!...
Cela parut le comble à Mme Delorge.
Les meurtriers de son mari s'étaient informés de son nom, à elle, Élisabeth, et ils l'avaient appris à cet homme pour ajouter à la vraisemblance du récit...
—Ah! c'est une abominable ironie!... s'écria-t-elle; c'est une indignité...
—Madame!... fit le juge.
—Eh! ne voyez-vous donc pas, monsieur, que cet homme débite une leçon apprise par cœur!... Ne voyez-vous pas que cet homme est un faux témoin?...
—Vous insultez un témoin, madame, et la justice...
Mais elle ne l'écoutait pas.
Elle s'était levée, et marchant sur Grollet:
—Osez donc me soutenir, à moi, que vous n'êtes pas un faux témoin, disait-elle. Allons, relevez la tête, et regardez-moi en face, si vous en avez l'audace...
Blême, et la tête baissée, Grollet avait reculé jusqu'au mur...
—J'ai dit la vérité, balbutia-t-il...
—Vous mentez!... L'homme qui tenait la lanterne, c'était Cornevin... C'était le malheureux dont vous vous prétendiez l'ami, dont vous avez accueilli la femme avec des larmes hypocrites, qu'on a assassiné peut-être, parce qu'il avait vu le crime, lui, et que vous trahissez lâchement, vous...
Plus tremblant que la feuille, Grollet essaya de lever le bras.
—Je jure, balbutia-t-il, devant Dieu...
—Ne jurez pas! interrompit Mme Delorge, à quoi bon!... dites, dites-nous plutôt quelle somme vous ont donnée les assassins pour acheter votre complicité... Si énorme qu'elle puisse être, vous avez fait un marché de dupe... Demain vous reconnaîtrez que chacune de vos pièces d'or est tachée d'une goutte de sang... On trompe la justice des hommes... Mais écoutez la voix de votre conscience, elle vous dira qu'on ne trompe pas la justice de Dieu... L'heure de la vérité vient toujours...
Un effort encore, et cette heure de la vérité qu'implorait Mme Delorge allait sonner peut-être...
Écrasé sous cette explosion de douleur et de colère, étourdi, éperdu, Grollet s'affaissait sur lui-même, n'articulant plus que des syllabes incohérentes.
Ah! si le juge d'instruction eût été un de ces hommes qui savent voir!...
Mais non. L'infatuation de son infaillibilité appliquait sur ses yeux un bandeau que n'eût point percé la lumière du soleil.
Interdit d'abord de l'irrésistible accent d'autorité de Mme Delorge, il n'avait pas tardé à se remettre, et irrité de ce qu'il considérait comme une faiblesse indigne de la majesté de la justice:
—Vous passez toutes les bornes, madame! s'écria-t-il.
—Ah! monsieur, répondit la pauvre femme, monsieur, si vous vouliez!...
L'ancien ami de Cornevin venait de mesurer l'immensité du péril où le précipiterait la moindre hésitation.
Et se redressant, enflammé de cette énergie qui permet à l'homme qui se noie un suprême effort:
—Quand on me brûlerait à petit feu, prononça-t-il, on ne tirerait rien de moi autre que ce que j'ai dit.
L'irréparable seconde qui décide des destinées humaines était passée.
Mme Delorge le comprit.
Et, anéantie de la perte de cette dernière espérance, elle regagna le fauteuil qu'elle occupait près de son fils et s'y affaissa...
M. Barban d'Avranchel était redevenu lui-même.
Après une phrase sévère sur l'inconvenance et le danger des emportements, après avoir déclaré qu'il saurait défendre le témoin contre de nouvelles violences:
—Rassurez-vous, mon ami, dit-il à Grollet, et continuez votre déposition.
Un éclair de haine, aussitôt éteint, brilla dans l'œil de cet homme, et, reprenant sa posture embarrassée:
—Donc, fit-il, j'étais à genoux près du général, quand deux hommes arrivèrent en courant et tout effarés...
«C'étaient M. de Maumussy, que je connais, et un autre, qui a un nom en i, lui aussi, un nom italien...
—Farussi... souffla le juge.
—Oui, c'est cela même, continua Grollet, Fabio Farussi, je me le rappelle maintenant...
«Pour lors, dès que je leur eus appris que le général était mort, ils parurent désespérés. L'Italien, surtout, était comme fou.
«—Quelle catastrophe! disait-il. Quel épouvantable malheur!
«Puis ils se mirent à causer entre eux, disant:
«—Et cependant, c'est sa faute... C'est lui qui l'a voulu!
«Et, en effet, je me disais à part:
«—Il faut qu'un homme soit enragé, pour en forcer un autre à tirer l'épée en pleine nuit, comme si les jours n'étaient pas assez longs...
Il fut interrompu par Raymond, qui, se dressant pâle d'indignation, dit à M. d'Avranchel:
—Monsieur... vous avez promis à ce témoin de le défendre... ne sauriez-vous nous protéger, ma mère et moi?...
A cette leçon donnée par un enfant, une fugitive rougeur glissa sur les pommettes du juge d'instruction.
—Dispensez-nous de vos appréciations, dit-il durement à Grollet.
Le témoin s'inclina en souriant niaisement.
—Je croyais qu'il fallait tout dire, objecta-t-il.
Et il reprit:
—Pour lors, ces deux messieurs voulurent s'assurer que je ne m'étais pas trompé, et quand ils eurent bien reconnu que le général avait cessé de vivre:
[Illustration: Il vit luire au-dessus de sa tête l'éclair d'un sabre.]
«—Il faut absolument, disaient-ils, cacher ce malheureux événement à tout le monde, au prince-président surtout. Comment faire?
«Alors, moi, je me hasardai à parler à ces messieurs d'une sellerie abandonnée, dont j'avais la clef.
«—On pourrait toujours y déposer le général, dis-je à M. de Maumussy.
«—Oui, vous avez raison, Grollet, me répondit-il... faisons vite.
«Et là-dessus, à nous trois, nous portâmes le corps, sans être vus de personne, car, pour plus de sûreté, j'avais éteint la lanterne...
«Pendant une heure environ—peut-être moins, car le temps me durait terriblement—je restai seul près du général, M. de Maumussy et M. Fabio Farussi étant rentrés dans le palais pour envoyer à la recherche d'un médecin. Ils voulaient aussi se procurer la clef d'une des portes dérobées de l'Élysée. Ce qui les tourmentait surtout, c'était l'idée du prince-président.
«—Jamais il ne pardonnerait cela, répétaient-ils, s'il venait à le savoir...
«Enfin, sur les trois heures, le médecin parut. Dès qu'il eut soulevé le manteau qu'on avait jeté sur le corps du général:
«—Ma présence est inutile! dit-il. La mort a dû être instantanée...
«Alors, tous ces messieurs tinrent encore conseil, et il fut décidé qu'il fallait absolument reporter le général chez lui avant le jour.
«Seulement, c'était à qui n'irait pas, et ce n'est qu'après bien des si et des mais, qu'un de ces messieurs, qui était en bourgeois, et le médecin, acceptèrent cette mission.
«Aussitôt, je partis à la recherche, d'un fiacre. Lorsque j'en eus trouvé un, je le fis arrêter devant la porte dérobée et le corps y fut porté.
«Alors, M. de Maumussy me prenant à part:
«—Grollet, me dit-il, si jamais il sort de votre bouche un mot de ce qui vient de se passer, rappelez-vous que votre place, qui est bonne, est perdue.
«Naturellement, je jurai de me taire.... sauf devant la justice.
«Et voilà, vrai comme le jour qui nous éclaire, tout ce que je sais...
—C'est bien! prononça le juge, vous pouvez maintenant vous retirer.
Et dès que Grollet fut sorti:
—Eh bien! madame, dit-il à Mme Delorge, reconnaissez-vous enfin l'injustice de vos préventions!...
La malheureuse femme se leva:
—Vous avez suivi les inspirations de votre conscience, monsieur, prononça-t-elle, je n'ai pas de reproches à vous adresser... L'avenir dira lequel de nous deux se trompe... Adieu!...
Et prenant la main de son fils:
—Viens, mon pauvre Raymond, dit-elle, nous n'avons plus rien à faire au Palais de Justice.
Et elle sortit, laissant M. Barban d'Avranchel singulièrement choqué, et, pour la première fois, troublé en son inaltérable certitude. Oui, un doute lui vint.
—Cette femme aurait-elle raison, pensa-t-il, et la justice aurait-elle tort?... En ce cas, je serais le jouet d'habiles gredins et dupe d'une comédie savamment combinée... En ce cas... mais non, ce n'est pas possible. Cette femme est folle, et M. de Combelaine est innocent!...
XII
—Voilà ce que j'avais prévu, ce que je redoutais... Oui, je reconnais bien là mon Barban d'Avranchel.
Ainsi s'exprima Me Sosthènes Roberjot, lorsque Mme Delorge lui eut rapidement raconté les incidents de la longue séance dans le cabinet du juge d'instruction.
Car c'est chez Me Roberjot que la pauvre femme s'était hâtée de courir en sortant du Palais de Justice, toute vibrante encore de douleur et d'indignation.
Elle ne voyait que lui au monde capable de la conseiller.
—Et cependant, ajouta-t-il après un moment d'hésitation, on ne saurait soupçonner d'Avranchel de connivence...
—Ah! vous ne diriez pas cela, monsieur, si vous aviez vu comme moi Grollet prêt à tomber à genoux, prêt à demander grâce et à tout avouer...
Mais l'avocat hocha la tête.
—Ni vous ni moi ne sommes bons juges, madame, prononça-t-il, car nous sommes partie intéressée, et notre opinion est d'avance arrêtée et inébranlable. Mais prenez un arbitre impartial, exposez-lui les circonstances de la mort du général Delorge telles qu'elles ont été exposées à M. Barban d'Avranchel, produisez-lui tous ces témoins qui ont été entendus et dont les dépositions concordent si merveilleusement, et de même que M. d'Avranchel, cet arbitre vous dira: «Madame, toutes les probabilités sont en faveur de M. de Combelaine.»
Il s'accouda sur son bureau, et tout un monde de réflexions passa dans ses yeux, pendant qu'il murmurait:
—Ah! il n'y a pas à le nier, l'évidence est là, ces gens-là sont forts... très forts, et ils peuvent nous mener loin!...
Rien ne pouvait déplaire à Mme Delorge autant que cet hommage rendu à l'habileté de ses ennemis.
—De telle sorte, monsieur, fit-elle, d'un ton d'amère ironie, qu'il n'y a plus qu'à s'incliner devant ces gens si forts?...
Une surprise profonde se peignit sur la figure du jeune avocat.
—Est-ce pour moi que vous parlez, madame? interrogea-t-il.
Elle ne répondit pas, et son silence était trop significatif pour laisser l'ombre d'un doute à Me Roberjot.
—Ainsi, prononça-t-il d'un ton de reproche, vous m'estimez tout juste à la valeur du docteur Buiron. Pourquoi? Je suis de ceux qui subissent un fait accompli, il le faut bien, mais qui ne l'acceptent jamais. Et la preuve, c'est que le régime nouveau, ce régime fondé sur l'attentat du 2 décembre, ne trouvera pas d'adversaire plus obstiné que moi.
Il regardait Mme Delorge d'un air singulier, en disant cela.
Il y avait un léger tremblement dans sa voix quand, après une pause, il ajouta:
—Je ne me serais pas exprimé avec cette résolution il y a huit jours... J'hésitais... vous êtes venue, et, sans le savoir, vous avez décidé de mon avenir...
Il se leva, visiblement ému, et, après deux ou trois tours dans son cabinet:
—Et cependant, reprit-il, nul n'avait autant de raisons que moi de se ranger dans l'armée, toujours docile, des satisfaits. Qu'ai-je à demander à la vie qu'elle ne m'ait généreusement donné!... Je suis jeune encore, j'ai presque de la fortune, j'ai réussi au barreau bien au delà de mes espérances...
Mais Mme Delorge était hors d'état de remarquer l'étrange agitation de l'avocat.
Et toute entière à l'idée fixe qui devait obséder sa vie:
—Enfin, que faire pour le moment? interrogea-t-elle.
Si Me Roberjot fut un peu choqué d'être si brusquement interrompu, il eut le bon goût de le dissimuler.
—En ce moment, rien! répondit-il... Il faut attendre.
—Quoi?...
—Cette occasion qui jamais ne fait défaut à ceux qui savent la guetter patiemment.
Mme Delorge eut un geste désolé.
—Hélas! dit-elle, chaque jour qui s'écoule emporte une de mes espérances... Hier, j'ai rencontré un ancien ami de mon mari, c'est à peine s'il m'a saluée. Dans six mois il ne me reconnaîtra plus. Dans un an, il dira: «Delorge!... qui ça, Delorge?...» Mon mari fut un noble et vaillant soldat: est-ce cette renommée qui lui survivra?... Non. Seules, les calomnies qui se sont débitées et que vous m'avez répétées, resteront comme autant de taches à sa mémoire. Dans dix ans d'ici, lorsque mon fils, que voici, devenu un homme, paraîtra dans le monde, si parfois on demande: «Qui donc est ce jeune Delorge?...» Il se trouvera toujours quelqu'un de ces gens qui prétendent tout savoir, pour répondre: «Eh bien! c'est le fils de ce général, vous savez bien, qui fut tué en duel, à propos d'une vilaine affaire d'argent...»
Mais Raymond bondit à ces mots.
—Non, mère, s'écria-t-il, je te le jure, personne jamais ne dira cela, lorsque je serai un homme!...
L'avocat prit les mains de l'enfant, et les serrant dans les siennes:
—Bien! mon ami; lui dit-il, c'est très bien, cela!...
Puis revenant à Mme Delorge:
—Vous vous trompez, madame, prononça-t-il gravement, c'est du temps que vous devez tout espérer... Mort, le général est plus redoutable que jamais...
—Hélas! monsieur, je voudrais pouvoir vous croire...
—Il faut me croire, madame, et, à l'appui de ce que je vous dis, il me serait aisé de vous citer des exemples... Le proverbe qui dit: «Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas,» est un proverbe absurde. En politique, il n'y a que les morts, au contraire, qui reviennent. Parbleu! il serait trop aisé de gouverner, si, pour se débarrasser des gens gênants, il n'y avait qu'à les porter en terre. Triomphant, redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les oppositions et se rit de toutes les attaques: il a ses créatures, ses juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour le croire éternel... Mais voici qu'un beau matin un inconnu se rend au cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine voix... Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort s'écroule en quelques jours...
Mme Delorge soupira.
—Je ne verrai jamais ce que vous dites, fit-elle.
—Qui sait? En vous disant qu'il n'y a rien à faire, je n'ai pas entendu vous conseiller une lâche résignation... Non. Il nous reste Cornevin...
Ah! cette fois l'avocat n'était que l'écho des pensées de la malheureuse femme.
—C'est vers cet homme, poursuivit Me Roberjot, que doivent tendre toute notre attention et tous nos efforts. A-t-il été assassiné? Je ne le crois pas. M. de Combelaine est trop habile pour risquer un crime qui n'est pas indispensable. Or, dans le tourbillon des événements, il lui était aisé de faire disparaître Cornevin. Donc, c'est ce moyen qu'il a dû prendre. Cornevin, arrêté, a dû être déporté quelque part... Où? c'est à nous de le découvrir.
Le visage de Mme Delorge, illuminé un moment par l'espérance, s'était assombri de nouveau.
—Moi aussi, monsieur, reprit-elle, j'ai songé à Cornevin... Moi aussi, je crois qu'il est vivant encore et qu'il peut me fournir les armes d'une revanche terrible.
—Et alors?...
—Alors, j'ai tout fait au monde pour m'attacher sa femme, pour l'intéresser à mes espérances.
—Vous avez fait cela!...
—Oui. Je me suis engagée à servir une rente à cette malheureuse, et l'ainé de ses fils sera élevé avec mon fils, et exactement comme lui...
Me Roberjot paraissait si consterné qu'elle ajouta:
—N'était-ce donc pas un devoir sacré?
—Oui, répondit l'avocat, oui. Seulement il est des occasions, et celle-ci en est une, où le devoir devient une imprudence insigne...
—Oh! monsieur, de telles paroles dans votre bouche! Et moi qui supposais...
Mais il ne la laissa pas poursuivre, et vivement:
—Croyez-vous donc que je blâme votre bonne action, madame! s'écria-t-il. Non certes! Mais il fallait vous en cacher comme d'une faute. Secourir la femme de Cornevin était votre devoir et votre intérêt, mais vous deviez la tenir à l'écart, ne la voir qu'en secret et employer, pour lui venir en aide, une main étrangère.
—Et pourquoi cela, monsieur?
—Pourquoi? répéta-t-il; pourquoi?...
Et plus lentement:
—Parce que Laurent Cornevin, abandonné de tout le monde, eût été vite oublié. Lui donner ouvertement votre appui, c'est rappeler l'attention sur lui. Pauvre, seul, sans amis, chargé de famille, il ne devait guère inquiéter des ennemis tout-puissants. Devenu l'allié de la veuve du général Delorge, il constitue un danger permanent. L'oubli était sa meilleure chance de salut et de liberté. On ne l'oubliera plus. Trois mots sur son dossier vont le condamner à une active et incessante surveillance. Le jour où vous avez admis sa femme chez vous, madame, vous avez donné un tour de clef de plus à la porte de sa prison...
Mme Delorge baissait la tête, accablée d'un immense découragement.
Qu'objecter à de telles raisons?...
L'expérience de Me Roberjot en arrivait à la même conclusion que jadis les terreurs égoïstes du digne M. Ducoudray.
Veiller toujours, mais dans l'ombre, s'effacer, s'appliquer à se faire oublier, patienter, attendre...
Attendre!... quand son sang bouillait dans ses veines, quand il y avait des instants où l'idée lui venait de s'armer d'un poignard et d'en frapper cet homme qui, avec la vie de son mari, lui avait pris sa vie, à elle, tout son bonheur, toutes ses espérances!...
—Malheureusement, dit-elle, ma faute est irréparable. Changer quoi que ce soit à ce que j'ai décidé serait une faute de plus. Mais après...
—Après?... Nous chercherons autre chose. Un homme qui traîne un passé comme celui de M. de Combelaine, ne saurait être invulnérable... On peut le connaître, ce passé, si mystérieux qu'il soit... Ma position va me donner de grandes facilités... Avec un peu d'adresse... en risquant certaines démarches... Mais il me faudrait votre autorisation, madame, et je ne sais si je dois... si je puis...
Tout avocat qu'il était, accoutumé à tout dire, il s'embarrassait dans ses phrases, il hésitait, il balbutiait.
Mais Mme Delorge ne voyait rien de ce manège, pas plus qu'elle n'avait remarqué certaines phrases, cependant bien significatives.
La femme était morte en elle, cette nuit fatale où on lui avait rapporté le cadavre de son mari...
L'idée qu'on pouvait l'aimer encore, avec l'espoir d'être un jour aimé d'elle, l'eût révoltée comme la pensée d'un sacrilège...
Me Roberjot dut comprendre qu'il ne serait pas compris, car tout à coup, prenant, comme on dit, son cœur à deux mains:
—Mon petit ami, dit-il à Raymond, sur la table de mon salon se trouvent des albums superbes... Voulez-vous aller regarder les gravures, pendant que je parlerai à votre maman?...
L'enfant se leva, cherchant dans les yeux de sa mère quelle conduite tenir.
—Va, mon enfant, lui dit-elle, non sans une visible surprise, fais ce que monsieur te demande...
Qui eût vu Me Sosthènes Roberjot en ce moment, l'eût pris, positivement, pour le plus timide des hommes...
Il s'agitait sur son fauteuil, son regard vacillait, il toussait, il tracassait son couteau à papier pour se donner une contenance...
Enfin, dès que Raymond fut sorti:
—Je vous l'ai dit, madame, commença-t-il, la première fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, votre cause devint la mienne. Ne m'en veuillez pas de ce qui serait, sans cela, une indiscrétion... Vous ne m'avez pas parlé de la déposition de M. de Combelaine, que cependant le juge d'instruction a dû vous lire.
—Il ne me l'a pas lue, monsieur.
—Est-ce possible?...
—Je ne lui en ai pas laissé le temps...
L'avocat ne fut point maître d'un mouvement de contrariété:
—Eh! madame, s'écria-t-il, cette déposition était pour vous la plus importante... Elle vous eût appris à quels motifs il plaît à M. de Combelaine d'attribuer son duel avec le général Delorge.
Cette idée si simple ne s'était pas présentée à l'esprit de Mme Delorge.
—C'est pourtant vrai, fit-elle, c'est une faute encore que j'ai commise. Mais celle-là, du moins, je puis la réparer, je puis demander à M. d'Avranchel communication du dossier...
Me Roberjot hocha la tête:
—C'est inutile, prononça-t-il.
—Cependant...
—Loin de faire mystère de sa déposition, M. de Combelaine use de tous les moyens dont il dispose pour l'ébruiter, pour la répandre.
—Quelle nouvelle infamie a-t-il imaginée?...
—Il attribue son altercation avec le général Delorge à une question toute personnelle, toute privée...
—Quelle?
Positivement le futur tribun rougissait presque.
—C'est que, balbutia-t-il, je ne sais trop si je dois...
—Eh! monsieur, je puis tout entendre!
—Eh bien! madame, M. de Combelaine affirme que le général Delorge ne lui pardonnait pas ses assiduités près d'une certaine dame...
Il s'arrêta. Il s'était préparé à une explosion d'indignation, de jalousie rétrospective, peut-être.
Quelle erreur! Mme Delorge ne sourcilla pas.
—C'est absurde! prononça-t-elle tranquillement.
—Voilà ce que j'ai répondu, se hâta de dire Me Roberjot. Cependant...
—C'est ridicule encore plus qu'odieux, insista Mme Delorge, avec cette confiance superbe de la femme qui sait bien de quel amour profond et exclusif elle a été aimée. Et véritablement, M. de Combelaine est bien bon de prendre la peine d'inventer de pareilles histoires.
Elle sourit tristement, puis d'un tout autre ton,—d'un ton d'indicible mépris:
—Et sait-on, demanda-t-elle, quelle est cette dame?...
—Oui. Ce serait une femme très connue, fort jolie, qui mène grand train et qui a, prétend-on, coûté des sommes énormes à M. de Combelaine...
—Je le croyais presque dans le besoin.
—En effet. Aussi, les gens mieux informés assurent-ils que bien loin d'avoir été ruiné, M. de Combelaine a été secouru par Flora Misri.
Mme Delorge bondit sur son fauteuil.
—Flora Misri! s'écria-t-elle.
—Oui.
—Et cette femme est la maîtresse de M. de Combelaine?
—Depuis bien des années, à ce que l'on dit, répondit l'avocat.
Et stupéfait de l'émotion de Mme Delorge, ne sachant plus que croire, ne sachant plus ce qu'il disait surtout:
—Vous connaissez cette femme, madame? interrogea-t-il.
Mais elle était bien trop troublée, pour remarquer l'étrangeté de la question.
—Je la connais, oui, monsieur, répondit-elle.
Et appuyant sur chaque mot, comme pour lui bien donner toute sa valeur:
—Le vrai nom de cette femme, continua-t-elle, est Adèle Cochard. Elle est la sœur de la femme de Laurent Cornevin.
Me Roberjot n'en pouvait croire ses oreilles.
—Êtes-vous bien sûre de ce que vous dites, madame? demanda-t-il.
—Aussi sûre qu'on peut l'être d'un renseignement fourni à la justice par la préfecture de police. C'est dans le cabinet du juge d'instruction que, pour la première fois, j'ai entendu prononcer ce nom de Flora Misri. M. Barban d'Avranchel faisait presque un crime à Mme Cornevin d'être la sœur d'une telle femme.
L'avocat ne répondit pas. Il venait de s'accouder à son bureau, le front entre les mains, et tout ce qu'il avait d'intelligence et de pénétration, il l'employait à chercher quel parti tirer de cette découverte.
—Évidemment, murmurait-il, cette femme doit savoir bien des choses sur le sire de Combelaine... Autant que la baronne d'Eljonsen, sinon plus... Mais comment la décider à parler?... Quel charbon passer sur ses lèvres pour les desserrer?...
Il parlait à demi-voix et en phrases hachées, et cependant Mme Delorge ne perdait pas un mot de son monologue.
—Ne pourrait-on pas, hasarda-t-elle, employer près de cette femme sa sœur, Mme Cornevin?...
—Se voient-elles encore?
—Je ne le crois pas...
—Diable!... une visite, en ce cas, donnerait peut-être l'éveil... Il faudrait tant de précautions, tant d'adresse...
—Oh! la femme de Cornevin est très intelligente...
—Et la disparition du mari serait un prétexte tout trouvé de rapprochement. Mais M. de Combelaine sait que la femme Cornevin, c'est vous... Il ne doit pas ignorer que la femme Cornevin et Flora sont sœurs, et je serais bien surpris s'il ne s'était pas mis en garde de ce côté...
[Illustration: La foule aussitôt l'avait entouré.]
Il demeura quelques moments absorbé par l'effort de ses réflexions, puis soudainement:
—Mais je ne saurais prendre un parti ainsi, sur-le-champ. J'ai besoin de me consulter, de dresser un plan d'attaque. Une démarche imprudente ne se rachète pas. Rien ne presse. Avant de m'avancer, je veux sonder le terrain, je veux être édifié sur le compte de M. de Combelaine. Un de mes amis est fort lié avec un intime de la baronne d'Eljonsen, il me renseignera...
—La baronne d'Eljonsen? répéta Mme Delorge, à qui ce nom n'apprenait rien.
—Oui... C'est la femme qui a élevé M. de Combelaine... Elle a été, dit-on, une des plus fidèles amies du prince-président lorsqu'il était en exil... Voici dix-huit mois qu'elle est fixée à Paris...
Puis, d'un accent résolu, et qui était bien, il n'y avait pas à s'y méprendre, l'expression sincère de sa pensée:
—Quoi qu'il advienne, madame, ajouta-t-il, comptez sur moi et remettez-vous à mon dévouement. Tout ce que j'ai d'intelligence et d'énergie, je l'appliquerai à une cause que je considère comme mienne. Tout ce qu'il est humainement possible de faire, je le ferai. Seulement...
Il hésita, et non sans embarras:
—Seulement, dit-il encore, je dois vous demander la permission de me présenter chez vous. On peut prévoir telle circonstance urgente...
Mais Mme Delorge ne le laissa pas achever.
—Est-il donc besoin de vous dire, monsieur, interrompit-elle, que vous serez toujours le bienvenu? J'ai la mémoire des services rendus, monsieur...
Elle se leva sur ces mots.
Déjà, depuis un moment, elle entendait marcher et tousser dans la salle d'attente qui précédait le cabinet de l'avocat...
—Excusez-moi de vous avoir importuné si longtemps, monsieur, dit-elle.
Et ayant appelé Raymond, à qui Me Roberjot donna une large poignée de main, elle rabattit sur son visage son voile de veuve et sortit...
—Ah! celle-là savait aimer! murmura l'avocat en étouffant un soupir.
Et comme s'il eût eu besoin d'air, il courut ouvrir la fenêtre et explora la rue d'un rapide regard.
C'était Mme Delorge qu'il cherchait, qu'il voulait revoir encore.
Elle ne tarda pas à paraître. Elle traversa rapidement la chaussée et remonta dans le fiacre qui l'avait amenée et qui s'éloigna au grand trot.
Des clients l'attendaient dans la pièce voisine, il le savait, il les avait entendus, mais il s'en souciait bien, vraiment!
Appuyé au balcon de sa fenêtre, insensible au froid qui devenait plus âpre avec la nuit, il s'oubliait en une de ces rêveries qui absorbent toutes les facultés et suppriment en quelque sorte les circonstances extérieures.
Ce n'était pas un naïf que Me Sosthènes Roberjot.