De même qu'à tous les avocats, il lui était arrivé de s'éprendre d'une cliente venue pour le consulter.
Une femme jeune et jolie est si séduisante, lorsque, les yeux noyés de pleurs et le sein haletant, elle vous dit d'une voix émue:
—Vous êtes mon seul appui et ma suprême espérance... Mon honneur, mon bonheur et ma vie sont entre vos mains... Je m'abandonne à vous, sauvez-moi...
Me Roberjot avait sauvé plus d'une cliente éplorée.
Mais jamais encore il n'avait ressenti ces sensations profondes qui le remuaient en présence de Mme Delorge. Sa vie était bouleversée depuis qu'il la connaissait. Il découvrait à l'existence des horizons nouveaux qu'il ne soupçonnait pas. Toutes ses idées se modifiaient. S'il eût traduit ce qu'il ressentait, on ne l'eût pas reconnu... Il ne se reconnaissait plus lui-même.
—Serais-je donc amoureux? se demandait-il.
Sans songer que toujours cette question est résolue lorsqu'on se la pose.
Amoureux, lui! un vieux sceptique, un ancien maître clerc d'avoué!... Cette idée, qui l'eût fait pouffer de rire quinze jours plus tôt, ne lui semblait alors nullement ridicule.
Et pourquoi pas?...
Mme Delorge n'avait-elle pas encore la fraîcheur et toutes les grâces pudiques d'une jeune fille! Où trouver une âme plus tendre et plus énergique à la fois, un esprit plus ferme, une intelligence plus élevée?...
Mais tout à coup, il tressaillit.
—M'aimera-t-elle jamais! pensait-il.
Et avec un inexprimable serrement de cœur, il se mit à examiner ses chances... Hélas! elles étaient bien chétives, si même il en avait.
On triomphe d'un vivant, on le supplante, on l'efface, mais un mort!... Comment atteindre, aux plus secrets replis de l'âme d'une femme, le souvenir brûlant d'un être immatériel, paré de qualités surhumaines, divinisé par les regrets?
—Et cependant, songeait l'avocat, il est un moyen peut-être d'arriver au cœur de cette femme si malheureuse: la reconnaissance. Rien ne la peut plus émouvoir que l'espérance de venger son mari. Que n'accordera-t-elle pas à l'homme qui l'aidera dans cette tâche, et qui lui livrera ses ennemis!...
Il s'exaltait à cette idée, et en ce moment, lui qui jamais ne s'était exercé qu'aux luttes oratoires, il eût voulu tenir à longueur d'épée le comte de Combelaine...
Mais un léger bruit dans son cabinet fit évanouir toutes les visions.
Il se retourna vivement, et se trouva en présence de son domestique.
—Qu'est-ce que vous voulez? lui dit-il d'une voix irritée, et qui vous a permis?...
—Monsieur, il y a là des clients...
—Ils reviendront demain.
—Il y a là aussi ce gros entrepreneur, monsieur sait bien qui je veux dire, qui a tant d'ouvriers, et qui chauffe la candidature de monsieur...
—Qu'il aille au diable!...
Le domestique demeura béant de surprise.
Ce mot: candidature produisait d'ordinaire un tout autre effet.
—J'ai besoin d'être seul, reprit l'avocat, dites que je suis en affaires et pris pour toute la soirée...
—Alors je vais congédier tout le monde, fit le domestique; seulement, j'aurai du mal à renvoyer un ami de monsieur, qui veut absolument lui parler, M. Verdale...
—Oh! à celui-là vous n'avez qu'à répondre...
Mais il s'arrêta court, en se frappant le front.
Cet ami était précisément celui dont il avait parlé à Mme Delorge, et qui connaissait la baronne d'Eljonsen.
—Faites-le entrer, dit-il.
XIII
M. Verdale était un gros, grand et large homme, avec d'énormes mains velues, affreusement commun, mais ne manquant, on le voyait à ses yeux, ni d'esprit ni de finesse.
Architecte de son état, il avait obtenu au concours un grand prix qui lui avait valu un séjour de trois ans à Rome, aux frais de l'État.
Il en était revenu avec un portefeuille tout gonflé de plans et de devis, et la résolution bien arrêtée de faire fortune très vite et par n'importe quels moyens...
Mais c'est en vain que depuis dix ans il avait usé ses bottes à courir après l'occasion. Elle l'avait fui. Ses plans n'étaient pas sortis de leur carton.
Et il était resté pauvre, et plus que jamais enragé de convoitises...
C'est au collège, à Saint-Louis, où ils étaient dans la même classe, que s'étaient connus M. Verdale et Me Roberjot. Et depuis, bien que cheminant dans la vie par des routes fort différentes, ils avaient toujours conservé des relations.
Cela tenait, il est vrai, à ce que plus d'une fois M. Verdale, l'architecte incompris, comme il se nommait lui-même, avait eu besoin de son ancien copain, tantôt pour un prêt d'une couple de cent francs, lorsque la gêne était pressante, tantôt pour une consultation, lorsqu'il avait des difficultés avec les rares imprudents qui s'étaient adressés à lui.
Mais ni la misère, ni les procès, ni les déceptions n'avaient altéré sa bonne humeur. Car il était gai, d'une grosse gaîté impudente et vulgaire, et il s'était créé une sorte de langage à part, emprunté à ses souvenirs classiques, au vocabulaire de sa profession et au répertoire des théâtres à la mode.
Il entra chez son ami le chapeau sur la tête, en brandissant un rouleau de papier, et dès le seuil:
—Qu'est-ce? s'écria-t-il. Tu te fais céler, comme nous disons à la Comédie-Française!... Es-tu déjà ministre?
—Pas encore.
—Mais tu vas être représentant du peuple... si j'en crois la rumeur.
—Mes amis me pressent de poser ma candidature, c'est vrai, mais je ne suis pas encore décidé...
L'architecte éclata de rire, puis d'un air de gravité:
—Pauvre cher ami, fit-il, combien tu dois souffrir de la violence qu'on fait à ta modestie de violette!... Cruels amis! Douloureuses obligations!... Mais l'hésitation serait un crime: il est grand, il est beau de se sacrifier au salut de la patrie!...
Accoutumé aux façons de son ami, Me Roberjot souriait, encore qu'il n'en eût peut-être pas bien envie.
—Bref, reprit M. Verdale, tu te sens assez d'estomac pour avaler tous les crapauds et toutes les vipères d'une candidature!... Tu vas essayer d'être nommé représentant.
—Oui.
—De l'opposition, naturellement?
—Tu l'as dit.
—Eh bien! c'est une faute.
—Et pourquoi, s'il te plaît!
—Parce que... tu sais le mot de Thiers? L'Empire est fait.
L'avocat haussa les épaules.
—Eh bien! nous le déferons, dit-il.
M. Verdale ôta son chapeau.
—Tous mes compliments! dit-il. Cette confiance me charme.
Puis d'un ton de feinte humilité:
—Cependant, reprit-il, tu le laisseras bien durer assez pour que j'aie le temps de faire fortune! Voyons, mon vieux Roberjot, fais cela pour un camarade, quand ce ne serait que pour me fournir le moyen de te rendre ce que je te dois...
—Tu penses donc que l'Empire t'enrichira?
—J'ai cette candeur! dirait Arnal. Or, comme nous sommes à Paris cinquante mille gaillards qui nous berçons de cet espoir, l'Empire du-re-ra.
—Diable!
—Tous ne réussiront pas, c'est évident, mais moi, je réussirai. L'empereur... je veux dire le prince-président, a des projets grandioses, moi j'ai des montagnes de plans et devis, nous nous entendrons. Qu'il dise un mot et mes cartons s'ouvrent. Il veut un Paris de marbre... je lui bâtirai une ville de palais. Il faudra des millions pour cela. Tant mieux. Il en tombera bien un dans ma poche...
Il ne manquait pas d'un certain flair, M. Verdale. Me Roberjot le savait bien.
—Ainsi, lui dit-il, tu es allé faire ta cour au président...
—Oh! pas encore; je n'en suis qu'à ses amis. Mais j'avance, j'avance, j'ai des protecteurs à qui rien ne sera refusé. Le président peut avoir tous les vices que tu voudras; il a, en plus, de la mémoire. Il suffit qu'on lui ait dit: «Dieu vous bénisse!» quand il éternuait en exil, pour qu'il vous juge des droits à sa reconnaissance...
—Mais ses amis auront-ils aussi bonne mémoire que lui, et ne te renieront-ils pas?...
—Jamais! Je sais où est le cadavre, s'écria vivement l'architecte.
Et tout aussitôt, visiblement embarrassé et contrarié de s'être laissé emporter:
—Quand je dis que je sais où est le cadavre, je veux dire que j'ai reçu assez de petites confidences pour qu'on ne m'oublie pas. T'en faut-il une preuve? C'est à moi que la baronne d'Eljonsen confie la construction de l'hôtel qu'elle veut avoir aux Champs-Élysées, et dont j'ai là le plan...
—Comment! la baronne d'Eljonsen fait bâtir!... Il me semblait t'avoir entendu dire qu'elle en était aux expédients...
—Oui, quand elle habitait Rome. Mais les temps sont changés. Si bien changés, que M. de Maumussy vient de me charger de lui acheter tous les terrains que je trouverai entre la Seine et les Champs-Élysées... Si bien changés, que M. de Combelaine m'a demandé le plan d'une maison de campagne... Si terriblement changés, que M. Coutanceau m'a donné sa parole de me nommer l'architecte en chef d'une société qu'il fonde, au capital de je ne sais combien de millions. Non seulement ces gens-là savent vaincre, mais ils savent profiter de la victoire!...
L'avocat branla la tête, et non sans une nuance d'impertinente ironie:
—Et tu en profiteras, toi, en devenant millionnaire.
—Positivement, répondit l'architecte, et sans remords; seulement...
Son front se plissa, et gravement, cette fois:
—Seulement, poursuivit-il, si l'avenir est à moi, le présent est à mes créanciers. Je suis dans la situation d'un homme qui aurait à toucher à Marseille un héritage immense, et qui crèverait de faim à Paris, faute de pouvoir se procurer le prix du chemin de fer de Paris à Marseille.
La visite de M. Verdale s'expliquait.
—Et alors? interrogea l'avocat, comme s'il n'eût point compris ce préambule si clair.
—Alors, mon vieux copain, il n'y a que toi qui puisses me donner de quoi payer ma place dans le train express qui conduit de zéro à million... Je viens frapper à ta caisse. Toc, toc, j'ai besoin de huit mille francs.
Me Roberjot tressauta sur son fauteuil.
—Huit mille francs! s'écria-t-il, peste! comme tu y vas! Me crois-tu donc un banquier pour me supposer une pareille somme dans mon tiroir? Huit mille francs!... mais c'est la moitié de mon revenu, mon pauvre camarade, et non seulement je n'ai pas cette somme, mais je ne saurais où la prendre.
L'architecte rougit imperceptiblement.
—Et cependant il me les faut, insista-t-il, absolument et sous quarante-huit heures...
—Ah ça! que veux-tu faire de tant d'argent?
—L'employer à faire figure... à paroistre, comme dit Montaigne.
—Je te croyais au-dessus d'une pareille faiblesse.
—Je l'étais, et c'est ce qui m'a perdu.
—Oh!...
—C'est ainsi. Fils d'une famille riche, tu n'as pas eu à apprendre, toi, que les imbéciles refusent de reconnaître le talent qui n'a pas un certain cadre. Tu as du talent et tu as réussi; mais sache que ton bel appartement, que tes meubles, tes tapis, tes tableaux et tes livres sont pour quelque chose dans ton succès. Quand on sonne chez toi, c'est un domestique qui vous ouvre, et le client qui venait te demander une consultation avec l'idée de te la payer vingt-cinq francs se dit en lui-même: «Ce sera cinquante francs puisqu'il a un valet de chambre.» Introduit dans ta salle d'attente meublée de vieux chêne, ce même client se dit encore: «Diable!... c'est cossu, ici, et je vois bien qu'il va falloir dégainer mes trois louis.» Entrant dans ton cabinet de travail, il est ébloui... et en sortant il te laisse le billet de cent francs...
L'avocat riait.
—Eh bien! moi aussi, continua l'architecte, je veux paraître... Il le faut. Je loge en garni, au quatrième étage d'un méchant hôtel... Qui viendra m'y chercher? Personne. Il faut paraître, mon vieil ami. Le règne qui commence s'appellera le règne de la poudre aux yeux... Jetons de la poudre!...
Discuter, c'est avouer implicitement qu'on ne s'est pas arrêté à un parti définitif, et qu'on peut encore changer d'avis.
Me Roberjot, qui était avocat, ne l'ignorait pas.
Si donc il laissait discourir son ami Verdale, c'est que, véritablement, il hésitait.
Sortir de sa caisse huit mille francs pour les risquer sur les espérances de l'architecte incompris, c'était raide.
Oui, mais les lui refuser, c'était se l'aliéner et renoncer à l'assistance qu'on en pouvait attendre à un moment donné.
Or Me Roberjot eût sacrifié sans sourciller la moitié de sa fortune pour démasquer M. de Combelaine et le jeter, pantelant et vaincu, aux pieds de Mme Delorge.
Comme tous les gens perplexes, il prit un terme moyen.
—Je ne prétends pas que tu aies tort, dit-il à son ami, mais as-tu réellement besoin de toute la somme que tu me demandes? Est-ce que la moitié ne te suffirait pas, au moins pour le moment? Plus tard on aviserait...
Un éclair d'espoir brilla dans l'œil de M. Verdale.
—Mon devis est fait, répondit-il, et il m'est impossible d'en rabattre un centime. Je ne veux pas faire long feu, je veux tirer un coup de canon...
—Cependant...
—Ah! c'est comme ça. Je n'ai plus le temps de m'élever petit à petit, moi, il faut que je surgisse du jour au lendemain, comme un champignon... Tais-toi, je vois que tu vas me proposer ton exemple. Absurde! Toi, tu as commencé jeune, et tu étais poussé par ta famille. Moi, je suis vieux déjà, comme les rues que je voudrais démolir, et ce n'est pas ma brave femme de mère, qui était marchande de poisson aux Halles, qui m'aidera. J'en suis à ce moment où il faut tout risquer sur un seul coup. Tu dois bien le comprendre, toi qui sais ma situation, toi qui sais que je suis marié et que j'ai un garçon de onze ans, et que, faute de pouvoir nourrir ma femme et mon fils, mon petit Lucien, je suis réduit à les laisser en province, chez mon beau-père, un vieux ladre, qui leur reproche à chaque repas ce qu'ils mangent, et qui tous les mois m'écrit que je ne suis qu'un propre à rien et que, lorsqu'on ne trouve pas «de la bonne ouvrage» comme architecte, on s'emploie comme manœuvre à porter l'oiseau.
Il s'exaltait, la bile lui montait au cerveau, il parlait si vite que Me Roberjot ne trouvait pas un joint où placer un mot.
—Longtemps, poursuivit-il, j'ai ri de cette situation. Maintenant j'en pleurerais. L'estomac se délabre, la façade se lézarde, et le soir, quand je regagne mon taudis, je me sens des courants d'air dans le cœur. C'est bête et laid de rester seul devant un foyer sans feu, quand on a une femme à soi, et une bonne petite femme, va, je le reconnais depuis que les coquines rient à ma barbe, qui blanchit. Assez de bohème! Je suis las de piétiner dans les ornières, pendant que vous autres, tous, les copains de Saint-Louis, vous faites bravement votre chemin. Je vous rattraperai d'un bond, je le veux. Je ne suis pas plus sot que vous, n'est-ce pas! J'ai eu le grand prix au concours, et j'ai plus d'un chef-d'œuvre dans mes cartons...
—C'est que, mon cher, je ne vois pas...
—Je vois, moi, et cela suffit. Prête-moi ce que je te demande, et demain j'ai un appartement dont les clients apprendront vite le chemin, quand il leur aura été montré par Coutanceau, par la baronne d'Eljonsen, par M. de Combelaine et par le vicomte de Maumussy.
L'avocat réfléchissait.
—Que ne t'adresses-tu, fit-il, aux gens que tu me nommes?
M. Verdale haussa les épaules—des épaules taillées pour porter des sacs de farine.
—Pas si bête! répondit-il. Va donc, toi, proposer à un chien affamé de te céder une portion de son os! Non seulement ils m'enverraient promener, mais ils me retireraient leur influence, dont je dispose absolument.
—C'est que je t'ai dit la vérité, mon camarade; c'est que positivement je n'ai pas d'argent.
—Monsieur a du crédit... disait Bouffé dans l'Homme à la mode.
—J'ai bien un titre de rente...
L'architecte leva les bras au ciel.
—Et il dit qu'il n'a pas d'argent!... s'écria-t-il. Un titre de rente!... Il faut se hâter de le vendre, malheureux, car jamais tu ne rencontreras une plus belle occasion. Vends! et il se trouvera qu'en fin de compte, tu te seras rendu service en m'obligeant. Faire en même temps une bonne action et une bonne affaire!... Ces choses-là n'arrivent qu'à toi. Sais-tu où en est le cinq pour cent, ô Roberjot?... Il fait 99 90 au parquet et 100 dans la coulisse. Or, comme c'est place de la Bourse que bat maintenant le cœur de la France, cela prouve que la France est contente, et que je serai millionnaire...
[Illustration: Il était temps une grêle de balles s'abattait.]
Si l'avocat se défendait encore, ce n'était plus que mollement, et en homme prêt à céder.
Et M. Verdale le voyait bien, lui, dont la finesse naturelle s'affûtait depuis tant d'années aux meules de la nécessité.
Rassemblant donc, par un suprême effort, tout ce qu'il avait de puissance d'émotion:
—Allons, mon vieux copain, insista-t-il, un bon mouvement, tends-moi la perche et je suis sauvé... Confiance! confiance!
Le ciel toujours seconde un projet téméraire!
La nuit était venue, et, depuis un bon moment déjà, le domestique avait apporté une lampe. L'avocat en releva l'abat-jour, et arrêtant sur M. Verdale un regard froid et perspicace:
—C'est un gros service, mon camarade, que tu me demandes, prononça-t-il.
—Je le sais, pardieu, bien!
—Tu as des chances de succès, je le reconnais, mais enfin tes calculs peuvent être déjoués...
—Je l'avoue.
—Et alors ces huit mille francs iraient rejoindre, dans l'abîme de l'oubli, comme tu dirais, les trois ou quatre mille que tu me dois déjà...
L'architecte tressaillit et rougit.
Il trembla d'avoir cru trop tôt la victoire gagnée.
—Tu es dur, Roberjot, balbutia-t-il.
—Pas du tout. Je tiens seulement à établir nos situations respectives, et qu'en t'obligeant, j'agis en véritable ami...
—Et je t'en aurai une reconnaissance éternelle! s'écria M. Verdale en se jetant sur les mains de l'avocat, qu'il serra à les briser.
Mais cet enthousiasme de gratitude ne parut toucher que faiblement Me Roberjot.
—Ainsi, mon cher camarade, reprit-il, si, à mon tour, j'avais besoin d'un service.
—Ah!... c'est avec transport que je te le rendrais, à toi, mon seul ami, à toi que j'ai toujours trouvé aux heures difficiles...
—Prends garde... Peut-être faudra-t-il, pour m'obliger, desservir secrètement quelqu'un des gens dont tu me parlais, M. Coutanceau ou M. de Combelaine, Mme d'Eljonsen ou M. de Maumussy.
Il n'y avait pas à se méprendre à l'accent de l'avocat. Il parlait on ne peut plus sérieusement.
M. Verdale ne s'y méprit pas.
—Je n'hésiterais pas une minute, Roberjot, répondit-il, je suis avec toi.
—Tu aimes ces gens-là, pourtant.
—Mais oui... On aime toujours l'escalier qui conduit à l'appartement de la femme qu'on courtise... Ces gens-là me mèneront à la fortune.
Il était clair que l'architecte incompris était de son siècle et que ses convictions ne le gênaient pas.
Et cependant l'avocat hésitait si visiblement à parler, que ce fut l'autre qui vint à son secours.
—Voyons, mon vieux Roberjot, dit-il, tu as quelque chose sur l'estomac?...
—Je l'avoue.
—Et tu te défies de moi?
—Non, certes...
—Alors, déboutonne-toi, que diable! Voyons, faut-il que je t'aide? Tu as une dent contre ces gens que tu appelles mes amis?
—Juste!
Le front de M. Verdale s'assombrit.
—C'est contrariant, fit-il, mais j'étais ton ami avant d'être le leur... Voyons donc cette dent!...
Véritablement, Me Roberjot n'avait voulu que tâter son ancien copain, et il lui paraissait que l'épreuve réussissait assez mal. Si déjà, avant d'avoir l'argent, M. Verdale montrait cette mauvaise grâce, que serait-ce plus tard?...
En cette extrémité, un généreux abandon devait être un habile calcul.
Me Roberjot le crut, et étouffant un soupir:
—Mon vieux camarade, prononça-t-il, avec toutes les apparences d'une émotion sincère, je n'ai pas l'habitude de faire payer les services que je rends...
—De donner un œuf pour avoir un bœuf?...
—Précisément. Et la preuve, c'est que c'est sans conditions que je te remettrai, avant quarante-huit heures, la somme dont tu as besoin... Et sur ce, ne parlons plus des intentions que je pouvais avoir. Causons d'autre chose.
L'avocat avait visé juste... L'architecte fut touché.
—Est-ce que tu te moques de moi? s'écria-t-il. Est-ce que tu veux m'insulter?...
—Quelle idée!...
—Alors parlons de tes intentions, morbleu! et ne parlons que de cela!... Quoi! pour une fois que l'occasion se présente de t'être utile en quelque chose, je la laisserais échapper!... Jamais!... Que faut-il faire? Veux-tu que j'aille provoquer Maumussy, Coutanceau et les autres?... Je pars. C'est que je me moque d'eux, à cette heure. Avec huit mille francs, l'avenir est à moi quand même. Au lieu d'être l'architecte du pouvoir, je serai l'architecte de l'opposition... Tiens, c'est une idée, cela...
Me Roberjot souriait... en dedans.
—Allons, bon! fit-il, voilà que tu t'emportes, selon ton habitude. Sais-tu ce que je voulais te demander?... Quelques renseignements précis sur M. de Combelaine.
L'architecte fut-il dupe?... Peut-être.
—Je suis ton homme, déclara-t-il. Ah! tu veux des renseignements! Eh bien! tu en auras, et de si complets que personne à Paris ne saurait t'en donner de pareils...
Il fut interrompu par l'entrée du domestique, lequel venait rappeler à son maître que le dîner était servi depuis un bon moment, et que tout allait être froid.
Saisissant aussitôt la balle au bond:
—Voilà qui décide tout, ami Roberjot, s'écria l'architecte. Je dîne avec toi, et... je parle. Allons, à table, et fais-nous monter une bouteille de ce bourgogne que je connais et qui délie si merveilleusement les langues!...
—Eh bien! soit! répondit l'avocat.
Et, l'instant d'après, il s'attablait en face de son ancien copain.
Il y avait des années que M. Verdale n'avait été si joyeux. Il lui semblait sentir ses huit mille francs dans sa poche, et l'ambition, l'espoir du succès et le corton velouté lui montaient à la tête en chaudes bouffées.
—Donc, mon vieux copain, disait-il, car il avait l'art de discourir la bouche pleine, donc parlons de M. de Combelaine... Mais parler de lui sans parler de Mme la baronne d'Eljonsen est impossible, et c'est par elle que je commencerai...
«C'est que je la connais bien, moi, cette respectable baronne, ayant eu l'honneur insigne de lui être présenté lorsque j'étais à Rome aux frais de l'État. Je lui plaisais. Si j'avais eu de l'argent, elle m'en eût emprunté. Je n'en avais pas, malheureusement. Mais un jour, après m'avoir fait jurer un secret éternel—un secret que je viole pour toi, ô Roberjot—elle daigna me charger de porter pour elle et en son nom, au Mont-de-Piété de la Ville éternelle, quelques-uns de ses joyaux.
«Quel âge a-t-elle? vas-tu me demander.
«Eh bien! mon bon, je n'en sais rien, parole d'honneur, à vingt ans près. Elle n'a peut-être que cinquante ans, elle en a peut-être plus de soixante-dix. Sa pareille n'existe pas au monde pour réparer des ans l'irréparable outrage. C'est un secret qu'elle a acheté à Londres à une émailleuse célèbre. Et personne n'est plus avancé que moi. Personne, depuis un demi-siècle, n'a eu l'heur de la voir telle que le bon Dieu l'a faite. Cette femme-là doit dormir toute maquillée, comme les grands généraux dorment tout bottés.
«Donc, on ignore son âge, et ce n'est que bien vaguement qu'on connaît sa situation dans le monde.
«Moi, je sais qu'elle travaille dans la politique.
«Cette femme-là, vois-tu, est une de ces intrigantes cosmopolites, comme il y en a dans les bas-fonds de toutes les diplomaties, bonnes à toutes besognes, prêtes à toutes les trahisons, et qu'on charge des commissions qui feraient reculer les mouchards ordinaires. A combien de polices celle-ci s'est-elle vendue? A toutes, j'imagine, toutes celles qui avaient de l'argent à lui donner. Ce qui est sûr, c'est qu'elle doit avoir acheté et vendu de drôles de choses en sa vie!...
—Par ma foi!... fit Me Roberjot, voici un joli portrait.
L'exclamation parut flatter l'architecte.
—Eh! eh! dans le fait, je ne peins pas mal! fit-il en riant de son gros rire qui lui secouait les épaules.
Et, vidant lestement son verre, il continua:
—Tout le monde, ami Roberjot, ne parlerait pas si librement que moi. Mme d'Eljonsen a de la mémoire, et il n'est pas sain de l'avoir pour ennemie. Ceux qui la connaissent le mieux en ont peur...
—Oh!...
—C'est absurde, évidemment; c'est lâche, c'est petit... mais c'est ainsi. Songe donc depuis une quarantaine d'années il ne s'est pas remué en Europe une pelletée de boue sans que cette femme en ait eu son éclaboussure. Dame! on tremble toujours qu'elle ne se secoue sur ses voisins. On est sûr de soi—quelquefois,—mais on n'est jamais sûr des siens, de ses parents, de ses amis. Elle sait tant de choses. Pour deux ou trois fois qu'elle s'est oubliée à penser tout haut devant moi, j'ai eu des coliques, parole d'honneur! Elle a le mot d'un tas d'énigmes que l'histoire, avec ses lunettes, ne déchiffrera jamais. Et voilà pourquoi elle ne dégringolera jamais tout à fait. Quand elle enfonce, quand elle se sent à sa dernière gorgée de bourbe, elle tire de son sac quelque gros scandale ignoré, et elle l'adresse aux intéressés avec ces seuls mots: «Achetez ou je publie.» Et on achète. C'est la muse du chantage que cette chère baronne.
«Elle vend un secret, quand elle est gênée, comme une autre porte ses bijoux au Mont-de-Piété. Et elle prétend que son fonds est inépuisable. Et je le croirais volontiers, moi qui sais qu'elle a servi la police russe et la police autrichienne, moi qui sais qu'il n'y a pas en Europe un homme de quelque renom qui n'ait passé par son boudoir ou son salon...
L'avocat ne laissait pas d'être étourdi par la surprenante volubilité de l'architecte incompris.
—Oh! par son salon!... fit-il d'un air de doute, par son salon...
—Mais... «z'oui», cher maître, par son salon. Ah çà! prendrais-tu par hasard Mme d'Eljonsen pour une intrigante vulgaire?... Erreur! Je te montrerai son portrait à l'âge de vingt-deux ans, un chef-d'œuvre! et quand tu l'auras admiré, tu comprendras tout ce qu'a pu négocier une gaillarde qui a eu des yeux pareils. C'est que, si elle a été aussi bas que possible, elle a été très haut aussi. En 1845, elle tenait à Londres une sorte de pension bourgeoise qui était un tripot, et vraisemblablement quelque chose de pis, c'est positif. Mais il est non moins certain qu'en 1822 il ne s'en est fallu de rien qu'elle épousât un principicule allemand, qui lui eût bel et bien mis sur la tête une couronne fermée.
—Roman!...
M. Verdale s'arrêta court, considérant son ami d'un air surpris et mécontent.
—Positivement, mon cher camarade, prononça-t-il, tu me fais de la peine. Comment! toi, un avocat, un homme intelligent, tu en es encore là!... Quoi! tu es de ces gens qui, dès que vous leur contez une histoire, vous interrompent en disant: «Ça... c'est impossible. Jamais rien de pareil n'est arrivé à ma portière!...»
—Soit... des faits, des faits!...
L'architecte fronça le sourcil.
—En d'autres termes, je t'ennuie, dit-il à son ami. C'est bien, je m'arrête. Interroge, je répondrai...
Mais ce petit accès de mauvaise humeur n'inquiéta guère l'avocat.
—Qui est, au juste, Mme d'Eljonsen? interrogea-t-il.
C'est du ton nasillard d'un écolier qui ânonne une leçon que M. Verdale répondit:
—Française de naissance, Mme d'Eljonsen est issue d'une assez vieille famille de Bretagne—noble, mais pauvre. Son père, le seigneur de la Roche-du-Hou, habitait à trois lieues de Morlaix, sur la route de Saint-Paul-de-Léon, un manoir si délabré que les rats ne s'y aventuraient plus... Mlle de la Roche-du-Hou devait avoir vingt ans, lorsqu'elle fit connaissance d'un négociant suédois, colossalement riche, M. Eljonsen, que ses affaires, et plus encore sa mauvaise étoile, avaient amené à Morlaix. En trois œillades, elle le rendit fou à lier d'amour, le malheureux. Il la demanda en mariage et l'épousa,—à une date que ne sauraient préciser les biographes les mieux informés. Mariée, elle suivit son mari, puisqu'il est dit que la femme doit suivre son mari, et ils allèrent s'établir à Riga, centre des opérations commerciales de M. Eljonsen.
Leur union ne fut pas heureuse. Bientôt on vit M. Eljonsen dépérir de chagrin d'avoir épousé la belle Mlle de la Roche-du-Hou. En moins d'un an, il en mourut, laissant à sa veuve quelque chose comme quatre-vingts ou cent mille francs de rentes. On ne dit pas qu'elle ait pleuré, mais son premier mouvement fut de quitter Riga, où elle s'ennuyait. Ayant posté devant le nom de son mari un d et une apostrophe, elle le fit précéder du titre de baronne et alla s'établir à Vienne. Elle y mena si grand train qu'à la fin de la troisième année elle était non seulement ruinée, mais poursuivie par ses créanciers et menacée d'un procès en escroquerie. Forcée de fuir, elle passa en Suisse, y séjourna quelques mois, et ensuite planta sa tente à Londres, puis à Munich, puis à Naples.
—Et M. de Combelaine? interrogea Me Roberjot. Je ne le vois toujours pas paraître...
—J'y arrive, répondit M. Verdale.
Et ayant repris haleine et rempli son verre:
—Maintenant que tu connais Mme d'Eljonsen, poursuivit-il, je dois te dire que pendant des années elle a traîné, dans toutes ses pérégrinations à travers l'Europe, un jeune garçon qu'elle appelait Victor et qu'elle semblait adorer...
—Son fils, parbleu!...
—On l'a cru comme tu le crois, mais on se trompait, on n'a pas tardé à le reconnaître. Mme d'Eljonsen n'était pas d'un caractère à essayer de dissimuler, comme on dit, une faute, elle n'en était pas à cela près. Victor, ce jeune garçon, lui avait été confié. Par qui? Ah! là est le mystère. Les uns assurent que la mère est une grande dame, comme il est dit dans la Tour de Nesle, les autres que c'est tout simplement une petite bourgeoise de Londres...
—Mais toi, que crois-tu?
—Moi?... Rien.
—Cependant, informé comme tu l'es...
L'architecte incompris souriait.
—C'est vrai, fit-il, que je sais bien des choses, mais je ne sais pas tout... Ce que je puis te dire, c'est que cet enfant est devenu le Combelaine à qui tu parais en vouloir si fort...
Me Roberjot ne s'impatientait plus, maintenant.
—Mais ce nom de Combelaine, interrogea-t-il, d'où lui vient-il?...
—Ah! ceci est une autre histoire. Mme d'Eljonsen, je te l'ai dit, est une femme très forte, mais elle n'est pas complète, personne n'est complet ici-bas. Elle a eu toute sa vie un faible, et ce faible s'appelait le comte de Combelaine. C'était, en vérité, un excellent gentilhomme, mais qui avait donné dans les travers de Casanova, et qui, n'ayant plus le sou, corrigeait la fortune. C'est à Vienne que Mme d'Eljonsen et lui se connurent, et, depuis, ils ne se sont jamais quittés. C'est lui qui, le jour où le jeune Victor dut se lancer dans le monde, lui dit: «Tu n'as pas de nom, et il t'en faut un; prends le mien, je te le donne. Il a été jadis porté par de vaillants et honnêtes gentilshommes. Va, et puisse-t-il te porter bonheur!...»
D'un geste rapide, Me Roberjot commanda le silence à son ancien copain.
Le domestique entrait, apportant le café et les liqueurs.
Mais dès qu'il se fut retiré:
—Et maintenant, ami Verdale, dit l'avocat, passons à l'histoire du fils adoptif de Mme d'Eljonsen...
Mais on eût dit que pendant cette courte interruption une révolution s'était faite dans l'esprit de l'architecte incompris.
Sa verve, si brillante, tant qu'il ne s'était agi que de la baronne, s'éteignait maintenant qu'il était question de M. de Combelaine.
—Décidément, mon cher, fit-il, tu m'interroges comme si j'avais à ma disposition le casier judiciaire de la préfecture de police.
L'avocat dissimula mal un geste de dépit.
—En d'autres termes, prononça-t-il, tu estimes prudent de n'en pas dire davantage...
—Mon cher, ce Victor de Combelaine est un gaillard horriblement dangereux...
—Et tu en as peur?
M. Verdale haussa les épaules.
—Oui, répondit-il, pour toi qui certainement médites quelque sottise. Que veux-tu faire?... Prends bien garde! Combelaine, si tu le manques, ne te manquera pas...
—Chansons!...
—C'est juste ce que disaient les cinq ou six pauvres diables que Combelaine a expédiés en duel...
—On ne se bat pas avec un pareil homme...
—Pardon!... On se bat avec M. de Combelaine, parce que, s'il court sur son compte une foule d'histoires fâcheuses, on ne peut rien lui reprocher de positif. Il n'a jamais été condamné...
L'impatience de Me Roberjot était visible.
—Tu m'avais promis ton concours, mon camarade, dit-il, tu me le retires... Libre à toi...
—Eh non, entêté, je ne te le retire pas, non, mille fois non!... Si j'ai l'air de tergiverser ainsi, c'est que précisément je cherche le moyen de t'être utile. Mais comment le puis-je, lorsque tu ne me dis rien de tes intentions ni du but où tu tends?
L'avocat ne put s'empêcher de rougir au souvenir de Mme Delorge qui traversa son esprit:
—Ce n'est pas mon secret, déclara-t-il.
L'autre parut stupéfait:
—Ah! il y a un secret! répéta-t-il. Alors, mystère et discrétion! Et je reprends: Ce nom de Combelaine, qui ne lui appartient pas, paraît être le seul patrimoine qu'ait jamais recueilli le fils adoptif de Mme d'Eljonsen. Je dis: paraît, parce qu'en réalité il en recueillit un autre, qui justifie toutes les légendes dont sa naissance a été le sujet. Je veux parler de la protection mystérieuse, bien que très apparente, qui s'étendit sur lui, dès son entrée dans le monde, et qui ne lui a jamais fait défaut. Et ce devait être une protection puissante, car elle l'a poussé jusqu'au grade de capitaine, dans l'espace de temps strictement exigé par les règlements. Or, ni son instruction, ni son mérite, ni sa conduite n'expliquaient cet avancement scandaleux. Criblé de dettes, il avait à tout moment recours à des expédients qui frisaient l'escroquerie, et qui eussent fait chasser du régiment tout autre que lui... Cependant il abusa si bien, qu'il fut un jour forcé de donner sa démission, après avoir fait semblant de se brûler la cervelle...
—En quelle année cela?
—Ah! par ma foi, tu m'en demandes trop, mais on pourrait le savoir en cherchant dans la collection de l'Annuaire militaire.
—C'est vrai... Continue.
L'architecte riait, mais franchement cette fois, et il était de fait que l'insistance de l'avocat ne manquait pas d'une certaine naïveté.
—C'est que me voici au bout de mon rouleau, dit-il. Suivre Combelaine après sa sortie de l'armée est aussi impossible que de relever la piste d'un feu follet...
—Comment a-t-il vécu?...
—D'industrie, donc! Tous les métiers avouables et inavouables, il les a faits. Puis Mme d'Eljonsen est venue à son secours deux ou trois fois, puis il a été aidé pendant ces dernières années par une femme dont il a été l'amant...
[Illustration: Il y en eut un qui prit les mains de M. Ducoudray.]
—Flora Misri?
—Précisément... Je vous demande un peu où le dévouement va se nicher!... Toujours est-il qu'elle lui a prêté d'assez grosses sommes, avec première hypothèque sur sa bonne étoile...
—Et aujourd'hui, voilà cet homme aux affaires!... murmurait-il, c'est inimaginable!...
M. Verdale hochait la tête.
—Il est de fait que c'est cocasse, reprit-il, et cependant il ne faudrait pas trop s'en étonner. As-tu jamais conspiré, Roberjot? Non. Eh bien! si tu conspires jamais, tu feras de drôles de connaissances, et dont tu ne te dépêtreras pas le jour du succès.
—Qu'est-ce que cela prouve?
—Rien!... sinon que le prince Louis, notre président aujourd'hui, empereur demain, a beaucoup de connaissances.
Il n'y avait pas à en douter, l'architecte incompris connaissait à fond le sujet qu'il traitait.
—Maintenant, poursuivit-il, le président voudrait peut-être bien n'avoir pas tant eu de «bons cousins». Mais on ne peut pas conspirer tout seul. Et, s'il perdait la mémoire, les petits camarades d'autrefois sauraient bien venir lui dire: «Pardon, j'en étais.» Or Maumussy en était, et aussi Combelaine, et de même Coutanceau, et pareillement cette chère baronne d'Eljonsen, qui n'a jamais su passer près d'une intrigue sans s'en mêler.
Me Roberjot avait espéré mieux.
Il avait eu l'espérance insensée que là, tout à coup, son ami Verdale lui fournirait quelqu'une de ces armes qu'on peut utiliser immédiatement...
N'importe, il n'était pas homme à revenir sur une parole donnée.
—Passons dans mon cabinet, dit-il à l'architecte incompris, et je te remettrai ce que je t'ai promis.
M. Verdale était devenu tout pâle de joie.
—Ah! tu es un ami incomparable!... s'écria-t-il.
Me Roberjot était du mois un ami comme on en trouve peu, car c'était bien la vérité pure qu'il avait dite.
N'ayant pas de fonds disponibles, il lui fallait, pour obliger son ancien copain, vendre pour huit mille francs d'un titre de six mille livres de rentes en cinq pour cent, qui constituait plus du tiers de sa fortune.
Il est vrai de dire, et cela diminuait un peu le mérite de sa belle action, qu'il était depuis plusieurs jours décidé à vendre une portion de cette rente pour faire face aux dépenses indispensables de sa campagne électorale.
Cependant c'est de la meilleure grâce du monde qu'il tira de sa caisse et confia à son ami le précieux titre, en ayant soin d'y joindre une lettre où il donnait les ordres à son agent de change.
Me Roberjot étant fort occupé, c'était bien le moins que M. Verdale se chargeât des quelques courses que nécessitait l'opération.
Et certes, il ne songeait pas à s'en plaindre.
C'est avec une sorte de respectueuse stupeur qu'il regardait ce papier qui représentait une fortune.
Jusque-là, il avait été tourmenté de doutes, n'osant croire à son bonheur, ne pouvant se persuader que véritablement on allait lui prêter sans garanties ces huit mille francs dont il se promettait de tirer des millions.
Tandis que maintenant...
Il se jeta au cou de son ami, et le serrant à l'étouffer:
—Va, s'écria-t-il, je serai millionnaire, et toi tu seras député... Tu Marcellus erîs.
XIV
—Oui, je serai député, se disait Me Roberjot, il le faut, je le veux, car c'est le seul moyen qui s'offre à moi d'atteindre peut-être Combelaine...
Et en effet, durant les jours qui suivirent, c'est avec une fiévreuse activité qu'il s'occupa de sa candidature.
Plus d'une fois, cependant, la prédiction de M. Verdale se réalisait, et il se présentait des couleuvres... Il les avalait bravement en songeant à Mme Delorge.
—Car, pensait-il, plus ma victoire aura été pénible, plus elle m'aura de reconnaissance si je réussis à lui faire rendre justice et à venger son mari...
Et cependant, ce n'est qu'à la fin de la semaine, et lorsque le succès de son élection pouvait être considéré comme certain, qu'il osa profiter de la permission qui lui avait été donnée de se présenter à Passy.
Lorsqu'il arriva rue Sainte-Claire, la grille de la villa était ouverte, et sur la vaste pelouse, devant la maison, deux jeunes garçons d'une douzaine d'années prenaient une leçon d'équitation sous la direction d'un vieil homme à longue moustache grise.
Depuis un moment déjà, l'avocat regardait, et il se disposait à sonner, lorsqu'un des jeunes écuyers l'apercevant sauta à bas de son cheval et accourut vers lui en s'écriant:
—Ah! monsieur Roberjot.
C'était Raymond.
—Vous ne m'avez donc pas oublié, mon petit ami? dit l'avocat en lui serrant la main.
L'enfant secoua la tête.
—Je n'oublierai jamais les amis de mon père, monsieur, prononça-t-il.
Puis, faisant signe à son jeune camarade:
—Léon, cria-t-il, Léon, viens donc saluer monsieur.
Léon mit lestement pied à terre et approcha.
Il était un peu moins grand que le jeune Delorge, mais plus large d'épaules et beaucoup plus robuste. Il semblait un peu gêné dans ses habits neufs, mais son embarras n'avait rien de disgracieux ni de gauche.
—C'est Léon Cornevin, monsieur Roberjot, dit Raymond, le fils aîné de Laurent Cornevin, dont maman vous a parlé.
L'enfant s'inclina.
—Voilà huit jours qu'il est de la maison et que nous travaillons ensemble, continua le jeune Delorge. Dame, il n'est pas aussi fort que moi sur certaines choses, on ne lui enseignait pas le latin, chez les frères... Mais maman lui a donné un répétiteur, et il travaille si fort et il comprend si bien, qu'il m'aura vite rattrapé.
—Je l'ai promis à ma mère, répondit le jeune garçon, et c'est bien le moins que je doive à Mme Delorge pour toutes ses bontés.
—Et comme cela nous ne nous quitterons jamais, déclara Raymond, nous serons comme deux frères, et nous entrerons à l'École polytechnique ensemble.
—Et quand nous serons hommes, ajouta Léon Cornevin, avec un accent de haine véritablement incroyable chez un enfant si jeune, quand nous serons hommes, nous saurons punir les lâches qui ont assassiné le général Delorge et mon père...
Véritablement l'avocat ne savait trop que répondre, lorsqu'il fut tiré d'embarras par un vieux monsieur, d'une mise fort soignée, qui venait d'entrer, qui s'avançait vers lui le chapeau à la main avec force salutations, et lui dit de l'air le plus gracieux:
—Monsieur Roberjot, n'est-ce pas?
—Oui, monsieur.
—Je l'aurais parié, reprit gaiement le bonhomme. Oui, je vous avais reconnu sur le portrait qu'on m'a fait de vous. Moi, je suis un vieil et bien dévoué ami de ce pauvre général, M. Ducoudray.
—Je vous connais de nom, monsieur...
—Ah! Mme Delorge vous a parlé de moi... elle sait mon affection. Mais vous, monsieur, vous avez bien tardé à nous rendre visite... Nous étions presque inquiets... Mais veuillez donc me suivre, Mme Delorge va être ravie de vous voir. Justement elle est en grande conférence avec Mme Cornevin. Elles viennent de m'envoyer chercher, c'est qu'il doit y avoir du nouveau...
Et, faisant signe aux deux jeunes garçons de reprendre leur leçon, il entraîna l'avocat, tout étourdi de cet accueil et de ce flux de paroles.
Mais, sur le perron, il s'arrêta tout à coup, et montrant à Me Roberjot le fils de Cornevin:
—Que pensez-vous, lui demanda-t-il, de ce gaillard-là?
—Je pense, répondit l'avocat, que cet enfant sera un homme.
M. Ducoudray frappa gaiement dans ses mains.
—Juste! s'écria-t-il, voilà l'expression juste que je n'avais pas trouvée. Oui, cet enfant sera un homme d'une trempe supérieure. Avec une intelligence bien au-dessus de son âge, il a compris l'immensité du malheur qui l'a frappé et la grandeur du bienfait de Mme Delorge. Déjà le but de sa vie est fixé, et rien ne l'en fera dévier, car il a une volonté de fer.
—Hélas, ajouta-t-il, pourquoi son frère ne lui ressemble-t-il pas?
—Quel frère?...
—Le second fils de ce malheureux Cornevin, Jean, celui que j'ai en quelque sorte adopté...
Me Roberjot s'inclina, félicitant le bonhomme de sa généreuse conduite, mais contre son ordinaire il n'accepta pas les compliments.
—C'est à Mme Delorge, dit-il, que revient tout l'honneur de la chose. Quand elle vous regarde d'une certaine façon, elle vous inspire des idées que certainement on n'aurait jamais eues... C'est elle qui m'a prouvé que la veuve Cornevin aurait bien assez à suffire aux trois filles qui lui restent, car elle avait cinq enfants, la malheureuse! Donc, je me suis chargé de l'autre garçon, Jean: seulement, comme je suis célibataire, je ne pouvais le garder près de moi. Je l'ai donc mis au collège. Eh bien! monsieur, depuis une semaine qu'il y est, j'ai déjà reçu deux fois des plaintes de ses professeurs. Impossible d'en jouir. Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence; bien au contraire, il est pétri d'esprit et de malice, mais il est paresseux comme une couleuvre et turbulent comme un démon. Non seulement il ne fait rien, mais il empêche les autres élèves de travailler. Les frères lui ayant donné quelques leçons de dessin, il en a si bien profité, qu'il passe tout son temps à dessiner la caricature de ses professeurs. Dimanche, ici, en quatre coups de crayon, il a fait la charge de tous les gens du 2 Décembre: c'était frappant. Il soutient que bien avant que son frère tue Combelaine, il l'aura, lui, fait mourir à coups d'épingles. Ah! ce gamin-là me donnera, je le crains, bien du désagrément!...
Mais les doléances du bonhomme ne touchaient guère Me Roberjot.
Ce qui le frappait, et bien vivement, c'était l'association étrange de ces trois enfants, d'aptitudes et de tempéraments si divers, réunis en une commune pensée.
Une femme seule était capable de préparer ainsi une génération à une revanche et il reconnaissait bien, à ce trait, le génie de Mme Delorge.
Mais déjà l'excellent M. Ducoudray avait repris le bras de l'avocat, et tout en le guidant à travers la villa:
—Du reste, poursuivait-il, quoi que puisse me faire Jean Cornevin, le mauvais garnement, jamais je ne me séparerai de lui. C'est une gageure. Le gouvernement, sachez-le, ne m'a pas vu sans dépit recueillir ce pauvre orphelin, et il n'est sorte de choses qu'il ne soit prêt à faire pour me contraindre à l'abandonner. Mais je ne céderai pas. Les abus de pouvoir me révoltent.
—Peut-être, hasarda Me Roberjot légèrement surpris, peut-être, cher monsieur, poussez-vous un peu les choses au noir...
Il hocha la tête, et d'une voix sourde:
—Je sais ce que je dis, répondit-il, et j'ai des preuves. On m'a fait passer secrètement des lettres qui ne laissent pas l'ombre d'un doute. Je suis noté comme un homme dangereux, et dont on doit chercher l'occasion de se débarrasser. On me surveille, je vis entouré de mouchards.
—Oh!...
—Oui, monsieur, insista le digne bourgeois, oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Est-il donc si difficile d'impliquer un homme dans un complot de police? Aussi me tiens-je sur mes gardes. Toutes mes dispositions sont prises pour passer à l'étranger au premier signal. Mes paquets sont prêts, j'ai fait disposer à ma maison une issue dérobée et, nuit et jour, j'ai toujours autour des reins une ceinture pleine d'or...
Me Roberjot ne riait pas.
Certainement, les terreurs de M. Ducoudray étaient bien ridicules. Assurément, cette prétention qu'il avait d'empêcher le gouvernement de dormir, était grotesque...
Sa conduite n'en était que plus digne d'éloges. Ce n'est pas au péril qu'on brave qu'on mesure le courage, mais au péril qu'on croit braver. Étant données ses idées et ses craintes, M. Ducoudray se conduisait en héros.
—Du reste, continuait-il, non sans une nuance de fatuité, je suis récompensé bien par delà mes mérites, par la confiance et l'amitié que veut bien me témoigner la veuve de mon cher et vaillant ami, le général Delorge.
Ils arrivaient au premier étage de la villa.
—Plus un mot de tout ceci, dit très vite et très bas M. Ducoudray, ménageons la sensibilité de Mme Delorge qui n'a déjà que trop de tourments... Nous allons la trouver dans l'ancien cabinet de son mari avec Mme Cornevin; voici la porte, et si vous voulez prendre la peine de passer...
Ils entrèrent, et, en effet, trouvèrent ensemble ces deux infortunées que rapprochait un malheur commun, la veuve de l'officier général et la femme du pauvre palefrenier. Elles étaient assises l'une près de l'autre, comme deux amies, pareillement vêtues de noir, et s'occupaient à trier et à classer des lettres et des papiers.
A la vue de Me Roberjot, Mme Delorge se leva vivement, et lui tendant la main:
—Enfin, monsieur, dit-elle, je puis donc vous remercier de vos bontés pour une pauvre femme veuve, sans autres titres à votre sympathie que son malheur...
S'il est pour un homme de cœur et d'esprit un supplice, c'est de s'entendre décerner des éloges qui ne lui sont pas dus.
—Hélas! madame, balbutia l'avocat, subissant plus que jamais le charme des beaux yeux de Mme Delorge, hélas! je n'ai rien fait encore pour mériter votre reconnaissance...
Et il s'empressa de détourner la conversation, servi en cela par M. Ducoudray qui n'entendait pas sans une secrète jalousie les remerciements adressés à un autre qu'à lui.
—Revenons donc à nos espérances, reprit Mme Delorge, et à l'événement qui m'avait fait envoyer chercher M. Ducoudray. Il nous arrive du nouveau...
—Nous avons, nous pensons avoir des nouvelles de Laurent Cornevin. Nous avons la presque certitude que sa vie a été respectée.
C'était du nouveau, en effet, et le renseignement le plus précieux qu'eût recueilli Mme Delorge depuis la mort de son mari. Cependant Me Roberjot ne s'en étonnait pas.
—Et comment avez-vous eu ces renseignements, madame? interrogea-t-il.
—Par Mme Cornevin, répondit Mme Delorge.
Et se retournant vers la pauvre femme:
—Julie, ajouta-t-elle, dites à ces messieurs comment les choses se sont passées; il est indispensable qu'ils le sachent pour nous donner un conseil.
Pour la première fois, Me Roberjot examina la femme du pauvre palefrenier, et il demeura stupéfait de l'expression dont la douleur avait rehaussé sa physionomie. Son esprit, au contact quotidien de Mme Delorge, s'était épuré et élevé, et jamais on n'eût deviné une femme de sa condition, à la voir calme et digne, avec ses grand yeux noirs et ses épais cheveux relevés en masses brunes très haut sur la nuque.
Une rougeur épaisse couvrit ses joues, sa confusion fut visible; pourtant Mme Delorge ayant parlé, elle n'hésita pas, et d'une voix émue:
—Mes parents, commença-t-elle, étaient très pauvres, et ils avaient eu jeunes une grosse famille. Le chagrin et le découragement s'en mêlant, ils ne se conduisirent pas toujours comme ils auraient dû le faire. Mon père s'était mis à boire, et ma mère... que le bon Dieu lui pardonne! C'est une terrible épreuve pour une femme que de n'avoir pas de pain à donner aux siens. Ce que j'en dis, ce n'est pas pour accuser mes parents... c'est pour excuser un peu les enfants. De quatre filles que nous étions, je suis la seule à avoir eu la chance de trouver un bon mari. Les autres, voyant qu'il y avait plus de coups que de miches à la maison, s'en étaient allées, l'une après l'autre, à la grâce de Dieu... Pauvres sœurs! Elles ne firent que changer un sort bien misérable contre un sort pire. Elles restèrent dans la misère, avec la honte de plus. Sauf une, cependant, qui s'appelait Adèle.
«C'était la plus jeune de nous quatre, et aussi de beaucoup la plus jolie... Je peux même dire que c'était la plus jolie fille que j'aie vue de ma vie, avec ses grands yeux d'un bleu clair, sa petite bouche toute rose et toute mignonne, et ses cheveux blonds si longs et si épais, que les voisines les lui faisaient dénouer par curiosité.
«Celle-là était partie un soir avec le fils d'un locataire de la maison, un mauvais sujet fini, ivrogne et batailleur, et qui avait fait un an de prison pour vol.
«Je croyais bien que je ne la reverrais jamais, et il y avait quatre ans que je n'avais plus entendu parler d'elle, quand un soir que Laurent m'avait menée au théâtre pour voir une féerie, voilà que tout à coup il me pousse le coude.
«—Regarde donc, me dit-il, cette danseuse qui est dans le coin de la scène...
«Je regarde et je jette un cri.
«—C'est Adèle, lui dis-je.
«Justement cette danseuse jouait un rôle. Laurent achète un programme, et nous lisons:
«La Fée des Eaux,—Flora Misri.»
Un peu surpris d'abord du récit de Mme Cornevin, M. Ducoudray et Me Roberjot se l'expliquaient désormais.
Elle, cependant, les yeux baissés et se faisant violence évidemment, poursuivait:
—Ce nom de Flora Misri, sur le premier moment nous dérouta.
«—Nous nous sommes trompés, me dit mon mari, ce n'est pas ta sœur...
«Je n'osai pas le contredire, parce que le changement m'étonnait.
«Adèle, la dernière fois que je l'avais vue, avait sur le dos une méchante robe d'indienne à neuf sous le mètre et au pied des savates, tandis que cette Fée des Eaux portait un costume éblouissant, tout de satin, de gaze et d'or, avec un maillot de soie, des bottines dorées qui lui montaient au-dessus de la cheville et des pierreries plein les cheveux.
«Et cependant, plus je la regardais, pendant qu'elle dansait et qu'elle faisait son personnage, plus il me semblait reconnaître ses yeux, un certain mouvement d'épaules pour lequel ma mère la grondait toujours, et jusqu'à un signe qu'elle a au bas de la joue droite.
«De telle sorte qu'à la fin Laurent s'impatienta.
«—Que ferais-tu donc si c'était Adèle? me demanda-t-il.
«—Je tâcherais de lui parler.
«Il ne me répondit pas, mais un petit moment après:
«—Eh bien! me dit-il, puisque c'est ainsi, nous sortirons au prochain entr'acte, et nous irons demander des renseignements au concierge du théâtre.
«Ce qui fut dit fut fait.
«La toile n'était pas baissée que déjà nous étions dehors, courant à toutes jambes vers la porte des artistes qu'un contrôleur nous avait indiquée.
«Là, dans une soupente affreusement malpropre, à l'entrée d'un corridor plus malpropre et plus puant encore, nous trouvâmes une grosse vieille femme qui buvait de l'eau-de-vie brûlée en compagnie de cinq ou six figurantes en costume. Nous aurions été les derniers des derniers, que cette portière ne nous eût pas toisés d'un air plus méprisant, en nous disant:
«—Qu'est-ce que vous venez chercher par ici?...
«Mon mari lui expliqua poliment qu'il désirait savoir si Mlle Flora Misri ne s'appelait pas de son vrai nom Adèle Cochard, mais elle ne le laissa seulement pas achever.
«—Est-ce que je sais! interrompit-elle. Eh bien! j'aurais de l'ouvrage, s'il me fallait m'informer du vrai nom de toutes ces dames!
«Et là-dessus elle se mit à rire aux éclats, et toutes les autres aussi, comme si elle eût dit la chose la plus comique du monde.
[Illustration:—Maintenant tirez! Le premier coup du moins me tuera!]
«—Puisque c'est ainsi, repris-je, indiquez-nous par où l'on passe pour arriver jusqu'à Mlle Misri.
«Mais elle se mit à rire plus fort encore, nous demandant d'où nous venions pour nous imaginer qu'on entrait ainsi dans un théâtre comme dans un moulin, ajoutant que, si nous avions quelque chose à faire savoir à Mlle Flora, nous n'avions qu'à guetter sa sortie ou à lui écrire un mot qui lui serait remis à l'instant.
«Mon mari ayant adopté ce dernier parti, la concierge lui prêta un crayon, et il écrivit à la Fée des Eaux un billet, où il lui disait que, si elle était Adèle Cochard, elle eût la bonté de regarder tout en haut, à l'amphithéâtre des troisièmes, qu'elle y verrait sa sœur Julie.
«Et là-dessus, nous regagnâmes nos places, Laurent très en colère de l'insolence de la portière, moi bien peinée.
«Bientôt la Fée des Eaux parut, et il me sembla que son premier regard avait été jeté de notre côté... Je ne m'étais pas trompée: nos yeux se rencontrèrent, et, à travers toute cette salle, s'envoyèrent un baiser.
«—C'est, ma foi, elle! me dit Laurent. Tiens, voici qu'elle nous fait un signe.
«Effectivement, tout en dansant elle nous adressait des saluts de la main.
«J'étais toute bouleversée. Après quatre ans, deux sœurs se retrouver ainsi, tout à coup, au théâtre, l'une dans la salle, l'autre, brillante, parée, applaudie, se donnant en spectacle!
«Ce qui n'empêche que je ne cessais de me demander comment nous nous verrions, lorsqu'à un nouvel entr'acte une ouvreuse se glissa jusqu'à nous et demanda à mon mari s'il était bien M. Laurent Cornevin.
«Mon mari ayant répondu:—Oui.
«—Alors, dit l'ouvreuse, c'est bien pour vous cette lettre dont je suis chargée par une de nos dames artistes.
«Laurent voulait lui donner une pièce de dix sous, mais elle la refusa disant:
«—Excusez, je vous remercie, je suis payée.
«Et moi, quoique ce ne fût pas grand'chose, je fus touchée de cette attention de ma sœur.
«Mais déjà Laurent avait ouvert la lettre.
«Adèle nous y disait qu'elle voulait absolument nous voir et nous embrasser. Elle ne le pouvait pas ce soir même, parce qu'elle avait une répétition après la représentation, mais elle nous attendait avec nos enfants, le lendemain, qui était un dimanche, chez elle, rue de Douai, à onze heures, pour déjeuner.
«Laurent semblait avoir pris son parti de la rencontre. Il ne m'en souffla pas mot de la soirée. Il se leva gai comme pinson le lendemain, et c'est en riant qu'il me dit qu'il allait se mettre sur son trente et un et soigner sa barbe pour faire honneur à la Fée des Eaux...
Déjà, depuis un moment, Me Roberjot ne cessait de jeter à Mme Delorge des regards étonnés.
Quelle différence entre le récit lumineux et vivant de cette pauvre femme et les extraits du sommier judiciaire qu'avait eus entre les mains M. Barban d'Avranchel! Elle cependant poursuivait:
—Onze heures sonnaient, lorsque nous arrivâmes rue de Douai avec nos trois enfants,—nous n'en avions que trois encore à cette époque.
«Ma sœur demeurait au second étage d'une belle maison neuve.
«Une bonne, au sourire à la fois insolent et doucereux, nous ouvrit, nous reçut familièrement, comme des hôtes attendus, et nous fit entrer dans un appartement qui me parut tout ce qu'on peut imaginer de plus riche et de plus magnifique.
«Ce n'était pas l'avis de Laurent.
«Lui qui a servi dans de très grandes maisons, chez le comte de Commarin et chez le marquis d'Arlange, il me disait à l'oreille que tout ce qui reluit n'est pas d'or et que tout ce que je voyais n'était que du clinquant.
«Au bout de cinq minutes à peu près, ma sœur parut, vêtue d'un superbe peignoir de dentelles...
«Mais elle était ravie de nous voir, c'est de tout cœur qu'elle se jeta dans mes bras et qu'elle embrassa ensuite mon mari et mes enfants.
«Mes enfants surtout l'étonnaient.
«—Comment! vous en avez trois, répétait-elle, et moi qui n'en savais rien!...
«Nous n'étions pas chez ma sœur depuis cinq minutes, que déjà je regrettais notre rencontre. N'ayant conservé de notre jeunesse que d'amers ou d'odieux souvenirs, elle s'était mise à se plaindre avec une violence extraordinaire de toute notre famille, de nos frères, de nos sœurs, de notre père, qu'elle n'appelait jamais que le vieil ivrogne, de notre mère surtout, qu'elle haïssait terriblement.
«Toutes ces récriminations arrivaient bien mal, mon mari n'aimant guère les miens.
«Je commençais donc à être bien embarrassée, lorsqu'une bonne vint annoncer que le déjeuner était servi.
«—Ma foi! tant mieux! dit ma sœur. Comme cela nous ne parlerons plus de toutes ces vilaines gens...
«La salle à manger me parut encore plus riche que le salon.
«Tous les meubles étaient en chêne sculpté et, derrière les vitres de deux immenses buffets, on voyait reluire toutes sortes de verreries et de porcelaines.
«Adèle, c'est-à-dire Flora, s'était mise en frais, et soit par bon cœur pour nous faire honneur et plaisir, soit par vanité, pour nous éblouir, elle nous avait fait servir un repas de prince.
«La table ployait sous le poids des mets et des bouteilles, et pour manger et boire toutes ces bonnes choses, nous avions chacun, à notre couvert, quatre ou cinq verres et quantité d'ustensiles qui m'étaient inconnus.
«Bien loin d'être contente de ces cérémonies, j'en étais désolée.
«Je voyais le front de mon mari se rembrunir et se plisser comme il lui arrivait toutes les fois qu'il était irrité, et que cependant il se forçait à rester calme.
«Et, pour comble, ma sœur ne cessait de remplir ses verres de vins de toutes les couleurs, tout en répétant:
«—Buvez donc, beau-frère. Est-ce que vous ne trouvez pas mon vin bon? Vous ne buvez pas...
«Malheureusement, il ne buvait que trop, et, quoique sachant qu'il portait très bien la boisson et qu'il n'avait pas le vin mauvais, je m'inquiétais de voir ses yeux devenir plus brillants et ses joues plus pâles.
«—Prends garde, lui disais-je, tu vas te faire mal.
«Je perdais mes peines.
«Nous étions à table depuis plus de deux heures, et mon plus jeune enfant avait fini par s'endormir, lorsqu'on apporta je ne sais plus quel mets sous une grosse cloche d'argent.
«—Comment! encore! s'écria mon mari.
«Puis examinant ma sœur:
«—Savez-vous, lui dit-il, qu'il faut que vous ayez une fameuse fortune, pour pouvoir vous permettre tant de dépense.
«—J'ai de l'argent, en effet, répondit-elle négligemment.
«—On vous paye donc bien cher à votre théâtre?
«Elle partit d'un éclat de rire, et dit:
«—Très cher!... On me donne trente-cinq francs par mois. Il est vrai que je fournis mes costumes. Vous voyez d'ici le bénéfice?...
«Au geste terrible de mon mari, je crus qu'il allait se dresser brusquement en jetant bas la table.
«Il n'en fut rien, cependant; il se contenta de m'écraser d'un regard furieux, tandis qu'il disait à ma sœur:
«—Décidément, mademoiselle Flora, je crois que vous êtes une fille adroite.
«J'aurais battu ma sœur.