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La dégringolade

Chapter 23: XV
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

«Je ne me contentais plus de lui adresser des signes, je la poussais du coude, je lui marchais sur les pieds avec une sorte de rage. Rien n'y faisait.

«—J'ai eu de la chance, reprit-elle, je l'avoue, mais non pas du premier jour... En me sauvant de chez ma mère, je croyais que les alouettes allaient me tomber toutes rôties... Belles alouettes, ma foi! L'homme que j'avais suivi était le dernier des bandits, et nous n'étions pas ensemble depuis quinze jours qu'il me rouait de coups. Ah! si les filles savaient! Mais j'étais bête, et d'ailleurs ce triste gars me faisait une peur affreuse.

«Quand il avait dépensé tout son argent dans les cafés, c'était à moi de lui en procurer. Comment? Ce n'était pas son affaire; il lui en fallait, voilà tout. Sinon... des coups! Dieu! m'a-t-il battue, cet être-là! Vous me direz que je pouvais le planter là... Bon! mais pour où aller? Je serais encore entre ses griffes, s'il ne lui était arrivé une affaire de coups de couteau qui le fit mettre en prison. Ce fut ma délivrance. Justement, à ce moment, un théâtre demandait de jolies filles pour figurer, je me présentai, je fus reçue, et depuis je n'ai pas à me plaindre...

«Je me sentais blêmir, en sentant peser sur moi les regards de mon mari.

«C'eût été ma vie, à moi, sa femme, qu'on lui eût contée ainsi, qu'il n'eut pas paru plus exaspéré.

«—Quant à être adroite, continuait Flora, qui ne s'apercevait de rien, je ne le suis pas... Je sais amener l'argent, mais je ne sais pas le garder. Avec un peu de fermeté, j'aurais des rentes, mais je suis trop bonne, on me dépouille, on me gruge, on m'exploite...

«Elle se plaignait ainsi, avec une amertume croissante, quand la porte de la salle à manger s'ouvrit brusquement, et un homme entra, très grand, maigre, avec des moustaches cirées, l'air casseur, le chapeau sur l'oreille et le cigare dans le coin de la bouche.

«Il ne dit quoi que ce soit à personne, ni salut, ni bonjour, ni rien, mais regardant ma sœur d'un air mécontent:

«—Comment! pas encore habillée! fit-il.

«—Non.

«—Qu'avez-vous donc fait depuis ce matin?

«—Vous le voyez bien, Victor, j'ai déjeuné avec mes parents.

«Non, jamais je n'oublierai le regard dont cet individu nous toisa.

«—Très joli, dit-il, mais il faut s'habiller.

«—Plus tard.

«—Tout de suite. La voiture est en bas.

«—Eh bien! renvoyez-la... Vous m'ennuyez, à la fin, Victor, avec votre tyrannie...

«Mais il ne la laissa pas finir.

«—Qu'est-ce que c'est que ça! s'écria-t-il. Qu'est-ce que cette fantaisie!...

«Et saisissant brutalement ma sœur par le haut de sa robe, il la souleva de sa chaise, et malgré sa résistance et ses cris la poussa dans la pièce voisine.

«—Ah! c'en est trop! s'écria mon mari. Attends, brigand, je suis à toi!

«Et il allait s'élancer dehors, lorsque moi, fort heureusement, j'eus le temps de me précipiter à genoux, les bras étendus devant la porte...

«Ce mouvement nous sauva tous d'un grand malheur, car il arrêta Laurent.

«—Tu as raison, me dit-il, ce serait me salir.

«Je voulais parler, il m'interrompit:

«—Mais viens vite, ajouta-t-il violemment, relève-toi, partons, amène les enfants!...

«Certainement, ma conscience ne me reprochait rien, et on ne saurait être responsable des fautes des autres, mais du caractère dont je connaissais Laurent, je me demandais s'il n'allait pas me tourner le dos et s'éloigner de moi pour toujours.

«Cependant, lorsque nous fûmes dans la rue, rien ne vint justifier mes craintes.

«Mon mari, sans mot dire, passa mon bras sous le sien, et marchant à grands pas, m'entraîna.

«Au boulevard extérieur, seulement, de l'autre côté de la barrière Clichy, dans un endroit où il n'y avait personne, il s'arrêta.

«Il se recula de moi, se croisa les bras, et, me regardant bien en face, il me dit ces seuls mots:

«—Eh bien!...

«Pour toute réponse, je fondis en larmes.

«Il secoua tristement la tête, et d'un ton si doux qu'il eût tiré des larmes d'une pierre:

«—Va, pauvre Julie, me dit-il, je ne t'en veux pas et, si parfois je t'ai fait souffrir à cause des tiens, j'ai eu tort. Je n'ai jamais eu qu'à bénir Dieu de t'avoir prise pour femme.

«Je me jetai à son cou en sanglotant; il m'embrassa. Puis, posément:

«—Seulement, me dit-il, jure-moi de ne jamais remettre les pieds chez ta sœur, de ne jamais chercher à la revoir.

«Je le lui jurai, et comme il était bon comme le bon pain, avec ses manières brusques, voyant que j'avais beaucoup de chagrin:

«—Et puis, qu'il ne soit plus question de rien, ajouta-t-il gaiement, et puisque nous voilà dehors, allons finir la journée à la campagne...

La voix de Mme Cornevin expirait à ces derniers mots; il était clair qu'elle était presque à bout de forces.

Et cependant elle refusa de se reposer un moment, comme l'en priait Mme Delorge.

La partie la plus douloureuse de son récit étant passée, elle reprit d'un accent plus calme:

—Certes, j'étais bien résolue à tenir la promesse que j'avais faite à Laurent. Je ne pouvais pas prévoir que ma sœur viendrait me visiter.

«Elle m'arriva le lendemain, en grande toilette, les poches pleines de bonbons pour les enfants, toute gaie et toute souriante.

«A peine assise, elle entreprit de m'expliquer la scène de la veille, essayant de la tourner en plaisanterie, disant que tous les amoureux ont des piques pareilles, que la colère fait dire des tas de choses qu'on ne pense pas, et qui d'ailleurs ne sont pas vraies...

«Mais elle vit bien à mon air que je ne prenais pas le change, et alors, renonçant à me cacher la vérité, elle se mit à pleurer, disant que j'avais bien raison, qu'elle était la plus misérable des créatures.

«—Eh bien! il faut rompre, lui dis-je.

«Mais, à ma profonde stupeur, elle m'avoua qu'elle ne s'en sentait pas le courage.

«Elle haïssait cet homme, elle le méprisait, et cependant il lui était nécessaire. Il l'avait ensorcelée.

«Ainsi, pendant de longues heures, elle m'exposa toutes les plaies de sa vie si brillante en apparence, répétant toujours:

«—Avec tes enfants, ton labeur obstiné, la gêne toujours menaçante, c'est encore toi, de nous deux, qui as le bon lot.

«Cependant, il me fallait lui dire que mon mari exigeait que nous ne nous revissions pas, et je pensais qu'elle allait s'indigner, se révolter.

«Non... Elle baissa tristement la tête, à ces cruelles paroles, et d'un accent douloureux:

«—Je ne puis pas dire qu'il ait tort, murmura-t-elle... Je sens qu'à sa place j'agirais comme lui...

«Néanmoins elle revint. Je l'avouai à Laurent qui se contenta de me dire:

«—Je ne puis pas exiger que tu mettes ta sœur à la porte de chez toi... Mais prie-la de venir avec des toilettes moins éclatantes...

«C'est ce qu'elle fit d'elle-même par la suite, car nous gardâmes des relations. Quand elle avait eu quelque crise, je la voyais arriver, et elle passait l'après-midi avec moi, m'aidant à mon ouvrage...

«Elle me disait que notre honnêteté était la sienne, et de ce que mon mari refusait de la voir, elle ne l'en estimait et même ne l'en aimait que davantage.

«Assurément, Adèle,—je veux dire: Flora,—n'était pas, n'est pas une méchante fille. Elle a bon cœur, s'attendrit aisément, et son premier mouvement est toujours bon.

«Mais jamais on n'a vu d'esprit si faible ni si mobile que le sien. D'un instant à l'autre, pour tout ou pour rien, changent ses idées, ses projets et ses désirs. Le dernier qui lui parle a toujours raison.

«Je ne m'étonnai donc pas trop, il y a un an environ, de la voir changer tout à coup.

«Elle se donnait des airs d'importance et de mystère, parlant à mots couverts d'événements graves qu'elle attendait.

«—Je deviens une personne sérieuse, disait-elle, je m'occupe de politique.

«Au lieu de se répandre comme autrefois en récriminations contre cet homme odieux que nous avions vu chez elle, contre ce Victor, elle ne trouvait plus de termes assez forts pour se féliciter de le connaître.

«C'était aussi, ajoutait-elle, un grand bonheur pour moi qu'elle le connût, car elle lui parlerait de moi, et il ne manquerait pas de procurer à Laurent quelque place brillante et lucrative.

«Déjà, sur sa recommandation, une ancienne ouvreuse de son théâtre avait obtenu un bureau de tabac.

«—Juge, concluait-elle, juge de ce que je ferai pour ma sœur, quand le moment sera venu.

«Flora s'exprimait en personne si sûre de son fait, que je fus ébranlée et que je finis par parler à mon mari de nos conversations.

«Mais il s'emporta dès les premiers mots, jurant que j'étais aussi bête que ma sœur de croire à toutes ces sornettes et que, si par impossible toutes ces vanteries étaient vraies, il avait le cœur trop haut pour accepter une telle protection.

«Flora, à qui j'eus l'imprudence de laisser deviner ce propos, en fut exaspérée.

«—Tout le monde n'est pas si fier que vous, me dit-elle, et j'en sais des plus riches et des plus huppés qui mendient la protection de Victor et qui cireraient ses bottes au besoin.

«Comme de raison, cette querelle jeta du froid entre ma sœur et moi.

«Peu à peu ses visites se firent rares.

«Et il y avait plus de trois mois que je ne l'avais vue, lorsqu'arrivèrent nos malheurs, que le général Delorge fut tué et que mon mari disparut.

«Certes, jamais la pensée ne me fût venue d'avoir recours à ma sœur sans Mme Delorge.

«Comment imaginer que Victor et M. de Combelaine pouvaient n'être qu'un seul et même personnage!...

«Cela est, cependant; je suis allée me poster à la porte de M. de Combelaine, je l'ai guetté, je l'ai vu, et j'ai reconnu Victor...

«Y avait-il pour nous un parti à tirer de cette circonstance?

«Mme Delorge le crut, et, m'étant bien pénétrée des conseils qu'elle me donna, je me présentai chez ma sœur.

«C'était samedi, sur les huit heures du soir... Mais ce n'est plus rue de Douai qu'elle demeure.

«Cet appartement, qui m'avait semblé si magnifique, lui ayant paru mesquin, et au-dessous de sa position, elle en a pris un autre beaucoup plus vaste, au boulevard des Capucines.

«On me fit monter par l'escalier de service, et ce fut un domestique en grande livrée qui vint m'ouvrir.

«Dès que je lui eus dit que je désirais parler à Mme Flora Misri:

«—C'est impossible, me répondit-il, nous avons dix personnes à dîner...

«J'insistai, cependant, et le domestique que j'impatientais allait sans doute me pousser dehors, lorsque ma sœur traversa le corridor.

«M'apercevant, elle jeta un petit cri de surprise, et, sans se soucier de ses domestiques:

«—Comment! c'est toi!... me dit-elle. Qu'est-ce qui t'arrive?...

«Vivement je lui exposai le malheur qui me frappait, me gardant bien, comme de juste, de souffler mot du général Delorge.

«Elle parut consternée.

«—C'est épouvantable, murmurait-elle. Laurent disparu!... Que vas-tu devenir, seule, avec tes cinq enfants?...

«Puis, tout à coup:

«—Non, cela ne sera pas, je ne le souffrirai pas, je ne veux pas qu'on touche aux miens... Attends une minute ici...

«Elle disparut à ces mots, j'entendis des portes s'ouvrir et se fermer, puis dans une pièce voisine le chuchotement étouffé d'une discussion rapide.

«L'instant d'après, Flora reparaissait toute souriante:

«—C'est arrangé, me dit-elle, Victor va s'occuper de ton affaire... Une autre fois, empêche Laurent de se mêler de ce qui ne le regarde pas...

«J'avais le paradis dans le cœur en me retirant, et c'est avec une impatience extraordinaire que j'attendis le lendemain pour avoir des explications...

«Hélas! ce lendemain me réservait une douleur pire que toutes les autres.

[Illustration:...Et saisissant brutalement ma sœur.]

«Lorsque je fus admise près de ma sœur, elle n'était plus la même. Elle me parut irritée, embarrassée.

«—Ma pauvre Julie, me dit-elle brusquement, je t'ai trompée, hier soir, sans le vouloir, et parce qu'on m'avait trompée moi-même, pour ne pas te chagriner. On ne sait ce qu'est devenu ton mari. C'est en vain que la police a fait tout au monde pour le retrouver.

«Elle me tendait de l'argent en disant cela. Mais je le repoussai avec horreur... Il m'eût semblé recevoir le prix du sang ou de la liberté de mon mari...

«Et, ne pouvant plus rien obtenir de ma sœur, je sortis, sentant bien que toute espérance de ce côté était perdue, mais rassurée par une voix qui me disait au-dedans de moi-même que Cornevin n'est pas mort et que je le reverrai.

XV

Mme Cornevin avait à peine achevé son récit que Mme Delorge se leva.

Regardant alternativement Me Roberjot et M. Ducoudray:

—Eh bien?... interrogea-t-elle.

L'avocat hocha la tête:

—Lors de la première visite de Mme Cornevin au boulevard des Capucines, répondit-il, M. de Combelaine et Flora n'étaient convenus de rien: de là leur surprise et leur réponse... Le lendemain ils s'étaient entendus. Et du résultat si différent des deux démarches résulte pour moi la presque certitude de l'existence de Laurent Cornevin...

—Telle a été mon opinion première, approuva Mme Delorge.

—S'il existe, son témoignage subsiste toujours. S'il est emprisonné quelque part, on peut le retrouver.

—Assurément.

M. Ducoudray se dressa.

—Eh bien! je le retrouverai, déclara-t-il, et c'est à cette tâche que désormais je voue ma vie. C'est un drôle de métier que je vais faire, m'allez-vous dire, un métier de policier. Soit! Je m'en ferai gloire si je réussis, je n'en rougirai pas si j'échoue. Servir une juste cause, sous quelque forme que ce soit, est toujours honorable, quoi que prétendent les gredins. Mais je réussirai. Pourquoi donc un honnête bourgeois de Paris, qui a eu l'adresse de faire fortune, ce qui n'est déjà pas si facile, ne serait-il pas aussi adroit que n'importe quel agent de la préfecture?

Mme Delorge ne pouvait être que bien reconnaissante à M. Ducoudray de ses généreuses intentions; mais ses regards ne cessaient d'interroger Me Roberjot.

—Mais nous, en attendant, lui demanda-t-elle, que faire?...

L'avocat eut un geste de découragement.

—Attendre, murmura-t-il; attendre, et espérer...

Cette réponse, Mme Delorge l'avait prévue.

—J'attendrai, dit-elle d'une voix ferme. Mon fils et son ami vous ont parlé, n'est-ce pas?... Vous avez pu juger, d'après leurs projets, si je sais m'armer de patience...

L'avocat se retira fort troublé...

Jamais son imagination ne lui avait peint sous des couleurs si décevantes un mariage avec Mme Delorge.

—Mais comment se faire aimer d'elle? répétait-il, véritablement désespéré.

Comment?... En vengeant son mari d'abord.

Cette idée, qui le ramenait à sa candidature, devait fatalement lui rappeler son ami Verdale. Il ne l'avait pas revu depuis qu'il lui avait confié son titre de rente, mais il ne s'étonnait pas trop de ce retard, pensant que son agent de change aurait attendu, pour vendre, un moment favorable.

Ce qui n'empêche qu'il fut assez satisfait, lorsqu'en rentrant chez lui, son domestique lui remit une lettre dont l'adresse était de l'écriture de l'architecte incompris. Ayant brisé le cachet, il lut:

«Ami Roberjot,

«Si, au reçu de cette lettre, tu la portes chez le procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat d'amener.

«Et je serai arrêté, jugé et condamné à cinq ans de réclusion, si je ne réussis pas à passer à l'étranger.

«Grâce à un faux, j'ai décidé ton agent de change à vendre le titre entier que tu m'avais confié, et je m'en suis approprié le montant, soit cent dix-huit mille neuf cent trente et un francs.

«C'est un indigne abus de confiance, je le sais, mais une occasion se présentait, si belle, si sûre, si facile de gagner en quinze jours de trois à cinq cent mille francs, que je n'ai pas su résister à la tentation... Je te le dis, en vérité, l'occasion est sûre, il faudrait l'impossible pour que je perde ton argent.

«Et si tu es assez généreux et assez sage pour ne rien dire, d'aujourd'hui en quinze, je te porterai la moitié de mon gain, c'est-à-dire une fortune...

VERDALE...»

Me Roberjot se laissa tomber sur une chaise.

—Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné!...

Si philosophe que l'on soit et détaché des biens de ce monde, ce n'est jamais volontiers qu'on se résigne à perdre cent vingt mille francs, le tiers de ce que l'on possède.

Et, en ce cas, les circonstances redoublaient, pour Me Roberjot, les amertumes de la perte.

—Canaille!... grondait-il en grinçant des dents, cela ne se passera pas ainsi, et avant un mois je me serai donné la satisfaction de t'envoyer au bagne!...

Il se dressa sur ces mots, et reprenant son chapeau, il s'élança de nouveau dehors, sans écouter son domestique stupéfait, qui lui demandait:

—Monsieur rentrera-t-il dîner?

Comme si on avait faim, quand on perd cent mille francs!

Non. Il s'en allait de ce pas, d'un bon pas, tout droit au Palais de Justice, déposer au parquet la lettre de l'architecte incompris, cette lettre dont le cynisme goguenard le transportait de rage.

—Car on ne se moque pas du monde avec cette impudence! marmottait-il, tout en descendant la rue Jacob. Oser m'écrire que ce vol ignoble n'est qu'un emprunt, que la tentation a été trop forte, qu'il ne perdra très probablement pas mon argent, et qu'il fera ma fortune en même temps que la sienne!

Heureusement ou malheureusement il se faisait tard, la nuit venait, et Me Roberjot ne tarda pas à recouvrer assez de sang-froid pour réfléchir qu'il ne trouverait plus personne au Palais.

Dès lors, pourquoi ne pas remettre au lendemain cette course inutile, et commencer soi-même une sorte d'enquête?

Pourquoi ne pas rechercher les procédés employés par M. Verdale pour consommer si lestement cet indigne abus de confiance, et ce que ce pouvait être que ce faux dont il s'accusait?

Tout enflammé de cette idée, l'avocat sauta dans une voiture qui passait, et commanda au cocher de le conduire rue Richelieu, où demeurait son ami l'agent de change, qui avait vendu le titre.

Cette voiture était attelée d'une misérable rosse qui trottait sur place, de sorte que Me Roberjot, après s'être d'abord prodigieusement impatienté, eut le temps de réfléchir.

La lettre de l'architecte était bonne à méditer, avant de prendre un parti.

Évidemment on y pouvait lire entre les lignes cette menace:

«Si tu te tais et que mon opération réussisse, je te rendrai ce que je t'ai volé et je partagerai avec toi mon bénéfice. Si tu te plains, au contraire, tu peux dire adieu à tes cent vingt mille francs.»

Me Roberjot était donc perplexe, tout en étant très disposé à la prudence, lorsqu'il arriva chez son ami.

L'agent de change était dans son cabinet, achevant le dépouillement de son carnet, lorsqu'on lui annonça l'avocat.

—Te voilà donc, dilapidateur, lui cria-t-il, te voilà donc, ambitieux, qui échanges tes rentes contre des actions dans l'opposition.

Me Roberjot sourit, ce qui n'était pas répondre, et dit:

—Comme cela, ma détermination t'a surpris?

—Ma foi, oui! Le moment était on ne peut plus mal choisi pour vendre. Ta précipitation te coûte au moins vingt-cinq louis. Je t'aurais bien écrit d'attendre, mais tu me donnais dans ta lettre de si bonnes raisons...

L'avocat tressaillit.

—Ah! je te donnais de bonnes raisons, fit-il.

—Assurément, sans compter que les explications de l'ami que tu avais chargé de l'affaire, de ton ami Verdale, auraient levé toutes mes hésitations. Mais quel air singulier tu as!... En serais-tu aux regrets?

—Non, certes. Seulement, dis-moi, as-tu conservé ma lettre?...

—Parbleu! c'est une pièce de comptabilité.

—Voudrais-tu me la montrer?

Ce fut au tour de l'agent de change de tressaillir.

Il considéra un moment son ami, puis d'un ton inquiet:

—Pourquoi? demanda-t-il.

C'est ce que se serait bien gardé de dire, au moins en ce moment, Me Roberjot.

Sa détermination n'était pas arrêtée, et il savait que conter ses affaires, c'est toujours s'enlever le libre arbitre, et le plus souvent se mettre dans le cas de faire précisément le contraire de ce qu'on eût souhaité.

Il répondit donc du ton le plus indifférent:

—Pour rien.

C'est ce dont ne sembla nullement convaincu l'agent de change.

Cependant il ne se permit pas une objection.

Il se leva, marcha droit à un carton, et en tira une lettre qu'il tendit à l'avocat en lui disant simplement:

—Voilà!...

L'architecte n'y était pas allé, comme on dit, par quatre chemins.

Supprimant bravement la lettre véritable, il en avait fabriqué une fausse où Me Roberjot donnait ordre à son agent de change de vendre immédiatement et à n'importe quel prix le titre de rente qu'il lui adressait et d'en remettre le montant à M. Verdale.

Quant aux raisons imaginées par l'architecte pour justifier cette précipitation, elles étaient en effet plausibles, et tirées de la situation particulière de l'ami dont il trahissait si abominablement la confiance.

—Il t'arrive quelque chose, Roberjot? insista l'agent de change, que la peur finissait par prendre; tu es plus blanc que ta chemise.

L'avocat fit un effort.

—Non, je n'ai rien, répondit-il... Seulement, il faut que tu me rendes un service...

—Parle...

—Il faut que tu me gardes cette lettre plus précieusement qu'un titre de rente... Elle est sans prix, pour moi...

—Si ce n'est que cela, dors tranquille, répondit l'agent de change. Au lieu de la remettre dans ton dossier, je vais la serrer dans ma caisse particulière avec mes valeurs...

Fixé désormais sur la façon d'opérer de son excellent ami Verdale, et certain de retrouver, lorsqu'il le jugerait utile, le corps du délit, Me Roberjot n'avait plus rien à faire rue Richelieu.

Se mettre en quête du coupable lui semblait et en effet pouvait être important.

Il serra donc la main de son ami, et vingt minutes plus tard il arrivait rue Mazarine, à l'hôtel borgne où l'architecte incompris avait élu domicile depuis plusieurs années.

Ce fut l'hôtelier en personne, gros homme rouge et chauve, à mine à la fois naïve et futée, qui vint lui ouvrir, et qui à ses questions répondit:

—M. Verdale est en voyage.

L'avocat ne sourcilla pas.

Il s'était préparé à quelque réponse de ce genre.

—Depuis quand? demanda-t-il.

—Il est parti ce tantôt vers deux heures.

—Pour longtemps?

C'est avec l'attention la plus extrême que le gros hôtelier dévisageait Me Roberjot.

—Monsieur serait-il l'ami de M. Verdale? interrogea-t-il tout à coup.

—Certes, répondit l'avocat d'un ton d'amère ironie, et un ami bien cher.

L'hôtelier branlait son chef chauve:

—C'est que, reprit-il, lorsque M. Verdale est monté en voiture, ce tantôt, pour se rendre au chemin de fer, il m'a dit que la soirée ne s'écoulerait pas sans qu'un de ses anciens camarades vînt le demander d'un air furieux...

Si peu disposé qu'il fût à la gaieté, Me Roberjot ne put s'empêcher de sourire de cette étrange prévoyance.

—Je suis cet ami, mon cher monsieur, dit-il, et je puis vous donner ma parole que je ne suis pas content du tout.

Le gros homme s'inclina.

—Cela étant, poursuivit-il, les recommandations de mon locataire doivent être pour vous. Au moment de partir: Père Bonnet, me commanda-t-il, tu diras à cet ami de ne point se hâter de me juger, d'attendre et de ne pas s'inquiéter. Quoi qu'il advienne, d'aujourd'hui en quinze je serai de retour...

Mais il s'arrêta tout balbutiant, décontenancé par les yeux de l'avocat, obstinément rivés sur les siens.

Et voilant son embarras sous un sourire niais:

—Monsieur m'examine d'un drôle d'air, fit-il.

C'est qu'un soupçon singulier venait de traverser l'esprit de Me Roberjot.

Et sans quitter de l'œil l'hôtelier:

—Je vous observe ainsi, prononça-t-il, parce que je suis persuadé que vous me trompez...

—Oh!

—Et tenez, maintenant mes soupçons se changent en certitude. M. Verdale n'est pas en voyage, M. Verdale est chez vous.

Le gros homme leva le bras comme pour prendre le ciel à témoin de son serment, et d'un accent solennel:

—M. Verdale est parti ce tantôt, jura-t-il. Que tous mes locataires déménagent à la cloche de bois si je mens...

—Oh! ne jurez pas...

—Et si monsieur ne veut pas me croire, il n'a qu'à me suivre, je le conduirai à la chambre de son ami, il verra qu'elle est vide, et que ma femme a fait enlever les draps du lit.

Ce dernier détail était maladroit. Qui veut trop prouver ne prouve rien.

Ce fut l'opinion de Me Roberjot, car, tirant son portefeuille:

—Faites-moi l'honneur, cher monsieur, reprit-il, de ne pas me croire beaucoup plus naïf que vous. Si M. Verdale est dans votre hôtel, il est clair qu'il a changé de chambre. Mais tenez, conduisez-moi à lui, et le billet de mille francs que voici est à vous...

Un éclair de convoitise brilla dans l'œil de l'hôtelier.

Sa main, par un mouvement instinctif, s'avança vers le billet de banque.

Mais il demeura inébranlable.

—J'ai dit la vérité, fit-il tristement. M. Verdale est absent, et ne sera ici que d'aujourd'hui en quinze... Mais il y sera pour sûr.

Insister eût été inutile.

Me Roberjot se retira, bien convaincu que l'architecte incompris se cachait dans cet hôtel borgne.

Un moyen infaillible de s'en assurer était à sa disposition. Il n'avait qu'à prévenir le commissaire de police, et une perquisition serait immédiatement ordonnée.

Seulement, serait-ce bien prudent?

—Il ne faut pas agir à la légère, pensait-il, avec un gredin de cette trempe qui me fait l'effet d'avoir tout perdu. La moindre fausse manœuvre peut m'enlever les faibles chances qui me restent de recouvrer mes cent vingt mille francs.

Et comme neuf heures sonnaient, qu'il avait faim, qu'il pensait bien que son domestique ne l'attendait plus, il gagna le restaurant Magny...

Il n'était plus si accablé.

La certitude qu'il croyait avoir de la présence à Paris de M. Verdale lui donnait quelque espoir.

—S'il est resté, pensait-il, c'est qu'il m'a dit vrai, c'est qu'il m'a volé pour tenter quelque grosse spéculation dont il attend le résultat. Pourvu qu'il gagne, mon Dieu! Et pourvu, s'il gagne, qu'il me rende mon argent!...

Tout bien considéré, il ne voyait qu'avantages à se taire jusqu'à l'expiration du délai fixé par l'architecte. Pour être portée quinze jours après le vol, sa plainte n'en serait pas moins valable, et il se réservait la seule et unique chance qui lui restât.

—Mais, par exemple, se disait-il, si d'aujourd'hui en quinze, à midi, je n'ai pas de nouvelles de mon ami Verdale, à une heure la police sera à ses trousses...

XVI

A l'heure même où M[Mc??]e Roberjot courait après sa fortune en péril, Mme Delorge, aidée de l'expérience de M. Ducoudray, s'occupait à voir clair dans la sienne.

C'était une femme de cœur, mais c'était aussi une femme de tête.

Ce qu'elle avait dit à l'avocat était exact.

Si dans le premier égarement de sa douleur, elle s'était bercée de l'espoir d'une vengeance immédiate, elle n'avait pas tardé à reconnaître combien elle s'abusait.

Ce n'était pas d'un homme qu'elle avait à obtenir justice, mais bien d'un système de gouvernement dont cet homme se trouvait être solidaire.

Elle n'avait pas désespéré pour cela.

Non qu'elle crût tous les gens qui l'approchaient et qui ne cessaient de lui répéter, comme c'était la mode à cette époque, que l'année ne se passerait pas sans emporter dans le tourbillon d'une révolution nouvelle le président et son entourage.

Mais elle était fermement persuadée qu'un gouvernement établi sur un attentat tel que celui du 2 Décembre doit mal finir, et qu'un jour viendrait fatalement où il glisserait dans le sang innocent du boulevard Montmartre.

Or, précisément parce qu'elle était pénétrée de cette foi en l'avenir, Mme Delorge n'en sentait que plus vivement la nécessité de l'atteindre.

Et, pour cela, force lui était de descendre des sommets glacés de sa douleur jusqu'à des détails matériels, dont la négligence ou l'oubli renversent les plus beaux projets.

Le général Delorge mort, sa veuve devait retrancher de son budget les dix mille francs qu'il touchait chaque année.

Et depuis, ses charges s'étaient accrues dans des proportions considérables.

Elle s'était engagée à servir à Mme Cornevin une pension de douze cents francs.

Elle avait à pourvoir à l'éducation de son fils et de Léon Cornevin, éducation qu'elle voulait aussi complète que possible, et dont les frais, déjà importants, devaient aller en augmentant chaque année.

Sa fille Pauline ne lui coûtait rien encore, mais trois ans ne s'écouleraient pas sans qu'il devînt indispensable de lui donner des maîtres.

Krauss encore était à sa charge. Parler de séparation à ce serviteur si fidèle et si absolument dévoué, c'eût été le frapper au cœur. Déjà il avait donné à entendre qu'il n'accepterait plus de gages, et qu'au besoin il irait travailler dehors, pour augmenter, du prix, de son travail, les revenus de la maison.

Enfin, Mme Delorge avait à faire entrer en ligne de compte son entretien à elle, qui, si modeste qu'elle le supposât, coûterait toujours quelque chose.

Et qu'avait-elle, pour faire face à tant d'obligations?

Onze mille livres de rentes, pensait-elle.

Mais elle s'abusait.

M. Ducoudray, avec sa vieille habitude des affaires et des chiffres, ne tarda pas à reconnaître et à lui démontrer qu'elle s'exposerait à de cruels mécomptes, si elle basait sa dépense sur un revenu moyen de plus de neuf mille francs.

Il se pouvait qu'elle eût des années meilleures, mais le mieux était de n'y pas songer.

[Illustration:—Ah! le misérable! murmurait-il, je suis ruiné.]

C'est dans l'ancien cabinet du général que sa veuve et M. Ducoudray agitaient ces graves questions.

Et il parut au digne rentier que jamais occasion plus propice ne se présenterait de planter le premier jalon des espérances matrimoniales qui ne l'avaient en aucun temps abandonné, et qui l'agitaient plus que jamais, depuis qu'il avait embrassé résolument la cause de Mme Delorge.

D'une voix très émue donc, car, en vérité, le cœur lui battait plus qu'à vingt ans, lorsqu'il faisait sa déclaration à la première Mme Ducoudray, il entreprit une longue et fort entortillée homélie, destinée, déclarait-il, à éclairer la veuve de son excellent et cher ami.

Si elle avait raison, ainsi qu'il le reconnaissait, disait-il, de prendre toutes ses mesures pour l'avenir, elle avait tort de les prendre définitives et comme si elles eussent dû être irrévocables. Les déterminations humaines sont sujettes à tant et de si impérieuses variations! Était-elle bien sûre qu'avant dix-huit mois ou deux ans, tel événement ne surgirait pas qui dérangerait et rendrait vains tous ses calculs!...

N'était-elle pas très jeune encore? La solitude lui paraîtrait pénible à la longue. Puis ses enfants grandiraient, ses trois enfants, puisque Léon Cornevin allait être pour elle un second fils, et elle sentirait combien la main d'un homme est nécessaire à la bonne administration d'une famille.

Mais la voix du bonhomme, à peine intelligible depuis un moment, expirait sur ses lèvres. Mme Delorge le regardait d'un air de stupeur si profonde, qu'il en était épouvanté.

—Est-ce bien de la possibilité d'un second mariage que vous me parlez? fit-elle.

Il se contenta d'incliner la tête, n'osant répondre.

—Si une semblable pensée pouvait me venir, reprit Mme Delorge, je la repousserais comme l'idée du crime le plus dégoûtant...

L'excellent M. Ducoudray était cramoisi.

—Pourvu, mon Dieu! pensait-il, qu'elle n'ait pas compris que je voulais parler de moi!...

Car il était fait, depuis trois mois, une douce habitude de l'intimité de cette femme si véritablement supérieure. Il s'était accoutumé à ne penser que par elle, pour ainsi dire, à obéir à ses inspirations, à mettre tout ce qu'il avait d'intelligence et d'activité au service des desseins qu'elle poursuivait.

Et il frissonnait à la seule perspective de retomber dans son isolement d'autrefois, lorsqu'il vivait recroquevillé dans son égoïsme de veuf consolé, sans autre distraction que le caquet de sa gouvernante...

Mais Mme Delorge était à mille lieues de soupçonner les châteaux en Espagne que s'était bâtis son vieux voisin.

Loin donc d'attacher la moindre importance à ses savants préliminaires, elle le ramena brusquement, et à sa grande joie, à la discussion du plan de conduite qu'elle devait adopter.

Et d'abord, pouvait-elle continuer à habiter la villa de la rue Sainte-Claire?

Non, malheureusement.

Cette habitation lui tenait au cœur, toute palpitante qu'elle était encore des souvenirs du général; mais le loyer dépassait deux mille francs, et le service y exigeait en outre un assez nombreux domestique.

—Je savais si bien qu'il me faudrait la quitter, disait Mme Delorge, que j'ai déjà donné congé. Mais où aller?...

Le château de Glorières lui eût présenté de précieux avantages.

Là, elle eût pu conserver un train convenable, les dehors et aussi les réalités de l'aisance, tout en réalisant les immenses économies du propriétaire campagnard qui vit sur sa terre. Elle eût pu mettre Raymond et Léon Cornevin au collège de Vendôme, dont les études ont une certaine réputation, et dont le prix est relativement peu élevé.

Mais ce n'était là qu'une des faces de la question.

Se réfugier en province, n'était-ce pas pour Mme Delorge déserter le terrain de la lutte, se désintéresser des événements ou, en tout cas, s'enlever les facilités d'en profiter? N'était-ce pas renoncer à surveiller M. de Combelaine?

—Je resterai donc à Paris, coûte que coûte, prononça Mme Delorge d'un ton qui annonçait une résolution irrévocable; il le faut, c'est mon devoir.

Dès lors, il fut convenu que le digne bourgeois lui chercherait, dans le centre de Paris, un logement en rapport avec ses ressources.

Une petite servante d'une quinzaine d'années lui suffirait, calculait-elle, puisqu'elle gardait Krauss et qu'elle connaissait assez le vieux et fidèle troupier pour savoir qu'elle en eût fait, à son choix, une incomparable bonne d'enfants ou une cuisinière modèle.

Le digne M. Ducoudray avait toutes les peines du monde à dissimuler une larme.

Son cœur, qui pourtant n'était pas des plus tendres, se brisait de voir aux prises avec les tristes soucis de la gêne cette femme qui était devenue son culte.

Ah! s'il l'eût osé, l'excellent rentier, de quel cœur et avec quelle joie il eût mis au service de Mme Delorge tout ce qu'il possédait. Hélas! ce n'était pas possible.

De désespoir, il se mit, dès le lendemain, en quête d'un appartement, et, après avoir gravi des milliers d'étages et essuyé les rebuffades d'une centaine de portiers, il finit par en découvrir un, rue Blanche, qui lui parut réunir toutes les conditions qu'on pouvait raisonnablement espérer pour neuf cents francs par an.

Il se composait de cinq pièces assez grandes, d'une cuisine, d'une cave et d'une chambre de domestique au sixième.

Mme Delorge, l'ayant visité, déclara qu'il lui convenait, et comme il était libre, elle l'arrêta immédiatement.

Dès lors, elle ne s'occupa plus que de son déménagement, et par une belle après-midi, elle était occupée dans son salon, à emballer quelques menus objets, lorsque tout à coup Krauss entra, si pâle et si effaré, qu'elle crut à quelque grand malheur...

—Qu'arrive-t-il, mon Dieu! s'écria-t-elle.

C'est à peine si le fidèle serviteur pouvait parler.

—Il arrive, répondit-il, qu'un des assassins de mon général est en bas, dans le vestibule... Il voudrait parler à madame, et il m'a remis sa carte...

Cette carte que lui tendait Krauss, Mme Delorge la prit et lut:

VICOMTE DE MAUMUSSY

Elle aussi elle pâlit, comme si elle allait s'évanouir. Que pouvait lui vouloir cet homme?...

Cependant elle rassembla tout son courage, et d'une voix étouffée:

—Qu'il monte, dit-elle à Krauss; qu'il monte: je l'attends...

Le vieux soldat était à peine sorti pour exécuter ses ordres, que Mme Delorge ouvrit une porte et appela Raymond et Léon Cornevin, qui travaillaient dans la pièce voisine.

Ils accoururent, et rapidement:

—Restez là, près de moi, leur dit-elle, et écoutez.

Ils n'eurent pas le temps de l'interroger.

M. de Maumussy entrait, annoncé par Krauss.

C'était bien lui, correctement vêtu, comme toujours, à la dernière mode, ganté très juste de gris clair, le lorgnon battant la poitrine, badinant de la main droite avec une canne légère, et affectant un aristocratique milieu entre la raideur britannique et la légèreté française.

Tel il se montrait qu'on devait le voir pendant des années, la barbe soignée, ses cheveux rares savamment éparpillés sur son large front, la physionomie insolemment bienveillante, l'œil spirituel et la lèvre moqueuse.

L'attitude spectrale de Mme Delorge, pâle et glacée sous ses voiles de veuve, debout contre la cheminée entre ses deux enfants, eût peut-être déconcerté un autre homme que M. de Maumussy.

Mais ce n'était pas pour rien que M. Coutanceau, le comte de Combelaine et une autre personne encore l'avaient surnommé «l'imperturbable».

Il s'inclina dès le seuil, avec cette affectation de courtoisie qui était, disaient ses admiratrices, une de ses grâces:

—Ma visite vous étonne, madame, commença-t-il...

—Beaucoup, interrompit durement Mme Delorge.

Il salua plus profondément que la première fois; mais, continuant d'avancer jusqu'au milieu du salon:

—Vous l'excuserez du moins, je l'espère, poursuivit-il, lorsque j'aurai eu l'honneur de vous en exposer les motifs.

—Parlez, monsieur.

L'œil expressif du vicomte ne cessait d'errer de fauteuil en fauteuil, disant clairement: Ne m'inviterez-vous donc pas à m'asseoir?

Et comme Mme Delorge semblait ne pas comprendre:

—C'est que ce sera un peu long, madame, ajouta-t-il.

—Oh! vous saurez abréger, monsieur.

Son premier mouvement, à cette réponse, fut de prendre bravement le siège qu'on ne lui offrait pas, cela fut manifeste.

Pourtant, il n'osa pas, soit respect, soit plutôt qu'il craignit quelque mot terrible qui le forcerait de se retirer.

Il resta donc debout et toujours impassible.

—Vous me traitez en ennemi, madame, poursuivit-il, et si je m'en afflige, je n'en suis pas surpris. Je sais la profondeur du coup qui vous a frappée, moi qui savais toute la valeur de Delorge, sa haute intelligence et la noblesse de son cœur...

—Et c'est pour cela que vous l'avez fait assassiner?...

Le vicomte ne sourcilla pas.

—Vous vous trompez, madame, prononça-t-il, le général a succombé en duel après un combat loyal...

—Personne plus que vous, monsieur, n'a intérêt à le soutenir.

M. de Maumussy hocha la tête.

—A vous, madame, dit-il, j'avouerai, quitte à le nier ensuite, que les explications qui ont été données étaient fausses... mais nécessaires. La raison d'État prime tout. Delorge a été victime d'un malentendu. Si j'eusse été le maître des événements, pas un cheveu ne serait tombé de sa tête. Mais la fatalité était sur lui. Tout ce qu'il m'était permis de faire, je l'avais fait. Il était prévenu. Il savait qu'un coup de balai allait être donné, il ne tenait qu'à lui de se mettre du côté du manche...

—Mon mari était un honnête homme, monsieur...

—Je le sais, madame, et c'est pour cela que je serais si heureux, aujourd'hui, de le voir à nos côtés. Car il y serait, n'en doutez pas, comme tant d'autres qui, le lendemain du 2 Décembre, nous chargeaient de malédictions. Il y serait, parce qu'il était trop intelligent pour ne pas reconnaître que le gouvernement qui réunira le plus d'intérêts sera désormais le seul légitime... Enfin!... le malheur est venu d'une indiscrétion de M. de Combelaine...

Après cela, M. de Maumussy espérait si bien un mot d'encouragement, qu'il s'arrêta.

Mais Mme Delorge et les deux jeunes garçons gardant un silence et une immobilité de glace, il se décida à poursuivre:

—M. de Combelaine, quoi que je lui eusse dit à ce sujet, s'imaginait que le général Delorge serait pour le coup d'État. C'est pourquoi, l'avant-veille, il lui écrivit, lui donnant rendez-vous à l'Élysée.

«Il arriva à l'heure dite, et tout aussitôt Combelaine l'entraîna dans un petit salon, et là, sans préambule, niaisement, sottement, il se mit à lui expliquer tout le plan du mouvement qui se préparait et qui devait sauver le pays.

«Delorge écouta ces révélations sans mot dire, mais lorsque Combelaine eut achevé:

«—Vous êtes un misérable, lui dit-il, et je vais de ce pas vous dénoncer!...

«Quel coup terrible ce fut pour le comte de Combelaine, vous devez le comprendre, madame... Il se vit déshonoré, perdu! Il vit compromis irréparablement par sa faute le succès d'une partie sûre, ses amis arrêtés, le prince-président livré au bourreau.

«Assurément, on eût perdu la tête à moins.

«Se précipitant donc sur le général:

«—Non, tu ne me dénonceras pas, s'écria-t-il, car tu ne sortiras pas vivant d'ici!

Un sanglot, aussitôt comprimé, gonfla la poitrine de Mme Delorge.

—Et, en effet, il n'en est pas sorti vivant! prononça-t-elle d'une voix sourde...

—Oh! mais non par suite d'un crime! reprit vivement M. de Maumussy. Écoutez-moi. C'est à ce moment qu'à mon tour j'entrai dans le petit salon. D'un coup d'œil je compris la situation, et je fus épouvanté, moi qui ne m'épouvante guère, de sa gravité. Vivement je me précipitai entre les deux adversaires, et je m'efforçai de faire entendre raison à Delorge, le conjurant de ne pas abuser des confidences d'un imprudent, lui offrant de le laisser se retirer s'il voulait nous donner sa parole d'honneur de se taire quarante-huit heures... C'est à quoi il ne voulait pas consentir.

«Il avait saisi Combelaine par le bras et, le secouant avec une violence extrême, il lui déclarait que, s'il ne consentait pas à descendre au jardin se battre à l'instant même, il allait l'y porter ou, en tout cas, ouvrir la porte et le frapper au visage, et le rouer de coups de fourreau d'épée devant les cinquante personnes réunies dans le petit salon... Ce que Combelaine fit alors, tout le monde l'eût fait à sa place. Il suivit le général au jardin. Et si le hasard des armes l'a favorisé, on peut le plaindre ou le maudire, mais non pas l'accuser d'un lâche assassinat...

—Vous avez achevé, monsieur? demanda froidement Mme Delorge, dès que M. de Maumussy s'arrêta pour reprendre haleine.

—Je vous ai dit l'exacte vérité, madame...

—Alors, monsieur, permettez-moi de vous céder la place... Venez, mes enfants.

Elle ne sonnait pas pour le faire reconduire dehors par un domestique, elle se retirait pour l'obliger à sortir... C'était pis.

Déjà elle gagnait la porte, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, M. de Maumussy l'arrêta.

—Un mot encore, madame.

Elle demeura en place, indiquant bien qu'elle n'accepterait ni explications ni discussion, et dit seulement:

—Faites vite, monsieur.

Tant de mépris devait finir par blesser au vif M. de Maumussy.

Mais il était de ceux qui savent tout sacrifier au succès de ce qu'ils entreprennent, professant cette maxime qu'on est vengé lorsqu'on a réussi.

Il sut donc se contenir, et de l'accent le plus calme et le plus bienveillant:

—Madame, commença-t-il, le général Delorge était un trop vaillant soldat pour que les amitiés qu'il avait inspirées ne lui aient pas survécu...

—Ah!

—Ses amis se sont souvenus de lui, c'est-à-dire de ce qu'il avait de plus cher au monde, de sa famille. Le général était le fils de pauvres artisans; son désintéressement est proverbial dans l'armée, il ne vous laisse donc aucune fortune.

—Il nous laisse un nom honoré, monsieur, et une épée sans tache...

Une faible rougeur colora les joues de M. de Maumussy.

L'impatience le gagnait.

—Cette femme est stupide, avec ses airs de Romaine, pensait-il.

Puis tout haut:

—Vous avez raison, madame, approuva-t-il. Malheureusement, en notre siècle positif et corrompu, un tel héritage, si glorieux et si enviable qu'il soit, ne suffit pas. Vous allez vous trouver aux prises avec les pénibles nécessités de l'existence...

—Que vous importe, monsieur!...

—Ah! pardonnez-moi, il m'importe, je ne dirai pas de réparer, mais d'adoucir, autant qu'il est en mon pouvoir, l'immense malheur que je n'ai pas su empêcher. Et si j'ai osé me présenter chez vous, c'est que je me faisais une joie de vous apprendre que vous êtes inscrite pour une pension de six mille francs...

Mme Delorge tressaillit.

—Mais je la refuse, interrompit-elle...

—Permettez...

—Je la refuse absolument.

Tout autre que M. de Maumussy se fût tenu pour battu, l'accent de la malheureuse femme ne semblant pas admettre de réplique.

Lui, non.

—Avez-vous bien ce droit, madame? insista-t-il. Vous n'êtes pas seule ici-bas. Vous avez des enfants, ces jeunes garçons que je vois à vos côtés... Pour eux, sinon pour vous, ne vous hâtez pas de prendre une détermination dont vous vous repentiriez peut-être plus tard... trop tard.

C'en était trop pour que Mme Delorge pût garder encore son impassibilité:

—Assez, monsieur, s'écria-t-elle d'une voix frémissante, assez!... Pensez-vous donc que je ne pénètre pas les honteuses raisons du dernier outrage que m'inflige votre présence!... Si faible que je sois, si désarmée que je paraisse, je vous inquiète encore... Il ne faut qu'un fantôme pour épouvanter un assassin!... Pour vous, je suis plus qu'un remords, je suis une menace. Alors, vous vous êtes dit: «Offrons-lui de l'argent, elle l'acceptera et nous serons tranquilles... Elle l'acceptera, et si jamais elle élevait la voix, nous pourrions lui répondre: Eh! que venez-vous nous parler de votre mari! Nous vous l'avons payé!...»

Positivement, il y avait bien plus d'admiration que de colère dans le regard dont M. de Maumussy enveloppait Mme Delorge.

Il se flattait d'être artiste et sensible à tout ce qui est beau, et jamais il n'avait vu le mépris et la colère atteindre cette magnificence, cette intensité d'expression.

—Elle est admirable!... pensait-il.

Et cependant elle poursuivait:

—Mais nous ne voulons pas être payés, monsieur de Maumussy; nous ne voulons pas vendre les chances que peut nous réserver l'avenir. Nous prétendons, mes enfants et moi, garder notre haine et le droit de nous venger...

Un indéfinissable sourire glissait sur les lèvres fines de M. de Maumussy.

Ne devait-il pas, en effet, juger profondément comiques les menaces de cette pauvre veuve?

—Et nous nous vengerons, insista cependant Léon Cornevin, rappelez-vous ce que je vous dis là, pour le jour où, moi étant homme, nous nous trouverons en face...

—J'espère, monsieur Delorge, commença le vicomte...

Mais l'enfant, d'un geste de colère, l'interrompit:

—Je ne suis pas le fils du général Delorge, prononça-t-il, je suis le fils du palefrenier Cornevin...

—C'est moi qui suis Raymond Delorge, monsieur, dit l'autre jeune garçon, et je vous jure que, pour vous retrouver plus tôt, je saurai être homme avant l'âge.

M. de Maumussy fut-il ému de cette haine étrange, et eut-il comme un pressentiment de l'avenir? S'indigna-t-il, au contraire, parce qu'il se jugeait ridicule de prêter attention aux menaces d'enfants de onze ans? Toujours est-il que son imperturbable froideur se démentit.

—Merci de la leçon, madame, dit-il d'un ton railleur à Mme Delorge, elle m'apprendra à vouloir jouer les rôles de la Providence... Il est heureux pour moi qu'il n'y ait pas près de vous un homme qui partage vos sentiments...

—C'est ce qui te trompe, misérable. Il y en a un!... cria une voix terrible.

Vivement le vicomte se retourna.

Sur le seuil de la porte, Krauss était debout, le visage livide, l'œil injecté de sang, un pistolet dans chaque main...

D'un bond, M. de Maumussy se jeta de côté.

—Oh!... fit-il seulement, oh!...

Mais déjà Mme Delorge s'était précipitée sur Krauss et lui avait saisi les bras.

—Malheureux, que veux-tu faire?

Lui, se débattait.

—Laissez donc, madame, disait-il avec un ricanement sinistre, ce sera vite fait... Ah! brigand! après avoir assassiné mon général, tu viens insulter sa femme...

C'est à peine si Mme Delorge réussissait à le contenir.

—Partez donc, monsieur, criait-elle au vicomte, sortez...

Lui, hésitait... Peut-être craignait-il qu'on ne crût qu'il avait eu peur... et il était brave—il faut lui rendre cette justice—si brave qu'il n'avait point pâli, alors que sa vie dépendait d'un imperceptible mouvement du doigt de Krauss...

Cependant, il réfléchit, et gagnant une porte:

—Adieu, madame dit-il, avant de sortir. Maintenant, que vous le veuillez ou non, la pension vous sera servie...

[Illustration:—Le billet de mille francs que voici est à vous!]

XVII

Mme Delorge était hors d'état de relever cette dernière ironie, où se trahissait tout entier le caractère de M. de Maumussy.

Elle n'avait pas trop de toute sa présence d'esprit, à défaut de force, pour empêcher Krauss de s'élancer sur les traces du vicomte, pour l'apaiser et le désarmer, pour le rappeler à la raison, qu'il semblait avoir totalement perdue.

Et il fallut de prodigieux efforts, toute l'éloquence de M. Ducoudray, qu'on était allé quérir, toute l'influence de Mme Delorge, et même les supplications de Raymond, pour arracher à l'entêté Alsacien le serment solennel de renoncer à ses projets de justice trop sommaire.

—Voilà une épouvantable scène, disait l'excellent M. Ducoudray, en retirant les capsules des pistolets de Krauss, et dont les suites peuvent nous être bien funestes!...

Cependant Mme Delorge ne s'en affligeait pas.

Ce qui l'inquiétait, à cette heure qu'elle avait le loisir d'y réfléchir et d'en mesurer la portée, c'était la menace d'une pension, qui avait été l'adieu de M. de Maumussy.

Était-elle exposée à cette humiliation affreuse de lire quelque matin, dans le Moniteur officiel:

«Le prince-président, dont on sait la sollicitude pour l'armée, a décidé qu'une pension viagère de six mille francs serait servie sur sa cassette à la veuve du général Pierre Delorge?...»

Que faire, si un tel coup venait à la frapper?

Cette épouvantable perspective la tourmentait à ce point qu'elle ne put clore l'œil de la nuit, et que le lendemain, dès neuf heures, elle se faisait conduire chez Me Roberjot, le seul, estimait-elle, qui pût lui donner un conseil.

C'était un jeudi—le jour, précisément, où expirait le délai fixé par M. Verdale à son «vieux camarade».

Lorsque la malheureuse femme se présenta chez l'avocat:

—Que madame prenne la peine d'entrer, lui dit le domestique; monsieur vient de sortir, mais pour quelques minutes seulement; il va revenir...

Connaissant la disposition de l'appartement, Mme Delorge allait ouvrir la porte du cabinet de travail de Me Roberjot, lorsque le domestique l'arrêta, disant:

—Pas là, madame, pas là... Il s'y trouve déjà quelqu'un qui vient d'arriver et qui attend monsieur...

Et il la fit passer dans la petite salle où déjà elle avait attendu, lors de sa première visite, et d'où même elle avait entendu l'avocat exposer ses projets politiques.

Mais c'était bien autre chose, cette fois.

La porte de communication était ouverte et, de la place où elle était allée s'asseoir, sans intention, assurément, elle découvrait la moitié du cabinet.

L'homme qui s'y trouvait ne parut pas remarquer la survenue d'un client dans la pièce voisine.

Il se promenait de long en large, avec une agitation manifeste, et même, par moments, laissait échapper de sourdes exclamations.

—C'est inimaginable... Où diable peut-il être allé?... Ne m'aurait-il pas attendu?...

Cependant tout à coup il s'interrompit, écoutant...

La porte intérieure de l'appartement s'ouvrait.

L'instant d'après, Mme Delorge entendit s'ouvrir la porte du cabinet qui donnait sur l'antichambre, et elle vit l'homme s'élancer vers la partie de la pièce qu'elle n'apercevait pas en s'écriant:

—Eh bien!... Que t'avais-je promis?... Suis-je exact?...

Mme Delorge comprit que c'était l'avocat qui rentrait, et, en effet, elle reconnut sa voix.

—C'est fort heureux pour vous, disait-il; à midi sonnant je déposais ma plainte....

Et en même temps, il entrait dans le cercle qu'embrassait le regard de Mme Delorge, suivi de l'homme, dont l'attitude paraissait pleine d'humilité.

Pressentant vaguement quelque grave explication, Mme Delorge essaya de dénoncer sa présence, elle toussa très fort, elle renversa une chaise...

Ils n'entendaient rien.

L'avocat s'était assis près de son bureau. L'autre demeurant debout disait:

—Sais-tu que tu me reçois comme un chien dans un jeu de quilles! Ce n'est pas gentil. Car enfin, si je n'étais pas revenu...

—Vous n'en seriez ni plus ni moins un malhonnête homme, monsieur Verdale!...

L'architecte incompris, car c'était lui, haussa légèrement les épaules.

—Allons, allons, fit-il, je vois que tu ne me pardonnes pas la peur que tu as eue...

D'un coup de poing furibond appliqué sur la tablette de son bureau, Me Roberjot l'interrompit.

—Trêve de plaisanteries impudentes, s'écria-t-il. Au fait... sans phrases.

L'embarras de l'architecte devait être feint, car il contrastait trop violemment avec la liberté de sa parole et la gaieté de son accent.

—Écoute au moins ma confession, fit-il avec une surprenante volubilité. Mon procédé était... vif, j'en conviens. Mais je n'avais pas le choix. Tout autre eût agi comme moi. Sois juge. Juste le lendemain du jour où tu m'avais confié ton titre, comme je traversais la place de la Bourse pour aller chez ton agent de change, j'aperçois le gros Coutanceau.

«Je vais à lui, et je le salue de cette aimable plaisanterie que je ne manquais jamais quand je le rencontrais: «Ah ça! illustre coffre-fort, quand faites-vous ma fortune?» Je pensais qu'il allait me répondre comme d'ordinaire: «Demain, entre sept et neuf.» Mais pas du tout, il me regarde fixement, puis d'un ton rude: «Êtes-vous capable, me demande-t-il, de garder un secret?...» Un peu surpris, je dis: «Assurément, surtout si ma fortune en dépend.» Aussitôt, il m'empoigne par le bouton de ma redingote, et très vivement:

«—Alors, reprend-il, tâchez, d'ici quatre jours, de vous procurer cent mille francs, apportez-les moi, et il y a cent à parier contre un que, fin courant, je vous rends un demi-million. J'ai de l'estomac, Roberjot, eh bien! ma parole d'honneur, en entendant cela, j'ai dû devenir plus blanc que ta cravate.

«—Est-ce sérieux, cela, monsieur Coutanceau? demandai-je.

«—Parbleu! fit-il.

«—Et l'affaire est sûre?...» Il haussa les épaules et d'un air ironique:

«—Est-ce que je la ferais, dit-il, si elle n'était pas archi-sûre? J'y mets toute ma fortune. Concluez. Tous calculs faits, nous avons cent chances pour nous et une seule contre... ainsi, avisez. Et il me campa là. J'avais des éblouissements, la tête me tournait.... Cinq cent mille francs!... Que faire?

De sa place, dans le salon d'attente, Mme Delorge ne perdait pas une syllabe de cette étrange confession.

Et, effrayée de s'en trouver la confidente involontaire, elle se demandait quel parti prendre, si elle devait brusquement se montrer, ou gagner doucement la porte et sortir en disant au domestique qu'elle reviendrait plus tard...

Mais M. Verdale poursuivait:

—C'est alors, ami Roberjot, que la pensée me vint de t'emprunter, sans te prévenir, ce titre que tu m'avais confié... et cette pensée seule me fit d'abord frémir. Ce que je risquais, je le discernai d'un coup d'œil. Ce pouvait être le bagne. Oui, mais ce pouvait être aussi la fortune du jour au lendemain. Se dire qu'on a un moyen de se coucher pauvre et de s'éveiller riche, quelle tentation!... Je ne suis pas un ange, je ne résistai pas. Une voix qui me criait que je réussirais m'emplissait d'une audace extraordinaire. Je rentrai donc chez moi, je cherchai dans mes papiers quelques-unes de tes lettres, et je me mis à m'exercer à contrefaire ton écriture. Je ne trouvai pas à cette besogne toutes les difficultés que j'attendais.

«Après vingt-quatre heures de tentatives enragées, je vins à bout de fabriquer une lettre par laquelle tu ordonnais à ton agent de change de vendre le titre entier et d'en remettre le montant à ton bon ami Verdale. L'imitation me semblait parfaite. Paraîtrait-elle telle à l'agent de change? Ah! ce fut un rude moment que celui où je la lui remis. Je n'avais pas un fil de sec sur moi pendant qu'il la lisait... Il n'y vit que du feu, heureusement, et le surlendemain, il me remettait cent dix-huit beaux mille francs, que je portai tout courant chez ce cher Coutanceau...

Mme Delorge, qui s'était levée doucement pour fuir retomba, glacée de stupeur, sur son fauteuil.

—Désormais, continuait l'architecte, le vin était tiré et il n'y avait plus qu'à le boire, doux ou amer. Le plus pressé était de te prévenir, car une démarche de toi perdait tout, mais c'était le plus dur aussi. Comment m'y prendre? Devais-je venir me jeter à tes pieds et te tout avouer? J'en ai eu l'idée. C'eût été stupide, parce que nécessairement tu aurais exigé des explications que je ne pouvais pas donner. Longtemps j'examinai la situation sous toutes ses faces, et le résultat de mes méditations fut la lettre que je t'ai écrite, et qui était un pur chef-d'œuvre, car elle t'imposait le silence si tu voulais garder une chance de rentrer dans ta monnaie... J'avais eu soin de te la faire tenir après l'heure du parquet, persuadé que, si je te ménageais une nuit de réflexions, tu ne porterais pas plainte.

«Mais j'étais sûr aussi que tu te mettrais à ma poursuite, et j'avais pris mes précautions et fait la langue à Bonnet, mon hôtelier, à qui je dois trop d'argent pour n'être pas sûr de lui...

«Toi qui es fin, tu as, comme dirait Arnal, «débiné le truc» et compris que j'étais chez moi, et tu as même essayé de séduire, à prix d'or, mon hôtelier...

«C'est vrai, j'étais chez moi, j'y suis resté calfeutré pendant ces quinze jours qui viennent de s'écouler, et j'y ai souffert toutes les tortures du condamné à mort qui attend l'issue de son recours en grâce. Regarde-moi, et vois si je n'ai pas vieilli... C'est que si toi, sans le vouloir, tu risquais ton argent, moi, mon bonhomme, je jouais ma peau. C'était dit, arrêté, conclu. Si l'affaire Coutanceau manquait, je t'écrivais un suprême adieu, et je me faisais sauter la cervelle...

Il avait pris un air et une pose tragiques en prononçant ces dernières paroles, espérant sans doute émouvoir son ancien copain.

Erreur. Car, dès qu'il s'arrêta:

—Toutes ces explications étaient fort inutiles, prononça froidement Me Roberjot.

L'architecte recula et se croisant les bras:

—Tu n'as donc pas compris? insista-t-il.

—Quoi?

—Que ma présence ici annonce le succès.

Et d'un accent de triomphe:

—Car j'ai réussi, continua-t-il, pleinement, entièrement, au delà de mes plus folles espérances. Du même coup hardi, j'ai fait ma fortune et la tienne... Ce matin, il n'y a pas deux heures, le caissier de Coutanceau a versé entre mes mains frémissantes d'émotion quatre cent quatre-vingt mille francs. J'ai bien dit, tu as bien entendu, je répète: quatre cent quatre-vingt mille francs. De cette somme, il faut déduire ta mise de fonds involontaire, soit cent dix-huit mille francs. Reste trois cent soixante-deux mille francs, ô Roberjot, que nous allons, hic et nunc, partager comme des frères... Nous sommes riches... Fortuna me juvat!... Me pardonnes-tu, maintenant. Avoues-tu que je suis un grand homme?... Quitte ton air sévère, alors, et debout, vieux camarade, debout et dans mes bras!...

C'est à quoi l'avocat ne paraissait rien moins que disposé.