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La dégringolade

Chapter 27: XIX
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

—Vous vous méprenez, monsieur Verdale, dit-il.

L'architecte pensa que Me Roberjot doutait de ses affirmations.

—Il ne me croit pas, l'incrédule! s'écria-t-il. Mais attends, ô saint Thomas, attends.

Et, sautant sur son inévitable portefeuille qu'il avait déposé sur une chaise, il en retira pêle-mêle des bons sur la Banque et des liasses énormes de billets de banque qu'il étala sur le bureau...

—Vois, criait-il, flaire, palpe, examine... Plonges-y les bras jusqu'au coude. Assure-toi bien qu'ils ne sont pas faux... A nous! tout cela est à nous!... Victoire! Vive Coutanceau!...

Mais l'ivresse du succès se glaça sur ses lèvres, lorsqu'il vit de quel geste de dégoût l'avocat repoussait ces valeurs.

Et il faillit perdre contenance en l'entendant lui dire:

—Veuillez me compter les cent dix-huit mille francs que vous m'avez soustraits, et vous retirer avec le reste.

—Tu plaisantes, Roberjot, fit-il, tu railles, certainement...

—Soyez sûr que je n'ai jamais parlé plus sérieusement.

L'architecte tombait de son haut.

—Tu ne m'as donc pas entendu, mon bon vieux? insista-t-il doucement. Tu n'as donc pas compris que je veux, que je prétends partager le bénéfice avec toi, et qu'il te revient pour ta part cent quatre-vingt-un mille francs...

La colère, peu à peu, montait à la tête de l'avocat.

—Monsieur!... interrompit-il, votre insistance devient injurieuse, à la fin...

—Injurieuse!... Ah ça! Pourquoi?...

—Parce que je suis un honnête homme, moi, et que partager le produit d'un vol et d'un faux, ce serait m'en faire le complice...

Un flot de sang empourpra la face de l'architecte.

—Tu es dur, Roberjot, fit-il, trop dur... Je me suis laissé entraîner à une... imprudence, c'est vrai; mais il me semble que du moment où je la répare...

D'un éclat de rire nerveux, l'avocat lui coupa la parole.

—Réparer est joli! fit-il. Mais brisons là. Rendez-moi ce que vous m'avez pris et séparons-nous... Ne discutons pas, nous ne pouvons pas nous comprendre...

C'était vrai. L'architecte ne comprenait pas...

C'est pourquoi, sans répliquer, il compta cent dix-huit billets de mille francs qu'il déposa devant Me Roberjot, en disant:

—Voilà.

—C'est bien! fit l'avocat.

M. Verdale haussait les épaules.

—Puisque vous le prenez sur ce ton, poursuivit-il, je n'ai plus qu'à vous prier de me rendre la lettre que je vous ai écrite...

Mais Me Roberjot s'était levé.

—N'y comptez pas, répondit-il d'un ton résolu; cette lettre est à moi, et... je la garde!...

Plus tremblante que la feuille, Mme Delorge regardait et écoutait, oubliant presque l'étrangeté de sa situation...

Frappé de ce refus comme d'un coup de massue, l'architecte chancelait, regardant son ancien ami avec des yeux hagards.

Il lui fallut bien dix secondes pour se remettre un peu.

Et alors, d'une voix étranglée:

—Vous voulez me faire peur, n'est-ce pas? Roberjot, commença-t-il... Vous vous vengez des transes que je vous ai causées. Avouez-le. Il est impossible que vous ayez vraiment l'intention de conserver cette lettre...

—Je vous demande pardon.

—Pourquoi la garderiez-vous? Dans quel but?

—Parce que...

—Voudriez-vous, maintenant que je vous ai restitué le prix de votre titre, déposer une plainte?

—Vous me connaissez assez pour être sûr que non.

—Alors, quoi?

—Je n'ai pas de comptes à vous rendre...

—Roberjot!...

Ils étaient debout en face l'un de l'autre, et si près que leurs haleines pouvaient se confondre, l'avocat plus froid que marbre, l'autre agité d'un tremblement convulsif.

—Vous devez bien sentir, reprit M. Verdale, qu'il m'est impossible de vous laisser ma lettre, elle est trop accablante pour moi.

—Il ne fallait pas l'écrire.

Un silence suivit, si profond que du petit salon Mme Delorge entendait la respiration rauque de l'architecte.

—Laisser entre vos mains cette lettre maudite, reprit-il, c'est vous donner sur moi le pouvoir que Dieu seul a sur les autres hommes. C'est vous abandonner mon honneur, mon avenir, ma vie, la vie, l'avenir et l'honneur de mon fils. C'est me livrer à vous pieds et poings liés, me déclarer votre esclave, votre chien, votre chose...

L'avocat ne répondit pas.

—Vous laisser cette lettre, continua M. Verdale, c'est renoncer à tout jamais à l'espérance, au bonheur, au repos. Je suis riche, aujourd'hui; je serai millionnaire demain; avant un an, j'aurai su me créer une grande situation... Folie! Sans trêve, sans relâche, une voix obsédante me répétera: «Tout cela, tout ce que tu as conquis, fortune, honneur, considération, tout est à la merci de cet homme. Qu'il le veuille, et l'édifice que tu as eu tant de peine à élever s'écroule...

«Demain, reprit-il, nous allons combattre dans deux camps ennemis. Demain l'empire sera fait; vous en serez l'adversaire acharné et moi le défenseur obstiné. Qu'arrivera-t-il? Viendrez-vous, cette lettre à la main, me dire: «Je te défends d'avoir cette opinion?» Ou encore: «Ceux que tu sers et qui croient à ta fidélité, je te commande de les trahir?...»

D'un geste, Me Roberjot l'interrompit.

—Je vous ferai remarquer que vous m'insultez! fit-il.

L'architecte eut un rugissement sourd.

—Mais alors, encore une fois, s'écria-t-il, que prétendez-vous faire de cette lettre?

—Si je la garde, c'est que je sais ce dont vous êtes capable. Ambitieux comme vous l'êtes, rien ne vous arrêterait. Eh bien! le souvenir de cette lettre vous tiendra lieu de conscience et sera votre frein. Vous y songerez au moment de jouer encore quelque partie comme celle que vous venez de gagner, et vous vous arrêterez...

—Eh!... Quelle partie voulez-vous que je joue, désormais! Hier, à la bonne heure, je n'avais pas un sou vaillant...

—Alors rassurez-vous, votre lettre ne sortira pas de mon tiroir.

L'architecte eut un mouvement si terrible que Mme Delorge crut qu'il allait se précipiter sur l'avocat.

Non, cependant. Sa tête retomba sur sa poitrine, et après un moment de méditation:

—C'est votre dernier mot, Roberjot? insista-t-il.

—Oui.

—Vous me laisserez me retirer ainsi?

Me Roberjot garda le silence.

—Adieu donc! dit M. Verdale.

Il avait repris son chapeau et son portefeuille, et il dut faire quelques pas vers la porte, car il sortit du cercle qu'embrassaient les regards de Mme Delorge. Mais il reparut presque aussitôt, comme s'il se fût raccroché à un nouvel et dernier espoir, et d'une voix suppliante:

—Voyons, Sosthène, reprit-il, tutoyant de nouveau son ancien camarade, et lui rendant le nom qu'il lui donnait au collège, que dois-je faire pour mériter cette lettre, pour la gagner? Veux-tu que je donne vingt mille francs aux pauvres, le double, le triple, ta part tout entière?... Veux-tu que je fonde une école, un hôpital?... Parle...

—Je ne veux rien.

L'architecte s'arrachait les cheveux.

—Implacable! s'écriait-il. Mon Dieu! que faire? Sosthène, mon vieil ami, faut-il que je m'humilie devant toi? Ah!... il m'en coûte d'implorer ainsi.

Et en effet, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, pendant qu'il disait:

—N'auras-tu donc pas pitié de ma misérable situation?... Eh bien! oui, j'ai failli, mais je suis prêt à tout pour racheter ma faute.

Et se laissant tomber à genoux:

—Tiens, me voici à tes pieds, fit-il. Ta fierté est-elle satisfaite? Au nom de ta mère, Sosthène, cette lettre! cette lettre!...

L'avocat était ému, et Mme Delorge voyait bien qu'il allait céder, quoiqu'il balbutiât encore:

—Je ne puis, non, je ne puis...

Mais déjà l'autre était debout.

[Illustration: Il le secouait avec une violence extrême.]

L'épouvantable colère qu'il maîtrisait depuis le commencement de cette lutte affreuse éclatait à la fin, centuplée par l'horreur d'inutiles humiliations.

—Eh bien! moi, hurla-t-il, je te dis que tu vas me la rendre!...

Et, bondissant sur l'avocat, il le saisit à la gorge de sa main puissante, et il le renversa en arrière sur le bureau, en criant:

—Cette lettre... où est-elle?... Allons, réponds. Pas de simagrées, ou, par le saint nom de Dieu, tu es mort!...

Bien heureusement, Me Roberjot n'avait pas perdu son sang-froid.

Au lieu d'essayer de se débattre, il s'affaissa sur lui-même, glissa entre les mains de M. Verdale et se redressant tout à coup lui échappa et bondit jusqu'au salon d'attente...

—Ah!... misérable! hurla l'architecte, fou de rage, mais tu ne m'échapperas pas...

Et, saisissant sur le bureau un poignard qui servait de couteau à papier, il se précipita dans la petite salle...

Mais c'est en face de Mme Delorge qu'il se trouva...

Et sa terreur fut si grande, qu'il s'arrêta, tremblant sur ses jarrets.

—Quelqu'un!... balbutiait-il.

Oui, et au même moment, le domestique, qui avait entendu des cris, accourut.

Frappé d'une sorte d'idiotisme, l'architecte promena autour de lui un regard égaré, puis tout à coup lâchant son poignard:

—Je suis perdu! s'écria-t-il.

Et il s'enfuit comme un fou.

Déjà le valet de chambre de Me Roberjot s'empressait autour de son maître, qui venait de s'affaisser sur un fauteuil.

Si furieuse avait été l'étreinte de M. Verdale, que l'avocat en avait perdu la respiration, et que pendant longtemps il devait en porter les marques.

Cependant il ne tarda pas à revenir à lui complètement, et sa première pensée et son premier regard furent pour Mme Delorge, qui, pâle encore d'émotion, se tenait debout près de lui.

—Votre courage m'a sauvé la vie, madame, dit-il d'une voix toute changée...

Et, en disant cela, il poussait du pied l'arme vraiment redoutable échappée aux mains de l'architecte.

—Aussi, s'écria le domestique rouge de colère, j'espère bien que cela ne se passera pas ainsi. Je cours chercher le commissaire.

Il prenait son élan; Me Roberjot l'arrêta.

—Je vous le défends! prononça-t-il. Et même, si vous tenez à m'être agréable, vous ne soufflerez mot à âme qui vive de cette scène.

—C'est cela, pour que le brigand revienne, recommence et réussisse, cette fois...

—Soyez tranquille, il ne reviendra pas, dit l'avocat.

Et souriant:

—Il se contentera d'envoyer, car, dans son trouble, il a laissé ici ce qu'il a de plus cher au monde, son âme même, sa fortune...

Et il montrait du doigt à Mme Delorge le portefeuille de l'architecte incompris, que gonflaient des paquets de billets de banque.

—Pauvre Verdale, dit-il encore. S'il a repris son sang-froid, il doit être à cette heure dans une terrible inquiétude.

Mais Mme Delorge ne souriait pas, elle.

—N'avez-vous pas été bien dur, monsieur, dit-elle, bien impitoyable?...

—Moi!...

—Par suite d'une indiscrétion involontaire, j'ai tout entendu et j'avais pitié de ce malheureux... Sans doute, il a été bien coupable, mais il se repentait...

—Lui!... Ah! vous ne le connaissez pas, s'écria l'avocat. Tel que vous l'avez vu, il recommencerait demain aux mêmes conditions. Vous l'avez cru désespéré? Il n'était que furieux de se sentir bridé. Car je le tiens, ce cher ami qui voulait si bien m'étrangler. Ce sont les gredins, d'ordinaire, qui font chanter les honnêtes gens. Pour cette fois, ce sera le contraire, et ce sera un honnête homme qui fera chanter un coquin au profit de la justice...

Mme Delorge hochait la tête.

—N'importe! fit-elle, le plus sage eût été peut-être de rendre à cet homme sa lettre...

—Et de l'envoyer se faire prendre ailleurs, n'est-ce pas, madame?... acheva l'avocat.

Et plus vivement:

—C'est avec ce joli système que les honnêtes gens sont éternellement dupes... Et ils le seront jusqu'au jour où ils se décideront à pendre eux-mêmes les brigands qu'ils prennent en flagrant délit... Tenez, j'en suis presque à me repentir de n'avoir pas déféré Verdale au parquet. C'est un sentiment misérable qui m'a retenu: j'ai eu peur pour mon argent, j'espérais vaguement qu'il me le rendrait. Vous ne connaissez pas ce gaillard-là. Maintenant qu'il a trouvé sa voie, il ira loin. Avant dix ans, je veux le voir tout en haut de l'échelle sociale, ministre des travaux publics peut-être, et remuant les millions à la pelle. Il va me haïr terriblement, et quand ce ne serait que par prudence, je dois garder cette arme, et pouvoir le menacer de dire de quel bourbier sort son immense fortune...

C'était juste, et cependant Mme Delorge ne semblait pas convaincue.

—Enfin, madame, ajouta Me Roberjot, avec une émotion manifeste, si j'ai su résister aux supplications de ce misérable, c'est que je pensais à vous... Verdale est l'ami de vos ennemis. Verdale a été, je le parierais, l'amant de la baronne d'Eljonsen, et il est encore le confident de M. Coutanceau et du comte de Combelaine...

Mme Delorge était devenue fort rouge, et elle cherchait en vain une réponse, lorsqu'un coup de sonnette retentit à la porte d'entrée, interrompant l'avocat.

—Serait-ce Verdale qui revient?... murmura-t-il.

Presque aussitôt son domestique reparut, qui lui remit une carte en disant:

—C'est un monsieur qui désire parler à monsieur pour une affaire urgente.

Ayant pris la carte, Me Roberjot lut:

«Le docteur J. BUIRON, président de la commission d'hygiène de la ville de Paris.»

—Le médecin! exclama Mme Delorge, l'homme qui le premier m'a donné à entendre que mon mari avait été assassiné, et qui ensuite l'a nié!...

—Et vous voyez, madame, ajouta l'avocat, que la négation lui a profité: le voilà déjà président d'une commission...

Puis s'adressant à son domestique:

—Faites entrer ce monsieur dans mon cabinet, dit-il.

Et il y passa lui-même, laissant grande ouverte la porte de communication...

De cette façon Mme Delorge put voir et reconnaitre le docteur. Il n'avait pas changé, il avait seulement jugé convenable d'exagérer sa raideur et son importance.

Il salua gravement et d'un ton froid:

—Monsieur, commença-t-il, je suis l'ami de M. Verdale.

Me Roberjot ouvrait la bouche pour répondre: «Je ne vous en fais pas mon compliment», mais il se contint et fit seulement:—Ah!

—C'est à ce titre, poursuivit le médecin, que je suis envoyé par lui pour vous redemander un portefeuille qu'il a oublié chez vous...

—Et qui contient une assez forte somme.

—Précisément... trois cent soixante-deux mille francs en valeurs au porteur et en billets de banque.

Il fallait au docteur un bon caractère pour ne pas broncher—et il ne sourcilla pas—sous le regard dont l'avocat l'enveloppa en lui disant:

—Je suis prêt à vous remettre cette somme; seulement, je ne puis m'en dessaisir sans un titre qui m'en décharge.

—Aussi suis-je autorisé à vous en donner un reçu.

Et, en effet, le portefeuille lui ayant été remis, il en vérifia le contenu et eu libella une quittance fort en règle...

—Encore un qui ira loin! fit Me Roberjot en revenant près de Mme Delorge, après le départ du docteur.

Mais ce n'est plus qu'avec une extrême réserve et un visible embarras qu'elle lui répondit. Éclairée par la tentative de M. Ducoudray, elle ne pouvait plus se méprendre à l'intérêt de Me Roberjot, à ses regards et au tremblement de sa voix...

C'est donc avec une sorte de précipitation qu'elle revint à l'objet de sa visite, à cette pension que prétendait lui imposer M. de Maumussy.

Hélas! pas plus qu'elle, l'avocat ne voyait de moyen d'éviter cet outrage.

—Il n'en est qu'un, dit-il enfin, mais bien chanceux... Mon élection étant presque sûre, je vais faire savoir à M. de Maumussy que, s'il s'obstine, je saisirai la Chambre de cette affaire.

Mme Delorge était affreusement découragée lorsqu'elle quitta Me Roberjot.

—Voilà, pensait-elle, le seul homme qui puisse m'aider... Celui-là est un homme de cœur et d'esprit, un honnête homme dans la plus haute acception du mot... Et cependant je ne puis plus recourir à lui, car ce n'est que trop certain... Il m'aime!...

XVIII

Mais l'énergie de Mme Delorge n'était pas de celles que détrempe une déception ou que déconcerte un obstacle inattendu.

L'honneur lui défendant, pensait-elle, de recourir désormais au dévouement du Me Roberjot, elle se disait:

—Je saurai me passer de son assistance, et le meurtre de mon mari n'en sera pas moins vengé.

C'était là l'unique pensée qui la soutenait.

Elle savait que toujours en éveil, puissamment et incessamment tendue vers un même but, la volonté centuple les forces humaines et donne à l'être le plus faible le ressort d'un géant.

—Il nous faudra peut-être attendre des années, soupirait M. Ducoudray.

—Je saurais attendre des siècles, répondait Mme Delorge.

Son premier soin, avant de s'installer rue Blanche, avait été d'y transporter le cabinet de travail du général Delorge, tel qu'il était à la villa de la rue Sainte-Claire.

C'est dans la pièce qui, d'après la distribution du logis, devait servir de salon, qu'elle l'avait reconstitué.

Meubles, tentures, rideaux, tout y était pareil, tout y était disposé semblablement avec les plus ingénieuses précautions. A voir sur le bureau les papiers et les cartes, le livre ouvert, la lettre commencée, on eût cru que le général venait de sortir.

Une seule chose s'y voyait, qui ne se trouvait pas à Passy, et qui étonnait les rares visiteurs de la pauvre femme.

En travers d'un beau portrait du général, était suspendue une épée, celle qu'il portait la nuit de sa mort... Telle elle était qu'on l'avait rapportée, toujours scellée, dans son fourreau taché de boue, par le commissaire de police de Passy.

Et il ne s'écoulait guère de jour sans que Mme Delorge la montrât à son fils, cette épée, lui disant que ce serait lui, Raymond, qui en briserait le scel et la tirerait du fourreau, si jamais, lorsqu'il serait un homme, il lui fallait une arme pour venger le meurtre de son père...

Elle n'avait rien changé aux ordres donnés au lendemain de la mort de son mari.

A chaque repas, qu'il y eût ou non des invités, le couvert du général était mis.

Si bien que M. Ducoudray avait fini par s'accoutumer à ce cérémonial qu'il jugeait funèbre, et qui dans les commencements lui coupait l'appétit.

—Car, disait-il, cette place vide entre Mme Delorge et moi me fait l'effet d'une fosse ouverte...

A part ces détails, tout intimes, jamais douleur ne fut, autant que celle de la malheureuse veuve, sobre de démonstrations et de confidences.

A la voir passer pâle et froide, sous ses habits de deuil, donnant la main à sa fille, la petite Pauline, suivie de Raymond et de Léon Cornevin, les locataires de la maison comprenaient bien que quelque grand malheur avait dû frapper cette famille, mais nul ne savait son histoire.

Et ce n'était pas Krauss, le fidèle serviteur, qui eût été raconter les secrets de ses maîtres; ce ne pouvait pas être la petite domestique, qui ne savait rien du passé.

Mme Delorge, d'ailleurs, avait adopté un genre de vie dont la simplicité et l'économie eussent vite lassé l'indiscrétion des voisins.

Levée de très bonne heure, elle initiait sa petite servante aux détails du service et l'aidait à tout mettre en ordre et à préparer les repas.

Dans l'après-midi, elle venait s'asseoir dans le cabinet du général et donnait une leçon de lecture à sa fille, ou reprisait le linge de la maison et les vêtements des enfants.

Deux fois par jour, Krauss conduisait et allait chercher au collège Raymond et Léon Cornevin. Mais on ne les entendait guère. Ils travaillaient l'un et l'autre avec tant d'acharnement, que souvent Mme Delorge était obligée d'y mettre ordre et de les arracher à leurs livres.

Le dimanche seul rompait la paisible régularité de cette existence.

Ce jour-là, si le fils d'adoption de M. Ducoudray, Jean Cornevin, n'était pas privé de sortie, ce qui lui arrivait de temps à autre, le bonhomme l'amenait passer la journée avec son frère et Raymond et, s'il faisait beau, il les conduisait à la campagne.

Il avait fini par s'accoutumer à la turbulence de Jean, et autant il s'en était plaint jadis à Me Roberjot, autant il célébrait maintenant sa vivacité, sa hardiesse et son esprit moqueur, l'encourageant à s'appliquer à l'étude du dessin, puisqu'il y réussissait si bien, et disant que ce garçon ferait certainement un artiste remarquable.

Parfois M. Ducoudray décidait Mme Delorge à les accompagner, et alors, comme il fallait faire des économies et que les restaurants des environs de Paris sont hors de prix, Krauss suivait, portant dans un grand panier des provisions qu'on mangeait sur l'herbe...

Digne M. Ducoudray!... Il avait donné à la veuve de son ami le général une de ces preuves d'affection qui valent des volumes de protestations.

Pour elle, il avait déménagé. Pour elle, il avait abandonné Passy.

Lui, le vieillard égoïste, il avait renoncé à sa jolie villa, à cette habitation qu'il avait fait bâtir pour lui, sur un plan choisi par lui, où il s'était ingénié à réunir tout ce qui peut faire la vie plus douce et plus facile.

Et un beau matin, sans avoir rien dit de son projet, il était venu s'établir rue Chaptal, au troisième étage, dans un appartement de mille francs.

Dame!... il n'y avait pas toutes ses aises, comme à Passy. Mais il demeurait à deux pas de Mme Delorge et pouvait continuer à lui rendre deux visites par jour.

Et, comme il avait eu le bon esprit de redescendre au plus profond de son cœur ses espérances matrimoniales, il jouissait, sans arrière-pensée, de la plus confiante des intimités.

Sans ce voisinage, l'isolement de Mme Delorge eût été peut-être pénible.

Tous les amis de son mari avaient été dispersés par le coup d'État, exilés, réduits à fuir ou contraints d'habiter la province. A peine en était-il resté à Paris deux ou trois qu'elle voyait de loin en loin.

Me Roberjot était bien venu la visiter; mais, sans cesser de lui témoigner la reconnaissance qu'elle lui devait, elle l'avait reçu de façon à lui faire comprendre que l'espoir qu'il avait caressé ne se réaliserait jamais, et peu à peu ses apparitions rue Blanche étaient devenues plus rares.

Après M. Ducoudray, la plus habituelle société de Mme Delorge était donc Mme Cornevin.

Sur les conseils de sa bienfaitrice, la femme du pauvre palefrenier était descendue des hauteurs de Montmartre et était venue s'établir rue Pigalle avec ses trois filles: Clarisse, Eulalie et Louise.

Son loyer y était beaucoup plus considérable que rue Marcadet. Elle payait quatre cents francs par an deux pièces et une cuisine.

C'était énorme pour elle, mais Mme Delorge lui avait tracé un plan d'avenir qui rendait cette dépense indispensable.

Très habile ouvrière confectionneuse avant son mariage, la femme de Laurent Cornevin, depuis la disparition de son mari, s'était placée chez une couturière en renom.

Elle s'y refaisait la main, se mettait au courant des modes et apprenait certains détails du métier qu'elle ignorait.

—Et quand vous serez sûre de votre habileté, lui disait Mme Delorge, vous travaillerez chez vous, et vos trois filles seront vos ouvrières. Soyez tranquille, M. Ducoudray et moi nous vous trouverons des pratiques. Si vous réussissez complètement, ce sera presque la fortune.

M. Ducoudray approuvait.

—Et elle réussira, disait-il, et quand j'aurai découvert Laurent Cornevin, il sera tout surpris de retrouver sa femme à la tête d'un riche établissement.

C'est que, fidèle à sa parole, le digne rentier consacrait tout ce qu'il avait d'intelligence et aussi beaucoup d'argent à la recherche de cet unique témoin de la mort du général Delorge.

Tâche ingrate, et bien autrement délicate et épineuse qu'il ne l'imaginait lorsqu'il s'y était si bravement engagé.

Retrouver de par le monde un individu dont la trace est totalement perdue est déjà difficile lorsqu'on peut agir ouvertement, qu'on dispose de la publicité des journaux et qu'on a pour soi la subtile armée des polices européennes.

Qu'est-ce donc lorsqu'on est réduit à agir seul, obligé de dissimuler ses investigations et qu'on a tout à craindre de la rue de Jérusalem?...

C'était là précisément le cas de M. Ducoudray.

Et cependant il avait, dans l'espèce, une chance assez rare:

Cornevin, en admettant qu'il vécût,—et rien, en somme, ne le prouvait que l'attitude de la maîtresse de M. de Combelaine, Flora Misri,—Cornevin vivant devait être détenu quelque part et gardé à vue.

Libre, il se fût évidemment empressé d'accourir près de sa femme et de ses enfants, qu'il adorait et qu'il devait croire réduits à la plus affreuse misère.

Il était clair aussi qu'il devait être surveillé de très près, car il eût, sans cela, donné signe de vie et fait parvenir aux siens une lettre, un billet, un mot...

Donc, si on faisait tout au monde pour avoir des nouvelles de cet infortuné, il y avait mille à parier contre un que, de son côté, il devait s'ingénier à trouver le moyen d'en faire parvenir à sa famille.

—C'est même là le plus bel atout de notre jeu, disait à M. Ducoudray son agent principal.

Car le digne rentier avait des agents: une demi-douzaine de ces mauvais drôles que la police est forcée de congédier de temps à autre et qui «mouchardent» pour le compte des particuliers.

Et chaque semaine il sortait de son portefeuille quelques billets de cent francs uniquement pour s'entendre dire:

—Nous sommes sur la trace!...

Alors, il se frottait les mains, sans songer que mille fois il avait ri de cette vieille formule policière, et les démarches de ses agents étaient le plus habituel sujet de ses conversations avec Mme Delorge.

En présence de Mme Cornevin, seulement, ils parlaient d'autre chose.

Mme Delorge n'avait pas voulu que la pauvre femme fût initiée aux démarches qu'on faisait pour retrouver son mari. N'eût-ce pas été aviver sa douleur, l'agiter de transes perpétuelles et l'exposer aux plus pénibles déceptions!...

Et cependant, Mme Cornevin, de son côté, autant qu'il était en son pouvoir, avait agi.

Si cruellement qu'il lui en coûtât, elle avait pris sur elle de revoir sa sœur et avait tout mis en œuvre pour l'intéresser à son malheur et obtenir qu'elle usât de son influence sur M. de Combelaine.

Mais, dès les premiers mots, Mme Flora Misri était entrée dans une grande colère.

—C'est positif, s'était-elle écriée: Victor est très puissant, et la preuve, c'est qu'il a obtenu un bureau de tabac pour ma mère, et pour mon père une place où il n'y a rien à faire. Seulement Victor serait par trop bête de servir des gens qui ne cherchent qu'à lui nuire. Or que fais-tu, toi, s'il te plaît?... Tu passes ta vie chez la femme de ce général que Victor a tué en duel, une folle qui mettrait le feu à la terre et au ciel pour nous faire arriver malheur. Que complotez-vous, toutes deux, avec l'aide de ce vieux rentier qui ne vous quitte pas?... Crois-tu que nous ne sachions pas toutes vos manigances!...

[Illustration: Krauss un pistolet dans chaque main.]

Ces propos rapportés à Mme Delorge lui donnèrent singulièrement à réfléchir.

—M. de Combelaine et Mme Misri ont le secret de vos investigations, dit-elle à M. Ducoudray.

—C'est impossible, répondit-il, puisque je n'en ai ouvert la bouche à âme qui vive.

Pour plus de sûreté, cependant, il se résolut à consulter Me Roberjot.

—Vous êtes joué, soyez-en sûr, lui déclara l'avocat sans hésiter. Ces drôles que vous appelez vos hommes sont tout bonnement les hommes de M. de Combelaine. Qu'y gagnent-ils? me demanderez-vous. Ceci: de se réconcilier avec la préfecture, si jamais ils ont été brouillés avec elle, et de continuer à empocher votre argent. Des mouchards qui ne recevraient pas des deux mains ne seraient pas des mouchards. Méditez cette vérité...

L'excellent bourgeois était atterré... mais convaincu.

—Dès ce soir, mes gaillards auront leur congé! s'écria-t-il.

Dans le fait, rien ne pouvait contrarier Me Roberjot autant que ces maladroites tentatives de M. Ducoudray.

Il s'occupait, lui aussi, de retrouver Laurent Cornevin, et avec de bien autres chances de succès.

Sa situation dans l'opposition l'avait mis en relations avec un grand nombre d'exilés volontaires, de proscrits et de déportés de Décembre: il les avait intéressés au sort du pauvre palefrenier en leur expliquant l'importance de son témoignage, et par eux il ne désespérait pas d'apprendre un jour ou l'autre ce qu'il était devenu.

En attendant, ce gouvernement de Décembre, dont tant de prophètes annonçaient toujours la débâcle pour la fin du mois, semblait s'affermir de plus en plus.

Les journaux se taisant sous peine de mort, les députés étant condamnés au silence, nulle voix discordante n'avait troublé le concert de bénédictions payées comptant et de flatteries intéressées qui montait jusqu'au prince-président.

Son voyage dans les départements, réglé par un habile metteur en scène, avait été une longue ovation.

Et en revenant à Paris, il avait, tout le long des boulevards, marché sous une voûte d'arcs de triomphe et, au-dessus de la boutique d'un perruquier, il avait pu lire en grosses lettres sur un transparent: Ave, Cæsar.

Bientôt, c'était le Sénat qui était allé le saluer empereur, et un plébiscite avait consacré l'empire.

Le règne de Napoléon III venait de commencer. Il se formait une cour sur le modèle de la cour de son oncle. Les courtisans se ruaient à la curée d'une formidable liste-civile. On s'arrachait la clé de chambellan, la cravache d'écuyer, l'épieu de grand veneur...

M. de Combelaine avait une grande charge, les traitements réunis de M. de Maumussy dépassaient cent cinquante mille francs, Mme d'Eljonsen avait loué un palais en attendant celui qu'elle se faisait bâtir, M. Verdale était un des architectes officiels, le docteur Buiron était un des médecins de la cour...

—Jusqu'où monteront-ils, mon Dieu! disait M. Ducoudray un peu effrayé.

Mais Mme Delorge restait calme et confiante.

—Plus haut ils monteront, disait-elle, plus la dégringolade sera terrible... Dieu est juste... Patience!

Reconnu par toutes les puissances de l'Europe, appelé «cousin et frère» par le roi de Prusse, et «bon ami» par l'empereur de Russie, Louis-Napoléon devait croire inébranlable le trône de Décembre et songer à fonder une dynastie.

Un matin du mois de janvier 1853, M. Ducoudray arriva de meilleure heure que de coutume chez Mme Delorge, son journal déplié à la main.

—Eh bien! c'est décidé, lui dit-il, nous allons avoir des noces superbes, l'empereur se marie.

C'était vrai.

A cette heure-là même, tout Paris commentait le manifeste que Louis-Napoléon venait de faire afficher, et qui commençait ainsi:

«Je me rends au vœu si souvent manifesté par le pays en venant vous annoncer mon mariage...»

—Et qui épouse-t-il? demanda Mme Delorge.

—Une jeune Espagnole, répondit le bonhomme. Mlle Eugénie de Montijo, comtesse de Téba.

Mlle de Montijo n'était pas une inconnue pour les Parisiens.

Déjà, au temps de la présidence, l'attention des habitués de l'Opéra s'était souvent concentrée sur une loge d'avant-scène où entraient, presque toujours après le lever du rideau, une femme d'un certain âge et d'une physionomie peu sympathique et une jeune fille d'une rare beauté malgré la petitesse de ses yeux.

Ces deux dames étaient Mme la comtesse de Montijo et sa fille.

Bientôt, on avait remarqué que leur nom se trouvait toujours des premiers sur la liste des invités des fêtes présidentielles, puis des fêtes impériales, soit à Compiègne, soit à Fontainebleau.

Les chroniqueurs de la cour ne cessaient de chanter les mérites et les grâces de la jeune Espagnole, célébrant l'admirable abondance de ses cheveux blonds et la blancheur dorée de son teint.

L'opinion n'avait pas tardé à s'inquiéter de cette reine des fêtes impériales, et telle était la curiosité qu'elle excitait, que des groupes considérables se formaient en un moment devant les magasins où sa présence était signalée, et qu'elle avait été obligée de renoncer aux représentations de l'Opéra.

Et cependant sa situation à la cour était si peu fixée que beaucoup de courtisans, bien intéressés pourtant à pénétrer les secrets du maître, croyaient à la probabilité d'une union morganatique entre elle et l'empereur.

L'annonce officielle du mariage étonna donc, et, malgré toutes les raisons excellentes alléguées dans le manifeste, jeta un froid.

Bien des gens le jugeaient si extraordinaire, qu'on ne pouvait l'expliquer, disaient-ils, que par un mouvement de dépit de l'empereur.

Ils racontaient, ceux-là, que Louis-Napoléon, en quête d'une épouse, avait expédié des ambassadeurs en Allemagne, l'inépuisable pépinière des princesses nubiles, qu'il avait fait pressentir différentes puissances, mais que nulle part on n'avait paru comprendre ses ouvertures.

Ils assuraient qu'il avait en vain sollicité la main de la fille du prince Wasa, fils de Charles XIII, de Suède, et qu'on lui avait refusé une princesse de Hohenzollern.

—Tout cela peut être vrai, disait M. Ducoudray, mais moi je ne vois pas pourquoi un empereur n'aurait pas, tout comme un simple citoyen, le droit d'épouser la femme qui lui plaît.

Cet avis, très raisonnable, n'était pas, à en croire les cancans, celui des parents de l'empereur.

On affirmait qu'ils s'étaient opposés de tout leur pouvoir à son mariage avec Mlle de Montijo.

On parlait de scènes violentes, à la suite desquelles la princesse Mathilde se serait jetée aux pieds de son cousin, pour le supplier, au nom des intérêts les plus sacrés de la famille, de ne pas contracter une telle alliance.

Les répugnances, si elles existèrent jamais, surent en tout cas se faire violence, car on ne tarda pas à annoncer que ce serait la princesse Mathilde qui, pendant les fêtes nuptiales, soutiendrait le manteau de la nouvelle impératrice.

Mais, bien plus que de ces détails, Paris s'inquiétait du trousseau de la mariée.

Une certaine robe de dentelle était surtout l'objet des admirations ébahies des chroniqueurs de la cour, et les Dangeau du nouveau régime gémissaient de ce qu'on n'eût pas eu le temps de modifier la forme un peu surannée des diamants de la Couronne...

La ville de Paris avait bien voté une somme de six cent mille francs pour offrir un collier à l'impératrice, mais Mlle de Montijo avait écrit au préfet pour le prier de consacrer cette somme à de bonnes œuvres. Enfin, le 29 janvier 1853, le mariage civil de l'empereur eut lieu aux Tuileries.

Le grand-maître des cérémonies était allé, avec deux voitures de la cour, chercher la fiancée impériale.

Le grand chambellan, le grand écuyer, le premier écuyer, deux chambellans de service et les officiers d'ordonnance de service, l'attendaient au bas de l'escalier du pavillon de Flore, pour la conduire au salon de famille où se trouvait l'empereur, entouré du prince Jérôme, des princes de sa famille désignés pour assister à la cérémonie, des cardinaux, des grands officiers de la maison civile et militaire, et enfin de tous les ambassadeurs et ministres plénipotentiaires présents à Paris.

Napoléon III, en uniforme de général, portait la Toison d'or.

La future impératrice portait, sur une jupe et un corsage de satin blanc, la fameuse robe de point d'alençon, et avait autour du cou le collier commandé par la ville de Paris, que l'empereur avait acheté et lui avait offert.

A neuf heures, le grand maître des cérémonies ayant pris les ordres de l'empereur, le cortège se dirigea vers la salle des Maréchaux, où devaient s'accomplir les formalités du mariage civil.

Elles furent longues... Tant de gens devaient signer au contrat!...

Mais, enfin, il n'y eut plus personne à qui passer la plume, et le cortège, reprenant sa marche, put gagner la salle de spectacle, où les artistes de l'Opéra attendaient, pour exécuter une cantate dont Méry avait écrit les paroles et Auber composé la musique:

A notre impératrice aux doux climats choisie,
Chantez avec des voix qui sachent nous ravir,
Les airs que redira l'écho d'Andalousie
Aux collines du Tage et du Guadalquivir.
 
Espagne bien-aimée,
Où le ciel est vermeil,
C'est toi qui l'a formée
D'un rayon de soleil...

Le lendemain, 30 janvier, des milliers de curieux se pressaient le long des quais et s'étouffaient aux alentours du parvis Notre-Dame.

Le mariage religieux de l'empereur allait avoir lieu.

Un peu avant midi, les grilles des Tuileries tournèrent sur leurs gonds, et des carrosses dorés sortirent, que les vieux Parisiens reconnurent pour les avoir vus lors du sacre de Napoléon Ier et lors du baptême du roi de Rome...

L'empereur et l'impératrice occupaient le premier. Dans le second étaient le prince Jérôme et le prince Napoléon.

Quelques vivats se firent entendre, lorsque les deux époux, au retour de la cérémonie, se montrèrent au grand balcon des Tuileries.

Le soir, le repas de famille terminé, une cantate de Mme Mélanie Waldor fut chantée par des artistes en costume espagnol:

Célestes concerts,
Douce harmonie,
Glissez dans les airs.
Chantez la grâce unie
Au génie.
Chantez Eugénie
Et les amours
Durant toujours.

C'est par M. Ducoudray que Mme Delorge, au fond de sa retraite, était informée de tous ces détails.

Parisien jusqu'aux moelles, le digne bourgeois mettait son amour-propre à ne rien ignorer de ce qui se passait dans la ville.

Partout où cinq cents badauds s'assemblaient pour un spectacle quelconque, on était sûr de le voir au premier rang.

C'est ainsi que, depuis tantôt cinquante ans, il avait fait la haie sur le passage de tous les pouvoirs qui se sont succédé en France.

Il avait vu l'entrée des alliés et le retour de l'île d'Elbe. Il avait vu passer successivement Louis XVIII et Charles X, Louis-Philippe et la République de 1848.

Et pour cela, précisément, il se disait, en regardant défiler le cortège de Napoléon III et de la nouvelle impératrice:

—Baste! ceux-là passeront comme les autres...

Ce qui l'avait frappé, à cette solennité, ce n'était pas la vue de M. de Combelaine et du vicomte de Maumussy, graves et solennels dans leur carrosse, c'était l'attitude singulièrement réservée de la population.

Pour cette fois, les metteurs en scène des ovations départementales et des enthousiasmes officiels étaient restés au-dessous de leur tâche ou avaient été mal servis par leurs comparses.

La foule était immense; les chemins de fer, depuis la veille, avaient amené deux cent mille curieux; Paris et sa banlieue s'étouffaient dans les rues, sur les boulevards et sur les quais. Mais cette foule restait de glace, étonnée en quelque sorte et défiante.

De ci et de là, des groupes habilement disséminés sur le passage du cortège, des acclamations s'élevaient bien... Elles ne trouvaient pas d'écho. La claque officielle ne réchauffait pas la multitude.

C'est que, en dehors des poésies de commande, il en avait circulé d'autres, d'une saveur terriblement relevée.

C'est à l'heure où la presse est bâillonnée que les récits anonymes, que les pamphlets honteux et les calomnies indignes ont beau jeu. Ce qui eût fait le sujet d'un article dont l'auteur eût gardé nécessairement une certaine mesure devient le thème d'une chanson qui ne respecte rien. L'article eût été oublié le lendemain de son apparition, la chanson reste dans la mémoire, et sur l'aîle d'un air populaire vole jusqu'aux extrémités de la France et pénètre dans les moindres villages.

C'est qu'aussi le passé de Mlle de Montijo, par ses côtés romanesques et un peu aventureux, offrait beaucoup de prise à la calomnie et à la médisance.

Sa mère, aimant le mouvement, le changement, le voyage, la vie des eaux et des bains de mer, les fêtes, les spectacles, l'avait, pendant des années, traînée à sa suite, à Londres, à Paris, à Pau, en Allemagne...

Or on est bourgeois en diable, en France, et infecté de préjugés; on n'y admet que très difficilement les libres allures des jeunes filles étrangères.

Il n'y avait guère que sa beauté qu'on ne contestât pas à la femme de l'empereur, et encore y trouvait-on des taches.

Ceux qui se proclamaient ses tenants la disaient d'une inépuisable bonté, mais peu intelligente; ferme, mais entêtée; très simple, mais non moins coquette enfin, dévote bien plus que religieuse, dévote à la façon des femmes du peuple espagnoles, sans discernement.

—Elle rappellera Marie-Antoinette, pour qui elle professe un véritable culte, disaient d'elle quelques-uns de ces amis dangereux dont tous les éloges cachent une perfidie, voulue ou non.

Les gens sensés attendaient avant de formuler un jugement de l'avoir vue à l'œuvre, et ils n'attendaient pas sans inquiétudes, sachant quelle influence doit fatalement exercer sur les mœurs l'exemple d'une souveraine jeune et belle.

Assurément le rôle de la nouvelle impératrice était bien difficile au milieu d'une cour datant d'hier, peuplée d'ennemis, semée d'embûches, et composée en tout cas de gens bien étonnés de s'y voir, et qui devaient avoir de la peine à se regarder sans rire.

Passer de la liberté de la vie de voyage aux inexorables obligations d'un trône, et cela du jour au lendemain, quelle épreuve pour une jeune femme!

Se trouver tout à coup le point de mire de tous les regards, être toujours en scène, parler à tous et de tout, s'occuper de modes et de politique, se montrer sérieuse ou frivole, être femme du monde et femme d'intérieur, garder le secret de ses impressions, dissimuler ses sympathies, surmonter ses aversions, quelle tâche!...

L'impératrice Eugénie n'y réussit pas.

Si ses courtisans lui racontaient qu'elle était populaire, ils la trompaient. Elle ne le fut jamais.

En vain elle multiplia les œuvres de bienfaisance, les institutions charitables, les fondations pieuses. Elle n'alla jamais au cœur de la foule.

Sceptique et moqueuse, la France ne respecte que ce qui est solennel.

On n'y comprend une reine qu'en robe de brocard à traîne, marchant d'un pas majestueux, la couronne au front.

On s'étonnait de rencontrer l'impératrice en robe à volants écourtés, chaussée de bottines à hauts talons, et coiffée d'un élégant et frais chapeau tel qu'on en voyait sur la tête de toutes les autres femmes.

—C'est d'une admirable simplicité! s'écriaient ses partisans.

—Hum! grommelaient les autres.

Il est vrai de dire que les maris dont les femmes adoptaient cette simplicité admirable la trouvaient coûteuse.

Ils voyaient bien que toutes ces jolies petites robes de quatre sous tailladées, découpées, échancrées, écourtées, véritables déjeuners de soleil, finissaient par revenir, vu leur nombre, dix fois plus cher que les robes de prix d'autrefois.

On objectait à ces maris que c'était la mode. Que répondre à cela?

Ils grognèrent dans les commencements, puis ils s'habituèrent. Il faut bien faire comme les autres...

Le temps devint bon pour les modistes et les couturières. On put voir un tailleur pour dames se donner les mêmes airs d'importance que jadis la couturière de Marie-Antoinette, qui disait si fièrement: «J'ai travaillé ce matin avec Sa Majesté...»

Jamais pareille émulation de dépense ne se vit, ruinant les familles d'abord, les corrompant ensuite. Personne ne voulait rester en arrière. Toutes les grenouilles se mirent à s'enfler pour égaler le bœuf... Beaucoup en crevaient.

Ce qui n'empêchait pas de se ruer à la conquête du million. Des fortunes énormes surgirent tout à coup. D'où? On ne savait. Ce luxe subit donnait d'étranges soupçons.

A voir passer dans son coupé, attelé de deux magnifiques chevaux, Combelaine, qu'on avait connu sans souliers aux pieds; à voir faire courir Maumussy, que ses créanciers avaient chassé du boulevard; à voir Mme d'Eljonsen, devenue la princesse d'Eljonsen, donner des fêtes où se précipitait tout le Paris officiel, involontairement on portait les mains à ses poches et, inquiet, on se disait:

—Où diable ces gens-là prennent-ils tout cet argent!...

Si bien que le Moniteur officiel en arrivait à être forcé de démentir, comme «autant d'infâmes calomnies, les bruits répandus à la Bourse sur les opérations financières qu'on accusait d'avoir faites des fonctionnaires d'un ordre élevé».

Si bien que le prix de tout croissait avec les goûts et les habitudes de dépense, et que l'argent semblait diminuer de valeur.

Et le digne M. Ducoudray, qui jadis s'estimait très riche avec ses douze mille livres de rentes et sa villa de Passy, commençait à trouver qu'il avait été bien imprudent de se retirer avec si peu de chose.

—Si cela dure, disait-il parfois, je finirai par n'avoir plus de quoi manger.

XIX

—Cela ne durera pas, soyez tranquilles! déclaraient toujours d'un ton d'admirable assurance certains prophètes politiques.

Il est vrai qu'il leur eût été difficile, sinon impossible, de dire sur quoi, en ce moment, se basait leur certitude.

Ces premières années de l'empire furent celles où il se débita le plus de choses ridicules, où les contes les plus absurdes et les moins admissibles trouvaient de tous côtés de bénévoles propagateurs.

A chaque moment, vous rencontriez des gens qui, vous tirant à part, vous disaient mystérieusement:

—Eh bien!... vous savez la nouvelle? L'empire n'en a pas pour un mois. L'argent manque... Le prochain coupon de la rente ne sera pas payé.

Mais Mme Delorge n'était pas d'un caractère à s'abandonner à des illusions puériles et, si M. Ducoudray eût réussi à l'entraîner sur cette pente, elle avait pour la retenir Me Sosthènes Roberjot.

Or Me Roberjot était mieux que personne en situation de voir et de juger les événements.

Sa candidature avait réussi; il venait d'être nommé député.

Et, si ardent adversaire qu'il fût de l'empire, ses rancunes n'allaient pas jusqu'à lui mettre sur les yeux de ces lunettes qui empêchent de voir.

Aussi, disait-il en hochant tristement la tête:

[Illustration:—Tout cela est à nous! Victoire! Vive Coutanceau!]

—Nous en avons pour des années, et, s'il survient une guerre heureuse, l'opposition ne sera plus qu'un mot.

Car Me Roberjot, de même que tous les gens de quelque bon sens, comprenait bien que la guerre, essence même de l'empire, lui était nécessaire.

Napoléon III, à Bordeaux, avait dit:

«L'empire, c'est la paix!...»

Mais il était clair que ce n'était là qu'un mot officiel, véritable promesse de boniment qu'on ne risque rien à faire d'abord, et qu'on tient après si on peut.

C'est dans le passé qu'il fallait aller chercher la pensée de l'empereur, dans ses proclamations de Boulogne et de Strasbourg ou encore dans ses réponses devant la Chambre des pairs lors de son procès.

Là, parlant à ses juges, mais s'adressant à la France, il avait dit:

«Je représente devant vous un principe, une cause, une défaite.

«Le principe, c'est la souveraineté du peuple.

«La cause, c'est celle de l'empire.

«La défaite, Waterloo.

«Le principe, vous l'avez admis;—la cause, vous l'avez servie;—la défaite, vous brûlez de la venger...»

—Et Napoléon III la vengera, disaient fièrement ses partisans et, en échange des stériles libertés qu'il prend à la France, il saura lui rendre le prestige de la gloire militaire.

L'opinion était donc préparée à tout, lorsqu'on apprit que la France allait avoir la guerre avec la Russie.

L'Angleterre, cette fois, était notre alliée; ses soldats allaient se battre à côté des nôtres.

S'il y eut quelque émotion à Paris, il n'y eut pas un moment de doute ni d'inquiétude. Nous ne pouvions être que vainqueurs.

Et, en effet, le second empire ne tarda pas à avoir une nouvelle victoire à enregistrer, et gagnée par un des hommes du coup d'État, par le maréchal de Saint-Arnaud.

Celui-là fut heureux. Il mourut peu après, et son linceul fut un drapeau.

Mais c'était peu pour l'impatience française que cette victoire de l'Alma; aussi tout Paris accueillit-il comme certaine, comme incontestable, une dépêche apportée, disait-on, par un Cosaque, et qui annonçait la prise de Sébastopol.

Cette nouvelle, il faut le dire, avait été enregistrée par le Moniteur.

La Bourse monta. Paris, le soir, fut illuminé...

Et, le lendemain, on apprit que le Cosaque n'était qu'un canard financier et que Sébastopol tenait plus que jamais.

Cependant, cette fausse joie, qui eût dû servir à Paris de leçon pour l'avenir, n'eut pas d'inconvénients... L'impatience française n'avait fait que devancer les événements. Après une héroïque résistance, Sébastopol tomba en notre pouvoir...

Et, presque aussitôt que cette glorieuse nouvelle, on apprit que l'empereur de Russie venait de mourir; qu'un congrès allait se réunir à Paris, et que la paix serait sans doute signée contre le gré de l'Angleterre...

Mais pendant que les négociations se poursuivaient, un événement avait lieu d'une bien autre importance pour la famille impériale, et qui devait emplir de confiance et de joie tous les hommes qui devaient à l'empire ou qui attendaient de lui leur fortune et leur situation.

Depuis longtemps la grossesse de l'impératrice avait été annoncée officiellement...

Le 15 mars 1856, le président du Corps législatif apprit à ses collègues que Sa Majesté entrait dans les douleurs de l'enfantement...

L'Assemblée, aussitôt, se déclara en permanence.

Aussi bien, à cette heure-là même, les bruits les plus contradictoires se répandaient-ils dans Paris.

On disait l'impératrice au plus mal, et que l'accoucheur de la reine d'Angleterre, arrivé dans la nuit, désespérait d'elle. D'autres assuraient que l'enfant, qui était une fille, venait de mourir.

La vérité, c'est que l'accouchement fut laborieux. Mais dans la nuit, sur les trois heures, l'impératrice accoucha d'un garçon.

—Voilà la dynastie fondée à perpétuité! s'écrièrent les journaux dévoués.

Tout, en effet, souriait à l'empereur, et l'empire arrivait à l'apogée de sa puissance.

Et, le jour où les plénipotentiaires du congrès vinrent en grand uniforme présenter aux Tuileries le traité signé par eux, Napoléon III parut l'arbitre de l'Europe...

—Que me parlez-vous de Providence et de justice divine! disait ce soir-là M. Ducoudray à Mme Delorge.

Il est certain que, pour ne pas désespérer, il fallait de plus en plus à la veuve du général Delorge cette foi robuste et inaltérable qu'on puise dans la conscience de son bon droit.

Si elle avait jugé ses ennemis hors de sa portée au lendemain du coup d'État, que devait-ce donc être à cette heure que leur fortune, liée à celle de l'empire, semblait inébranlable comme lui!...

Après des années d'investigations incessantes, le sort de Laurent Cornevin demeurait un mystère, à ce point que Me Roberjot lui-même, découragé, disait:

—Nous nous sommes mépris à la portée des paroles de Mme Flora Misri. Le pauvre Laurent a été bel et bien assassiné.

C'était devenu la conviction de sa femme.

Après avoir espéré longtemps, et bien après tous les autres, elle ne doutait plus de son malheur et, en tête de ses factures, elle avait fait imprimer: madame veuve Cornevin.

Car elle avait des factures, à cette heure. Suivre les conseils de Mme Delorge lui avait porté bonheur. Son petit établissement de couture et confection avait réussi de façon à dépasser les prévisions les plus optimistes.

A peine installée chez elle, après quelques mois d'un nouvel apprentissage, elle avait vu ses clientes affluer de telle sorte que, l'aide de ses filles ne lui suffisant plus, elle avait dû s'adjoindre des ouvrières, deux d'abord, puis quatre. Puis il lui avait fallu prendre une première demoiselle pour surveiller le travail, car elle avait assez à faire à recevoir les pratiques, à prendre mesure et à essayer les robes.

Bientôt l'appartement de la rue Pigalle s'était trouvé trop petit, et, après bien des hésitations et sur les instances de M. Ducoudray et de Mme Delorge, elle était allée en louer un, à un second étage de la rue de la Chaussée-d'Antin, dont le prix était de trois mille quatre cents francs.

C'est l'énormité de ce loyer qui avait causé toutes ses perplexités.

A l'exemple des gens qui ont été longtemps malheureux, elle se défiait de la prospérité, prenant pour autant de pièges toutes les faveurs de la fortune.

—Et si j'allais ne pouvoir pas payer! objectait-elle à ses amis. Pourquoi chercher le mieux lorsqu'on a un bien inespéré?...

M. Ducoudray n'entendait pas de cette oreille.

Fût-il jamais parvenu à mettre cent mille écus et même plus de côté, s'il s'était confiné dans l'étroite boutique où, pendant cinquante ans, ses parents avaient végété, joignant à grand'peine les deux bouts?...

—Ainsi, allez de l'avant, disait-il à Mme Cornevin. Que risquez-vous? Je réponds de tout.

Et il l'avait en quelque sorte contrainte d'accepter un prêt de mille écus pour ses premiers frais d'installation.

Car il voulait que tout fût très beau dans le nouvel établissement qu'elle fondait, bien disposé et en harmonie avec le quartier; qu'elle eût un vrai salon, avec un tapis à terre, un lustre au plafond et des glaces tout autour.

Et le public avait fait honneur à la lettre de change que tirait sur sa vanité l'expérience de l'ancien négociant.

Mme Cornevin avait eu beau augmenter le prix de ses façons, ses anciennes clientes la suivirent, beaucoup de nouvelles lui vinrent, et il n'eût tenu qu'à elle de prendre rang parmi les couturières à la mode que les chroniques, moyennant finance, appellent toutes «la bonne faiseuse».

Si bien que, la troisième année de son installation, lorsqu'elle fit son inventaire au 31 décembre, elle constata qu'elle avait gagné dans ses douze mois plus de vingt mille francs et que, tous frais payés, il lui en restait huit mille à placer ou à mettre dans son commerce.

C'est que ses frais avaient bien augmenté.

Non seulement elle n'acceptait plus la rente de douze cents francs que lui avait servie Mme Delorge, mais elle s'arrangeait de façon à ce que Léon, son fils aîné, celui qui était élevé avec Raymond, n'imposât pas une trop lourde charge à sa bienfaitrice.

Quoi que pût dire M. Ducoudray pour s'en défendre, elle supportait de moitié avec lui les frais de l'éducation de son fils Jean.

Enfin, tout en faisant travailler ses filles à l'atelier, elle les envoyait tous les jours chez une institutrice du voisinage, où elles recevaient cette instruction élémentaire qui est indispensable à la femme d'un négociant.

Pour elle-même, la courageuse femme ne dépensait rien.

Elle en était presque à se reprocher les quelques francs qu'elle remettait tous les mois à un vieux professeur qui, chaque soir, après le départ des ouvrières, venait lui donner une leçon.

Car elle avait senti la nécessité de se hausser au niveau de sa nouvelle situation. Elle ne voulait pas que ses enfants, plus tard, fussent exposés à rougir d'elle et à n'oser pas montrer ses lettres.

Et elle était un exemple de ce que peut une intelligence ordinaire, servie par une forte volonté.

Qui l'eût vue, dans son beau salon, recevoir ses nobles et élégantes clientes, n'eût certes pas reconnu la brave et honnête mais un peu grossière ménagère de Montmartre, qu'on voyait deux fois par semaine remonter la rue Marcadet, portant tout mouillé sur son épaule le linge du ménage, qu'elle venait de laver au lavoir et qu'elle faisait sécher à sa fenêtre.

A ses relations constantes avec Mme Delorge, elle avait gagné un ton, des manières, des façons de s'exprimer, dont jamais on ne l'eût soupçonnée capable.

Elle n'était pas déplacée dans le salon de sa protectrice. Tout au plus, par suite du silence qu'elle avait le bon sens de s'imposer lorsqu'il y avait du monde, pouvait-on la prendre pour une femme d'une extrême timidité.

Mais il n'était pas de prospérités capables d'effacer de la mémoire de Mme Cornevin ce qu'elle avait souffert ni la perte immense qu'elle avait faite.

Six ans après la disparition de son mari, elle pâlissait encore et ses grands yeux noirs s'emplissaient de flammes au seul nom du comte de Combelaine.

—Ceux qui prétendent que le temps efface tout, disait-elle, n'ont jamais su ce que c'est qu'aimer ou haïr.

Pour elle, en effet, il semblait que le temps n'existât pas.

Un dimanche,—et c'était en 1837,—qu'elle devait dîner chez Mme Delorge avec M. Ducoudray et les enfants, elle arriva si bouleversée que, dès en entrant, elle se laissa tomber sur un fauteuil.

Elle venait de rencontrer Grollet, cet employé des écuries de l'Élysée, que M. de Maumussy et M. de Combelaine avaient si habilement substitué, lors de l'enquête, à Laurent Cornevin.

—C'est dans le bas de la rue Blanche que je l'ai rencontré, répondit-elle aux questions de ses amis. A vingt pas, je l'ai reconnu, quoique ne l'ayant pas vu depuis ce jour maudit où, méditant déjà son infâme trahison, il voulut absolument m'offrir à déjeuner. Et cependant il a bien changé. Il a l'air d'un gros bourgeois à cette heure, d'un richard. Il porte des chaînes de montre grosses comme le doigt, des bagues, une chemise à jabot avec des boutons en brillants et une canne... Il m'a reconnue, lui aussi, car il est venu droit à moi et, après m'avoir toisée d'un regard impudent:

«—Peste! ma chère, m'a-t-il dit, nous voilà mise comme une duchesse... Nous faisons robe de soie, maintenant!... Je vois avec plaisir que nous avons trouvé des successeurs cossus à ce pauvre Cornevin.» Son accent et son regard étaient si insultants que des larmes de colère m'en vinrent aux yeux. Mais je me contins. Je voulais savoir ce qu'il était devenu, et je l'interrogeai. Le crime lui a porté bonheur. Le prix du sang de Laurent s'est multiplié entre ses mains.

Ayant quitté l'Élysée peu après le coup d'État, il s'est établi loueur de voitures et, comme il est connaisseur, comme il est habile, comme il avait des protecteurs très puissants, son commerce a prospéré, et il est maintenant à la tête d'un des plus importants établissements de Paris. Et ce n'est pas tout, il s'est associé avec un architecte colossalement riche, nommé Verdale, pour acheter des terrains et des maisons sur le parcours des rues qu'on doit percer et, comme cet architecte est très renseigné, ils gagnent, paraît-il, tout ce qu'ils veulent.

Trop prudente pour confier à qui que ce fût le secret qu'elle avait surpris, Mme Delorge était seule à connaître l'origine de cette grande fortune que Grollet attribuait à M. Verdale.

Seule aussi, à admirer cette loi mystérieuse des attractions qui fatalement rapproche et associe les scélérats.

Mais l'architecte jadis incompris était-il vraiment si riche que cela?

Me Roberjot, qu'elle questionna à sa première visite, ne lui laissa aucun doute à cet égard.

—Mon ami Verdale, lui répondit-il, de ce ton de mordante ironie qui devait lui faire tant d'ennemis, mon cher et excellent camarade doit être déjà plusieurs fois millionnaire. Grollet, sans doute, est son prête-nom. Depuis un an, il risque timidement une particule devant son nom. Un de ces matins il s'éveillera baron et décoré. On m'a remis sa carte, dernièrement, et j'y ai lu: A. de Verdale...

La plus vive surprise se peignit sur les traits de Mme Delorge.

—Vous voyez donc encore cet homme? demanda-t-elle.

—C'est-à-dire qu'il vient me voir, répondit l'avocat.

—Quoi!... malgré cette lettre terrible.

—A cause de cette lettre terrible, précisément. Tous les six mois à peu près, il vient me conjurer de la lui vendre, et à chaque visite il m'en offre un prix plus élevé. Nous en sommes restés, la dernière fois, à 500,000 francs.

L'énormité de la somme stupéfia Mme Delorge.

—Cinq cent mille francs! répéta-t-elle comme un écho.

—Mon Dieu, oui! Qu'est-ce que cela pour ce cher ami? Ne spécule-t-il pas à coup sûr? N'a-t-il pas pour le conseiller, pour l'inspirer, Sa Grâce Mme la princesse d'Eljonsen? C'est du reste bien connu. La princesse est fort sujette aux rêves. Dès qu'il lui en est venu un, vite elle mande son architecte ordinaire qui accourt.

«—Verdale, lui dit-elle, j'ai rêvé cette nuit que je voyais une rue nouvelle, allant de tel point à tel autre, et passant par tels et tels endroits...