WeRead Powered by ReaderPub
La dégringolade cover

La dégringolade

Chapter 31: IV
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

III

En se ménageant d'avance, et sans prévenir personne, l'intervention de Mme Delorge, Me Roberjot venait de prouver qu'il connaissait bien le caractère de Raymond.

Seul, il n'en eût rien obtenu. La passion est aveugle et sourde.

Il eût perdu son temps, son éloquence et ses peines à essayer de détourner Raymond d'un dessein longuement médité, qu'il ne jugeait peut-être pas excellent, mais qu'il estimait le seul praticable.

Les prières de Mme Delorge lui arrachèrent le serment d'y renoncer.

—Seulement, vous m'avez rendu un triste service, disait-il quelques jours après à Me Roberjot. Avant d'intervenir, il fallait vous informer de ce qu'est mon existence. Savez-vous que depuis la mort de mon père, jamais un jour ne s'est écoulé sans que ma mère ne m'ait dit en me montrant son épée scellée au-dessus de son portrait: «Souvenez-vous, mon fils, que vous avez votre père à venger!» Savez-vous que maintenant encore, après dix ans passés, le couvert de mon père est toujours mis à notre table de famille, et que jamais une fois je ne me suis assis pour prendre mon repas, sans que l'œil de ma mère ne se soit arrêté sur cette place vide, sans qu'elle m'ait répété de sa voix glacée: «Ce couvert restera mis tant que justice ne nous aura pas été rendue!...» Savez-vous qu'il n'est pas jusqu'à ma sœur, Pauline, jusqu'à notre domestique, le vieux Krauss, qui ne cessent de me dire que c'est à moi de punir l'assassin, et qu'il devrait déjà être puni.

Des larmes de colère brillaient dans les yeux du malheureux jeune homme, et c'est d'une voix étouffée qu'il poursuivait:

—Comment, avec de pareilles excitations, incessantes, obstinées, mon imagination ne s'exalterait-elle pas!... Est-ce vivre que d'être hanté sans relâche par le spectre de mon père assassiné!... J'avais trouvé ce moyen, un duel; vous me l'enlevez, ma mère me l'enlève. Mais alors, au nom du ciel! dites-moi ce qu'il faut que je fasse, car je dois faire quelque chose, je veux me venger, et il faut en finir... Voyons, parlez, donnez-moi un conseil... Ah! je ne le vois que trop, vous allez me dire comme ma mère: «Attendons!» Quoi?... Un miracle? Eh! je n'ai pas la foi, il ne se fait plus de miracles, et nous attendrons tant que M. de Combelaine mourra dans son lit, de sa belle mort...

Ce qui ajoutait encore au désespoir de Raymond, c'était la pensée que M. de Combelaine et ses amis le tenaient peut-être pour un de ces fanfarons terribles en paroles, plus que modérés en actions.

—Comme ces gens-là doivent rire de nous!... disait-il à Léon Cornevin.

M. de Combelaine n'en riait pas tant que cela, ainsi que ne tardèrent pas à le prouver les événements.

En sortant de l'École polytechnique, Raymond Delorge était entré à l'École des ponts et chaussées, et il venait d'être nommé ingénieur.

Quant à Léon, les emplois du gouvernement lui répugnant, il s'était fait attacher à une compagnie de chemins de fer; et, comme son intelligence était supérieure et son savoir très grand, comme il était en outre un travailleur infatigable, on lui avait fait espérer d'abord, puis plus tard formellement promis une situation en rapport avec son mérite et les services qu'il avait déjà rendus à la compagnie.

Cette situation, il se croyait à la veille de l'obtenir, lorsqu'un matin le directeur le fit appeler, et de l'air le plus embarrassé lui annonça que le conseil, malgré son avis et ses observations, avait disposé de cette place en faveur d'un autre candidat.

Le directeur ajoutait qu'il en était d'autant plus désolé que l'élu, un homme peu capable, n'avait pas ses sympathies...

—C'est un malheur, répondit froidement Léon Cornevin, mais croyez bien, monsieur, que je ne vous en veux aucunement...

En réalité, et malgré toute sa philosophie, Léon était atterré.

La décision du conseil était d'autant plus extraordinaire que son heureux concurrent ne sortait pas, comme lui, de l'École polytechnique, et que les compagnies ont un faible bien connu pour les anciens élèves de l'école.

De plus, tous les «chers camarades» formant une sorte de franc-maçonnerie, on avait dû le défendre chaudement.

Il s'étonnait aussi qu'on ne lui eût pas, à tout le moins, prodigué cette eau bénite de cour dont on bassine d'ordinaire les plaies d'amour-propre des gens désappointés...

Son directeur ne lui avait laissé entrevoir aucune compensation dans l'avenir.

—C'est tout à fait incompréhensible, disait-il à sa mère, encore plus affligée que lui de cette cruelle déception.

Il ne tarda pas à avoir le mot de l'énigme.

De telles difficultés lui furent suscitées dans le service dont il était chargé, qu'après avoir essayé d'en douter, il dut, à la fin, reconnaître qu'on brûlait de se débarrasser de lui.

On ne voulait pas, on n'osait peut-être pas le congédier, mais il était clair qu'on espérait, à force de tracasseries, l'exaspérer et l'amener à donner sa démission.

Mais pourquoi? pourquoi?...

—Mon cher Cornevin, lui dit l'ingénieur en chef, qui était comme de raison un «cher camarade», vous avez dans le conseil des ennemis acharnés...

—Moi!... fit Léon abasourdi.

—Positivement. Et sans notre directeur, qui est un brave homme et qui vous soutient envers et contre tous, sans moi, qui vous défends unguibus et rostro, il y a longtemps qu'on vous eût fait une avanie...

Le sens de cette dernière phrase était trop clair pour que Léon Cornevin s'y méprît. Et cependant il voulut avoir l'avis de Me Roberjot.

—Croyez-moi, lui répondit l'avocat, ne luttez pas, vous seriez brisé... Votre ennemi est M. de Maumussy...

—Je le croyais, vous me l'aviez dit, à couteau tiré avec M. de Combelaine...

—Oui, mais la démarche de Raymond les a réunis contre l'ennemi commun... Or, comme votre compagnie sollicite une concession et a besoin de M. de Maumussy, n'hésitez pas, donnez votre démission...

Raymond pleura des larmes de rage, en apprenant cette indignité.

—Ah! que ne m'avez-vous laissé tuer cette bête venimeuse de Combelaine! s'écria-t-il.

Pourtant ce n'était rien encore.

Trois mois ne s'étaient pas encore écoulés depuis la démission de Léon, lorsque Paris fut épouvanté par l'attentat de la rue Le Peletier.

Un Italien, Felice Orsini, suivi de deux complices, était allé se poster devant l'Opéra, et avait essayé de tuer l'empereur en lançant sous sa voiture des bombes explosibles. L'empereur avait été préservé, mais quarante-sept personnes avaient été tuées ou blessées plus ou moins grièvement.

Ce qui paraissait étrange, c'est que la police n'eût pas su prévenir cet attentat du 14 janvier.

Elle était prévenue, cependant.

Avis lui avait été donné de la fabrication à Londres d'un certain nombre de bombes explosibles d'un système nouveau et excessivement meurtrières.

Avis lui avait été donné du départ pour la France d'Orsini et de Pieri.

Et pourtant Orsini, Pieri et leurs complices ne furent aucunement recherchés et séjournèrent à Paris près d'un mois, sans presque prendre la peine de se cacher.

Et pourtant, quelques heures seulement avant l'attentat, un des complices, Pieri, avait été arrêté rue Le Peletier, et trouvé nanti d'une bombe, d'un poignard et d'un revolver.

—A quoi donc pensait la police! se disaient les Parisiens.

Et ils n'avaient pas tort de s'étonner.

Un ancien chef de la sûreté, Canler, ayant publié ses Mémoires, l'année suivante, y accusait très nettement la police d'incapacité, de négligence et peut-être de quelque chose de pis.

C'est donc sans la moindre surprise qu'on apprit que le préfet de police donnait sa démission.

—C'est bien le moins qu'il puisse faire, pensait-on.

Mais on commença à s'inquiéter sérieusement, lorsqu'on vit arriver au ministère de l'intérieur, en remplacement de M. Billault, un militaire dont la réputation de dureté et de brutalité était proverbiale, le général Espinasse, l'homme qui, au 2 Décembre, avait occupé le palais de l'Assemblée nationale.

«Ce ministre de l'intérieur avec un sabre au côté ne me dit rien qui vaille», écrivit un journal qui pour cette simple appréciation fut supprimé net.

[Illustration:—Monsieur le comte attend ces messieurs.]

Et cependant il avait raison, ce journal, car à peu de jours de là était votée la loi de sûreté générale, qui armait le gouvernement de pouvoirs discrétionnaires.

Certaines gens, plus impérialistes que l'empereur, ne se gênaient pas pour afficher leur satisfaction de voir «se resserrer la courroie qui, prétendaient-ils, commençait à se relâcher».

L'un d'eux prononça ce mot cynique:

—Décidément l'attentat d'Orsini a du bon, il va nous permettre de nous débarrasser des gens gênants.

On s'en débarrassait, en effet.

Sur le premier moment, la police, qui avait une revanche à prendre de son ineptie, s'était mise à arrêter à tort et à travers, sans discernement ni mesure, une foule de pauvres diables qui n'en pouvaient mais.

On supposa que son zèle allait se refroidir, lorsqu'il fut clairement établi que l'attentat d'Orsini ne se rattachait à aucune conspiration, qu'il était une œuvre individuelle préparée hors de France et exécutée exclusivement par des étrangers.

Mais on se trompait.

Loin de diminuer, après le procès et l'exécution d'Orsini, le nombre des arrestations augmenta, non plus à Paris seulement, mais par toute la France.

On y mit plus de méthode, on tria plus habilement, et voilà tout.

Et de nouveau, comme aux beaux jours de 1852, des vaisseaux firent voile vers Cayenne et vers Lambessa, dont l'entrepont était encombré de suspects.

De même que tout le monde, Raymond Delorge et Léon Cornevin étaient sous l'impression pénible de tant de violences inutiles, quand un matin, comme ils venaient de se lever, ils virent arriver chez eux le valet de chambre de Me Roberjot.

Il apportait un billet très pressé de son maître, et n'ayant pu trouver de voiture, il avait couru, disait-il, tout le long du chemin.

Me Roberjot écrivait à Léon:

«Envoyez votre frère Jean faire un tour en Belgique ou en Angleterre. Qu'il parte aujourd'hui plutôt que demain, ce matin plutôt que ce soir.»

—Jean serait-il donc menacé?... s'écria Raymond effrayé. Il m'a cependant juré qu'il ne s'occupe plus de politique.

Mais Léon hocha la tête.

—Mon frère, dit-il, par suite de sa condamnation à un mois de prison pour société secrète, se trouve sous le coup de la loi de sûreté générale, et de plus...

Il s'arrêta.

Il avait pour Raymond une trop sincère affection pour oser lui dire:—Et de plus M. de Combelaine doit avoir songé à ce moyen de se débarrasser de l'un de nous...»

—Hâtons-nous de prévenir ce pauvre Jean, reprit Raymond. Partons...

Depuis trois ans environ, Jean Cornevin ne demeurait plus avec sa mère rue de la Chaussée-d'Antin.

Peintre, travaillant beaucoup, chargé déjà de travaux importants, il lui avait fallu un atelier, et M. Ducoudray lui en avait déniché un, au boulevard Clichy, dans une maison neuve.

La concierge de cette maison, qui était en même temps la femme de ménage de Jean, était debout sur sa porte quand arrivèrent, hâtant le pas, Léon et Raymond.

Dès qu'elle les aperçut:

—Ah! messieurs, s'écria-t-elle, messieurs, quelle affaire!...

Un même pressentiment serra le cœur des deux jeunes gens. Arriveraient-ils donc trop tard, hélas!

—Ce pauvre M. Jean vient d'être arrêté, poursuivit la portière, en s'essuyant les yeux du coin de son tablier. On vient de l'emmener dans un fiacre...

Raymond était devenu plus blanc que sa chemise et, se sentant chanceler sous ce coup, il s'appuyait au mur.

Plus fort, Léon se raidit contre sa douleur, écartant les appréhensions sinistres dont son esprit était assailli.

—Comment cela s'est-il passé? demanda-t-il.

Mais déjà plusieurs boutiquiers du voisinage, qui avaient été témoins de l'arrestation, s'avançaient, la mine curieuse, prêtant l'oreille.

—Entrons dans ma loge, dit la portière, ici on nous entendrait.

Et les jeunes gens l'ayant suivie:

—Voilà donc la chose, commença-t-elle. Ce matin, dès qu'il a fait jour, cinq individus se sont présentés, demandant M. Jean Cornevin, artiste peintre. Justement j'allais lui monter son café au lait. Cependant, ces particuliers avaient une si drôle de mine que, foi d'honnête femme, j'allais leur répondre que M. Jean Cornevin était à la campagne, quand l'un d'eux, ouvrant son paletot, me montra son écharpe en me disant:—Vous voyez, je suis commissaire de police, ainsi, pas de farces. A quel étage demeure M. Cornevin?

«Ah! messieurs, tout mon sang ne fit qu'un tour, et de saisissement je faillis renverser mon café au lait.—Il demeure au cinquième, la porte à droite, répondis-je.—Bon!... fit le commissaire. Et le voilà dans l'escalier avec ses hommes.

«Mais il ne m'avait pas défendu de le suivre.

«Vite, je mets la tasse et la cafetière sur un plateau, et dare dare je grimpe après lui, pour voir...

«Ah! si j'avais pu prévenir M. Jean!... Il ne se doutait de rien. Il était déjà dans son atelier, en train de peindre, le dos tourné à la porte, qu'il avait laissée ouverte à cause du poêle qui fume quand on l'allume. Et il était tellement à la besogne, qu'en entendant marcher dans l'atelier, sans se retourner, il dit:—Qui va là?...

«—Au nom de la loi, je vous arrête! répondit le commissaire.

«Messieurs je n'ai jamais vu un étonnement comme celui de ce pauvre M. Jean.

«—Vous m'arrêtez, moi, fit-il, et pourquoi? Le commissaire haussa les épaules:—On vous le dira, répondit-il. Habillez-vous et suivez-nous...

«Vous devez savoir, messieurs, que M. Jean a la tête près du bonnet. En s'entendant parler si brutalement, il devint plus rouge que braise, et je crus qu'il allait jeter sa palette à la tête du commissaire... Mais il réfléchit heureusement, et c'est le plus tranquillement du monde qu'il se mit à s'habiller pendant que le commissaire et ses hommes furetaient dans tous les coins et fouillaient tous les tiroirs... Il disait seulement en riant:—Si vous trouvez quelque chose, vous me le ferez voir, n'est-ce pas?...

«Étant prêt, il demanda la permission d'écrire à sa mère, mais on lui dit que cela ne se pouvait pas... et on l'emmena.

«Devant la porte était une voiture. On l'y fit monter, deux agents montèrent après lui, et le commissaire ayant crié:—En route! le cocher fouetta ses chevaux.

Aux derniers mots de la digne portière, les deux jeunes gens respirèrent plus librement.

Ils se rappelaient que Jean Cornevin, lors de sa première arrestation avait été surtout compromis par les papiers et les dessins découverts chez lui.

Cette fois, du moins, on n'avait rien trouvé.

—L'important, à cette heure, reprit Léon, serait de savoir où mon pauvre frère a été conduit...

La concierge s'était remise à pleurer.

—Hélas! mes bons messieurs, répondit-elle, c'est ce que je ne puis vous apprendre... Et cependant, Dieu sait que j'étais tout oreilles. Mais le cocher devait avoir reçu ses ordres d'avance, car le commissaire ne lui a rien crié que ce que je vous ai rapporté:—En route!...

—Et à vous, ma bonne dame, il n'a rien dit, ce commissaire?

—Rien.

—Il ne vous a fait aucune recommandation?...

—Aucune... C'est-à-dire, excusez: avant de se retirer, il m'a remis la clef de M. Jean, en me disant de la faire parvenir à ses parents, et en ajoutant qu'il me rendait responsable de tout ce qui se trouve dans l'appartement...

Léon frissonna.

Cette précaution du commissaire de police n'annonçait-elle pas une détermination arrêtée et la conviction que Jean ne rentrerait pas chez lui de si tôt!...

—Oh! Jean! murmurait Raymond, en proie à une de ces rages froides qui poussent un homme de cœur aux plus fatales extrémités, cher et malheureux ami!...

Mais Léon, lui, gardait tout son sang-froid.

—Donnez-moi donc cette clef, dit-il à la concierge, nous allons monter jusque chez mon frère...

A la seule vue de cet humble logis d'artiste, un observateur devait reconnaître la parfaite exactitude du récit de la portière.

Que Jean travaillât, quand la police avait fait irruption chez lui, c'est ce dont on ne pouvait douter: les dernières touches n'étaient pas sèches encore du tableau qu'il avait en train, et qui représentait une Halte de bohémiens dans les ruines du cirque de Fréjus.

Sa stupeur avait été grande, car son tabouret était renversé, et on voyait épars à terre ses pinceaux, sa palette faite du matin et quantité de tubes de couleur.

Même, les agents insoucieux du logis où ils pénétraient avaient écrasé sous leurs lourdes bottes plusieurs de ces tubes...

A la façon dont les vêtements de travail du pauvre artiste étaient jetés çà et là, on devinait son empressement à se vêtir.

Enfin, tout portait l'empreinte de la main brutale de la police, en quête de pièces de conviction et de papiers compromettants.

—Nous n'avons pas une minute à perdre, déclara Léon; si nous ne parvenons pas à savoir aujourd'hui même ce qu'on a fait de mon frère, nous ne pourrons plus rien pour lui.

C'est rue Blanche, chez Mme Delorge, qu'ils se rendirent tout d'abord.

Et en apprenant ce nouveau malheur:

—Ne vous y trompez pas, s'écria la noble femme, je reconnais l'œuvre de M. de Combelaine. Et, moins généreuse que ne l'avait été Léon:

—Voilà, dit-elle à son fils, voilà le résultat de votre provocation insensée!...

Plus exaspéré que tous, l'excellent M. Ducoudray donnait presque raison à Raymond.

—Car enfin, disait-il, je ne vois pas pourquoi M. de Combelaine ne nous ferait pas tous arrêter et déporter!...

Cependant, avant de discuter les démarches à tenter, il fut convenu que, jusqu'à nouvel ordre, on laisserait ignorer à Mme Cornevin l'arrestation de son fils.

Si on parvenait à obtenir la mise en liberté de Jean, ce serait une immense douleur et de nouvelles inquiétudes qu'on aurait épargnées à la pauvre femme.

Dans le cas contraire, il serait toujours temps de la préparer à cette cruelle épreuve. Précaution inutile, hélas!

Le mari de la concierge de Jean, étant accouru prévenir Léon et ne l'ayant pas rencontré, avait demandé à parler à sa mère, et lui avait tout dit.

Et Mme Delorge et M. Ducoudray, Léon et Raymond en étaient encore à délibérer sur ce qu'ils avaient à faire, lorsque Mme Cornevin entra brusquement, plus pâle qu'une morte, les yeux brillants de l'éclat du délire.

Quoi que lui eût dit le portier, elle doutait, elle s'obstinait à douter encore.

—Est-ce vrai?... demanda-t-elle, dès le seuil. Et personne ne lui répondant:

—Ainsi, c'est bien la vérité! prononça-t-elle, les misérables ne se lassent pas... Après mon mari, mon fils... Et moi, en venant ici, j'ai failli être écrasée par une voiture où j'ai reconnus, souriants et heureux, M. de Combelaine et Flora Misri... O Dieu puissant! comment ne douterait-on pas de ta justice!...

Et, écrasée de douleur, elle s'affaissa sur un fauteuil en éclatant en sanglots...

Pourtant Jean Cornevin n'était pas abandonné.

Tandis que ses amis s'épuisaient à chercher un moyen d'arriver jusqu'à lui, le valet de chambre de Me Roberjot se présenta avec une nouvelle lettre de son maître.

«En même temps qu'à vous, ce matin, écrivait-il à Léon, j'envoyais un mot à ce pauvre Jean... Hélas! j'ai été prévenu trop tard. Lorsque mon commissionnaire s'est présenté chez lui, il venait d'être arrêté. Faites tout au monde pour savoir où on l'a conduit; de mon côté, je me mets en campagne...»

Mais c'est en vain que, durant quatre jours, les amis du pauvre Jean le demandèrent à toutes les geôles de Paris.

Les seules nouvelles qu'ils en obtinrent furent données à Léon par un chef de bureau de la préfecture de police, plus froid qu'une corde à puits, et plus discret qu'une porte de prison.

—Monsieur, lui répondit-il, votre frère est en bonne santé, voilà tout ce que je puis vous dire aujourd'hui... Repassez dans une quinzaine...

—C'est ce qu'on me répondait quand j'allais m'informer de mon mari, gémissait Mme Cornevin. Je ne reverrai plus mon fils.

Son désespoir l'abusait.

Un matin, le cinquième depuis l'enlèvement de Jean, un de ses camarades d'atelier apporta une lettre qu'il venait de recevoir, et que Jean lui adressait, à lui, dans la crainte que le nom de Cornevin ne fût signalé au cabinet noir...

Jean écrivait à sa mère:

«Je ne cesse de demander la permission de t'écrire, on ne se lasse pas de me la refuser. Un forçat avec qui je viens de causer me jure qu'il me fera jeter une lettre à la poste si je lui donne dix francs; je lui en donnerais mille, si j'étais sûr que ce mot vous parvînt.

«Je suis à Marseille depuis hier, et jamais je ne me suis si bien porté. Ayant flairé, quand on est venu me prendre, le voyage d'agrément qu'on me réserve, je me suis muni de linge, d'effets et d'argent—car, vois mon bonheur, j'avais de l'argent chez moi ce jour-là.

«Tout me porte à croire que, ce soir ou demain, je serai embarqué pour la Guyane. O mère adorée, si je n'étais sûr que tu pleures en ce moment, je me sentirais tout heureux du beau voyage que je vais faire. Songe donc aux magnifiques sujets d'études que je vais trouver... Je te reviendrai ayant du talent... Ne pleure pas, mère chérie. Léon t'embrassera pour deux pendant mon absence... Moi, je vous embrasse de toute mon âme...»

Cette lettre attendrie, où éclatait en dépit de tout l'insouciance railleuse de Jean, calma pour un moment la douleur de Mme Cornevin, mais ne dissipa point ses mortelles angoisses.

Elle se représentait son fils bien-aimé, confondu parmi les plus vils criminels sur le préau d'une prison, et réduit pour lui faire parvenir quelques lignes à payer l'assistance et l'astuce d'un forçat.

Elle se le représentait traîné de nuit au port, entre une double haie de soldats, et embarqué furtivement.

Elle le suivait, par la pensée, tout le long de cette douloureuse et interminable traversée où l'avaient précédé, à cinquante ans de distance, Barbé-Marbois, le général Ramel et Pichegru.

—Je ne reverrai plus mon fils! répétait-elle.

Cependant, au reçu de la lettre de Jean, Raymond et Léon étaient partis pour Marseille, espérant parvenir jusqu'au malheureux et lui serrer la main, espérant à tout le moins le voir, en être vus, et lui prouver par leur présence qu'il n'était pas oublié...

Ils arrivèrent trop tard.

Le vaisseau où avait été embarqué Jean était parti depuis deux heures...

Cela leur fut dit par une pauvre jeune femme qu'ils rencontrèrent sur la jetée.

Elle tenait un enfant entre ses bras et, appuyée contre le parapet, elle regardait obstinément l'horizon.

Loin, bien loin, un léger nuage flottait dans l'azur du ciel. Elle le montra aux deux jeunes gens, et d'une voix expirante:

—C'est de la fumée, leur dit-elle, de la fumée du navire...

Hélas! il emportait son mari, le père de son enfant.

Par cette pauvre femme, Raymond et Léon surent que ce vaisseau n'emportait pas de forçats et qu'il était commandé par un homme de cœur incapable d'aggraver le sort déjà si triste des transportés politiques.

—Mais moi, gémissait l'infortunée, que vais-je devenir? que va devenir mon enfant?...

Combien de plaintes pareilles montaient alors vers le Dieu de justice, de tous les points de la France!

On l'ignorait. Personne n'osait élever la voix. Les journaux, dont l'existence était fort compromise, se taisaient.

Ce qu'on savait, par exemple, c'est que le général Espinasse, le nouveau ministre de la guerre, n'y allait pas de main morte, et que ses préfets procédaient militairement...

Et cependant, l'empire, si fort en apparence, si bien armé contre ses ennemis, ne se sentait ni plus tranquille, ni plus assuré du lendemain.

Il se voyait, en quelque sorte, acculé à la nécessité de faire quelque chose pour sortir la France de ce calme mystérieux, pour secouer ce silence effrayant à force d'être profond.

Ce quelque chose, ce ne pouvait être que la guerre.

Un instant, le gouvernement impérial hésita entre deux terrains qui lui paraissaient également favorables: l'Italie et la Pologne.

Ce fut l'Italie, servie par le génie de Cavour, qui l'emporta.

Et le 3 mai 1859, l'empereur annonça à la France qu'il tirait l'épée pour l'indépendance du peuple italien, et qu'il ne la remettrait au fourreau qu'après avoir fait l'Italie libre jusqu'à l'Adriatique.

On s'attendait, depuis le 1er janvier, à une guerre avec l'Autriche, et cependant l'émotion fut grande.

Émotion joyeuse, toutefois, car cette guerre si impolitique provoquait dans toutes les classes le plus vif enthousiasme.

On applaudissait les régiments qui, tambours battants et enseignes déployées, traversaient Paris.

Et quand, le 10 du mois de mai, l'empereur sortit des Tuileries pour se rendre à la gare de Lyon, il fut accueilli par des acclamations telles que jamais il ne devait plus en entendre.

Ce jour fut le jour de popularité de son règne...

—Vois plutôt, disait Raymond Delorge à Léon Cornevin, vois...

Mais ce n'était pas de ce coup que l'Italie devait être libre jusqu'à l'Adriatique.

Après la victoire de Magenta un moment indécise, qui valut au général Mac-Mahon le bâton de maréchal et le titre de duc, et où le général Espinasse fut tué:

Après la glorieuse et sanglante victoire de Solferino:

Voici que tout à coup on apprit que l'empereur des Français et l'empereur d'Autriche, Napoléon III et François-Joseph, avaient eu une entrevue à Villafranca et s'y étaient mis d'accord et que la paix allait être signée.

Les promesses de la proclamation impériale étaient-elles donc remplies? Non. Alors pourquoi cette paix qui irritait les Italiens? Pourquoi s'arrêter en si beau chemin?

Les uns disaient que l'empereur avait eu peur de la révolution, dont il voyait se ranimer toutes les espérances.

Les autres, qu'il avait cédé aux représentations de toutes les puissances de l'Europe, pour ne pas allumer une guerre générale.

Quoi qu'il en soit, la déception fut cruelle, et grande l'irritation.

Le retour ne ressemblait guère au départ.

—A quoi nous a servi cette guerre? se demandait-on.

Aussi est-ce avec une certaine aigreur qu'on commençait à discuter cette campagne si heureuse au début et si brusquement interrompue.

Si courte qu'elle eût été, elle avait fait ressortir tous les côtés faibles de notre organisation militaire.

La concentration des troupes ne s'était pas faite, il s'en faut, avec la rapidité qu'on s'était promise.

Nombre de services avaient été reconnus notoirement insuffisants. Il était arrivé souvent que nos soldats avaient manqué de vivres. Ils avaient une ou deux fois manqué de munitions.

On avait vu aussi que l'accord n'était pas précisément parfait entre les chefs de l'armée, et que le patriotisme n'éteignait pas dans leur cœur le souci des rivalités d'ambition.

La paix était à peine signée qu'une polémique s'engageait entre le maréchal Niel et le maréchal Canrobert, si acerbe et si violente que, sans l'intervention personnelle de l'empereur, elle se fût certainement terminée sur le terrain...

Décidément, au lieu des immenses avantages qu'il s'en était promis, le gouvernement impérial ne retirait que déboires de cette guerre d'Italie.

[Illustration: Il s'était dressé frémissant de colère.]

Il avait conquis le droit, c'est vrai, d'ajouter à la liste héroïque des victoires françaises deux noms glorieux, Solferino et Magenta.

Mais il venait de se faire un implacable ennemi de ce peuple qu'il était allé secourir, dont il avait exalté outre mesure, puis tout à coup trompé les espérances.

Mais il venait de compliquer ses embarras de la question romaine qui allait être son incurable plaie.

Et cependant, tout en accusant les Italiens d'ingratitude, il ne pouvait pas avouer sa déconvenue.

Avec ses extraordinaires prétentions d'arbitre de l'Europe, de restaurateur de la liberté des peuples et de soldat de l'Idée et du Droit, l'empereur Napoléon III ne pouvait pas perpétuer le système de répression à outrance qui avait suivi l'attentat d'Orsini.

La loi de sûreté générale ne fut point abrogée—c'était une trop bonne arme pour qu'on y renonçât.

Mais, le 15 août 1859, un décret parut au Moniteur, où il était dit:

«Amnistie pleine et entière est accordée à tous les individus qui ont été l'objet de mesures de sûreté générale.»

—Grand Dieu!... s'écria Mme Cornevin, lorsque Raymond Delorge lui apporta le journal, je vais donc revoir mon fils!...

C'est que les sinistres appréhensions de la pauvre mère ne s'étaient pas réalisées.

Jean vivait. Sa santé ne s'était pas ressentie du climat de la Guyane. Il avait, depuis un an, donné fréquemment de ses nouvelles.

Après une interminable traversée, pénible malgré les efforts du commandant pour lui épargner les plus rudes souffrances, Jean avait été interné à l'île du Diable.

C'est la plus petite des îles du Salut;—elle n'a pas trois kilomètres de tour, et sa plus grande largeur n'excède pas quatre cents mètres.

C'est aussi la plus triste, tous les grands arbres en ayant été abattus après qu'on eut reconnu qu'ils fournissaient aux transportés des matériaux pour se construire des canots et tenter des évasions impossibles.

«Pour la première fois, écrivait Jean à son frère, je me sentis pris d'un affreux découragement lorsque j'aperçus presque au ras de l'eau ce triste banc de sable, incessamment battu par tous les vents de la mer, sans autre végétation que des arbustes rabougris, où la civilisation ne se révèle que par les établissements pénitenciers, moitié casernes et moitié prisons.»

Mais Jean, par bonheur, n'était pas d'un caractère à se laisser si aisément abattre.

«Ce serait faire trop beau jeu à ceux qui m'ont envoyé ici, disait-il dans une de ses lettres; et puisque c'est le seul moyen qui soit en mon pouvoir de leur être désagréable, je vais leur jouer le mauvais tour de me porter comme un charme et de rester gai comme un pinson.»

Il réussit à se tenir parole, surmontant sans sourciller tous les dégoûts de la vie commune avec des êtres grossiers et dégradés, se soumettant sans un murmure à toutes les exigences de la plus rude des disciplines.

Il lui parut d'ailleurs, et il ne cessait de le répéter sous toutes les formes, qu'on avait exagéré l'insalubrité du climat.

«J'ai beau me tâter le pouls soir et matin, écrivait-il encore, me tirer la langue dans mon miroir à barbe, interroger anxieusement les moindres tressaillements de mon estomac, je ne me découvre aucun symptôme du plus léger mal. Il m'a fallu un peu de temps pour me faire au régime alimentaire, mais j'y suis fait maintenant. Le gouverneur de l'île, qui est un sous-lieutenant d'infanterie de marine, me rencontrant hier, m'a dit d'un ton de stupeur profonde:—Dieu me pardonne, je crois que vous engraissez!...—Est-ce détendu? lui ai-je demandé. Ce n'est pas défendu, de sorte que—c'est entendu,—je vous reviendrai plus gras que je ne suis parti.»

—Quel homme que ce Jean?... disait M. Ducoudray, émerveillé de cette intarissable bonne humeur; sur l'échafaud il plaisanterait encore...

Ce qu'il faut dire, c'est que la situation de Jean à l'île du Diable n'avait pas tardé à s'améliorer sensiblement.

Sur des ordres venus de Cayenne, il avait été exempté de toute corvée, dispensé des appels et autorisé à habiter une case.

Ainsi, il était prisonnier, mais l'île entière était sa prison. Il s'appartenait. Il échappait aux odieuses et désolantes exigences du dortoir commun, à cette promiscuité de toutes les heures. Il avait une retraite à lui, où il pouvait, sans être importuné, évoquer ses souvenirs et exhaler ses espérances.

Il lui était enfin permis de satisfaire les aspirations de travail qui le tourmentaient depuis plusieurs mois.

Comme preuve de cet heureux changement, il adressait à sa mère une «vue exacte» de son habitation.

«Comme vous voyez, disait-il, ce n'est pas un palais. J'ai pour parquet la terre battue, et pour contrevent un vieux couvercle de caisse. Mais je possède un lit de fer, une chaise, luxe inouï! et un moustiquaire qui fait l'admiration et l'envie du gouverneur de l'île du Diable.»

Et cependant, à la longue, il sentait mollir l'énergie qui l'avait soutenu. Les ressorts de son âme se détrempaient...

L'isolement l'écrasait, la fièvre de la nostalgie minait lentement son organisation lorsqu'un bonheur inespéré le sauva.

Il venait de se lever, plus accablé que de coutume, lorsque le gouverneur de l'île entra dans sa case, et d'un air joyeux lui annonça qu'il venait de recevoir l'ordre de le diriger sur Cayenne.

Jean savait que bon nombre de détenus avaient obtenu cette faveur d'habiter la capitale de la Guyane française. Mais ceux-là avaient trouvé moyen de se faire réclamer ou cautionner, ceux-là avaient eu l'art de se faire recommander, tandis que lui ne connaissait personne et n'était pas d'un caractère à solliciter une protection.

C'est donc avec une sorte de défiance qu'il accueillit cette grave nouvelle.

—Mon sort va-t-il vraiment être amélioré? demanda-t-il.

—Quoi!... lui répondit le gouverneur, vous quittez ce milieu de prisonniers et de forçats où vous vivez depuis deux mois, vous allez jouir d'une demi-liberté au milieu de la demi-civilisation d'une colonie française et vous m'adressez une telle question!

—C'est que les changements ne me portent pas bonheur, murmura Jean...

Mais il ne devait pas tarder à bénir celui-ci...

A plusieurs reprises, le cantinier de l'île du Diable avait vendu ou fait vendre à Cayenne des dessins de Jean. Un de ces dessins était tombé sous les yeux d'un des principaux négociants de la ville, lequel, frappé à ce qu'il déclara du talent qu'il révélait, s'était constitué l'avocat et le répondant du jeune peintre. Ce digne homme attendait Jean sur le port.

—Ma maison sera la vôtre, lui dit-il.

C'était plus que jamais n'eût osé rêver Jean, et dans cette maison hospitalière, entouré d'amis, il eut bientôt recouvré sa bonne humeur et sa confiance en l'avenir.

Déjà il faisait des projets pour les années suivantes lorsque le 28 septembre 1859, parvint à Cayenne le décret d'amnistie qui avait failli faire évanouir Mme Cornevin...

—La France!... Je vais donc revoir la France, s'écriait Jean à demi fou de joie...

Deux mois plus tard, en effet, presque jour pour jour, il arrivait à la Chaussée-d'Antin, et sautait au cou de sa mère...

—Je te revois, tous nos malheurs sont oubliés, murmurait la pauvre femme.

Ce n'est pas, il s'en faut de beaucoup, ce que pensait Jean Cornevin.

Le soir même de son arrivée, ayant pris à part son frère et Raymond...

—O mes amis! leur dit-il, c'est peut-être un grand bonheur que j'aie été envoyé à Cayenne... J'en rapporte la presque certitude que notre père, Laurent Cornevin, n'est pas mort...

IV

Évidemment Jean s'attendait à un cri d'espérance et de joie. Il s'abusait.

C'est d'un air de stupeur profonde que Léon et Raymond Delorge accueillaient son étrange affirmation.

Ils doutaient.

—Comprends-tu bien, cher frère, fit doucement Léon, la portée de ce que tu nous dis là?...

De la tête, Jean répondit:

—Oui.

—Alors, continua Léon, comment as-tu attendu jusqu'à ce jour pour nous le dire? Comment ne nous as-tu pas écrit?...

—Parce qu'il est de ces secrets qu'on ne confie pas à une lettre, quand on est prisonnier et que toutes les lettres qu'on écrit doivent être remises ouvertes à un geôlier.

Et sans attendre les questions qu'il lisait dans les yeux de son frère et de Raymond:

—Mais ayant tout, reprit-il, je veux vous dire comment j'ai appris ce que je sais. Aussitôt installé chez le digne négociant qui m'avait arraché aux misères de l'île du Diable, voulant me remettre à peindre, je cherchai un chevalet. Il ne s'en trouvait pas dans l'île de Cayenne et je dus m'informer d'un menuisier capable de m'en fabriquer un.

«On m'adressa à un nommé Nantel, dont la boutique fait le coin d'une des petites rues qui aboutissent à la place des Palmistes.

«Cet homme, déporté depuis 1851, avait été gracié depuis, mais au lieu de retourner en France, il avait épousé une jeune fille du pays, s'y était fixé, et était en train d'amasser une petite fortune, grâce à une fabrique de bardeaux, sorte de planchettes en bois très dur, qui, à la Guyane, remplacent les ardoises et les tuiles.

«Je trouvai un homme d'une quarantaine d'années, à physionomie ouverte et intelligente, qui comprit tout d'abord ce que je désirais.

«Lui ayant fait promettre de se mettre immédiatement à la besogne, je lui donnai mon adresse et mon nom pour qu'il m'apportât mon chevalet aussitôt qu'il l'aurait terminé.

«Mais au lieu d'inscrire ces renseignements sur le petit cahier qu'il avait sorti tout exprès d'un tiroir, ce brave monsieur restait planté devant moi, me considérant d'un air d'ébahissement extraordinaire.

«—Ah çà! qu'est-ce qui vous prend? lui demandai-je.

«—Oh! rien, me répondit-il, c'est ce nom de Cornevin qui me rappelle toutes sortes de souvenirs...

«—Avez-vous donc connu quelqu'un s'appelant comme moi?

«—Oui, un pauvre diable, enlevé comme moi en 1851.

«O mes amis, à cette réponse, je sentis tressaillir en moi les plus folles espérances, et d'une voix altérée par l'angoisse:

«—Savez-vous le prénom de cet infortuné? m'écriai-je.

«—Certainement, me répondit Nantel, il s'appelait Laurent.

«Ainsi plus de doute!... Le hasard, non, la Providence venait de me rapprocher d'un homme qui avait connu mon père, qui l'avait vu depuis le jour fatal où il nous avait été arraché, qui allait peut-être enfin m'apprendre quelque chose de sa destinée et me mettre sur ses traces.

«—Monsieur Nantel, lui dis-je, je suis le fils de Laurent Cornevin. Depuis dix ans qu'il a disparu, c'est en vain que nous avons fait tout au monde pour obtenir de ses nouvelles... Nous avions fini par croire qu'il avait été tué lors des affaires de Décembre.

«—Pour cela je vous affirme que non, me répondit le brave menuisier, et la preuve, c'est que je me suis trouvé avec lui à Brest, que nous avons fait côte à côte la traversée de Brest à Cayenne et que nous avons été détenus ensemble à l'île du Diable.

«Je me sentais devenir fou à cette pensée que mon père avait été détenu dans cette île où je venais de tant souffrir, à cette idée qu'il avait foulé ces sentiers que je parcourais, qu'il s'était assis peut-être sur ces rochers où tant de fois j'étais allé m'asseoir et rêver à la France... Mais qu'était-il devenu?

«—Sans doute il est mort? demandai-je avec une affreuse anxiété. Sans doute, comme tant de malheureux, il a succombé aux atteintes du climat.

«—Non, me répondit Nantel, il a tenté une évasion, et j'ai lieu de supposer qu'il a réussi. J'ai vu depuis un déporté qui m'a dit lui avoir parlé.

L'émotion de Jean gagnait ses auditeurs.

Pour la première fois, depuis dix ans, une lueur, bien faible et bien chétive, assurément, mais une lueur filtrait dans les ténèbres de leur passé et semblait devoir éclairer le mystère d'iniquité dont ils avaient été victimes.

Mais déjà Jean continuait:

—Ainsi que vous le pensez, j'accablai maître Nantel de tant de questions incohérentes qu'il en fut tout étourdi, et qu'il me pria de le suivre dans son arrière-magasin, me disant que c'était tout une histoire qu'il avait à me conter, qu'il lui faudrait un peu de temps et qu'il avait besoin de mettre de l'ordre dans ses souvenirs...

«Le récit qu'il me fit ce jour-là, je le lui ai fait recommencer vingt fois pendant mon séjour à Cayenne.

«J'ai fait plus. Songeant de quelle importance pouvait être, à un moment donné, le témoignage de ce brave homme, je l'ai prié d'écrire ce qu'il me disait et de le signer.

«Il a consenti et, avant mon départ de la Guyane, j'ai eu le soin de faire légaliser sa signature...

«Cette relation de Nantel, je la garde précieusement et je vais vous la lire...

Ayant dit, Jean tira de son portefeuille un cahier de papier grossier, couvert d'une grande écriture inexpérimentée, et il lut:

«Sur la prière de M. Jean Cornevin, artiste peintre, détenu politique à la Guyane, moi, Antoine Nantel, menuisier, demeurant à Cayenne, j'écris ce qui est venu à ma connaissance de l'histoire de Laurent Cornevin, faisant le serment sur mon âme et conscience de dire la vérité et rien que la vérité.

«Le 3 décembre 1851, passant rue du Petit-Carreau, où il y avait une barricade et où on venait de se battre, je fus arrêté par la troupe et conduit à la caserne la plus voisine.

«Le lendemain, on me fit monter dans une voiture cellulaire, qui devait me conduire à Brest.

«Le voyage fut si long et si pénible que, la fatigue se joignant au chagrin et aux inquiétudes que j'éprouvais, je tombai malade, en arrivant à Brest, assez gravement pour qu'on fût obligé de me porter à l'hôpital.

«Comme de raison, c'était à l'hôpital du bagne.

«J'y étais depuis une semaine, lorsqu'une nuit, sur les deux heures, je fus réveillé par un grand bruit.

«On apportait dans le lit le plus rapproché du mien un homme inanimé et tout couvert de sang.

«Les infirmiers s'empressaient autour de lui, et j'en entendis un qui disait:

«—S'il en revient, celui-là, j'irai le dire au pape.

«Toute la nuit, en effet, il resta sans connaissance, râlant de plus en plus faiblement, et je le croyais trépassé quand arriva l'heure de la visite.

«Il vivait encore cependant, et le chirurgien-major, après l'avoir examiné et pansé, déclara qu'il le sauverait.

«J'appris alors qui était ce malheureux, qui avait le numéro 23 tandis que moi j'avais le numéro 22.

«C'était comme moi un détenu destiné à Cayenne. Arrivé la veille à Brest, il avait réussi à tromper la surveillance des gardiens et à gagner le toit de la prison. Il lui avait fallu pour y parvenir, disait-on, des prodiges de force et d'agilité. Malheureusement, une fois là, le pied lui avait glissé, et il avait été précipité d'une hauteur de plus de vingt-cinq mètres sur le pavé du chemin de ronde. Il avait une jambe cassée, plusieurs côtes enfoncées, et d'effroyables blessures à la tête.

«En dépit de tout, les prévisions du docteur se réalisant, il ne tarda pas à aller mieux et à entrer en convalescence.

«Mais c'est en vain que j'essayais de lier conversation avec lui. Il ne me répondait que par oui ou par non... quand il daignait me répondre.

«Tant que durait le jour, il restait accroupi sur son lit, immobile, le front entre ses mains, les yeux fixes comme ceux d'un fou.

«La nuit, c'était bien autre chose: il pleurait, et à travers ses sanglots étouffés, je l'entendais répéter:—Ma pauvre femme!... mes pauvres enfants!...

«C'était à fendre l'âme, tellement que moi, qui n'avais déjà pas trop de gaieté pour moi, je demandai au surveillant de me changer de lit.

«Le surveillant, naturellement, m'envoya promener, mais en même temps il dit au 23 que ce n'était pas une vie que de geindre comme cela, qu'il gênait ses voisins, et que s'il continuait il le punirait.

«Ce malheureux ne répondit rien, mais son regard m'entra comme une lame de couteau dans le cœur, quand me fixant il me dit:—Je tâcherai de ne plus pleurer puisque cela vous gêne...

«Je possédais à ce moment trois louis qui étaient toute ma fortune au monde et que je conservais précieusement. Eh bien! je les aurais donnés de grand cœur pour n'avoir pas fait cette bête de demande de changement. J'avais comme des remords. Je me disais:

«—Cela t'est bien facile, triste gars que tu es, de te moquer du tiers comme du quart. Tu es tout seul sur la terre, personne ne te regrette, tu n'as personne à regretter, c'est pour toi seul que tu travaillais... Tandis que ce pauvre homme! Qui sait ce qu'il laisse derrière lui! Les bêtes gémissent bien quand on leur prend leurs petits...

«Naturellement, je demandai pardon au 23 de ce que j'avais fait, lui disant que c'était sans mauvaise intention, et qu'il pouvait pleurer tout son content...

«Mais il ne me répondit que par un hochement de tête, et depuis, je ne l'entendis plus jamais.

«La nuit, de même que dans la journée, il restait glacé dans sa douleur, sans plus bouger qu'une pierre, froid et immobile comme elle.

«Il me désolait, véritablement, quand une après-midi un des inspecteurs de police qui accompagnait les convois de transportés vint à traverser notre salle.

«Apercevant le 23 qui se chauffait contre le poêle, il s'approcha, et lui frappant sur l'épaule:

«—Eh bien! mon pauvre Boutin, lui dit-il gaiement, car ce n'était pas un méchant homme, eh bien! nous avons voulu faire de la gymnastique de chat!

«Le 23 ne répondit pas.

«—Êtes-vous sourd? insista l'inspecteur.

«De même que la première fois, le 23 garda le silence.

«Et alors l'inspecteur s'impatientant:

«—Sacrebleu! s'écria-t-il, allez-vous me répondre, à la fin des fins!...

«—Je répondrai quand vous m'appellerez par mon nom, déclara le 23.

«L'inspecteur haussa les épaules.

«—Encore cette mauvaise scie! fit-il.

«—Mon nom n'est pas Boutin.

«—Connu! vous m'avez chanté cette même chanson tout le long du voyage. Tenez, une fois pour toutes, croyez-moi, renoncez à nier votre identité. A quoi sert de vous obstiner? Quatre agents vous ont parfaitement reconnu, vous êtes démasqué, votre dossier en fait foi. C'est sous votre nom de Boutin que vous m'avez été remis, que je vous ai amené à Brest et que je vous ai fait inscrire à l'arrivée. C'est sous le nom de Boutin que vous êtes enregistré ici et que vous en sortirez, et que vous partirez pour la Guyane. Boutin vous êtes, Boutin vous resterez tant que vous vivrez...

«—Comme vous voudrez, fit le 23.

«Seulement, dès que l'inspecteur se fut éloigné:

«—Ah ça! comment donc vous appelez-vous? demandai-je à mon voisin.

«C'est à peine s'il daigna se tourner de mon côté, et du bout des lèvres:

«—Dame!... Boutin, à ce qu'il paraît, me répondit-il. N'avez-vous pas entendu?

«Cette fois je fus vexé, et il y avait de quoi. Il était clair qu'il se défiait de moi.

[Illustration:—Au nom de la loi je vous arrête!]

«Je renonçai donc à lui adresser la parole, et vrai, c'était pour moi une rude privation. Dans cette grande salle de l'hôpital du bagne, il n'y avait que nous deux de Parisiens, il n'y avait que nous d'honnêtes gens, surtout. Les autres malades étaient tous des forçats, et j'aurais laissé ma langue sécher dans ma bouche, avant de me décider à tailler une bavette avec eux.

«Cependant les jours ont beau paraître longs, comme ils n'ont jamais que vingt-quatre heures ils passent tout de même.

«Ils passaient si bien, à l'hôpital, que déjà le 23 et moi, lui par suite de sa chute, moi à cause de ma maladie, nous avions manqué trois vaisseaux qui étaient partis pour la Guyane en décembre et en janvier.

«Nous allions, du reste, bien mieux l'un et l'autre. Moi, je ne sentais plus qu'un peu de faiblesse. Lui n'avait plus que des cicatrices.

«Un beau matin de février, le chirurgien-major, sans nous consulter, nous signa notre billet de sortie.

«Et, après la visite, le gardien-chef nous cria:

«—Allons, le 22 et le 23, embarque! embarque!... Faites vos paquets, mes enfants, vous coucherez ce soir à bord du transport le Rhône...

«Nos paquets...! Quelle plaisanterie!...

«J'avais été arrêté en bras de chemise, et la vareuse que j'avais sur le dos, et le bonnet de laine que j'avais sur la tête me venaient de l'administration.

«Mais si l'annonce de notre brusque départ me fit un certain effet, elle impressionna terriblement le 23.

«En un moment, il changea du tout au tout, et lui si impassible d'ordinaire, je le vis tout à coup affreusement troublé, pâle, agité, inquiet.

«Il hésitait à me parler, je le voyais; mais bientôt, se décidant:

«—Voulez-vous me rendre un grand service? me demanda-t-il.

«Je lui répondis que oui, naturellement.

«—Avant de nous laisser sortir d'ici, reprit-il, on va probablement nous fouiller et nous donner nos effets de route.

«—C'est même certain, dis-je.

«—Eh bien! continua-t-il, nous ne serons pas traités de même. Vous serez fouillé, vous, sans la moindre attention, uniquement pour la forme... Moi, au contraire, je serai l'objet des plus minutieuses investigations...

«—Pourquoi cette différence?

«—Parce que, me répondit-il, on me soupçonne d'avoir en ma possession une chose que je possède en effet, et que jusqu'ici j'ai eu le bonheur de soustraire à toutes les recherches. Voulez-vous charger de cette chose? Oui. Eh bien! jurez-moi que vous emploierez à la cacher tout ce que vous avez d'adresse et de ruse, et que vous me la rendrez lorsque nous serons sur le vaisseau...

«Je fis le serment qu'il me demandait.

«Aussitôt il décousit la ceinture de son pantalon et en tira une lettre réduite à un très mince volume, qu'il me remit.

«Après avoir pris son avis, je la cachai dans mon bonnet de laine, qui, appartenant à l'administration, ne devait pas m'être retiré.

«La précaution était sage; les prévisions du 23 se réalisèrent de point en point.

«C'est à peine si on me visita.

«Pour lui, voici quelles mesures on prit:

«On le fit déshabiller dans une chambre, et lorsqu'il fut nu comme la main, on lui dit de passer dans la pièce voisine, qu'il y trouverait pour s'habiller les effets neufs que lui donnait l'administration en échange des siens.

«Seulement le 23 n'était plus cet homme que j'avais eu pendant deux mois à mes côtés, insensible en apparence à tout ce qui n'était pas son chagrin.

«La nécessité de tromper les espérances de ses persécuteurs avait réveillé toutes ses facultés.

«Au lieu d'obéir, il se mit à se défendre, criant que ses hardes étaient à lui, qu'on n'avait pas le droit de les lui prendre, qu'il se ferait hacher en morceaux plutôt que de les abandonner, jouant en un mot le désespoir de l'homme à qui on arrache ce qu'il a de plus précieux, et le jouant si bien, que je m'y sentais presque pris, moi qui pourtant avais sa lettre dans la doublure de mon bonnet.

«Cependant, comme bien vous pensez, il fut contraint de céder. On le porta dans la pièce où étaient les vêtements neufs et on l'habilla de force, tandis qu'il poussait des hurlements de rage.

«Ce que je remarquai, car les portes étaient restées ouvertes, c'est qu'un monsieur, qui m'avait tout l'air d'arriver de la rue de Jérusalem, surveillait l'opération et s'emparait des effets que venait de quitter mon camarade...

«Le soir même, nous étions installés dans l'entrepont du transport le Rhône, et je remettais au 23 sa précieuse lettre.

«C'est d'une main frémissante de joie qu'il la prit, et, la serrant contre sa poitrine:

«—Maintenant, prononça-t-il, nous serons en pleine mer avant que les brigands n'aient examiné fil à fil les loques qu'ils m'ont prises, et reconnu qu'ils sont volés...

«Puis, me serrant les mains à les briser:

«—Et à vous, mon camarade, ajouta-t-il, merci!... C'est plus que ma vie, c'est plus que la vie des miens que vous sauvez... Pour moi, ce pauvre chiffon où un mourant a tracé au crayon sa dernière pensée, c'est l'honneur!...

Brusquement, comme s'il eût été mû par un ressort, Raymond Delorge s'était dressé.

—Dieu puissant! s'écria-t-il, les pressentiments de ma mère ne se trompaient donc pas! Il est donc vrai que mon père, avant d'expirer, a eu le temps d'écrire le nom de son assassin!

Et prenant les mains de Léon et de Jean, non moins émus que lui:

—O mes amis, continua-t-il, d'une voix où vibrait tout son cœur, ô mes frères aimés, que ne vous dois-je pas!... C'est pour ma mère, c'est pour moi que votre père s'est généreusement sacrifié! C'est pour sauver le dépôt sacré d'un mourant qu'il vous faisait orphelins! C'est pour garder la parole jurée qu'il se laissait traîner de prison en prison jusqu'aux déserts de la Guyane! O mes amis, par quel dévouement reconnaître ce dévouement sublime? Comment jamais m'acquitter envers vous?

Ce fut Jean qui l'interrompit.

—Tu ne nous dois rien, Raymond, prononça-t-il, que ton amitié... Avant de connaître la dette, ta mère l'avait payée au centuple... N'est-ce pas à elle seule que nous devons, Léon et moi, ce que nous sommes? N'est-ce pas à elle que ma mère et mes sœurs doivent leur modeste aisance et leur paisible vie?...

—Non, tu ne nous dois rien, insista Léon, notre père a fait son devoir... O mon père, tu n'étais qu'un pauvre homme et de la plus humble condition, mais je suis fier d'être ton fils...

Mais déjà Jean avait repris la lecture de la relation.

«.....Il n'en fallait pas tant que m'en disait le 23, continuait Nantel, pour enflammer ma curiosité.

«Pourtant, je n'osai pas l'interroger.

«Il me semblait que c'eût été, en quelque façon, lui réclamer le prix du très léger service que je venais de lui rendre.

«J'affectai même de détourner la tête pour ne rien voir, pendant qu'il cherchait une cachette sûre pour sa précieuse lettre.

«Et quand je dis: lettre, c'est faute de savoir comment m'exprimer autrement.

«Ce que j'ai eu entre les mains, moi, était une enveloppe carrée, de papier très mince, cachetée à la gomme et sans adresse. Le 23 devait y avoir mis le papier auquel il tenait tant, afin de pouvoir plus aisément le cacher et le préserver des taches et des souillures.

«Mais, si je ne questionnais pas mon camarade, je ne pouvais pas empêcher ma cervelle de trotter.

«Un prisonnier se préoccupe d'une mouche qui vole, et ici ce n'est pas d'une mouche qu'il s'agissait, mais de quelque secret d'une grande importance—à ce que je me figurais, du moins.

«Songeant aux mesures exceptionnelles dont mon camarade était l'objet, à cette insistance qu'on mettait à lui donner un nom qu'il prétendait n'être pas le sien, aux propos des gardiens à qui j'avais entendu dire que le 23 était signalé comme un homme dangereux, j'en vins à m'imaginer qu'il était un des chefs du mouvement de 1851.

«Non pas un des farceurs qui mettent les pauvres diables en avant et qui, au premier danger, filent plus rapides que des lièvres, mais un de ces solides qui payent de leur personne tant qu'il y a à payer et qui boivent sans faire la grimace le vin qu'ils ont tiré.

«Plus je réfléchissais, plus il me semblait que devais avoir raison.

«Si bien que j'en vins à le traiter non plus comme un égal, mais comme un homme important, m'efforçant par mes soins et par mes services de lui témoigner le respect que m'inspirait son dévouement à notre cause.

«Il mit du temps à s'en apercevoir, mais pourtant il s'en aperçut.

«Il m'interrogea.

«Et comme je lui disais franchement mes idées:

«—Hélas! mon pauvre camarade, me dit-il, vous vous trompez grandement. De ma vie je ne me suis occupé de politique, et il n'y a rien de politique dans mon malheur.

«Ce n'était pas assez pour me convaincre.

«—Et cependant, repris-je, vous voici transporté politique ni plus ni moins que moi.

«—C'est vrai, me répondit-il, on a trouvé ce moyen de se débarrasser de moi.

«Et comme je le regardais d'un air de doute:

«—On a essayé, poursuivit-il, de me faire tout doucement passer le goût du pain. C'eût été plus sûr. Le malheur, c'est que le coup a manqué lorsqu'il était facile. Plus tard, il eût fallu mettre quelqu'un dans la confidence, c'est-à-dire remplacer un danger qui est moi, par un autre danger, qui eût été mon assassin. Tout bien considéré, on a songé à Cayenne, qui est loin...

«—Et c'est pour cela qu'on prétend vous donner un autre nom que le vôtre?

«—Précisément. Ne pouvant m'ôter la vie, on m'ôte mon état civil... Je ne m'appelle pas Boutin plus que vous. Mon nom est Laurent Cornevin, et, bien loin d'être un personnage, je ne suis qu'un pauvre garçon d'écurie. Mais c'est ainsi: les plus grands, quelquefois, tremblent devant les plus petits...

«—Il passa la main sur son front, comme pour en chasser des souvenirs pénibles, puis lentement:

«—Je vous ai confié cela à vous, mon bon Nantel, me dit-il, parce que vous êtes un brave homme que j'estime, et que, grâce à ce papier que vous avez sauvé, le crime sera peut-être puni... Mais, je vous prie, qu'il ne soit jamais question de cela entre nous; ne parlons plus de ces choses, ne parlons même plus.

«Il est de fait qu'il ne s'usait pas la langue à babiller, le malheureux.

«La fièvre qui l'avait saisi lorsqu'il avait vu son trésor menacé n'avait pas duré plus que le danger.

«Une fois en sûreté dans le vaisseau, il était tombé dans un tel anéantissement qu'il ne s'aperçut même pas qu'on levait l'ancre et qu'on mettait à la voile. Dieu sait si on s'en apercevait, cependant!...

«Le temps était affreux, le Rhône roulait et tanguait sur les lames comme une barrique vide, et je croyais que j'allais rendre l'âme, tant je souffrais du mal de mer. Ce n'est qu'au bout de huit jours que je revins tout à fait à moi.

«Nous n'étions pas à la noce sur ce bateau, et cependant nous n'y étions pas si mal qu'on me l'avait annoncé.

«Notre nourriture était exactement celle des matelots, moins l'eau-de-vie. Nous mangions assez souvent de la viande fraîche et on nous distribuait tous les jours un boujarron de vin. La nuit nous avions un hamac.

«Ce qui faisait notre bonheur, c'était que nous étions très peu de transportés à bord, et que le commandant était un bon homme. Le jour du départ, il nous avait dit: Tant que vous serez sages et soumis, je vous accorderai tout ce que permet le règlement. Mais au premier signe d'insubordination, plus rien. Je ne reviens jamais sur ce que j'ai dit. Si vous ne voulez pas que les bons pâtissent pour les mauvais, faites la police entre vous.

«C'était parler comme il faut, car il n'y eut pas une punition parmi les transportés pendant toute la traversée...

«Et pourtant nous avions à souffrir de bien des choses. Du manque d'air et d'exercice, principalement.

«Comme on nous faisait monter sur le pont par divisions, chacun de nous n'y restait guère que deux heures par jour.

«C'étaient mes meilleurs moments.

«Le 23, lui, Boutin, ou plutôt Laurent Cornevin, puisque tel était son vrai nom, était peut-être le seul à ne pas s'en soucier plus que d'autre chose.

«Son tour de monter venu, il allait s'asseoir sur quelque paquet de cordages, les coudes sur les genoux, le menton dans la paume de ses mains, et par n'importe quel temps, sous le vent ou sous la pluie, sous un soleil dont l'ardeur faisait fondre les coutures du pont, il restait immobile, les yeux fixés vers le point de l'horizon où il supposait que devait se trouver la France.

«Une fois je le voyais plus triste que de coutume:

«—Voyons, mon camarade, lui dis-je, du courage, morbleu! Il ne faut pas comme cela rester seul à se forger des idées noires!...

«Il branla la tête, et d'une voix à faire mollir le cœur d'un bourreau:

«—Est-ce donc me forger des idées noires, me dit-il, que de pleurer sur ma pauvre jeune femme, et sur mes cinq petits enfants!... Que sont-ils devenus? Ils n'avaient que mon travail pour vivre! Quand j'ai été enlevé, il y avait soixante-cinq francs à la maison...

«Une autre fois, comme il regardait la mer avec une fixité effrayante, j'eus peur.

«—A quoi songez-vous? lui demandai-je brusquement, voulant lui donner à entendre que je craignais qu'il ne songeât à en finir avec la vie. Il me comprit:

«—Rassurez-vous, Nantel, me dit-il; je sais que ma vie ne m'appartient pas... Dieu m'a rendu témoin de certaines choses, c'est afin que je devienne l'instrument de sa justice... J'ai une tâche à remplir, je la remplirai...

«Voilà les seules confidences que me fit mon pauvre camarade Laurent Cornevin, pendant toute cette longue traversée—les seules que je me rappelle, du moins.

«Et cependant il avait confiance en moi, et je suis sûr qu'il m'aimait.

«Souvent il m'offrait sa ration de vin, en me disant:

«—Prenez, j'en ai moins besoin que vous. J'éprouve à vous voir boire plus de plaisir que je n'en ressentirais en buvant moi-même.

«Du reste, Laurent disait vrai, il en avait moins besoin que moi.

«Chagrins, regrets, privations, douleurs du corps et douleurs de l'âme, rien n'avait de prise sur son organisation de fer.

«Tous plus ou moins, nous étions endoloris et indisposés, lui jamais.

«Les ardeurs dévorantes du soleil sur le pont ne l'incommodaient pas plus que l'air empesté de notre batterie.

«Et un jour que je lui marquais mon étonnement de cette santé miraculeuse:

«—Une pensée fixe comme celle que j'ai en moi, me dit-il, est un talisman qui préserve de tout. Il ne faut pas que je sois malade, je ne le serai pas...

«Moi qui n'avais pas de pensée fixe, et qui me sentais de moins en moins bien, je ressentis une grande joie le jour où un matelot me dit en me montrant la mer:

«—Voyez-vous comme l'eau change de couleur, comme la vague devient bourbeuse, c'est signe que nous approchons... Demain, la terre sera en vue.

«Il ne se trompait pas.

«Le lendemain, lorsque mon tour vint de monter respirer sur le pont, je pus distinguer tout au fond de l'horizon, pareilles à une brume légère, les terres de la Guyane.

«Bientôt, au-dessus des vagues jaunâtres, deux rochers se dressèrent, arides et nus, qu'on appelle les Connétables. Puis apparurent les îles Remire, les îles du Père, de la Mère et des Deux-Filles.

«Tant loin que pouvait s'étendre la vue, on apercevait la côte, pareille à un banc de vase, bordée de palétuviers.

«Enfin, nous arrivions aux îles du Salut.