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La dégringolade

Chapter 33: VI
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

«Il n'était pas un transporté qui ne fût joyeux, pas un qui n'eût hâte de fouler cette terre d'exil.

«Il n'y avait que Laurent qui restait accroupi sur les cordages, morne comme d'ordinaire, et comme étrangers â tout ce qui se passait autour de lui.

«Je lui secouai le bras.

«—Vous n'entendez donc pas? lui dis-je. Vous ne voyez donc pas?... La terre! voilà la terre, nous sommes arrivés...

«Il haussa les épaules, et d'un accent ironique:

«—Alors, fit-il, vous trouvez que c'est un motif de se réjouir!...

«Hélas! il avait raison, il me fallut bien le reconnaître, lorsqu'on nous eut débarqués à l'île du Diable, au nombre de cent cinquante ou deux cents.

«Rien n'y était préparé pour nous recevoir.

«Il ne s'y trouvait, en fait de construction, qu'un blockhaus où logeait la compagnie d'infanterie de marine chargée de nous garder et un magasin pour les ustensiles et les provisions.

«Nous autres nous dûmes coucher dans des cases de fer couvertes en zing ou dans des cabanes de branchages tout aussi grossières que celles des sauvages.

«Dans les cases de fer, qui avaient été tout d'abord surnommées les marmites, on étouffait. Dans les cabanes, on grelottait, dès que s'élevait le brouillard blanc de la Guyane, si malsain qu'on l'appelle le linceul des Européens.

«Pour la nourriture, à peine étions-nous aussi bien qu'à bord du Rhône.

«Deux fois par semaine, un petit bateau à vapeur, l'Oyapock, nous apportait de Cayenne nos provisions, consistant surtout en viandes salées.

«Du reste, rien à faire en ces premiers temps, sinon quelques corvées à tour de rôle.

«Quand on avait répondu aux deux appels du matin et aux deux appels du soir, on pouvait à son gré errer dans l'île, qui était tout ombragée d'arbres magnifiques, tendre des pièges aux oiseaux, pêcher ou chercher sur la côte des coquillages ou des tortues.

«Moi, qui suis menuisier de mon état, je m'étais construit une baraque plus confortable que les autres, et comme de juste, je la partageais avec mon camarade Laurent.

«Depuis notre débarquement, je remarquais en lui un certain changement. Il était toujours aussi taciturne que par le passé, mais à son air de douleur résignée avait succédé une expression de résolution étrange.

«Quand il me parlait de sa famille, de ses enfants, ses yeux ne s'emplissaient plus de larmes.

«—Maintenant, me disait-il, leur sort est décidé. Ou Dieu a eu pitié d'eux et ils sont sauvés, ou il les a oubliés et alors ils sont depuis longtemps morts de misère.

«Ce changement de Laurent m'étonnait d'autant plus, qu'il avait dû être l'objet de recommandations particulières, et qu'on le tracassait et qu'on le surveillait plus qu'aucun de nous.

«D'abord on s'obstinait à lui contester son état civil.

«C'est au nom de Boutin qu'il devait répondre et qu'il répondait en effet aux quatre appels de chaque jour.

«Puis, jamais on ne l'employait aux corvées qui eussent pu le mettre en contact avec les étrangers qui venaient quelquefois à l'île du Diable.

«Une fois cependant, il avait réussi à parler à un matelot de l'Oyapock, et à décider cet homme à lui jeter une lettre à la poste de Cayenne.

«Cette lettre fut interceptée.

«D'après ce que m'a dit Laurent, elle était adressée à une dame veuve habitant Paris et ne contenait que ces seuls mots: «Je vis!» et sa signature.

«C'était peu, et cependant cela lui coûta cher.

«Conduit devant le gouverneur de l'île, il fut condamné à quinze jours de cachot, à la demi-ration, pour tentatives de correspondances avec l'extérieur...

«Il les fit, ces quinze jours...

«Et lorsqu'il me revint, pâli et exténué:

«—Crois-tu, me dit-il, me tutoyant pour la première fois, crois-tu que je lui en veux à ce commandant. Non. Il ne me connaît que par ce qu'on lui a dit de moi, et me croit un homme très dangereux... Il est soldat, il exécute sa consigne... Mais les autres, les autres!...

[Illustration:—C'est la fumée du navire, dit-elle.]

«Que voulait-il dire et quels étaient ces autres, je l'ignore...

«L'ayant questionné à ce sujet, il me répondit qu'il lui était interdit de me répondre...

«Seulement, depuis cette affaire, toutes ses habitudes changèrent.

«Au lieu de rester dans notre case à fabriquer avec moi divers menus ouvrages que nous faisions vendre à Cayenne et dont le produit améliorait notre ordinaire, Laurent se mit à passer ses journées dehors.

«Il décampait sitôt l'appel du matin, avec un morceau de biscuit dans sa poche, et ne reparaissait plus qu'à l'appel de six heures.

«Jusqu'à ce qu'enfin, un soir:

«—Ma résolution est prise, Nantel, me dit-il, et tout est prêt... Demain, j'essaie de m'évader.

«Je frémis.

«Tenter de s'évader de l'île du Diable, c'était, nous le savions tous, courir à une mort certaine et affreuse.

«Il n'était pas impossible de construire une embarcation capable de tenir la mer par un temps calme, pas impossible de la lancer et de s'éloigner de l'île. Mais après?... Où aller avec cette embarcation, sans voile, sans boussole, sans armes, sans provisions...

«Quelques-uns avaient tenté cet acte de désespoir... Les uns avaient péri misérablement, perdus dans les forêts du continent... On avait trouvé les autres morts de faim dans leur canot ballotté par les vagues... Pas un n'avait réussi.

«—Tu ne feras pas cela, Cornevin, m'écriai-je.

«Mais lui, froidement:

«—Je le ferai, prononça-t-il, et je réussirai... Dieu, dont je sers la justice, me protégera...

«Ce n'était pas la première fois que Laurent Cornevin m'exprimait cette conviction, que la Providence l'avait choisi pour une mission spéciale.

«Seulement, j'avais toujours évité ou détourné ce sujet de causerie, parce que, dès qu'il l'abordait, je voyais ses yeux briller d'un éclat plus sombre et sa physionomie prendre une expression inspirée qui m'inquiétait.

«Je craignais que sa raison ne résistât pas aux souffrances qu'il avait endurées.

«Mais ce soir-là, le voyant résolu à ce qui me paraissait un suicide, je n'hésitai pas à lui découvrir toute ma pensée.

«Je lui dis que très certainement il prenait pour des réalités les chimères de son imagination, que la Providence n'a pas d'élus, et que si véritablement il se croyait une tâche à remplir, ce devait lui être une raison de ne pas se précipiter dans un péril certain.

«Et je lui rappelais en même temps la légende sinistre des évasions de l'île du Diable.

«Il m'écouta sans m'interrompre, sans que son visage trahît rien de ce qui se passait en lui. Et quand il vit que je m'arrêtais faute d'objections:

«—Camarade, me dit-il, je te remercie de tes efforts pour me retenir. Tu dis vrai: ce que je tente serait insensé et je périrais si j'étais abandonné à mes seules forces. Mais ce n'est pas sur moi, chétif, que je compte. S'il faut un miracle pour me tirer d'ici sain et sauf, sois tranquille, ce miracle se fera. Je lis le doute dans tes yeux. Tu ne douterais pas s'il m'était permis de te dire mon secret. Cesse donc de t'opposer à mon projet. Une voix au dedans de moi me parle, à laquelle je dois obéir.

«J'éprouvai en ce moment une des plus grandes douleurs que j'eusse ressenties depuis mon arrestation.

«Je ne doutai pas que mon pauvre camarade n'eût perdu l'esprit.

«Hélas! ce n'était pas le premier dont je voyais la raison s'égarer... Il y en avait parmi nous dont les questions politiques et sociales avaient fini par exalter les facultés jusqu'au délire... Ceux-là aussi parlaient de leurs voix!...

«C'est à ce point que la tentation me vint de prévenir le commandant des intentions de Laurent Cornevin.

«Non, cependant.

«La trahison, de quelque prétexte qu'on la colore, est toujours la trahison, c'est-à-dire le plus lâche, le plus vil et le plus exécrable des crimes.

«Je décidai que si, comme il n'était que trop probable, je ne parvenais pas à retenir Laurent, eh bien! sa destinée s'accomplirait.

«Mais je le priai de me confier son plan et de me dire ses moyens d'exécution.

«Il ne fit pas de difficultés.

«Pendant toutes ces longues journées passées hors de notre case, il s'était construit, me dit-il, un canot. Il comptait s'y embarquer et ramer vers la pleine mer jusqu'à ce qu'il rencontrât un navire qui consentît à le recueillir.

«C'était insensé, je le lui dis. Il me répondit avec un calme désespérant qu'il le savait aussi bien que moi, mais que sa détermination était irrévocable.

«Tout ce que je pus obtenir de lui fut qu'il remettrait son départ d'une semaine, et que, pendant ces huit jours, nous économiserions sur nos rations quelques livres de biscuit qu'il emporterait.

«Il fut convenu aussi qu'il me montrerait son embarcation, et que je l'aiderais à la perfectionner s'il y avait lieu.

«Il y avait lieu, en effet.

«Je demeurai stupide d'étonnement, le lendemain, lorsque Laurent, m'ayant conduit à un des points les plus sauvages de la côte, me montra derrière un groupe de rochers ce qu'il appelait son canot...

«Cela, un canot!... Ce n'en était même pas l'apparence.

«Ignorant l'art de débiter et de travailler le bois, privé d'outils, Laurent n'était arrivé à produire qu'une machine informe et sans nom.

«C'était une sorte de radeau, composé de troncs d'arbres grossièrement équarris et si imparfaitement assemblés que la première lame devait les disjoindre et les disperser au hasard. Au milieu, un mât était planté, destiné à porter en guise de voile une de nos couvertures.

«Deux fortes branches, taillées à plat à l'extrémité, formaient les avirons.

«—Et c'est avec cela, m'écriai-je, que tu comptes affronter la haute mer!...

«Mais je l'avais tant tourmenté depuis la veille que l'impatience le gagnait.

«—Oh! assez, me dit-il. J'accepte ton assistance, mais je ne veux plus de conseils ni de remontrances.

«Il était clair que rien ne changerait plus cette volonté tenace et aveugle.

«Je me tus et je me mis à l'œuvre.

«En huit jours, si je ne construisis pas un canot, je fabriquai du moins une sorte de boîte assez solide pour tenir la mer par un beau temps.

«Laurent, de son côté, se procura quelques vivres.

«Le dimanche suivant, tout était prêt, et nous décidâmes, mon pauvre camarade et moi, qu'il s'évaderait dans la nuit du lundi au mardi.

«Quelle journée, que cette journée du lundi!...

«J'étais comme une âme en peine, ne sachant que faire pour cacher les pressentiments funèbres qui m'obsédaient. Chaque fois que je regardais Laurent, mes yeux se remplissaient de larmes. Il était pour moi comme un condamné à mort.

«Lui, était plus que calme, il était gai.

«Il ne s'était vraiment préoccupé que d'une chose, de cette lettre dont j'avais été un moment le dépositaire, à Brest. Il l'avait glissée dans une de ces petites fioles où on nous distribuait des médicaments et l'avait suspendue à son cou.

«Comme cela, m'avait-il dit, si je venais à tomber dans l'eau, la lettre ne serait pas mouillée...

«Enfin, le soir arriva.

«La retraite sonna, nous allâmes répondre à l'appel et, comme à l'ordinaire, nous regagnâmes notre case.

«Entre Laurent et moi, pas un mot ne fut échangé, jusqu'à ce qu'enfin, entendant relever les factionnaires:

«—Il est temps de partir, me dit-il; en route!...

«Je me chargeai d'un sac qui contenait les provisions, et nous sortîmes...

«Quelques précautions étaient indispensables.

«Le jour, nous étions libres dans l'île; mais la nuit, il nous était défendu de sortir d'un enclos où étaient construites nos cabanes, et des factionnaires gardaient cet enclos depuis la retraite jusqu'à la diane.

«Nous passâmes néanmoins, et bientôt nous fûmes au radeau.

«Il pouvait être onze heures.

«La nuit était sombre, mais la lune ne devait pas tarder à se lever.

«Le temps était lourd. Pas un souffle de vent n'agitait les feuilles des arbres...

«La mer baissait... Près des rochers, comme toujours, elle paraissait agitée, ses lourdes lames jaunes se brisaient à grand bruit sur les cailloux, mais, au loin, elle était comme le tapis d'un billard.

«—Laurent, lui dis-je, il est encore temps de réfléchir...

«—Non, il n'est plus temps, s'écria-t-il. Aide-moi à mettre le canot à l'eau...

«C'était une opération assez difficile. Nous la réussîmes pourtant, et bientôt ma fragile machine flotta le long d'un rocher.

«L'heure suprême sonnait. Laurent me serra entre ses bras, et d'une voix forte:

«—Adieu, mon bon Nantel, me dit-il, ou plutôt, au revoir. Tant que je vivrai, je me rappellerai que c'est à toi que je dois d'avoir sauvé le dépôt qui m'était confié.

«L'émotion m'étouffait.

«—Pauvre malheureux, pensai-je, combien d'heures encore as-tu à te le rappeler!...

«Lui, s'était laissé tomber à genoux.

«—Mon Dieu, prononça-t-il, si, comme je le crois, je suis l'homme de votre justice, vous me sauverez!

«Puis, il se releva et, sautant sur le radeau, il le poussa loin du bord, et se mit à ramer vers la pleine mer, favorisé par la marée et le courant.

«Moi, pendant plus d'une heure, je restai planté sur mes pieds à la même place, hébété de douleur. Laurent était mon camarade, depuis plus d'un an nous ne nous étions pas quittés un jour; c'était plus qu'un frère que je perdais...

«Pour l'apercevoir encore, je gravis un rocher...

«La lune s'était levée, la mer resplendissait comme un miroir d'argent, et sur cette surface blanche, à une demi-lieue au large, je distinguais, comme une tache noire, le radeau de Laurent Cornevin...

«Ainsi, me disais-je, s'il ne survient pas quelque vague qui le submerge, ainsi il ramera toute la nuit, jusqu'à ce qu'il soit à bout de forces, et qu'il ait dévoré sa dernière miette de biscuit... Et après! quelle mort!...

«Oui, je me disais cela, quand tout à coup, au fond de l'horizon, j'aperçus comme un nuage, qui semblait s'avancer vers l'île, et qui de minute en minute devenait plus distinct...

«Une espérance insensée tressaillit en moi. Si c'était un navire!...

«Le temps que dura mon incertitude me parut extraordinairement long.

«Tout ce que j'avais d'intelligence et d'attention se concentrait sur ce point unique de l'espace où grossissait insensiblement mais incessamment le nuage que j'avais aperçu.

«Enfin, le doute ne fut pas possible. C'était bien un navire que je voyais et qui s'avançait toutes voiles dehors.

«Cette assurance me donna comme un éblouissement.

«Moi qui m'étais si fièrement moqué de Laurent, moi qui traitais de folie sa foi profonde dans la protection de la Providence, j'étais forcé de croire.

«Il me semblait que j'assistais à un de ces miracles qui confondent la raison et écrasent l'orgueil de l'homme.

«N'était-ce pas un miracle, en effet, que la présence à point nommé de ce bâtiment dans les eaux funestes de la Guyane?

«Depuis plus d'un an que j'étais à l'île du Diable, jamais on n'en avait signalé un seul, à l'exception de ceux que le gouvernement français employait au service de la colonie pénitentiaire...

«Je frissonnai à cette réflexion.

«Si ce vaisseau, pensais-je, allait être un vaisseau de l'État!...

«Laurent y serait recueilli, c'est vrai, mais on l'y mettrait aux fers, pour commencer, et on le ramènerait ensuite à Cayenne, où il serait condamné, pour tentative d'évasion, à plusieurs mois de cachot.

«Et ce n'était pas ma seule angoisse.

«Ce bâtiment, que du haut du rocher que j'avais gravi je distinguais si nettement, mon pauvre camarade l'avait-il aperçu? Ramait-il vers lui? En était-il bien loin encore? Parviendrait-il à le rejoindre?

«Je cherchai de l'œil le radeau.

«Il était alors, autant que j'en pouvais juger, à un peu moins de la moitié de la distance qui séparait l'île du navire. Mais quelle pouvait bien être cette distance? Il eût fallu l'expérience d'un marin pour l'apprécier avec quelque certitude.

«Ce qui était positif, c'est que Laurent avait hissé sa voile—notre couverture. De l'endroit où j'étais, elle me faisait l'effet de l'aile d'un oiseau de mer.

«Je ne sais ce que j'aurais donné pour pouvoir attendre l'issue de cette scène poignante. Mais le jour allait venir et j'étais à plus d'une demi-lieue du camp. Je m'éloignai à regret...

«Avec le même bonheur que la première fois, je franchis la ligne des sentinelles et je gagnai ma case.

«L'instant d'après, l'appel du matin battit et j'allai me mettre à mon rang.

«—Boutin! appela par trois fois le gardien de service. Boutin! Boutin!...

«Il n'avait garde de répondre, comme de juste; il fut porté manquant.

«Comme de raison aussi, l'appel terminé, on m'interrogea.

«—Où est votre camarade?

«Je répondis que je n'en savais rien, qu'il m'avait quitté la veille en me disant qu'il allait à la pêche, et que je ne l'avais pas revu depuis.

«Comme on ne m'en demanda pas davantage pour le moment, je me trouvai libre et, de toute la vitesse de mes jambes, je courus au rocher d'où j'avais suivi le départ de Laurent.

«Mais mon absence avait duré près de trois heures.

«J'eus beau me crever les yeux à interroger l'immensité de la mer, je n'aperçus plus rien. L'horizon était vide. Le vaisseau et le radeau avaient disparu.

«C'est le cœur bien gros et à pas lents que je regagnai le camp.

«Et, certes, il m'eût bien surpris celui qui m'eût dit que j'allais y trouver un indice du sort de mon pauvre camarade.

«C'est ce qui arriva, cependant.

«Le petit bateau à vapeur qui faisait le service entre Cayenne et l'île du Diable venait d'arriver, et on m'appelait pour la corvée du déchargement...

«Je me rendis au débarcadère, et j'aidais à hisser des sacs de biscuits, lorsque j'entendis un matelot dire à un de nos gardiens que le matin, au lever du jour, on avait signalé le passage d'un navire au vent des îles du Salut.

«C'était, ajouta-t-il, un baleinier américain qui, le mois précédent, avait essuyé une tempête épouvantable, qui avait failli périr, et qui était allé réparer ses avaries à Démérara, le port le plus important de la Guyane anglaise.

«Si je ne m'étais pas retenu, j'aurais sauté au cou de ce matelot.

«—Ainsi, me disais-je, si Laurent a réussi à atteindre ce navire, il est libre à cette heure et maître d'utiliser cette lettre qu'il a sauvée au prix de sa liberté et peut-être de l'existence de sa femme et de ses enfants...

«La joie que je ressentais était si grande, que c'est à peine si je pris garde aux menaces que me fit à l'appel du soir le gardien de service.

«Naturellement, pas plus le soir que le matin, personne n'avait répondu au nom de Boutin; on s'en prenait à moi de son absence, et on voulait absolument me faire dire où il se cachait.

«Car nul encore ne soupçonnait une évasion.

«Ce n'est que dans l'après-midi du lendemain que la vérité éclata.

«J'étais en train d'apprêter mon dîner, quand un gardien entra dans ma case comme une bombe, et d'un ton furieux:

«Suivez-moi, me dit-il, le commandant vous demande.

«Je le suivis, et comme le long de la route je le questionnais, feignant l'étonnement:

«—C'est bon, c'est bon, me dit-il, on va vous régler votre compte.

«Il est de fait que le visage du commandant n'avait rien de rassurant, et je m'expliquais sa colère, sachant de quelles instructions particulières Laurent avait toujours été l'objet.

«—Où est Boutin? me cria-t-il, dès qu'il me vit à portée de l'entendre.

«Et, comme je protestais que je l'ignorais.

«—Vous ne voulez pas parler, insista-t-il.

«—Je ne sais rien, mon commandant.

«—C'est ce que nous allons voir, dit-il, suivez-moi...

«Et faisant signe à deux soldats de se placer à mes côtés, il se mit à marcher devant nous...

«C'est à plus d'un quart de lieue, sur le bord de la mer, qu'il me conduisit.

«Là sur la grève était échoué le radeau de Laurent, qui avait été ramené par la marée montante et que deux soldats en train de pêcher avaient découvert.

«A cette vue, je crus que le cœur allait me manquer... Mon pauvre camarade avait-il donc péri!...

«La réflexion m'eut bientôt rassuré.

«Le radeau était en aussi bon état qu'au départ, la voile seule et le sac de provisions manquaient, bien que ce sac eût été très solidement attaché à une traverse... N'était-ce pas une preuve que, si le radeau se trouvait là, c'est que Laurent avait été recueilli par le baleinier américain?...

«—Eh bien! me demanda le commandant en me montrant le radeau, nierez-vous encore l'évasion de Boutin et la part que vous y avez prise?

«Certainement, je niai. Malheureusement j'étais le seul menuisier de l'île, mon travail me trahissait. Je fus mis au cachot.

«Je n'y restai pas longtemps... Mon bonheur voulut qu'on eût besoin à Cayenne d'ouvriers de mon état. J'y fus envoyé et employé. L'année suivante j'eus ma grâce et je me mariai...

«J'étais sans nouvelles de Laurent Cornevin et je m'en étonnais, mais je ne doutais pas qu'il fût sauvé et libre. Je me disais:

«—Celui qui lui a envoyé un vaisseau l'aura protégé...

«Oui, je me disais cela, et je le pensais, quand un soir que me je trouvais dans un café de Cayenne, j'entendis un matelot américain raconter qu'autrefois son navire, passant le long des îles du Salut, avait recueilli un transporté français...

«Je pris ce matelot à part et, l'ayant questionné, j'acquis la certitude du succès de l'évasion de Laurent Cornevin.

«C'était bien de lui qu'avait voulu parler le matelot...

«Il était resté six mois à bord du baleinier, payant de son travail son passage et sa nourriture, et s'était fait débarquer au Chili, à Talcahuana, le port de relâche des baleiniers...»

V

La voix de Jean Cornevin expirait sur ces derniers mots.

Il déposa sur la table le manuscrit de Nantel, et regardant alternativement son frère et Raymond Delorge, il dit seulement:

—Eh bien?...

Ils ne répondirent pas tout d'abord.

Un immense désappointement se peignit sur leur physionomie.

Il était clair que cette fin si brusque, que ce dénoûment qui n'en était pas un, après des détails si précis, trompait toutes leurs prévisions. Ils avaient espéré mieux ou du moins autre chose.

—Enfin, c'est tout? interrogea Raymond.

—Tout.

—Nantel n'a ajouté de vive voix aucun détail?

—Quel?

—Je ne sais. Il se pourrait que ton père eût prononcé le nom du mien, le nom du général Delorge...

—Il ne l'a jamais prononcé devant Nantel...

—Il aurait pu dire de quel crime il a été témoin...

—Il ne l'a pas dit...

—Le nom des misérables qui le persécutaient si odieusement aurait pu lui échapper...

—Jamais...

—Il se pourrait qu'il eût laissé entrevoir ses projets d'avenir...

[Illustration:—Dieu me pardonne! Je crois que vous engraissez!]

Toutes ces questions, qui se succédaient sans seulement lui laisser le temps de reprendre haleine, devaient irriter et irritèrent, en effet, Jean Cornevin.

—Notre père, prononça-t-il, n'a rien dit jamais qui ne soit consigné dans la relation de Nantel...

Et, haussant les épaules, et non sans une certaine amertume:

—Croyez-vous donc, reprit-il, toi, Raymond, qui m'interroges, et toi, Léon, qui te tais, croyez-vous donc que cette relation si complète que je viens de vous lire, a été écrite au courant de la plume et comme au hasard! Naïfs vous êtes, si vous n'y avez pas reconnu le fruit lentement mûri de patientes réflexions et de prodigieux efforts de mémoire. Me prenez-vous donc pour bien plus enfant que vous ou pour bien moins ambitieux d'arriver à la vérité?... Allez, tout ce que vous pouvez vous dire je me le suis dit. Deux mois durant, plus tenace qu'un juge d'instruction, j'ai obsédé Nantel de questions, tremblant toujours qu'il n'oubliât une circonstance, un détail, un mot, d'où eût jailli une lumière plus vive. Pendant deux mois, ce brave et excellent homme s'est mis l'esprit à la torture pour se bien tout rappeler. Il ne sait rien de plus que ce qu'il a écrit et signé...

Jean s'était levé, et froissant le manuscrit de Nantel:

—Je ne vous en veux certes pas, dit-il, mais vous êtes des ingrats!...

—Oh!

—Oui, des ingrats, car au lieu de vous réjouir de ces révélations inespérées, vous voilà déplorant l'absence des informations qui vous manquent encore. Oui, des ingrats, car vous ne daignez pas voir quel coin du voile se trouve soulevé par la déposition de Nantel.

Et sans attendre les objections qu'il lisait dans les yeux de Raymond et de son frère:

—Tenez, poursuivit-il vivement, résumons-nous et voyons où nous en sommes.

«Nos soupçons d'hier sont aujourd'hui des certitudes.

«Nous étions convaincus que le général Delorge a été assassiné et que le crime a eu un témoin, Laurent Cornevin, mais ce n'était qu'une conviction... Maintenant c'est un fait certain, nous en avons la preuve.

«Hier, Léon, tu pensais que notre père avait été assassiné.

«Tu sais que non aujourd'hui, et que si toutes nos recherches ont échoué, c'est qu'on lui a imposé un état civil qui n'était pas le sien; c'est que, sur tous les registres de la police, il est inscrit sous le nom de Boutin.

«Nous sommes sûrs que notre père n'est pas mort à Cayenne.

«Il nous est prouvé que, vers la fin de 1853, il a été débarqué sain et sauf au Chili, à Talcahuana, plein d'ardeur et d'espoir et certainement en possession de la lettre du général Delorge...

Pourtant le front de Léon restait sombre.

—Il m'en coûte, frère, prononça-t-il, de t'arracher une illusion, mais je le dois. Ce qui te semble prouver l'existence de notre père est pour moi la preuve de sa mort...

—Oh!...

—Permets que je m'explique, et tu seras forcé de reconnaître que j'ai raison. C'est à la fin de 1853, n'est-ce pas, que notre père s'est trouvé libre à Talcahuana?... Combien y a-t-il de cela? Dix ans bientôt. Dix ans, Jean, entends-tu, et il ne nous a pas donné signe de vie...

—C'est vrai, mais...

—Quoi! si tu veux admettre que notre père nous a oubliés, notre mère et nous, qu'il a oublié sa haine et ses projets de vengeance, qu'il a oublié la France et qu'il s'est installé au Chili, je te dirai: Oui, il est possible qu'il vive...

Mais Jean n'était pas convaincu.

—Soit, s'écria-t-il; selon les règles de la sagesse humaine, tu as raison, peut-être! Mais je crois, moi, et de toute mon âme, que votre sagesse est folie et votre clairvoyance aveuglement. La foi de notre père qui avait converti Nantel, le sceptique ouvrier parisien, cette ardente foi à la justice de Dieu, je l'ai!... Je crois comme a cru Nantel, quand tout à coup, des profondeurs de l'horizon, il a vu surgir le vaisseau baleinier qui devait recueillir le radeau de Laurent Cornevin... Et je vous le dis, Celui qui a épargné la vie de notre père menacé par M. de Combelaine, Celui qui a permis qu'il dérobât la lettre accusatrice aux plus ardentes recherches, Celui qui l'a tiré de cette île du Diable dont jamais un prisonnier ne s'est évadé, Celui-là ne l'aura pas abandonné et saura le faire apparaître à l'heure de sa justice!...

Qui avait raison, du confiant enthousiasme de Jean Cornevin ou du scepticisme désolé de Léon?

C'est ce que Raymond Delorge, pris pour arbitre par les deux frères, n'osait décider, encore que, par la pente naturellement romanesque de son esprit, il inclinât vers les espérances de Jean.

Le positif, c'est que ces renseignements nouveaux ne modifiaient en rien, pour le moment, les conditions de la lutte.

Aussi, les trois jeunes gens convinrent-ils d'attendre de plus amples informations avant de faire part du manuscrit de Nantel à Mme Delorge et à Mme Cornevin.

—Et bien vous avez fait, leur dit Me Roberjot, lorsqu'ils le mirent dans le secret. A quoi bon ouvrir le cœur de ces malheureuses femmes à des espérances qui sans doute ne se réaliseront jamais?...

Car l'avocat, sans cependant se prononcer, partageait la façon de voir de Léon.

Mais s'ensuivait-il qu'on ne dût pas chercher à tirer un parti quelconque de ce supplément d'informations véritablement providentiel?

Non certes! Et ce fut Me Roberjot qui voulut se charger des premières démarches.

Son influence, comme député de l'opposition, avait trop grandi, pour que l'administration osât lui opposer les mêmes fins de non-recevoir qu'autrefois. Et d'ailleurs il avait désormais un point de départ certain.

Ce n'est plus de Laurent Cornevin qu'il demandait des nouvelles, mais bien de Louis Boutin.

Et comme il était aisé de le prévoir, sous ce nom de Boutin qui, malgré ses réclamations, lui avait été imposé pour dépister les recherches, Cornevin avait un dossier.

Moins de huit jours après une demande adressée à la préfecture de police, Me Roberjot recevait la note suivante:

«BOUTIN (LOUIS), trente-quatre ans, homme de peine, né à Paris.

«Pris les armes à la main derrière une barricade, rue du Petit-Carreau, le 4 décembre 1851, et écroué à la Conciergerie.

«Dirigé sur Brest le 21 décembre suivant, avec un convoi de condamnés, sous la conduite de l'inspecteur de police Brichart.

«Arrivé à Brest le 22.

«Admis d'urgence le même jour à l'hôpital du bagne (lit nº 22), blessé grièvement à la suite d'une tentative d'évasion.

«Sorti guéri de l'hôpital le 18 février 1852.

«Embarqué ledit jour à bord du transport le Rhône, à destination de la Guyane.

«Interné à l'île du Diable.

«Mort le 29 janvier 1853. A péri en essayant de s'évader sur un radeau qu'il avait construit. Son corps n'a pas été retrouvé.»

Cette note, c'était la preuve éclatante de l'exactitude de la relation de Nantel.

Et si on eût pu acquérir pareillement la preuve que Boutin et Cornevin n'étaient qu'un seul et même individu, on eût eu les éléments d'une demande d'enquête qui eût pu conduire très loin M. le comte de Combelaine.

C'est à quoi, malheureusement, il ne fallait pas penser.

Il était clair que cette audacieuse substitution d'état civil avait été opérée fort secrètement par quelque créature de M. de Combelaine, et il n'était pas moins clair que les employés de la préfecture, à qui on eût pu demander des renseignements, ignoraient que cette substitution avait eu lieu...

Deux autres particularités ressortaient encore de cette note:

L'administration ne soupçonnait même pas le succès de l'évasion de Laurent Cornevin.

M. de Combelaine devait se croire débarrassé du seul témoin de son crime, c'est-à-dire assuré d'une éternelle impunité.

Mais ces démarches sans issue, ces conjectures sans résultat immédiat ne pouvaient contenter l'impatiente ardeur de Jean.

Léon et Raymond lui proposaient d'écrire à Talcahuana, au consul de France:

—Ah! gardez-vous en bien! répondait-il. Songez qu'une seule démarche inconsidérée peut donner l'éveil à nos ennemis et les mettre sur la voie de la vérité, que nous savons, nous, et qu'ils ignorent. Songez que si notre père est vivant, comme je le crois, ce serait s'exposer à le perdre et à ruiner ses projets.

Une autre fois, après de longues méditations:

—J'admets pour un moment, reprenait-il, oui, je consens à admettre la mort de notre père. En ce cas, qu'est devenue la lettre du général Delorge? Croyez-vous donc qu'avant de mourir il n'ait pas songé à la confier à quelqu'un pour nous la faire parvenir!...

Quels projets il mûrissait dans le secret de ses pensées, Jean Cornevin le laissait deviner par ces seules paroles.

—Je parierais, disait Léon à Raymond Delorge, que mon frère est en train de combiner quelque prodigieuse extravagance.

Ses opinions admises, il ne se trompait pas.

A moins de huit jours de là, un beau soir, Jean leur annonçait que sa résolution était prise, qu'il allait partir pour le Chili.

—Tu es fou!... fut le premier mot de Léon.

—Oh! pas encore, répondit le jeune peintre, seulement je le deviendrais certainement si je restais ici, dans cette horrible incertitude, m'épuisant en conjectures et en projets impossibles...

Avec Jean, discuter c'était perdre son temps et son éloquence. Léon le savait, mais il croyait avoir à lui opposer une objection irréfutable.

—Et de l'argent? lui dit-il.

—J'ai bien un millier d'écus...

—Ce n'est pas avec cela qu'on va au Chili et qu'on en revient.

—Je le sais. Aussi, ai-je l'intention de vous demander, à Raymond et à toi, qui êtes plus riches que moi, tout ce dont vous pouvez disposer...

—Et si nous te refusons....

Jean haussa les épaules.

—Alors, répondit-il, j'irai tout simplement lire la relation de Nantel à Mme Delorge et à notre mère... Et soyez tranquilles, quand elles sauront pourquoi je veux partir, je ne manquerai pas d'argent.

C'était si parfaitement exact, et il était si bien d'un caractère à faire ce qu'il disait, que Léon et Raymond se tinrent pour battus.

—C'est bien, dirent-ils à l'obstiné, tu auras ce qu'il faudra.

Et, comme leurs caisses réunies ne faisaient pas la somme nécessaire, ils eurent recours au digne M. Ducoudray, lequel mis dans la confidence s'était écrié:

—Jean a raison et, si je n'étais pas si vieux, je l'accompagnerais!

Restait à obtenir de Mme Cornevin son consentement à un long voyage, sans toutefois lui en révéler le but.

—Je m'en charge, promit Me Roberjot, laissez-moi faire.

Et, en effet, ayant trouvé une occasion de rencontrer Mme Cornevin:

—Ce serait un grand bonheur, lui dit-il négligemment, que Jean fût pris de la fantaisie de voyager. Les partis se remuent beaucoup en ce moment: s'il reste à Paris, imprudent et hardi comme il est, je le vois arrêté avant un mois!...

Le lendemain, c'était la pauvre mère qui conjurait son fils, ce fils dont cependant elle venait d'être si longtemps séparée, de s'éloigner.

Et avant la fin de la semaine, tous ses préparatifs étaient terminés, et Léon et Raymond Delorge le conduisaient à Bordeaux, où il s'embarquait pour Valparaiso.

En serrant une dernière fois la main du voyageur:

—Revenez-nous avec des preuves, ami Jean, lui avait dit Me Roberjot, et surtout revenez-nous vite. Il me semble sentir déjà les premières bouffées de la tempête qui emportera l'empire, et avec l'empire les Maumussy et les Combelaine, les princesse d'Eljonsen, les Verdale, les docteur Buiron et les autres.

Beaucoup, s'ils eussent entendu l'honorable député s'exprimer ainsi, se seraient écriés:

—Folie!...

Et non sans quelque semblant de raison.

L'empire, en apparence, n'était-il pas toujours aussi fort? La machine politique montée au 2 Décembre ne continuait-elle pas à fonctionner sans heurts trop visibles?

Paris, plus que jamais, était la capitale du plaisir, la ville de la joie et des fêtes. L'or affluait. C'était à qui, du haut en bas de l'échelle sociale, ferait les plus folles dépenses. Le luxe était prodigieux.

L'étranger qui, par une belle après-midi du printemps, se faisait conduire au bois de Boulogne, revenait ébloui, et à l'exemple de ce Suédois naïf écrivait sur ses tablettes de voyage:

—Paris, ville de millionnaires. Tous les habitants ont chevaux et voitures.

Pourtant, la guerre du Mexique venait d'être déclarée, et les moins clairvoyants s'étaient dit:

—Ce sera la guerre d'Espagne du second empire.

C'est que personne, à moins d'y être intéressé, ne s'était pris à la glu des phrases pompeuses par lesquelles le gouvernement avait essayé de justifier, d'exalter même cette étrange expédition.

C'est que les débats de la Chambre, quelque sourdine qu'on eût essayé d'y mettre, s'étaient entendus de loin.

C'est que les journaux avaient beaucoup parlé.

Le public savait ou croyait savoir les motifs réels et véritablement incroyables de cette campagne aventureuse.

On parlait de spéculations impudentes et de tripotages honteux.

On ne se gênait pas pour dire que le but réel de la guerre du Mexique était d'assurer le payement de créances usuraires, achetées à vil prix par des personnages influents du gouvernement.

De la sorte, l'armée française allait faire les fonctions d'huissier.

Et au profit de qui?

Dame! on citait le nom des acheteurs des créances et on disait le chiffre probable de leurs honorables bénéfices.

On affirmait que M. de Maumussy avait eu une part du gâteau, et aussi M. de Combelaine, et aussi Mme la princesse d'Eljonsen.

Si, du moins, elle eût brillamment réussi, cette expédition du Mexique!...

La France ne pardonne-t-elle pas tout au succès?...

Mais, follement entreprise par des gens qui ne connaissaient ni le pays qu'ils prétendaient soumettre ni les hommes qu'ils allaient combattre, cette guerre fatale ne pouvait amener que des désastres.

Son début fut un échec.

Il fut aussitôt réparé, c'est vrai, et glorieusement vengé... Mais ensuite?

Un archiduc d'Autriche, Maximilien, fut conduit par nous à Mexico et proclamé empereur du Mexique malgré les Mexicains... Mais après?

Notre petite armée était comme perdue dans ces immenses provinces.

Et successivement la France apprit avec stupeur:

La résolution du gouvernement impérial d'évacuer le Mexique;

L'arrivée à Paris de l'impératrice Charlotte, qui venait solliciter des secours d'hommes et d'argent, qui ne fut pas reçue aux Tuileries et qui devint folle peu de temps après...

Et enfin, la retraite et le rembarquement de l'armée française, alors commandée par le maréchal Bazaine.

Le dénoûment du drame ne devait pas se faire attendre.

Un matin, arriva à Paris la nouvelle, à laquelle personne ne voulait croire, de l'exécution de Maximilien.

La honte de n'avoir pas pu empêcher l'exécution de Maximilien, voilà ce que gagna l'empire à la guerre du Mexique.

Quant à ce qu'elle coûtait à la France d'hommes et de millions, on ne le sut que plus tard.

—Il y avait pourtant là une grande idée, et la plus belle du règne, s'obstinaient à répéter les officieux.

Soit... Seulement, pendant qu'on la mettait à l'exécution, cette belle idée, la Prusse gagnait la bataille de Sadowa et écrasait l'Autriche.

L'empire avait, dit-on, promesse de M. de Bismarck d'une compensation.

«—Cette puissance n'a rien qui doive nous inquiéter, au contraire, s'écriait à la tribune un des orateurs du gouvernement.

«Au contraire... me semble bien trouvé, écrivait Me Roberjot à Raymond Delorge. Mais moi qui ne suis pas si optimiste, je crois pouvoir prédire que voici le commencement de la fin...»

VI

C'est que, peu après le départ de Jean pour Valparaiso, Raymond Delorge et Léon Cornevin avaient été obligés de quitter Paris.

Et Me Roberjot leur avait dit:

—Partez sans inquiétude, je me constitue votre correspondant bénévole et bien informé, et s'il survenait quelque chose qui rendît votre présence nécessaire, je ne ferais qu'un saut jusqu'au télégraphe.

Et il tenait parole, ce qui n'était pas un mince mérite, trouvant toujours, malgré les travaux dont il était accablé, un moment pour griffonner quelques lignes et tenir ses exilés, comme il les appelait, au courant des événements.

Exilés était bien le mot. Ce n'était pas volontiers que les deux jeunes gens s'étaient éloignés de Paris, de ce théâtre où ils pressentaient que se dénouerait fatalement le drame dont la mort du général avait ensanglanté le premier acte.

Mais la vie a d'inexorables nécessités.

Et, quand on n'a pas dix mille livres de rentes, il faut bon gré mal gré se soumettre aux exigences de la profession qui fait vivre.

C'est pourquoi, dès le lendemain du jour où il avait été contraint de donner sa démission, Léon Cornevin s'était mis en quête d'une autre position.

Il n'était pas exigeant, le brave garçon; ses aptitudes étaient remarquables, les meilleures recommandations appuyaient ses démarches, et cependant, tel était l'encombrement de toutes les carrières, qu'il n'avait rien trouvé d'acceptable à Paris ni même aux environs.

De guerre lasse, il s'était résigné à accepter une situation d'ingénieur près d'un chemin de fer espagnol, et il était parti pour Madrid.

Quant à Raymond, il avait été détaché à Tours près de la commission chargée, par le ministère des travaux publics, d'étudier les moyens de prévenir les inondations périodiques de la Loire.

Parti bien à contrecœur, Raymond n'avait pas tardé à se féliciter intérieurement de ce changement d'existence.

Arraché pour la première fois à l'idée fixe qui depuis l'âge de raison emplissait sa vie, il lui semblait voir s'ouvrir devant lui des horizons inconnus. Il découvrait, pour ainsi dire, qu'il était jeune, qu'il n'avait que vingt-sept ans et qu'il n'avait pas eu de jeunesse.

Par une rare faveur de la destinée, il se trouvait que l'inspecteur des ponts et chaussées, avec lequel il allait poursuivre les études commencées, était le meilleur des hommes.

C'était le baron de Boursonne, le dernier survivant d'une des plus vieilles et des plus nombreuses familles du Poitou.

Il est vrai que rien ne lui était si désagréable que de s'entendre donner son titre. Le seul énoncé de sa particule lui faisait faire la grimace.

—Je suis le père Boursonne, tout bêtement, disait-il d'un ton qui n'avait rien de paternel.

Ancien élève de l'École polytechnique, M. de Boursonne avait donné jadis à plein collier dans les théories saint-simoniennes et avait même dépensé à les expérimenter une fortune assez ronde.

Mais, tandis que ses anciens frères de Ménilmontant avaient eu l'art, l'un poussant l'autre, d'accaparer les meilleures, les plus honorées et les plus lucratives situations, M. de Boursonne était resté longtemps en arrière, embourbé dans des emplois subalternes fort au-dessous de sa remarquable intelligence.

[Illustration: Il avait été précipité sur le pavé.]

Les qualités de son cœur n'en avaient pas été altérées, il était resté bon jusqu'à la faiblesse.

Seulement, son caractère s'était aigri et était devenu irritable à l'excès.

On disait de lui dans sa circonscription:

—L'inspecteur... Ah! quel brave homme!... Mais quel original!

La vérité est qu'il se donnait une peine infinie pour paraître précisément le contraire de ce qu'il était réellement.

Aristocrate dans le bon sens du mot, lettré, d'un goût sûr et d'une exquise sensibilité, il posait pour le démocrate farouche, affectait le langage d'un paysan et des façons de routier et affichait le plus cruel cynisme.

Un de ses grands plaisirs était de porter des vêtements affreusement délabrés, qu'on s'étonnait fort de voir sur le dos de ce grand vieillard à physionomie si noble, quoi qu'il pût faire, si fine et si intelligente.

Le matin où Raymond, arrivé à Tours de la veille, se présenta dans son cabinet, vêtu comme on l'est quand on rend une visite, après qu'il l'eut toisé un bon moment:

—Mâtin! lui dit-il, vous avez un fameux tailleur, monsieur Delorge, et cela doit vous gêner considérablement d'être si bien mis!...

Et comme Raymond, interdit de cette surprenante réception, balbutiait néanmoins qu'il ne se sentait aucunement gêné:

—En ce cas, reprit M. de Boursonne, venez, nous allons visiter nos chantiers.

Et sans laisser à Raymond un quart d'heure pour aller changer de costume, il le traîna jusqu'au bord de la Loire et ne parut satisfait qu'après l'avoir fait bien piétiner dans la boue et crotter jusqu'aux genoux.

Mais, en dépit de cette plaisanterie de mauvais goût et de quelques autres du même style, il ne fallut pas une semaine à Raymond pour découvrir l'homme réel sous ses dehors affectés, et pour reconnaître combien cet homme était digne d'estime et d'affection.

De son côté, M. de Boursonne s'était pris pour le jeune ingénieur d'une si belle amitié que ce fut lui qu'il choisit pour l'aider dans les études qu'il y avait à terminer entre Tours et les Ponts-de-Cé.

Ces études, qui se rattachaient à un plan général, devaient prendre beaucoup de temps, plus d'un an peut-être.

Aussi, M. de Boursonne avait-il résolu d'abandonner Tours et de porter son quartier général au centre des opérations.

Le centre indiqué semblait être Saumur.

Et Saumur, avec ses coteaux boisés, son vieux château, ses îles, ses maisons blanches et ses vertes prairies, Saumur le tentait.

Malheureusement, le jour où il se mit en quête d'un logement, tandis qu'il s'en allait le long du quai, le nez en l'air, il faillit être écrasé par un escadron d'élèves de l'école de cavalerie qui rentrait au grand trot de la promenade.

—Il y a trop de soldats pour moi ici, dit-il à Raymond. Cherchons ailleurs...

Après quelques hésitations, c'est aux Rosiers qu'ils s'arrêtèrent.

Non parce que ce village est le plus coquet de tous ceux qui se mirent aux flots bleus de la Loire, non parce que les coteaux de Saint-Mathurin ont des attraits irrésistibles.

Mais parce que l'auberge du Soleil levant est d'une irréprochable propreté, et que maître Béru, l'aubergiste, mettait à la disposition de M. de Boursonne une jolie chambre pour lui, une bonne chambre pour Raymond et une ancienne salle de billard qui semblait faite pour recevoir les bureaux d'un ingénieur...

Mais aussi parce que maître Béru était, sans qu'il y parût, un cuisinier distingué, sans rival pour les matelottes, qu'il arrosait d'un certain vin de Bourgueil capable de faire oublier le bourgogne.

Et enfin, parce qu'on était à la fin de septembre, et qu'un piqueur, qui était du pays, affirmait que la commune des Rosiers est peuplée de perdrix, et que M. de Boursonne, malgré son âge et son incurable myopie, était un chasseur enragé.

C'est un samedi que le digne ingénieur arriva aux Rosiers et s'installa au Soleil levant avec tout son personnel de conducteurs, de piqueurs, dessinateurs.

Et le samedi suivant, Raymond et lui pouvaient se flatter de connaître les environs comme pas un homme du pays.

Tout ce qui était à visiter, ils l'avaient vu, depuis le camp romain de Chenehutte, le donjon de Trêves et l'église de Cunault, jusqu'aux monuments celtiques de Gennes et à la fontaine d'Avort; depuis le château de Maillefert, dont les jardins en terrasse descendent jusqu'à la Loire, jusqu'au manoir de la Ville-Haudry, si magnifique jadis, si abandonné depuis le mariage du comte et de Mlle de Rupair.

Après quoi M. de Boursonne et Raymond s'étaient mis à la besogne.

Rude besogne, car il s'agissait de tracer le plan de tout ce vaste système de digues, de réservoirs et de canaux de dérivation qui doit faire, des inondations actuellement si désastreuses de la Loire, un véritable bienfait pour les riverains.

D'ordinaire, ils déjeunaient de bon matin et ils partaient suivis d'un piqueur portant dans un panier une collation préparée la veille par maître Béru, l'hôtelier du Soleil levant.

A la nuit tombante, ils étaient de retour.

Ils dînaient dans la petite salle dont les fenêtres donnent sur la grande route.

Puis, M. de Boursonne allumait sa pipe, Raymond fumait un cigare, et ils restaient jusqu'à dix heures à causer ou à jouer au jaquet.

Parfois, un vieux commandant d'artillerie, qui mangeait sa retraite aux Rosiers, venait leur tenir compagnie. C'était aussi un ancien élève de l'École polytechnique, et sa qualité de «cher camarade» et ses opinions avancées l'avaient fait admettre par M. de Boursonne.

Ainsi, leurs journées s'écoulaient paisibles et monotones, lorsqu'un matin, pendant qu'ils attendaient que maître Béru leur servît leur déjeuner, un piétinement inaccoutumé de chevaux retentit sur la grande route.

M. de Boursonne, qui était la curiosité même, s'approcha de la fenêtre, et presque aussitôt:

—Mâtin!... s'écria-t-il, venez donc voir, Delorge!...

Raymond s'avança.

Sur la route, une douzaine de chevaux passaient, habillés de superbes caparaçons de couleurs éclatantes et conduits par des domestiques en longs gilets à l'anglaise et en bottes à revers.

—Qu'est-ce que cette cavalerie? demanda M. de Boursonne à maître Béru, qui entrait, un plat de chaque main. Allons-nous donc avoir un cirque aux Rosiers?

Mais cette supposition parut choquer l'aubergiste.

—Monsieur l'ingénieur veut plaisanter, dit-il. Monsieur l'ingénieur doit cependant bien voir...

—Quoi?

—Cette couronne qui est brodée à l'angle de la couverture des chevaux.

—Comment! il y a une couronne... Mâtin! c'est une autre affaire. Est-ce que vous la voyez, vous, Delorge, qui avez de bons yeux?...

Et plantant son binocle sur son long nez:

—Elle y est, parbleu! continua-t-il, maître Béru a raison. Mais qu'est-ce que cela prouve?

L'aubergiste s'inclina, et d'un ton grave:

—Cela prouve, répondit-il, que ces chevaux sont ceux de Mme la duchesse...

Le vieil original tressaillit comme si une guêpe l'eût piqué, et d'un ton d'inquiétude comique:

—Comment! s'écria-t-il, nous avons une duchesse aux environs et maître Béru ne nous prévient pas!... A quoi songe donc maître Béru?

—Monsieur, répondit l'aubergiste, elle n'habite pas le pays, ordinairement...

—Ah! je respire.

—C'est à Paris qu'elle demeure. Elle ne vient ici que dans cette saison, passer un mois, et encore pas tous les ans...

—Et comment l'appelez-vous, votre duchesse?

Maître Béru se redressa.

—Maillefert: prononça-t-il, d'Aostal de Chalandry, duchesse de Maillefert...

Il en avait plein la bouche, comme d'une trop copieuse cuillerée de bouillie.

—Alors, interrogea Raymond, c'est elle la propriétaire de ce beau château que j'ai vu sur la route de Gennes à Trêves?

—Précisément.

M. de Boursonne s'était mis à table, et tout en mangeant:

—Vous nous parlez toujours de la duchesse, maître Béru..., reprit-il, et le duc?... Parlez-moi donc un peu de ce duc de Mailleterre, Maillepierre, Maille...

—Maillefert, s'il vous plaît, monsieur.

—Soit!... Qu'est-ce que ce duc?

—Monsieur, il est mort.

M. de Boursonne venait de se verser un verre de vin de Bourgueil:

De profundis... prononça-t-il.

Et quand il eut vidé son verre:

—Vous entendez, Delorge, continua-t-il, elle est veuve cette duchesse... Eh!... eh!... c'est un cœur à conquérir. Voyons, maître Béru, donnez-nous des renseignements. Est-elle jeune?...

—Jeune!... ça dépend!...

—Par exemple!... Qu'entendez-vous par là?

—Dame, monsieur, je veux dire qu'à la voir, quand elle passe, toujours superbement ajustée, on ne lui donnerait pas vingt ans... Seulement...

—Quoi?

—Eh bien! il faut qu'elle ait plus du double, puisqu'elle a des enfants qui ont plus que cela.

Qui n'eût pas connu M. de Boursonne l'eût cru intéressé au plus haut point.

—Des enfants! s'écria-t-il, et majeurs! Aïe!... Et beaucoup?...

—Deux. Un fils, d'abord, M. Philippe, qu'on appelle M. le duc depuis la mort de son père, un beau garçon si on veut, quoique un peu bien pâlot et chétif, mais montant crânement à cheval tout de même, et buvant sec; puis une fille, Mlle Simone...

—Simone!... répéta le vieil ingénieur, joli nom!...

—Hum!... ça dépend des goûts, et si j'avais une fille... Enfin, c'est une manie qu'ils ont dans cette famille, de toujours donner ce nom à leurs demoiselles en mémoire d'un de leurs grands-pères qui était un fameux, à ce que je me suis laissé dire... Du reste, il paraît le plus beau du monde, ce nom, quand on connaît celle qui le porte...

—Diable!... Entendez-vous, Delorge?

L'interruption contraria visiblement maître Béru.

—C'est comme cela! déclara-t-il. Elle n'est peut-être pas plus belle que les autres, mais elle est meilleure que toutes... Et si monsieur l'ingénieur veut entrer dans une maison de pauvres gens, la première venue, il verra si je lui en impose...

—Peste!... Mlle Simone fait donc bien des aumônes pendant le mois qu'elle passe ici chaque année!...

—Mlle Simone ne quitte jamais le pays, monsieur...

—Tiens! tiens?...

—Oui, c'est singulier, n'est-ce pas? Mais on prétend comme cela que la mère et la fille ne s'entendent pas. Aussi, tandis que Mme la duchesse et M. Philippe vivent à Paris, Mlle Simone habite toujours Maillefert, hiver comme été... Et même, ce ne doit pas être gai, pour une fille de vingt ans, que de vivre seule dans ce grand château désert, sans autre société que sa gouvernante, une Anglaise plus sèche, plus longue et plus raide qu'une perche, jaune comme un coing, avec des yeux qui pleurent et un nez plus rouge que le mien...

M. de Boursonne venait d'avaler la dernière bouchée de son déjeuner.

Il se leva, et, bourrant sa pipe:

—C'est égal, fit-il, j'aurais préféré un cirque... C'eût été une distraction.

Maître Béru sourit finement:

—Je crois, dit-il, que la venue de Mme la duchesse donnera à ces messieurs plus de distractions que n'importe quelle troupe de saltimbanques...

—Et pourquoi, s'il vous plaît?...

—Parce que Mme la duchesse est comme qui dirait une vive-la-joie. Jamais elle ne vient seule. Toujours elle amène une troupe de jeunes dames, toutes plus jolies et mieux vêtues les unes que les autres, qu'on rencontre sans cesse à pied, à cheval, en voiture, en bateau, riant, chantant, badinant, escortées de jeunes messieurs, amis de M. Philippe. Et tout ce monde chasse, pêche, dîne, soupe, se promène, danse et tire des feux d'artifice, et enfin, fait de la vie une noce perpétuelle de nuit et de jour...

Mais M. de Boursonne venait de voir apparaître à la porte du petit salon son piqueur chargé du panier de la collation.

—A ce soir les détails, dit-il brusquement à maître Béru.

Et s'adressant à Raymond:

—Et nous qui avons à travailler, en route!...

Sur quoi il sortit, laissant l'aubergiste du Soleil levant un peu surpris et fort mécontent d'une interruption qu'il jugeait peu polie.

Et tout en marchant à grandes enjambées le long de la levée qui côtoie la Loire:

—Singuliers citoyens que les Français, grommelait le vieil ingénieur. En voici un, ce Béru, qui est fou d'égalité, à ce qu'il prétend, et parce qu'une duchesse arrive dans son pays, aussitôt il se pâme d'admiration. C'est un démocrate, mais son auberge, ses casseroles, son enseigne et tous les écus qu'il a de côté, il les donnerait pour s'appeler M. de Béru!...

Il parut attendre un mot d'approbation de Raymond qui marchait à ses côtés; mais Raymond, qui pensait à tout autre chose, garda le silence.

Alors, les souvenirs de son éducation première lui revenant en foule:

—Bonne maison, d'ailleurs, reprit-il, que cette maison de Maillefert. Une des cinq ou six qui nous restent en France pures de toute substitution. Excellente maison, alliée aux Tréville, aux Breulli-Faverlay, aux Coucy, aux Sairmeuse, aux Montmorency, aux Champdoce, aux Commarin, aux Chalusse...

Il n'en finissait plus.

On eût dit, à l'entendre égrener ce chapelet de noms, qu'il récitait la table de récapitulation de d'Hozier...

—Famille princière, positivement, poursuivait-il, qui porte de gueules à une croix d'or, avec une devise digne des premiers barons chrétiens: Aultre ne sert! L'Armorial général fait remonter les Maillefert à 800, mais je ne leur vois de filiation bien prouvée qu'à partir de 1100, ce qui est déjà joli... Qu'en pensez-vous, Delorge?...

Ainsi interpellé, d'une voix forte, Raymond tressauta comme un dormeur qu'on réveille.

—Monsieur!...

—Ah ça! vous ne m'écoutez donc pas, dit le vieil ingénieur. Vous avez l'air d'un homme qui tombe des nues. A quoi songez-vous?

—Ma foi! monsieur, si niais que cela soit à dire, j'avouerai que je ne songeais à rien...

—Hum!... Pas même à Mlle Simone de Maillefert?

Raymond rougit comme une pensionnaire prise en faute.

—Eh! monsieur, répondit-il, à quel propos penserais-je à une jeune fille que je ne connais pas, que je n'ai jamais vue, et que je ne verrai sans doute jamais?...

—Qui sait! murmura M. de Boursonne.

Et après un moment de réflexion:

—Ce que nous a dit cet imbécile de Béru, au sujet de cette jeune demoiselle, eût suffi lorsque j'avais votre âge pour me mettre la cervelle à l'envers. Singulière existence que celle de cette pauvre enfant abandonnée à elle-même!...

—Bast!...

—Comment, bast!... Je voudrais, pardieu! vous y voir, seul dans ce vieux château, en tête-à-tête avec une gouvernante anglaise. Mais comment ne se marie-t-elle pas? Elle doit pourtant être un fier parti, cette petite fille. Ces Maillefert, si je ne m'abuse, sont riches comme des mines. Je leur connais, dans la Loire-Inférieure, une propriété qui est bien grande, à elle seule, comme la république de Saint-Marin et la principauté de Monaco réunies. L'île de Noirmoutiers tout entière leur appartenait autrefois. Comment cette petite n'est-elle pas encore mariée!...

Il fit bien une douzaine de pas sans mot dire, puis tout d'un coup:

—Peut-être, reprit-il, est-elle affligée de quelque difformité... Il se peut qu'elle soit laide à faire peur, ou affreusement bossue, ou boiteuse, ou borgne, ou chauve... Mais non, cet idiot de Béru nous l'aurait dit.

—D'ailleurs, objecta Raymond, une jeune fille si riche n'est jamais laide...

Le vieil ingénieur éclata de rire.

—Parfaitement exact, dit-il. Ainsi, mon cher Delorge, voilà une occasion admirable. La Loire, les coteaux de Gennes, des ombrages merveilleux, un antique castel... quel cadre pour un roman d'amour!... M'entendez-vous, rêveur éternel? Je vous dis que je vois une nouvelle princesse du bois dormant, qui attend le jeune et beau prince qui la doit réveiller.

—Le malheur est que je ne suis pas prince, dit Raymond en riant.

—C'est vrai, mon cher, vous avez cet avantage immense et que je vous envie, d'être vilain, très vilain... Vous êtes jeune, vous êtes élève de l'École polytechnique...

—Et sans le sou...

—Pour le présent, oui..., mais votre avenir vaut un million. La famille qui ne vous accueillerait pas à bras ouverts serait diantrement difficile. Il me paraît, d'ailleurs, que Mme de Maillefert se soucie assez peu de Mlle Simone.

Raymond hocha la tête:

—Il est de fait, dit-il, que pour l'abandonner ainsi...

—Oui, c'est inimaginable, n'est-ce pas? Ce doit être une singulière personne que cette duchesse de Maillefert, et je ne serai pas fâché de faire sa connaissance... Mais vous, Delorge, vous la connaissez peut-être...

—Moi, grand Dieu! D'où? Comment?

—Dame! vous êtes Parisien...

—Oh! si peu.

—Assez pour avoir pu la rencontrer dans le monde...

Mais ils arrivaient à ce moment sur le terrain de leurs opérations.

Avec sa brusquerie ordinaire, M. de Boursonne campa là Raymond pour interpeller les conducteurs qui l'attendaient et leur donner des ordres...

Véritablement, pour ne pas connaître, au moins de réputation, la duchesse de Maillefert, il fallait que Raymond Delorge et le vieil ingénieur fussent terriblement étrangers aux graves préoccupations de la haute société du second Empire.

Il fallait qu'ils eussent vécu comme des loups, en dehors du mouvement, sans jamais ouvrir un journal de la haute vie.

Intime amie de la vicomtesse de Bois-d'Ardon et de la jeune duchesse de Maumussy, rivale de la baronne Trigault et de la célèbre Sarah Brandon, comtesse de la Ville-Haudry, la duchesse de Maillefert était une des sept ou huit femmes qui avaient l'enviable et précieux privilège de défrayer la chronique parisienne.

Il n'était pas de cocodès un peu posé qui ne la connût pour l'avoir aperçue au Bois, aux courses, dans l'enceinte du pesage, aux premières représentations, dans une avant-scène, à Bade, aux bains de mer, au club des patineurs, au tir aux pigeons, partout où il y a des lumières, de l'éclat, du bruit, où on s'étale, où on est vu, partout où la foule désœuvrée et riche se porte, partout où il est convenu qu'on s'amuse.