Elle dépensait, dit-on, un million par an.
Van Klopen, l'illustre tailleur pour dames, cet impudent et grossier Prussien qui fut pendant dix ans l'arbitre des élégances féminines, Van Klopen qui appelait ses clientes: Ma chère, déclarait la duchesse de Maillefert la meilleure de ses pratiques.
Les reporters eussent dû se cotiser pour lui constituer une pension, tant ils avaient gagné d'argent à décrire ses toilettes merveilleuses, ses équipages et ses livrées, et à citer ses mots. La chronique vivait de ses excentricités, racontant comme quoi elle soupait au Moulin-Rouge, comment elle traversait les Champs-Élysées en voiture, conduisant elle-même et une cigarette à la bouche; ou comment encore, ayant une discussion avec un cocher de fiacre, elle l'avait étourdi en l'injuriant dans le plus pur argot qui ait cours à la barrière...
De toute la journée, cependant, Raymond et M. de Boursonne, tout entiers à leurs travaux, ne parlèrent pas d'elle.
Ils l'avaient même oubliée probablement, lorsque le soir, en regagnant les Rosiers, ils furent dépassés par deux grandes calèches, conduites à la daumont, qui venaient de la route de Gennes et se dirigeaient vers la station du chemin de fer...
[Illustration: Il allait s'asseoir sur un paquet de cordages.]
—Ah! ah!... fit M. de Boursonne, il paraît que la duchesse arrive ce soir... Voilà ses voitures qui vont l'attendre à la gare.
M. de Boursonne devinait juste, ce qui du reste n'était pas difficile.
Lorsqu'il arriva au Soleil levant, appuyé au bras de Raymond, maître Béru, debout sur le seuil de son auberge, semblait guetter leur retour pour être le premier à leur dire:
—Eh bien!... c'est ce soir, par l'express de sept heures, que Mme la duchesse arrive avec sa société. Ces messieurs ont dû rencontrer les équipages...
Il jubilait.
Son visage rubicond était plus rayonnant que l'astre de son enseigne.
—Nous avons vu des voitures, en effet, répondit M. de Boursonne, et nous avons même été fort surpris de n'y pas apercevoir Mlle Simone.
—C'est vrai, opina l'aubergiste, cela doit sembler assez drôle qu'une jeune demoiselle n'aille pas au-devant de sa mère, quand il y a des mois qu'elle ne l'a pas embrassée!...
Raymond, que M. de Boursonne observait du coin de l'œil, autant que le lui permettait sa myopie, était devenu attentif.
—Mais c'est ainsi, poursuivit l'aubergiste. Mlle Simone, à ce que je me suis laissé dire, aimerait autant que sa mère et son frère ne vinssent jamais à Maillefert. Dame! cela se comprend. Accoutumée qu'elle est à vivre seule, aussi tristement qu'une religieuse cloîtrée, de voir tout à coup tant de monde et d'entendre tant de bruit autour d'elle, cela l'éblouit et l'effarouche, comme une orfraie qu'on lâcherait subitement en plein soleil. Si bien qu'elle ne fait pas toujours bon visage aux invités de Mme la duchesse. A ce point, me disait M. Casimir, le maître d'hôtel, qu'il y a deux ans elle n'a pas mis les pied lors de ses appartements tant qu'il y a eu de la société au château.
—Et la duchesse souffre ces caprices?
—Eh! eh!... Ce qu'on ne peut pas empêcher... vous savez. Il paraît qu'elle a une tête, Mlle Simone, bien que ce soit une sainte. Puis, elle a peut-être raison, au fond. Le mois que Mme le duchesse passe ici doit lui coûter gros.
—Bast! fit Raymond, la famille de Maillefert est si riche!...
—C'est à savoir! grommela maître Béru, c'est à savoir...
Et se rapprochant de Raymond et M. de Boursonne, baissant la voix et d'un air de mystère:
—Avec ces grandes fortunes, reprit-il, on ne sait jamais à quoi s'en tenir. Ce qui est positif, et on en a jasé, Dieu sait comme, c'est que Mme la duchesse vend...
—Diable!
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. Ainsi, quand vous suivez la levée, pour aller à Saint-Mathurin, toutes ces belles fermes que vous voyez, à droite dans la vallée, appartenaient aux Maillefert. Eh bien! l'hiver dernier, l'intendant est venu, qui les a découpées en petits lots et vendues... Tel que vous me voyez, j'en ai acheté pour un couple de milliers d'écus...
Maître Béru s'arrêta court.
On entendait dans le lointain le sifflet strident du chemin de fer.
—Mais voilà le train! s'écria l'hôtelier du Soleil levant. Dans cinq minutes Mme la duchesse sera en gare.
M. de Boursonne riait, de ce petit rire singulier qui faisait que les gens ne savaient jamais s'il parlait sérieusement ou s'il se moquait d'eux.
—Bien! maître Béru, prononça-t-il, très bien! Je vois avec plaisir que la famille de Maillefert a en vous un serviteur fidèle et dévoué...
Serviteur!... Le mot déplut à l'aubergiste.
Il se redressa dans sa veste blanche, et de son grand air de dignité:
—Je ne suis, prononça-t-il, le serviteur de personne.
Raymond aussi riait.
—Excusez-moi, cher monsieur Béru, fit gravement le vieil ingénieur, j'avais cru, en voyant votre joie...
—La duchesse m'importe peu, monsieur, et si je me réjouis, c'est que son séjour dans le pays fait aller le commerce. Par exemple, c'est dans mon établissement que se réunissent le maître d'hôtel, le chef et le sommelier de Mme de Maillefert, et aussi le valet de chambre de M. Philippe...
—C'est bien de l'honneur pour nous, interrompit M. de Boursonne.
Et comme le plaisir qu'il prenait à étudier l'aubergiste du Soleil levant commençait à s'épuiser:
—Mais ne dînons-nous pas ce soir, maître Béru? demanda-t-il. Nous faudra-t-il jeûner pour la plus grande gloire de Mme de Maillefert?
Rappelé brusquement à ses fonctions, l'hôtelier eut comme un regret d'avoir tant bavardé. Et il rentra brusquement dans son auberge, criant:
—Madame Béru!... Le dîner de messieurs les ingénieurs!...
La nuit était venue, lorsque M. de Boursonne et Raymond se mirent à table dans la salle à manger, largement éclairée par deux becs de gaz.
Le vieil ingénieur semblait on ne peut plus satisfait, et tout en savourant un excellent potage:
—Cet imbécile de Béru, disait-il, est positivement un homme précieux... Outre qu'il est un remarquable cuisinier, il me fait l'effet d'être le premier cancanier du pays, de sorte que...
Il fut interrompu par un grand fracas de roues, de chevaux et de claquements de fouet sur la grande route.
—Décidément la duchesse est arrivée.
Presque aussitôt, les voitures s'arrêtèrent devant l'auberge.
Puis une voix retentit dans le vestibule, voix grêle et aiguë, fort impérieuse pourtant, et affectant le plus désagréable grasseyement.
—Béru! clamait une voix, holà! où diable êtes-vous? Béru! ah! vous voilà! Vite, donnez de la lumière à mes domestiques, ces drôles ont oublié d'allumer les lanternes... Puis, vite aussi un verre et une carafe d'eau fraîche pour ma mère!...
Sur quoi, la porte de la salle à manger s'ouvrit violemment et un jeune homme d'environ vingt-cinq ans entra chapeau sur la tête, cigare aux dents et lorgnon à l'œil.
—M. le duc Philippe, sans doute? fit à demi-voix M. de Boursonne à Raymond.
Il était de taille moyenne, maigre ou plutôt amaigri, et avait la poitrine creuse et les épaules bombées.
De longs favoris blonds encadraient son visage fatigué, ses pommettes saillantes et colorées et ses lèvres minces et flétries.
—Ici, sacrebleu! criait-il; ici la carafe de Mme la duchesse...
Mme Béru accourait, un plateau à la main, et derrière elle entra, comme un tourbillon de soie et de velours, une femme assez grande, à l'air à la fois impertinent et familier.
Ses cheveux, d'un blond fauve, s'échappaient en masses opulentes d'un petit chapeau de paille orné d'une aigrette blanche. Elle portait un de ces costumes de voyage à couleurs éclatantes, très court et très tailladé, qui firent la fortune de Van Klopen.
Elle se versa un verre d'eau, et après l'avoir bu d'un trait:
—Ah! je mourais de soif, dit-elle.
Puis, trempant dans l'eau le coin de son mouchoir armorié, elle en tamponna ses yeux en disant:
—Il est inouï qu'on ne trouve pas un verre d'eau à cette gare...
Au dehors on entendait causer et rire, et la lueur des lanternes qu'on venait d'allumer éclairait toute la chaussée.
Curieux sans vergogne, M. de Boursonne se leva et alla soulever le rideau de la croisée. Il lui semblait distinguer dans les voitures sept ou huit personnes...
Mais il n'eut pas le temps de bien voir.
Mme de Maillefert et le jeune duc rejoignirent leurs invités... Les fouets des postillons claquèrent, les chevaux partirent au galop et le roulement des roues ne tarda pas à se perdre dans la nuit...
VII
Le lendemain de l'arrivée aux Rosiers de Mme la duchesse de Maillefert, le matin, Raymond fumait un cigare sur la porte du Soleil levant, en attendant M. de Boursonne, lorsque le facteur lui remit une lettre de Paris.
Reconnaissant sur l'adresse l'écriture de Me Roberjot, il s'empressa de rompre le cachet et lut:
«Mon cher Raymond,
«Lors du départ de notre ami Jean, il fut convenu, vous devez vous le rappeler, qu'il m'adresserait toutes celles de ses lettres où il parlerait du but réel de son voyage.
«Il n'y avait que ce moyen d'être sûr que le secret de ses espérances et des nôtres ne serait pas surpris par sa mère ou par la vôtre.
«Jean s'est souvenu de nos conventions.
«Je reçois à l'instant une lettre de lui, et je m'empresse de vous en adresser une copie...»
Mais Me Roberjot n'avait pas voulu confier au plus intime de ses secrétaires la lettre qui lui était adressée, et c'est de sa grosse écriture qu'était cette copie:
«Mon cher maître,
«Après la plus détestable traversée, prolongée bien au delà de l'ordinaire par des coups de vent terribles et des calmes désolants, je suis enfin arrivé à Valparaiso, bien portant et plein d'espoir.
«Je me réjouissais et j'avais tort. Le plus aisé seulement était fait.
«Le diable, c'était d'aller de Valparaiso à Talcahuana.
«On me disait bien que, si je voulais patienter pendant un mois, je trouverais quelque navire qui m'y porterait presque pour rien; mais, outre que j'avais assez pour le moment de la mer, un mois me paraissait une éternité.
«Je me mis donc en quête de quelque autre moyen de transport, et grâce aux indications d'un compatriote, je ne tardai pas à trouver un brave homme qui, propriétaire de cinq ou six chevaux, s'engageait à me conduire avec mon bagage rapidement et à peu de frais.
«C'était une façon de parler.
«Voyager à cheval est charmant, dans un admirable pays tel que celui-ci, bien digne de son nom de paradis terrestre, mais c'est un genre de locomotion que je ne conseillerai pas aux gens pressés.
«Cependant, les étapes succédaient aux étapes; un jour vint où mon conducteur, étendant le bras, me dit:
«—Nous arrivons... C'est là.
«Il me montrait, au fond de la merveilleuse baie de Concepcion, à mi-côte d'une colline de terre rougeâtre, une longue rangée de cases à un seul étage, construites en briques séchées au soleil.
«C'est la ville de Talcahuana, si souvent détruite par des tremblements de terre que ses quatre mille habitants, lassés de bâtir sur un sol mouvant, se contentent maintenant de cabanes.
«Ah! mon cher maître, c'est le cœur battant que j'y entrai, un samedi soir, aux dernières lueurs du crépuscule.
«Tout en chevauchant le long des rues étroites et escarpées, je me disais que, peut-être, dans quelqu'une de ces cases devant lesquelles je passais vivait mon père; que, peut-être, avant quarante-huit heures, j'aurais le bonheur de le serrer entre mes bras, et que je recevrais de lui la lettre du général Delorge, cette arme qui doit assurer la vengeance que nous attendons depuis plus de quinze ans...
«Aussi, bien qu'il me fût donné, la nuit qui suivit mon arrivée, de coucher dans un véritable lit, mis à ma disposition par un négociant français, il me fut impossible de fermer l'œil.
«Il me semblait que le jour ne viendrait jamais me permettre de commencer mes recherches.
«Il vint, cependant; mais mes premières investigations ne furent pas heureuses.
«Le climat du Chili est admirable, le pays est si beau, la vie y semble si facile et si douce, les Chiliennes ont tant de séductions, que de tous les navires—et ils sont nombreux—qui relâchent dans la baie de Concepcion, toujours quelque matelot déserte, qui s'installe à Talcahuana, ou qui va s'établir plus avant dans les terres.
«Cette circonstance hérissait mon enquête de difficultés imprévues.
«Force me fut donc de me mettre à exécuter ce que vous m'avez dit que je ferais.
«Je m'en allais de case en case, interrogeant tous les habitants, lesquels sont, par bonheur, les meilleurs et les plus obligeants du monde.
«Je leur demandais s'ils n'avaient pas ouï parler d'un Français, nommé Cornevin ou Boutin, qui avait dû arriver à Talcahuana dans les premiers mois de l'année 1853 à bord d'un baleinier américain.
«J'ajoutais, pour aider leurs souvenirs, que ce Français était un ancien prisonnier politique qui avait eu le bonheur incroyable de s'évader de l'île du Diable. Et enfin, autant qu'il était en moi et d'après les indications de ce brave Nantel, je traçais un portrait de mon père.
«Mais, hélas! tant d'années s'étaient écoulées depuis, tant de baleiniers américains avaient jeté l'ancre devant Talcahuana, que personne ne pouvait donner la plus vague indication..
«Le découragement me gagnait.
«Je commençais à me dire que Raymond et Léon avaient eu raison d'essayer de me retenir, lorsqu'enfin une lueur m'arriva.
«Talcahuana n'est pas une grande ville. Les distractions y sont trop rares pour que chacun ne s'occupe pas de ce que fait le voisin.
«On n'avait donc pas tardé à me connaître, à savoir le but de mon voyage et à s'intéresser au jeune peintre français qui était à la recherche de son père, ancien déporté politique.
«Je le savais. Aussi ne fus-je point surpris, lorsqu'une après-midi que la chaleur m'avait retenu à la maison, on m'annonça un cavalier qui m'apportait des renseignements.
«C'était un vieux contrebandier, que les hasards de sa profession venaient de retenir deux mois de l'autre côté des Cordillères, et qui, depuis la veille seulement, était de retour à Talcahuana.
«Cet homme se rappelait parfaitement un déporté français dont l'évasion, racontée devant lui, l'avait frappé comme un miracle.
«Il ne se rappelait pas le nom de ce Français, mais il était persuadé que j'aurais de ses nouvelles par un ancien contrebandier nommé Pincheira, chez lequel il avait travaillé pendant plusieurs mois.
«Ce Pincheira habitait le port d'Eichato, à une petite distance de Talcahuana.
«A l'instant même je montai à cheval, et moins de trois heures plus tard j'étais en présence de l'ancien contrebandier.
«Dès les premiers mots que je prononçai, il m'interrompit pour me dire qu'il se souvenait et, aux détails qu'il me donna, je reconnus que j'étais enfin sur la trace...
«C'est sous le nom de Boutin que mon père s'était présenté à Pincheira. Il était dénué de tout, affamé et à peine vêtu.
«Pincheira en eut pitié et n'eut point à s'en repentir, car il n'avait jamais vu, me dit-il, un travailleur si obstiné. Apre au travail, mon père n'était pas moins âpre au gain. Il se privait de tout pour mettre de côté les quelques francs qu'il gagnait, disant qu'il avait besoin de devenir très riche, et qu'il le deviendrait ou qu'il mourrait à la peine.
«Un an plus tard, environ, le fils ainé de Pincheira ayant pris la détermination d'aller tenter la fortune en Australie, mon père partit avec lui.
«Depuis, Pincheira n'en a pas entendu parler, mais il ne doute pas que son fils, établi en Australie, à Melbourne, ne soit mieux informé que lui.
«Les derniers mots de Pincheira, lorsque je le quittai furent ceux-ci:
«—Votre père doit être plusieurs fois millionnaire ou mort...
«C'est donc pour Melbourne que je vais partir, muni d'une lettre de recommandation de Pincheira pour son fils.
«Dès demain, je regagne Valparaiso où je trouverai plus aisément qu'ici une occasion pour l'Australie...
«Maintenant, je tiens le bout du fil, je ne le lâcherai pas...
«Au revoir donc, mon cher maître,—je n'ose dire à bientôt. J'écris à ma mère en même temps qu'à vous. Embrassez pour moi Raymond et Léon, et croyez-moi le plus reconnaissant et le plus dévoué de vos obligés...»
Me Roberjot poursuivait:
«Vous le voyez, mon cher Raymond, Jean a bien fait de partir. J'adresse par ce même courrier une copie de sa lettre à Léon.
«Votre mère et Mme Cornevin bien que fort tristes d'être séparées de leurs fils sont en bonne santé.
«Ici, rien de nouveau. Les embarras du gouvernement impérial deviennent de plus en plus visibles. Aurons-nous la guerre avec la Prusse? Aurons-nous un ministère libéral? L'un et l'autre peut-être,—peut-être ni l'un ni l'autre.
«Vous avez dû apprendre par les journaux le mariage de M. de Maumussy avec une jeune princesse italienne très riche. Il a été, à cette occasion, autorisé à prendre le titre de duc. On dit maintenant M. le duc de Maumussy gros comme le bras.
«D'un autre côté, mon très honorable ami Verdale prétend que M. de Combelaine est décidé à prendre femme avec ou sans l'autorisation de Mme Flora Misri. Ainsi, si vous connaissez une héritière, voilà un fameux mari.
«Moi, je n'ai que dix mots à vous dire: Soyez prêt à tout événement, car les temps sont proches.
«Et croyez à ma sincère amitié.
«ROBERJOT.»
Appuyé contre la porte du Soleil levant, Raymond relut à plusieurs reprises ces deux lettres palpitantes d'espoir.
Quel reproche pour lui!
Jean Cornevin agissait, du moins; tandis que lui, Raymond, qui eût dû être le plus ardent à poursuivre l'œuvre de réparation, que faisait-il? Rien.
Ainsi il s'abîmait dans les plus sombres méditations, lorsqu'il en fut tiré par la bonne grosse voix de M. de Boursonne, qui, lui frappant amicalement sur l'épaule, lui disait:
—Ah çà! qu'avez-vous? devenez-vous aussi sourd que je suis myope? Voilà trois fois que maître Béru nous appelle pour nous mettre à table.
Raymond n'avait rien dit jamais de son passé au vieil ingénieur, il ne pouvait donc se confier à lui.
—Je n'ai rien, monsieur, lui répondit-il.
Et il le suivit dans la salle à manger.
Mais c'est en vain qu'il s'efforçait de secouer ses tristes préoccupations. Il ne trouvait pas un mot à répondre à M. de Boursonne, lequel, par bonheur, était plus causeur et plus gai encore que de coutume.
La marche, après le repas, le remit un peu.
Le temps était admirable. C'était une de ces tièdes journées comme l'automne, tous les ans, en donne à l'Anjou. Jamais cette belle vallée de la Loire n'avait été plus belle. L'air était plein de parfums et de bourdonnements d'insectes. Les pluies de septembre avaient rendu aux prairies leur vert d'émeraude. Le soleil d'août avait nuancé les bois de tons merveilleux. Les feuilles des peupliers qui tremblaient à la brise semblaient d'or. Le long de toutes les haies chargées de baies rouges des fils de la Vierge pendaient...
—Encore un mois de ce beau temps, mon cher Delorge, disait gaiement M. de Boursonne, et le gros de notre besogne sera terminé de Tours aux Rosiers.
Ils opéraient alors sur la rive gauche de la Loire, entre Gennes et les Tuffeaux, et ils suivaient pour gagner leur terrain ce chemin charmant qui côtoie la rivière, et qu'ombragent les grands arbres du coteau.
Et ils allaient, suivis du conducteur qui portait leur collation quotidienne, faisant craquer sous leurs pieds les branches sèches et les feuilles mortes, lorsque, tout à coup, ils distinguèrent dans la direction de Maillefert des aboiements de chiens, appuyés de fanfares...
[Illustration: Je distinguai comme une tache le radeau.]
—On chasse par ici! s'écria M. de Boursonne.
Et s'étant arrêté pour mieux écouter:
—Je ne me trompe pas, ajouta-t-il. Ce doit être la duchesse de Maillefert qui donne du bon temps à ses hôtes.
Après quoi, appelant son conducteur, qui précisément se trouvait être du pays:
—Est-ce qu'il y a du chevreuil dans ces bois que nous avons vus là-haut? demanda-t-il.
Le conducteur s'était rapproché.
—Je ne le pense pas, monsieur, répondit-il. Je n'ai jamais entendu dire qu'il y ait des chevreuils ailleurs que dans le parc de la Ville-Haudry, mais ceux-là sont sacrés.
—Alors que chasse-t-on?
—Monsieur, lorsque Mme la duchesse est ici, elle fait venir des renards dans des tonneaux... Les jours de chasse, on en lâche un, et c'est après lui que courent les chiens et que galopent les chasseurs.
M. de Boursonne hocha la tête.
—Parfait! dit-il. C'est un moyen comme un autre de se rompre le cou, et c'est très aristocratique, à coup sûr...
Cependant, ils étaient arrivés sur le terrain de leurs études.
Ils se mirent au travail sans plus se préoccuper de la chasse, qui, selon les caprices de la course du renard, s'éloignait ou se rapprochait.
Vers trois heures, la pauvre bête dut être forcée, car fanfares et aboiements cessèrent complètement.
La journée touchait à sa fin, et déjà de légers brouillards s'élevaient des bas-fonds de la vallée, lorsque Raymond eut terminé sa besogne. Il alluma un cigare et, en attendant M. de Boursonne qui achevait des sondages, il vint s'asseoir sur le talus du chemin.
Il n'y était pas depuis cinq minutes, quand, au détour de la route, sous la voûte formée par les grands arbres, parut une femme qui s'avançait d'un pas rapide.
Elle était fort simplement vêtue d'un costume de soie brune et coiffée d'un large chapeau de paille. Son visage était entièrement caché par une ombrelle qu'elle tenait en avant, pour se garantir du soleil couchant.
Raymond l'examinait avec une certaine curiosité, admirant la grâce de sa démarche, lorsque tout à coup, à moins de dix pas de lui, elle s'arrêta court.
Elle parut écouter et se consulter...
Puis, soudain, prenant un parti, elle ferma son ombrelle, franchit lestement le talus et gagna un petit bouquet d'arbres où elle se tint immobile.
D'où elle était, elle ne devait pas apercevoir Raymond, surtout ne soupçonnant pas sa présence, mais lui la voyait très bien.
C'était une jeune fille d'une vingtaine d'années, aux traits fins et doux, blonde avec de grands yeux bleus.
Ce qui frappait Raymond, c'était l'impression à la fois inquiète et timide de sa physionomie, et dans toute sa personne quelque chose de sauvage et d'effarouché...
—Évidemment elle se cache, pensait-il, mais de qui? mais pourquoi?...
La réponse ne se fit pas attendre.
Un bruit de roues lui ayant fait tourner la tête, il aperçut, s'avançant au grand trot de deux magnifiques chevaux, une calèche découverte menée à la daumont.
C'était une des voitures qu'il avait rencontrées la veille se rendant à la gare, il la reconnut très bien.
Dedans étaient nonchalamment étendues deux jeunes femmes assez jolies vêtues de costumes extraordinairement voyants.
Derrière la voiture, un groupe de cavaliers galopait et, au milieu de ce groupe, montant un cheval évidemment difficile, se tenait la duchesse de Maillefert, superbe de hardiesse avec son amazone bleue à boutons ciselés et son chapeau d'homme.
—C'est pourtant vrai qu'on ne lui donnerait pas vingt ans, à cette gaillarde-là, dit une voix railleuse derrière Raymond.
Il se détourna.
C'était M. de Boursonne, qui avait fini, lui aussi, et qui, les mains dans les poches et un sourire goguenard aux lèvres, regardait s'éloigner et se perdre dans la poussière voitures et cavaliers.
—Oui!... peut-être!... en effet!... répondit Raymond.
Il ne savait trop ce qu'il disait.
Tout en semblant écouter le vieil ingénieur, il ne perdait pas de l'œil le bouquet d'arbres où la jeune fille s'était réfugiée... Il la vit avancer la tête avec précaution, écouter, puis jugeant le danger qu'elle voulait éviter passé, gagner la route...
Mais alors, elle aperçut Raymond et M. de Boursonne...
Un léger cri lui échappa... Elle parut prête à fuir...
Mais, rassemblant son courage, elle passa devant eux en leur rendant leur salut...
Jamais surprise ne se vit, plus comique que celle du vieil ingénieur.
La jeune fille était déjà loin, qu'il restait planté sur ses pieds, sa casquette d'une main, son binocle de l'autre...
—Ah ça! d'où sortait cette demoiselle? demanda-t-il enfin.
Raymond ne répondit pas.
Encore qu'il eût été bien embarrassé de dire pourquoi, il lui répugnait de raconter la scène dont le hasard l'avait rendu témoin.
—C'est que vraiment elle m'a paru surgir de terre ni plus ni moins qu'une apparition, continua M. de Boursonne, et je ne serais pas fâché de savoir au moins qui elle est.
A deux pas en arrière, se tenait le conducteur que M. de Boursonne avait désigné pour l'accompagner parce qu'il connaissait le pays.
Il entendit la question et pensant qu'elle s'adressait à lui:
—Monsieur, répondit-il respectueusement, cette jeune personne est Mlle Simone de Maillefert...
—Ah!
—Elle sortait de ce petit bosquet, là, à droite, où je l'ai vue se cacher lorsqu'elle a entendu rouler la voiture de Mme la duchesse. C'est, du reste, un vrai miracle que monsieur l'ingénieur n'ait pas encore rencontré Mlle Simone, car elle est toujours par voies et par chemins, tantôt avec sa gouvernante anglaise, à pied le plus souvent, mais quelquefois aussi à cheval. Et ce n'est pas pour dire, mais je ne connais pas beaucoup de nos messieurs des environs capables de faire franchir à leur cheval les fossés qu'elle fait sauter au sien...
D'un geste, M. de Boursonne remercia son employé des renseignements.
Mais lorsqu'il fut seul avec Raymond, sur la route des Rosiers:
—Ma parole d'honneur, reprit-il, cette jeune fille me trotte par la tête. N'est-il pas étrange qu'elle craigne si fort d'être vue de sa mère!...
—Ne vous rappelez-vous donc pas, monsieur, ce que nous a dit maître Béru?
—Si, mais Béru n'est qu'un sot. Il faudrait faire jaser quelque bourgeois du pays. Je donnerais bien quelque chose pour que notre vieux camarade, l'artilleur en retraite, eût l'idée de venir, ce soir, fumer une pipe avec nous.
Quelque bonne fée entendit sans doute le souhait de M. de Boursonne.
A peine Raymond et lui finissaient-ils de dîner, que le maître du Soleil levant leur annonça le commandant d'artillerie.
Et il ne venait pas seul.
—Il se permettait, dit-il en entrant, d'amener un sien neveu, qui était venu passer la journée avec lui: M. Savinien Bizet de Chenehutte.
C'était un fort gaillard d'une trentaine d'années, large d'épaules, haut en couleur, au verbe tranchant, à l'air content de soi, mis avec une recherche du plus mauvais goût.
Propriétaire, il faisait valoir et vivait sur ses terres. Réellement, il s'appelait Bizet tout court. Ce nom de Chenehutte, qui était celui d'une de ses propriétés, lui avait été donné pour le distinguer d'un de ses frères; et comme il l'avait trouvé sonore, il l'avait gardé et le mettait sur ses cartes de visite.
N'importe, il était fort heureux qu'il fût venu.
Aux premières questions de M. de Boursonne relatives à Mlle de Maillefert:
—Ma foi! je ne sais rien de cette jeune fille, répondit l'ancien artilleur, avec l'insouciance d'un homme trop occupé de soi pour s'inquiéter des autres.
M. Savinien Bizet de Chenehutte était mieux renseigné.
—Il est sûr, dit-il, que les goûts et les façons de cette demoiselle doivent surprendre. Lorsqu'elle est arrivée à Maillefert, il y a cinq ans, et qu'on a vu que son aimable mère l'abandonnait, on a eu pitié d'elle. Les dames les plus distinguées lui ont fait quelques avances. Bast! elle les a reçues du haut de sa grandeur et n'a pas même daigné rendre les visites qu'on lui faisait...
—Ce qui est l'indice d'une bien mauvaise éducation, opina gravement M. de Boursonne...
—Ils sont tous comme cela dans cette famille, continua M. Bizet. C'est chez eux un parti pris de mépriser les voisins... Savez-vous où M. Philippe va chercher des compagnons lorsqu'il est ici? A l'École de cavalerie de Saumur...
—C'est comme cela. Et la duchesse de Maillefert... Vous croyez, n'est-ce pas? qu'elle invite à ses chasses les propriétaires du pays et leurs dames...
—Certes, je le crois...
—Eh bien! vous vous trompez. Demandez à mon oncle, plutôt! Nous sommes de trop petites gens pour elle. C'est de Paris ou d'Angers qu'elle fait venir ses invités. Et du reste, elle fait aussi bien. S'il n'y avait que nous pour faire de la poussière à son château, on n'aurait pas besoin de balayer souvent...
M. de Boursonne jubilait, il avait trouvé son homme.
—Écoutez donc ce que dit M. de Chenehutte, mon cher Delorge, dit-il, c'est on ne peut plus intéressant... Vous dites donc, monsieur, que personne ne voudrait plus accepter les invitations de Mme de Maillefert?...
—Je le dis parce que cela est.
—Et pourquoi?
M. Bizet rapprocha sa chaise, et d'un air à la fois pudique et mystérieux:
—Parce que, répondit-il, la duchesse est une femme absolument compromise...
—Pas possible!...
—Demandez à mon oncle! Il vous dira qu'elle mène une telle vie, que toute sa fortune, qui était énorme, y a passé. Il vous dira qu'on n'en est plus à compter ses aventures et que tous les ans, ici, elle s'affiche sans pudeur avec quelque nouveau fat... Ah! c'est du propre! Quant à ses fêtes, on sait ce qu'elles sont; un homme peut y aller, mais une femme!...
Si M. de Boursonne jouissait sans vergogne des ridicules de M. Bizet, il n'en était pas de même de Raymond.
Singulièrement agacé:
—Je ne vois pas, dit-il d'un ton rude, en quoi tout cela atteint M^[lle] Simone.
M. Savinien Bizet de Chenehutte cligna de l'œil d'un air qui voulait être excessivement malin.
—Oh! elle, fit-il, c'est une autre paire de manches.
—Comment cela? interrogea M. de Boursonne.
—Elle est aussi dissimulée que sa mère l'est peu. Ainsi, à en croire les paysans et les malheureux du pays, c'est la plus pure, la plus chaste, la meilleure, la plus charitable des créatures...
—Eh mais! c'est une assez bonne réputation, ce me semble.
—Oui, mais ce n'est qu'une réputation... Tenez, raisonnons. Mlle Simone est-elle forcée de vivre comme elle le fait? Non. Elle n'est pas plus laide qu'une autre et elle est immensément riche...
—Vous disiez la duchesse ruinée...
M. Bizet hocha la tête.
—Et c'est vrai, répondit-il. Seulement Mlle Simone a sa fortune à elle, que je ne saurais évaluer à moins de deux cent mille livres de rentes... Maillefert, qui vaut au bas mot un million, est à elle. Je lui connais, le long d'Authion, je ne sais plus combien de centaines d'hectares de prairies... Les meilleurs crus de Bourgueil lui appartiennent...
L'ancien commandant d'artillerie riait à se tordre.
—Et vous pouvez croire mon neveu, fit-il, car il est bien renseigné...
M. Bizet rougit.
—Mais... comme tout le monde, balbutia-t-il.
—Oh!... cent fois mieux, mon neveu, car enfin, l'an dernier, quand tu pensais que Mlle Simone serait une charmante dame de Chenehutte, tu es allé aux informations...
De rouge qu'il était, M. Bizet devint cramoisi.
—Soit, dit-il. J'aurais peut-être fait une folie l'an dernier... Mais j'ai réfléchi. J'ai compris que, si Mlle de Maillefert s'isole ainsi, c'est qu'elle a une bonne raison. Or, cherchez la raison d'une jeune fille, et vous trouverez... un amant.
Depuis un moment, Raymond dissimulait mal son irritation.
Il bondit à ce dernier mot comme sous un coup de fouet, et se dressant:
—Vous mentez! dit-il à M. Bizet.
Du coup, les brillantes couleurs de M. de Chenehutte disparurent.
—Voilà un mot que vous allez retirer, monsieur, s'écria-t-il.
Raymond haussa les épaules.
—Très volontiers, fit-il tranquillement, si vous pouvez nous nommer l'amant de Mlle de Maillefert...
Mais, au lieu de répondre:
—Non, cela ne se passera pas ainsi, clama M. Bizet, il faudra me rendre raison...
Et il sortit, tirant sur lui la porte à la briser.
—Allons, bon! s'écria l'ancien commandant d'artillerie, voilà mon étourneau parti! Que le diable emporte les jeunes gens, n'est-il pas vrai, Boursonne!
Et, s'adressant à Raymond:
—Je ne prétends pas, continua-t-il, que mon neveu ait raison; mais convenez, monsieur, que vous n'êtes guère parlementaire.
—Monsieur...
—Il est de ces mots qu'on ne dit pas, sacrebleu! surtout à un garçon qui a bien dîné... car Savinien avait parfaitement dîné, comme toujours, lorsqu'il vient me rendre visite...
Tout en parlant, d'un ton de mauvaise humeur, il avait débourré sa pipe, une superbe pipe d'écume de mer, et il la serrait avec les plus délicates attentions dans un étui de maroquin doublé de velours.
—Sotte affaire, grommelait-il, sotte superlativement, sotte en cinq lettres... Où prendre mon neveu, maintenant! Si seulement il était allé au Café du commerce!...
Ses préparatifs de départ étaient achevés.
—Car il faut arranger cela, Boursonne, dit-il encore et, je compte sur vous pour chapitrer M. Delorge pendant que je vais laver la tête de mon neveu... Il n'y a pas là de quoi fouetter un chat...
Il sortit sur ces mots.
Et dès que M. de Boursonne l'eut entendu refermer la porte qui donnait sur la grande route, il vint se planter devant Raymond et, croisant les bras:
—Je suppose, dit-il, que vous avez trop dîné aussi, vous, ou que votre cervelle déménage...
—Pourquoi cela, monsieur?...
Le vieil ingénieur leva les bras au ciel, et d'un accent de commisération profonde:
—Il le demande!... fit-il. Comment, malheureux, sur les propos d'un sot, d'un idiot, d'un fat, vous entrez en fureur et vous demandez ce que vous avez fait d'insensé! Je vous déclare, moi, que je le trouvais très amusant, ce sire de Chenehutte, que j'allais passer une soirée très agréable, et que vous m'avez gâté mon plaisir.
Mais Raymond était encore sous l'impression de l'agacement que lui avait causé M. Savinien Bizet.
—Et moi, monsieur, prononça-t-il, je vous déclare qu'il est des propos que je n'entendrai jamais de sang-froid.
—Quels propos?
—Quoi! ce drôle se permet de dire que Mlle Simone de Maillefert a un amant!...
—Qu'est-ce que cela vous fait?
L'objection avait assez de valeur pour embarrasser Raymond. Aussi, au lieu de répondre directement:
—N'est-il pas manifeste, continua-t-il, que c'est là une calomnie ignoble inspirée à ce monsieur par le dépit qu'il éprouve d'être dédaigné par la famille de Maillefert en général et par Mlle Simone en particulier?...
M. de Boursonne levait les épaules par-dessus la tête.
—Et après!... interrompit-il. Est-ce que cela vous regarde? est-ce que cela vous touche? Êtes-vous le parent de Mlle de Maillefert, son ami, son allié?... La connaissez-vous? Lui avez-vous seulement parlé?...
A grand renfort d'allumettes—peut-être aussi pour dissimuler une vive rougeur, Raymond allumait un cigare:
—Il se peut que je sois ridicule, commença-t-il...
—Oh!... prodigieusement ridicule...
—... Mais jamais, devant moi, un fat n'insultera impunément une femme. Et si tous les hommes de cœur étaient de mon avis, la réputation d'une jeune fille ne serait pas à la merci du premier polisson venu. J'ai une sœur, moi, et si un drôle osait parler d'elle comme ce Bizet parlait de Mlle Simone, je m'estimerais heureux qu'il se trouvât là un garçon d'honneur pour prendre sa défense.
En tout autre moment, M. de Boursonne se serait sans doute amusé de l'animation de Raymond.
Mais ce n'était pas l'occasion de jeter de l'huile sur le feu, et d'un ton conciliant:
—Soit, dit-il, vous avez raison en principe, mais pour ce soir n'insistez pas... Notre digne commandant d'artillerie va nous ramener son neveu, donnez-lui la main, et qu'il ne soit plus question de rien....
La porte de la rue s'ouvrait en ce moment. Seulement ce ne fut pas l'ancien artilleur qui entra. Ce fut un jeune homme à mine grave, qui demandait à entretenir M. Raymond Delorge en particulier.
—Oh! vous pouvez parler devant monsieur, dit Raymond en montrant M. de Boursonne.
Le jeune homme alors s'assit, les jambes écartées et les mains sur les genoux, toussa, et d'un ton solennel expliqua qu'il était envoyé par son ami, M. Savinien de Chenehutte, lequel, ayant été gravement insulté par M. Delorge, demandait une réparation par les armes...
—Permettez, permettez!... commença le vieil ingénieur.
Raymond l'interrompit:
—Je suis aux ordres de M. Bizet de Chenehutte, dit-il.
—Alors, monsieur, reprit le jeune homme, veuillez m'indiquer vos témoins, pour que nous réglions les conditions...
Et, ayant remis sa carte à Raymond, il salua gravement et se retira d'un pas de grand-prêtre.
M. de Boursonne paraissait exaspéré.
—Eh bien! vous voilà content, monsieur Delorge, s'écria-t-il... Vous voilà un duel sur les bras!... Seulement, où allez-vous pêcher des témoins?
—Je comptais vous prier de m'en servir, monsieur.
—Moi!... Allons, décidément, la tête n'y est plus. Moi, votre chef, j'autoriserais votre folie par ma présence... jamais. Ce serait doubler le scandale. Car ne vous y trompez pas, vous allez être la fable du pays... Et Mlle Simone aussi, qui plus est. Joli service que vous lui rendez, à cette pauvre fille! La peste soit de mon Don Quichotte! sans compter qu'avant huit jours vous serez dénoncé à qui de droit. Et je serais votre témoin!... Vous rêvez, mon cher...
Peut-être Raymond s'attendait-il un peu à cet accueil:
—Alors, fit-il, je vais prier maître Béru de m'indiquer dans le pays deux anciens militaires; ils ne me refuseront pas, eux...
Le vieil ingénieur ne sembla pas l'entendre.
Il arpentait la salle à manger, gesticulant, tirant de sa pipe des nuages de fumée, jusqu'à ce que tout à coup:
—Eh bien!... non! s'écria-t-il, vous êtes un brave garçon, Delorge, et je serai aussi fort que vous... Il ne sera pas dit, sacré tonnerre! qu'un ancien de l'école ira risquer sa peau sans un camarade pour l'assister... Je serai dénoncé aussi, c'est clair, mais ils diront ce qu'ils voudront à Paris, je m'en bats l'œil... Donc, c'est dit, je prends un de nos conducteurs et je vais trouver vos gens...
[Illustration: Il s'embarquait pour Valparaiso.]
—Ah! monsieur, commença Raymond, ravi...
—C'est bon, c'est bon, vous me remercierez demain. Pour l'instant, parlons raison. Quelle arme préférez-vous?
—Ce n'est pas à moi de choisir...
—Qui sait!... en s'y prenant bien. Enfin, qu'aimez-vous mieux, le pistolet ou l'épée?...
—Diable! vous tirez donc aussi mal l'un que l'autre?
A la profonde surprise de M. de Boursonne, toute l'animation de Raymond tomba tout à coup. Il pâlit légèrement et d'une voix altérée:
—Monsieur, répondit-il, au pistolet aussi bien qu'à l'épée, je suis d'une force tellement supérieure que, si je n'étais résolu à ménager ce jeune homme, me battre avec lui serait presque déloyal...
Les yeux du vieil ingénieur s'agrandissaient d'ébahissement derrière ses lunettes...
—Plaisantez-vous? fit-il.
—Jamais, monsieur, je n'ai parlé plus sérieusement. Pendant des années, j'ai vécu dans l'espoir de me battre en duel avec un homme que je hais mortellement et qui passe pour le plus habile tireur de Paris... Pendant des années, j'ai fait chaque jour quatre ou cinq heures de salle d'armes et de tir. Mon ennemi a refusé le combat, mais ma supériorité m'est restée.
M. de Boursonne ne fit pas une question, ce qui était bien beau de sa part. Il sortit, et quand il reparut, une heure plus tard:
—Tout est convenu, dit-il à Raymond, c'est à l'épée que vous vous battez, demain matin, à huit heures...
VIII
C'est à peine si, d'une voix éteinte, Raymond balbutia quelques remerciements, s'excusant du tracas qu'il causait à M. de Boursonne.
—Je suis bien aise, ajouta-t-il, que mon adversaire ait choisi l'épée, parce qu'à cette arme je reste maître de l'issue du combat...
Et ce fut tout.
Pendant l'heure qu'il était resté seul, son attitude avait subi un tel changement, il s'était si visiblement affaissé que le vieil ingénieur n'en revenait pas.
Tout en regagnant sa chambre à coucher:
—Qu'est-ce que cela signifie? pensait-il. Ce que me dit mon gaillard de sa supériorité ne serait-il que pure forfanterie, ou malgré tout aurait-il peur!...
Peur! Raymond Delorge!
Ah! s'il était une âme au-dessus des terreurs de la souffrance et de la mort, c'était certes la sienne. Peur, lui!... Son existence était-elle donc assez heureuse pour qu'il eût la faiblesse d'y tenir!...
Non. Mais lorsqu'il s'était trouvé seul, l'agacement nerveux, provoqué par M. Bizet de Chenehutte s'étant apaisé, il avait réfléchi, il s'était jugé et, du fond de sa conscience, une voix rude comme le remords s'était élevée pour lui reprocher sa conduite.
Avait-il le droit, lui, de se battre, de risquer sa vie!...
Quoi! son père, le général Delorge avait été lâchement assassiné; les assassins vivaient honorés et riches, et au lieu de songer uniquement à la vengeance, il s'en allait, don Quichotte ridicule, provoquer le premier fat venu, pour la plus grande gloire d'une dame inconnue.
Avec de telles pensées, il lui fut impossible de fermer l'œil de la nuit; et son visage, au matin, trahissait si bien une pénible insomnie, que M. de Boursonne ne put s'empêcher de lui dire:
—Vous avez l'air d'un déterré, mon cher. Qu'avez-vous? Êtes-vous souffrant?
Le ton de ces questions révélait de si singuliers soupçons que Raymond tressaillit. Brusquement rappelé au sentiment de la situation et de ses exigences:
—Rassurez-vous, monsieur, fit-il, je ne me suis jamais mieux porté.
Il fut interrompu par maître Béru.
L'hôtelier du Soleil levant, qui avait flairé la vérité, et qui s'était assuré de l'excellence de son flair en collant son oreille à la serrure, ce digne aubergiste venait annoncer à messieurs les ingénieurs que, sachant qu'ils auraient à sortir de bonne heure, il leur avait préparé et servi une tranche de pâté et une bouteille de vin des coteaux de Saumur.
L'attention charma le vieil ingénieur.
Il avait beau, hum! se raidir, hum! hum! affecter une superbe insouciance, sacrebleu! et chercher à plaisanter, mille tonnerres! il se sentait très ému. Et à l'inquiétude qu'il éprouvait, il reconnaissait qu'il s'était attaché à Raymond beaucoup plus qu'il ne le supposait.
Aussi, le voyant se disposer à attaquer le pâté de maître Béru:
—Gardez-vous de manger, lui dit-il vivement, un homme qui se bat en duel doit rester l'estomac vide pour qu'on puisse le soigner en cas d'accident...
—Je n'aurai pas besoin d'être soigné, croyez-moi...
—Je l'espère pardieu bien! Seulement, défiez-vous, on a vu des mazettes embrocher des maîtres... Allons, bon! qu'est-ce que je vous dis là, moi!...
—Rien que je ne sache, fit Raymond en riant de bon cœur, cette fois.
M. de Boursonne ne répliqua pas.
Plus il observait Raymond, lui qui se piquait d'observation, moins il s'expliquait son attitude et les brusques variations de son humeur.
—Il faut, pensait-il, qu'il y ait dans l'existence de ce garçon quelque mystère que je ne connais pas...
Il n'en vidait pas moins lestement un verre de vin des coteaux, quand une voix le fit retourner, qui disait:
—Il est l'heure, monsieur l'ingénieur, et me voici.
C'était le conducteur choisi par M. de Boursonne pour être le second témoin de Raymond qui arrivait, exact comme un chronomètre et tout de noir habillé.
—Partons donc, dit le vieil ingénieur.
Le rendez-vous avait été fixé de l'autre côté de la Loire, au-dessus de Gennes, à l'entrée d'un petit bois où se trouvait une clairière qu'on eût juré préparée pour une rencontre.
Et, tout en cheminant, après avoir passé le pont de fil de fer:
—Je parierais que nous nous dérangeons inutilement, grommelait M. de Boursonne, et qu'une fois sur le terrain, le sieur Bizet va nous faire des excuses.
C'était la bonne envie qu'il en avait qui le faisait s'exprimer ainsi. Son erreur était grande.
Les Angevins, en général, n'ont pas grand' peur d'un bout de fer pointu. A Saumur particulièrement et aux environs, presque tous les jeunes gens font des armes et se souviennent assez volontiers des jolis coups d'épée que fournissaient leurs pères lors de la conspiration Berton.
M. Bizet de Chenehutte était un sot, mais n'était pas un lâche.
La veille, d'ailleurs, au Café du commerce, il avait tant parlé, si haut et si terriblement, que reculer lui eût été bien difficile.
Il était très connu dans le pays, et, à ce qu'il croyait, très posé. Ne possédait-il pas deux chevaux, dont un certain alezan sur lequel il avait couru les haies, aux courses de Saumur, vêtu d'une casaque rose? Ne nourrissait-il pas cinq chiens, dont trois bassets, qu'il appelait sa meute? N'avait-il pas eu des succès?...
Bientôt M. de Boursonne et Raymond l'aperçurent, arrivant au rendez-vous par un autre chemin qu'eux.
Il avait pour témoins son oncle, qui semblait d'une humeur massacrante, et le vieux commandant d'artillerie, au mépris des règles consacrées, s'approcha de M. de Boursonne et lui dit:
—Voyons, sacrebleu! mon vieux camarade, une dernière fois, allons-nous laisser ces étourneaux s'embrocher pour une vétille?....
—Il est clair que c'est absurde, répondit le vieil ingénieur... Que M. Bizet de Chenehutte nomme donc l'amant de Mlle de Maillefert, et M. Delorge retirera le mot que vous savez...
—Allons-y donc, puisque vous le voulez, grommela le vieil artilleur...
Et, tirant d'une gaine de serge deux épées qu'il avait apportés, il en remit une à chacun des adversaires, et, s'étant reculé, prononça le mot sacramentel:
—Allez!
Pendant que les témoins discutaient les conditions dernières, et tandis qu'il se dépouillait de son paletot et de son gilet, Raymond avait cru voir dans le taillis qui entourait la clairière des yeux qui brillaient et des têtes curieuses qui se dressaient au-dessus des buissons.
—Singulière hallucination! s'était-il dit.
Ce n'était pas une hallucination.
La nouvelle du duel s'était répandue dans les Rosiers, où les occasions d'émotions fortes sont rares; bon nombre de bourgeois s'étaient bien promis de ne pas manquer un aussi dramatique spectacle.
Ils avaient su par un des témoins l'endroit choisi pour la rencontre, et dès l'aube, ils étaient venus sournoisement se poster à l'affût.
Une dame même était venue, ce qui fut connu et fit une brèche à sa réputation, car sa démarche fut charitablement attribuée à l'intérêt que lui inspirait M. Bizet de Chenehutte.
Mais, si Raymond ignorait ce détail, M. Bizet de Chenehutte le connaissait, lui, et l'idée de combattre sous les regards de ses compatriotes ne fut pas pour peu dans l'impétuosité extraordinaire de son attaque...
Il ne doutait d'ailleurs pas de la victoire.
Ayant reçu du maître d'armes de l'École de cavalerie de Saumur un certain nombre de leçons, il se croyait d'une jolie force...
Hélas! il ne lui fallut pas vingt secondes pour reconnaître combien follement il s'était abusé.
Vainement il multipliait les attaques, tournant, bondissant, se baissant, se dressant, s'allongeant, il n'arrivait qu'à se mettre hors d'haleine.
Froid, impassible, aussi à l'aise que s'il eût été dans une salle d'armes faisant assaut avec des fleurets mouchetés, Raymond parait comme en se jouant, jusqu'au moment où, liant l'épée de son adversaire, il la lui arracha violemment des mains et la fit voler à vingt pas.
—Assez! s'écria l'ancien commandant d'artillerie en se précipitant entre les deux adversaires, l'honneur est satisfait; assez...
C'était, au fond, l'avis de M. Bizet de Chenehutte.
Mais il sentait dix paires d'yeux braqués sur lui, et, à la fureur de son impuissance, s'ajoutait la rage de ce qui lui semblait une affreuse humiliation.
—Non, ce n'est pas assez! s'écria-t-il en courant ramasser son épée, ce qui m'arrive n'est qu'un accident.
Ainsi ne pensait pas le vieil artilleur.
Aussi, s'étant approché de M. de Boursonne:
—Il est clair, lui dit-il, que mon nigaud de neveu est aux mains de votre jeune homme comme une souris aux griffes d'un chat... De grâce, mon vieux camarade, ne laissons pas recommencer le combat.
Sans répondre ni oui ni non, M. de Boursonne alla à Raymond, qui demeurait immobile, et bas et très vite:
—Pas de générosité déplacée, lui dit-il. Je vois que vous êtes de première force, mais à force de ménager ce sot, vous finirez peut-être par vous faire embrocher. Allongez-lui, s'il vous plaît, un coup d'épée bénin, et terminons...
Raymond hésita.
Il en voulait beaucoup à M. Bizet de l'avoir traîné sur le terrain, et résolu à l'en punir, il avait formé le projet de ne le point blesser, mais de le désarmer jusqu'à ce qu'il s'avouât vaincu.
Cependant, comme il sentit qu'il n'avait rien à refuser au vieil ingénieur après la preuve d'attachement qu'il lui donnait:
—Vous allez être obéi, monsieur, dit-il enfin.
M. de Boursonne lui serra la main, puis se retournant:
—Encore une reprise, dit-il, et quel qu'en soit le résultat nous arrêterons le combat.
—Soit! grommela l'ancien commandant d'artillerie, et que le diable emporte mon neveu!
Il remit donc les adversaires en face, engagea de nouveau leurs fers, et comme la première fois recula en disant:
—Allez!...
C'est avec la rage aveugle d'une bête fauve que M. Bizet se lança sur Raymond. Il était devenu plus blanc que sa chemise, ses yeux s'injectaient de sang, il serrait les dents à les briser.
C'est que, si niais qu'il fût, il avait deviné les intentions premières de son adversaire. Et la pensée d'être si ouvertement ménagé devant tant de témoins l'affolait.
En ce moment, dans son accès de fièvre vaniteuse, il eût mieux aimé mourir que de sortir de ce duel sans une égratignure. Il attaquait moins qu'il ne cherchait à se faire blesser.
Aussi Raymond, en dépit de sa prodigieuse supériorité, avait-il besoin de tout son sang-froid et de toute son adresse pour l'empêcher de s'enferrer lui-même. A deux reprises il fut forcé de rompre, et malgré tout, ces attaques furibondes l'animaient, quand par bonheur, voyant un jour, il se fendit et planta dans le gras du bras de M. Bizet de Chenehutte le plus aimable des coups d'épée.
—Touché!... s'écria l'intéressant jeune homme en lâchant son arme et en se laissant tomber à la renverse entre les bras de ses témoins qui, à la vue du sang, s'étaient précipités vers lui...
Trois ou quatre exclamations étouffées retentirent dans le taillis... Cinq ou six têtes effarées apparurent au-dessus des buissons...
Mais l'anxiété ne dura pas.
Le vieil officier qui se connaissait en blessures, ayant relevé la manche de la chemise de son neveu, hocha la tête et dit:
—Il n'en mourra pas pour cette fois.
M. Bizet rouvrit les yeux.
—Non, ce n'est rien, fit-il d'une voix affaiblie, l'impression que m'a causée le froid du fer est déjà passée.
Le fait est qu'il était ravi de cette solution, qui le sauvait d'un ridicule dont la perspective l'avait fait frémir. La supériorité de son adversaire était si manifeste, que sa blessure devenait un titre de gloire.
Aussi, lorsqu'on l'eut remis sur pied, son premier mouvement fut de saisir la main de Raymond, en s'écriant d'un ton tragique:
—Maintenant, monsieur Delorge, je confesse mes torts, je vous prie d'agréer mes excuses, et je voudrais que l'univers entier pût m'entendre... Désormais c'est entre nous à la vie et à la mort.
Raymond l'eût battu de bon cœur. Jamais vainqueur ne fut si penaud de sa victoire.
—Du coup, murmura à son oreille la voix narquoise de M. de Boursonne, vous voilà le meilleur ami de ce cher M. Bizet.
—C'est-à-dire couvert de ridicule, pensa Raymond, qui, depuis que les curieux cachés dans le taillis s'étaient démasqués, savait, à n'en pouvoir douter, que le combat avait eu un assez bon nombre de spectateurs.
Et M. de Boursonne disait vrai.
Calmé, M. Bizet avait parfaitement compris la générosité de son adversaire, et fait extraordinaire et tout à sa louange, malgré la férocité de son amour-propre, il ne lui en voulait pas.
Et lorsqu'on eut étanché le sang de sa blessure, qu'on l'eut bandé avec un mouchoir et qu'il se fut mis le bras en écharpe dans sa cravate, il déclara qu'il voulait absolument que Raymond et lui et leurs témoins revinssent ensemble par la même route.
Pauvre Raymond!...
Entre M. de Boursonne qui se vengeait de son émotion du matin en l'accablant de félicitations ironiques, et M. Bizet de Chenehutte qui l'écrasait de protestations d'amitié, il marchait, baissant la tête, du pas d'un homme qu'on traîne chez le dentiste.
Ils arrivaient au pont suspendu, lorsqu'une amazone, montée sur un cheval noir lancé au grand trot, les croisa.
—Mlle Simone de Maillefert, fit M. Bizet en dessinant le plus respectueux des saluts.
Et prenant encore la main de Raymond:
—Déjà, mon cher ami, lui dit-il, je me suis excusé de la mauvaise plaisanterie que le dépit m'avait inspirée... Croyez que Mlle Simone m'est sacrée, maintenant que je sais vos sentiments pour elle!
Ainsi se réalisait la prédiction de M. de Boursonne, lequel, bien autrement expérimenté que Raymond, lui avait dit, la veille:
—Parbleu! si vous croyez rendre service à Mlle Simone en dégainant pour elle, vous vous trompez grossièrement.
C'est que telles sont nos mœurs qu'une femme, fût-ce la plus pure et la plus chaste, se trouve compromise dès qu'on s'occupe d'elle.
Sur cet article, les petits pays sont particulièrement impitoyables.
Tout le monde savait aux Rosiers que Mlle de Maillefert avait été la cause de cette rencontre où M. Bizet de Chenehutte venait de recevoir une égratignure.
Et c'est en vain que Raymond se fût épuisé à répéter:
—Sur mon honneur, je ne connais, ni d'Ève ni d'Adam, cette jeune fille, et de ma vie je ne lui ai parlé. Je ne suis ici qu'en passant et je partirai probablement sans avoir eu l'occasion de lui adresser la parole. Elle ne sait seulement pas si j'existe. J'ai pris sa défense comme j'aurais pris celle de n'importe quelle femme grossièrement attaquée par un malotru.
—A d'autres! lui eût-on répondu. Ce n'est que dans les romans de chevalerie que les dames trouvent des défenseurs si désintéressés que cela. Quand on risque sa vie pour une femme, c'est qu'on a de bonnes raisons...
Tout cela était en germe dans la phrase de M. Bizet.
Et son accent, et le clignement de ses yeux, signifiaient de plus:
—Si nous rencontrons si à propos, sur notre chemin, Mlle Simone, c'est qu'elle avait eu connaissance du duel et qu'elle était inquiète...
Toutes ces considérations, heureusement, se présentèrent à la fois à l'esprit de Raymond, et il se tut, comprenant que protester ce serait encore aggraver sa faute.
Mais c'est inutilement que tout le long du chemin il essaya de se rapprocher de M. de Boursonne et de l'ancien commandant d'artillerie, ou de rendre la conversation générale. M. Bizet s'attachait à lui obstinément comme la glu à l'aile de l'oiseau pris au piège.
Et pour comble, ambitieux des bonnes grâces de Raymond, et pensant lui être excessivement agréable, il ne cessait de l'entretenir de Mlle de Maillefert, déplorant ses propos inconsidérés de la veille, et les mettant sur le compte du vin blanc de son oncle.
—A vous, cher monsieur Delorge, disait-il, je puis l'avouer, j'aurais été au comble de la joie si elle eût consenti à m'accorder sa main. Non que je la trouve jolie, mais parce qu'elle est bonne personne. Elle n'a pas d'esprit, c'est vrai, et toutes ces dames des environs s'accordent à dire que sa conversation est à faire bâiller, mais elle est pleine de bon sens. Puis, quelle femme d'intérieur! Croiriez-vous que c'est elle, une fille de vingt ans à peine, qui administre son immense fortune!...
—Monsieur, gémissait Raymond, monsieur, de grâce!...
Bast!... l'intéressant jeune homme était lancé.
—C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire, poursuivait-il. Sans vanité, je m'entends à conduire une vaste exploitation, j'ai fait mes preuves... Eh bien! Mlle Simone s'y entend peut-être mieux que moi. Elle est en quelque sorte l'intendant de sa mère et de son frère, qui sont des paniers percés. C'est elle qui divise ses fermes, qui dirige ses métayers, qui décide de la coupe des bois et des foins, qui surveille les vendanges, qui perçoit ses revenus et paye ses ouvriers. De là ses courses perpétuelles tout le jour et parfois très avant dans la soirée, été comme hiver, par tous les temps...
—Je vous en conjure, monsieur de Chenehutte, interrompait Raymond, parlons d'autre chose, parlons de tout ce que vous voudrez, excepté...
—Excepté de ce qui vous intéresse, n'est-ce pas? continua l'enragé avec son plus malin sourire. Connu. On souffre un peu, quand on est modeste, d'entendre énumérer les trésors qu'on possède, ou qu'on possédera. Mais je tiens à réparer ma sottise d'hier soir. Il n'y a pas en Anjou deux femmes comme Mlle Simone. Vous me direz qu'elle est haute comme la nue, et que, si elle affecte d'être familière avec les paysans, elle est avec nous autres bourgeois d'une insupportable fierté... Mais un mari adroit l'aurait vite corrigée. Et alors, que de qualités! Quelle économie, malgré ses deux cent mille livres de rentes! quelle simplicité de goûts!... Jamais de luxe, jamais de flafla, toujours des toilettes si modestes que c'est à peine si la femme de notre huissier s'en contenterait.
[Illustration: Il avait failli être écrasé par un escadron de l'École.]
Il soupira... Et la main sur le cœur, et d'un accent pathétique:
—Ah! quelle maison nous eussions faite, ajouta-t-il, si elle eût été ma femme! En dix ans, nous eussions triplé nos capitaux. Oui, triplé. Car vous pensez bien que je me serais arrangé de façon à la brouiller avec sa mère et avec son frère, et c'est ce que je vous engage à faire. La duchesse mangerait le diable et ses cornes, et il ne doit plus lui rester grand'chose à croquer. Quant au jeune duc Philippe, il y a longtemps qu'il a avalé son dernier arpent de terre, et il doit partout et à tous; il doit à Paris, à Angers, à Saumur, aux Rosiers; il doit aux notaires, aux usuriers, à ses fournisseurs...
Qui eût dit à M. Bizet que Raymond se tenait à quatre pour ne pas lui sauter à la gorge et l'étrangler l'eût à coup sûr bien surpris. C'était ainsi pourtant.
Et même il était grand temps qu'on arrivât aux Rosiers.
M. Bizet voulait absolument emmener déjeuner avec lui, chez son oncle, Raymond et ses deux témoins, prétendant qu'il n'est de bonnes et durables réconciliations que celles que vient sceller une bouteille de derrière les fagots...
Mais Raymond était à bout de patience.
—Au plaisir, monsieur Bizet!... interrompit-il brusquement.
Et, saluant l'ancien commandant d'artillerie et l'autre témoin de son adversaire, il s'éloigna à grands pas dans la direction du Soleil levant.
Le diable, c'est qu'il ne pouvait pas se débarrasser aussi cavalièrement de M. de Boursonne.
Tout danger passé, le vieil ingénieur pensait bien avoir gagné le droit de lâcher la bride à son mauvais caractère et à son humeur goguenarde. Et, tout en arpentant la route aux côtés de Raymond:
—Bonne journée, grommelait-il, et bien commencée... Eh! eh! il n'est pas midi encore, et nous avons déjà fait de fameuse besogne...
—Pouvais-je reculer, monsieur? Me fallait-il faire des excuses à cet intolérable personnage!...
—Non, jamais d'excuses, je suis de votre avis... Mais c'est égal, avoir été dix ans un pilier de salle d'armes, avoir acquis une adresse hors ligne, pour venir piquer le bras de M. Savinien Bizet de Chenehutte, c'est ce qui s'appelle avoir glorieusement employé sa jeunesse!
Le plus cruel ennemi de Raymond, connaissant son passé, n'eût pas trouvé à lui jeter à la face une plus sanglante ironie.
Il pâlit, et, d'une voix rauque:
—Ah! ne parlez pas ainsi, monsieur, s'écria-t-il, vous me feriez regretter de n'avoir pas cloué à un arbre, comme un papillon, cet animal malfaisant....
—Ce n'est, fichtre, pas moi qui vous en aurais empêché, grommela le vieil ingénieur. Et, branlant la tête:
—Mlle de Maillefert n'en serait ni plus ni moins compromise... On n'en dirait pas moins, de Saumur à Angers, qu'elle a été, qu'elle est ou sera votre maîtresse...
—Eh! que m'importe cette demoiselle! s'écria Raymond exaspéré.
Il ne disait pas la vérité.