WeRead Powered by ReaderPub
La dégringolade cover

La dégringolade

Chapter 36: IX
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

Quelque chose lui affirmait que cette jeune fille, qu'il ne connaissait que de nom, allait avoir sur son existence, sur son avenir une influence décisive.

Comment, de quelle façon?... c'est ce qu'il ne pouvait prévoir.

Et cependant, il ne doutait presque pas, tant était impérieuse cette voix du pressentiment.

—Singulier original, que ce Delorge! se disait, de son côté, M. de Boursonne. Ou plutôt non, je ne me suis pas trompé hier soir, il y a certainement dans le passé de ce brave garçon quelque mystère dont la connaissance me donnerait la clef de ses étranges contradictions.

De là à se demander quel pouvait bien être ce mystère et à souhaiter le pénétrer, il n'y avait qu'un pas qu'eut vite franchi l'esprit curieux du vieil ingénieur.

—Parbleu! je le confesserai, pensait-il, en observant Raymond, comme s'il eût espéré saisir sur son visage le secret de ses pensées...

Ainsi, ils allaient silencieux, suivant la levée de la Loire, qui est la grande rue des Rosiers, quand une exclamation joyeuse les arracha à leurs réflexions.

Ils arrivaient au Soleil levant et, campé sur le seuil de son auberge, en veste blanche et le couteau à la ceinture du tablier, maître Béru saluait le retour de «ses» ingénieurs.

—Je savais bien, disait-il, qu'il n'arriverait rien de fâcheux à ces messieurs; je le disais ce matin à ma femme, qui était si inquiète qu'elle voulait absolument aller faire brûler un cierge...

Le front de M. Boursonne s'était subitement rembruni.

—Décidément, fit-il, nous sommes la fable du pays!...

—Oh! ce n'est pas moi qui ai rien dit, se hâta d'interrompre le digne aubergiste. Ce qui se passe chez moi ne regarde personne. C'est M. Bizet qui, en sortant d'ici, est allé crier l'affaire sur les toits. A onze heures, il était encore au Café du commerce, pérorant au milieu d'une vingtaine de personnes...

—C'est fort gracieux, en vérité!... grommela le vieil ingénieur.

Il était entré, ainsi que Raymond, dans la petite salle où les attendait leur déjeuner.

Maître Béru les avait suivis et, croyant sans doute leur être agréable, il habillait de la belle façon ce pauvre M. Savinien Bizet de Chenehutte.

Ce n'était, affirmait-il, qu'un vaniteux, avare et cependant dévoré du désir de briller. Chez lui, au fond de sa campagne, il vivait de pain frotté d'oignon et de pommes de terre, pour rattraper l'argent qu'il dépensait lorsqu'il venait aux Rosiers ou qu'il allait à Saumur faire les beaux bras.

—Et certes, disait maître Béru, je ne suis pas surpris qu'il garde une dent contre Mlle de Maillefert. Elle est cause, bien involontairement, comme de juste, qu'on s'est tant moqué de lui dans le pays qu'il n'osait plus montrer le bout de son nez. C'est quand il la fit demander en mariage. Jamais on n'a su quel mauvais plaisant lui avait fourré cette idée dans la tête. Ces messieurs voient-ils d'ici Mlle Simone de Maillefert devenant Mme Bizet?...

Il regardait autour de lui, craignant qu'on ne l'écoutât, car il tenait à rester bien avec tout le monde.

Et baissant la voix:

—Du reste, continuait-il, tout le bourg était pour M. Delorge, et quand on va savoir que M. Bizet a été blessé, il n'y aura qu'une voix pour crier que c'est joliment bien fait. Et il n'y a pas que dans le bourg qu'on sera content. Il y avait, hier, au Café du commerce, deux ou trois domestiques du château qui, certainement, n'auront pas su tenir leur langue. Je viens de voir tout à l'heure le vieux jardinier qui a la confiance de Mlle Simone, et il allait de maison en maison de l'air d'un homme qui cherche des nouvelles.

Contre son habitude, M. de Boursonne laissa tomber la conversation. Mais dès que maître Béru fut sorti:

—Eh bien!... fit-il, voici une aventure qui se présente bien... Raymond dissimula mal un mouvement d'impatience.

—En vérité, monsieur, répondit-il, je ne puis concevoir qu'un homme de votre intelligence et de votre valeur prête la moindre attention aux insipides et ridicules bavardages de cet aubergiste!

Loin de se formaliser de ce reproche, le vieil ingénieur souriait.

—Va, mon garçon, pensait-il, fâche-toi, je te pousserai tant et si bien que ce sera le diable si ton secret ne t'échappe pas.

Puis tout haut:

—Que trouvez-vous de ridicule, mon cher, au récit de ce bon Béru? Mlle Simone apprend qu'un jeune ingénieur a tiré l'épée pour ses beaux yeux, elle envoie chercher des nouvelles de son chevalier. N'est-ce pas tout naturel?... Bon, ce n'est pas la peine de devenir cramoisi comme cela.

Raymond rougissait, en effet, mais c'était de colère:

—En vérité, monsieur, prononça-t-il, c'est me faire payer cher le service que vous m'avez rendu!...

M. de Boursonne n'insista pas. Il était allé aussi loin que possible; il le comprenait, et de toute la journée il ne se permit pas la moindre allusion à Mlle de Maillefert.

Mais le soir, quand ils rentrèrent, après leur travail accoutumé, maître Béru leur remit à chacun une lettre qu'un domestique, en grande livrée, disait-il, avait apportée dans l'après-midi.

M. de Boursonne eut promptement ouvert la sienne, et l'ayant parcourue:

—Cette fois, mon cher Delorge, s'écria-t-il, vous ne direz pas que l'aventure ne marche pas... Lisez votre lettre, qui doit être, sauf le nom, en tout semblable à la mienne. Lisez, je vous prie.

Raymond obéit, et, à demi-voix et d'un air d'ébahissement profond, il lut:

«Madame la duchesse de Maillefert prie M. Raymond Delorge de lui faire l'honneur de passer au château de Maillefert la soirée de samedi prochain, 24 octobre.»

Le vieil ingénieur semblait ne pas se tenir de joie.

—Eh bien! que dites-vous de cela? interrogea-t-il.

—Je dis que c'est prodigieux.

—Pourquoi donc!... C'est votre duel, mon cher, qui nous vaut cette faveur que M. Bizet payerait de son meilleur cheval... Voilà une invitation conquise à la pointe de l'épée...

—Oh!...

—Il n'y a pas de oh! La duchesse avait à sa disposition le moyen de vous témoigner sa gratitude, elle s'est empressée de le saisir...

—Cependant...

—Et vous allez être présenté à Mlle Simone.

Raymond, les sourcils froncés, réfléchissait.

—Il n'est pas dit que j'accepte cette invitation, fit-il.

D'un air de stupeur comique, M. de Boursonne leva les bras au ciel.

—Vous refuseriez!... s'écria-t-il.

—J'hésite.

—Et pourquoi, s'il vous plaît?...

—Parce que, répondit Raymond, parce que...

Il s'arrêta. Il cherchait un prétexte plausible, car pour rien au monde il n'eût dit la vérité à M. de Boursonne.

—Parce que... répondit-il enfin, j'aurais l'air, ce me semble, d'aller en quelque sorte quêter des remerciements pour une action toute simple.

—Allons, allons, ce n'est pas mal trouvé!... dit le bonhomme, qui n'était point dupe.

Et agitant triomphalement son invitation:

—Quant à moi, ajouta-t-il, je déclare que j'accepte. Oui, si sauvage que je sois, si rustre, si paysan du Danube, je veux voir une de ces fêtes qui scandalisent ce cher Bizet de Chenehutte... Et la preuve, c'est que mon habit noir étant resté à Tours avec le gros de mon bagage, je vais écrire qu'on me l'envoie...

IX

Il y a deux châteaux de Maillefert.

Le vieux, que l'Annuaire historique et monumental de l'Anjou mentionne sous le nom de château de Chalendray, se dressait au sommet du coteau et commandait le cours de la Loire en amont et en aval.

Démantelé par les ordres de Richelieu, il ne tarda pas à tomber en ruines.

Il n'en reste plus aujourd'hui que des vestiges que se disputent les ronces et le lierre, et deux tours, encore imposantes, qu'on aperçoit de la station des Rosiers.

Le château neuf est bâti plus bas, à mi-côte.

C'est une massive construction à l'italienne, avec deux ailes en retour et trois perrons, qui n'a rien de remarquable, bien qu'en dise le guide Joanne, que ses vastes proportions.

Les grilles de la cour d'honneur, cependant, épargnées par la Révolution, sont assez curieuses, et les boiseries de la chapelle ont une haute valeur artistique.

Par exemple, les jardins de Maillefert n'ont pas de rivaux, malgré l'état d'abandon où on les laisse depuis quelques années.

Dessinés dans le goût des jardins de Marly, ils se composent d'une succession d'immenses terrasses à balustres élégants, reliées entre elles par de larges escaliers de marbre, dont la dernière marche baigne dans la Loire.

Des charmilles admirables, des bosquets d'arbres verts et des talus gazonnés dissimulent les murs de soutènement, et, tout au fond, se dressent les hautes futaies du parc.

Une avenue de près d'un kilomètre de long, ombragée d'un quadruple rang d'ormes séculaires, conduit de la grande route au château moderne de Maillefert.

Et c'est cette avenue que, le samedi, 24 octobre, sur les dix heures du soir, suivaient Raymond Delorge et M. de Boursonne.

Car, après bien des perplexités, Raymond s'était décidé à accepter cette occasion inattendue et unique de se rapprocher de Mlle Simone de Maillefert.

Il essayait, il est vrai, de se payer de ces subterfuges dont les faibles colorent les capitulations de leur conscience ou les défaillances de leur volonté.

—C'est curiosité pure, se disait-il. Est-ce que je puis aimer une jeune fille que je ne connais pas!... Avant trois mois d'ailleurs, j'aurais quitté les Rosiers pour n'y jamais revenir, et jamais plus je n'entendrai parler d'elle.

N'importe! Mécontent de lui-même, il était triste et préoccupé, et ne répondait que par monosyllabes aux continuelles observations de M. de Boursonne.

C'est que, d'un autre côté, jamais le vieil ingénieur n'avait été si guilleret.

Il frétillait dans son habit noir, arrivé la veille de Tours et encore tout froissé du voyage, un de ces bons vieux habits à larges basques et à manches étroites, où, après un quart de siècle de service, les bonnes mères de familles taillent l'habillement complet d'un gamin de dix ans.

—Que nous chantait donc cet imbécile de Béru? grommelait-il, que la duchesse de Maillefert en était réduite à vendre ses terres! Quand on est ruiné, on ne donne pas de fêtes comme celles-ci. Avec ce que coûte seulement l'illumination de cette avenue, du parc et du jardin, nous vivrions, vous et moi, pendant un bon mois.

Il calculait juste.

Des milliers de verres de couleur, habilement disposés dans les arbres, versaient de tous côtés leurs clartés tremblantes, et, se reflétant dans la Loire, donnaient au château de Maillefert un aspect féerique.

—Positivement, continuait le vieil ingénieur, c'est à rougir de venir sur ses jambes. Comme on voit bien que nous ne sommes, vous et moi, que de pauvres employés du gouvernement!... Vous qui êtes si lié avec M. Bizet de Chenehutte, vous auriez dû lui emprunter ce cabriolet dans lequel je l'ai aperçu l'autre jour.

Il est certain qu'ils étaient peut-être les seuls invités à venir à pied. Les gens qu'ils apercevaient se glissant à travers les arbres étaient de simples curieux, venus de Gennes et des Rosiers, pour voir et pour se moquer ensuite.

A chaque moment, ils étaient dépassés par des voitures lancées au grand trot, où ils apercevaient, à la lueur des lanternes, des femmes en costume de bal.

Et, quand ils arrivèrent à la cour d'honneur, ils la trouvèrent, si vaste qu'elle soit, trop étroite pour tous les équipages.

De trois côtés et sur trois rangs stationnaient, roue à roue, tous les véhicules connus, depuis le splendide huit-ressorts qui avait amené de Saumur ou d'Angers quelque belle millionnaire, jusqu'à l'humble boc, attelé d'un bidet d'allure paisible, du gentilhomme fermier de Trêves ou de Saint-Mathurin.

Au milieu de la cour un léger hangar avait été dressé, et on y voyait une centaine de domestiques en livrées multicolores se chauffant autour d'un grand feu, et vidant des bouteilles dont on voyait une armée sur des tables immenses.

—Heureuse invention! remarqua M. de Boursonne, et qui, au retour, conduira plus d'une voiture dans le fossé... Voilà qui me console d'être venu à pied.

Il se hâtait, tout en disant cela, car il était clair que depuis assez longtemps déjà la fête avait commencé.

Toutes les fenêtres de la façade flamboyaient. On entendait le brouhaha de la foule et, par-dessus, les ritournelles de l'orchestre.

Dans le vestibule, immense et dallé de marbre, des valets à la livrée de Maillefert recevaient les invités et les conduisaient au premier étage, où quantité de pièces avaient été disposées en vestiaire.

Seulement, M. de Boursonne et Raymond arrivaient si tard, que presque toutes les chambres étaient encombrés de vêtements, de cache-nez, de pardessus, de manteaux.

Si bien que le domestique qui les conduisait, voyant cela, leur ouvrit une sorte de petit salon éclairé par une seule lampe où il les laissa seuls.

En un tour de main Raymond fut prêt.

Mais le vieil ingénieur n'était pas si leste.

Il en avait pour un moment avant d'avoir essuyé ses lunettes, dépouillé son pardessus, cherché son mouchoir de poche et mis ses gants.

—C'est égal, disait-il, c'est fort bien vu, cela, quand on donne une fête à la campagne, de mettre à la disposition de ses invités une manière de cabinet de toilette...

Tout à coup il s'interrompit...

Dans la pièce voisine, dont la porte, cachée par une portière, était ouverte, évidemment une discussion éclatait:

—Chut! fit M. de Boursonne à Raymond.

Et, sans vergogne, il se rapprocha de la portière.

—Il est inouï, disait une voix de femme, très aigre et très impérieuse, il est incroyable, Simone, que vous n'ayez même pas commencé votre toilette... Êtes-vous folle!... A quoi donc avez-vous employé votre soirée?

—Vous le savez bien, ma mère, répondit doucement une voix admirable de pureté, je surveillais les derniers apprêts de votre fête...

—Eh bien! justement, c'est ce dont je me plains... C'est le rôle de mon maître d'hôtel et non pas le vôtre...

—C'est vrai, ma mère; seulement ma surveillance vous aura certainement économisé quinze cents ou deux mille francs.

—Assez!... je vous ai déjà dit que cette rage d'économie m'est odieuse.

—Cependant, ma mère, c'est grâce à elle que j'ai pu vous rendre service, ainsi qu'à mon frère...

—Jolis services!... Plutôt que de laisser prendre hypothèque sur vos prés de l'Authion, vous avez laissé vendre les propriétés de Philippe.

—Je vous ai dit pourquoi, ma mère... Mes revenus vous appartiennent, à mon frère et à vous, jamais je ne vous les disputerai... Mais ni lui, ni vous, ne toucherez au capital...

—Simone!

—C'est ainsi. N'espérez de moi, sur ce sujet, ni concession ni faiblesse. Ce que j'ai, je saurai le défendre et, si je mourais, mon héritage serait à l'abri de vos prodigalités. Vous aurez beau faire, Philippe et vous, ma mère, vous aurez toujours de quoi vivre. Les Maillefert ne finiront pas à l'hôpital...

Seul et libre de suivre ses inspirations, M. de Boursonne se fût glissé sous le canapé du petit salon, plutôt que de perdre la fin de cette discussion, qui éclairait d'un jour si extraordinaire les relations de la duchesse de Maillefert et de sa fille.

Le fâcheux est qu'il n'était pas seul.

Cloué sur placé tout d'abord, et pétrifié de surprise, Raymond Delorge ne fut pas long à se remettre.

Il eut horreur de la situation où le mettait la maladresse d'un valet.

Et, se rapprochant de M. de Boursonne:

—Sortons, monsieur, lui dit-il à l'oreille, sortons vite.

D'un geste, le vieil ingénieur l'écarta:

—Chut donc!... fit-il.

La discussion s'envenimait entre la mère et la fille, et attaques et répliques se succédaient avec une vivacité extraordinaire.

—Ah! vous vous oubliez, Simone! s'écriait la duchesse de Maillefert. Vous osez nous manquer de respect, à moi, qui suis votre mère, et à votre frère, qui est le chef de la famille!...

—Madame, de grâce, implorait la voix au timbre de cristal de la jeune fille, songez que vous avez cinq cents personnes dans vos salons; songez que très certainement on commente votre absence.

[Illustration: Raymond fumait un cigare sur la porte du Soleil levant quand le facteur lui remit une lettre.]

—On s'étonne bien plus de la vôtre!

—Oh! moi, il est connu que je n'aime pas le monde.

—On remarque votre affectation à le fuir, en tout cas, et comme à votre âge ce n'est pas naturel, on se demande pourquoi...

—Ne le savez-vous pas, vous, ma mère?...

—Je sais que vous êtes la fable du pays, voilà tout!... Je sais que ma fille, une Maillefert, est le sujet de disputes de cabaret, une manière d'héroïne populaire pour qui les imbéciles s'en vont sur le pré. Et je suis résolue à ne plus tolérer ces excentricités. Non, je ne vous laisserai pas davantage jouer les filles persécutées, et par votre conduite censurer la mienne. Voici assez longtemps que vous vous posez en chef de famille et me rompez la tête de vos sottes remontrances...

Raymond n'en voulut pas entendre davantage.

Saisissant le bras de M. de Boursonne, dont les pieds, positivement, semblaient rivés au parquet:

—Venez, monsieur, lui dit-il d'un accent indigné, bien qu'à voix basse, ce que nous faisons ici est abominable. Venez, ou je me retire et je vous laisse seul!...

Le vieil ingénieur n'osa pas résister. Mais une fois dans le corridor:

—Parbleu! fit-il, je me sens tout fier de l'opinion qu'a de nous cette excellente duchesse. Vous l'avez entendue? Dispute de cabaret! bataille d'imbéciles!... Risquez donc votre peau pour les gens!...

Qu'importait à Raymond l'opinion de la duchesse!...

—Je plains Mlle Simone, monsieur, prononça-t-il.

—Oui, le fait est qu'avec une pareille maman, sa vie ne doit pas toujours être tissée de soie et d'or...

—Et quelle résignation! Pas une plainte!

—Hum!... je trouve au contraire qu'elle se plaint haut et ferme... Mais elle a mille millions de fois raison, la pauvre enfant!

Sur quoi, s'arrêtant court sur le palier de l'escalier, et d'un ton sérieux et ému qui ne lui était pas habituel:

—C'est que c'est une brave et vaillante fille, ajouta-t-il, j'en mettrais la main au feu, moi qui tiens à ma main et qui crains les brûlures. Elle est fière de son nom, mais elle a, morbleu! le droit de l'être, elle qui se sacrifie à l'honneur de cet illustre et vieux nom de Maillefert, elle qui oublie ses vingt ans, ses beaux yeux, sa grosse dot, tous ses rêves de jeune fille, pour se faire l'intendant d'une mère prodigue et d'un frère panier percé!...

Jamais, au gré de Raymond, M. de Boursonne n'avait si bien parlé.

—Drôle de boutique! poursuivait-il, où c'est la fille qui tient la clef de la caisse et qui monte la garde devant la monnaie. Nous vivons, sacrebleu! dans un joli temps!... J'avais bien vu déjà un père et son fils se ruiner gaiement de compagnie, mais une maman et son garçon croquant gaillardement leurs millions ensemble, c'est neuf, c'est gracieux, c'est coquet. Il n'y a plus après cela qu'à tirer son chapeau. Et, ma foi, vive le progrès!...

Il descendit quatre ou cinq marches, puis, s'arrêtant de nouveau en se frappant le front:

—C'est égal, dit-il encore, je voudrais bien savoir de qui nous vient notre invitation, si c'est de la mère, du frère ou de la sœur...

Raymond aussi se le demandait, et avec une bien autre anxiété que le vieil ingénieur.

Pourtant, il ne lui répondit pas.

Ils arrivaient au grand vestibule, où se pressaient, au milieu des valets, une douzaine d'invités retardataires.

Un huissier, grave comme un pair d'Angleterre, les précéda jusqu'à la porte du grand salon, et après leur avoir demandé leurs noms, annonça:

—M. Raymond Delorge! M. le baron de Boursonne!

Le vieil ingénieur tressauta comme si on lui eût coulé dans le dos un grand verre d'eau glacée.

—D'où diable cet escogriffe sait-il que je suis baron? grommela-t-il.

—C'est vous qui venez de le lui dire, monsieur, répondit Raymond, que le rire gagnait.

—Êtes-vous sûr?

—J'ai entendu.

Le bonhomme hocha la tête.

—Vanité des vanités! murmura-t-il. Voilà pourtant la contagion de l'exemple. Mais donnez-moi le bras, mon cher Delorge, que nous ne nous perdions pas.

La précaution était bonne, car la foule était grande et d'autant plus animée qu'un quadrille venait de finir et que tous les danseurs refluaient dans les couloirs de dégagement.

En annonçant cinq cents personnes, Mlle Simone était restée bien au-dessous de la vérité: il y en avait bien le triple, circulant à travers trois salons et la grande galerie, qui occupaient tout le rez-de-chaussée d'une des ailes du château.

Rien de plus magnifique que ces salons, avec leurs plafonds enluminés, leurs boiseries dorées, leurs larges fenêtres et leurs immenses cheminées, décorées des armes des Maillefert, salons si vastes que dans chacun d'eux eût tenu l'appartement entier où un parvenu entasse glorieusement un millier d'invités.

Et cependant, cette splendeur même devait attrister un observateur, qui y retrouvait l'indice d'une opulence évanouie.

Il n'était que trop aisé de voir que ces appartements de réception ne servaient que de loin en loin. Plus de meubles, plus de tentures. Les rideaux aussi bien que les banquettes sortaient évidemment des magasins d'un tapissier d'Angers, qui les avait loués pour une nuit et qui attendait peut-être que le bal fût fini pour les décrocher et courir les tendre ailleurs...

—Ne jurerait-on pas, disait à Raymond M. de Boursonne, que la bande noire a passé ici! La bande noire!... Parbleu! c'est cette chère duchesse. Ne pouvant emporter le château, elle en a, du moins, emporté les meubles, les antiques bahuts, les vieilles consoles, les tapisseries curieuses, les horloges précieusement travaillées, tous ces trésors artistiques dont les grandes familles se font honneur et qui se transmettent de génération en génération.

Cependant, le vieil ingénieur et Raymond étaient sans doute les seuls à faire ces affligeantes observations.

Le bal arrivait au moment de son plus vif éclat.

Aux gais refrains de deux orchestres, dansaient, avec l'entrain de simples paysannes, les plus jolies, les plus riches et les plus nobles héritières de l'Anjou.

Le visage, même, se déridait, des douairières qui faisaient tapisserie en robe de satin ou de velours, audacieusement décolletées et la tête chargée de plumes ou de diamants.

A toutes les portes et dans l'embrasure des fenêtres, les hommes graves, cravatés de blanc, se serraient en groupes compacts.

Plus loin, dans deux petits salons ouvrant sur la galerie, on entendait l'or rouler sur les tapis verts et s'échanger les paroles sacramentelles: «Je passe!...—A vous la main!...—Je marque le point!...»

Sans relâche, les valets se succédaient, portant des plateaux chargés de glaces, de bonbons exquis et de coupes de champagne.

—Avec tout cela, disait Raymond à M. de Boursonne, nous sommes ici comme deux intrus. Nous n'avons seulement pas salué la duchesse. Comment ne redescend-elle pas? où donc est-elle?...

C'était en ce moment la préoccupation de bon nombre d'invités; il n'y avait pour s'en assurer qu'à prêter l'oreille.

—Décidément cette chère duchesse nous abandonne!...

Ainsi, près de Raymond et de M. de Boursonne, disait un gros monsieur à une très vieille dame extrêmement parée.

—C'est assez son habitude, ce me semble, répondit la douairière.

—Alors pourquoi donner des fêtes?...

—Eh! cher marquis, lorsqu'on a de l'argent de trop, il faut bien le dépenser.

Ils éclatèrent de rire tous deux, de ce bon rire de la médisance, puis le gros monsieur—le marquis—reprit:

—En tout cas, elle n'avait jamais donné une fête aussi magnifique.

—Aussi... nombreuse, du moins.

—C'est ce que je voulais dire. Aussi doit-elle avoir un but...

—Elle en a un.

—Et vous le connaissez?

—Assurément.

Le vieil ingénieur et Raymond oubliaient le bal pour écouter.

—En y réfléchissant, continuait le gros marquis, il me semble que je devine les projets de Mme de Maillefert.

—Dites.

—Elle songe à marier sa fille.

La vieille dame eut un petit ricanement, qui découvrit les perles de son râtelier.

—Pourquoi cela, comtesse? demanda l'autre, piqué.

—Parce que vous savez bien que le mariage de cette petite Simone mettrait la duchesse sur la paille. Parce que c'est Cendrillon qui paye les violons quand la duchesse danse. Parce que le mari garderait pour lui la fortune de sa femme, comme de juste, au lieu de la donner à croquer à Mme de Maillefert et à son fils... Allez donc un peu demander la main de Simone pour votre fils, et vous verrez ce qu'on vous répondra... A moins que...

—Eh bien!...

—A moins que vous ne consentiez à donner reçu de la dot sans la recevoir...

Le gros homme se grattait l'oreille, ce qui était sa façon de faire appel à ses idées.

—Peut-être avez-vous raison, comtesse, dit-il; mais, alors, que se propose donc la duchesse? Cherche-t-elle une femme pour Philippe?...

—Y songez-vous!... Quelle famille voudrait de ce garçon! Peut-être, à Angers, trouverait-il quelque marchand vaniteux qui donnerait un million ou deux de son nom et de son titre; mais il ne trouvera jamais une fille de noblesse...

—Alors, je donne ma langue aux chiens... Voyons, chère comtesse, apprenez-moi ce que vous savez. Faut-il vous jurer un secret éternel?

—Ce n'est pas la peine.

—Bah!...

—Ce que je vais vous dire, tout le monde le saura avant huit jours.

—Comtesse, je suis sur le gril.

—Eh bien! marquis, Mme la comtesse d'Hostal de Chalandray, duchesse de Maillefert, est ici en tournée électorale.

Le gros homme fit un tel saut en arrière, qu'il posa lourdement son talon sur le pied de M. de Boursonne, lequel avait fini par se rapprocher de lui un peu plus que ne le permettaient les convenances.

—Sacrrr!... commença le vieil ingénieur.

—Oh!... monsieur, mille pardons, agréez toutes mes excuses, fit gracieusement le marquis.

Et revenant bien vite à la vieille dame:

—C'est invraisemblable, ce que vous me dites là, comtesse, fit-il.

—Oui, mais c'est vrai. Ignorez-vous donc que la duchesse est ralliée, tout ce qu'il y a de plus ralliée, qu'elle ne sort plus des Tuileries, qu'elle va à Compiègne, qu'elle se montre partout avec la femme de ce Maumussy qui s'est affublé du titre de duc, qu'elle sera peut-être, un de ces jours, dame d'honneur de l'impératrice...

—Une duchesse de Maillefert!...

—Voilà! Quand on se noie, on se raccroche à toutes les branches, et la duchesse et son fils en sont à leur dernier bouillon. Que deviendront-ils, quand ils auront croqué la légitime de cette petite Simone? Cela les inquiète et ils se sont adressés à l'empire pour obtenir, elle des rentes, lui quelque sinécure bien lucrative. Seulement, comme on ne paye bien que les gens qui rendent des services, la duchesse a promis de rallier la noblesse de l'Anjou et de nous amener tous aux pieds de Leurs Majestés...

—C'est monstrueux!...

—Attendez!... Pour faciliter à cette chère duchesse sa mission politique, on a mis à sa disposition un certain nombre de places qu'elle va proposant à l'un et à l'autre. Déjà elle m'a offert une recette particulière pour mon gendre, qui n'est pas riche, comme vous savez, et qui est chargé de famille...

—Tenez, comtesse, il me semble que je rêve!...

—C'est-à-dire que vous doutez, et que vous voudriez des preuves? Eh bien! regardez autour de vous, et vous verrez tous les gros fonctionnaires du département. Vous verrez notre préfet, le sous-préfet de Saumur, le général, le commandant de l'école, l'enregistrement, la douane et les ponts et chaussées. C'est un bal de fusion.

Singulier fut le regard qu'échangèrent Raymond et M. de Boursonne.

Mais déjà le gros monsieur continuait:

—Cela étant, je vais aller saluer la duchesse et lui donner à entendre que personne de nous ne mettra plus les pieds chez elle... Mais où donc est-elle? Étrange maison, dont personne ne fait les honneurs!... Avez-vous aperçu Mlle Simone?

—Pas encore.

—Et Philippe?...

—Oh! lui, vous le trouverez dans le salon de jeu... Je viens de l'y voir aux prises avec votre fils...

—Comment! monsieur mon fils se permet... Ah! je vais y mettre bon ordre!...

Mais, au moment où il quittait la comtesse, un mouvement se fit dans la galerie.

Raymond et M. de Boursonne se haussèrent sur la pointe du pied.

Et, dans l'encadrement de la porte, ils aperçurent la duchesse et Mlle Simone de Maillefert.

X

La mère et la fille semblaient les deux sœurs, tant les années avaient glissé légères sur le front poli de la duchesse, tant les amertumes de la vie avaient eu peu de prise sur cette nature essentiellement mobile, insoucieuse et égoïste, tant aussi elle savait user avec discernement de tous les artifices de la coquetterie.

Renonçant pour une fois,—peut-être à cause de sa mission,—à ses excentricités habituelles, Mme de Maillefert portait une de ces toilettes d'une simplicité savante qui seront éternellement l'admiration et le désespoir des élégantes de petite ville, toilettes dont chaque détail est habilement combiné pour arriver à la plus parfaite harmonie.

Sa robe, vert de mer, dont la tunique était relevée par des branches d'églantier rose, avait la légèreté d'une nuée, et se décolletait précisément assez pour bien laisser admirer, sans les étaler, ses épaules d'une blancheur nacrée, polies et fermes comme le marbre le plus beau.

Mlle Simone, au contraire, paraissait plus vieille que son âge.

L'inquiétude et les soucis avaient, bien avant le temps, jeté leur ombre sur son beau visage et éteint le sourire de ses vingt ans.

Elle était vêtue, ce soir-là, d'une simple robe blanche, et dans ses admirables cheveux blonds relevés à la hâte pendait une grappe de fuchsia.

—Voyez-les donc, murmurait M. de Boursonne à l'oreille de Raymond, voyez-les et dites-moi si, à la première vue, un étranger oserait décider laquelle est l'aînée!...

—Ah! Mlle Simone est bien belle, monsieur.

—Naturellement. Mais c'est égal, les femmes sont plus fortes que nous, mon cher. Jamais on ne croirait, à voir ces deux-ci, qu'elles viennent d'avoir une affreuse discussion.

Sur ce point, le vieil ingénieur se trompait, mais c'était la faute de la myopie.

Un observateur de sa force, doué d'une vue passable, eût parfaitement reconnu que l'éclat du teint de Mme de Maillefert n'était pas naturel, et qu'un reste de colère contractait ses sourcils.

Il eût bien vu aussi la pâleur de Mlle Simone, et qu'une larme mal essuyée tremblait encore dans ses longs cils.

Raymond le discerna bien, lui, et, troublé profondément:

—Pauvre jeune fille!... soupira-t-il.

Elle n'était plus alors qu'à trois pas de lui, appuyée au bras de sa mère, et toutes deux s'avançaient dans la grande galerie.

Mais, circonstance étrange, leurs hôtes ne s'empressaient pas autour d'elles.

Les figures se faisaient graves sur leur passage, les saluts paraissaient contraints et les sourires glacés.

L'histoire racontée par la vieille comtesse à son ami le marquis avait fait le tour des salons, et beaucoup de nobles invités se juraient, en ce moment même, de ne jamais plus remettre les pieds à Maillefert.

Raymond en entendit même un qui disait:

—C'est un piège abominable, et sans ma fille, qui m'a conjuré de la laisser danser encore quelques quadrilles, je serais parti...

La duchesse avait trop de tact pour ne pas deviner ce qui se passait et se rendre compte du déplorable effet de sa combinaison.

C'était un échec qui allait rendre impossible dans le pays sa situation déjà fort difficile.

Mais elle avait aussi une trop longue habitude du monde pour ne savoir pas dissimuler ses impressions et commander à son visage.

Plus elle rencontrait de réserve plus elle se faisait gracieuse et souriante trouvant un mot aimable pour chacun, sachant forcer les plus hostiles à murmurer à tout le moins quelques formules de politesse banale.

—C'est fort curieux, ce qui se passe, disait à Raymond M. de Boursonne, c'est on ne peut plus intéressant... Suivons la duchesse, mon cher, faisons-lui cortège.

Ayant traversé la galerie, Mme de Maillefert et Mlle Simone venaient d'entrer dans un des salons de jeu.

Elles s'arrêtèrent près d'une table où deux jeunes gens jouaient, entourés chacun d'un groupe de parieurs.

Il y avait sur le tapis un assez joli monceau d'or.

—Ne jouez-vous pas bien gros jeu, messieurs? dit gaiement la duchesse.

Un des jeunes gens redressa vivement la tête.

Il était blond, avec un lorgnon à l'œil, et portait un immense col rabattu, un gilet très ouvert à un seul bouton et un habit à manches ridiculement larges.

—Ah! certainement non, ma mère, répondit-il avec un petit ricanement qui devait être un tic. Voyez donc, pour une douzaine que nous sommes, l'enjeu n'est pas de trois cents louis. Nous jouons, d'ailleurs, un jeu de famille, un jeu de bons bourgeois, un simple écarté de santé...

Et, s'adressant à son adversaire:

—Je prendrai des cartes! dit-il.

—Combien? demanda l'autre joueur.

—Oh! le paquet!... Je ne suis décidément pas en veine, ce soir.

C'est avec un dépit visible qu'il jeta ses cartes, et au même moment Mlle Simone lui appuya la main sur l'épaule en lui disant de sa douce voix:

—Cette mauvaise chance est une juste punition, Philippe. N'as-tu pas honte de jouer lorsque peut-être une jeune fille n'a pas de danseur!...

Le ricanement du jeune homme redoubla.

—Ah! l'excellente plaisanterie! dit-il. Me voyez-vous, messieurs, dansant un quadrille!... Eh! chère sœur, je serais effroyablement ridicule!...

Puis relevant son jeu:

—Le roi!... fit-il.

—Philippe!... insista la jeune fille d'un ton suppliant, mon frère!...

Mais déjà il était replongé dans sa partie. Il ne répondit pas.

—Cordieu!... grommela M. de Boursonne, que voilà un jeune seigneur qui me déplaît, avec sa raie au milieu de la tête, son lorgnon, son gilet à cœur, son rire idiot et son air content de soi!

C'était l'effet qu'il faisait à Raymond, et cependant Raymond ne souffla mot, préoccupé qu'il était de suivre de l'œil Mme de Maillefert et Mlle Simone, qui étaient allées s'asseoir dans la grande galerie.

—Voilà le moment, reprit le vieil ingénieur, d'aller présenter nos respects à ces dames...

—Est-ce bien nécessaire? demanda Raymond.

[Illustration: Raymond l'examinait avec curiosité.]

—Dame! la politesse la plus élémentaire l'exige.

—C'est que...

—Quoi? Ne craignez-vous pas une allusion à votre duel? Rassurez-vous, ces dames n'en ont même pas ouï parler. Nos conjectures étaient fausses. N'avez-vous pas entendu la vieille comtesse? C'est notre qualité d'ingénieurs qui nous a valu notre invitation. D'ailleurs est-ce qu'on nous connaît?...

Mais, à sa grande surprise, au moment où il esquissait son plus beau salut, un vieux monsieur, placé derrière Mme de Maillefert, se pencha vers elle en disant:

—M. le baron de Boursonne, madame, le savant ingénieur chargé des études de l'endiguement de la Loire...

La duchesse commençait une phrase flatteuse, mais le bonhomme n'eut pas la patience d'attendre la fin.

Prenant la main de Raymond:

—Permettez-moi, madame, interrompit-il, de vous présenter mon plus dévoué collaborateur, M. Raymond Delorge.

Plus rouge qu'une pivoine, Raymond s'inclina, mais non si bas qu'il ne vît le front de Mlle Simone se couvrir d'une rougeur plus vive que la sienne, non si vite qu'il ne surprît un éclair dans ses beaux yeux, et un geste aussitôt réprimé, disant bien que sa première inspiration avait été de tendre la main...

Le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine.

—Elle sait, pensa-t-il, et elle m'est reconnaissante.

M. de Boursonne n'avait rien vu.

Déjà, il était en grande conversation avec le personnage qui l'avait nommé, et qui, bien évidemment, était un mentor qu'on avait donné à Mme de Maillefert pour faciliter sa mission.

Même ce personnage ne tarda pas à émettre, au sujet des élections prochaines, de si singulières théories, que le vieil ingénieur les interrompit brusquement.

—Je vous entends, monsieur, dit-il, vous me demandez de faire de la Loire un agent électoral qui inonderait les propriétés des gens qui votent mal, et respecterait les terres des paysans qui votent bien... C'est une idée, cela, mais diablement difficile à réaliser... Demandez plutôt à M. Delorge.

Mais Raymond n'était plus près de M. de Boursonne pour lui répondre.

Il avait vu Mlle Simone abandonner la place qu'elle occupait aux côtés de sa mère, et, entraîné par une force irrésistible, il l'avait suivie sournoisement à travers la foule, et il était allé se poster à un endroit d'où il ne perdait pas de vue un tressaillement de son visage.

La jeune fille s'était assise près de deux dames excessivement maigres, et avait entamé avec elles une interminable conversation.

Ce qui confondait Raymond et renversait toutes ses idées, c'était l'isolement où restaient Mme de Maillefert et sa fille, dans leur salon, au milieu de leurs hôtes.

Pendant que les hommes graves se tenaient à l'écart, ruminant cette nouvelle de la mission électorale de la duchesse, tandis que les vieilles femmes pinçaient les lèvres et chuchotaient derrière leur éventail, les jeunes ne songeaient qu'à employer le plus gaiement possible cette nuit de fête qui venait rompre la monotonie de leur existence.

—C'est inouï, pensa Raymond, on dirait un bal de souscription, où chacun est libre pour son argent.

Pourtant il compta jusqu'à cinq jeunes messieurs qui vinrent s'incliner devant Mlle Simone, lui demandant évidemment «l'honneur d'un quadrille ou d'une polka».

Mais Mlle Simone les refusait tous, et à ses gestes Raymond comprit qu'elle donnait pour prétexte de ses refus une vive douleur au pied.

Il est vrai que ni ces invitations ni la conversation des deux dames maigres ne paraissaient occuper beaucoup la jeune fille.

Son esprit était ailleurs.

Ses beaux yeux ne se détachaient pas d'une certaine direction, et tour à tour l'anxiété la plus poignante, la colère ou la douleur se peignaient sur sa mobile physionomie.

—Qu'est-ce donc qui l'intéresse ainsi? pensait Raymond.

Il ne pouvait le voir de l'endroit où il était, encore qu'il se haussât sur la pointe des pieds et tendît le cou de façon à se le démancher.

Cela étant, il manœuvra de façon à découvrir un meilleur poste d'observation, et il ne tarda pas à le trouver.

C'était le salon de jeu, qui absorbait ainsi toutes les facultés de Mlle Simone.

—Ah! je comprends, se dit Raymond.

Et, sans trop d'affectation, il se glissa dans ce salon.

Le jeune duc de Maillefert, Philippe, était toujours à la table de jeu, et aux contractions de sa figure fripée, il était aisé de deviner que la mauvaise chance continuait à s'acharner après lui.

C'est avec des mouvements nerveux qu'il maniait les cartes. Il les eût déchirées certainement s'il ne se fût pas contenu, froissées et foulées aux pieds.

A tout instant de sourdes exclamations de rage lui échappaient.

—C'est dégoûtant, parole d'honneur!... Perdre le point avec un pareil jeu!... c'est fait pour moi!... Pas un atout en quinze cartes!... En vérité, mon cher, vous avez trop de chance!...

Son adversaire, aussi calme et aussi froid qu'il semblait fiévreux et agité, était un homme dont toute la personne trahissait une intelligence bornée, beaucoup de confiance en soi et un entêtement féroce.

Son tour de donner venu, il battit les cartes méthodiquement, fit couper, et... tourna le roi.

—Le monarque! dit-il. Cela me fait cinq points; j'ai gagné.

Et, allongeant tranquillement la main, il attira à lui l'or et les billets placés devant Philippe.

—Continuons-nous? demanda-t-il, tout en vérifiant son gain.

Le jeune duc s'était levé brusquement.

—En voilà assez! dit-il. Je perdrais ce soir jusqu'à ma dernière chemise. Savez-vous, messieurs, que voici quinze mille francs que je perds! C'est un assez joli denier.

—Bast! qu'est-ce que quinze mille francs pour vous? objecta un parieur.

Raillait-il? Parlait-il sérieusement?

Philippe le regarda fixement pour s'en assurer, et, comme il demeurait impénétrable:

—Eh bien! soit! encore un coup! dit-il vivement à son adversaire, sur parole, en cinq points, quitte ou double.

L'autre ne broncha pas.

—Est-ce que vous refusez, insista le jeune duc, qui devint livide? est-ce que la parole d'un Maillefert ne vous paraît pas valoir de l'argent comptant?...

Il parlait si haut qu'il n'était pas possible que Mlle Simone, de sa place, ne l'entendît pas.

Raymond la regarda.

Elle était plus blanche que sa robe, ses mains tremblaient...

—J'attends votre décision, monsieur, insista Philippe d'un ton presque menaçant.

L'autre gardait son flegme imperturbable.

—La décision ne dépend pas de moi, répondit-il.

—Que voulez-vous dire, monsieur?

—Ceci: Je fais partie d'un cercle, c'est bien connu à Angers, dont tous les membres se sont engagés par serment à ne jamais jouer qu'argent sur table. L'article VII de nos statuts porte que celui de nous qui manquera à sa parole sera passible d'une amende s'élevant au double de la somme jouée... Ce serait donc une trentaine de mille francs qu'il m'en coûterait pour avoir l'honneur de continuer votre partie...

Le jeune duc de Maillefert semblait atterré...

—Mais c'est une offense, cela, monsieur, balbutiait-il, c'est une injure atroce...

—Oh! pas le moins du monde...

Un grand silence s'était fait dans le salon de jeu, silence que rendaient plus lugubre le bourdonnement de la foule dans la galerie et les joyeuses fanfares de l'orchestre. A toutes les tables environnantes on avait cessé de jouer.

On s'attendait visiblement à quelque violente altercation, lorsque Mlle Simone parut...

Pauvre généreuse fille! Dominant sa douleur, elle se contraignait à sourire.

Vivement elle prit le bras de Philippe, et, s'adressant aux personnes qui l'entouraient:

—Permettez-moi de vous enlever mon frère un instant, messieurs, dit-elle.

Et ils sortirent ensemble.

—Vous avez sagement agi, dit alors un des parieurs à l'adversaire.

—Oui, très sagement, ajouta un autre. Ce cher duc est charmant, quand il parle de perdre sa dernière chemise. Il y a longtemps qu'elle est perdue. C'est celle de sa sœur qu'il joue maintenant.

Tout en écoutant, Raymond observait le frère et la sœur.

Ils causèrent un instant à voix basse, puis la jeune fille s'éloigna, laissant Philippe près des deux dames maigres.

Lorsqu'elle reparut l'instant d'après, elle tenait un petit paquet qu'elle lui glissa dans la main.

Le jeune duc eut un frémissement de joie.

—Merci!... murmura-t-il sans doute à l'oreille de sa sœur.

Et, revenant s'asseoir en face de son flegmatique adversaire:

—Maintenant, dit-il, en posant une liasse de billets de banque sur le tapis, maintenant, monsieur, vous pouvez jouer sans trahir vos serments. Faisons-nous, une dernière fois, en cinq points, quitte ou double?...

L'homme impassible se troubla.

—Mais... c'est de dix mille francs qu'il s'agit, fit-il.

—Juste!... répondit Philippe. Total, si vous gagnez, vingt mille francs. Après cela, je ne voudrais pas vous contraindre. Il vous répugne peut-être d'exposer votre bénéfice...

Les rieurs étaient passés du côté de M. de Maillefert. Ce que voyant, l'autre:

—A qui fera! dit-il.

Bien qu'on joue beaucoup en Anjou, la partie était assez intéressée pour émouvoir la galerie. Un cercle se forma autour de la table, si épais, que de sa place, qu'elle avait reprise, Mlle Simone ne pouvait plus rien voir.

Ce fut à Philippe de donner le premier.

Il eut le roi et la vole, et marqua trois points.

—Vous commencez bien! grommela l'adversaire.

Et, donnant à son tour, il donna à Philippe le roi et le point.

—Vous avez gagné! prononça-t-il, en retirant de ses poches l'or et les billets qu'il avait gagnés...

Le jeune duc triomphait:

—Voulez-vous continuer? disait-il. Moi, qui n'ai pas fait de serment, je jouerai avec vous sur parole tant qu'il vous plaira.

C'est avec la plus poignante anxiété que Raymond avait suivi cette partie, dont les conséquences, il ne le sentait que trop, pouvaient être terribles.

Tout ce qu'il imaginait que pouvait, que devait souffrir Mlle Simone, il le souffrit lui-même.

Il se représentait l'atroce douleur de cette jeune fille si fière en voyant l'outrage fait à ce nom de Maillefert qu'elle défendait, Dieu sait à quel prix.

Philippe avait été cruellement insulté.

Sa parole jetée sur le tapis vert n'y avait pas été acceptée.

Et tout ce qu'avait pu dire son adversaire des règlements du cercle dont il faisait partie n'était évidemment qu'une pure fiction inventée pour se garer de ces joueurs suspects qui empochent bravement quand ils gagnent et qui, s'ils perdent, ne payent pas..

Voilà où en était le dernier duc de Maillefert.

—Et certainement, pensait Raymond, il n'avait pas fallu moins que cette abominable offense, pour décider Mlle Simone à donner à son frère de quoi continuer à jouer.

Tant que la partie demeura en suspens, tant qu'il vit les deux joueurs se disputer avec acharnement ces saintes économies de la jeune fille, la respiration lui manqua.

Mais lorsqu'il entendit Philippe de Maillefert, qui avait déjà trois points, annoncer le roi, quand il le vit abattre triomphalement son jeu et montrer qu'il avait trois atouts majeurs, c'est-à-dire le point sûr... oh! alors la joie lui monta au cerveau, enivrante autant que le vin, et, bondissant jusqu'à Mlle Simone:

—Il a gagné!... dit-il.

Violemment, comme si elle eût été endormie, et qu'un coup de pistolet eût été tiré à son oreille, Mlle Simone tressauta.

—Monsieur! fit-elle.

Mais quand ayant levé la tête ses yeux rencontrèrent les yeux de Raymond, un nuage de pourpre s'étendit sur son visage, jusqu'à la racine des cheveux, et, d'une voix faible, mais où vibrait toute son âme:

—Merci, monsieur, murmura-t-elle, merci!...

Les deux dames maigres, assises près de Mlle de Maillefert, ouvraient des yeux immenses.

Elles se demandaient quel était ce jeune homme d'un extérieur si remarquable, qu'elles ne connaissaient cependant pas, elles qui connaissaient tout le pays, qui parlait à Mlle Simone avec une si éloquente émotion, et à qui elle répondait d'une voix balbutiante.

—Et... continue-t-il de jouer? demanda la jeune fille.

Raymond se pencha vers le salon de jeu.

—Non, répondit-il. Je le vois, il est debout près de la fenêtre, il plaisante avec des jeunes gens que je ne connais pas...

Seulement, c'est d'une voix à peine intelligible qu'il prononça ces derniers mots.

Il venait de surprendre, arrêté sur lui, l'œil étincelant de méchanceté des deux dames maigres, et sous ce regard comme sous une douche glacée lui tombant sur le front, il recouvra son sang-froid.

Il vit Mlle de Maillefert compromise, et sérieusement, cette fois, par lui.

Et, furieux de sa sottise, tourmenté de regrets, ne sachant comment s'excuser et se retirer, ne sachant ni que dire ni que faire, il restait devant la jeune fille, à demi-incliné, rouge, balbutiant...

Jusqu'à ce qu'enfin une idée lui venant:

—Daignez-vous, mademoiselle, demanda-t-il, me faire l'honneur de danser avec moi le prochain quadrille?...

Elle se leva à demi, et déjà Raymond lui présentait le bras, quand soudain se rasseyant:

—Excusez-moi, monsieur, répondit-elle, j'ai déjà refusé plusieurs fois de danser, je me sens un peu souffrante...

Raymond pâlit.

—Je vous en prie!... insista-t-il.

Si visible fut l'hésitation de la jeune fille, qu'une des dames maigres crut pouvoir intervenir, en avançant sa tête chargée de plumes:

—Vous êtes en vérité trop scrupuleuse, mon enfant, dit-elle. Vous souffriez, tout à l'heure, vous avez refusé ces messieurs... quoi de plus naturel?... Maintenant, vous vous sentez mieux, monsieur vous invite et vous acceptez... quoi de plus simple? Eh! dansez donc, croyez-moi, profitez de votre jeunesse!...

Ce qu'il y avait de perfide dans cette phrase, Mlle Simone ne le comprit pas, pas plus qu'elle ne surprit le sourire venimeux qui la soulignait.

Elle se leva donc, appuya sa main tremblante sur le bras de Raymond, et, traversant la galerie, ils gagnèrent un des salons où on dansait...

Ah! l'impitoyable M. de Boursonne eût bien ri de la contenance de son «jeune ami».

Raymond allait d'un pas de somnambule, de l'air d'un homme qui n'est pas parfaitement sûr d'être bien éveillé.

Il se demandait s'il n'était pas un fat ridicule, si l'instinctive sympathie qu'il avait cru lire dans le doux regard de cette jeune fille si fière existait réellement.

Comment, ne s'étant jamais parlé, s'étaient-ils parfaitement compris? Quelles mystérieuses affinités rapprochaient ainsi leurs âmes? L'avait-elle donc deviné? Avait-elle deviné ce cœur qui ne battait déjà plus que pour elle?

Que n'eût-il pas donné pour avoir un instant la puissance de Dieu, pour anéantir, par le seul acte de sa volonté, tous ces importuns dont il fendait la foule odieuse, pour se trouver seul près de Mlle Simone, tomber à ses pieds, lui dire de quelle admiration absolue et respectueuse il l'admirait!

Mais il n'avait pas la puissance de Dieu.

L'orchestre jouait les premières mesures d'un quadrille, et il n'eut que le temps de chercher une place et de s'inquiéter d'un vis-à-vis. Et ce n'était pas tout encore.

Il sentait peser sur lui il ne savait combien de regards enflammés de curiosité, et il comprenait la nécessité de dominer son trouble, de maîtriser ses pensées et d'adresser la parole à Mlle Simone.

Hélas! son esprit ne lui fournissait rien, pas un mot, pas une de ces phrases banales qui s'échangent entre deux figures, et qui sont comme la fausse monnaie de l'esprit et de la galanterie, pas un de ces compliments ineptes qu'il entendait couler comme de source de la bouche en cœur des danseurs ses voisins...

Peut-être Mlle de Maillefert souffrait-elle autant que lui, peut-être se rendait-elle compte de son embarras. Toujours est-il qu'à la fin de la seconde figure, elle lui demanda quelques renseignements sur les travaux de M. de Boursonne.

C'est avec l'empressement d'un homme en train de se noyer que Raymond saisit cette branche.

Et, tout en décrivant avec une extrême volubilité leurs plans et leurs études:

—Je me perds, pensait-il... Elle doit me juger stupide... Est-ce là ce que je devrais lui dire!... O sensibilité idiote, maudite timidité!...

Elle finit, cependant, cette interminable contredanse.

Elle finit par un galop général, les deux orchestres jouant le même quadrille, et les danseurs des deux salons se lançant et se mêlant dans la grande galerie...

C'est près de sa mère que Mlle Simone voulut être reconduite.

La duchesse de Maillefert était à la même place, fort entourée pour le moment et rouge de dépit; car M. de Boursonne, à force de questions perfides et d'attaques sournoises, l'avait presque amenée à confesser le but de son voyage.

Apercevant sa fille au bras de Raymond:

—Venez-vous donc de danser? lui demanda-t-elle d'un ton aigre.

—Oui, ma mère.

—Avec monsieur?

—Oui.

—Il me semblait vous avoir entendu dire à M. de Luxé que vous étiez souffrante et que vous ne danseriez pas de la soirée.

La jeune fille s'assit sans répondre, et Raymond allait peut-être commettre la maladresse insigne de s'excuser, quand il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule.

Il se retourna vivement et se trouva en face de M. de Boursonne.

—Je suis rompu, lui dit le bonhomme; les bals, décidément, ne sont pas mon fait. Allons chercher nos pardessus et filons...

Raymond le suivit et sans trop de peine ils retrouvèrent la porte du petit salon où ils s'étaient débarrassés de leurs effets.

Seulement cette porte était fermée et on avait retiré la clef.

—Eh bien! voilà qui est gracieux! gronda M. de Boursonne.

Il essayait d'ouvrir, cependant, lorsqu'un vieux domestique sans livrée accourut:

—Que désirent ces messieurs? demanda-t-il.

—Parbleu! nos paletots, qui sont là-dedans.

Le domestique les examinait avec une attention étrange.

—C'est par erreur, répondit-il enfin, qu'on a conduit ces messieurs dans ce salon. Il dépend de l'appartement de miss Lydia Dodge, la gouvernante anglaise de Mlle Simone, de sorte que...

En toute autre occasion, M. de Boursonne n'eût point manqué de s'informer de cette miss Lydia, dont il avait déjà ouï parler par maître Béru.

Mais en ce moment, il s'impatientait fort.

—De sorte que, interrompit-il, nos vêtements sont sous la clef de la gouvernante...

—Oh! non certes, on les a retirés, et si ces messieurs veulent prendre la peine de venir avec moi...

[Illustration:—Vous mentez, dit-il à M. Bizet.]

Ils prirent cette peine.

Leurs vêtements avaient été soigneusement recueillis. Ils les endossèrent, et l'instant d'après ils descendaient le perron du château de Maillefert.

Il était trois heures du matin.

Les gens graves se retiraient. On voyait les lanternes de leurs voitures glisser à travers les arbres le long de la route qui conduit à la levée de la Loire et sur le pont de fil de fer.

Les fanatiques seuls restaient, ceux qui dansent jusqu'à ce que la dernière bougie ait fait éclater la dernière bobèche, jusqu'à ce que le dernier musicien de l'orchestre s'endorme exténué sur son instrument.

Ceux-là en prenaient à cœur-joie.

Ils dansaient un cotillon, et on voyait leurs ombres tourbillonnantes passer et repasser devant les fenêtres.

Dans la cour, en attendant leurs maîtres, les valets dormaient autour de leurs feux, à l'exception de trois ou quatre, qui, parfaitement ivres, échangeaient des injures en attendant d'échanger des coups.

Les lampions de l'avenue étaient éteints... A peine de-ci et de-là, dans les branches, en apercevait-on un qui agonisait, jetant bien plus de fumée que de lumière.

—Et voilà comment finissent toutes les fêtes! observait philosophiquement M. de Boursonne. Et on appelle cela s'amuser...

Mais au moment de franchir la grille de la cour d'honneur, il s'approcha d'un des réverbères, et, tirant de sa poche un vieux portefeuille, il l'examina attentivement.

—Parbleu!... fit-il.

—Qu'est-ce, monsieur? interrogea Raymond.

Mais, au lieu de répondre:

—Aviez-vous laissé quelques paperasses dans la poche de votre pardessus, mon cher Delorge? demanda le bonhomme.

Raymond chercha.

—Oui, répondit-il.

—Quelles?

—Deux ou trois vieilles lettres à mon adresse, et quelques cartes de visite.

—Alors, plus de doute, fit le vieil ingénieur.

Et s'arrêtant court:

—Que me répondriez-vous, reprit-il, si je vous disais que Mlle Simone sait que sa discussion avec sa mère à été entendue?

—Oh! monsieur...

—Et entendue par nous, qui plus est, par vous Raymond Delorge, et par moi le père Boursonne...

—Si cela était, monsieur, j'en serais au désespoir...

—Eh bien! désespérez-vous, mon cher, car rien n'est plus certain, déclara le vieil ingénieur.

Et, se remettant en marche, car il avait chaud et la nuit était fraîche:

—Rien n'est plus certain, poursuivit-il, et je le prouve: 1º nos pardessus ont été soigneusement retirés du petit salon; 2º mon portefeuille a été ouvert, je m'en suis assuré; 3º un domestique montait la garde non loin de la porte fermée, avec ordre de bien prendre notre signalement...

Tout cela était tellement probable qu'il n'y avait guère moyen d'en douter.

—Soit, interrompit Raymond, mais pourquoi serait-ce Mlle Simone qui saurait notre indiscrétion, bien involontaire de ma part, et non pas Mme de Maillefert, ou plutôt, pourquoi ne la connaîtraient-elles pas toutes deux?

M. de Boursonne hocha la tête.

—Ici, répondit-il, je n'ai plus que des présomptions. Seulement, il est de ces indices moraux qui valent des faits. Si Mme de Maillefert eût su que nous possédions son secret, elle eût été avec nous plus gracieuse, car elle eût eu peur de nous. Or, c'est à peine si elle a été polie, cette chère duchesse...

—Oui, c'est juste, murmurait Raymond, c'est très juste!...

—Maintenant, reste à savoir comment a été avec vous Mlle Simone... Je sais déjà qu'elle a dansé avec vous, après avoir refusé de danser avec d'autres...

—Ah! monsieur!...

—Parfait, je suis fixé, dit en riant le vieil ingénieur.

Et, redevenu grave tout à coup:

—Cette noble duchesse, prononça-t-il d'une voix irritée, mériterait qu'on rasât ses cheveux couleur de soleil, qu'on la vêtît d'un sarrau de ratine grise et qu'on l'obligeât à soigner des galeux jusqu'à la fin de ses jours. Son aimable fils mériterait qu'on l'embarquât sur quelque long-courrier, avec recommandation au capitaine de lui faire connaître les douceurs du chat à neuf queues...

Puis plus bas:

—Et si j'étais à votre place, ami Delorge, poursuivit-il, si j'avais votre âge, si ma bonne étoile guidait sur mon chemin une jeune fille telle que Mlle Simone...

—Eh bien?...

—Eh bien!... elle serait ma femme, envers et contre tous, quand il me faudrait soulever des montagnes ou combler des abîmes; elle serait ma femme ou ma vie serait perdue, brisée, finie...

Il s'interrompit, honteux peut-être un peu de son enthousiasme, et brusquement, sans vouloir entendre la réponse qui montait aux lèvres de Raymond:

—Mais nous voici arrivés, dit-il, et j'entends cet imbécile de Béru qui vient nous ouvrir... Bonne nuit, dormez bien... Mais vous savez: Elle serait ma femme!...