Jusqu'à ce qu'enfin, la surprenant un jour en larmes, n'y tenant plus, et oubliant la présence de miss Lydia Dodge:
—Ayez pitié de moi, lui dit-il, bannissez-moi de votre présence ou daignez me permettre de partager votre chagrin...
Elle continuait de pleurer doucement, et sa physionomie avait une si navrante expression de tristesse, que Raymond sentait son cœur se briser.
—Qu'avez-vous, au nom du ciel? insista-t-il.
—Je souffre... murmura la pauvre enfant.
—On vous tourmente?...
—Oh!... indignement!
Raymond frémit de colère.
—Et vous croyez que je tolérerai cela!... s'écria-t-il, avec une si terrible expression de menace, que miss Dodge en fit un saut en arrière: vous croyez que, moi vivant, on osera...
D'un geste doux et triste, elle l'interrompit.
—Voulez-vous donc achever de me désespérer? murmura-t-elle. Voulez-vous donc nous perdre?...
Nous! elle avait dit nous!... Raymond l'avait bien entendu.
—Ne puis-je donc rien? demanda-t-il, de l'accent du dévouement prêt à tout.
—Rien...
Le malheureux se tordait les mains.
—Ah! cette angoisse me tue!... dit-il. C'est trop souffrir.
Elle le regarda fixement, et d'une voix douce:
—Pensez-vous donc, fit-elle, que je ne souffre pas, moi?
Mais les instances passionnées de Raymond n'arrachèrent pas un mot d'explication à Mlle Simone. A ses ardentes supplications:
—Je ne puis parler, répondait-elle, je ne le puis, je n'en ai pas le droit!...
Entre eux, miss Lydia Dodge, la méthodique gouvernante anglaise, semblait tomber des nues. Elle ne pouvait revenir de voir entre eux cette soudaine entente. La veille encore ils en étaient à hésiter, à rougir et à balbutier avant de s'adresser un mot de politesse banale; et voici que tout à coup ils s'abandonnaient, tant il en est de la douleur comme au péril commun dont la brutale étreinte efface les conventions sociales, supprime les timidités et arrache à la vérité tous ses voiles.
—Ah! vous êtes impitoyable, mademoiselle, prononça enfin Raymond. Me bannir de votre présence serait moins cruel...
D'un geste brusque, Mlle Simone l'arrêta.
—Voulez-vous donc, fit-elle, m'ôter tout mon courage, au moment même où j'en ai le plus besoin!...
Et comme si elle se fût défiée d'elle-même, comme si elle eût craint de se trahir, ou d'en avoir trop dit déjà, elle prit le bras de miss Lydia Dodge et s'éloigna, laissant Raymond éperdu d'angoisses et écrasé sous le sentiment de son impuissance.
Avec l'intensité de la réalité même, son implacable imagination lui représentait la situation de Mlle Simone, cette situation dont le mystère augmentait l'horreur, et il la voyait se débattant sous le filet de quelque abominable intrigue, sans amis, sans conseils, sans soutien...
Il ne fallut rien moins que le bruit d'une chaise bruyamment remuée, pour le rappeler au souvenir de la réalité. Mme de Maumussy venait d'entrer...
Il tressaillit de tout son être, quand il la vit l'observant de son regard tranquille, où il lui semblait lire les plus insultantes ironies.
C'était, depuis la soirée où elle s'était abandonnée à de si inexplicables emportements, la première fois que Raymond se trouvait seul avec elle.
—Qu'avez-vous, monsieur Delorge? demanda-t-elle doucement.
Saisi d'une sorte de vertige qui lui enlevait jusqu'à la faculté de réfléchir, il marcha sur elle, et d'une voix sourde:
—J'ai, répondit-il, que j'aime Mlle Simone de Maillefert, madame la duchesse, plus que la vie, plus que l'honneur, plus que tout le monde, que la voir malheureuse est au-dessus de mes forces, et que je saurai bien faire payer ses larmes aux misérables qui les lui font répandre.
Il la regardait fixement, en parlant ainsi, obstinément, comme s'il eût espéré plonger jusqu'au fond de sa conscience.
Elle ne baissait ni ne détournait les yeux.
—C'est pour moi que vous dites cela? interrogea-t-elle.
—Oui...
La jeune duchesse eut une seconde d'hésitation.
Puis, tout à coup, elle se leva vivement, courut fermer la porte du salon, et revenant prendre sa place en face de Raymond:
—Vous reste-t-il, commença-t-elle, assez de raison pour m'entendre, monsieur Delorge?
—Oh! je suis parfaitement calme, madame...
—Eh bien! voici le conseil que vous donnerait une amie: Quittez Maillefert, non pas dans une heure, mais à l'instant, partez...
Raymond riait d'un rire nerveux.
—Je vous gêne donc beaucoup, madame la duchesse? dit-il.
Elle le toisa d'un coup d'œil superbe, et durement:
—Moi!... s'écria-t-elle, moi!...
Puis haussant les épaules:
—Laissez-moi continuer, reprit-elle plus doucement. Vous vous croyez aimé de Mlle de Maillefert, et il se peut qu'elle croie vous aimer. Vous vous abusez l'un et l'autre. L'amour vrai ne réfléchit ni ne raisonne, et je vois à Simone l'âme calculatrice d'un procureur. Si elle vous aimait, elle dirait un mot, un seul, et... peut-être serait-elle votre femme. Elle ne le dira pas...
Raymond ricanait toujours.
—Je cherche, madame la duchesse, fit-il, l'intérêt qui vous fait parler ainsi...
Elle tressaillit, un éclair de colère traversa ses yeux noirs, mais elle se contint, et baissant la voix:
—Si vous vous trouviez, reprit-elle, dans une maison qui s'écroule et qu'un passant vous criât: «Sauve-toi!» iriez-vous lui demander quel intérêt il avait à vous empêcher d'être enseveli sous les décombres? Eh bien! moi, je suis ce passant. Trop haut est votre cœur et trop noble votre mépris de l'argent, pour certaines intrigues. Vous ne savez pas, sans doute, jusqu'où peuvent descendre les viles convoitises du luxe, du bien-être et du plaisir. Ne l'apprenez pas à vos dépens. Votre place n'est pas ici. Mieux on vous y accueille et plus vous devez craindre. Ce n'est pas la vie que vous laisseriez...
Ce qu'il y avait de commisération réelle dans l'accent de Mme de Maumussy, Raymond ne le sentit pas.
Il crut à une insulte, et transporté de colère jusqu'à saisir le bras de la jeune femme:
—Que voulez-vous dire? s'écria-t-il, parlez... Vous en avez trop dit maintenant...
Mais elle se dégagea, et toisant Raymond d'un coup d'œil superbe:
—Je pense que vous êtes fou, monsieur Delorge, dit-elle...
Et s'asseyant au piano, elle se mit à jouer avec une sorte de furie le morceau ouvert sur le pupitre...
Sous tant de secousses successives, Raymond sentait vaciller son intelligence. Plus les paroles de la duchesse étaient obscures et mystérieuses, plus en essayant de les interpréter il se sentait assailli de sinistres appréhensions.
Se jouait-elle de lui? Obéissait-elle à cet instinct irraisonné qui fait prendre en pitié toute créature qui souffre? Remplissait-elle simplement un rôle?...
Mais à quoi bon se mettre l'esprit à la torture? Ne valait-il pas mieux pour Raymond essayer de fléchir cette jeune femme qui était là, qui savait la vérité, elle, qui d'un mot pouvait l'éclairer, le sauver et sauver avec lui Mlle de Maillefert!...
—Madame, commença-t-il, madame la duchesse.
[Illustration:—Portez-lui cela pour ses pauvres!]
Elle ne parut pas l'entendre... Ses doigts couraient sur le clavier avec une merveilleuse agilité... Peut-être, réellement, ne l'entendit-elle pas.
Alors il s'approcha doucement, et de la main effleura l'épaule de la jeune femme.
Sans cesser de jouer, elle se détourna vivement.
—Que me voulez-vous, monsieur? demanda-t-elle.
—Madame, s'il vous reste une ombre de pitié...
—Quoi?
—Daignez-vous expliquer plus clairement...
Elle le regardait d'un air mécontent.
—Je vous ai dit tout ce que j'avais à dire, interrompit-elle, insister est inutile.
Et comme elle voyait Raymond prêt à tomber à ses genoux:
—Ah!... Je vous cède la place, monsieur, dit-elle.
Sur quoi, s'étant levée, elle sortit, en fredonnant l'air d'opéra qu'elle venait de jouer...
Déjà Raymond s'était redressé et, d'un œil enflammé, il regardait autour de lui, comme s'il eût cherché à qui s'en prendre de tant de misères.
Heureusement, une lueur suprême de raison l'éclaira:
—Je ne m'appartiens plus, pensa-t-il, si je reste, si je me trouve en face de M. Philippe, je me perds, et je perds à tout jamais Simone...
Et il se précipita dehors...
Dans le vestibule, Mme de Maillefert, avec toutes sortes de cérémonies, reconduisait une vieille dame qui était venue lui faire visite.
Apercevant Raymond:
—Comment! vous nous quittez, mon cher Delorge, lui cria-t-elle gaiement.
Il ne répondit pas. D'un seul bond il franchit les dix marches du perron et se lança dans l'avenue.
Il lui semblait que l'existence, comme une planche pourrie jetée sur un abîme, craquait et manquait sous lui, et qu'il roulait jusqu'aux plus sombres profondeurs.
Et pour comble, une voix obstinée et irritante comme le remords s'élevait en lui, qui lui répétait que, si terrible que fût le châtiment, il l'avait mérité, lui le fils du général Delorge, en se mêlant à ce monde qui était celui des assassins de son père.
Des heures s'écoulèrent en alternatives de désespoir et de rage, et il flottait entre mille résolutions contradictoires, quand la porte de sa chambre s'ouvrant M. de Boursonne parut.
—J'arrive de Maillefert, lui dit le vieil ingénieur, j'y ai trouvé tout le monde surpris de votre disparition. Je ne suis pas curieux...
Raymond s'était levé.
—Vous allez tout savoir, monsieur, dit-il.
Et fort exactement quoique d'une voix encore altérée, il raconta son entretien avec Mlle Simone et avec la duchesse de Maillefert...
Encore bien que donnant les signes les plus manifestes d'impatience, M. de Boursonne l'écouta sans mot dire; mais dès qu'il eut achevé:
—La peste étouffe, s'écria-t-il, les amoureux romanesques et nerveux! Quand on est bâti comme cela, sacrebleu! on devrait bien rester chez soi!
—Vous en parlez à votre aise, monsieur, et si vous aviez été à ma place...
—D'abord je ne m'y serais pas mis, à votre place, mon cher. Ensuite, ayant eu cette chance inespérée de surprendre Mme de Maumussy dans un de ses bons moments, je me serais bien gardé de la blesser par mes violences ridicules...
—Cette femme est mon ennemie, monsieur, vous-même me l'avez dit...
—Et je le crois... Seulement la duchesse est Italienne, c'est-à-dire la femme de la sensation présente, qui au lieu d'analyser ses émotions s'y abandonne tout entière, qui veut une chose avec la tête et fait le contraire avec le cœur...
—Enfin que résoudre?... interrompit Raymond.
Ah! le vieil ingénieur n'hésita pas.
—Plantez là Mlle Simone, dit-il.
—Jamais!...
Le bonhomme haussa les épaules.
—Alors, sacrebleu! fit-il, que voulez-vous que je vous dise! Attendez... le succès est aux temporisateurs. Retournez au château comme si de rien n'était...
Ainsi fit Raymond, et lorsqu'il arriva à Maillefert le lendemain, rien ne lui parut changé. Mlle Simone n'était ni plus ni moins triste, M. Philippe était toujours aussi amusant, Mme de Maumussy avait repris son attitude de sphinx...
Il en était à se demander s'il ne s'était pas épouvanté de chimères, lorsqu'un soir, comme il arrivait au château:
—Est-ce que vous n'avez pas rencontré Philippe? lui dit Mme de Maillefert.
—Non, madame...
—C'est qu'il est au chemin de fer, au-devant de nos amis, qui arrivent par l'express de neuf heures...
—Vous attendez des amis?...
Mme de Maillefert sourit:
—Nous attendons, répondit-elle, le mari de ma chère Clélie, le duc de Maumussy, et avec lui M. Verdale, le fameux architecte, et le comte de Combelaine...
En d'autres temps, Raymond eût été écrasé de ce coup si terriblement inattendu.
Mais il en est de l'âme humaine comme de l'acier, qui plongé rouge dans un torrent glacé acquiert des qualités supérieures de résistance et d'élasticité; l'âme, au contact du malheur, se trempe d'une énergie plus forte et s'endurcit à la souffrance.
Raymond pâlit et ses yeux se voilèrent, mais il ne chancela pas, et si rudement que l'émotion lui serrât la gorge, il eut encore la force de dire:
—Ah!... vous attendez M. de Maumussy et M. de Combelaine!...
Mme de Maillefert se pencha vers la pendule.
—Quelle heure est-il? fit-elle. Huit heures et demie. Dans trois quarts d'heure ils peuvent être ici.
Et immédiatement elle entama le panégyrique du duc de Maumussy, dont elle ne pouvait assez louer, disait-elle, le caractère chevaleresque, l'esprit délicat et fin et le merveilleux sens politique.
Elle n'admirait pas moins M. de Combelaine, ce dévoué serviteur de l'Empire, cet héroïque soldat toujours prêt à verser son sang, dont la fidélité désintéressée lui rappelait, assurait-elle, ces loyaux chevaliers qui, à leur mort, demandaient à être enterrés aux pieds du suzerain qu'ils avaient servi...
Assez maître de soi pour éviter le scandale d'une brusque retraite, Raymond était allé s'asseoir non loin de la causeuse où chaque soir Mlle Simone venait s'établir devant sa petite table à ouvrage.
Et la duchesse de Maillefert poursuivait.
Avec une non moindre chaleur, elle célébrait les mérites de M. Verdale, cet architecte fameux, ce fils de ses œuvres arrivé à force de talent et de travail à une grande situation et à une fortune immense. Et elle se déclarait ravie qu'un homme de ce mérite eût bien voulu accompagner M. de Combelaine, son ami. Justement elle méditait de grandes réparations à Maillefert. M. Verdale lui donnerait des idées.
A ce mot de réparations, Mlle Simone avait redressé la tête si vivement, que sa mère en parut choquée.
—Oh! vous avez bien entendu, fit-elle d'un ton sec. Cette vieille baraque est inhabitable, et j'ai des raisons de croire que l'année 1870 ne s'écoulera pas sans que Sa Majesté l'Impératrice fasse à notre maison l'honneur de s'arrêter un jour ou deux à Maillefert.
Mais Raymond n'écoutait pas.
Les yeux fixés sur la pendule, il calculait combien de minutes encore il avait à rester à Maillefert...
Il avait pu subir la duchesse de Maumussy; mais le duc, mais M. de Combelaine, l'honneur lui défendait de se trouver sous le même toit qu'eux.
—Savez-vous, demandait Mme de Maillefert à Mme de Maumussy, combien de jours ces messieurs comptent nous donner?...
—Non... Mon mari ne me l'a pas dit.
Raymond n'avait plus que dix minutes à rester...
Et il s'attendrissait en contemplant pour la dernière fois ce petit salon, où, au milieu d'affreux déchirements, il avait eu des heures enchantées par l'espérance.
Il examinait Mlle Simone, qui, inclinée sous une lampe travaillait, non à un délicat et inutile ouvrage de femme, mais à une layette qu'elle avait promise à une pauvre fille séduite, que tout le monde dans le pays repoussait.
Mais neuf heures sonnaient; Raymond se leva.
—Quoi! s'écria Mme de Maillefert, vous n'attendez pas nos amis!...
—Je ne puis...
—Parce que?...
—M. de Boursonne m'attend, madame.
—Allez donc, fit-elle, mais en tout cas, à demain.
Il ne répondit pas. Il s'inclina devant la duchesse de Maumussy, il effleura de ses doigts tremblants la main que lui tendait Mlle Simone, et lentement il sortit.
La nuit était sombre et glaciale, de gros nuages couraient au ciel, un vent furieux secouait les branches dépouillées des arbres...
Que lui importait! Il n'avait plus besoin de se contraindre, maintenant...
Son désespoir et sa fureur s'exhalaient en imprécations et en menaces qu'emportait la tempête, de même que les événements avaient emporté ses espérances et ses projets.
Parvenu au pont suspendu, cependant, il s'arrêta court. Une voiture venait, au grand trot,—malgré les défenses formelles—et dans cette voiture, à la lueur des lanternes, on distinguait quatre hommes: M. Philippe et les amis attendus à Maillefert.
IV
Il était près de minuit lorsque Raymond arriva au Soleil levant. L'auberge était déserte. Seul dans la cuisine, maître Béru mettait au net les comptes de la journée.
En apercevant son hôte:
—Montez vite, monsieur, lui dit-il, chez M. de Boursonne, il vous attend avec une impatience!...
C'était vrai; Raymond trouva le vieil ingénieur en proie à la plus violente agitation, et arpentant à grands pas sa chambre—une chambre immense, la plus belle de l'auberge, qui avait une pendule sur sa cheminée de pierre peinte, et de chaque côté des flambeaux argentés, dont tous les dimanches maîtresse Béru renouvelait les bobèches de papier déchiqueté.
Trop bouleversé pour remarquer le désordre de Raymond:
—Eh bien!... lui cria M. de Boursonne, nous y voici!... Au bord du fossé la culbute... il n'y a plus à reculer!...
—Qu'est-ce encore, mon Dieu!...
—Oh!... c'est grave, cette fois, continua le bonhomme, terriblement grave! Et votre duchesse de Maillefert mériterait... Mais asseyez-vous, nous avons à causer...
Mais c'était un homme prudent. Il commença par s'assurer en ouvrant successivement toutes les portes que personne n'était aux écoutes; après quoi, revenant se camper debout et les bras croisés devant son jeune camarade:
—Vous savez, commença-t-il, non sans une nuance de solennité, que j'ai horreur de me mêler des affaires des autres...
Hélas! bien des fois, jadis, Raymond avait souri de cette étonnante prétention de son vieux chef; mais en ce moment!...
—Pour vous, continuait le bonhomme, je vais manquer aux principes de toute mon existence. C'était écrit. Voici des mois que nous vivons de la même vie, côte à côte, sans jamais nous quitter, et sarpejeu! on est de chair et d'os. Vous voyant bon, généreux, loyal, sincère jusqu'à la naïveté, petit à petit, à mon insu, je me suis... hum... comment dirai-je? habitué? non, intéressé à vous, comme à... ma foi tant pis, je le dis puisque c'est vrai quoique absurde... comme à mon propre fils.
Ces préliminaires dans la bouche de cet homme excellent, mais qui faisait profession d'égoïsme et de brutalité, devaient faire frémir. Ce qu'il avait à dire était donc bien rude, qu'il tergiversait ainsi.
—C'est comme mon père même que je vous écouterai, monsieur, murmura Raymond.
Le bonhomme fit deux ou trois tours encore dans la chambre, puis brusquement:
—C'est de votre honneur qu'il s'agit! prononça-t-il.
—De mon honneur!...
—Oui. Et il n'y a plus à hésiter ni à temporiser, il faut marcher droit au but. Il faut que demain, vous m'entendez bien, demain, vous vous rendiez à Maillefert, et que vous demandiez officiellement à Mme la duchesse de Maillefert la main de Mlle Simone, sa fille...
Une stupeur immense clouait Raymond sur sa chaise.
—Moi, répétait-il, comme s'il eût eu besoin de s'affirmer une proposition inouïe, moi!...
—Il le faut, insista M. de Boursonne, il le faut absolument. C'est l'unique moyen que je voie de ne point laisser quelque lambeau de votre intègre réputation au piège honteux tendu à votre confiante probité.
D'un geste machinal, comme pour en écarter le vertige, Raymond passait et repassait sa main sur son front.
—Je vous entends, monsieur, balbutiait-il, mais... excusez-moi, je ne vous comprends pas...
M. de Boursonne, tristement, hochait la tête.
—Et penser, continuait-il, que c'est moi qui vous ai encouragé à aimer Mlle Simone!... Ah! vieil enfant en cheveux blancs!... Mais qui pouvait prévoir!... Savez-vous ce qui se passe? Il est aujourd'hui avéré dans le pays, aux Rosiers, à Saint-Mathurin, à Saumur, à Angers même, que Mlle Simone de Maillefert est la maîtresse de M. Raymond Delorge...
D'un bond Raymond fut debout:
—Voilà donc, s'écria-t-il d'un accent terrible, voilà le résultat des lâches calomnies de ce misérable Bizet de Chenehutte...
Mais le vieil ingénieur lui coupa la parole.
—Votre Bizet n'est qu'un sot, déclara-t-il, dont les propos d'estaminet n'avaient aucune portée. Si Mlle Simone a été perdue de réputation, c'est par la duchesse de Maillefert elle-même, par sa mère...
—Oh!... monsieur...
—Par sa mère, oui, je dis bien, qui a déclaré en propres termes, non pas à une personne, mais à plusieurs, qu'elle s'estimerait trop heureuse si elle parvenait à vous déterminer à épouser sa fille, parce que, après l'avoir séduite, vous vous seriez dégoûté d'elle, et que la pauvre fille se trouverait dans une situation à ne plus pouvoir dissimuler sa faute...
Un cri terrible, un cri de douleur et de rage, jaillit de la poitrine de Raymond.
—C'est impossible, s'écria-t-il, impossible!... Une mère n'a pas pu dire, une mère n'a pas dit cela...
—Elle l'a dit, j'en suis sûr...
—Eh bien!... ce n'est pas demain que j'irai à Maillefert, ce sera cette nuit, à l'instant!... Ah! elle a dit cela? Ah! elle s'est servie de mon nom pour déshonorer la plus chaste et la plus noble des créatures!... Eh bien! moi, je lui arracherai la langue, à cette misérable femme, et je la clouerai à la porte de son château!...
Cette explosion de désespoir, M. de Boursonne l'avait prévue, il l'attendait.
Saisissant donc le bras de son jeune camarade:
—Avant de rien faire, dit-il, vous m'entendrez.
Mais déjà un revirement s'était fait dans les idées de Raymond. Le doute lui venait.
—Si vous vous trompiez, cependant, monsieur! fit-il. Si on avait surpris votre bonne foi!
Autant le vieil ingénieur était brusque d'ordinaire, autant en ces circonstances si pénibles il faisait preuve d'indulgence et de bonté.
—Écoutez et soyez juge, dit-il à Raymond.
Et s'asseyant près de son jeune ami:
—Voici tantôt un mois, commença-t-il, que surpris des avances si extraordinaires de Mme de Maillefert, nous avons soupçonné quelque ténébreuse intrigue... Le but de cette intrigue vous échappait absolument, à vous qui êtes jeune. Plus clairvoyant, grâce à ma triste expérience, j'entrevoyais vaguement quelque chose de si odieux que je me disais, que je vous disais: «Non, ce n'est pas possible...»
—C'est vrai, c'est vrai!...
—Eh bien! mon pauvre ami, depuis cet instant, je puis vous l'avouer, il ne s'est pas écoulé un jour sans que j'aie appliqué tout ce que j'ai de pénétration à déchiffrer le mot de cette énigme. De là vient que tout à coup vous m'avez vu papillonner lourdement autour de Mme de Maumussy, et déployer pour elle mes grâces surannées. Je pensais qu'elle savait la vérité...
—Et elle ne la savait pas?
—Elle l'ignorait, j'en mettrais la main au feu, il y a trois jours. C'est lorsqu'elle l'a connue, que soudainement elle a été tout autre avec vous. Peut-être, sans le vouloir, a-t-elle été complice de Mme de Maillefert. Et c'est alors que révoltée, indignée, elle vous a conseillé de fuir...
C'était une explication plausible, cela.
—Oui, en effet, approuva Raymond.
—Voyant que je ne tirais rien de la jeune duchesse, poursuivait M. de Boursonne, je me mis à chercher d'un autre côté... Mon titre de baron, puisqu'enfin baron il y a, et les vieilles relations de ma famille, m'ouvraient tous les castels des environs. J'en profitai pour me faufiler près de toutes les connaissances de Mme de Maillefert, espérant que de l'ensemble de ces conversations, d'un mot à l'une, d'une phrase à l'autre, j'arriverais à déduire quelque chose de positif...
—Ah! monsieur, murmura Raymond, comment jamais m'acquitter envers vous?...
—En vous laissant guider par moi, mon cher ami. Mais attendez. Je perdais mon temps et mes peines, quand ce soir—hier soir, plutôt, puisqu'il est plus de minuit,—me trouvant chez Mme de Lachère, cette dame, vous savez, dont le mari veut être préfet:—«Il faut convenir, me dit-elle, que votre jeune collègue, M. Delorge, se conduit d'une façon abominable.» Par bonheur, j'eus le pressentiment que j'étais sur la trace de la vérité, et au lieu de m'ébahir:—«Comment cela?» demandai-je avec un sourire équivoque.—«Allons, allons, reprit-elle, ne faites pas le discret avec moi, baron, je sais tout.» Je m'inclinai.—«En ce cas, madame, vous êtes plus avancée que moi.» Elle se mit à rire.—«Mon cher baron, me dit-elle, c'est la duchesse de Maillefert elle-même qui, dans le délire de sa mortelle douleur, m'a confié l'horrible situation de sa fille, et les efforts qu'elle fait pour ramener l'homme qui l'a séduite et qui maintenant refuse de l'épouser...»
—Cette Mme de Larchère a menti! s'écria Raymond.
Le vieil ingénieur secoua la tête.
—Ce fut ma première impression, dit-il, et je ne la lui cachai pas. Alors, elle me déclara qu'elle n'était pas la seule à qui Mme de Maillefert eût fait cette incroyable confidence, et, pour me le prouver, elle appela une de ses amies qui, elle aussi, savait tout, à ce qu'elle me dit, et de la même façon. A votre avis, ces deux affirmations valent-elles une certitude?
Raymond ne répondit pas.
—Moi, je m'obstinais à douter encore, reprit M. de Boursonne; alors Mme de Lachère invoqua le témoignage de son mari, lequel me jura sur l'honneur tenir de la propre bouche de M. Philippe ce que sa femme avait appris de la bouche même de Mme de Maillefert.
Cela, par exemple, c'était le comble.
—Quoi!... M. Philippe aussi! bégaya Raymond. Son frère!...
Puis se dressant, comme s'il eût été mû par un ressort:
—Mais pourquoi, s'écria-t-il, pourquoi cette infamie, cette abominable calomnie?...
—Eh! pardieu! parce que Mme de Maillefert et son noble fils n'ont pour vivre que les revenus de Mlle Simone. Qu'elle se marie, les voilà sur la paille. Ils veulent qu'elle ne puisse pas se marier...
[Illustration:—Il faut que vous dansiez avec Mme de Maumussy.]
—Oui, peut-être...
—Et voilà pourquoi, vous, demain, c'est-à-dire aujourd'hui, vous allez officiellement et ouvertement demander la main de Mlle de Maillefert...
Raymond baissait la tête:
—C'est que dans ce moment, dit-il, déchiré par les plus horribles perplexités, je ne suis pas absolument... libre...
Une immense stupeur se peignait sur le visage de M. de Boursonne.
—Vous hésitez!... fit-il.
Le pauvre garçon se tordait les mains.
—Ah! si vous saviez, monsieur, s'écria-t-il, si vous saviez?...
Et cette fois, emporté par la situation, et se sentant confusément hors d'état de délibérer et d'arrêter un parti, il confia à son vieil ami le secret de son passé.
C'était pour M. de Boursonne comme une révélation.
—Voilà donc, disait-il, les raisons de vos indécisions étranges! Et moi qui vous accusais!...
Puis, après une minute de réflexion:
—Mais n'importe, dit-il, l'honneur commande, obéissez. Il n'est pas de considération au monde qui puisse vous obliger à passer pour un infâme suborneur, qui vous oblige à laisser peser sur la pure et chaste jeune fille que vous aimez une abominable accusation.
Raymond était dans une de ces crises où la volonté éperdue appartient au premier qui s'en empare:
—Qu'il soit fait selon vos conseils, monsieur, dit-il au vieil ingénieur; je m'abandonne à vous...
Le jour commençait à poindre, blafard et morne, lorsque Raymond, qui s'était jeté tout habillé sur son lit, se réveilla, après quelques heures de ce sommeil de plomb qui suit les grandes crises, et qui est comme une dernière faveur de la nature violentée.
Il se sentait le corps brisé, mais l'esprit net et clair jusqu'à s'en étonner.
C'est que les raisons ne lui manquaient pas d'être bouleversé encore, et agité des plus funèbres pressentiments.
La journée qui commençait était celle du mercredi 1er décembre 1869.
C'est-à-dire qu'il y avait dix-sept ans, date pour date, que le général Delorge était tombé, dans les jardins de l'Élysée, sous les coups de lâches assassins.
Et lui, Raymond Delorge, lui qui sur le cercueil de son père avait prêté un solennel serment de haine et de vengeance, il allait, en ce fatal anniversaire, se trouver peut-être en présence des meurtriers, et subir l'ironie de leur insolente impunité.
Mais l'impérieuse, l'inexorable nécessité parlait.
Avant tout, il devait tenter l'impossible pour réhabiliter Mlle Simone.
Et à midi précis, il avait revêtu le costume traditionnel de la démarche qu'il allait risquer, endossé l'habit noir et ganté les gants paille.
—Je vous accompagnerai, lui avait dit M. de Boursonne, mais, entendons-nous bien: je resterai à vous attendre dans le salon, et vous vous présenterez seul à la duchesse de Maillefert. Ma présence, très certainement, l'effaroucherait, et il faut qu'elle s'explique...
La pluie fine et glaciale qui tombait obstinément depuis le matin, venait de cesser.
Le vieil ingénieur et Raymond partirent.
Et tout en cheminant aussi vite que le leur permettait le mauvais état de la route:
—Comment va me recevoir la duchesse de Maillefert? disait Raymond.
—Qui sait! comme un sauveur peut-être... Peut-être comme un laquais.
—Et les autres...
—Quels autres? Maumussy, Combelaine, Verdale? Eh bien! après... Est-ce à vous de vous inquiéter d'eux? Est-ce à l'homme d'honneur à détourner les yeux pour ne pas rencontrer le louche regard des gredins? Jamais leur impudence ne montera jusqu'à votre fierté. Haut le front, sacredieu, ami Delorge, c'est à ces misérables à trembler devant vous. Haut la tête et le cœur, car nous voici arrivés...
Dans l'immense vestibule, les valets de pied étaient à leur poste, tristes valets dont la tenue trahissait les habitudes des maîtres.
On devinait les gens dont les gages ne sont pas exactement payés, qui ont craint plus d'une fois qu'on ne leur fît banqueroute, et qui se soldent en insolences des intérêts de l'argent qui leur est dû.
—Ils me font moins l'effet de serviteurs que de créanciers, avait dit souvent le vieil ingénieur, et j'aimerais mieux faire mon lit moi-même que d'être servi par ces gaillards-là!...
Ces gaillards, d'ordinaire, dès que paraissaient Raymond ou son vieux chef, se levaient précipitamment, un sourire bassement obséquieux aux lèvres.
Ce jour-là, un seul daigna se soulever de la banquette où tous se vautraient.
—Mme de Maillefert? demanda M. de Boursonne.
—Sortie, répondit le valet, du ton insolent de l'homme qui a des ordres.
—A-t-elle dit à quelle heure elle rentrerait?
—Madame la duchesse ne rend pas de compte à ses gens.
Raymond et M. de Boursonne échangèrent un coup d'œil. Ces façons n'avaient pas besoin de commentaires.
—Nous l'attendrons, alors, dit le vieil ingénieur.
Le valet de pied ricanait en se dandinant:
—J'ai eu l'honneur de dire à ces messieurs, insista-t-il, que madame la duchesse est sortie, et qu'on ne sait quand elle rentrera... si toutefois elle rentre.
M. de Boursonne était devenu fort rouge.
Ayant demandé à Raymond une de ses cartes de visite:
—Vous allez, dit-il au domestique, porter à l'instant cette carte à Mme de Maillefert. Si véritablement elle est sortie, vous la lui remettrez quand elle rentrera. Il faut que M. Delorge lui parle aujourd'hui même. Et, en attendant, conduisez-nous immédiatement au salon...
Son accent était si impérieux, que le valet, troublé, obéit, tout en grommelant:
—Ah! tant pis! Elle dira ce qu'elle voudra.
Lorsqu'ils furent seuls dans le salon:
—Voilà qui commence bien! fit Raymond.
—Oui, approuva le vieil ingénieur, c'est une disgrâce de cour...
Il se tut, la porte du salon s'ouvrit, et le valet de pied reparut:
—Madame la duchesse attend ces messieurs, prononça-t-il.
—Allez, dit à Raymond M. de Boursonne, je reste ici à vous attendre.
C'est dans une sorte de boudoir, ouvrant à la fois sur son cabinet de toilette et sur sa chambre à coucher, que la duchesse de Maillefert avait ordonné qu'on lui amenât Raymond.
Elle venait précisément de se mettre à sa toilette de l'après-midi, lorsqu'on lui avait montré la carte de visite remise au valet de pied par M. de Boursonne.
Furieuse, elle avait renvoyé sa femme de chambre, ne prenant que le temps de relever ses cheveux—les siens seulement,—de passer un ample peignoir de mousseline, garni de dentelles, magnifique jadis, maintenant fané et fripé.
Rien de moins séduisant, de moins gracieux et de moins noble que cette grande dame ainsi arrachée brusquement à l'œuvre capitale de son existence.
Dépouillée des artifices savants de la coquetterie la plus raffinée, elle apparaissait telle qu'elle était réellement, telle que l'avaient faite les années d'abord, puis l'abus du fard, des cosmétiques et des eaux de beauté, et plus encore les fêtes continuelles, les nuits passées, les âcres soucis d'argent, les poignantes émotions du jeu, enfin toutes les agitations d'une vie à outrance.
C'est assise dans un vaste fauteuil, près du feu, les jambes allongées sur un coussin de velours, qu'elle reçut Raymond.
Dès qu'il entra, après l'avoir toisé de la tête aux pieds:
—Vous êtes seul, monsieur? fit-elle d'une voix aigre.
—M. de Boursonne m'attend en bas.
—C'est dommage! J'aurais eu du plaisir à le complimenter de ses façons...
—Madame!...
—N'est-il pas votre conseiller?
—M. de Boursonne est un ami dévoué...
—C'est cela! Et il vous apprend à pénétrer chez les gens malgré eux et à forcer la consigne des domestiques.
—J'avais à vous parler, madame.
—Aujourd'hui même... sur-le-champ?
—Oui.
Dédaigneusement, la duchesse de Maillefert haussa les épaules, et s'enfonçant dans son fauteuil:
—Eh bien! puisque vous voici, dit-elle, parlez.
Loin de déconcerter Raymond, cet accueil outrageant redoubla son sang-froid.
—Madame, commença-t-il, j'appartiens à une honorable famille. Mon père, que j'ai eu le malheur de perdre fort jeune, était général de brigade. Ma mère est une demoiselle de Lespéran. Je n'ai pas trente ans, je suis ingénieur des ponts et chaussées, mon passé répond de l'avenir... J'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle Simone de Maillefert, votre fille...
C'est de l'œil ébahi dont on considère un phénomène, que la duchesse l'examinait tandis qu'il débitait imperturbablement ces quelques phrases qu'il avait arrangées dans sa tête en montant l'escalier.
—Et c'est pour me dire cela, fit-elle, que vous avez forcé ma porte?
—Uniquement, oui, madame.
Il était clair que le flegme de Raymond l'agaçait.
—Savez-vous bien, reprit-elle, ce que c'est qu'une d'Hostal de Chalandri de Maillefert?
—C'est, je le sais, madame la duchesse, une fille d'illustre maison, la descendante d'une longue suite de loyaux et vaillants gentilshommes, qui, de père en fils, se sont légué, tel qu'un dépôt sacré, un nom sans tache, une glorieuse devise et les pures traditions de l'honneur et du devoir.
Mme de Maillefert rougit imperceptiblement, et pressée de venger ce qui lui paraissait un amer persiflage:
—Savez-vous, fit-elle d'un ton ironique, quelle est la fortune de Mlle Simone de Maillefert?
—Je ne m'en suis pas informé, madame...
—Soit, mais vous l'avez bien entendu évaluer, cette fortune!
—En effet.
—Ma fille possède de son chef deux cent mille livres de rente, en propriétés, c'est-à-dire, au bas mot, un capital de sept millions... C'est une dot cela, et bien faite pour tenter, n'est-ce pas, monsieur?
Si flagrante que fût l'insulte, Raymond ne sourcilla pas.
—Et vous, monsieur, reprit la duchesse, qui êtes-vous pour prétendre à l'honneur d'une alliance si haute?...
—Oh! je n'ai aucune fortune, madame, et le peu que j'ai...
—Il ne s'agit pas de cela, c'est de votre famille que je parle. N'êtes-vous pas fils de ce fameux général Delorge qui a été tué en duel?...
Raymond pâlit. Il n'est pas de résolutions d'impassibilité qui tiennent devant certaines attaques.
—On vous a trompée, madame la duchesse, prononça-t-il. Mon père n'a pas été tué en duel, il a été lâchement assassiné...
—Monsieur!...
—...Par M. de Combelaine ou par M. de Maumussy, ou par tous les deux, plutôt...
La duchesse de Maillefert s'était redressée.
—Pas un mot de plus, monsieur, interrompit-elle. Je sais votre histoire depuis hier soir et j'en suis à me demander comment vous avez osé vous présenter chez moi.
«On dit qui on est, monsieur, avant de se faufiler dans l'amitié des gens. Maintenant je vous connais. On m'a dit les détestables accusations dont vous et les vôtres poursuivez des hommes honorables, que je reçois, que j'aime et qui sont l'honneur d'un gouvernement auquel moi et les miens sommes absolument dévoués.
Déjà, par un puissant effort de volonté, Raymond avait maîtrisé son émotion. Impassible autant qu'une statue, il laissa la duchesse achever.
Puis:
—J'attends votre réponse, madame, dit-il froidement.
Peu à peu elle en était venue à s'irriter tout à fait.
—Ma réponse!... répéta-t-elle. Est-ce que véritablement, monsieur, vous espériez que je prendrais votre démarche au sérieux?
—Je n'espérais rien, madame.
Elle tressaillit.
—J'ai vu un grand devoir à remplir, je le remplis sans souci du résultat. Je ne vous parlerai pas des sentiments que m'inspire Mlle de Maillefert... à quoi bon!... J'avais à lui donner un témoignage public de ma respectueuse admiration: c'est fait. Ma démarche d'aujourd'hui, je l'ai annoncée publiquement partout. Non moins hautement je publierai votre réponse.
Il s'inclinait pour prendre congé, Mme de Maillefert l'arrêta d'un geste:
—Que voulez-vous dire? interrogea-t-elle d'une voix altérée.
—Ce que je dis... pas autre chose.
—Simone vous a parlé. Simone vous a commandé de me demander sa main...
—Sur mon honneur, madame, je vous jure que non.
—Elle vous aime, cependant, vous le savez bien!...
Ah! pour cette seule parole, Raymond était prêt à tout pardonner à Mme de Maillefert.
—Dieu veuille que vous disiez vrai, madame! prononça-t-il d'un accent ému.
Pâle, les sourcils froncés, la duchesse de Maillefert semblait agitée des plus terribles perplexités, quand, une inspiration soudaine illuminant son visage:
—Eh bien!... attendez, s'écria-t-elle, c'est Simone elle-même qui va vous donner la réponse que vous sollicitez...
Elle sonna, et une femme de chambre accourant:
—Qu'on prévienne Mlle Simone, ordonna-t-elle, que je désire la voir à l'instant...
Qu'allait-il se passer?
Quel projet bizarre venait de traverser la cervelle détraquée de cette mère indigne?...
Troublé au delà de toute expression, Raymond faisait à sa raison et à son courage un appel désespéré. Jusqu'à ce moment, il était resté maître de soi. Saurait-il, en présence de Mlle Simone, maîtriser ses sensations? Jamais, il ne le sentait que trop, le sang-froid n'avait été plus nécessaire.
V
—Vous aimez Simone, monsieur Delorge? demanda tout à coup Mme de Maillefert...
—Madame...
—Eh bien! cher monsieur, votre sort dépend uniquement de sa volonté. Qu'elle dise un mot, et je vous l'accorde. A vous d'obtenir qu'elle prononce ce mot.
Elle s'interrompit, écoutant...
Il lui avait semblé entendre, de l'autre côté, dans la pièce voisine, un pas rapide et léger.
—La voici! fit-elle du ton dont elle eût dit: Attention!
Elle ne se trompait pas.
A l'instant même, dans le cadre de la porte qui donnait de la chambre à coucher dans le boudoir, Mlle Simone parut.
—Mon Dieu!... s'écria-t-elle...
C'est qu'elle venait d'apercevoir Raymond, dont elle ignorait la présence au château. C'est qu'à la façon dont il s'était retiré la veille, elle avait cru comprendre qu'elle ne le reverrait plus à Maillefert.
—Approchez, Simone, dit Mme de Maillefert.
Machinalement elle obéit.
La défiance se lisait dans ses beaux yeux tremblants qu'elle arrêtait tour à tour sur sa mère et sur Raymond, implorant l'explication d'un fait qui lui semblait inexplicable...
—Ma chère Simone, commença la duchesse d'un ton solennel, un événement grave se produit. M. Raymond Delorge, ici présent, vient de me demander votre main.
Un nuage épais de pourpre envahit jusqu'à la racine des cheveux le visage doux et triste de la pauvre enfant.
—Ma mère!... interrompit-elle évidemment révoltée, et espérant peut-être la rappeler à la raison.
Mais il n'était pas de considération capable d'arrêter la duchesse de Maillefert, une fois qu'elle poursuivait un but.
—Je sais par expérience, continua-t-elle, quel enfer est un ménage sans amour. Je prétends donc, ma fille, vous abandonner absolument le choix de votre mari. Dictez-moi la réponse que je dois faire à M. Raymond Delorge.
Confuse, humiliée, violentée en toutes ses pudeurs, la malheureuse jeune fille baissait la tête.
—Par pitié! ma mère, balbutia-t-elle encore, n'insistez pas... plus tard, lorsque nous serons seules...
La duchesse haussait les épaules.
—C'est cela, dit-elle, et ensuite vous prendrez des attitudes de vierge martyre, et je passerai, moi, pour une marâtre... Nenni! Je désire que notre explication ait un témoin, et je suis ravie que ce témoin soit monsieur...
Des larmes avaient jailli des yeux de Mlle de Maillefert et, comme un collier de perles qui s'égrène, roulaient silencieusement le long de ses joues.
—Est-il vraiment possible, ma mère, murmura-t-elle, que vous veuillez mettre un étranger dans la confidence des tristes déchirements de notre famille!
—Oh! considérez-vous donc M. Delorge comme un étranger!...
Depuis un moment déjà, Raymond délibérait s'il ne ferait pas bien de s'enfuir.
Les paroles de Mlle Simone lui parurent un ordre et fixèrent ses irrésolutions.
—A Dieu ne plaise, mademoiselle, prononça-t-il, que je vous sois jamais la cause d'un déplaisir; je me retire...
Et il se retirait, en effet, lorsque la duchesse, qui s'était levée, passa brusquement entre la porte et lui.
—Restez! commanda-t-elle d'un ton impérieux. Il faut, une fois pour toutes, que Simone s'explique. Ce qui va être décidé ici le sera irrévocablement.
Et s'adressant à sa fille:
—Parlerez-vous? ajouta-t-elle.
Un éclair de colère avait séché les larmes de Mlle Simone.
—Vous le voulez, fit-elle d'une voix étouffée, vous l'exigez... Eh bien! soit. Mais que la honte retombe sur vous de l'affreuse violence que je me fais.
Et détournant la tête pour éviter le regard brûlant de Raymond:
—Je consens, balbutia-t-elle, à devenir la femme de M. Delorge... mais aux conditions que je vous ai dites, ma mère...
Ah! bien peu s'en fallut que Raymond, éperdu, ne tombât aux genoux de Mlle de Maillefert. Une réflexion soudaine l'arrêta. La question de son mariage avec Mlle Simone avait déjà été agitée entre la duchesse et sa fille.
—C'est-à-dire, insista Mme de Maillefert, à la condition de consommer la ruine de notre maison au profit de M. Delorge, n'est-ce pas?
—Ma mère! est-ce bien vous qui dites une telle chose!...
—Je dis ce qui est.
—M'accuser de vouloir la ruine de notre maison, moi qui lui ai tout sacrifié au monde, et qui suis prête à lui tout sacrifier...
—Alors, faites ce que je vous demande... non pour moi, grand Dieu! qui ne suis plus qu'une vieille femme et trouverai toujours le millier de louis qu'il me faut pour payer ma dot dans un couvent, mais pour votre frère...
—Je ne le puis...
—Votre frère est le chef de notre maison, l'héritier du nom, Philippe est le duc de Maillefert; vous lui devez respect et soumission.
—Ma mère, il est inutile d'insister.
Ainsi, c'était cette éternelle discussion d'argent, dont Raymond avait surpris quelques lambeaux le soir du bal, qui recommençait...
[Illustration:—Croyez en moi, ajouta-t-elle.]
Mais dans quelles conditions, cette fois, et combien plus honteuse et plus dégradante!...
—Prenez garde! Simone, reprit Mme de Maillefert, la voix tremblante d'une colère difficilement contenue, prenez garde! Vous m'obligez à répondre par un refus à la demande de M. Delorge...
Et s'adressant à Raymond:
—Vous l'entendez?... continua-t-elle, vous prétendez l'aimer et vous ne trouvez pas un mot à dire!...
Bouleversé des plus étranges émotions, mais toujours maître de soi, Raymond s'inclina:
—J'ai foi en Mlle Simone, répondit-il—répétant les paroles qui lui avaient été dites par la jeune fille—ses décisions me sont sacrées.
La duchesse éclata de rire—d'un rire faux et menaçant.
—En d'autres termes, interrompit-elle, vous adorez ma fille, mais vous aimez encore plus son argent. Voilà votre désintéressement. Je le prévoyais, je savais que vous vous étiez entendus...
Peu à peu, et en dépit de ses fermes résolutions de ne s'émouvoir de rien, il était manifeste que Mlle Simone s'animait: elle relevait la tête, et de fugitives rougeurs enflammaient ses joues.
Voyant Raymond blêmir sous l'insulte de Mme de Maillefert, et cependant prendre sur soi de garder le silence:
—Que vous m'outragiez, moi, ma mère, dit-elle, peu importe, j'y suis accoutumée. Que vous accusiez M. Delorge de cupidité, c'est ce que je ne puis souffrir. La pensée de M. Delorge, je la connais, il me l'a dite. Il croit, de même que moi, que je dois tout ce que je possède au nom de Maillefert.
La duchesse riait toujours de son rire ironique.
—Et voilà pourquoi, interrompit-elle, voilà comment vous refusez de donner la moitié de votre fortune à l'aîné de notre maison, à votre frère...
—Je fais plus.
—Bah!
—Je lui donne, c'est-à-dire, je vous donne la totalité de mes revenus...
—Mais vous gardez le capital. Nous sommes à votre merci... Que vos dispositions changent, et le duc de Maillefert est sans pain.
—Mes dispositions ne changeront pas.
—Qui le sait!... Supposez-vous mariée et mère de famille. Fatalement, vous en arrivez à juger que votre argent appartient bien plus à votre mari et à vos enfants qu'à votre mère et à votre frère...
Irritée, Mlle Simone battait le parquet d'un pied nerveux, oubliant presque la présence de Raymond, qui, les deux mains appuyées au dossier d'une chaise écoutait...
—Il est des moyens de vous tranquilliser, ma mère, reprit la jeune fille, je vous les ai offerts...
—Lesquels!...
—On dressera un acte par lequel je reconnaîtrai devoir à mon frère et à vous le revenu de mes propriétés...
—Le revenu!... Comment voulez-vous que dans ces conditions votre frère trouve un établissement sortable! Quelle famille voudrait de lui!
—Que mon frère se marie, et je m'engage à lui assurer au contrat l'usufruit de trois millions de terres dont ses enfants auront la nue-propriété.
La duchesse avançait dédaigneusement les lèvres.
—Oh! encore des termes de procureur! fit-elle.
—Qui donc m'a réduite à les apprendre, sinon vous, ma mère!...
A chaque parole, grandissait dans le cœur de Raymond son admiration pour Mlle de Simone, son mépris pour Mme de Maillefert.
Et ne pouvoir intervenir, cependant!...
—Quelle tête!... grondait la duchesse, quel caractère de fer!... Il me semble entendre son père. Rien ne l'émeut, rien ne la touche. Elle se laisserait briser avant de ployer...
—C'est vous, ma mère, dont l'opiniâtreté passe toute croyance, dit la jeune fille...
Incapable de se contraindre plus longtemps, la duchesse de Maillefert se dressa en pied, et repoussant son fauteuil qui roula jusqu'à la porte:
—Assez! fit-elle d'un ton bref et tranchant. Une dernière fois, Simone, voulez-vous partager avec votre frère...
—Le capital? Je ne le puis.
—Prenez garde, réfléchissez... C'est la rupture immédiate, définitive, irrévocable, d'un mariage qui vous tient au cœur.
Raymond se sentait chanceler.
—Ah! vous êtes impitoyable, ma mère, interrompit Mlle Simone. Ce que vous me demandez, vous savez bien qu'il m'est défendu de vous l'accorder...
—Défendu!
—Vous savez bien que je suis liée par un serment sacré, juré sur le Christ, entre les mains d'un mourant...
Mme de Maillefert haussait les épaules.
—Toujours les mêmes réponses, dit-elle.
—Oui, toujours! répondit la jeune fille, éternellement...
Et admirable de douleur et d'indignation, si belle que Raymond en fut ébloui comme d'une transfiguration:
—Vous oubliez donc la mort de mon père! reprit-elle. Vous oubliez donc... C'est vrai, il y a cinq ans de cela, et depuis, tant d'événements se sont succédé... Mais je me souviens, moi, je me souviens...
—Simone, fit durement Mme de Maillefert, Simone!...
Mais elle ne se laissa pas interrompre.
—Je n'avais pas seize ans, poursuivit-elle, j'étais encore en pension... C'était l'hiver, la nuit, je dormais... Tout à coup un grand bruit autour de mon lit m'éveilla... J'ouvris les yeux. Une de nos surveillantes se penchait vers moi.—«Vite, me dit-elle, bien vite, habillez-vous, une voiture vous attend à la porte, un horrible accident est arrivé à votre père, il vous demande, il se meurt...»
«Ce n'était que trop vrai. Mon père revenait de Nice à l'improviste, quand, arrivé en gare à Paris, ayant voulu sauter à terre avant l'arrêt du train, il avait été renversé et broyé entre les roues du wagon et le pavé du quai.
«Lorsque j'arrivai à l'hôtel, les domestiques perdaient la tête. Vous, ma mère, vous étiez au bal, on ne savait chez qui. Mon frère était absent depuis vingt-quatre heures. On vous cherchait en vain l'un et l'autre par tout Paris.
«Mon père avait été rapporté sur une civière, et pour lui épargner d'horribles souffrances, au lieu de le monter à sa chambre, on l'avait déposé dans le salon, sur un lit dressé à la hâte.
«Pauvre père! Son corps n'était plus qu'une masse informe de chairs sanglantes. C'était un miracle qu'il vécût encore. Par un prodige d'énergie, il retenait en quelque sorte son âme près de s'envoler...
«—Enfin, la voici!... murmura-t-il quand je parus.
Et tout de suite, d'une voix faible, mais très vite, comme s'il eût craint de ne pouvoir achever:
«—Maîtrise ta douleur, me dit-il, et écoute-moi, le temps presse. La mort me surprend. Je n'ai pris aucune disposition. Ma fortune sera demain à la discrétion de ta mère et de ton frère. Combien durera-t-elle entre leurs mains? Bien peu. Et après? Ruinés, perdus de dettes, compromis, dédaignés, que feront-ils? J'endure les tourments de l'enfer en songeant à cela. Degré à degré, jusqu'où descendront-ils? Jusqu'où traîneront-ils notre nom, ce nom glorieux de Maillefert, qui a son paragraphe à toutes les belles pages de l'histoire de France, et que mes aïeux m'ont légué pur et sans tache...
Mme de Maillefert s'agitait désespérément pour arrêter Mlle Simone.
—Vous oubliez que nous ne sommes pas seules, lui répétait-elle.
—C'est vous qui la première l'avez oublié, madame, répondit la jeune fille...
Et s'adressant surtout à Raymond, et d'un accent qui s'imposait, elle poursuivit:
—Éperdue de douleur, je m'étais agenouillée près du lit de mon père:
«—Tu n'as que quinze ans, Simone, reprit-il, et cependant c'est à toi de me remplacer dans cette maison où souffle un vent de vertige. Par bonheur, tu es immensément riche, c'est le salut. Dès que ta mère et ton frère auront dévoré ma fortune, ils voudront la tienne. Refuse. Abandonne-leur ton revenu jusqu'au dernier louis, c'est ton devoir. Jamais, sous aucun prétexte, ne leur donne le capital. Tu seras obsédée, harcelée, circonvenue, martyrisée, tiens bon, ou je sortirais de ma tombe pour te maudire. C'est ton repos que je te demande, ton bonheur, ta vie... Tu les dois à notre nom. A toi à garder d'eux-mêmes ta mère et ton frère. Il se peut que tu te maries un jour, mais alors que ton mari sache bien qu'il épouse une fille dont la fortune n'est qu'un dépôt sacré...
«Sa voix faiblissait.
«—A un signe qu'il fit, je posai sur sa poitrine un crucifix placé près de lui par le prêtre qu'on était allé chercher.
«—Jure-moi, dit-il, sur ce Christ, d'obéir à mes dernières volontés, et ma mort, qui eût été celle d'un damné, sera douce et sereine...
«Je jurai.
«Vous entriez en ce moment, ma mère, en toilette de bal, la tête chargée de fleurs, et vous avez entendu les dernières paroles de mon père:
«—Tu l'as juré, Simone, tous les revenus, mais rien que les revenus... Le capital, c'est la rançon de l'honneur des Maillefert...
Désespérant d'interrompre sa fille et de lui imposer silence, la duchesse de Maillefert avait pris le parti de se rasseoir.
Et suffoquant de rage, l'œil enflammé, la face pourpre, les veines du cou gonflées à rompre, elle égratignait de ses ongles le velours de son fauteuil.
Mais dès que Mlle Simone s'arrêta:
—Voilà donc, dit-elle d'un ton d'outrageante ironie, la règle de votre conduite.
—Immuable.
—Les propos incohérents d'un mourant.
Si terrible fut le regard de la jeune fille, que la duchesse en frissonna.
—Ce mourant était mon père, madame, prononça-t-elle, et les approches de la mort, loin d'obscurcir sa noble intelligence, ne lui éclaircirent que trop l'avenir.
Écrasé sous une de ces situations que l'imagination se refuse à prévoir, Raymond demandait au ciel une idée, une inspiration.
—Ainsi, reprit Mme de Maillefert, remontrances, ordres, prières, tout est inutile.
—Inutile.
—Vous espérez que votre opiniâtreté triomphera de ma légitime obstination.
—Je n'espère plus rien.
Ce que ce marchandage, en présence de Raymond, avait de bas, de vil, d'ignoble, la duchesse était hors d'état de le sentir. Sa raison était perdue. Sa voix rauque semblait un râle.
—Alors, c'est bien entendu, insista-t-elle, bien convenu?
—Oui.
Mme de Maillefert se retourna vers Raymond:
—Voilà, dit-elle, la vierge timide et soumise que vous souhaitez pour épouse, monsieur Delorge! Que vous en semble? Voyons, répondez!... Mais répondez donc, monsieur!
Haussant son sang-froid à la hauteur de cette crise inouïe, Raymond dominait encore son indignation:
—C'est en vain, prononça-t-il, c'est inutilement que je chercherais des termes pour rendre la respectueuse admiration que m'inspirent l'héroïque courage et le dévouement sublime de Mlle de Maillefert.
C'en était fait. Toutes ses espérances, la duchesse les avait hasardées sur une chance unique, et elle avait perdu.
Enragée comme le joueur imbécile qui lacère et foule aux pieds les cartes qui ont trompé ses convoitises, elle cessa de se contraindre.
—Ah! c'est comme cela, cria-t-elle. Eh bien! monsieur Delorge, rien ne vous retient plus ici, et j'espère qu'à l'avenir vous me dispenserez de vos admirations.
Mais de même que l'instant d'avant, lorsqu'il allait sortir, il avait été retenu par Mme de Maillefert, Raymond, cette fois, fut arrêté par Mlle Simone.
—Restez! commanda-t-elle d'un accent impérieux.
Et marchant sur sa mère:
—Car je n'ai pas fini, madame, poursuivit-elle. Vous avez exigé une explication, nous l'aurons complète. Je n'ai pas tout dit...
Pour toute réponse, la duchesse de Maillefert allongea la main vers un cordon de sonnette.
—Prenez garde à votre tour, dit Mlle Simone avec un calme effrayant. Si vous sonnez, on viendra. Et je vous le jure, je parlerai quand même, haut et ferme, devant tous, devant vos valets, devant mon frère, devant vos hôtes, ces gens dont, sans me consulter, vous peuplez ma maison. Car je suis chez moi, ici; seule j'ai le droit d'y donner des ordres, de recevoir qui bon me semble, de chasser qui me déplaît!...
Pétrifiée de stupeur, la duchesse avait laissé retomber son bras.
Était-ce bien sa fille, la victime éternellement résignée de son brutal despotisme, qui, tout à coup, s'insurgeait, se redressait et lui tenait tête!... A quelles sources vives puisait-elle son indomptable énergie que la nature, aux heures décisives, accorde aux êtres les plus faibles?
Raymond admirait.
—Je parlerai, continuait Mlle Simone avec une véhémence croissante, parce qu'on a aussi des devoirs envers soi, et qu'il faut que l'on sache comment j'ai tenu le serment fait à mon père mourant.
«Vous n'avez que trop justifié, mon frère et vous, ses sinistres appréhensions.
«Trois ans ne s'étaient pas écoulés, que de l'énorme fortune qu'il vous avait laissée, il ne restait plus que des débris.
«Qu'en avez-vous fait? A quels gouffres inconnus avez-vous jeté ces millions? A quels creusets mystérieux les avez-vous fondus?
«Car vous ne les avez pas employés, si follement que ce soit; vous ne l'auriez pas pu.
«Il y a des princes souverains qui ont une cour, des dignitaires, des soldats, et qui ne dépensent pas annuellement ce que vous auriez dépensé.
«Et chez vous, dans votre hôtel, lorsque j'y allais passer vingt-quatre heures, je ne trouvais pas parmi vos cinquante valets un domestique pour me porter une lettre. Vos femmes de chambre me faisaient honte ou peur. Un matin, votre cuisinier est venu me dire qu'il ne pourrait pas m'apprêter à déjeuner si je ne lui donnais quelque argent. Il vous avait avancé toutes ses économies, vous lui deviez dix-huit mille francs, on lui refusait crédit dans le quartier...
—Ah! c'est trop fort! disait la duchesse, c'est trop fort!...
La jeune fille poursuivait.
—Mon père disait bien que Philippe et vous étiez pris de vertige. Millionnaire, il vous manquait toujours un billet de mille francs. Avec deux cent mille livres de rente vous faisiez des dettes, et vous empruntiez à soixante pour cent quand vos créanciers devenaient pressants...
«Pour satisfaire une fantaisie, vous greviez une propriété d'hypothèques usuraires. Pour payer une dette de jeu, vous vendiez le tiers de leur valeur les meilleures terres de l'Anjou.
«En une seule nuit, dans un cercle, Philippe perdait, au baccarat, cent soixante mille francs. Une autre fois, aux courses, le chiffre de ses pertes dépassait dix mille louis...
«Et vous, précisément à cette époque, vous en étiez réduite à faire porter vos diamants au Mont-de-Piété.
«Si encore, de tant de prodigalités, eût rejailli sur vous l'éclat que donne un faste noble et intelligent. Mais non. Vous n'en avez jamais recueilli que du ridicule ou de la honte...
—Simone!... criait Mme de Maillefert, Simone, vous devenez folle...
—C'est par les journaux, continuait la jeune fille, qu'on avait ici de vos nouvelles. Je ne les lisais pas, mais les gens du pays prenaient un détestable plaisir à me féliciter de ce qu'ils appelaient vos brillants succès. Par eux, malgré moi, j'étais informée de tout.
«On parlait de mon frère, du duc de Maillefert, comme d'une sorte de palefrenier millionnaire, vaniteux et inintelligent, joueur et débauché, plastron de tous les mauvais plaisants, dupe d'élection de tous les aventuriers qui le flagornaient et vivaient à ses dépens.
«Vous, ma mère, on vous citait toujours parmi les reines de la mode, qui, à ce que prétendent les couturières, donnent le ton, dont on décrit les toilettes, dont on célèbre la beauté, l'élégance, le goût, le luxe, dont on raconte les aventures et les bons mots, femmes folles ou mauvaises femmes, qui payent leur renommée de leur réputation.