VII
M. de Boursonne et Raymond étaient trempés jusqu'aux os et crottés jusqu'à l'échine lorsqu'ils arrivèrent au Soleil levant; à ce point que maître Béru n'en pouvait revenir, ne comprenant pas, jurait-il, que par un temps pareil on n'eût pas retenu ces messieurs au château, ou tout au moins fait atteler pour les reconduire.
—Bien qu'après tout ce soit le temps de la saison, ajoutait-il philosophiquement; de sorte que, si les nouveaux invités de Mme de Maillefert comptent se promener ou chasser, ils en seront pour leurs frais de voyage.
Le digne aubergiste mettait là le doigt sur le sujet des inquiétudes de Raymond et de M. de Boursonne.
Qu'étaient venus faire à Maillefert, en plein mois de décembre, le duc de Maumussy, le comte de Combelaine et M. Verdale?
Ce ne pouvait être pour le platonique plaisir de voyager de compagnie qu'ils avaient abandonné Paris, leurs affaires, leurs intérêts.
Loin d'être si intimes que cela, M. de Maumussy et le comte de Combelaine se détestaient cordialement et ne restaient liés que par leur complicité passée. M. Verdale, de son côté, avait eu trop souvent à leur refuser de l'argent à l'un et à l'autre, pour rechercher bien avidement leur société.
Donc, il fallait de toute nécessité qu'il y eût quelque intrigue sous roche, et que leur présence se liât à quelque combinaison nouvelle imaginée par Mme de Maillefert pour s'emparer de la fortune de sa fille.
Ce qui préoccupait encore M. de Boursonne, c'était la mollesse de M. de Maumussy à repousser les terribles accusations que Raymond lui avait jetées à la face. Et de fait, cette débonnaireté soudaine d'un homme dont l'audace et la violence étaient proverbiales devait étonner.
[Illustration:—Vous l'avez dit à Mme de Larchère.]
—Évidemment, disait le vieil ingénieur, il a eu l'idée, l'espérance peut-être d'une réconciliation... Donc, il a de vous craindre des raisons que vous ignorez...
—N'est-ce pas plutôt, objecta Raymond, qu'il sent l'empire moins solide qu'autrefois?
Ils pouvaient avoir raison l'un et l'autre.
Dès le mois de décembre 1869, la dorure de bien des idoles impériales était restée aux mains brutalement hardies de Henri Rochefort. Le duc de Maumussy et le comte de Combelaine avaient eu leur page dans la Lanterne, une page terrible qui ne précisait rien, mais dont chaque phrase était une accusation et chaque mot une menace.
M. de Combelaine avait voulu envoyer des témoins à Rochefort, et on avait eu toutes les peines du monde à l'en empêcher. M. de Maumussy, au contraire, avait affecté de rire beaucoup du «horion», sentant la nécessité de se tenir coi, et combien il serait imprudent de faire parler de soi.
D'un autre côté, les points noirs signalés à l'horizon par l'empereur, en un discours célèbre, étaient devenus de terribles nuages où grondait la foudre.
Une fois encore, le gouvernement se trouvait acculé à la nécessité périodique «de faire quelque chose». Mais quoi?
Les uns auraient voulu un nouveau coup d'État, espérant reprendre en un seul coup, rrrrrran! toutes les libertés concédées en dix-sept ans de luttes.
Les autres, au contraire, voulaient qu'on «couronnât l'édifice», espérant que cet édifice du Second Empire, fondé sur les pavés sanglants du 2 Décembre, serait assez solide pour supporter le couronnement: la liberté.
Ainsi, après leur repas du soir, réfléchissaient M. de Boursonne et son jeune camarade, assis devant un feu bien clair, lorsque le facteur parut dans la salle à manger, apportant une lettre à l'adresse de M. Delorge.
Elle était de Jean Cornevin, datée d'Australie, de Melbourne, et transmise comme les précédentes par l'obligeant Me Roberjot.
—Allons, murmura Raymond, il est dit qu'aujourd'hui aucune émotion ne me sera épargnée...
Mais déjà le vieil ingénieur s'était emparé de la lettre.
—Vous permettez, n'est-ce pas?... dit-il.
Et sans attendre la réponse de Raymond, d'une main fébrile il déchira l'enveloppe, et se mit à lire tout haut, non sans ponctuer chaque paragraphe de mouvements de tête et de grimaces de satisfaction:
«Bien chers amis,
«Enfin, après des milliers de lieues franchies à la poursuite d'un résultat problématique, après des mois d'anxiétés et d'alternatives dévorantes, je tiens quelque chose de positif.
«Lisez et jugez.
«J'en étais, la dernière fois que je vous ai écrit, à attendre, dans un hôtel de Melbourne, le retour de M. Pécheira, le banquier, alors en tournée aux mines, pour ses achats d'or.
«Deux fois par jour, régulièrement, je me présentais chez lui pour savoir s'il était enfin arrivé, mais la réponse était toujours la même:
«—Nous n'avons même pas de ses nouvelles, me disait son employé; il doit être de l'autre côté de Ballarat ou vers Bendigo, où on vient de découvrir de nouveaux gisements.
«Je commençais à songer sérieusement à me mettre en quête de mon homme, lorsque hier matin, tandis que j'étais encore couché, la porte de ma chambre s'ouvre brusquement et je vois entrer le commis de M. Pécheira.
«—Le patron est arrivé cette nuit, me dit ce brave garçon, et maintenant il vous attend, vite, bien vite!...
«En un tour de main je fus prêt.
«Et un quart d'heure après, ayant traversé Melbourne au pas de course, j'arrivais chez M. Pécheira et je montais quatre à quatre son escalier.
«Je trouvai un bel homme d'une quarantaine d'années, à l'œil intelligent, brusque de façons, comme tous les gens de ce pays, mais visiblement bon.
«Dès que j'entrai, il me tendit la main comme à une vieille connaissance.
«—Je suis très heureux de vous voir, me dit-il, très heureux.
«Et tout de suite:
«—Vous êtes un des fils de Cornevin? me demanda-t-il.
«—Oui, répondis-je.
«—Lequel? Jean ou Léon?
«A cette question, je faillis tomber à la renverse. Quoi! cet homme connaissait mon prénom et celui de mon frère!
«—Je suis Jean, monsieur, répondis-je.
«Il souriait, ce diable d'homme.
«—Alors, reprit-il, c'est vous qui êtes le peintre?
«—Comment! vous savez cela! monsieur?...
«—Certainement, me répondit-il, de même que je sais que votre frère aîné, Léon, ancien élève de l'École polytechnique, est ingénieur, de même que je sais que votre brave et digne mère a son établissement de modes et de confections rue de la Chaussée-d'Antin, de même que je sais que vos trois sœurs, qui sont de charmantes jeunes filles, s'appellent Clarisse, Eulalie et Louise.
«Et bien vite, pour me prouver combien exactement il était informé de tout ce qui nous concernait, il se mit à me parler de la noble et courageuse veuve du général Delorge, de Raymond, de l'excellent M. Ducoudray, de Me Roberjot...
«Moi, mes amis, pendant ce temps, je me tâtais pour m'assurer que j'étais bien et dûment éveillé.
«—Vous vous demandez, reprit M. Pécheira, comment je vous connais tous si bien. Eh! mon Dieu! comment ne connaîtrait-on pas la famille de l'homme avec lequel on a vécu des années comme un frère, partageant tout, dangers, privations, espérances, succès, lorsque cet homme, comme votre père, ne vit que pour sa famille?
«J'étais confondu.
«—Monsieur, dis-je, lorsque notre père nous a été enlevé, ma mère était dans une profonde détresse; nous étions cinq enfants, dont l'aîné n'avait pas dix ans.
«—Je sais cela, me dit-il, et cette idée a failli rendre votre père fou pendant les deux années qu'il est resté sans nouvelles de vous, sans un mot de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'adresser à votre mère...
«—Hélas! jamais nous n'en avons reçu une seule...
«—C'est bien ce que pensait Laurent; aussi, dès qu'il le put, prit-il le seul moyen qu'il y eût de savoir ce que vous étiez devenus. Il le sut. Il sut qu'une main providentielle s'était étendue vers vous, et que la veuve du général Delorge vous avait tous sauvés... Aussi, fallait-il l'entendre parler de Mme Delorge: «Tout ce que j'ai de sang dans les veines, m'a-t-il dit souvent, lui appartient.» Et depuis, jamais il ne vous a perdus de vue. Jour par jour, pour ainsi dire, il était informé de ce que vous faisiez. Nous étions séparés, à cette époque, mais il ne se passait guère de fois sans qu'il vînt me rendre visite. «Ma femme gagne de l'argent, me disait-il en se frottant les mains, son commerce prospère, le bon Dieu bénit son travail.» Une autre fois il me disait: «Je suis très content, mon fils Léon vient d'être reçu à l'École polytechnique.» Ou encore: «Décidément, mon fils Jean a du talent, il vient d'exposer un tableau qui obtient un très grand succès.» Vous étiez son unique préoccupation et, tout à l'heure, je vous montrerai vos portraits à tous, qu'il m'a donnés, et aussi le portrait de Mme Delorge et celui de son fils, et celui de M. Ducoudray. Et, enfin, dans mon salon, je vous ferai voir de votre peinture, monsieur Jean; car ce paysage qui avait tant de succès à l'exposition, c'est votre père qui l'a acheté...»
Si grande qu'eût été la stupeur de Jean Cornevin, elle était de beaucoup dépassée par celle de Raymond.
Lui aussi, il se demandait s'il était bien éveillé. Mais c'est en vain qu'à plusieurs reprises il avait essayé une observation.
Sérieusement empoigné, M. de Boursonne ne se laissait pas interrompre, et il lisait, il lisait, avec la hâte d'un homme qui court à un dénoûment qu'il lui semble avoir entrevu:
«Ce qui passait mon intelligence, disait la lettre de Jean Cornevin, c'était surtout ceci:
«Mon père ayant fini par avoir de nos nouvelles, comment n'avions-nous pas eu des siennes! Comment, nous aimant de cette grande affection que dépeignait si bien M. Pécheira, n'avait-il pas cherché à nous revoir?...
«Toutes ces questions, M. Pécheira dut les lire dans mes yeux.
«—Nous avons à causer, me dit-il, et longuement... Malheureusement je suis pris pour plusieurs heures encore. Retournez donc à votre hôtel, et donnez-y des ordres pour qu'on apporte ici vos bagages.
«Je voulais m'excuser:
«—Oh! pas de cérémonies inutiles, me dit-il. A Melbourne, le fils de Laurent Cornevin ne peut pas demeurer ailleurs que chez moi. Ma maison est la vôtre, entendez-vous? Donc faites ce que je vous dis, et hâtez-vous; à onze heures j'aurai expédié toutes mes affaires et nous nous mettrons à table.
«Il était neuf heures, à ce moment.
«A dix heures, j'avais réglé mes comptes à mon hôtel, mon déménagement était terminé, et j'étais installé chez M. Pécheira, dans la plus confortable des chambres.
«A l'heure dite, nous nous mettions à table, et après un déjeuner lestement expédié, les valets congédiés et les portes closes:
«—Maintenant, me dit mon hôte, je vais vous raconter ce que je sais:
«Mon père a dû vous expliquer comment le vôtre, après son étonnante évasion, nous est arrivé à Talcahuana, sous le nom de Boutin.
«Son dénûment était extrême; c'est à peine s'il était vêtu, il mourait de faim, et c'est comme on demande une aumône qu'il demandait du travail.
«En ayant trouvé chez nous, il y resta, et je puis vous affirmer que, de ma vie, je n'ai rencontré un pareil travailleur, si obstiné, si infatigable.
«Retourner en France était alors son unique pensée et la préoccupation de tous ses instants. C'est pour pouvoir retourner en France qu'il travaillait avec cet acharnement, âpre au gain comme à la besogne, se privant de tout, même des choses les plus essentielles, plutôt que de diminuer, ne fût-ce que de quelques centimes, son petit pécule.
«Mais on gagne peu, à Talcahuana; on y est à bien des milliers de lieues de la France, et les occasions y sont rares.
«Jamais, disait ce pauvre Laurent, je n'amasserai assez pour payer mon passage.
«Le désespoir le gagnait, et il songeait, il me l'a avoué depuis, à mettre fin à une existence qui lui devenait insupportable, lorsqu'il m'entendit parler de partir pour l'Australie, où, disaient les journaux de Valparaiso, rien qu'en grattant le sol, on trouvait des pépites d'or plus grosses que le poing.
«Cette idée de partir pour l'Australie, il y avait longtemps que je la ruminais, mais le père Pécheira m'avait toujours empêché de la mettre à exécution.
«Il se défiait considérablement des récits merveilleux qui circulaient, disant que la fortune est partout, et que c'est folie que de courir la chercher si loin.
«Mais quand une fois je me suis mis quelque chose dans la tête, le diable ne l'en ferait pas sortir, le père Pécheira le savait bien.
«Comprenant que, s'il s'obstinait à me refuser son consentement, je finirais par m'en passer:
«—Pars donc, me dit-il, puisque tu ne peux plus vivre près de moi.
«Cinq minutes après, Laurent Cornevin venait me trouver, et me conjurait de le prendre avec moi, à n'importe quelles conditions, et pour n'importe quelle besogne. Je ne me fis pas prier longtemps.
«—Soit! dis-je à Laurent, je vous emmène...
«C'est comme cela que le lundi suivant, après être allés entendre la messe à Notre-Dame des Mines, nous quittâmes Talcahuana. Nous partions dans d'assez tristes conditions.
«Le père Pécheira, au dernier moment, regrettant l'autorisation qu'il m'avait accordée, m'avait plus que médiocrement garni le gousset.
«Il espérait, il me l'a écrit depuis, que je dépenserais tout à Valparaiso, et que je lui reviendrais avant un mois tout penaud et prêt à reprendre mon métier de contrebandier.
«Le fait est qu'à nous deux, Laurent et moi, nous ne possédions pas tout à fait trois cents piastres.
«Aussi, une fois à Valparaiso, eûmes-nous un mal de tous les diables à trouver un navire qui consentît à nous prendre, et plus d'une fois nous crûmes que nous serions obligés de renoncer à notre expédition.
«Mais quand on veut fortement une chose, on finit toujours par réussir.
«Un capitaine anglais, dont la fièvre jaune avait décimé l'équipage, nous admit à son bord, Laurent comme matelot, moi en qualité de cuisinier.
«Il s'en fallait que ce digne marin se rendît directement en Australie, et loyalement parlant il nous en prévint, mais enfin il s'y rendait.
«C'était tout ce que nous demandions.
«Et nous nous estimions ses obligés, malgré les services réels que nous lui avions rendus, lorsque, après six mois de navigation, il nous débarqua sur les quais inachevés de Melbourne.
«Nous foulions donc cette terre d'Australie qui nous paraissait la Terre promise.
«Je voulais m'enrichir. Plus fortement encore que moi, votre père le voulait.
«—Eh bien! me disait-il, dès le premier soir, est-ce que nous allons perdre notre temps à Melbourne? Est-ce que nous ne partons pas pour les mines?
«Nous partîmes le lendemain avant l'aube.
«Je vous y conduirai un de ces jours, et d'avance, je me fais une fête de votre surprise, quand tout à coup, au sortir des forêts, vous apercevrez Ballarat, une ville née d'hier, comme au coup de sifflet d'un machiniste, et qui déjà compte trente mille habitants, et qui a, comme Melbourne, ou bien comme vos vieilles capitales de l'Europe, si mieux vous l'aimez, ses boulevards éclairés au gaz, ses magasins éblouissants, ses squares, sa Bourse, ses théâtres et ses gares de chemins de fer.
«Et tout cela, dans un paysage inouï, bouleversé, torturé, convulsé par la main de l'homme, dans un paysage où les plaines ont été retournées, grattées, émiettées, lavées, dont les collines factices ont été tamisées grain de sable à grain de sable; tout cela au centre d'un mouvement vertigineux de machines gigantesques de roues, de pompes, de marteaux, au milieu d'un dédale de travaux fantastiques et de fouilles infernales.
«Mais, lorsque nous arrivâmes aux mines, Laurent Cornevin et moi, elles n'avaient pas cet aspect.
«Ce n'est pas par le chemin de fer qu'on s'y rendait, mais par une longue route poudreuse de cent cinquante kilomètres, jalonnée d'horribles auberges, où retentissaient incessamment les chants des ivrognes et les vociférations des joueurs.
«Alors, la vallée de Ballarat n'était qu'un camp immense, où se trouvaient réunis tous les mineurs, qui se sont disséminés vers les innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir.
«Les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier compact qu'on lavait dans de grandes écuelles, le long des ruisseaux tributaires du Loddon.
«Des groupes d'hommes d'aspect farouche, couverts de boue et ruisselants de sueur, erraient dans la campagne, une pioche d'une main, un revolver de l'autre, à la recherche de trésors nouveaux.
«Ni Laurent Cornevin, ni moi, n'étions certes des délicats. Nous étions rompus à toutes les fatigues et aux plus dures privations. Nous avions, l'un et l'autre, été forcés de vivre parmi ce qu'il y a de pis dans l'espèce humaine.
«Eh bien! telle était l'existence des mines, que nous en fûmes épouvantés.
«Mais la veille même, un pauvre mineur avait trouvé un lingot d'or pesant deux mille six cents onces et valant deux cent soixante mille francs.
«—Il faut rester, nous dîmes-nous, et tâcher d'être aussi heureux que ce gaillard-là.
«Il est vrai que, précisément à la même heure, cent mille mineurs au moins se disaient la même chose, et que cette terrible concurrence compliquait singulièrement la tâche...
«Nos débuts ne furent pas heureux.
«Tout autour de nous, on s'enrichissait, et nous, nous ne découvrions jamais que du gravier au fond de notre sébile.
«Ce fut Laurent qui nous désensorcela.
«Un soir, après la plus pénible et la plus infructueuse des journées, dans des sables déjà dix fois retournés et lavés, il trouva une pépite de cinq mille francs.
«Il était ivre d'espérance.
«—Seulement quatre trouvailles pareilles, répétait-il, et je pars...
«C'est que ses idées n'avaient pas changé, et que retourner en France était toujours son vœu le plus cher.
«Ce qu'il appelait s'enrichir, c'était amasser de quoi payer son voyage, et avoir, en arrivant à Paris, une douzaine de milles francs en poche.
«—Avec cela, me disait-il, j'aurai de quoi faire ce que je veux.
«Il me parlait, du reste, moins souvent de sa famille qu'autrefois.
«Désespéré de ne pas recevoir de réponse aux lettres qu'il ne cessait d'écrire, il pensait que c'en était fait des siens.
«—Ma pauvre femme, disait-il, si courageuse et si bonne, doit être morte à la peine, et mes pauvres petits doivent vagabonder dans Paris, en attendant que la police les mette en prison.
«Et il ajoutait d'un air terrible:
«—Mais cela se payera avec le reste... Il ne me faut maintenant que de l'argent. Travaillons...
«Et nous nous remettions à l'œuvre.
«Nos recherches réussissaient désormais, et trois mois plus tard, nous avions près de vingt mille francs dans la bourse commune, quand un grand malheur nous arriva.
«Notre trésor, qu'il fallait toujours garder sur soi, nous embarrassant, il fut convenu que Laurent irait le mettre en sûreté à Melbourne.
«Il partit. Mais il fut attaqué en route, blessé, dépouillé et laissé sur le chemin nu et à demi mort.
«Nous étions ruinés. Tout était à recommencer.
«Une autre fois, c'est moi qui, m'étant laissé entraîner à une partie de cartes, perdis en une soirée le fruit de notre travail de six semaines.
«Malgré tout, au bout d'un an, nous possédions quarante-trois mille francs.
«Nous partageâmes, et, sur-le-champ, Laurent se mit en quête d'un navire en partance.
«Il s'en trouvait un dans le port de Melbourne, le Moravian.
«Laurent y prit passage.
«Et comme j'étais allé le conduire à bord, après m'avoir embrassé une dernière fois:
«—Lis les journaux de France, me dit-il; avant longtemps il y sera question de Laurent Cornevin.»
Ainsi, peu à peu, grâce à des renseignements recueillis à des milliers de lieues, à la Guyane, au Chili, en Australie, se trouvait reconstituée l'existence de Laurent Cornevin pendant les quatre années qui avaient suivi sa disparition.
—C'est providentiel! murmurait Raymond.
M. de Boursonne ne répondit pas.
Ayant repris haleine, il poursuivait la lecture du récit de M. Pécheira, si vivement traduit par Jean.
«Quels étaient les projets de Laurent Cornevin?
«Il ne me les avait pas confiés, mais il m'en avait assez dit, en diverses occasions, pour qu'il me fût aisé de les deviner.
«Je savais qu'il avait été témoin d'un grand crime, et que les auteurs de ce crime, des gens puissants, redoutant son témoignage, l'avaient fait enlever et déporter à la Guyane. Vingt fois je lui ai entendu dire qu'il se vengerait.
«Et connaissant sa puissante énergie, je me disais qu'il avait dû méditer froidement quelque châtiment, terrible comme le crime, et qu'il fallait s'attendre à quelqu'une de ces vengeances éclatantes, qui, de temps à autre, épouvantent les scélérats, trop souvent impunis.
[Illustration: Elle revenait d'une promenade à cheval.]
«C'est donc avec un extrême empressement que je me procurai les journaux français, qui, selon mes calculs, correspondaient avec l'arrivée de Laurent Cornevin à Paris. Je n'y trouvai rien.
«J'en fus surpris d'abord, puis inquiet.
«Je savais que le Moravian avait fait une traversée des plus rapides et des plus heureuses, que pas un de ses passagers n'était mort en route, et que par conséquent Laurent devait être en France.
«Lui était-il donc arrivé malheur?
«Sachant que les gens auxquels il allait s'attaquer étaient riches, puissants, mêlés aux intrigues du gouvernement, je me disais:
«—Mon Laurent aura commis quelque grosse imprudence, il se sera fait reprendre, et peut-être à cette heure est-il de nouveau en route pour l'île du Diable, avec de telles recommandations que certainement il ne s'en échappera pas.
«Je ne puis dire que je l'oubliais, on n'oublie jamais les compagnons de misère, mais, les mois succédant aux mois, je pensais moins souvent à lui.
«Et il y avait près d'un an qu'il était parti, quand tout à coup, un matin, je le vis entrer chez moi. Quel étonnement!
«—Comment! m'écriai-je, toi, Laurent, ici?
«—Moi-même! me répondit-il.
«—Tu n'es donc pas allé en France?
«—J'y suis resté quatre mois.
«—Et ta femme et tes enfants?...
«—Le bon Dieu a eu pitié d'eux.
«—Ah!...
«—Ils sont heureux et bien portants, et ils prospèrent...
«—Tu les ramènes ici avec toi, sans doute...
«—Moi!... je ne leur ai même pas parlé, je ne les ai même pas embrassés...
«Sachant de quel grand amour Laurent Cornevin aimait sa famille, sa femme, dont le seul souvenir le faisait pâlir, ses enfants, dont il ne parlait que les larmes aux yeux, je crus qu'il plaisantait.
«—Ce que tu dis est impossible! m'écriai-je.
«—C'est cependant ainsi, me répondit-il. Tous les miens me croient mort. Ma femme porte toujours des vêtements de veuve.
«Je vis bien qu'il ne plaisantait pas, et alors, je fus saisi de cette crainte affreuse que la douleur n'eût troublé sa raison.
«—Si tu as vraiment fait cela, repris-je, tu es certainement fou.
«—Je ne suis pas fou, répondit Laurent, et cependant j'ai bien fait cela. Oui, j'ai résisté à la tentation presque irrésistible de me montrer aux miens, de leur crier: Je vis, me voici!... J'ai eu le courage de me priver de cette félicité inouïe de presser contre mon cœur ma femme et mes enfants.
«J'étais pétrifié de stupeur.
«—Mais pourquoi? dis-je, pourquoi?...
«—Il le fallait, ami Pécheira, et quand je t'aurai exposé mes raisons, tu me comprendras. Car, à toi, je dirai tout, sûr que ton amitié gardera mon secret.
«C'était la première fois que Laurent Cornevin s'ouvrait ainsi à moi: l'événement me semblait le plus extraordinaire dont j'eusse ouï parler: aussi mon attention était-elle extrême, et puis-je, aujourd'hui, après des années, répéter textuellement les paroles de Laurent.
«—Une nuit, me dit-il, j'ai été témoin d'un lâche assassinat, et l'homme assassiné, avant de rendre le dernier soupir, a eu le temps d'écrire au crayon et de me confier un billet qui doit être la preuve du crime.
«Cette preuve, j'ai essayé de l'utiliser; ma conscience me le commandait.
«Et c'est pour cela que les assassins, après avoir essayé de me faire fusiller, m'ont fait enlever et interner à l'île du Diable, sous un nom qui n'était pas le mien.
«Ils étaient puissants, je n'étais qu'un pauvre palefrenier. Nul ne devait s'inquiéter de ma disparition ou de ma mort.
«Ce nouveau crime condamnait à la misère, peut-être à l'infamie, peut-être à la mort, une pauvre femme et cinq enfants.
«Mais qu'importait aux misérables, pourvu que la preuve du meurtre fût anéantie!
«Lorsque je partis d'ici, j'étais persuadé que ma femme et mes enfants avaient péri. Et je n'avais plus qu'une idée, qu'un désir, qu'un but: me venger, n'importe comment et n'importe à quel prix.
«Je possédais toujours le billet du mourant qui dénonce le crime, mais je suis si bas et les assassins sont si haut, que je ne comptais guère sur cette preuve.
«Je me disais que d'essayer d'en faire usage, c'était peut-être risquer une arrestation nouvelle et une plus dure déportation.
«Je songeais que j'aurais beau crier que je suis Laurent Cornevin, la police prouverait que je suis Boutin, évadé de l'île du Diable.
«Et pour dire la vérité, je comptais bien plus, pour assouvir ma vengeance, sur mon revolver, que sur le billet du général Delorge.
«Mais enfin, toutes ces réflexions eurent du moins cet avantage, de me rendre excessivement défiant et prudent.
«J'avais des moyens de me dissimuler, je les employai.
«On n'est pas resté comme moi plus d'un an au milieu de condamnés politiques, sans avoir reçu beaucoup de leurs confidences, sans être initié aux ressorts de leurs associations secrètes, sans connaître leurs points de réunion, les chefs et les signes mystérieux de reconnaissance.
«Arrivé à Paris à dix heures du soir, j'avais, à onze heures, retrouvé un ancien compagnon de la Guyane, lequel m'offrait l'hospitalité dans sa maison, et mettait à mon service ses amis et ses moyens d'action.
«Dès l'aube du lendemain, le cœur serré d'une inexprimable angoisse, je me mettais en quête de ma femme et de mes enfants.
«Tâche douloureuse, ami Pécheira, ingrate et difficile, que de rechercher de pauvres gens au milieu de ce Paris.
«Si, du moins, il m'eût été permis d'agir ouvertement! Mais non. J'en étais réduit à me cacher, à dissimuler mes investigations.
«Mes ennemis étaient plus puissants que jamais, et je sentais que, si mon existence venait à être révélée, c'en serait fait de moi.
«Heureusement, j'étais méconnaissable.
«Le temps, les privations, la misère et les chagrins avaient fait leur œuvre. Jeune homme, j'avais quitté Paris, j'y revenais vieillard. Et n'en eût-il pas été ainsi, qu'il eût suffi pour me déguiser complètement des vêtements nouveaux que j'avais adoptés, et de ma barbe que j'avais laissée pousser entière pendant la traversée.
«C'est à la maison que j'habitais lors de mon arrestation que je me rendis tout d'abord.
«Le concierge en avait été changé.
«Celui que je trouvai, non seulement ne connaissait pas ma femme, mais n'avait même jamais entendu prononcer le nom de Cornevin.
«De tous les locataires qui, de mon temps, habitaient la maison, pas un seul n'était resté.
«C'était fini.
«Dès le premier pas, le fil qui eût pu me guider se rompait entre mes mains. Et je restais au milieu de Paris, sans un indice, sans rien...
«J'aurais pu certainement m'adresser aux parents de ma femme, mais je ne les ai jamais aimés; je les croyais capables de trahir un proscrit pour quelques sous, et je savais qu'une de mes belles-sœurs était la maîtresse d'un des assassins du général Delorge.
«Recourir à la police eût été me dénoncer moi-même, me jeter bénévolement dans la gueule du loup.
«J'étais donc désespéré.
«Et pendant une semaine, j'errai à l'aventure à travers les rues, recherchant de préférence les quartiers pauvres, soutenu par cette espérance insensée que peut-être, tout à coup, j'allais me trouver en face de ma femme.
«Parfois, dans la foule, j'apercevais une femme qui me semblait avoir sa tournure; je croyais la reconnaître, je me disais: C'est elle!... je m'élançais comme un fou. Je me trompais toujours.
«D'autres fois le désespoir me prenait, et je pensais: A quoi bon chercher sur terre ceux qui dorment dessous.
«Jamais je n'avais tant souffert!
«Jamais, avec tant de rage, je n'ai renouvelé le serment de me venger des misérables qui m'infligeaient de si cruelles tortures.
«C'est qu'ils étaient heureux, eux; c'est qu'ils étaient riches, honorés, redoutés, triomphants. Ils habitaient des palais, ils avaient des laquais, des voitures, des chevaux...
«Le plus terrible, c'est que je ne voyais pas de vengeance à ma portée.
«Certes, il m'était facile de guetter un des misérables, de l'approcher, et de lui loger une balle dans la tête.
«Mais qu'était ce châtiment comparé au crime! Qu'était-ce que cette mort soudaine et sans angoisses, comparée à mes années d'agonie!...
«J'avais bien toujours la lettre du général Delorge, mais au moment d'en faire usage, je ne savais à qui m'adresser. J'étais plein de défiances. Je tremblais, si je la confiais à quelqu'un, que ce quelqu'un ne l'anéantît... Voilà pourtant où j'en étais, lorsque un dimanche, sur les midi, étant entré dans un café pour déjeuner, je m'assis à une table sur laquelle on avait laissé un énorme volume. On tardait à me servir, je le feuilletai. C'était un Annuaire de Paris. Machinalement, j'y cherchai mon nom, et j'eus comme un éblouissement, en lisant: «Mme JULIE CORNEVIN,—modes et confections,—rue de la Chaussée-d'Antin.» Julie!... C'était le prénom de ma femme!...
«D'un autre côté, comment admettre que la malheureuse que j'avais laissée sans ressources eût pu s'établir dans le plus riche quartier de Paris?
«N'importe! Je sortis comme un fou et, sautant dans un fiacre, je me fis conduire à l'adresse indiquée.
«La course était longue, heureusement; j'eus le temps de me remettre en route, et c'est fort prudemment que j'interrogeai la concierge.
«Ses réponses ne me laissèrent aucun doute.
«C'était bien ma femme, ma chère, ma bien-aimée femme qui était la propriétaire de ce riche établissement de la rue de la Chaussée-d'Antin.
«En trois bonds je franchis l'escalier. Je sonnai à la porte.
«Une petite bonne vint m'ouvrir, qui me dit:
«—C'est bien ici que demeure Mme Cornevin, mais madame est sortie avec ses demoiselles.
«Puis, comme j'insistais pour parler sur-le-champ à Mme Cornevin, protestant que c'était pour une affaire urgente et de la plus haute gravité:
«—Eh bien! me dit la bonne, allez la demander rue Blanche, chez son amie, Mme Delorge, c'est là qu'elle passe la journée et qu'elle dîne tous les dimanches.
«Et, un peu effrayée sans doute de mon air égaré et de la véhémence de mes questions, elle me ferma la porte au nez.
«Mais je n'étais plus le même homme.
«Toutes mes prévisions, tous mes calculs se trouvaient renversés par ces quelques mots de la bonne qui m'avait ouvert: Mme Cornevin est chez son amie Mme Delorge.
«Ma femme, la femme du pauvre palefrenier Cornevin, amie de la veuve du général Delorge!... Était-ce possible? Était-ce vraisemblable?...
«Julie, je ne l'ignorais pas, m'était supérieure par l'intelligence, c'était elle qui était la tête de notre ménage, mais elle était, de même que moi, sans éducation, sans instruction; comment donc une dame distinguée pouvait-elle l'admettre dans son intimité à ce point de passer avec elle des journées entières?...
«Puis où ma femme avait-elle pris assez d'argent pour s'établir dans un quartier où les moindres appartements coûtaient trois ou quatre mille francs par an?
«Ces réflexions, et bien d'autres encore, me décidèrent à me renseigner avant de me montrer.
«Ami Pécheira, j'avais été un ingrat de douter de la justice et de la bonté de Dieu. Pour sauver ma femme et mes enfants, il fallait un miracle, n'est-ce pas? Eh bien! le miracle avait eu lieu.
«Le jour où je manquais à ma famille, elle trouvait pour me remplacer la plus noble, la meilleure, la plus généreuse des femmes, la veuve du général Delorge assassiné sous mes yeux.
«Mme Delorge avait recueilli ma femme, l'avait consolée, encouragée, lui avait donné de quoi vivre d'abord, et lui avait fourni ensuite les moyens de s'établir.
«Elle avait pris à sa charge mon fils aîné Léon, et le faisait élever avec son fils et exactement comme son fils.
«Et elle avait découvert pour se charger de l'éducation de mon second fils, Jean, un brave et digne bourgeois, M. Ducoudray.
«De telle sorte que, si la destinée avait épuisé sur moi ses rigueurs, elle avait en quelque sorte comblé les miens, et que de mes misères résultaient pour ma famille des avantages que jamais je n'aurais pu lui donner.
«Ce n'est pas en un jour, ami Pécheira, que je me procurai ces détails.
«M'étant fait une loi de ne pas donner signe de vie, je ne pouvais procéder qu'avec la plus extrême circonspection, domptant les ardeurs de ma curiosité, mettant la plus prudente réserve à interroger les gens, les domestiques, les portiers, les fournisseurs...
«Assurément je souffrais de cette situation étrange, et pourtant elle était parfois la source d'intimes et profondes jouissances.
«Tout le monde me croyait mort, j'étais comme un homme à qui il eût été donné de sortir du tombeau pour venir observer les siens et se rendre compte de leurs sentiments.
«Je saisissais avidement toutes les occasions de me trouver sur le passage de ma femme et de mes enfants, et j'éprouvais à les contempler les plus étonnantes sensations.
«Ah! elles étaient douces, les larmes que j'ai versées, lorsque je vis qu'après quatre ans ma femme, ma Julie bien-aimée, portait encore des vêtements de veuve. Je me disais:
«—Quelle stupeur immense serait la sienne si quelqu'un lui apprenait que cet homme qui vient de la coudoyer, c'est moi, son mari, Laurent Cornevin.
«Mais qu'ils étaient changés tous!
«Guidée, conseillée, instruite par Mme Delorge, ma femme avait su se hausser au niveau de sa position nouvelle et était devenue une vraie dame.
«Lorsque je la voyais marcher, calme et digne, si imposante avec ses toilettes d'une richesse sévère, c'est à peine si je pouvais me persuader que c'était bien là ma pauvre ménagère, celle que tant de fois jadis j'avais vue revenir du lavoir, les manches retroussées jusqu'au coude, portant bravement son linge mouillé sur l'épaule.
«Mes filles, avec leur petite mine éveillée et modeste tout à la fois, et leurs robes gentilles et leurs frais chapeaux, avaient l'air de véritables demoiselles.
«Cependant, mes deux fils, Léon et Jean, m'étonnaient plus encore.
«Je ne pouvais me lasser de les suivre de loin, et de les admirer, quand ils revenaient du collège, leurs livres sous le bras, gais, bien portants, bien vêtus, conduits par un vieux domestique, ni plus ni moins que les fils d'un gros bourgeois.
«J'étais allé aux informations, et j'avais appris que Jean était un démon, et qu'il faisait endiabler tous ses professeurs.
«Léon, au contraire, était un travailleur obstiné, toujours le premier de sa classe, toujours remportant tous les prix dans les concours.
«Même tout ce changement me bouleversait extraordinairement.
«J'étais resté le même, moi.
«J'avais beau avoir une quinzaine de mille francs dans ma ceinture, je n'en étais pas moins le même palefrenier qu'autrefois, honnête homme, certes, et fier de son honnêteté, mais sans éducation ni instruction, brutal en ses façons et grossier en ses propos.
«Et je me demandais si, la première joie de me revoir passée, ma pauvre femme ne souffrirait pas de me retrouver tel, si mes enfants ne seraient pas honteux de l'infériorité de leur père, et si moi-même, enfin, je ne serais pas humilié et irrité de leur supériorité à tous.
«Ces réflexions, injustes peut-être, mais humaines, ne contribuèrent pas peu à modérer l'ardent désir que j'avais de reprendre ma place au milieu de ma famille.
«Puis, d'autres considérations encore me retenaient:
«Grâce à un de ces amis politiques que m'avait donnés mon séjour à l'île du Diable, et qui servait, pour la trahir, la police impériale, j'avais été informé des circonstances qui avaient suivi la mort du général Delorge et ma disparition.
«Je savais que Mme Delorge, altérée de vengeance ou plutôt de justice, avait remué ciel et terre pour atteindre les assassins de son mari.
«Je savais qu'on avait fait tout au monde pour retrouver mes traces.
«Et tous ses efforts avaient échoué, encore bien qu'elle eût pour appui et pour conseil un avocat renommé, un député de l'opposition, Me Roberjot.
«Une enquête avait bien été commencée, mais elle avait abouti à une ordonnance de non-lieu, qui renvoyait les meurtriers, lavés de l'accusation et blancs comme neige.
«Mais j'avais appris aussi, et de source certaine, que Mme Delorge ne renonçait pas à l'espoir de venger son mari.
«Voyant ses ennemis hors de sa portée, et pour le moment assurés de l'impunité, elle attendait, toujours sur le qui-vive et armée pour la lutte, l'occasion ou les événements politiques qui devaient les lui livrer.
«Et tout cela était si parfaitement connu de la police impériale que la maison de Mme Delorge était surveillée, qu'on épiait ses démarches et sa correspondance et qu'on tenait une liste de toutes les personnes qu'elle recevait.
«En de telles circonstances, quelle conduite tenir?
«Évidemment, ce n'était pas en ce moment, où nos ennemis étaient à l'apogée de leur puissance, que je devais songer à me servir contre eux de l'arme que je possédais.
«Devais-je donc, sans parler de la lettre, me montrer simplement? Et après?
«Vivrais-je ouvertement aux crochets de ma femme? Cette idée me faisait horreur. L'homme doit être le maître dans la maison, et pour qu'il ait le droit d'y être le maître, il doit gagner la vie de la famille.
«Me placerais-je donc? Quels ne seraient pas alors le chagrin et l'humiliation de ma femme!...
«A la fin, ces sombres réflexions m'inspirèrent une résolution héroïque.
«Je me dis que puisque Mme Delorge avait su attendre, j'attendrais aussi l'heure propice. Je devais bien cela à celle qui nous avait tous sauvés.
«Je me jurai que j'attendrais, et que j'emploierais les années d'attente à gagner une grosse fortune, et à me faire une éducation.
«En effet, je maîtrisai les élans de mon cœur qui me poussaient vers ma femme et vers mes enfants. Je m'assurai les moyens d'avoir jour par jour de leurs nouvelles, et je quittai Paris comme j'y étais venu, furtivement.
«Et maintenant, ami Pécheira, me voici, te demandant conseil et assistance.
«Il faut qu'avant six ans je sois riche et digne de ma femme.»
VIII
M. de Boursonne s'arrêta.
Un voile se déchirait, en quelque sorte, découvrant le passé de Laurent Cornevin et laissant entrevoir l'avenir.
—Maintenant je comprends, murmurait Raymond confondu.
Et, en effet, ce qu'il y avait d'inexplicable dans la conduite de Laurent s'expliquait.
Le parti qu'il avait pris n'était peut-être ni le meilleur ni le plus sage, ni celui qui devait le conduire plus sûrement à la revanche qu'il rêvait, mais on concevait qu'il l'eût adopté.
On s'expliquait ses précautions, ses défiances, ses craintes, la conscience de son impuissance momentanée, son ardent désir de servir Mme Delorge, et, par-dessus tout, la fierté de l'époux, du père, qui, apercevant tout à coup sa famille bien au-dessus de lui, se résignait à rester caché jusqu'à ce qu'il se fût élevé jusqu'à elle...
[Illustration: Dans un coin, un homme assis lisait un journal. C'était le duc de Maumussy.]
Cependant, après une pause de quelques minutes:
—Voyons la suite, fit le vieil ingénieur.
Et il reprit la volumineuse relation de Jean Cornevin.
«D'après vos émotions, mes chers amis, continuait le digne garçon, vous pouvez vous faire une idée des sensations dont j'étais remué en écoutant le récit de M. Pécheira.
«Pauvre père!... Déjà, depuis longtemps, je savais son inflexible honnêteté, et que dans son humble situation il avait un grand cœur et les plus nobles sentiments.
«Mais voici que tout à coup il m'apparaissait sous un jour nouveau et avec des proportions héroïques.
«Je ne pus m'empêcher de l'exprimer à M. Pécheira.
«—Oh! attendez, interrompit-il avec un bon et amical sourire, attendez...
«Et d'un flegme imperturbable il poursuivit:
«—Je fus d'abord saisi de la déclaration de votre père.
«Qu'il comptât s'enricher très vite, cela ne m'étonnait nullement. Jeune ou vieux, intelligent ou stupide, un homme peut toujours s'enrichir. Il ne faut pour cela souvent qu'un heureux hasard.
«Mais qu'il eût la prétention de se faire une éducation, de se métamorphoser, de devenir, selon son expression, un parfait gentleman, cela me paraissait fort.
«Ce n'est pas par un simple effort de volonté qu'on change de peau à quarante ans. Et, pour dire la vérité, votre père avait fort à faire, étant, certes, le plus probe des hommes, le meilleur, le plus dévoué, mais commun en diable, passablement brutal et sans la plus élémentaire instruction.
«J'étais assez son ami pour ne lui point cacher mon opinion.
«—Cela sera, pourtant, me dit-il froidement, il le faut, je le veux.
«Il n'y avait pas à discuter. Je ne songeai plus qu'à le seconder.
«Le plus pressé était de lui trouver un instrument de fortune, les moyens de faire valoir avantageusement les dix mille francs qui lui restaient encore.
«Il ne fallait plus songer à reprendre l'existence qui nous avait donné nos quarante premiers mille francs.
«Tout va vite, dans les pays nouveaux.
«Déjà l'Australie entrait dans une nouvelle phase de son histoire.
«Ce qui était extravagance pure, encore, et fureur, lors du départ de Laurent, rentrait peu à peu dans l'ordre, et prenait un cours régulier.
«Le temps était fini de la fièvre chaude de l'or, des émotions délirantes et des coups de pioche merveilleux.
«Passés et repassés au tamis, grattés, fouillés, lavés, les sables de la surface avaient donné toutes leurs richesses.
«C'était aux entrailles même de la terre, à des centaines de pieds de profondeur qu'il fallait aller arracher l'or.
«La civilisation s'était emparée des mines.
«Des compagnies s'étaient formées, des associations établies, qui, disposant de capitaux importants, de machines, d'outils, avaient stérilisé les efforts individuels.
«Chercher de l'or était devenu un métier comme un autre, plus pénible et moins lucratif qu'un autre, même; car tandis qu'à Melbourne un charpentier ou un forgeron gagnait couramment ses vingt ou vingt-cinq francs par jour, un mineur n'était plus payé que onze francs trente centimes pour un travail de huit heures.
«C'était à la Bourse que s'était réfugié le jeu avec ses émotions, ses fièvres, ses faveurs soudaines et ses retours inattendus.
«C'est à la Bourse que du jour au lendemain on pouvait s'enrichir ou se ruiner, à acheter et à vendre des actions des deux cents compagnies qui exploitaient les mines et qui, selon que la compagnie avait creusé des puits inutiles ou rencontré un bon filon, haussaient ou baissaient de mille à deux mille dollars en cinq minutes.
«C'est même à ces spéculations que j'avais en moins d'un mois quintuplé le capital qui m'était échu lors de mon partage avec Laurent.
«Ensuite de quoi, effrayé de ma chance, et craignant de reperdre en un jour ce que j'avais gagné en trente, je m'étais mis à acheter de l'or pour l'exportation.
«Voilà ce que j'expliquai à Laurent, et grande fut sa déception.
—Serait-ce donc en vain que je suis revenu! me dit-il.
«Mais à côté de ses mines, l'Australie possède une autre source de richesses, aussi féconde et intarissable, celle-là: ses prairies immenses, sans bornes, sans fin...
«Déjà les plus intelligents parmi les émigrants avaient abandonné la recherche de l'or pour l'élevage des bestiaux, pressentant peut-être qu'en moins de dix années l'exportation des laines et des cuirs de l'Australie dépasserait deux cents millions de francs par an.
«—Voilà ton lot, dis-je à Laurent Cornevin. Il me crut.
«Joignant aux dix mille francs qu'il possédait vingt mille francs que je lui prêtai, il obtint du gouvernement la concession d'un «run», c'est-à-dire d'une immense étendue de prairies, sur les bords du Murray, il acheta des moutons et se mit à l'œuvre.
«Œuvre difficile, assurément, et qui exige de celui qui l'entreprend une santé de fer, une invincible énergie, une patience sans bornes, et de rares qualités de prévoyance et d'observation.
«Laurent avait tout cela, et de plus une solide expérience des animaux, qu'il devait à son premier métier.
«Son «run» prospéra. Des spéculations qu'il fit, pour fournir de viande sur pied les grands centres de mines, réussirent à souhait.
«Bref, dès la fin de la première année, il m'avait rendu mes vingt mille francs, et, quatre ans plus tard, il possédait, à ma connaissance, un demi-million.
«Il était donc évident qu'il réaliserait la première partie de son programme, qui était: faire fortune.
«Pour réaliser la seconde, pour acquérir l'instruction qui lui manquait, et devenir un gentleman, voilà ce qu'il avait imaginé.
«Parmi tous les déclassés, attirés en Australie par la découverte de l'or, il s'était mis à chercher un homme appartenant à une grande famille, et instruit.
«Et l'ayant trouvé, il en avait fait son inséparable compagnon.
«C'était un Français d'une quarantaine d'années, que l'inconduite de sa femme avait chassé de son pays, et qui mourait littéralement de misère et de faim quand Laurent le rencontra, et lui offrit, outre la table et le logement, cinquante dollars par mois.
«Jamais ils ne se quittaient, et plus d'une fois j'ai ri devoir Laurent escorté de cet inévitable précepteur, qui toujours et en toute occasion professait, disant: On ne fait pas ceci, on ne dit pas cela... on fait ceci, on dit cela... Prenez garde! vous venez encore de jurer.
«C'était singulier, en effet, presque ridicule.
«Mais insensiblement Laurent se pénétrait des façons, des habitudes, du savoir de l'autre. Son ignorance se dissipait, sa cervelle se meublait, ses mœurs s'adoucissaient. Il apprenait à se tenir, à raisonner, à s'exprimer.
«Séparé de Laurent qui vivait sur son «run», à plus de cent lieues dans l'intérieur, pendant que mes affaires me retenaient à Melbourne, j'étais bien plus frappé de sa transformation que si nous eussions demeuré porte à porte.
«A chacune de ses visites, je constatais un progrès positif.
«Deux ou trois jours après qu'on avait signalé la malle d'Europe, régulièrement, je le voyais arriver suivi de Mentor, ainsi que nous avions surnommé le précepteur.
«Il courait à la poste et ne tardait pas à me revenir chargé des journaux de France, et des lettres et des paquets qui lui étaient adressés.
«Je ne sais qui il avait chargé, à Paris, d'avoir l'œil et l'oreille pour lui, mais je dois constater qu'il était admirablement renseigné.
«Pas une des actions ne lui échappait, de Mme Delorge, de Me Roberjot, de sa femme ni de ses enfants.
«Et non seulement il recevait des nouvelles, mais on lui envoyait jusqu'à des photographies de ceux qu'il aimait.
«Le temps passait cependant, et à mon estime pour Laurent succédait, à mon insu, une admiration réelle, encore bien que nous ne soyons guère disposés à admirer, nous à qui la vieille Europe envoie chaque année ce qu'elle a de meilleur et ce qu'elle a de pire.
«Je me demandais jusqu'où il n'arriverait pas, lorsqu'un matin il entra brusquement chez moi, plus pâle que la mort et la face convulsée.
«Épouvanté:
«—Que t'arrive-t-il? m'écriai-je.
«Un horrible malheur!
«Je crus à une de ces catastrophes qui frappent parfois les propriétaires de «run», à une peste, à une inondation, que sais-je!...
«—Tu es ruiné! dis-je...
«—Si ce n'était que cela!... fit-il d'une voix rauque.
«Étalant une lettre sur la table, d'un mouvement si furieux que la table en craqua.
«—J'ai des nouvelles de France, me dit-il, mon fils Jean vient d'être arrêté.
«—Arrêté, ton fils!...
«—Oui. Ils l'ont jeté en prison, puis conduit à Brest, puis embarqué pour la Guyane, pour Cayenne...
«—Ils?... Qui?
«—Qui? Les misérables qui, après avoir lâchement assassiné le général Delorge, pensent s'être débarrassés de moi, le témoin de leur crime!...
«Si jamais je voyais à un ennemi à moi des regards pareils à ceux de Laurent, je ne me croirais plus en sûreté de ma vie.
«—Mais, par le saint nom de Dieu! clama-t-il, me voici debout, et les misérables vont apprendre ce qu'il en coûte de s'attaquer à mes fils!...
«J'essayais de le calmer, de le raisonner.
«—Que vas-tu faire? lui demandai-je.
«—Partir.
«—Je ne vois pas de navire en partance.
«Laurent sourit de pitié.
«—Il y a dans le port, me dit-il, un grand vapeur anglais, le Duncan...
«—Oui, mais il ne reprendra pas la mer avant quinze jours.
—Tu te trompes, ami Pécheira; il achève en ce moment de prendre son charbon, et à six heures il sera sous pression; à minuit, il sera en mer...
«Je le regardais stupéfié.
«—Tu as affrété ce steamer? dis-je.
«—Oui, et si le capitaine eût refusé de le louer, je l'achetais. Et si celui-là n'eût pas été à vendre, je m'en serais procuré un autre; il n'en manque pas en rade.
«—Il va t'en coûter une somme énorme.
«Dédaigneusement, il haussait les épaules.
«—Qu'importe! répondit-il. Je sais ce qu'on souffre à l'île du Diable, je ne veux pas que Jean meure... Ne suis-je pas riche?
«Il était très riche, en effet, trois ou quatre fois plus que moi, je le savais.
«Au commencement de cette dernière année, il avait reçu en payement un tiers au moins des actions du puits de la Misère, qui ne rapportait rien alors, qu'on avait presque abandonné, et qui tout à coup s'est mis à donner un produit net de deux cent mille francs par jour.
«—Et ton «run», lui dis-je, tu l'abandonnes donc! Tu sacrifies donc ton immense matériel, les troupeaux, plus d'un million...
«Je l'impatientais.
«—Eh! qu'est-ce tout cela me fait? s'écria-t-il.
«Puis, me montrant le précepteur qui l'avait accompagné comme toujours:
«—Monsieur que voici connaît mon exploitation, il la surveillera, et, pour l'indemniser, je lui abandonne la moitié du revenu, qui dépassera, cette année, cinquante mille dollars. Vite du papier, des plumes, nous allons rédiger un contrat...
«Sa colère m'épouvantait.
«—A tout le moins, lui dis-je, confie-moi tes projets.
«—Je n'en ai pas, me répondit-il. Je réfléchirai en route. Je prendrai conseil des circonstances.
«Rien ne put le retenir.
«Le moment de nous séparer venu, il me remit un pli cacheté.
«—Il faut tout prévoir, me dit-il. Si tu étais un an sans recevoir de mes nouvelles, ouvre ce pli, tu y trouveras mon testament et mes dernières instructions.
«Un canot l'attendait le long du quai. Il y descendit. Je lui criai: Bonne chance! et quelques instants plus tard, son steamer se mettait en mouvement.
«C'était un samedi soir, neuf heures sonnaient...»
Raymond se frappait le front.
—Voilà donc, disait-il, l'explication de l'intervention mystérieuse qui a arraché Jean aux souffrances de l'île du Diable!...
—C'est précisément la réflexion que fait le digne garçon, dit M. de Boursonne.
Et mécontent d'être interrompu:
—Laissez-moi donc continuer, ajouta-t-il.
«Et moi, écrivait Jean, moi naïf, qui attribuais à mon seul mérite l'accueil si bienveillant de ce digne négociant de Cayenne, qui m'ouvrait sa maison et sa bourse.
«C'est à mon père que j'avais dû ces protecteurs empressés, ces amateurs qui achetaient si cher mes moindres croquis. Sous la main de ces braves gens qui serraient et secouaient si amicalement la mienne, était la main de mon père.
«Mais comment ne s'était-il pas révélé à moi?
«Comment avait-il eu cet étonnant courage, me voyant si malheureux et si abandonné, désespéré en dépit des vaillantises des lettres que je vous écrivais, comment avait-il eu cette terrible puissance sur soi de ne me pas ouvrir les bras, de ne pas me crier: Je suis ton père, je t'aime et je viens à ton aide!
«—Expliquez-moi cela, disais-je à M. Pécheira.
«Baste!... Rien n'était capable d'émouvoir le flegme de ce diable d'Espagnol cousu dans l'enveloppe glacée d'un Américain.
«—Vos questions me troublent beaucoup, me dit-il gravement, laissez-moi suivre l'ordre chronologique des faits...
«Voilà donc Laurent parti et votre serviteur très inquiet.
«Je le voyais dans une de ces crises de rage froide, où l'homme, dépossédé de son libre arbitre, ne raisonne plus.
«Puis, ce maudit testament qu'il m'avait confié me tourmentait.
«Je tremblais qu'en dépit de ses dénégations, il ne roulât dans sa tête quelque projet de vengeance insensée.
«Il ne fallait rien moins qu'une lettre pour me tranquilliser.
«Elle m'arriva cinq mois après le départ de Laurent.
«Il m'écrivait que ses ennemis, bien que déjà déchus, étaient encore tellement puissants, que les attaquer ouvertement serait, à coup sûr, renouveler le combat du pot de terre et du pot de fer. Ne voulant pas être brisé, il se résignait à attendre. Il différait sa vengeance pour la rendre plus certaine et plus terrible, ne demandant rien à Dieu que de lui conserver ses ennemis vivants.
«Il allait donc, pour le moment, se borner à vous secourir, mon cher monsieur Jean, disait-il, et assez secrètement pour ne vous point laisser soupçonner, si vaguement que ce pût être, son existence.
«Il ajoutait que déjà depuis longtemps il aurait quitté la France lorsque je recevrais ces nouvelles, et que je ne tarderais pas à le revoir...
«Quelques semaines plus tard, en effet, dans une seconde lettre, datée de Cayenne, il me disait seulement:
«—Fin courant, je serai à Melbourne...
«Et il arriva, ma foi! exact comme une lettre de change, et j'eus un bon moment de joyeuse émotion en lui donnant une rude poignée de main.
«Nous n'étions pas ensemble depuis un quart d'heure que déjà il avait lu la curiosité qui me tourmentait. Alors il me dit:
«—Ne m'interroge pas, ami Pécheira, je n'oserais peut-être pas ne point te répondre et je mentirais, ce qui serait honteux pour toi et pour moi. Fie-toi à moi pour te dire tout ce que je puis dire.
«Je dois, en toute humilité, confesser que ce ne fut pas grand'chose.
«Pourtant, il me donna quelques détails de son voyage.
«A son arrivée à Paris, il avait été extrêmement frappé et effrayé d'un fait que lui racontèrent ses amis politiques.
«Un homme, possesseur comme lui de secrets compromettants, poursuivi comme lui par une inimitié puissante, avait été, lui assura-t-on, empoigné un beau soir et séquestré dans une maison de santé.
«—Et certainement, me disait Laurent, il finira par perdre la raison, et tant que j'ai été en France, j'ai craint une aventure pareille. Je suis persuadé que mes ennemis me croient mort, mais je me trompe peut-être... Peut-être ne m'ont-ils jamais perdu de vue, et n'attendent-ils qu'une occasion de prendre leur revanche de mon évasion.
«Si invraisemblable que cela parût, c'était possible, après tout...
«Laurent m'apprit encore ce qu'il avait fait pour vous, monsieur Jean, et comment, après vous avoir tiré de l'île du Diable, il avait pu vous placer à Cayenne dans une famille qui devait vous traiter comme un fils.
«C'était tout ce qu'il avait pu faire secrètement. Mais il était rassuré, ayant constaté que votre santé n'avait pas souffert du climat.
«—Et maintenant, me déclarait-il, la première partie de ma tâche est achevée. Je me suis fait une éducation et j'ai conquis une grande fortune. J'ai mes armes, je puis commencer la lutte. Malheur aux assassins du général Delorge! Dieu, qui m'a si visiblement protégé, m'assistera encore. Ce n'est pas une vengeance vulgaire que je veux. Il faut que justice soit faite. Les misérables verseront des larmes de sang sur leur crime avant de mourir. Je vais donc réaliser ma fortune et aller m'établir en France. L'heure est propice. Le gouvernement impérial n'est plus ce qu'il paraît être. A n'examiner que la surface, rien ne s'est modifié. Au fond tout est changé. L'édifice est toujours debout, imposant, superbe, mais il a été sourdement ébranlé, ruiné. Vienne une secousse, et il s'écroule, et il dégringole, et je veux y aider de mon coup d'épaule. Non que je haïsse le régime. Celui-là ou un autre, que m'importe! Mais ce régime protège mes ennemis, et je le jette bas, sûr qu'ils seront écrasés sous les décombres!...
«...A dater de ce jour, Laurent Cornevin n'eut plus qu'un souci:
«Réaliser sa fortune.
«Toujours délicate partout, cette opération est particulièrement difficile dans les pays nouveaux, où il n'y a que très peu de capitaux inactifs.
«Elle se compliquait encore, pour Laurent, de cette circonstance, qu'il s'était lancé dans un certain nombre d'entreprises aléatoires, toutes excellentes en elles-mêmes, toutes prospères, mais dont les résultats devaient se faire attendre un an ou dix-huit mois.
«Et lui, ne voulait pas attendre.
«Et il exigeait des valeurs liquides, presque de l'argent comptant.
«—Il faut pour mes projets, me disait-il, que tout ce que je possède puisse tenir dans mon portefeuille et soit toujours et entièrement à ma disposition.
«Dans de telles conditions, il devait s'attendre à des sacrifices importants. Il les fit sans sourciller.
«Il avait sur son «run» environ huit mille bêtes à cornes, lui revenant en moyenne à cinquante francs, c'est-à-dire à quatre cent mille francs.
«Il eût pu, en prenant son temps, s'en défaire aisément à raison de cent soixante-quinze francs l'une, et en obtenant ainsi un million quatre cent mille francs.
«Il les céda en bloc moyennant neuf cent mille francs.
«Ses moutons, qui valaient quinze francs la pièce comme un sou, ne furent vendus que huit francs et ne lui rapportèrent que trois cent cinquante mille francs.
[Illustration: Des groupes d'hommes d'aspect farouche...]
«Enfin, pour ses droits à son «run», pour les bâtiments, les barrières, pour la monture, se composant de mille vaches et de cent chevaux, il ne trouva que cent soixante-quinze mille francs, et encore avec beaucoup de peine.
«Total: quatorze cent vingt-cinq mille francs pour ce qui valait au bas mot deux millions.
«J'enrageais positivement de voir s'en aller ainsi une fortune si laborieusement gagnée, et qui, avec le temps, entre les mains d'un homme de la trempe de Laurent, fût devenue une des plus importantes de l'Australie.
«Mais il se moquait de ce qu'il appelait mes jérémiades.
«—Est-ce que ce n'est pas vingt fois plus encore que je n'avais jamais rêvé! disait-il.
«Et là-dessus, il consentait de nouvelles concessions.
«Il vendait à perte tout ce qu'il possédait d'actions et de valeurs industrielles.
«Il donnait pour un morceau de pain, huit cent mille francs, son tiers dans la propriété du puits de la «Misère», dont le rendement avait terriblement diminué, c'est vrai, depuis quelques mois, mais où on pouvait, où on devait même trouver un nouveau filon aussi abondant que le premier.
«—Et malgré tout, me répétait Laurent, que de temps perdu!...
«Il y avait, en effet, près de dix mois qu'il était de retour, quand, un soir, après la Bourse, venant me demander à dîner:
«—C'est fini, me dit-il avec un grand soupir de soulagement: tout est vendu, je ne possède plus rien en Australie.
«Et brandissant un portefeuille volumineux, mais qu'à la rigueur on pouvait porter sur soi:
«—Là, poursuivit-il, est toute ma fortune, en bonnes traites qui valent de l'or en barres sur les principaux banquiers de Vienne, de Londres et de Paris.
«—Et tu pars?
«—Lundi prochain, dans quatre jours.
«Cette séparation que je sentais devoir être éternelle, cette fois, m'attristait étrangement, et sa joie, car il était joyeux, ajoutait à l'amertume de mon chagrin.
«Je le voyais courir au-devant de toutes sortes de dangers inconnus, et je tremblais qu'il n'en sortît pas vainqueur.