—Quel ami?
—Eh! celui qui a emménagé au troisième avant-hier.
—M. de Lespéran, alors?
—Précisément.
Là-dessus, je lui ai dit que vous étiez absent, et il a paru très contrarié. Il m'a cependant remerciée très poliment, et il est parti en disant qu'il repasserait...
Raymond réfléchissait, et à son premier étonnement l'inquiétude succédait.
Ce mystérieux visiteur ne s'était pas présenté en demandant M. de Lespéran. Il s'était arrangé de telle sorte que c'était la portière qui lui avait appris sous quel nom s'était établi rue de Grenelle son nouveau locataire.
Mais il semblait à Raymond très important que la concierge ne soupçonnât rien.
—Ce doit être, dit-il, quelqu'un de mes amis. Vous a-t-il laissé son nom?...
—Ma foi, non!...
—Et vous ne le lui avez pas demandé? Non. C'est vraiment bien fâcheux. Pourtant, si vous pouviez me donner son signalement exact!... Voyons, comment était-il, jeune, vieux?...
—Ni l'un ni l'autre.
—Grand ou petit? Mince ou gros?...
—Entre les deux.
—Brun ou blond?
—Oh! pour cela, tout ce qu'il y a de plus blond, blond ardent, s'entend.
—Avait-il un accent?
—Je n'ai pas remarqué.
Tout espoir d'être renseigné s'évanouissait. Raymond comprit qu'insister serait inutile.
—Une autre fois, dit-il à la portière, il faudra, je vous prie, demander le nom des gens qui viendront en mon absence.
Mais cette insouciance qu'il affectait, elle était bien loin de son âme.
De ce fait résultait pour lui la certitude qu'il était suivi, épié. Par qui? dans quel but?
Une fois, le souvenir de Laurent Cornevin traversa son esprit. Il le repoussa.
—Si Laurent, se dit-il, avait à me parler, il viendrait me trouver chez ma mère ou m'écrirait pour me donner un rendez-vous...
N'importe, c'était un souci nouveau ajouté à tous ceux de Raymond; souci cuisant s'il en fut, irritant, et de toutes les minutes.
Il cessait de s'appartenir, en quelque sorte. Il ne devait plus faire un pas, désormais, sans être tourmenté de cette idée qu'il traînait à ses talons quelque mouchard immonde, qu'il était incessamment épié, que chacune de ses démarches avait un témoin invisible, tapi dans l'ombre et dressant un rapport...
Une telle infamie était bien digne de M. Philippe, conseillé par M. de Combelaine.
Cette journée, du reste, qui commençait si mal, ne lui devait pas être favorable.
C'est en vain que, jusqu'à la nuit, il demeura l'œil cloué à l'ouverture qu'il avait pratiquée à la persienne, il n'aperçut ni Mlle Simone, ni miss Lydia Dodge.
Et il ne fut pas plus heureux les jours suivants, encore que littéralement il ne bougeât plus de son observatoire; si bien qu'à la fin de la semaine il ne savait plus que croire ni qu'imaginer.
Miss Dodge l'avait-elle donc trompé? N'avait-elle paru céder à ses instances que pour se débarrasser de lui? Avait-elle au contraire tenu sa promesse et avait-elle été impitoyablement renvoyée?
Le désespoir s'emparait de Raymond, lorsqu'enfin le dimanche matin, un peu avant huit heures, juste comme il venait d'arriver, il vit apparaître sur le perron Mlle Simone.
Elle était habillée; elle allait sortir; elle sortait.
Mais ce n'était pas comme d'ordinaire la fidèle Lydia Dodge qui l'accompagnait. C'était une femme de chambre que Raymond ne connaissait pas, qui devait être une des femmes de la duchesse, et qui portait un livre d'heures...
Il n'en descendit pas moins en toute hâte et assez vite pour que Mlle Simone n'eût pas disparu quand il arriva dans la rue.
Mais elle était loin, déjà; elle marchait d'un bon pas... Elle suivait la rue de Grenelle-Saint-Germain, elle tournait la rue Casimir-Périer... Il était clair qu'elle se rendait à Sainte-Clotilde.
Raymond, alors, la devança et se retourna. Leurs yeux se rencontrèrent. Elle tressaillit et baissa la tête, mais elle ne s'arrêta pas et entra dans l'église...
—Et cependant elle m'a vu, pensait-il, elle m'a reconnu!... Tout espoir est-il donc perdu?...
Ce qui le préoccupait, c'était de savoir par où Mlle Simone sortirait, afin de la devancer et de se trouver sur son passage.
Bientôt il n'eut plus de doute.
La messe terminée, elle resta agenouillée quelques instants encore, puis, se levant, elle traversa la nef, se dirigeant vers la grande porte qui donne sur le square.
Il sortit alors par une des portes latérales, et tournant l'église au pas de course, il arriva au bas des marches, juste comme Mlle Simone les descendait.
Il hésitait à l'aborder, pourtant, à cause de cette femme de chambre étrangère... Mais elle n'hésita pas, elle. Venant droit à lui:
—Ce que vous faites là est mal, monsieur Delorge!... lui dit-elle.
Lui était saisi de douleur de retrouver Mlle Simone si pâle et si amaigrie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même.
Ce qui n'empêche que c'est d'une voix ferme, et en le regardant fixement, qu'elle ajouta:
—N'avez-vous donc pas reçu ma dernière lettre?
—Pardonnez-moi.
—Ne vous y disais-je pas de m'oublier? qu'il le fallait?...
Raymond hochait la tête.
—Dans cette dernière lettre, répondit-il, vous me disiez: «Je suis la plus misérable des créatures.» Alors moi je viens vous dire: «Mon âme, mon intelligence, ma vie, tout vous appartient. Est-ce que tout entre nous, joie ou malheur, ne doit pas être commun?» Qu'arrive-t-il? J'ai le droit de vous le demander, j'ai le droit de le savoir. Il faut que je vous voie, que je vous parle...
Elle devenait indécise, mais la femme de chambre se rapprochait:
—Eh bien!... soit, dit-elle vivement; à quatre heures, demain, ici...
Certes, il n'y avait rien dans l'attitude de Mlle de Maillefert, dans son accent ni dans ses regards qui pût encourager les espérances de Raymond...
Mais le pire malheur n'était-il pas préférable à ses horribles perplexités?...
Aussi le lendemain, bien avant l'heure indiquée, il était devant Sainte-Clotilde et errait lentement autour du square.
Le ciel était gris, le temps froid, le sol détrempé. Le jardin était désert. Personne ne passait le long des grilles...
Mais la nuit venait, avancée par le brouillard. Quatre heures sonnèrent. L'instant d'après, deux femmes apparurent au coin de la rue Casimir-Périer: miss Lydia et Mlle Simone...
La pauvre gouvernante n'avait donc pas été renvoyée!
Vivement Raymond s'avança... Mais Mlle Simone l'avait aperçu, et venant à lui:
—Offrez-moi votre bras, lui dit-elle d'une voix brève, et marchons...
Il obéit; et tout aussitôt:
—Car vous en êtes venu à vos fins, poursuivit durement la jeune fille. Vous l'exigiez, me voici...
—Je l'exigeais!...
—Assurément, et à ce point que c'était comme une persécution. Mon frère ne vous a-t-il pas rencontré déjà, près de notre hôtel, et n'est-ce pas sa modération seule qui a évité une altercation?...
Un geste de colère, de regret peut-être, échappa à Raymond.
—C'est juste, fit-il. M. Philippe ne m'a même pas frappé.
—Et ce n'est pas tout!... Vous avez circonvenu ma gouvernante et vous l'avez décidée à enfreindre mes ordres et à violenter ma volonté!...
Était-ce bien Mlle Simone qui parlait ainsi!... Était-ce possible!... Était-ce vraisemblable!...
—Je voulais vous voir, commença Raymond, je voulais...
—A quoi bon!... interrompit la jeune fille, d'un accent tranchant et froid comme l'acier. Est-ce pour me contraindre à vous répéter ce que je vous ai écrit? Soit, je vous le répète: Nous sommes à tout jamais séparés, nous devons nous oublier, il le faut, je le veux...
Elle parlait très haut, sans aucune réserve, comme si elle eut été hors d'elle-même... Si bien qu'il était fort heureux que le square fût désert, et que d'ailleurs miss Dodge veillât.
—Eh bien! s'écria Raymond, c'est de cette séparation que j'ai à vous demander compte...
—A moi! prononça la jeune fille, d'un ton que n'eût pas désavoué sa mère. Et de quel droit? Depuis quand ne suis-je plus libre et maîtresse de mes actions? Ce que je fais, il me plaît de le faire...
Heureusement, il est de ces exagérations qui, dépassant le but, le découvrent.
A mesure que Mlle Simone le traitait plus durement, le jour se faisait dans l'esprit de Raymond. Il s'arrêta court, et plongeant dans les yeux de la jeune fille un de ces regards qui remuent la vérité au plus profond de l'âme:
—Ah! ce que vous faites est sublime!... s'écria-t-il.
—Monsieur, balbutia-t-elle, décontenancée. Raymond...
Mais lui, sans se laisser interrompre:
—Me jugez-vous donc si au-dessous de vous, continua-t-il, que je ne puisse vous comprendre?... Détrompez-vous. Croyant que je dois vous perdre, vous essayez d'atténuer mon désespoir. Quand une abominable intrigue vous arrache à mon amour, vous voulez paraître me renier volontairement. Vous élevant pour moi jusqu'à l'héroïsme du sacrifice, vous tâchez de vous perdre dans mon cœur, avec cette pensée que, si je pouvais vous mépriser, je vous regretterais moins et me consolerais...
Sous la flamme de cette parole, elle se débattait, elle essayait de protester.
—Vous oubliez donc, continuait Raymond, le serment que nous avons juré!... C'est ensemble que nous devons lutter la lutte de la vie, ensemble que nous devons périr ou être sauvés...
Visiblement, Mlle de Maillefert avait trop compté sur ses forces: elle faiblissait.
—Je vous en conjure, murmura-t-elle, ne me parlez pas ainsi...
—Il le faut, je le dois, et vous... vous me devez la vérité...
—Eh bien! donc... commença l'infortunée.
Mais elle s'arrêta aussitôt, avec un mouvement d'horreur, et violemment:
—Jamais!... s'écria-t-elle, jamais, c'est impossible...
Raymond sentait la victoire lui échapper.
—Faudra-t-il donc, s'écria-t-il, que je vous sauve malgré vous!...
Elle se redressa sur ce mot, et admirable d'énergie:
—Qui vous dit que je veux être sauvée? prononça-t-elle. Je ne dois pas l'être, je ne le serai pas. Il est trop tard, d'ailleurs. Tout ce que vous tenteriez maintenant ne servirait plus qu'à rendre peut-être inutile un horrible sacrifice librement consenti. Pour vous, j'aurais dû ne pas venir. Pour moi, j'emporte l'espérance que le souvenir de la pauvre Simone ne vous sera pas sans douceur... Car, ne vous abusez pas, c'est la dernière fois que nous nous revoyons...
—Non, je ne vous laisserai pas partir ainsi.
Déjà elle avait repris le bras de miss Lydia.
—N'insistez pas, dit-elle, laissez-moi tout mon courage, j'en ai besoin... Adieu!
Lorsque Raymond revint à lui, après avoir erré toute la soirée par les rues de Paris, il était sur le boulevard, devant un groupe où un homme disait:
—Victor Noir a été tué par le prince Pierre Bonaparte, j'en suis sûr, j'arrive d'Auteuil...
IV
Il était réel, ce bruit, qui, de même qu'une traînéeb de poudre, courait le long des boulevards et se répandait par tout Paris.
Dans l'après-midi de cette journée du lundi, 10 janvier 1870, deux journalistes, MM. Louis Noir et Ulrich de Fonvielle, s'étaient présentés chez le prince Pierre Bonaparte, qui habitait alors à Auteuil l'ancienne maison du philosophe Helvétius.
Ils venaient, envoyés par un de leurs amis, Paschal Grousset, demander raison au prince d'un article publié dans un journal de Bastia, l'Avenir.
Le prince attendant ce jour-là les témoins de Henri Rochefort, ces messieurs avaient été reçus...
Moins de dix minutes après, des coups de feu avaient retenti dans la maison.
Presque aussitôt, un homme en était sorti, blême, la tête nue, trébuchant, les deux mains fortement appuyées sur le cœur.
Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé. Il était mort.
Celui-là était Victor Noir.
L'instant d'après, un autre homme sortait, pâle, effaré, un revolver à la main, qui criait:
—N'entrez pas! On assassine ici!
Cet autre était M. Ulrich de Fonvielle.
Tels étaient les faits qui circulaient de bouche en bouche.
Que s'était-il passé dans la maison? Personne encore ne le savait exactement, et personne, il faut le dire, ne semblait tenir à le savoir. Visiblement les opinions étaient arrêtées.
A la détonation du revolver d'Auteuil, deux partis immédiatement s'étaient dressés, qui là, sur-le-champ, sans informations, avant toute enquête, se disputaient la possession exclusive de la vérité.
A entendre les uns, le prince Pierre Bonaparte, attaqué et provoqué chez lui, n'avait fait, en tuant Victor Noir, qu'user du droit sacré qu'a tout citoyen de se défendre et de faire respecter sa maison.
Selon les autres, et c'était l'immense majorité, il n'y avait même pas eu de provocation, et Victor Noir était tombé victime du plus lâche des attentats.
Entre ces deux camps, quelques gens de bon sens essayaient d'élever la voix.
—Si nous attendions d'être éclairés, proposaient-ils, avant de nous prononcer?...
Ils perdaient leur éloquence... Paris était pris de la fièvre.
Les rues étaient pleines de monde, les cafés regorgeaient. A tous les coins de rue, des groupes se formaient d'où s'élevait une immense clameur de malédiction. Une agitation sourde remuait les faubourgs, plus menaçante à mesure qu'elle se propageait dans les quartiers excentriques.
Lorsque Raymond rentra, tout bouleversé, déjà Mme Delorge était informée de l'événement, et extraordinairement émue.
—Eh bien!... dit-elle à son fils, le doigt de Dieu n'est-il pas visible? Au moment où l'Empire s'applique à faire oublier ses origines, n'y a-t-il pas quelque chose de fatidique dans la mort de ce malheureux jeune homme, dont le nom, inconnu hier, sera peut-être demain le cri de ralliement d'une révolution?
Mais déjà le prince Pierre était arrêté, et l'instruction était commencée.
Paris le sut par les journaux du matin, qui tous publiaient une note du chef du cabinet du ministère de la justice, M. Adelon.
—A quoi bon?... disait à Raymond Me Roberjot. Où est le juge d'instruction capable d'éclairer de la lumière de la vérité cette sinistre affaire?
Puis hochant la tête d'un air sombre:
—Et maintenant, ajoutait-il, croyez-vous que ce soit vraiment le commencement de la fin?... Et cependant, ce n'est rien encore, vous verrez, vous verrez...
Ce que Raymond vit, ce fut que la Marseillaise parut encadrée de noir, ayant à sa première colonne un article de Rochefort, cri de haine et de colère, qui devait retentir au fond des ateliers les plus reculés.
Il n'était pourtant pas besoin d'excitations. Les plus optimistes sentaient souffler au-dessus de Paris le vent brûlant des grands orages populaires.
Toute la journée du 11 fut employée aux préparatifs.
Tout le jour, on vit des groupes se diriger en pèlerinage vers Neuilly, où on avait transporté le corps de Victor Noir.
L'enterrement devait avoir lieu le lendemain, 12.
On avait demandé qu'il se fît au Père-Lachaise. Légalement, il devait avoir lieu à Neuilly.
—C'est ce qu'on verra! disait-on dans bien des groupes.
Le lendemain, il tombait une petite pluie serrée, pénétrante, glaciale.
«Il pleut, il n'y aura rien!» avait dit autrefois Pétion.
Cette fois l'opinion était trop montée pour regarder au temps.
Bien avant le jour, l'armée était sur pied.
[Illustration:—Voici, dit-elle, une lettre pour M. Raymond Delorge.]
On avait fait venir la garnison de Versailles. Des troupes étaient massées au Champ-de-Mars et au palais de l'Industrie. Des sergents de ville étaient groupés des deux côtés de la porte Maillot.
Dès sept heures, de son côté, dans tous les quartiers de Paris, la foule s'était mise en mouvement et roulait vers Neuilly, cohue immense, où tous les âges et toutes les conditions se confondaient.
Des marchands de journaux circulaient à travers tout ce monde, ils vendaient la Marseillaise et l'Éclipse, qui représentaient Victor Noir mort, et ils criaient:
—A deux sous, le cadavre, à deux sous!...
Il était une heure alors. L'instant critique approchait.
Allait-on laisser le corbillard se rendre paisiblement au cimetière de Neuilly?
Fallait-il prendre la bière sur les épaules et, le revolver à la main, marcher sur Paris?...
Autour de la dépouille mortelle de Victor Noir, ses amis délibéraient.
Poussé par la foule jusqu'au premier rang, et même, à un moment, jusqu'à l'intérieur de la maison mortuaire, Raymond se trouvait à même de suivre toutes les péripéties de ce drame émouvant et terrible.
Un à un, il avait vu passer près de lui tous les chefs du mouvement, tous ceux qui avaient ou se croyaient une influence, tous ceux dont on attendait des ordres ou un signal.
C'est vers une heure et demie que Rochefort était arrivé.
Il était plus pâle que de coutume, et, sur son visage bouleversé, chacun pouvait lire les effroyables émotions qui l'agitaient.
Sitôt entré dans un petit atelier qui précédait la chambre mortuaire, il s'était laissé tomber lourdement sur une chaise, en disant:
—Donnez-moi un verre d'eau, je n'en puis plus.
Dans la pièce se trouvait un Anglais, froid, raide, impassible. Il tira de sa poche une sorte de gourde recouverte de paille tressée, et, la tendant à Rochefort:
—C'est du rhum, dit-il, buvez.
—Merci, je n'en prends jamais.
Froidement, l'Anglais remit sa bouteille dans sa poche, et haussant les épaules:
—Vous avez tort, dit-il, un coup de rhum fait grand bien quand on est le chef d'un mouvement comme celui-ci, et qu'on est ému comme vous l'êtes.
Et s'adressant à Raymond:
—N'est-ce pas votre avis, monsieur? ajouta-t-il...
Raymond n'eut pas le loisir de répondre à ce singulier personnage; des gens entraient effarés, qui se pressaient autour de Rochefort, répétant:
—Que faut-il faire? Qu'avez-vous décidé?...
Lui, le front moite d'une sueur d'angoisse, hésitait...
Il se disait que si une collision, par malheur, avait lieu, toute cette foule en un moment serait repoussée, éparpillée, sabrée, et qu'un mot de sa bouche pouvait être le signal d'une épouvantable effusion de sang...
Un homme qui entra, maigre, l'œil ardent, les cheveux hérissés, crut qu'il allait le décider.
—Marchons-nous sur Paris, oui ou non? demanda-t-il brusquement.
—Qui vous donne le droit de m'interroger? dit Rochefort.
—Le peuple dont vous êtes le représentant.
—Je n'ai pas d'ordres à recevoir de vous.
—Tant pis!
Et enfonçant son chapeau sur sa tête, il sortit, écartant violemment la foule qui s'était entassée dans l'atelier.
L'instant d'après, Rochefort sortait aussi. Le frère de Victor Noir, Louis, l'était venu chercher, et le conjurait de tout tenter pour éviter à son frère des funérailles sanglantes.
La discussion fut violente, mais enfin, sur l'avis de Delescluze, il fut décidé que le corps serait porté au cimetière de Neuilly.
Placé à une fenêtre, Rochefort annonça à la foule cette résolution, déclarant qu'il considérait comme sacrée la volonté de la famille.
Autour de la maison on applaudit. Mais Raymond entendit près de lui un homme qui disait:
—De quoi se mêle donc la famille! Le corps est à la démocratie, il faut le porter à Paris!...
On descendait la bière, à ce moment, pour la placer sur le char funèbre. Dès qu'elle parut, il y eut une poussée dans la foule; des hommes se ruèrent pour s'en emparer, et on put croire un instant qu'une épouvantable lutte allait s'engager.
Debout près du corbillard, Raymond, de son mieux, prêtait main-forte aux gens qui s'efforçaient de retenir le cercueil, lorsqu'un homme en blouse, d'une carrure herculéenne, le saisit à la gorge et le renversa en arrière contre la roue.
Il allait sans doute rouler à terre, ce qui, en ce moment et en cet endroit pouvait être la mort, lorsqu'à ses côtés surgit cet Anglais qu'il avait vu, dans l'atelier, offrir du rhum à Rochefort.
D'un seul coup de poing en pleine poitrine, il rejeta comme une masse l'homme en blouse dans la mêlée, et tendant la main à Raymond, à demi étranglé:
—Dans une foule comme celle-ci, dit-il froidement, il ne faut jamais se laisser saisir.
—Monsieur, commença Raymond, vous venez probablement de me sauver la vie...
—J'en serais heureux, interrompit l'Anglais; mais il n'en est rien, je vous assure, et ce léger service ne vaut pas un remercîment... Mais pardon de vous quitter, voici le char qui s'éloigne, et je ne veux pas perdre un détail de la cérémonie.
Le char funèbre, en effet, venait de se mettre en marche, et lentement, péniblement, ballotté par les incessants remous de la foule, il cheminait le long de l'avenue, vers le petit cimetière de Neuilly.
Derrière, immédiatement, marchaient Rochefort et M. Ulrich de Fonvielle dont le paletot était littéralement en lambeaux.
Et instinctivement, des milliers et des milliers de gens, poussés, la tête nue et les pieds dans la boue, suivaient.
Le mouvement était d'une lenteur extrême, mais à ce point irrésistible, que Raymond avait été entraîné.
Faute d'avoir pu se dégager, il suivait, lui aussi.
Une poussée l'avait séparé de l'Anglais, mais il ne l'avait pas perdu de l'œil tout de suite, et pendant un bon moment, il l'avait vu circuler dans la cohue.
—Singulier personnage! pensait Raymond intrigué. Que fait-il là?
Un arrêt brusque de ce torrent humain, qui roulait à pleine avenue vers le cimetière, interrompit les réflexions.
—Qu'est-ce que c'est? demandait-on autour de lui. Qu'est-il arrivé?...
Il arrivait que Rochefort, succombant sous tant d'émotions, venait de chanceler et de tomber inanimé entre les bras des amis qui l'entouraient, et qu'on le transportait dans une boutique voisine, la boutique d'un épicier.
—Il est mort, disaient quelques-uns.
Il n'était qu'évanoui, et ne tarda pas à reprendre ses sens.
Mais cet incident enlevait définitivement toute idée de porter le cercueil au Père-Lachaise en traversant Paris.
Aussi bien, la lassitude et le découragement commençaient à s'emparer de toute cette foule, sur pied depuis le matin, dans la boue et sous la pluie, et où beaucoup de gens se trouvaient, qui n'avaient rien pris de la journée.
C'est donc plus vite qu'on se dirigea vers le cimetière de Neuilly, où quelques orateurs, amis ou se disant amis du pauvre Victor Noir, prononcèrent quelques paroles d'adieu et des serments de vengeance.
Le retour commençait.
Revenu à lui, Rochefort était monté dans un fiacre, et venait de donner au cocher l'ordre de reprendre le chemin de Paris.
Alors, ceux qui s'étaient déclarés pour la bataille, ceux qui voulaient la lutte immédiate, reprirent quelque espoir.
Et de fait, le spectacle était assez effrayant et assez étrange pour que l'on pût tout craindre.
La nuit tombait. Le brouillard léger qui succédait à la pluie donnait aux objets des formes indécises. Les nuages, au couchant, se coloraient de rougeurs hivernales, qui semblaient des reflets d'incendie...
Et cependant deux cent mille hommes, au moins, de tout âge, de toute condition, en colonne serrée, interminable, remontaient lentement vers l'arc de l'Étoile, chantant à pleine voix des chants révolutionnaires et poussant des clameurs formidables comme les rugissements d'une fournaise.
Qu'allait-il advenir quand cette masse énorme se heurterait aux sergents de ville massés autour de l'Arc de Triomphe?
Rien... Les sergents de ville se retirèrent un peu à l'écart, et, impassibles, regardèrent s'écouler le noir torrent...
—Où va-t-on? demandaient des gens aux côtés de Raymond; où allons-nous?...
La colonne descendait les Champs-Élysées, et les chants redoublaient... lorsque tout à coup, au rond-point, la tête s'arrêta.
Là étaient rangés les escadrons de cavalerie...
Bientôt, dominant les chants et les chansons, un roulement de tambours se fit entendre...
C'était une première sommation.
Vivement Rochefort se jette à bas de son fiacre, et suivi de deux amis, s'avance vers un commissaire de police qui, ceint de son écharpe, barre l'avenue.
—Je veux passer! lui dit-il.
—Vous ne passerez pas. On va charger, répond le commissaire.
—Mais je suis M. Henri Rochefort, député au Corps législatif.
—C'est vous, alors, qu'on sabrera le premier.
Et sur cette réponse s'élève le roulement de tambours de la seconde sommation, et un escadron s'avance, au pas, le sabre nu...
Mais Rochefort, cette fois, ne devait pas avoir de décision à prendre...
Le vent des paniques, qui balaie les armées comme la poussière des chemins, avait soufflé...
En un clin d'œil, cette foule formidable qui le suivait, et qui semblait devoir tout submerger sur son passage, cette foule dont les imprécations montaient jusqu'aux nues, s'était éparpillée, dispersée, évanouie, fondue...
Et lorsque Raymond traversa Paris pour rentrer chez sa mère, il n'y trouva plus trace de cette terrible agitation.
—Eh bien? lui demanda, dès qu'il parut, le digne M. Ducoudray, qu'un gros rhume, à son grand désespoir, avait empêché de se rendre à Neuilly.
—Paris est calme! répondit-il d'une voix sombre, ce n'était qu'une fausse alerte, tout est fini.
Telle n'était pas l'opinion de Me Roberjot qui, le soir même, vint rendre visite à Mme Delorge, et qui racontait cette séance orageuse de la Chambre, où le nouveau ministère s'était écrié:
«Nous avons été la justice et la modération; nous serons la force, s'il le faut!»
Et là-dessus, il ajoutait qu'une demande en autorisation de poursuites contre Rochefort venait d'être déposée entre les mains du président du Corps législatif, et que certainement elle serait accordée.
—Et nous verrons, disait-il en se frottant les mains, nous verrons bien!...
Raymond écoutait, les sourcils froncés.
Ce n'était pas la seule curiosité qui l'avait conduit aux obsèques de Victor Noir. Il était de ceux qui avaient une arme dans leur poche, et qui étaient prêts à engager la lutte, pour peu qu'elle présentât une chance de succès.
Une révolution eût encore pu le sauver, pensait-il.
Que le régime impérial s'effondrât, M. de Combelaine et M. de Maumussy étaient écrasés du coup, Mme de Maillefert et M. Philippe étaient atterrés, et Mlle Simone lui était peut-être rendue.
Il est vrai que son illusion n'avait pas été de longue durée.
Et loyalement, il s'était rangé du côté de ceux qui voulaient éviter la lutte et conduire le cercueil au cimetière de Neuilly.
Certes, il ne s'en repentait pas, mais en ce moment, à la fin de cette journée d'émotions poignantes, et lorsqu'il voyait évanoui son suprême espoir, il n'essayait plus de réagir contre l'affreux découragement qui l'envahissait.
Mlle de Maillefert n'était-elle pas, à tout jamais, perdue pour lui?...
Il la connaissait assez pour être sûr qu'il n'y avait plus à essayer désormais de la faire revenir sur ses déterminations. Il savait qu'elle irait jusqu'au bout de son sacrifice, héroïquement, sans daigner même chercher à s'en épargner une douleur.
—Je ne veux pas être sauvée, avait-elle dit. Du reste, il est trop tard. Ce qu'on tenterait à cette heure n'aboutirait qu'à rendre mon sacrifice inutile...
Quel sacrifice?
Sous une catastrophe connue, mesurée par lui, il se fût peut-être incliné. Mais plier ainsi sous un malheur mystérieux lui semblait le comble de la misère et de la honte.
C'en était fait. Il adorait Mlle de Maillefert, elle l'aimait, et ils étaient pour toujours séparés. La reverrait-il seulement jamais!...
Il n'avait pas trente ans, et il voyait sa vie finie, le présent sans espoir, l'avenir sans promesses.
Assurément, sans le souvenir de sa mère, c'est d'une main ferme qu'il eût mis fin à une existence devenue intolérable.
Mais avait-il le droit de disposer ainsi de lui-même?...
N'eût-ce pas été une lâcheté horrible que d'abandonner cette noble femme, qui n'avait vécu que pour lui et par lui?
Une nuit, déjà, on lui avait apporté le corps de son mari assassiné. Faudrait-il qu'on lui rapportât de même le cadavre de son fils suicidé!...
—Je dois vivre, pensait Raymond, je le dois!...
N'avait-il pas, d'ailleurs, bien des raisons encore de tenir à la vie?...
Est-ce que le meurtre du général Delorge avait été vengé?
Et les meurtriers de son père n'étaient-ils pas les mêmes misérables qu'il soupçonnait d'avoir ourdi la ténébreuse intrigue où périssait Mlle de Maillefert?
L'Empire avait fait et faisait toujours leur audace et leur impunité. Eh bien! Raymond irait grossir les rangs des ennemis de l'Empire, non plus des ennemis platoniques et discrets qui le combattaient avec les seules forces de la justice et de la pensée, mais des ennemis frénétiques, toujours en guerre ouverte, toujours en armes, toujours prêts à se ruer par n'importe quelle brèche...
Le moment était d'ailleurs propice à de telles résolutions.
Ainsi que l'avait prévu Me Roberjot, l'ébranlement causé par la mort de Victor Noir et par les scènes de ses funérailles, bien loin de s'atténuer, s'accentuait...
C'est que le cabinet du 2 janvier n'avait pas lu cet événement dans l'avenir, le jour où il acceptait la direction des affaires...
La force des choses le lançait sur une pente fatale et il la suivait, sans se rendre compte assurément de ce qu'il y avait au bout.
Ainsi, la Chambre ayant autorisé des poursuites contre Rochefort, en raison de son article de la Marseillaise, il fut poursuivi et condamné à six mois de prison et à 3,000 fr. d'amende. C'était le 22 janvier.
Cependant on ne pensait pas, dans le public, que ce jugement dût être exécuté, du moins immédiatement.
Erreur!...
Le 7 février, Raymond se rendait aux nouvelles, au palais Bourbon, lorsque sur le quai il rencontra Me Roberjot, lequel, tout chaud encore de la discussion, vint à lui.
—C'est voté!... lui dit-il. Une décision de la Chambre autorise l'arrestation.
—C'est terriblement grave! murmura Raymond.
C'était une opération hardie, en effet, que d'arrêter un homme dont la popularité était alors sans bornes. Bien des révolutions, qui ont réussi, ont eu pour point de départ de moindres hardiesses.
Mais le ministère était engagé: l'ordre fut donné.
Le soir même, vers les neuf heures, au moment où Rochefort se présentait rue de Flandres, à la salle de la Marseillaise, il fut entouré par des agents et conduit à une voiture qui partit dès qu'il y eut pris place.
Il avait montré beaucoup de calme, et même, pendant qu'on l'entraînait, il avait recommandé à ses amis de ne pas faire d'appel au peuple.
Recommandation inutile.
C'était Flourens qui présidait cette réunion de la salle de la Marseillaise. Apprenant l'enlèvement de Rochefort, il se dressa sur son banc, adjurant les assistants de prendre les armes.
Après quoi, menaçant d'un revolver le commissaire de police qui assistait à la réunion:
—Vous, lui dit-il, je vous arrête... Pas un ordre à vos agents, pas un geste, ou vous êtes mort!...
Pour la seconde fois depuis un mois, Raymond put croire que l'explosion allait avoir lieu.
Une clameur formidable avait répondu à l'appel de Flourens et salué l'acte désespéré par lequel il pensait engager définitivement l'action.
Dans cette salle de la Marseillaise, sinistre d'aspect, boueuse, délabrée, deux ou trois cents hommes protestaient, avec d'épouvantables blasphèmes, que cela ne se passerait pas ainsi, et qu'on allait apprendre à les connaître.
Au dehors, la foule s'amassait et s'épaississait. Beaucoup de réverbères avaient été éteints aux environs. Des groupes, où les femmes étaient aussi nombreuses que les hommes, se massaient dans les coins sombres.
Toujours prêt à tenir pour réalités les chimères de son imagination, Flourens crut voir Paris entier debout et marchant à sa suite.
Il sortit donc de la salle de la Marseillaise, et, tenant toujours sous son revolver le commissaire de police, il s'engagea dans le faubourg.
Une soixantaine de très jeunes gens le suivaient. Ils n'avaient pas d'armes, mais ils chantaient à pleine gorge pour se donner du cœur.
Devenu le centre d'un groupe, et dupe, lui aussi, de ses colères, Raymond avait pris la parole, et carrément et à tous risques il proposait de marcher sur Sainte-Pélagie et de délivrer Rochefort, lorsqu'une voix, odieusement enrouée, l'interrompit.
—Ah çà! qu'est-ce qu'il nous propose, celui-là?
Vivement Raymond essaya de s'expliquer.
—Il veut nous entraîner hors du faubourg, reprit la voix, pour nous livrer à la police. Mais on la connaît...
Raymond protestait, et certes, bien inutilement. N'avait-il pas contre lui sa tournure élégante, ses vêtements, ses façons, sa voix?
—Qui es-tu? lui demanda brutalement un grand drôle d'une vingtaine d'années, placé près de lui...
—C'est un mouchard, cria un autre.
Il faisait si sombre que Raymond cherchait en vain dans le groupe ses interrupteurs. Tout neuf à ces scènes de tumulte, il prétendait se faire écouter.
Tout à coup:
—Enlevons le mouchard!... hurla la voix.
Et on le saisissait au collet, en même temps, et il sentait se nouer autour de ses jambes, cherchant à lui faire perdre plante, des bras furieux, les bras de quelqu'un de ces odieux gamins au teint verdâtre qui semblent jaillir des pavés partout où se produit une scène de désordre.
—Au canal, le mouchard!... répétait-on.
Il comprit le danger. D'un brusque mouvement, il fit lâcher prise à celui qui le tenait au col, d'un coup de pied il envoya le gamin rouler dans le ruisseau, et s'arc-boutant solidement sur les jarrets, le poing en avant:
—Gare à qui me touche!... dit-il.
Il y eut dans le groupe dix secondes d'hésitation. Mais il est de ces mots qui sont toute une condamnation sans appel; les esprits étaient montés, la victoire n'était que trop facile, et on allait sans nul doute lui faire un mauvais parti, lorsqu'un robuste gaillard en blouse se jeta devant lui en criant:
—Bas les mains! Je connais le citoyen.
—C'est un mouchard! hurla la foule.
—Hein! de quoi! interrompit l'homme en blasphémant. Où donc est-il, le malin qui ose dire qu'un ami à moi est de la police?...
Personne ne répondant, l'homme, brusquement, dégagea Raymond et dès qu'ils furent à quelques pas du groupe:
[Illustration: Arrivé sur le trottoir, il s'était affaissé, il était mort.]
—Filez, lui dit-il, votre place n'est pas ici.
—Cependant...
—Gardez votre courage pour une meilleure occasion.
—Quoi! lorsque déjà la lutte est commencée...
L'homme haussa les épaules, et d'un ton de mépris indescriptible:
—La lutte!... fit-il. Vous croyez donc à une lutte, vous!
Il s'éloignait. Raymond le retint:
—Au moins, dites-moi à qui je dois d'avoir pu me tirer d'affaire.
L'homme parut trouver l'insistance toute naturelle.
—Je m'appelle Tellier, répondit-il, je suis ouvrier à l'Entrepôt.
—Moi, je m'appelle Raymond Delorge, et je voudrais...
—Payer la goutte? Je comprends ça. Seulement, comme vous pouvez voir, tous les marchands de vin ont fermé. Ce sera pour la prochaine rencontre...
Et il s'esquiva, laissant Raymond fort irrésolu.
L'émotion, dans le faubourg, lui semblait bien trop grande pour devoir se calmer si promptement. A tout moment des groupes d'hommes passaient, qui paraissaient se rendre à quelque rendez-vous. Les cochers de fiacre, fouettant leurs chevaux à tour de bras, s'envolaient dans toutes les directions, comme s'ils eussent tremblé qu'on ne s'emparât de leur voiture pour commencer une barricade.
—Avant de rentrer, pensa-t-il, je puis toujours voir.
Et il marcha au bruit.
C'était la petite troupe de Flourens qui poursuivait sa route en chantant la Marseillaise, et il ne tarda pas à la rejoindre.
Flourens marchait toujours en tête,—et cependant, à mesure qu'il avançait, force lui était bien de reconnaître qu'il s'était abusé d'illusions étranges.
Partout, sur son passage, les fenêtres s'ouvraient bruyamment, et des têtes se montraient, curieuses et effarouchées. Des gens sortaient des maisons dont les imprécations répondaient à sa voix.
Mais c'était tout. Et sa petite troupe, loin de grossir, allait diminuant de tous les bavards qui s'attardaient sous les portes à donner des renseignements.
A Belleville, il espérait trouver une armée. A peine y réunit-il une centaine d'hommes mal équipés.
—Ah! si on avait des armes! disait-on autour de lui.
C'est alors que l'idée lui vint, d'une naïveté folle, qu'au théâtre de Belleville, dans le magasin des accessoires, il trouverait des fusils.
Seulement, lorsqu'il arriva dans les coulisses, réclamant les armes des figurants, il était seul. De tous ses soldats, il ne lui restait qu'un enfant de dix-sept ans.
Désespéré, il regagna la rue, son pardessus sur le bras, un revolver d'une main, une épée de l'autre, et on le vit parcourir le faubourg, cherchant des combattants et des remueurs de pavés...
Il trouva des sergents de ville qui venaient de disperser les derniers groupes, et auxquels il eut de la peine à échapper.
Et lorsque, vers minuit, Raymond regagna la rue Blanche, il put dire à M. Ducoudray:
—Tout est terminé.
Le bonhomme n'en revenait pas.
—De mon temps, disait-il, en 1830, on ne venait pas à bout de nous si facilement!...
V
Cependant, tout n'était pas si complètement fini que cela.
Si la journée du lendemain mardi, 8 février, fut relativement calme, la fièvre parut recommencer à la tombée de la nuit.
Une douzaine de barricades furent élevées rue de Paris, à Belleville, rue Saint-Maur, rue de la Douane et au faubourg du Temple.
Le lendemain soir encore, mercredi, nouvelles scènes de désordre, et combats assez violents autour d'une barricade élevée rue Saint-Maur.
N'importe, il était clair que le mouvement ne se propageait pas. L'émeute restait confinée en deux coins de Paris, à Belleville et au faubourg du Temple.
Et de même que l'été passé, les badauds, après leur dîner, s'en allaient place du Château-d'Eau voir les émeutiers.
Ils n'eurent pas longtemps à y aller.
Dès le 10, à la suite de trois ou quatre cents arrestations, la rue avait repris son calme. Et il parut probable que Rochefort, enfermé à Sainte-Pélagie, ferait bel et bien ses six mois de prison.
—Probable, c'est possible, disait Me Roberjot, certain, non. Ce qui vient d'échouer ces jours-ci réussira fatalement avant longtemps.
Et tout en avouant que de telles scènes détachaient bien des esprits timides de la cause de la liberté, il énumérait avec complaisance tous les orages qui grossissaient à l'horizon de l'Empire: le procès du prince Pierre Bonaparte, qui allait être traduit devant la haute-cour, les grèves qui s'organisaient partout, le malaise du commerce et cette inquiétude générale qui faisait que tout le monde se défiait de l'avenir.
Mais Raymond avait alors de bien autres soucis.
De déductions en déductions, il en était arrivé à soupçonner une relation entre l'étrange visite qui lui était venue rue de Grenelle et certains événements des jours précédents.
A Neuilly, lors de l'enterrement de Victor Noir, il allait être jeté à terre et sans doute écrasé, lorsqu'un inconnu, un Anglais aux allures excentriques, avait surgi tout à point pour le débarrasser de son agresseur.
Non moins à propos, à la Villette, lors de l'arrestation de Rochefort, un ouvrier était survenu pour le dégager d'un groupe de furieux, où certainement on lui eût fait un mauvais parti.
Ces deux circonstances, qui ne l'avaient pas frappé tout d'abord, prenaient maintenant à ses yeux des proportions énormes.
—Non! ce n'est pas naturel! se répétait-il.
Et il se demandait si le mystérieux visiteur, l'Anglais de Neuilly et l'ouvrier de la Villette, n'étaient pas les agents d'un seul et même personnage, qui, sans qu'il s'en doutât, veillait sur lui.
Or, quel pouvait être ce personnage, sinon Laurent Cornevin?
Raymond, à cette idée, se sentait pris éblouissements. Aidé de Laurent, il se voyait regagnant la partie perdue, et reconquérant Mlle Simone...
Il y avait d'ailleurs à sa portée un moyen de vérifier jusqu'à un certain point l'exactitude de ses conjectures.
Ne sachant rien de l'Anglais de Neuilly, il n'y songeait point.
Mais l'ouvrier de la Villette lui avait dit qu'il s'appelait Tellier et qu'il était employé à l'Entrepôt.
—Je vais me mettre à sa recherche, se dit Raymond, et si je le découvre, je saurai bien le faire parler. Mais je ne le retrouverai pas. S'il est ce que je soupçonne, il m'aura donné un faux nom et une fausse adresse...
Une heure plus tard, il descendait de voiture rue de Flandres, et avec la plus industrieuse patience, il commençait ses investigations.
Ce qu'il avait prévu se réalisait.
A l'Entrepôt, Tellier était parfaitement inconnu.
Et c'est en vain qu'il s'en alla tout le long du canal, de chantier en chantier, interrogeant tout le monde, patrons, contremaîtres, ouvriers, payant bouteille pour délier les langues, personne ne connaissait le nommé Tellier ni n'en avait ouï parler.
—Je suis donc sûr de mon affaire! se disait-il le soir en rentrant.
Malheureusement c'était la moindre des choses. L'existence de Laurent constatée, le difficile était de se mettre en communication avec lui.
Pourtant, après de longues méditations, Raymond crut avoir trouvé un expédient.
—Si Laurent veille ainsi sur moi, se dit-il, c'est donc que son affection est profonde et sincère. Donc, s'il savait à quel point je suis malheureux, il ferait tout pour me tirer de peine. Donc, je n'ai qu'à le prévenir pour le voir accourir...
Et sur cette conclusion, il écrivit cette lettre:
«Vous qui venez vous informer de M. de Lespéran, êtes-vous l'homme que je suppose? êtes-vous l'ancien associé de M. Pécheira? Si oui, faites, au nom du ciel, que je puisse vous voir, vous parler. Ai-je besoin de vous jurer le plus profond secret? Mon bonheur, ma vie sont en jeu...»
Cette supplique si pressante, Raymond la mit sous enveloppe, et après l'avoir cachetée de façon à défier la curiosité la plus ingénieuse, il la confia à la concierge de la rue de Grenelle-Saint-Germain, en la priant de la remettre à la première personne qui viendrait le demander.
Assurément, c'était un chétif espoir que celui-là, mais enfin c'était un espoir, et il lui donna le courage de paraître s'intéresser à l'installation que lui préparait sa mère.
Ravie de voir son fils se fixer à Paris, près d'elle, et le trouvant trop à l'étroit dans sa chambrette d'étudiant, Mme Delorge venait de louer, à son intention un petit appartement qui joignait le sien, et qui en fit complètement partie, après qu'on eut ouvert une porte de communication.
Là, elle se plut à décorer deux pièces, une chambre à coucher et un cabinet de travail, dont elle fit une merveille, grâce aux tableaux et aux objets de haute curiosité qui lui restaient de la succession du baron de Glorière.
Dans ce même cabinet, elle fit transporter le portrait du général Delorge.
—Il te revient de droit, dit-elle à son fils. Il te rappellerait le passé et ton devoir, si jamais tu venais à oublier....
Non, il n'était pas de danger qu'il oubliât!
Chaque jour qui s'était écoulé depuis un mois avait ajouté à sa haine une goutte de fiel et exalté sa rage de vengeance. Tenir enfin Combelaine et Maumussy et les écraser, était l'idée fixe qui obsédait son cerveau.
C'est ce but qu'il poursuivait, lorsque mettant en réquisition les influences de Me Roberjot, il s'était fait affilier à une des sociétés sécrètes qui travaillaient au renversement de l'Empire.
La société dont Raymond se trouva faire partie tenait ses séances dans une petite maison de la rue des Cinq-Moulins, à Montmartre et s'intitulait la Société des Amis de la Justice. Un ancien représentant du peuple en était le chef, et elle comptait parmi ses membres un grand nombre d'avocats, quelques artistes et des médecins.
On se réunissait deux ou trois fois la semaine, le soir.
Le but qu'eût avoué l'association, dans le cas où la police eût pénétré son existence, eût été la propagation des livres et des journaux démocratiques.
Son but réel était de recruter et d'armer en province une armée qui, au premier signal, arriverait donner la victoire à une révolution parisienne.
De quelles forces disposait en France la société des Amis de la Justice? Raymond ne le sut jamais exactement. Une seule fois, il entendit le président dire:
—Nous avons plus de cinquante mille fusils.
Disait-il vrai?...
En tout cas, qu'il exagérât ou non, Raymond n'avait pas tardé à reconnaître que ses nouveaux «amis» ne comptaient guère sur un succès prochain, et que, s'il arrivait à temps à son but, ce ne serait pas par eux.
Aussi, toutes ses pensées se tournaient-elles vers cet inconnu, qu'il supposait être Cornevin, et chaque après-midi il courait rue de Grenelle demander à la concierge des nouvelles de sa lettre.
—Je n'ai vu personne, lui répondit-elle quatre jours de suite.
Mais le cinquième, dès que Raymond ouvrit la porte de la loge:
—Il est venu! s'écria-t-elle.
Le choc, bien que prévu, fut si violent, que Raymond pâlit.
—Et vous lui avez remis ma lettre? demanda-t-il.
—Naturellement.
—D'abord, il a paru très étonné que vous ayez laissé une lettre pour lui, et il s'est mis à la tourner, à la retourner, à la flairer... A la fin, il l'a ouverte. D'un coup d'œil, oh! d'un seul, il l'a lue. Il est devenu cramoisi, il s'est frappé le front d'un grand coup de poing, il s'est écrié: Tonnerre du ciel! et il est parti en courant.
Troublé jusqu'au fond de l'âme, Raymond affectait cependant une contenance tranquille. Et la plus vulgaire prudence lui recommandait cet effort, car il sentait rivés sur lui les petits yeux gris de la concierge.
—Enfin, reprit-il, c'est bien tout ce que vous a dit mon ami?
—Absolument tout.
—Il n'a pas parlé de me répondre?
—Non.
—Il n'a pas demandé à quelle heure il me trouverait?
—Pas davantage.
—Cependant!...
—Quoi! puisqu'on vous dit qu'après avoir juré comme un enragé, il s'est sauvé comme s'il eût eu le feu après lui!...
Raymond eût eu d'autres questions encore à adresser à la portière, mais c'eût été attiser encore une curiosité qu'il ne voyait que trop enflammée, c'eût été se livrer peut-être; il ignorait s'il avait en cette femme une alliée ou une ennemie, et il n'avait que trop de raisons de se défier.
Affectant donc une superbe insouciance:
—J'arrangerai cela, fit-il.
Et prenant sa clef, il se hâta de gagner son appartement, heureux de n'avoir plus à dissimuler les horribles appréhensions qui venaient l'assaillir.
Si le récit de la concierge était exact, et rien ne lui faisait soupçonner qu'il ne fût pas tel, l'homme à qui sa lettre avait été remise n'était pas, ne pouvait pas être Laurent Cornevin.
Malheureux! il venait peut-être de sauver ses mortels ennemis en leur révélant l'existence de Laurent Cornevin.
—Je suis donc maudit! se disait-il, en se tordant les mains, je serai donc fatal à quiconque s'intéresse à moi!...
C'est à peine si, ce jour-là, il songea à jeter un coup d'œil sur l'hôtel de Maillefert.
Le temps était doux, les fenêtres du salon étaient ouvertes, et dans ce salon, autour d'une table couverte de papiers et de registres, Raymond apercevait très distinctement sept ou huit hommes, presque tous d'un certain âge, graves, chauves et cravatés de blanc.
Qu'était-ce que cette réunion? Il n'en vit pas la fin. La nuit venait, un domestique apporta des lampes, et ferma les fenêtres...
—Je ne reviendrai plus ici, pensa-t-il, vaincu par cet acharnement de la destinée. A quoi bon revenir!...
Il sortit donc, et il n'avait pas fait cent pas dans la rue de Grenelle, lorsqu'il s'entendit appeler doucement.
C'était miss Lydia Dodge.
—Vous!... s'écria-t-il.
Elle semblait épouvantée de sa démarche, la pauvre fille; elle tremblait comme la feuille et jetait autour d'elle des regards effarés.
—Voici trois jours, répondit-elle, que je ne fais que me promener autour de l'hôtel, espérant toujours vous rencontrer...
Un nouveau malheur allait fondre sur lui. Raymond n'en doutait pas.
—C'est Mlle Simone qui vous envoie? demanda-t-il.
—Non, c'est à son insu que je vous guette.
—Que se passe-t-il, mon Dieu!...
—Mademoiselle va se marier... Je l'ai entendue le promettre à madame la duchesse.
Cette nouvelle affreuse, après tout ce que lui avait dit Mlle Simone, est-ce que Raymond n'eût pas dû la prévoir!... Elle l'atterra, pourtant.
—Simone se marie!... balbutia-t-il. Avec qui?...
—Ah! je l'ignore. Ce que je sais, c'est qu'elle en mourra. Après son argent, c'est sa vie qu'on lui prend. Car elle se meurt, monsieur Delorge, elle se meurt, entendez-vous! Alors, moi, voyant cela, je n'ai plus hésité, je vous ai cherché; que faut-il faire?
Que faut-il faire?
Il y avait des semaines, des mois, que le malheureux vivait en face de ce problème, qu'il y appliquait toutes les forces de sa pensée, toute l'énergie de son intelligence, et qu'il ne découvrait aucune solution acceptable.
—Ne rien pouvoir, répétait-il, en proie à une sorte d'égarement, rien, rien, rien!... En être toujours à se débattre, à s'agiter dans les ténèbres, sans un rayon de jour, sans une lueur! Être environné d'ennemis et n'en jamais trouver un en face! Être frappé sans relâche, et ne pas voir d'où viennent les coups! Ah! si Mlle Simone l'eût voulu!... Mais non, c'est elle qui, volontairement, m'a lié les mains, garrotté, réduit à l'impuissance, condamné à cette exécrable situation, à cette existence d'humiliation, à cette lutte sans issue. Il lui a plu de se dévouer, elle se dévoue. Je péris avec elle; que lui importe! Ah! tenez, miss Dodge, Simone jamais ne m'a aimé!...
Du geste, comme si elle eût entendu un blasphème, la digne gouvernante protestait.
—Vous ne m'avez donc pas comprise! interrompit-elle. Il faut donc que je vous répète que mademoiselle ne vivra pas jusqu'à ce mariage!...
Soudainement, Raymond s'arrêta. La violence de ses émotions finissait par lui donner cette lucidité particulière à la folie, et qui prête aux actes des fous une apparence de logique.
—Voyons, fit-il, d'un accent bref et dur, nous sommes là qui perdons notre temps en paroles vaines. Consultons-nous. Avez-vous idée du stratagème qu'on a employé pour attirer Mlle Simone à Paris?...
—On lui a dit que l'honneur de M. Philippe était compromis, et que seule, en consentant aux plus grands sacrifices, elle pouvait le sauver...
—Alors elle a abandonné sa fortune...
—Je le crois.
—Soit, je comprends qu'on lui ait tout pris. Mais ce mariage...
—Il est, à ce qu'il paraît, non moins indispensable que l'argent au salut de M. Philippe...
—Et vous ne savez pas quel est le misérable lâche qui prétend épouser Mlle Simone?...
—Non...
Sans souci des passants, des espions peut-être attachés à ses pas, Raymond parlait très haut avec des gestes furieux. Les circonstances extérieures n'existaient plus pour lui. Il ne remarquait pas un homme d'apparence suspecte, qui était allé se poster tout près, sous une porte cochère, où il paraissait allumer sa pipe.
—Quand a-t-il été question de ce mariage pour la première fois? reprit-il.
—Avant-hier.
—Dans quelles circonstances?
Visiblement, la pauvre Anglaise était au supplice.
—C'est que, balbutiait-elle, je ne sais si je dois, si je puis... Ma profession a des devoirs sacrés, la confiance qu'on m'accorde...
Impatiemment, Raymond frappait du pied.
—Au fait! interrompit-il brusquement.
—Eh bien! donc, avant-hier, M. Philippe sortit le matin, en voiture...
—Avec qui?
—Tout seul. Lorsqu'il rentra sur les onze heures, pour déjeuner, il était si pâle et si défait que, l'ayant rencontré dans l'escalier, j'eus tout de suite un pressentiment. Ayant appelé son valet de chambre: «Allez, lui dit-il, prier ma mère de me recevoir à l'instant.» Je compris qu'une explication allait avoir lieu, et aussitôt, d'instinct, je montai à l'appartement de madame la duchesse, comme si j'avais eu affaire dans le petit salon qui est à côté de sa chambre. J'y étais à peine que j'entendis M. Philippe chez madame. Ses premiers mots furent: «Nous sommes joués abominablement!» Et immédiatement, il se mit à parler, mais si vite, si vite, que je n'entendais presque plus rien, que je distinguais seulement de ci et de là des lambeaux de phrases, où il disait que c'était un abus de confiance inouï, une impudence inimaginable, que tout était perdu, qu'on le tenait, qu'il ne lui restait plus qu'à se brûler la cervelle. Madame la duchesse, pendant ce temps, poussait de véritables cris de rage. Je l'entendais trépigner jusqu'à ce que tout à coup: «Il faut s'exécuter!...» s'écria-t-elle. Et sonnant une de ses femmes: «Allez, lui commanda-t-elle, me chercher Mlle Simone.» L'instant d'après, mademoiselle arrivait. Que se passa-t-il? Je ne sais; on parlait si doucement, que je n'entendais plus rien absolument. Ce qu'il y a de sûr, c'est que c'est en sortant de là, plus pâle qu'une morte, que mademoiselle me dit: «Je me marie... Je n'y survivrai pas!...»
[Illustration:—Je veux passer, dit Rochefort.]
Maintenant que miss Dodge était lancée, il n'y avait plus qu'à la laisser poursuivre. Et cependant brusquement Raymond l'interrompit.
—Vous aimez Mlle Simone, dit-il, vous lui êtes dévouée, vous voulez la sauver?...
—Oh!... monsieur.
—Eh bien! vous allez me conduire près d'elle, à l'instant!...
Épouvantée, miss Lydia se rejeta vivement en arrière, considérant Raymond d'un œil dilaté par la stupeur:
—Moi, bégaya-t-elle, moi vous conduire près de mademoiselle?...
—Oui.
—A l'hôtel?...
—Il le faut.
—Mais c'est impossible, monsieur!
—Rien n'est si aisé, au contraire. Vous allez prendre mon bras, et nous entrerons ensemble, la tête haute. Me voyant avec vous, pas un valet n'aura l'idée de me demander qui je suis ni où je vais.
—Et madame la duchesse?...
—Elle est toujours sortie à cette heure-ci.
—M. Philippe peut être là...
Raymond dissimula mal un geste menaçant:
—Je n'ai plus, dit-il, pour éviter le duc de Maillefert, les raisons que je croyais avoir. S'il est là, tant mieux!...
—Que voulez-vous dire? grand Dieu!... s'écria la pauvre gouvernante.
Et elle, que faisait frémir la seule idée de ce qui n'est pas convenable, oubliant qu'elle était en pleine rue, elle levait au ciel des bras désolés:
—C'est de la folie! répétait-elle.
Peut-être disait-elle vrai. Mais Raymond en arrivait à ce point extrême où on ne calcule plus.
—Il faut que je voie Simone, reprit-il, de cet accent dur et bref qu'ont les hommes aux instants décisifs, et je n'ai pas le choix des moyens...
—Elle ne vous laissera pas achever la première phrase. Votre audace la révoltera, elle commandera de sortir.
—Marchons, miss...
Mais elle reculait, la pauvre fille, elle repoussait Raymond qui s'avançait, elle regardait autour d'elle comme si elle eût songé à s'enfuir.
—Et moi, reprit-elle, moi, mademoiselle me chassera comme une malheureuse...
—Préférez-vous la laisser mourir?...
—Je serai déshonorée, perdue de réputation...
Discuter, c'était bien moins rassurer la digne gouvernante que lui montrer l'étendue des risques qu'elle courait. Raymond le comprit:
—Miss, prononça-t-il, l'heure presse et l'occasion fuit... Prenez mon bras...
Subjuguée, perdant son libre arbitre, elle obéit, elle marcha. Seulement, en arrivant à la porte encore grande ouverte de l'hôtel, dégageant vivement son bras:
—Non, je ne veux pas! s'écria-t-elle.
Raymond ne parlementa pas. D'un brusque mouvement il enleva miss Dodge et l'entraîna dans la cour.
Deux ou trois domestiques qui causaient devant le pavillon du suisse, ayant salué d'un air étonné, il leur rendit leur salut. Il franchit le perron, et une fois dans le vestibule, abandonnant la pauvre gouvernante:
—Maintenant, commanda-t-il, guidez-moi.
Oh! elle n'essaya même pas de résister. Elle s'engagea dans le grand escalier, trébuchant à chaque marche, puis arrivée au palier du second étage:
—Attendez-moi ici, dit-elle à Raymond, je vais prévenir mademoiselle...
—C'est inutile; marchez, je vous suis...
—Cependant...
—Allez, vous dis-je!... Voulez-vous donc lui donner le temps de la réflexion!...
Plus morte que vive, assurément, elle obéit encore... Elle prit à droite un couloir sombre, et ouvrant la porte d'un petit salon qu'éclairait une grosse lampe:
—Mademoiselle, commença-t-elle...
Raymond ne la laissa pas poursuivre, il l'écarta et se montrant:
—C'est moi! dit-il.
Assise devant un petit guéridon, Mlle Simone de Maillefert était occupée à feuilleter une grosse liasse de papiers.
A la voix du Raymond, elle se dressa d'un bloc, si violemment que sa chaise en fut renversée, et reculant jusqu'à la cheminée, les bras étendus en avant:
—Lui! murmurait-elle, Raymond...
Hélas! il ne fallait que la voir pour comprendre les craintes de miss Lydia et pour trembler qu'elle ne fût atteinte aux sources mêmes de la vie. Elle n'était plus que l'ombre d'elle-même, ombre désolée. Le marbre de la cheminée était moins blanc que son visage. Ses petites mains amaigries avaient la transparence de la cire. Il n'y avait plus que ses yeux de vivants, ses beaux yeux, si clairs autrefois, et qui maintenant brillaient de l'éclat phosphorescent de la fièvre...
Mais déjà elle était revenue de sa première surprise; ses pommettes se colorèrent légèrement, et d'un ton d'indicible hauteur:
—Vous, prononça-t-elle, chez moi!... De quel droit, et d'où vous vient cette audace?... Vous êtes devenu fou, je pense?...
D'un geste impérieux, elle montrait la porte. Raymond n'en avançait pas moins:
—Peut-être, en effet, suis-je devenu fou, interrompit-il d'un accent amer. On dit que vous allez vous marier...
Elle le regarda en face, et résolûment, d'une voix qui ne tremblait pas:
—On vous a dit vrai, fit-elle.
En entrant à l'hôtel de Maillefert, même après les confidences de l'honnête miss Lydia, Raymond s'obstinait à douter encore. Et en ce moment, c'est à peine s'il ajoutait foi au témoignage de ses sens, à peine s'il pouvait croire qu'il n'était pas le jouet d'un exécrable cauchemar.
—C'est ce que je ne permettrai pas! s'écria-t-il avec une violence inouïe.
Mlle Simone ne sourcilla pas.
—De quel droit? prononça-t-elle froidement.
—Du droit, s'écria Raymond, que me donnent mon amour et vos promesses. Vous avez donc effacé de votre cœur ce jour où, la tête appuyée contre ma poitrine, vous me disiez: «Une fille comme moi n'aime qu'une fois en sa vie; elle est la femme de celui qu'elle aime ou elle meurt fille.»