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La dégringolade

Chapter 56: II
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

Son récit fut donc ce qu'il devait être, d'une remarquable clarté, et précisément assez concis pour ne laisser dans l'ombre aucun détail d'une certaine valeur.

Et lorsqu'il eut achevé:

—Maintenant, docteur, prononça-t-il, vous connaissez mon existence comme moi-même et, d'un esprit plus libre que le mien, vous pouvez juger si ma partie n'est pas irrémissiblement perdue, et si ce n'est pas folie à moi d'espérer toujours et de prétendre lutter encore...

M. Legris ne répondit pas tout d'abord.

Après avoir commencé par fumer à pleins poumons, il n'avait pas tardé à laisser éteindre son cigare, puis à le jeter. Il était «empoigné», c'était manifeste, irrésistiblement. Il s'était attendu à quelque chose d'extraordinaire, mais la réalité dépassait toutes ses conjectures.

Puis, fatalement, il avait été amené à un retour sur lui-même. Il s'était rappelé qu'il avait aimé, lui aussi, qu'il avait eu ses heures de désespoir et de démence... Et pourtant, quelle différence entre la funeste passion qui avait failli flétrir sa vie et les nobles et pures amours dont il venait d'entendre la douloureuse histoire!...

Cependant comme Raymond répétait sa question, il tressaillit, et d'une voix qu'altérait l'émotion:

—Sur mon honneur, prononça-t-il, je crois, mon cher Delorge, que jamais, peut-être, votre situation n'a été meilleure, que jamais vous n'avez été si près du triomphe.

Après les événements des derniers jours et tant de déceptions successives, de telles paroles semblaient presque une raillerie.

—Docteur, fit Raymond, d'un ton de reproche, docteur!...

Mais lui:

—Ce n'est pas, d'ordinaire, par l'optimisme que je pèche, fit-il... mais qu'importe un résultat qui est encore le secret de l'avenir! «L'homme de cœur doit agir comme s'il avait tout à attendre, et se consoler, s'il échoue, comme s'il n'eût rien eu à espérer...» C'est de Maistre qui a dit cela.

Il s'était levé, sur ces mots, et était allé s'adosser à la cheminée. L'énergie resplendissait sur sa physionomie intelligente, ses narines battaient, son œil si fin étincelait.

Tel il devait être au chevet d'un malade, aux prises avec quelque mal terrible, épiant le moment de tenter un expédient héroïque.

Et, dans le fait, n'était-il pas en consultation!...

—A nous deux, mon cher Delorge, s'écria-t-il, nous allons donner du fil à retordre à vos ennemis. Il se peut qu'ils nous écrasent, tout est possible. Ils ne nous écraseront, sacredieu! pas sans combat!...

Si la peur est contagieuse, l'assurance n'est pas moins communicative. A entendre le docteur s'exprimer de cet accent de résolution, Raymond croyait voir ses chances doublées.

[Illustration: La soubrette s'élançait sur le palier en s'écriant:—Monsieur, madame y est pour vous.]

—Pour commencer reprit le docteur, quel est l'auteur, l'instigateur de l'intrigue mystérieuse, mais à coup sûr abominable, qui vous a enlevé Mlle Simone pour la livrer à un misérable tel que Combelaine?... Les faits sont là qui nous crient: C'est la duchesse de Maumussy.

—Je le crois...

—Eh bien! moi, j'en suis sûr. Avait-elle un intérêt à empêcher votre mariage? Évidemment, et le plus naturel et le plus puissant de tous. Vous lui aviez plu et elle avait eu l'imprudence de vous le laisser voir...

Raymond était devenu cramoisi.

—Je ne suis pas un fat, murmura-t-il, et cependant je dois avouer...

Le docteur souriait.

—Il est sûr, interrompit-il, qu'un ridicule ineffable s'attache à cette idée d'un homme qu'on aime comme cela, malgré lui... Mais enfin, ici, le fait est patent. Et vous, comment avez-vous répondu à ces avances par trop significatives?... Comme un imbécile d'honnête homme que vous êtes... Ah! un gaillard sans préjugés lui eût fait voir du chemin, à cette chère duchesse. Il fallait... Mais baste! ce qui est passé est passé, et d'ailleurs vous ne la connaissiez pas comme j'ai l'honneur de la connaître!...

La surprise éclatait sur les traits de Raymond.

—Vous connaissez Mme de Maumussy?... interrogea-t-il.

—Mon Dieu oui, tout petit médicastre de banlieue que je suis...

Et tirant quelques bouffées d'un cigare qu'il venait d'allumer:

—Lorsque M. de Maumussy se crut empoisonné, poursuivit le docteur, il y a de cela une couple d'années, j'eus l'honneur insigne de rester trois semaines de planton dans sa chambre. Persuadé qu'on avait essayé de se défaire de lui pour s'emparer de certains documents relatifs aux événements de Décembre, qu'il avait toujours refusé de rendre, ce noble personnage mourait littéralement de peur. Il voyait du poison partout, et suspectait même les œufs à la coque. Ma mission consistait surtout à déguster tous les mets qu'on lui présentait. Quand il me voyait debout et bien portant une heure après l'expérience, il se risquait à manger, en face d'un miroir toutefois, pour s'arrêter s'il se voyait pâlir, et la main sur le ventre pour me demander de l'émétique au plus léger soupçon de colique.

«Au commencement, j'avoue que les frayeurs et les grimaces de ce cher duc m'amusaient considérablement. Mais au bout de quatre jours, j'étais blasé, et j'aurais planté là mon homme si je n'avais été pauvre comme Job, et si mon cher et respecté maître, le professeur B..., n'eût stipulé qu'on me donnerait cinq louis par jour.

«A cause des cent francs, je restai, et pour me distraire, je me mis à observer et à étudier la duchesse de Maumussy.

«Elle s'ennuyait, pour le moins, autant que moi. Les frayeurs de son mari l'écœuraient. Elle ne quittait pas le petit salon qui précédait sa chambre; elle le soignait; elle dégustait ses plats; mais elle ne cessait de se moquer et de lui répéter qu'après tout on ne meurt qu'une fois; ce à quoi il répondait qu'il souhaitait que ce fût le plus tard possible.

«Elle ne me connaissait pas, mais elle n'avait personne à qui causer, et d'ailleurs, un médecin, vous savez, cela ne compte pas. Elle pensait tout haut devant moi, et je vous déclare qu'elle pensait de drôles de choses. Elle m'étonnait, moi qui ai reçu des confidences à faire rougir un agent de la sûreté. Quand elle me parlait de sa beauté, de cette beauté rare et presque fatale que vous connaissez, elle m'effrayait. C'était, disait-elle, une puissance exceptionnelle qui lui avait été départie, et dont elle serait bien folle de ne pas profiter pour récompenser une grande action... ou un crime, selon l'occasion, pour faire tourner la tête des imbéciles, ou tout simplement pour plaire à qui lui plairait.

«De scrupules, jamais je ne lui en ai vu l'ombre. Mais sous cette torpeur langoureuse que vous savez, j'ai deviné une âme de feu, des ardeurs dévorantes et l'imagination excentrique d'un fumeur d'opium.

«Mon cher, voilà la femme qui vous a aimé assez follement pour se jeter en quelque sorte à votre tête... Imaginez maintenant ses sentiments pour vous qui l'avez dédaignée et pour Mlle Simone que vous lui avez préférée...

Raymond se taisait.

N'était-ce pas le langage qu'autrefois aux Rosiers lui tenait M. de Boursonne?...

—Donc, poursuivait le docteur, c'est à Mme de Maumussy qu'il faut attribuer l'idée du mariage de Mlle Simone, et à elle aussi le choix du mari... Ce dernier trait ne trahit-il pas la haine d'une femme qui s'estime outragée?... Qui en effet a-t-elle choisi entre tous? Un misérable, sans foi ni loi, souillé de tous les crimes et de toutes les flétrissures, l'homme du monde qu'elle méprise et qu'elle exècre le plus, Combelaine enfin...

Cette dernière circonstance, Raymond l'ignorait.

—Quoi!... fit-il, Mme de Maumussy déteste M. de Combelaine!...

—Elle me l'a dit, répondit le docteur, en appuyant sur chaque mot. Et savez-vous en quelle circonstance? Lors de la maladie de son mari. Entre tous les gens que le duc de Maumussy soupçonnait de lui avoir administré du poison, était le comte de Combelaine...

—Est-ce possible!...

—Le duc ne m'avait pas caché ses soupçons...

—Oh!...

—Et il m'était recommandé, les jours où venait M. de Combelaine, de redoubler de précautions...

—Il osait venir!...

—Mais oui, et assez souvent, même...

—Et on le recevait!...

—On ne peut mieux. Est-ce que M. de Maumussy et M. de Combelaine peuvent rompre ouvertement? Deux amis si intimes! ce serait scandaleux!

Raymond était confondu.

—Cependant, disait le docteur, choisir un mari et choisir précisément Combelaine n'était rien. Le difficile était de trouver le moyen de forcer Mlle Simone à l'épouser, à lui livrer et sa personne et sa fortune. A cette tâche, la duchesse de Maillefert avait échoué. Mme de Maumussy devait réussir...

Brusquement, Raymond s'était levé.

—Oui, elle a réussi, s'écria-t-il, et voilà ce que je ne puis m'expliquer...

Le docteur haussa les épaules.

—Que nous importe? répondit-il. Nous savons qu'on est arrivé à persuader à Mlle Simone que ce mariage seul pouvait sauver l'honneur de l'illustre maison de Maillefert. Cela nous suffit. Examinons ce qui s'est passé après. Tout d'abord, M. de Combelaine et les Maillefert, éblouis par la magnifique proie qu'ils allaient avoir à se partager, ont été ravis les uns des autres. Lorsqu'il a fallu discuter le partage, la brouille est venue. D'après ce qui vous a été dit, les Maillefert ont été joués. Je n'en suis pas surpris. A cette heure, ils voudraient bien rompre ce mariage, ils ne le peuvent plus. Combelaine le veut, et Combelaine est le maître de la situation.

Le docteur, peu à peu, s'animait.

Il n'en était encore qu'aux conjectures, mais il lui semblait discerner ces lueurs qui annoncent la vérité, comme l'aurore annonce le jour.

—Oui, reprit-il, Combelaine tient les Maillefert. Vous ne pouvez rien contre lui; il ne craint que médiocrement, soyez en persuadé, Mlle Flora Misri... Dès lors, pourquoi ne presse-t-il pas un mariage qui lui tient tant à cœur et qui lui assure, à lui, l'aventurier taré, l'alliance d'une des plus vieilles familles de la noblesse; à lui, ruiné, la possession d'une fortune immense?... Eh bien! moi je vais vous le dire. C'est que Combelaine n'est pas aussi complètement victorieux que nous le supposons. C'est qu'entre lui et le but de ses vœux se dresse quelque obstacle qui nous échappe. C'est qu'il voit quelque chose que nous ne voyons pas...

—Je cherche, commença Raymond...

Mais le docteur l'interrompit, et lui frappant gaiement sur l'épaule:

—Moi, je ne cherche pas, s'écria-t-il. L'obstacle, la menace, c'est, ce ne peut être que Laurent Cornevin...

La conclusion pouvait être erronée; elle était si logique, que Raymond ne trouva rien à répliquer.

—En ce cas, fit-il, Combelaine sait l'existence de Laurent et sa présence à Paris.

—Peut-être, répondit le docteur...

Puis, après un moment de réflexion:

—Ce qui est sûr, poursuivit-il, c'est que Combelaine doit avoir deviné, reconnu un ennemi, et un ennemi puissant et fort, tapi dans l'ombre, prêt à profiter de la moindre de ses fautes pour le perdre. Les aventuriers tels que lui, dont l'existence est un perpétuel défi à la société, ont comme un sixième sens qui les avertit du danger. Il doit avoir senti que le terrain va manquer sous ses pas. Ce valet de chambre, qui depuis si longtemps le servait, qui était son confident, le complice de ses infamies quotidiennes, qu'est-il devenu? Comment a-t-il quitté un maître qui lui devait tant d'argent? Mme Misri s'en étonnait. Je m'en étonne, moi, bien davantage. Et encore, qu'est-ce que cet Anglais qui lui donne tout à coup des gages fabuleux? Cet Anglais ne serait-il pas un Français, comme vous et moi, qui a fait fortune en Australie? Mais ce n'est rien encore. Les lettres que possédait Mme Misri lui ont été volées. Par qui?... Est-il sûr que ce soit par M. de Combelaine? Il me semble, à moi, que, s'il les avait en sa possession, ces fameuses lettres, ces papiers qui pouvaient le perdre, vous n'auriez pas été, vous, Raymond Delorge, assailli l'autre nuit sur les boulevards extérieurs.

Trop de fois, Raymond avait été dupe de décevantes illusions, pour ne se pas obstiner à douter encore.

—Mais alors, reprit-il, en hésitant à chaque mot, celui qui a réussi à enlever les papiers de Flora Misri, ce serait donc... Laurent Cornevin?

—Telle est ma conviction...

—Il savait donc leur existence... Comment avait-il pu savoir?...

M. Legris l'arrêta du geste.

—Vous oubliez donc, fit-il, ce valet de chambre qui possédait tous les secrets de Combelaine et de Flora, Léonard? Pensez-vous que ce soit d'hier qu'il ait été acheté par cet Anglais en qui nous reconnaissons Laurent?...

Ah! cette fois, Raymond eut comme un éblouissement.

—Dieu puissant!... s'écria-t-il, ce serait le salut et la vengeance! Savez-vous bien, docteur, ce que m'a dit Mme Misri? Livrés à la publicité, ces papiers perdent non seulement Combelaine, mais encore les misérables qui ont été ses complices, Maumussy, Verdale, la princesse d'Eljonsen...

Mais une soudaine réflexion glaçant son enthousiasme:

—Si M. de Combelaine, reprit-il, ignore l'existence de Laurent, qui donc soupçonne-t-il de s'être emparé de ses papiers?

—Vous, parbleu!...

—C'est-à-dire qu'il verrait en moi l'insaisissable ennemi qui traverse toutes ses combinaisons...

—Précisément.

—Oh! alors, s'expliquent les assassins dont vous m'avez sauvé, docteur...

—Et aussi les mouchards dont vous êtes entouré, mon cher ami, puisque Laurent, qui sait votre vie en danger, vous fait surveiller de son côté...

Ainsi le système du docteur répondait à toutes les objections.

—Et pourtant, reprit Raymond, il est une chose qui me dépasse, c'est l'obstination de Laurent à se cacher de moi, à m'éviter, à me fuir...

M. Legris souriait.

—C'est ce que je comprends très bien, au contraire, dit-il. Voyons, n'y a-t-il pas pour Laurent un intérêt énorme à détourner sur vous l'attention des gredins qu'il veut frapper? Voyant en vous l'ennemi, ils ne soupçonnent pas l'autre, le vrai, celui qui les guette. Tandis qu'ils vous surveillent, Laurent se meut en liberté. Qu'il consente à vous voir, à s'entendre à vous, et quarante-huit heures après, c'en est fait de son incognito...

Laissant Raymond méditer ses observations, le docteur se versa et but à petites gorgées une tasse de thé que venait d'apporter Krauss.

Après quoi, allumant un nouveau cigare qu'il ne tarda pas à laisser éteindre comme le premier:

—Nous voici, maintenant, reprit-il, à notre aventure du cimetière Montmartre. Cherchons quel peut être l'auteur de la lettre anonyme. Est-ce Combelaine?... Non, très évidemment. C'est au moyen d'un faux que nous avons été introduits au cimetière, et Combelaine, avec ses relations à la préfecture, n'avait qu'un mot à dire pour obtenir le laisser-passer dont notre guide n'avait qu'une contrefaçon. Donc, c'est Laurent Cornevin qui vous a écrit, et c'était un de ses agents qui nous a rejoints à la Reine-Blanche. Mais il nous a traîtreusement abandonnés... C'est que Laurent, toujours résolu à vous éviter, lui avait bien recommandé de nous faire perdre sa piste...

—Oui, peut-être...

—Parbleu!... Reste à savoir quels sont les gens que nous avons vus escalader le mur du cimetière et violer la tombe de Marie-Sidonie. Sont-ils du parti de Combelaine?... Non, puisque l'accord était évident entre notre guide et l'homme qui dirigeait cette expédition. Donc, cet homme qui nous a paru un homme du monde, était un agent de Cornevin, sinon Cornevin lui-même...

L'angoisse serrait la gorge de Raymond, au point de l'empêcher presque de respirer.

—Mais cette femme, interrompit-il, cette femme que les autres appelaient madame la duchesse...

—Je déclare, pour ma part, répondit M. Legris, n'avoir pas reconnu la duchesse de Maumussy. Or, comme pour une telle expédition cette femme, quelle qu'elle soit, a dû se déguiser de son mieux, les indices matériels nous font défaut. Reste le raisonnement: Quel peut être le but de la terrible scène dont nous avons été témoins? J'avoue, sans honte, qu'il m'échappe absolument. Pas plus que vous, je ne découvre rien dans votre passé qui se puisse rapporter à cette violation de sépulture. Et cependant si Laurent vous a convoqué, c'est qu'il jugeait votre présence nécessaire, indispensable. Il n'est pas homme à s'exposer gratuitement. Mais que disait sa lettre anonyme?... «Venez pour Elle, sinon pour vous.» Donc c'est à Elle, c'est à Mlle Simone qu'il faut rapporter cet événement étrange. Donc, fatalement, nécessairement, cette femme que nous n'avons pas reconnue était la duchesse de Maillefert...

Les plus magnifiques espérances illuminaient le visage de Raymond...

La destinée se lassait-elle donc!...

Mais déjà le docteur était redevenu pensif, et la contraction de ses sourcils disait l'effort de son intelligence.

—Doucement, fit-il, doucement, ne nous hâtons pas de chanter victoire...

Et comme Raymond le regardait d'un air étonné:

—Je vois encore un point noir à l'horizon, poursuivit-il. Vous êtes, m'avez-vous dit, affilié à une société secrète.

—Oui, et je revenais d'une de nos réunions, quand j'ai été attaqué...

—Bien. Mais qu'ont pensé vos amis de cette fausse lettre de convocation que vous avez reçue?

—Elle les a terriblement inquiétés.

—Savent-ils de quel guet-apens vous avez été victime en les quittant?

—Je le leur ai écrit le lendemain.

—Et alors?

—Notre président est venu me demander des détails que je lui ai donnés aussi complets que possible, sans toutefois prononcer le nom de la famille de Maillefert. J'ai été jusqu'à lui dire que j'attribuais le faux au comte de Combelaine...

—Et qu'a dit ce président?

—Que du moment où c'était là le résultat d'une haine personnelle, il se sentait un peu rassuré, que néanmoins la police ayant évidemment pénétré le secret de notre association il allait prendre ses mesures en conséquence: changer le lieu des réunions, procéder à une sévère épuration des affiliés, donner de nouveaux mots de passe et de nouveaux signes de reconnaissance...

M. Legris semblait exaspéré.

—Ces gens-là sont tous fous à lier, interrompit-il, qui n'ont pas compris encore que les conspirations n'ont jamais été et ne seront jamais que des traquenards organisés par les gouvernements pour prendre les gens qui les gênent. Si l'empire n'avait pas d'autres ennemis il durerait des siècles...

Puis brusquement:

—Eh bien! mon cher Delorge, prononça-t-il, là est le danger de l'avenir. Votre société secrète, c'est l'arme suprême de M. de Combelaine. Qu'il se voie acculé, il s'en servira...

—Que peut-il?...

—Peu de chose. Vous envoyer voir à Cayenne si Mlle de Maillefert s'y trouve...

Raymond hochait la tête.

—C'est vrai, répondit-il, mais qu'y puis-je?...

—Vous pouvez vous cacher.

—Docteur!...

—Est-ce le mot qui vous répugne? Eh bien! disparaissez, si vous l'aimez mieux, et ce soir plutôt que demain. Qui vous retient? Votre mère? Non, n'est-ce pas? Vous n'avez qu'à lui dire que vous croyez la police sur vos traces, et elle sera la première à approuver votre détermination. Or, voyez-vous d'ici la figure de M. de Combelaine, le matin où ses espions viendront lui dire: «Plus de Delorge, parti, disparu, envolé!...»

Ce parti, c'était clair, ne souriait pas à Raymond.

—Me cacher, objecta-t-il, n'est-ce pas renoncer à la lutte, me condamner à une impuissance absolue?

—Que feriez-vous en ne vous cachant pas?...

—Je ne sais, mais il me semble...

—Il vous semble à tort. Alors même qu'on ne vous arrêterait pas, les événements s'agitent hors de votre portée. C'est entre Combelaine et Cornevin qu'est la lutte désormais. Quel sera le vainqueur?... Moi je parierais pour Cornevin... Qu'il triomphe, et Mlle de Maillefert est à vous. Mais s'il échoue, croyez-moi, ce n'est pas vous qui eussiez triomphé.

Quand même, l'obstiné Raymond cherchait encore des objections.

—Disparaître, fit-il, ce sera peut-être déranger les projets de Laurent...

—Je prétends, au contraire, que ce sera les servir. Pensez-vous donc ne lui pas être un cruel souci? Croyez-vous que, sachant votre vie menacée et qu'une fois déjà vous n'avez que par miracle échappé au couteau des assassins, il ne s'épuise pas en combinaisons incessantes pour vous protéger?...

Que répondre à des raisons si péremptoires?

—Je n'hésiterais pas, dit Raymond, si l'opinion que nous avons de la situation était basée sur autre chose que des conjectures...

M. Legris l'arrêta.

—Et si je vous apportais, prononça-t-il, l'indiscutable preuve que les papiers enlevés à Mme Misri ne sont pas aux mains de Combelaine?

—Oh! alors!... Mais le moyen?...

—Il en est un, peut-être, répondit le docteur.

Et après un instant de réflexions, d'une voix légèrement altérée:

—Autrefois, dit-il, passionnément, follement, j'ai aimé une femme qui a mal tourné... J'ai eu le courage de rompre, je n'ai pas eu la force de cesser de penser à elle... On ne s'arrache pas un amour du cœur comme on se fait tirer une dent... En dépit de ma raison, je m'intéressais... à cette malheureuse, qui s'est fait un nom dans le monde galant, et tout en l'évitant comme la peste, je n'ai jamais cessé de la suivre de l'œil. Son existence, depuis le jour où j'ai rompu, je la connais, et c'est ainsi que je sais qu'elle est devenue une des intimes de Mme Flora Misri. Par elle, nous avons des chances de connaître la vérité.

—Oh! docteur, murmura Raymond.

—Il y a un an, affronter cette femme eût été de ma part une imprudence. Je n'étais pas guéri. Aujourd'hui, je suis sûr de moi. La revoir me fera peut-être un mal affreux, mais je me dois de braver cette souffrance... Quoi que je lui demande, je crois qu'elle le fera... Demain donc, avant midi, je serai chez elle, lui demandant de faire parler Flora Misri.

II

C'est boulevard Malesherbes, au coin de la rue de Suresnes, à deux pas des Champs-Élysées, que demeurait, sous le galant pseudonyme de Lucy Bergam, la femme autrefois tant aimée du docteur Legris.

[Illustration:—Monsieur, disent-ils, au nom de la loi nous vous arrêtons.]

Dire que le cœur du docteur ne battait pas un peu quand il monta en fiacre pour se faire conduire chez elle, ce serait beaucoup dire.

Mais il avait promis.

Il remplissait un devoir, pensait-il, et d'autant plus sacré, qu'il n'avait pas tout dit à Raymond...

Il ne lui avait pas dit que cette Lucy Bergam se trouvait être précisément cette actrice fantaisiste des Délassements, qui coûtait les yeux de la tête à M. Philippe de Maillefert, et de qui M. Coutanceau tenait les renseignements qu'il avait donnés à Mme Flora Misri.

—Mme Lucy Bergam, lui dit le concierge, c'est au second, la porte à droite... Seulement, elle doit être sortie.

M. Legris monta, néanmoins, lentement, se préparant à la plus pénible impression, s'armant de la ferme volonté de dissimuler l'émotion qu'il pensait ressentir.

Ce n'est pas à son premier coup de sonnette qu'on vint.

Il avait déjà sonné trois fois et très fort, lorsqu'il entendit des chuchotements et des pas.

L'instant d'après, la porte s'entre-bâillait étroitement, avec les précautions que prennent les gens qui redoutent la visite d'un ennemi.

Une sorte de chambrière à la mine futée et à l'œil impudent allongea la tête, et après qu'elle eut toisé le docteur:

—Que voulez-vous? demanda-t-elle.

—Parler à Mme Bergam.

—Elle est sortie.

Assurément elle mentait, cela se voyait, malgré l'habitude qu'elle devait avoir de mentir.

Cependant, M. Legris ne s'avisa ni d'insister ni de parlementer.

Tirant une de ses cartes de son portefeuille:

—Remettez, dit-il, cette carte à Mme Bergam. Je vais descendre assez lentement pour que vous puissiez me rappeler si elle désire me recevoir.

Le calcul était juste.

Il n'avait pas descendu dix marches, que la soubrette s'élançait sur le palier en criant:

—Monsieur, madame y est pour vous...

Il remonta et fut introduit dans un salon très luxueux et du goût le plus détestable, tout encombré de choses incohérentes, les unes précieuses véritablement, les autres tout simplement ridicules.

Ce n'est pas là, cependant, ce qui frappait le docteur.

Ce qui l'étonnait, c'était le désordre de ce salon, où tout trahissait les apprêts d'un départ précipité.

Deux de ces malles immenses que l'on appelle des chapelières étaient là, à demi pleines et entourées de cartons, de nécessaires et de sacs de voyage.

Puis, sur les tables, sur les chaises, sur le tapis, partout s'étalaient et s'empilaient des cachemires et du linge, des robes, des chapeaux, des jupons, enfin tout cet attirail prodigieux qu'une femme à la mode traîne maintenant avec elle.

Mais avant que le docteur Legris eût le temps de réfléchir, une porte s'ouvrit brusquement, et Mme Lucy Bergam en personne parut, vêtue d'un superbe peignoir tout taché, les cheveux en désordre.

—Valentin!... s'écria-t-elle!

Elle avançait, les bras ouverts; mais le docteur recula et, froidement:

—Moi-même, fit-il.

Le fait est que l'émotion qu'il avait redoutée n'était pas venue. C'était bien fini. Mme Lucy était incapable de faire tressaillir en son cœur un souvenir du passé.

—Je savais bien que vous ne m'aviez pas oubliée, continua-t-elle, et que vous viendriez lorsque vous sauriez le malheur qui m'arrive.

—Il vous arrive un malheur, à vous!...

Elle parut stupéfaite.

—Comment! fit-elle, vous ne savez pas?

—Je ne sais rien...

—On ne parle que de cela, cependant, dans tout Paris, et tous les journaux du matin l'annoncent. Philippe est en prison, au secret...

Le docteur tressauta.

—Philippe, répéta-t-il, le duc de Maillefert?...

—Oui. C'est hier soir qu'il a été arrêté, à cinq heures, ici... Nous allions sortir pour dîner avec de ses amis, au café Anglais, quand voilà deux messieurs qui se présentent, demandant à dire deux mots à M. le duc de Maillefert. Eh bien! ils étaient jolis, les deux mots! Naturellement on les fait entrer, et sitôt dans le salon: «Monsieur, disent-ils, au nom de la loi, nous vous arrêtons...»

—C'est inouï, murmurait le docteur.

—Ah! si j'avais été à la place de Philippe, poursuivait Mme Bergam, c'est moi qui leur aurais brûlé la politesse, à ces oiseaux-là!... L'escalier de service n'est pas fait pour les chiens, n'est-ce pas? Mais lui, rien. Il est devenu plus blanc qu'une guenille, et si tremblant, que j'ai cru qu'il allait tomber. Il roulait de gros yeux hébétés, en répétant: «Il y a erreur, je vous donne ma parole d'honneur qu'il y a erreur.» Je t'en moque. Les autres ont déclaré qu'ils savaient bien ce qu'ils faisaient, qu'ils avaient un mandat contre lui, et, en effet, ils le lui ont montré...

—Et il les a suivis...

—Oh! pas tout de suite. Il a commencé par réclamer une voiture. On lui a dit qu'il y avait un fiacre à la porte. Il a demandé à écrire des lettres. On lui a répondu que l'ordre était de ne communiquer avec personne. C'est alors qu'il a dit aux agents: «Eh bien! partons.» Ils sont sortis, mais une fois dans le corridor, Philippe est rentré, et venant à moi, vivement et à l'oreille: «Va-t-en, me dit-il, trouver Verdale et Combelaine, et affirme-leur de ma part que je consens à tout...»

—A tout... quoi?

—Je n'en sais rien.

—Et vous avez fait la commission?...

—J'ai essayé de la faire, du moins. Seulement, je n'ai pas trouvé M. de Combelaine, et chez M. Verdale, je n'ai pu parler qu'à un jeune homme, qui est son fils, à ce qu'il paraît, et qui m'a reçue comme un chien dans un jeu de quilles...

La stupeur du docteur Legris était immense. Toutes ses prévisions se trouvaient déconcertées par ce nouvel et extraordinaire incident.

—Mais enfin, interrompit-il, pourquoi M. Philippe de Maillefert a-t-il été arrêté?

—Est-ce que je sais, moi?... répondit la jeune femme.

Puis, se frappant le front:

—Mais il y a des détails dans les journaux, ajouta-t-elle. Attendez, j'en ai là un qui m'a été envoyé par quelque bonne petite camarade...

Elle le prit et le tendit au docteur, qui, l'ayant ouvert, se mit à lire à demi-voix:

«Hier, à l'heure de la petite Bourse, circulait sur les boulevards la nouvelle de l'arrestation de l'un de nos plus brillants gentilshommes, célèbre par son malheur constant au jeu et ses innombrables chutes sur le turf.

«Renseignements pris, la nouvelle, si invraisemblable qu'elle paraisse, est vraie.

«Arrêté chez une personne de son intimité, le jeune duc de M... a été immédiatement conduit devant M. Barban d'Avranchel, auquel est confiée l'instruction de son affaire, et écroué ensuite à la Conciergerie, au secret...»

—Une personne de son intimité! grommelait Mme Bergam, visiblement offensée, comme s'il n'eût pas été plus simple de me nommer!...

Le docteur poursuivait:

«Président du conseil d'une très importante société financière, M. de M... aurait, assure-t-on, commis ou laissé commettre les plus graves... irrégularités.

«Nous nous abstiendrons, pour aujourd'hui, de rapporter les versions qui circulent et les détails que nous avons recueillis. Nos lecteurs comprendront notre réserve. Plutôt paraître moins bien informés que certains de nos confrères que d'ajouter à la douleur d'une grande famille, victime peut-être, nous l'espérons encore, d'un fatal malentendu...»

—Quelle aventure! murmurait le docteur.

Et lentement et pour lui seul, il relisait l'article, cherchant s'il n'y avait rien entre les lignes, sans souci de Mme Bergam, laquelle donnait un libre cours à sa douleur et à sa colère.

—Voilà ma chance ordinaire! gémissait-elle. Il n'y a qu'à moi que de pareilles choses arrivent! Philippe arrêté! Et à quel moment, s'il vous plaît? Juste quand je suis dans une situation impossible, criblée de dettes et sans le sou. Sous prétexte qu'il allait avoir des millions avant trois mois, Philippe ne payait plus rien ni personne.

Le bruit d'une discussion violente dans l'antichambre l'interrompit.

—Qu'est-ce encore! fit-elle, en devenant plus rouge.

Elle allait sonner, mais la soubrette à l'air impudent parut, et d'un ton narquois dit:

—C'est M. Grollet...

—Le loueur de voitures?

—Oui.

—Qu'il repasse, je suis occupée...

—Eh bien! que madame aille le lui dire; moi, je ne m'en charge pas.

Violemment, Mme Bergam frappait du pied.

—Qu'il entre, alors, dit-elle.

M. Legris avait lâché son journal.

Ce nom de Grollet l'avait fait tressaillir.

N'était-ce pas ainsi que se nommait le palefrenier de l'Élysée, qui s'était audacieusement substitué à Laurent Cornevin disparu, et dont le faux témoignage devant M. Barban d'Avranchel, le juge d'instruction, avait tant contribué à sauver M. de Combelaine?

Il parut à l'instant, type accompli du maquignon enrichi, gouailleur et impudent, vêtu d'habits cossus, le ventre battu par de grosses chaînes d'or, le chapeau sur la tête.

—Est-ce bien vous, monsieur Grollet, commença Mme Lucy d'une voix douce, qui venez me tourmenter?...

—J'ai besoin d'argent...

—Ne savez-vous donc pas ce qui m'arrive?

—M. de Maillefert est en prison?

—Précisément.

Le loueur eut un geste furibond.

—C'est-à-dire que voilà mon argent perdu! s'écria-t-il. Fiez-vous donc après à tous ces nobles, qui vous traitent de haut en bas... Filous, va! Enfin je verrai... Mais en attendant j'arrête les frais, et à partir d'aujourd'hui, plus de voiture...

Il tempêtait, il jurait, et cependant sa colère ne semblait rien moins que réelle au docteur Legris.

—Cher monsieur Grollet, supplia Mme Lucy...

—Quoi?

—Vous me laisserez bien un coupé, au moins, rien qu'un petit coupé à un cheval...

—Avez-vous de l'argent à me donner?...

—Hélas!...

—Alors, serviteur...

—Plus de voiture! Mon Dieu! comment vais-je faire?

Grollet ricanait.

—Vous ferez comme les honnêtes femmes, donc, dit-il, vous irez en omnibus.

Peu soucieuse de cette brutale raillerie, Mme Lucy adressait au docteur des regards éplorés.

Peut-être espérait-elle vaguement qu'il allait tirer de sa poche des billets de banque, et les jeter au nez du loueur.

Elle perdait ses peines. M. Legris n'avait d'attention que pour Grollet. Comment cet entrepreneur si riche, qui possédait un des beaux établissements de Paris, venait-il de sa personne réclamer le montant de ses factures et faire des scènes, métier désagréable, que les plus modestes commerçants laissent à leurs employés ou à leur huissier? Était-ce bien de son propre mouvement qu'il agissait ainsi!

—Eh bien! reprit Mme Lucy, lasse d'attendre en vain un bon mouvement du docteur, soit, j'irai en omnibus. Mais soyez tranquille, je vous revaudrai l'avanie que vous me faites...

—A votre aise, répondit brutalement le loueur. Seulement, qu'on me paye, sinon, gare aux meubles!...

Il sortit, là-dessus. Mme Bergam semblait près de tomber en convulsions.

—Et voilà les gens, s'écriait-elle, dès qu'ils vous savent dans le malheur, ils vous tombent dessus. Tapissier, modiste, couturière, c'est comme une procession, ici, depuis ce matin. Je vais être saisie, c'est sûr. Ah! si Philippe sort de prison, il me le payera. Laisser une femme dans cette position!...

Était-ce bien au seul Philippe que Mme Lucy Bergam adressait ces reproches amers, et n'en devait-il pas rejaillir une partie sur le docteur, qui avait eu la vilenie de ne pas intervenir?

Mais il était fermement résolu à ne rien comprendre, et de l'air le plus désintéressé:

—C'est donc à tous ces tracas, dit-il, que je dois attribuer votre départ?

—Quel départ?

Du geste, il montra le désordre du salon, les sacs de nuit, les malles...

—C'est vrai, répondit la jeune femme, c'est vrai, j'oubliais. Malheureusement, non, ce n'est pas moi qui pars... Est-ce que j'ai d'aussi belles choses que cela, moi, des cachemires de mille écus, des dentelles de vingt-cinq louis le mètre, des diamants qui valent plus de cent mille francs?... Hormis mon mobilier, qui n'est même pas complètement payé, je n'ai rien, moi, que de la pacotille, du rebut, du faux, du «toc»!... On disait que je ruinais Philippe, et je laissais dire, parce que c'est tout de même flatteur, mais va-t-en voir s'ils viennent!... Ruine-t-on qui n'a rien?... Et Philippe n'a rien, que des dettes. Ses quelques louis passaient au jeu. Pour le reste, nous prenions à crédit, toujours, partout... Le lendemain du mariage de sa sœur, nous devions, me jurait-il, rouler sur l'or.... Seulement, sa sœur est toujours fille, le voilà en prison, et je suis seule à tenir tête aux créanciers... Ah! si j'avais su, quand j'étais ouvrière au faubourg Saint-Jacques!...

Peut-être y avait-il beaucoup de vrai dans ce qu'elle disait. Peut-être le docteur Legris était-il plus cruellement vengé qu'il ne le supposait. Mais que lui importait!...

—A qui donc tout ce bagage? interrogea-t-il.

—A une de mes amies, à Flora Misri, qui se cache chez moi depuis douze jours...

Le docteur avait tressailli de joie. La partie, décidément, se présentait plus belle qu'il n'eût osé le souhaiter.

—Qui donc craint-elle si fort, la pauvre femme? fit-il.

—Combelaine, donc! Ah! si elle voulait me croire! Mais non. Cet homme la rend folle. C'est à ce point qu'elle n'ose même pas aller jusque chez elle. Tout ce que vous voyez là, elle l'a envoyé chercher pièce à pièce par ma femme de chambre. Elle qui était si avare et si défiante, qui aurait coupé un liard en quatre et qui croyait toujours qu'on la volait, elle confie maintenant toutes ses clefs, même celle de son secrétaire, à la première venue... Si bien que nous étions en train de faire ses malles quand vous êtes arrivé. Elle compte, ce soir, à la nuit, se faire conduire au chemin de fer et passer en Angleterre, et ensuite en Amérique...

Jusqu'à quel point le récit de Mme Bergam devait être exact, nul mieux que le docteur Legris ne pouvait le savoir.

Et cependant, il souriait d'un air de doute.

—Pas mal imaginé, murmurait-il, pas mal!...

Il voulait piquer Mme Bergam, il y réussit d'autant plus aisément qu'elle se croyait intéressée à lui prouver la réalité de sa détresse.

—Vous croyez que je mens! s'écria-t-elle. Eh bien! attendez, vous allez voir...

Et courant ouvrir une des portes:

—Flora! cria-t-elle, Flora, viens donc, tu n'as rien à craindre.

L'instant d'après Mme Misri entrait.

Elle n'avait plus à nier la quarantaine, désormais. Sa pâleur et les plis de ses tempes disaient ses insomnies, de même que la mobilité de ses yeux et le tremblement de ses mains trahissaient ses perpétuelles frayeurs.

Décidé à brusquer la situation, le docteur s'avança.

—Je suis le plus intime ami de M. Raymond Delorge, madame, prononça-t-il.

A ce nom, une fugitive rougeur colora les joues pâlies de Mme Misri.

—M. Delorge s'est conduit avec moi abominablement, prononça-t-elle.

—Madame!...

—C'est une lâcheté indigne que de trahir une femme comme il m'a trahie... J'avais eu la faiblesse de lui révéler l'existence de certains papiers que je possédais, il en a profité pour s'introduire chez moi et me les voler...

Ce qu'elle disait, elle le croyait, c'était manifeste.

—Vous vous trompez, madame, ce n'est pas mon ami qui vous a enlevé vos papiers; je vous le jure sur l'honneur.

—Qui donc les aurait pris?

—Celui qui avait le plus grand intérêt à les posséder, le comte de Combelaine.

C'est la bouche béante, et stupide d'étonnement, que Mme Bergam écoutait.

Elle commençait à soupçonner qu'elle avait été dupe d'une illusion, et que ce n'était pas uniquement pour ses beaux yeux que le docteur était venu.

—Ce n'est pas par Combelaine que j'ai été volée! déclara Mme Misri.

—Qu'en savez-vous? fit le docteur.

—Il me l'a dit.

—N'a-t-il donc jamais menti!...

Elle frissonna de souvenir, et vivement:

—Il n'a pas menti en cette occasion, dit-elle, je vous le jure. C'était le lendemain de l'affaire du bois de Boulogne. Désolée de ce que j'avais fait, et craignant d'être relancée par M. Delorge, j'étais venue passer la nuit ici, sur ce canapé...

—C'est la vérité, attesta Mme Bergam.

—Dès huit heures du matin, j'envoyai chercher une voiture, et je me fis conduire chez moi. Mon parti était pris. J'étais résolue à rendre à Victor, sans conditions, tout ce que j'avais à lui. Jugez de ma stupeur lorsque, cherchant ces papiers maudits, je ne les trouvai plus. Et nulle trace d'effraction! J'interrogeai mes domestiques, ils n'avaient rien vu, rien entendu. J'en perdais si bien la tête que c'est comme d'un rêve que je me souviens de la visite de ma sœur. J'étais comme folle...

—C'est ce qu'a dit, en effet, Mme Cornevin, approuva le docteur.

—Ma sœur venait de partir, continua Mme Flora, lorsque je vis paraître Victor. Il savait ma promenade avec M. Delorge, et était furieux. Fermant à clef la porte de ma chambre:—«A nous deux, me dit-il; mes papiers, à l'instant!...» Alors, j'espérais que c'était lui qui les avait enlevés.—«Tu sais bien, répondis-je, que je ne les ai plus!» Il devint livide, et sans mot dire il bondit jusqu'à ma cachette, dont il avait, sans que je puisse deviner comment, surpris le secret. Voyant que je disais vrai:—«Ah! misérable femme! s'écria-t-il, tu les as vendus au fils du général Delorge!» Il était si effrayant que je me laissai tomber à genoux, en murmurant: «Je te jure que non!» Mais lui, sans m'écouter: «Tu vas voir comment je punis les traîtres!» cria-t-il. Et me saisissant au cou, il m'eût étranglée, j'étais morte, sans un de mes domestiques, qui, entendant mon râle, fit sauter la porte et m'arracha de ses mains!...

Ce n'est pas sans efforts que le docteur Legris dissimulait, sous une mine grave et froide, l'immense satisfaction dont il était inondé.

—Et après? interrogea-t-il.

—Après, je crus que Victor deviendrait fou de rage.

«—Je t'ai manquée cette fois, me dit-il, mais tu es condamnée sans appel.» Puis, avant de se retirer: «—Tes amis, Raymond Delorge et tous les misérables qui ont payé ton infâme trahison, triomphent sans doute. C'est trop tôt. Je suis perdu, c'est possible, mais ils ne sont pas sauvés. Je ne périrai pas seul, en tout cas. On ne sait pas ce dont un homme tel que moi est capable, une fois acculé au fond d'une situation sans issue...» J'essayai de le détromper, de lui démontrer que j'avais été victime d'un abus de confiance, il refusa de m'écouter: «—Va retrouver ton Delorge, fit-il en ricanant, et qu'il te protège, s'il le peut...» Et il sortit...

[Illustration:—A qui donc tout ce bagage, interrogea-t-il.]

Elle s'arrêta; son état était si pitoyable, que Mme Lucy Bergam, dont la sensibilité n'était pas le défaut, en fut touchée.

—Pauvre Flora! murmura-t-elle.

Déjà elle poursuivait:

—Victor parti, je tombai comme une masse, évanouie. Lorsque je repris enfin connaissance, je reconnus, penché au-dessus de moi, le visage pâle et les lèvres serrées, le docteur Buiron... Peut-être le connaissez-vous?

Oui, M. Legris le connaissait.

C'était ce médecin, il s'en souvenait bien, qui, dix-huit ans plus tôt, avait été appelé à l'Élysée, près du général Delorge mort et déjà froid.

—M. Buiron est un confrère, répondit-il simplement.

—C'est un homme très savant, à ce qu'il paraît, reprit, Mme Flora, très riche, qui est dans les places et dans les honneurs... Et cependant lorsque mes yeux rencontrèrent les siens, je frémis comme si j'avais entrevu la mort même... C'est que je le connais, moi, le docteur Buiron. Il venait chez moi quelquefois passer la soirée. C'est un ami intime de Victor. Il y a une lettre de lui parmi les papiers qui m'ont été volés. Ma première idée fut: «—Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner!...»

Pauvre Misri!... De grosses larmes roulaient le long de ses joues.

—C'est que je ne m'abusais pas, disait-elle d'une voix étouffée, c'est que je ne sentais que trop combien il serait aisé de se défaire de moi sans danger. Une femme telle que moi, qui donc s'en soucie! On se ruine pour elle, on lui donne des diamants, on lui prodigue les flatteries... Mais quant à paraître mêlé à sa vie, à moins d'être un Combelaine, qui donc le voudrait!...

Sans perdre une syllabe du récit de Mme Flora, le docteur Legris, du coin de l'œil, guettait Mme Bergam.

Elle s'était assise et, toute pâle, elle l'écoutait, épouvantée des misères de cette femme dont elle avait envié la vie.

—Cependant, continuait Mme Misri, vous pensez bien que je ne laissai rien voir au docteur Buiron de mes soupçons.—«S'il voit que je me défie, pensais-je, c'en est fait de moi à l'instant.» Je le remerciai bien, au contraire, de s'être tant hâté de venir, et je lui promis de suivre avec la dernière exactitude toutes ses prescriptions. Mais dès qu'il eut tourné les talons, vite je jetai tout ce qu'il avait envoyé chercher chez le pharmacien, les drogues, et les potions. Après quoi, sortant du lit malgré ma faiblesse, je me fis habiller et conduire ici. Je savais que Lucy a bon cœur, et que ce n'est pas elle qui abandonnerait une amie dans la peine, et qu'elle ne me trahirait pas, quand bien même on lui offrirait gros d'or comme elle.

—J'aimerais mieux mourir que de trahir une amie, affirma Mme Bergam.

—Oh! je le sais, se hâta de reprendre Mme Misri, je le sais très bien. Pauvre mignonne, je t'ai bien gênée, n'est-ce pas? bien ennuyée, bien tracassée, mais sois tranquille, tu n'as pas obligé une ingrate...

—Je ne demande rien, Flora...

—Non certes, mais je n'oublie pas ce que je te dois... Te voici dans l'embarras, par suite de l'arrestation du duc de Maillefert, et tes créanciers abusent de ta position pour te tourmenter... Mais je suis là. Je ne veux pas que mon amie Lucy soit saisie, moi, ni qu'on la fasse pleurer. J'ai de l'argent. Je t'en donnerai pour payer tes créanciers et attendre...

D'un commun mouvement, les deux femmes étaient levées et s'embrassaient avec des effusions qui eussent touché le docteur, s'il n'eût compris le sens vrai de cette scène d'attendrissement.

Il était clair que Mme Bergam, se voyant sans ressources, avait dû songer à tirer parti des secrets de son amie.

Il était évident que Flora en avait eu le soupçon, et que, par cette générosité soudaine et si contraire à ses habitudes, elle espérait prévenir une trahison...

Dès que Mme Misri se fut rassise:

—Et maintenant, chère madame, interrogea le docteur, y aurait-il de l'indiscrétion à vous demander ce que vous comptez faire?...

Elle le regarda d'un air soupçonneux.

—Je ne suis pas encore bien décidée, répondit-elle.

Du pied, négligemment, le docteur poussa une des malles.

—Je pensais, fit-il, que vous alliez partir pour un long voyage...

—Peut-être...

Lui, s'attendait à cette réserve.

—Je vous suis inconnu, madame, commença-t-il...

Mais Mme Bergam l'interrompit.

—Oh! on peut tout dire devant Valentin, s'écria-t-elle, je réponds de lui!

M. Legris ne lui sut aucun gré de cette assistance.

—Madame cessera, je l'espère, de se défier de moi, reprit-il, en se rappelant que je suis l'ami de Raymond Delorge.

—Oui, j'oubliais; vous êtes l'ami de Raymond...

—Le plus intime, madame, ce qui est vous dire que nos intérêts, nos craintes et nos espérances sont les mêmes...

Il fut interrompu par un grand claquement de portes, puis par une voix furibonde qui criait, dans l'antichambre:

—Je vous dis qu'elle y est, moi, sacré tonnerre! et je vous commande d'aller lui dire que c'est moi qui veux lui parler, moi le baron Verdale!...

Entendant ce nom, Mme Flora Misri était devenue plus pâle encore.

—Verdale!... bégaya-t-elle, c'est Victor qui l'envoie, je suis perdue...

Ce dont M. de Combelaine pouvait être capable, il suffisait pour le comprendre de voir la terreur de cette malheureuse qui le connaissait si bien.

—Vous n'avez rien à craindre, madame, prononça le docteur. Ne suis-je pas là?

—Ne peux-tu pas te cacher d'ailleurs? proposa Mme Bergam, aux petits soins désormais pour cette amie qui devait la tirer d'embarras.

Et ouvrant vivement la porte de sa chambre à coucher:

—Va, dit-elle, en y poussant Mme Flora, va et enferme-toi; nous allons le recevoir, nous, ce monsieur.

Il était temps.

Désespérant de vaincre la résistance obstinée de la chambrière, M. Verdale avait pris le parti de s'annoncer lui-même, et il entrait.

C'était toujours le même gros homme, portant partout l'intolérable despotisme du parvenu. Il était seulement beaucoup plus rouge encore que de coutume.

Sans remarquer le docteur, lequel, discrètement, s'était retiré dans un coin:

—Je savais bien, parbleu! que vous y étiez! dit-il grossièrement à Mme Lucy. Depuis quand faut-il violer des consignes, quand on veut vous parler!...

—Vous avez à me parler, monsieur?...

—A vous, oui.

Ainsi, ce n'était pas pour Mme Misri qu'il venait. Si elle l'entendait de la chambre à coucher, comme c'était probable, elle dut respirer plus librement.

Sans daigner s'asseoir, et toujours du même ton rude:

—Vous vous êtes présentée chez moi, vous, commença-t-il.

—Oui, hier soir.

—Et comme j'étais absent, vous avez demandé à voir mon fils.

—Je n'ai rien demandé du tout. C'est votre domestique qui m'a conduite à un jeune homme...

—Eh bien! ce jeune homme est mon fils.

Un geste d'épaules fut la seule réponse de Mme Bergam, geste qui, éloquemment, traduisait cette phrase:

—Je m'en moque pas mal!

La mauvaise humeur de M. Verdale en redoubla.

—Savez-vous, reprit-il, que c'est du toupet de s'introduire dans les maisons...

—Monsieur!...

—Pour y colporter des ragots ridicules.

Sans avoir précisément l'habitude d'être traitée avec un respect exagéré, Mme Lucy s'indignait de la grossièreté de M. Verdale.

—D'abord, je ne fais jamais de ragots, déclara-t-elle, en prenant son grand air de dignité première.

—Qu'avez-vous donc raconté à mon fils? Je l'ai trouvé en rentrant aussi mécontent que possible.

Il était évident, et le docteur Legris le reconnaissait bien, que M. Verdale, de même que beaucoup de pères en sa situation, avait en monsieur son fils un censeur incommode, sinon un maître redouté.

—Je ne lui ai rien raconté, répondit Mme Bergam. Ce jeune homme, qui n'est pas poli du tout, ne m'a seulement pas laissé le temps de lui bien expliquer ce que Philippe m'a chargée de faire savoir à M. de Combelaine et à vous, c'est-à-dire qu'il consent à tout...

—C'est fort heureux, en vérité... Et quand vous a-t-il donné cette commission, M. Philippe?

—Lorsqu'on est venu l'arrêter.

M. Verdale eut un mouvement de dépit.

—Elle est donc vraie, fit-il, cette histoire d'arrestation que je viens de lire dans les journaux du matin?

—Très vraie, malheureusement... Vous n'avez donc pas vu M. de Combelaine?...

—Combelaine!... Est-ce qu'on le voit? est-ce qu'on lui parle? est-ce qu'on sait ce qu'il tripote et ce qu'il devient?...

De plus en plus, la colère montait en flots de pourpre au visage de l'ancien architecte. Il ne se contenait plus. Il oubliait qu'il n'était pas seul.

—Il se cache, parbleu! après le beau coup qu'il vient de faire, poursuivait-il. Faire arrêter le duc de Maillefert!... C'est de la folie, c'est le comble de la démence!... Fourrer le nez de la justice dans nos affaires, comme c'est adroit!... Qu'il aille donc arrêter les poursuites, maintenant, ou limiter seulement les investigations!... Mais c'est bien fait pour moi, je n'ai que ce que je mérite!... Est-ce que je ne connaissais pas Combelaine?... Est-ce que je ne savais pas qu'il incendierait la maison de son meilleur ami pour se faire tiédir un bain de pieds!... Et ne pas me prévenir, ne me rien dire, m'exposer à tout!...

Si le docteur Legris eût encore eu des doutes, il ne lui en fût plus resté un seul après cette explosion.

Une inspiration audacieuse lui vint. Il s'avança brusquement, et d'un ton dégagé:

—Peut-être ne blâmeriez-vous pas si fort M. de Combelaine, monsieur, dit-il à M. Verdale, si vous connaissiez les raisons de sa conduite.

C'est d'un œil stupéfait que l'ancien architecte considérait cet étranger qu'il n'avait pas aperçu d'abord, et qui lui faisait l'effet de surgir du parquet.

S'étant un peu remis, cependant:

—Vous les savez donc, vous, monsieur, ces raisons? demanda-t-il.

—Je crois les savoir, du moins.

—Ah!

—Il est arrivé un accident à M. de Combelaine...

—Un accident?

—Ou un désagrément, comme vous voudrez, qui a dû précipiter ses résolutions. En homme prudent et qui sait combien peu il faut se fier aux faveurs de la fortune, M. de Combelaine s'était de son mieux mis en garde contre les rigueurs de l'avenir. Il avait soigneusement collectionné et mis en un lieu qu'il croyait sûr quantité de documents qui compromettaient gravement plusieurs de ses amis, tous gens influents par leur fortune ou leur situation. C'était la ressource de ses vieux jours...

L'architecte trépignait d'impatience.

—Au fait, monsieur! s'écria-t-il.

—Eh bien! monsieur, ces documents si précieux, M. de Combelaine ne les a plus...

—Quoi!... ces papiers qu'il avait eu l'imprudence de confier à Flora...

—Ont été volés!...

Les couleurs si brillantes de l'architecte avaient disparu.

—Voilà ce que je prévoyais, fit-il, d'un accent consterné. Oui, je l'avais prévu!... Le jour où Flora Misri nous a menacés de ces papiers maudits, j'ai dit à Combelaine: Prenez garde, prenez bien garde!... Il m'a ri au nez. Flora, selon lui, était sa propriété, sa chose, et il n'avait rien à redouter d'elle. En voilà la preuve!...

Il se tut, mesurant sans doute le péril; puis s'adressant au docteur:

—Savez-vous aussi, demanda-t-il, par qui ces papiers ont été volés?

Cette question, le docteur l'attendait, et sa réponse allait, pensait-il, servir puissamment Cornevin.

—On suppose, répondit-il, qu'ils ont été enlevés par Raymond Delorge.

—Le fils du général?...

—Précisément.

—Dans quel but?...

—Uniquement pour empêcher M. de Combelaine d'épouser Mlle de Maillefert.

Mais l'ancien copain de Me Roberjot n'était pas homme à se laisser démonter longtemps. Il avait en sa vie tenu tête à trop de bourrasques pour ne pas savoir qu'on revient de loin avec de l'audace.

—M. Delorge n'empêchera rien, déclara-t-il.

—Qui sait?

—C'est moi qui vous le garantis. Quant à Flora, elle ne portera pas en paradis sa petite infamie, vous pouvez le lui garantir. Sur quoi, madame et monsieur, j'ai bien l'honneur...

Et il s'en alla, sans avoir soulevé son chapeau, haussant toujours les épaules, comme s'il se fût reproché, lui, un personnage sérieux, d'avoir perdu à des futilités quelques minutes de son temps précieux.

—C'est égal, s'écria Mme Bergam, il est dans ses petits souliers...

—On le croirait, approuva le docteur.

—Et j'ai idée qu'il va y avoir une fameuse scène entre Combelaine et lui.

Elle riait de plaisir.

—Et le résultat, continuait-elle, sera de me rendre Philippe. Pauvre garçon! Je suis bien sûre, moi, qu'il est trop bête pour être coquin...

Elle ne put continuer. Mme Flora sortait de la chambre où elle s'était réfugiée à l'arrivée de M. Verdale. Agenouillée derrière la porte de communication, l'oreille collée contre la serrure, elle n'avait pas perdu un mot de la conversation.

—Ainsi donc, vous me trompiez! dit-elle au docteur Legris, c'est bien M. Delorge qui m'a volée...

—Permettez...

—Vous venez de le dire à M. Verdale, je vous ai entendu.

—Eh! oui, je l'ai dit, je ne le nie pas, mais j'avais mes raisons.

Elle l'interrompit violemment.

—C'est-à-dire que vous me trahissiez, s'écria-t-elle, lâchement, comme tous les autres!...

Discuter avec une femme dont la colère et la peur troublaient la faible cervelle, n'était-ce pas perdre son temps? Mais le docteur Legris s'était juré de conquérir Mme Flora à ses projets.

S'armant donc de patience:

—Moi vous trahir! reprit-il. Est-ce possible? Songez-vous bien à ce que vous dites? Au profit de qui vous trahirais-je? Au profit de M. de Combelaine, qui est notre plus mortel ennemi, qui a jadis assassiné le père de Raymond, et qui maintenant veut lui ravir la femme qu'il aime et dont il est aimé?... C'est insensé, vous devez bien le comprendre...

Qu'elle se l'expliquât ou non, ses traits peu à peu se détendaient.

—Par qui votre vie est-elle menacée? poursuivait le docteur, qui s'animait à mesure qu'il constatait le succès de son éloquence. Par M. de Combelaine. Entre vous et lui, c'est une lutte sans merci qui ne prendra fin qu'à la mort de l'un de vous deux. C'est exactement la situation de mon ami. Donc vous avez, Raymond et vous, des intérêts pareils; donc vous devez vous entendre, vous soutenir, vous prêter en toute occasion une assistance dévouée...

—C'est vrai, murmurait Mme Misri, c'est vrai, cependant!...

—Vous vous plaignez de n'avoir ni amis ni alliés. A qui la faute? A vous, qui restez indécise entre celui dont vous avez tout à craindre et ceux dont vous avez tout à espérer. On prend un parti, que diable! résolument.

Mme Lucy Bergam ricanait.

—Vous perdez votre temps, mon cher, dit-elle au docteur. Flora va vous promettre tout ce que vous voudrez, et vous n'aurez pas plus tôt le dos tourné, qu'elle écrira à Combelaine pour lui tout dire et lui demander pardon.

Elle ne pensait pas un mot de ce qu'elle disait, Mme Lucy.

Mais elle avait beaucoup réfléchi pendant la visite de M. Verdale, et elle avait reconnu qu'il était de son intérêt de se déclarer contre ces gens qui avaient fait arrêter M. Philippe pour lui prendre sans doute ses millions,—ces millions dont elle avait tant compté avoir sa bonne part...

Sa raillerie, c'était, pensait-elle, le coup de fouet qui déciderait son amie.

Elle ne se trompait pas.

Mme Misri se dressa, la joue en feu, et d'un accent de haine farouche:

—J'ai été lâche autrefois, s'écria-t-elle, c'est vrai, mais ce temps est passé. Il y va de ma peau, maintenant, et j'y tiens. Tant que Victor vivra, je tremblerai. Si je savais quels mots dire pour le faire monter sur l'échafaud, je les dirais.

Et, tendant la main au docteur:

—Je suis avec vous, monsieur, dit-elle, avec M. Delorge, avec ma sœur. Vous pouvez compter sur moi. Que voulez-vous de moi? Parlez.

Un sourire de triomphe glissait sur les lèvres du docteur.

—Avant tout, commença-t-il, je désirerais savoir vos projets.

—Je vais quitter Paris ce soir même, monsieur.

—Quitter Paris?... Où donc serez-vous plus en sûreté?

—Là où Combelaine ne saura pas que je suis...

—C'est-à-dire que vous espérez lui faire perdre vos traces, que vous espérez échapper aux espions dont il ne peut manquer de vous avoir entourée...

—Je l'espère, oui, car toutes mes mesures sont prises et toutes les chances sont pour moi. Jugez plutôt. Comme vous le voyez, mes apprêts de départ sont presque terminés. Ce soir, à huit heures, j'envoie chercher une voiture, sur laquelle on charge mes bagages. Dans cette voiture, prennent place ma chère Lucy et sa femme de chambre Ernestine, vêtue et coiffée de façon à ce qu'on la prenne pour moi, et le visage caché sous un voile très épais. Elles se font conduire au chemin de fer de l'Ouest, et là, Ernestine prend un billet pour Londres, où elle se rend pour attendre mes ordres dans un hôtel convenu. Moi, restée seule, je revêts le costume d'Ernestine. Je fais ensuite monter le concierge, et carrément je lui offre dix louis, vingt louis, cent louis au besoin, s'il veut, à l'instant même, me donner le moyen de franchir le petit mur qui sépare la cour de cette maison de la cour d'une maison voisine, qui a son entrée rue de Suresnes. Le concierge refuse-t-il? Non, évidemment. Je passe donc le mur et me voilà rue de Suresnes, vêtue comme une bonne, et portant tout ce que je possède dans un grossier panier d'osier. La première voiture que je vois, je la prends, et avec cent sous de pourboire, je suis sûre d'arriver à la gare Montparnasse assez à temps pour profiter du train de Brest. Après-demain, part de Brest le paquebot de New-York. J'y prends passage sous un faux nom, grâce à un passeport que m'a procuré le père Coutanceau. Une fois en Amérique, je trouverai bien le moyen de donner de mes nouvelles à Ernestine et de me faire expédier mes malles, sans livrer le secret de ma retraite. Et si je ne le trouve pas, ce moyen, eh bien! mon saint-frusquin sera perdu, voilà tout. Mon sacrifice est fait. Pour ce qui est de tout ce que je laisse ici, Coutanceau y veillera. Avant-hier, lorsqu'il est venu me voir, je me suis entendue avec lui, et je lui ai signé un pouvoir.

Rien de singulier comme l'ébahissement de Mme Lucy.

—Comment, Flora! s'écria-t-elle, c'est toi qui a combiné tout cela?

—Avec l'aide du père Coutanceau, oui.

—Et tu ne m'avais rien dit...

—A quoi bon t'inquiéter!... Ne suis-je pas sûre de toi! Refuseras-tu un service à une amie qui, avant de te quitter, t'aura tirée de peine!...

—Oh! non, certes!

—Ernestine hésitera-t-elle à partir pour Londres, si je lui donne cinq ou six billets de mille comme frais de voyage...

—Pour cinq mille francs, Ernestine ferait le tour du monde.

—Tu vois bien que j'ai tout prévu, fit Mme Flora.

Et réprimant un frisson:

—C'est que cela rend ingénieux, ajouta-t-elle, de songer qu'on défend sa peau!

[Illustration:—Il m'eût étranglée. J'étais morte sans un de mes domestiques.]

Elle disait vrai: son plan était assez simple et assez bien conçu pour avoir quatre-vingt-dix-neuf chances de succès sur cent.

Il n'avait qu'un tort, aux yeux du docteur Legris, c'était de déranger absolument ses projets.

Son intention, en effet, était de garder Mme Misri sous la main, comme on garde à sa portée une arme chargée.

—Ainsi, madame, dit-il, vous nous abandonnez au moment critique?...

—Parfaitement.

—Est-ce bien... généreux?

—Peut-être bien que non, répondit Mme Flora, avec la cynique franchise de la peur, mais chacun pour soi. Ici, je ne vis plus. Combelaine m'a dit qu'il m'avait condamnée, je sais ce que cela signifie. Je lui ai entendu dire cela de trois personnes... Un mois après, on les portait au cimetière.