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La dégringolade

Chapter 57: III
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

Le docteur vit bien qu'il avait fait fausse route; aussi, loin d'insister:

—Partez donc, chère madame, fit-il; seulement...

—Quoi?

—Seulement, Paris est encore la seule ville où vous puissiez vivre en toute sécurité; vous allez échapper aux espions de Combelaine qui, vous sachant ici, surveillent le boulevard Malesherbes, et ils vont suivre Ernestine, la prenant pour vous. Mais, avant vingt-quatre heures, ils auront reconnu leur erreur, et, avant deux jours, ils auront retrouvé votre piste. Et lorsque vous arriverez en Amérique, il y aura à vous guetter sur le port quelque détective prévenu par le télégraphe...

Mme Misri était redevenue toute pâle.

—Oh!... protestait-elle, oh! monsieur!

Sûr d'avoir touché juste, le docteur poursuivait froidement:

—C'est un grand et puissant pays que l'Amérique, mais qui a ses mœurs particulières. On y respecte la liberté jusqu'en ses excès. Jamais on n'y tolérerait une police telle que la nôtre, dont la sollicitude est inquiète jusqu'à la tracasserie...

—De sorte que...

—Si je voulais me défaire lâchement et sans danger d'un ennemi, c'est en Amérique que je tâcherais de l'attirer.

Résolue à servir le docteur, Mme Lucy crut devoir intervenir.

—Ah! chère Flora, s'écria-t-elle, écoute Valentin, ne va pas dans cet horrible pays!...

La plus affreuse perplexité se lisait sur le visage blême de Mme Misri.

—Que faire donc, selon vous? demanda-t-elle au docteur.

—Rester à Paris.

—J'y mourrais de peur...

M. Legris l'arrêta.

—Aussi n'est-ce pas d'y rester ostensiblement que je vous conseille, dit-il.

—Ah!...

—Je vous engage à vous y cacher...

—Hélas! comment?...

—Le plus simplement du monde. Ainsi vous exécutez la première partie de votre plan qui est, de tout point, excellente. Ernestine part pour Londres, et vous, chère madame, vous franchissez le mur mitoyen. Seulement, rue de Suresnes, au lieu d'arrêter le premier fiacre qui passe, vous allez droit à une voiture où un ami vous attend. Cet ami, homme dévoué et prudent, qui sait son Paris sur le bout des doigts, vous a préparé une retraite sûre, il vous y conduit et vous y attendez les événements.

—Et vous croyez...

—Je ne crois pas, je suis certain que ce parti est le meilleur...

Mme Misri réfléchissait.

—Oui, murmura-t-elle, peut-être, mais ai-je un ami dévoué?

—Vous avez moi, madame, dont l'intérêt vous répond.

—Ah! à ta place, Flora, s'écria Mme Lucy, je n'hésiterais pas!

Elle hésitait, cependant, pleurant silencieusement, et le docteur préparait de nouveaux arguments, lorsque tout à coup:

—Alors, monsieur, dit-elle, vous viendrez m'attendre ce soir rue de Suresnes?

—Ce soir, non, parce qu'il me faut un peu de temps pour vous préparer une cachette telle que je la veux, mais demain...

Elle était décidée.

—Soit! s'écria-t-elle. A quelle heure?

—A partir de huit heures, je serai dans un fiacre, arrêté en face du numéro 20. Pour que vous ne puissiez pas vous méprendre, le coin d'un mouchoir blanc pendra de la portière de ce fiacre...

—C'est entendu. Vous le voyez, monsieur, je me confie à vous, absolument...

—Vous n'aurez pas à vous en repentir, madame, je vous en donne ma parole d'honneur...

Lorsque se retira M. Legris, quelques instants après, Mme Lucy voulut le reconduire jusqu'à la porte et, une fois dans l'antichambre, lui prenant le bras:

—Ainsi, fit-elle, ce n'est pas pour moi que vous veniez?

—Je l'avoue, répondit-il en souriant.

Elle soupira, et d'une voix un peu étouffée:

—Vous m'avez donc oubliée? murmura-t-elle, moi qui jadis...

Et comme il ne répondait pas:

—Baste!... ajouta-t-elle, cela vaut peut-être mieux... pour vous surtout. Mais nous restons amis, n'est-ce pas? Vous voyez que je suis de votre parti. Allons, adieu!...

III

Tout en descendant l'escalier de Mme Bergam:

—Oui, certes, pensait le docteur Legris, cela vaut mieux pour moi!...

Et cependant, ce n'est pas sans une surprise secrète que, s'examinant, il se trouvait l'esprit si parfaitement libre et le cœur si léger. C'était bien fini. Il n'avait été ni ému ni troublé par les regards et la voix de Mme Lucy. Son unique sensation avait été une sorte de honte d'avoir pu l'aimer jusqu'à l'oubli de soi. Car le prisme étant brisé, il la voyait et la jugeait telle qu'elle était réellement, très belle à coup sûr, mais sotte, vulgaire et banale, sans cœur et inconsciemment perverse.

—Voilà donc, se disait-il, ce que deviennent avec le temps ces grandes passions dont on croit ne jamais guérir.

Mais ce n'était ni le lieu ni l'heure de philosopher, et comme il n'aperçut point de voiture aux environs, il se mit en route à pied, se faisant d'avance une fête de la joie de Raymond.

C'est que les résultats étaient immenses, estimait-il, de sa visite à Mme Bergam.

Désormais il lui était prouvé que Laurent seul avait pu s'emparer des papiers de Mme Flora, et il se disait qu'un tel homme possédant de pareilles armes devait être invincible.

Puis, n'était-ce pas un coup de partie, que d'avoir déterminé Mme Misri à rester à Paris!...

D'autant que le docteur n'était nullement embarrassé de tenir la promesse qu'il lui avait faite de lui trouver une retraite inviolable.

Parmi ses clients, se trouvait la veuve d'un sous-officier du génie, à laquelle il avait eu occasion de rendre un de ces services dont on ne s'acquitte jamais. Cette femme, d'un certain âge déjà, intelligente et énergique, habitait, tout au fond des Batignolles, une petite maison isolée.

C'est chez elle qu'il se proposait de conduire Mme Misri, bien certain que personne jamais ne s'aviserait d'aller l'y chercher.

Et la veuve avait précisément le caractère qu'il fallait pour soutenir, pour rassurer, pour défendre, au besoin, de ses propres imprudences, une femme telle que Flora.

Préoccupé autant que s'il se fût agi de ses intérêts et non de ceux d'un ami de quinze jours, M. Legris remontait la pente de la rue Blanche, et il dépassait la rue Moncey, lorsqu'il s'entendit appeler:

—Monsieur le docteur!...

C'était le vieux Krauss qui venait à lui avec des gestes désespérés.

—Qu'y a-t-il? demanda M. Legris.

—Un grand malheur, répondit le vieux soldat. M. Raymond s'habillait pour sortir, après déjeuner, quand tout à coup arrive à la maison un monsieur que j'y ai vu venir quelquefois. Tout pâle, et d'un air effaré il me demanda à parler à monsieur, à l'instant. Je le fais entrer dans le cabinet de travail, il y reste cinq minutes et ressort tout courant. Alors, M. Raymond paraît, qui nous annonce, à sa mère et à moi, qu'une société secrète dont il fait partie est découverte, que les listes sont saisies et que déjà plusieurs membres sont arrêtés. Ah! monsieur, quelle femme que madame!... Au lieu de se troubler et de perdre son temps à pleurer:—«Eh bien! dit-elle à M. Raymond, il faut fuir, te cacher, passer en Belgique. Heureusement j'ai ici trois ou quatre mille francs, prends-les et pars, ne reste pas ici une minute de plus...»

—Et il est parti?

—Oui, monsieur; seulement, avant de s'éloigner, il m'a bien recommandé de vous guetter, pour vous empêcher d'aborder la maison, où on a peut-être établi une souricière, et pour vous dire qu'il faut absolument qu'il vous parle, et qu'il vous attend à ce café où vous l'avez si bien soigné, au Café de Périclès...

Le docteur Legris avait fait mieux que prévoir, il avait prédit le sort réservé à la Société des Amis de la justice,—et c'était un mince mérite après la fausse lettre de convocation adressée à Raymond.

Ayant une arme, M. de Combelaine s'en servait; rien de si simple.

Ce qui était moins naturel, c'était qu'on eût laissé ce répit à Raymond, et qu'il n'eût pas été arrêté le premier de tous, bien avant l'éveil donné.

—Voilà ce que je ne m'explique pas, murmurait M. Legris.

—Eh bien! approuva Krauss, c'est juste ce que disait M. Raymond, quand il a quitté la maison.

—Combien y a-t-il de cela?

—Une heure à peu près... Mais vous allez le rejoindre sur-le-champ, n'est-ce pas, monsieur?...

—Oui, sur-le-champ.

La colère faisait trembler la moustache du vieux soldat.

—Alors, monsieur, reprit-il, recommandez-lui bien, je vous en conjure, d'ouvrir l'œil. Qu'il se défie même de son ombre. Avec des lâches, avec des assassins, il n'y a pas de honte à être prudent.

—Comptez sur moi, mon brave Krauss, dit le docteur.

Et après avoir serré la main du fidèle serviteur, au lieu de continuer à remonter la rue Blanche, il tourna rue Boursault pour gagner les boulevards extérieurs par la rue Pigalle.

Une sinistre appréhension le faisait précipiter sa marche: Raymond n'avait-il pas été filé et arrêté?

—Quelle folie aussi, grommelait-il, de choisir, pour me donner rendez-vous, un établissement où on lui sait des amis!

Mais il allait en avoir le cœur net; il arrivait.

Comme tous les jours, à pareille heure, le Café de Périclès était silencieux et presque désert. Trois clients seulement l'honoraient de leur présence: deux peintres, qui jouaient leur dîner au billard, et le journaliste Peyrolas, assis à une table, un bock à sa gauche et un encrier à sa droite, écrivait avec une sorte de rage.

—Pas de Raymond! se dit le docteur en pâlissant.

Si doucement qu'il fût entré, le fougueux journaliste avait levé la tête et l'avait aperçu. Aussitôt:

—Docteur!... s'écria-t-il.

Et M. Legris s'étant approché:

—Tel que vous me voyez, lui dit-il, j'achève deux articles qui feront du bruit dans Landerneau. C'est mon journal que je risque, je le sais; c'est ma liberté que je joue, n'importe!... J'aurai cette gloire, à défaut d'autre, d'avoir élevé la voix quand la peur fermait toutes les bouches.

—Qu'est-ce donc? demanda le docteur d'un ton distrait.

—Peu de chose: les journaux officieux annoncent la découverte d'une grrrande et rrredoutable conspiration.

M. Legris tressaillit.

—S'agirait-il des Amis de la justice?

—Précisément. On avoue cent cinquante arrestations. Il y en aura mille demain. Avant la fin de la semaine, cinq cents citoyens seront expédiés à Cayenne, sous ce fallacieux prétexte qu'ils ont essayé de bouleverser l'ordre social. Eh bien! docteur, savez-vous ce que je prétends, moi, ce que je viens d'écrire, ce que je vais imprimer?...

Il tapait du poing, morbleu! à briser le marbre.

—Je soutiens, criait-il, et je prouve que ce complot n'existe pas, qu'il n'y a jamais eu ni amis ni justice, que c'est une grossière invention de la police, une abjecte imagination, un ignoble traquenard...

Le docteur était sur les épines.

—Il faut que je vous quitte, dit-il au terrible articlier.

Mais lui:

—Un instant: j'ai gardé le bouquet pour la fin. Je ne vous ai rien dit de l'abominable scandale d'hier.

—Quel scandale?

—Ah çà, docteur, de quel hospice d'incurables sortez-vous? Ignorez-vous vraiment que le duc de Maillefert, un duc pour de bon, celui-là, contrôlé, authentique, vient d'être arrêté?...

Outre qu'il bâclait des articles farouches, M. Peyrolas avait toutes les qualités de creux et de sonorité qui constituent un remarquable reporter. M. Legris le savait. Aussi, dominant son inquiétude:

—Avez-vous des détails? interrogea-t-il.

Le fougueux journaliste se redressa.

—Qui donc en aurait sinon moi! répondit-il, sinon un homme qui a successivement interrogé le concierge de l'hôtel de Maillefert, le portier de la maîtresse de l'accusé, deux employés du greffe et le caissier de M. Verdale!... Je puis vous donner le menu du déjeuner de M. Philippe à la Conciergerie.

—Inutile!... protesta le docteur. Ce que je voudrais savoir, c'est comment le duc de Maillefert, un gentilhomme viveur, a pu se trouver fourré dans des tripotages financiers.

D'un air suffisant, M. Peyrolas remontait son faux col.

—Rien de si simple, rien de si naturel. Depuis un an ou deux déjà, monsieur le duc faisait commerce de l'illustration de ses aïeux. C'était bien connu en Bourse. Quiconque avait besoin pour un prospectus d'un nom sonore et d'un beau titre n'avait qu'à l'aller trouver. Il en coûtait tant, un prix fait comme les petits pâtés. Mais, en somme, ce trafic lui rapportait peu; le jeu n'en valait pas la chandelle. Si bien qu'à force de respirer le fumet de toutes les cuisines financières, l'envie lui est venue de mettre la main à la sauce. Un beau matin, il a acheté une part de gérance de je ne sais plus quelle société, fondée à un capital considérable par un gaillard adroit dont vous avez entendu parler, un certain baron Verdale, qui est baron comme le garçon qui dort dans ce coin, là-bas...

Ce nom de Verdale, positivement, M. Legris l'attendait.

—Et après? interrogea-t-il.

—Après, dès que M. de Maillefert se vit entre les mains les clefs d'une caisse bien garnie, il se dit: «Cette caisse doit être à moi.» Et, en effet, il fit comme si elle était à lui...

—Mais comment tout s'est-il découvert?

—Comme se découvrent tous les vols, parbleu! Voyant la caisse vide, Verdale s'est écrié: «Où est l'argent?» Et comme M. de Maillefert seul avait pu le prendre, il a déposé une plainte contre M. Philippe.

Concilier cette version et la surprise de M. Verdale chez Mme Lucy était difficile.

—Êtes-vous sûr de vos renseignements, mon cher Peyrolas? demanda le docteur.

—Si, j'en suis sûr? Je les tiens du caissier de M. Verdale.

—Et vous n'avez pas entendu dire que M. de Combelaine fût pour quelque chose dans toute cette affaire?...

Un profond étonnement se peignit sur le visage mobile du journaliste.

—M. de Combelaine, répéta-t-il. J'ai beau chercher, je ne vois pas...

Mais il s'interrompit et, se frappant le front:

—Vous ayez raison, docteur, s'écria-t-il, mille fois raison. Est-ce que Combelaine ne doit pas épouser Mlle de Maillefert!... Moi-même, il y a quinze jours, je l'ai annoncé, en ajoutant qu'il faut l'affaissement actuel des caractères, pour qu'une des plus illustres familles de France consente à donner sa fille à un misérable aventurier perdu d'honneur et d'argent...

Il ne parlait pas, il tonnait, à ce point que le garçon, Adonis, en fut éveillé en sursaut.

Reconnaissant le docteur.

—Monsieur Legris! s'écria-t-il.

Et bien vite, le tirant à part, il lui expliqua que Raymond était arrivé depuis plus d'une heure et l'attendait dans le petit salon du premier.

Il n'en fallait pas plus.

Campant là Peyrolas, qui parut vivement choqué du procédé, le docteur, en trois sauts, fut au petit salon.

Raymond s'y trouvait, en effet, fumant un cigare devant un verre de bière intact.

—Quoi!... lui cria M. Legris, vous savez la police à vos trousses, et vous êtes là, tranquille... Vite, suivez-moi, la maison a une seconde issue que je connais...

Mais Raymond ne bougea non plus qu'un terme.

—Oh! rien ne presse, fit-il d'un air singulier.

—Malheureux! cent cinquante de vos amis, déjà, sont arrêtés.

—C'est parce que je le sais que je ne crains rien.

—Oh!...

—Permettez, docteur. N'avez-vous pas trouvé étrange que je n'aie pas été saisi le premier de tous, moi contre qui surtout l'expédition était dirigée?

—Très étrange, je l'ai dit à Krauss.

—Ce fut ma première impression, quand ce matin un des affiliés, que je ne connais pas autrement, vint me dire: «Tout est découvert, fuyez.» J'ai fui, mais j'ai réfléchi depuis. La police n'est pas si maladroite que cela. Si j'ai été prévenu, c'est qu'elle l'a voulu. C'est à un savant calcul que je dois de n'être pas sous les verroux...

—Cependant, mon cher...

—Calcul que je comprends, docteur, et que je puis vous démontrer. Mon arrestation débarrassait-elle de moi M. de Combelaine et ses honorables associés? Pas le moins du monde. Elle les exposait, au contraire, à des révélations désagréables, sinon dangereuses. En m'enfuyant, au contraire, en me cachant, je leur laisse le champ libre. Que je passe en Belgique, et les voilà tranquilles...

Le docteur se grattait le front.

—Eh! eh!... grommela-t-il, je n'avais pas songé à cela, moi!...

—Attendez. Persuadé que c'est moi qui ai enlevé et qui possède les papiers de Mme Flora, M. de Combelaine suppose que je les emporterai avec moi, sur moi. L'idée a donc dû lui venir de me les faire enlever. Très probablement, je suis épié par les mêmes bandits qui, une fois déjà, m'ont manqué. A la première occasion, ils me sauteront à la gorge. Un conspirateur réduit à se cacher est un ennemi dont il n'est pas dangereux de se défaire. Qu'on le trouve un matin mort au coin d'une borne, avec un poignard dans la poitrine, personne ne s'en inquiète...

Il s'exprimait d'un accent de si glaciale insouciance, que le docteur, à la fin, en fut frappé, de même que de sa physionomie...

—Comme vous dites cela! fit-il.

—Je le dis comme un homme à qui désormais tout est égal, parce qu'il n'a plus rien à craindre ni à espérer de l'existence. C'est un fier service que me rendra M. de Combelaine en me faisant assassiner.

—Comment! c'est vous qui parlez ainsi! s'écria-il, vous que j'ai quitté hier soir tout enflammé d'espoir et de foi au succès!

Un éclair de rage traversa les yeux de Raymond.

—Que m'importe le succès! interrompit-il. Ne remarquez-vous pas que je ne vous ai même point demandé le résultat de la démarche que vous venez de tenter!...

Et tirant de sa poche une lettre qu'il jeta sur la table:

[Illustration:—Ma première idée fut: Cet homme a été envoyé pour m'empoisonner.]

—Je l'ai reçue ce matin, ajouta-t-il. Lisez et vous me comprendrez.

C'était une lettre de Mlle Simone:

—Eh bien! demanda Raymond, dès qu'il vit que M. Legris avait achevé.

Mais le visage du docteur ne trahissait ni douleur ni surprise.

—Cette lettre, dit-il, est le résultat fatal de l'événement d'hier.

—Je ne vous comprends pas...

—Vous comprendrez quand je vous aurai dit que Philippe est en prison, accusé de détournements et de faux.

Comme en une vision, Raymond revit soudain le jeune duc de Maillefert tel qu'il l'avait vu un matin sur le perron de son hôtel, pâle, indécis, ému, se débattant sous les obsessions de M. Verdale et du comte de Combelaine.

—C'est une abomination! s'écria-t-il. Philippe est un sot, un vaniteux, un égoïste, mais il est incapable de tels crimes...

—C'est l'opinion de Mme Bergam.

—Il est victime de quelque machination diabolique...

—J'en ai la certitude, presque la preuve.

La joue en feu, les narines frémissantes, Raymond s'était dressé.

—Tout ne serait donc pas dit! s'écria-t-il.

Le docteur Legris souriait.

—Je jurerais que nous touchons au triomphe, dit-il, car il me paraît démontré que de l'ombre où il se cache Laurent Cornevin frappe les derniers coups. Écoutez, au surplus, l'emploi de mon temps depuis midi.

Et rapidement il raconta sa visite à Mme Bergam, la survenue de Grollet et de M. Verdale, ses conventions avec Mme Flora, et enfin les détails qu'il tenait de Peyrolas.

C'était pour Raymond comme un étourdissement.

—Oui, murmurait-il, la lumière se fait... Mais Simone reviendra-t-elle jamais sur sa détermination?...

—Oui, si nous sauvons son frère.

—Hélas! que pouvons-nous pour lui?

—Qui sait?... Ne viens-je pas de vous dire que la discorde est au camp de vos ennemis... car ce n'est pas Verdale qui a dénoncé M. Philippe, c'est évidemment Combelaine... Verdale voulait s'en tenir à la menace. Combelaine, pressé par les événements, l'a exécutée. De là brouille. Maintenant, il nous faudrait un ami ayant sur Verdale une certaine influence. L'avons-nous, cet ami? Oui. Un jour que vous vouliez vous battre avec Combelaine, M. Verdale et Me Roberjot se sont trouvés en présence. Qu'est-il arrivé? Que M. Verdale, en apercevant Me Roberjot, est devenu plus blanc qu'un linge, lui toujours si rouge, et humble jusqu'à la servilité, lui toujours si arrogant. Donc, il y a entre eux quelque chose, une histoire, un secret, que sais-je!... Donc, à l'instant, et sans plus de réflexions, il faut aller trouver Me Roberjot...

Nulle démarche ne pouvait paraître à Raymond plus pénible ni, en un certain sens, plus humiliante.

Aller tout avouer à Me Roberjot, après s'être si longtemps caché de lui, c'était une dure extrémité. Que dirait-il? Certainement il ne refuserait pas son concours: mais ne raillerait-il pas, lui, qui se moquait de tout?

Mais comme de Me Roberjot, malgré tout, pouvait venir un secours décisif:

—Allons!... dit Raymond. Je vais être suivi, je le sais, mais qu'importe? puisque nous savons qu'on ne m'arrêtera pas. Il sera toujours temps ce soir d'essayer de faire perdre ma piste...

Me Roberjot venait de se mettre à table, lorsque son domestique lui annonça que M. Delorge était là, demandant à lui dire quelques mots...

—Qu'il entre! s'écria l'avocat.

Et lui-même, il accourut, sa serviette à la main.

—Comment, c'est vous! disait-il à Raymond, vous que votre mère, que je viens de voir, croit sur la route de Belgique. Perdez-vous la tête? Tenez-vous absolument à visiter Mazas?...

—Je ne crois courir aucun danger, monsieur, interrompit Raymond, et quand je vous aurai expliqué ma situation, vous comprendrez ma conduite.

Il se détournait un peu en disant cela, démasquant ainsi le docteur qui était resté dans l'ombre.

—Du reste, ajouta-t-il, mon ami, le docteur Legris et moi, venons vous demander conseil et assistance.

A vrai-dire, Me Roberjot ne parut pas précisément ravi de la présence de cet étranger, qu'il n'avait pas aperçu d'abord.

Mais, faisant fortune contre bon cœur, il invita les deux jeunes gens à le suivre dans la salle à manger. L'instant d'après, ils étaient à table, et le docteur Legris, s'emparant de la parole, exposait à Me Roberjot la situation exacte que les événements faisaient à Raymond.

Si vivement était intéressé l'avocat, qu'il restait la fourchette en l'air, oubliant de manger, répétant par intervalles:

—C'est donc cela!... voilà donc l'explication de la mine farouche de mon gaillard!...

Mais lorsque le docteur en arriva à l'arrestation de M. Philippe de Maillefert, et au rôle probable de M. Verdale:

—Ah! Raymond, s'écria Me Roberjot, malheureux insensé, pourquoi ne vous êtes-vous pas confié à moi!...

Le front du député de l'opposition se rembrunissait.

—Malheureusement, poursuivait-il, ce que je pouvais il y a trois mois, je ne le puis plus à cette heure... Vous souvient-il, Raymond, de cette visite que vous me fîtes à votre retour des Rosiers?... Elle fut interrompue par le fils de M. Verdale... Évidemment, et quoiqu'il l'ait nié alors, et que je l'aie cru, c'était son honorable père qui me le dépêchait... Savez-vous ce qu'il venait faire?... Me conjurer de lui rendre, à lui, une lettre que je possédais, qui n'avait que dix lignes, mais qui faisait de Verdale l'esclave de ma volonté... Il est bien, ce jeune homme; il s'exprimait avec des accents qui me semblaient partir d'un noble cœur; il me toucha, il m'émut...

—Et?...

—Et je lui rendis la précieuse lettre...

Il n'acheva pas. Se dressant si violemment que la table faillit être renversée:

—Mais tout n'est pas perdu encore, s'écria-t-il. Non! Il me reste peut-être une arme que mon ami Verdale ne soupçonne pas... Décidément, quoi qu'on en dise, il y a un Dieu pour les honnêtes gens.

Raymond et le docteur eussent bien souhaité qu'il s'expliquât plus clairement; mais, à toutes les questions:

—Patience! répondait Me Roberjot. Je ne veux pas vous exposer à une déception cruelle. J'espère, mais je ne suis pas sûr de mon fait. Tout dépend du plus ou moins d'ordre d'un de mes amis, qui était agent de change en 1852.

A huit heures, les trois hommes sortaient de table, et, montant en voiture, se faisaient conduire rue Taitbout, où demeurait l'ancien agent de change de Me Roberjot.

L'avocat entra seul chez son ami. Il y resta dix minutes environ, et lorsqu'il sortit son visage rayonnait.

—Victoire! dit-il aux jeunes gens, qui étaient restés dans la voiture, nous pouvons maintenant affronter Verdale.

Et, s'élançant près d'eux:

—Avenue d'Antin, 72, cria-t-il au cocher, et vivement!...

IV

C'est avenue d'Antin, en effet, au centre de ce quartier des Champs-Élysées, destiné à une si haute et si rapide fortune, que Verdale, au lendemain de son merveilleux coup de bourse, avait transporté ses pénates.

Là, au milieu de vastes terrains acquis à bas pris, il avait bâti le palais de ses rêves, le plus magnifique de tous ceux dont le plan jaunissait dans ses cartons d'architecte incompris...

Il n'avait pas signé son œuvre, mais rien qu'à considérer la façade surchargée d'ornements et de sculptures, le passant se disait:

—Là, certainement, demeure un enrichi d'hier.

Neuf heures sonnaient, lorsque s'arrêta devant cette façade superbe le fiacre qui amenait Me Roberjot, Raymond et le docteur Legris.

—Monsieur le baron est chez lui, répondit le concierge à Me Roberjot, mais je doute qu'il reçoive... Adressez-vous à un des valets de pied.

Il y en avait plusieurs, en livrée éclatante, dans le vestibule, et l'un d'eux déclara que monsieur le baron était occupé pour le moment, mais qu'il recevrait dans la soirée, et que si ces messieurs voulaient le suivre...

Ils le suivirent.

Il leur fit gravir un long escalier de marbre de trente-six couleurs, et, après leur avoir fait traverser plusieurs salons magnifiquement meublés, il les introduisit dans une petite pièce tendue de velours vert et éclairée par une seule lampe.

—Que ces messieurs s'asseoient, leur dit-il. Dès que monsieur le baron sera libre, on viendra les prévenir...

Me Roberjot fronçait le sourcil. Tout ce cérémonial lui prenait aux nerfs.

—S'il se doutait du plat que je lui réserve, grommelait-il, ce cher baron ne nous ferait pas faire antichambre.

Un vif rayon de lumière glissait sous une des portières de velours.

Évidemment, la porte que dissimulait cette portière était ouverte, et quelqu'un venait d'entrer dans la pièce voisine.

—Cette pièce doit être le cabinet de ce cher baron, fit le docteur.

—En ce cas, dit Raymond, il ne va pas tarder à nous envoyer chercher.

Comme pour lui donner raison, un violent coup de sonnette retentit, des pas sonnèrent sur le parquet, et une voix impérieuse s'éleva, qui disait:

—Où est monsieur le chevalier?

—Chez madame la baronne, monsieur le baron, répondit une voix humble.

—Allez le prier de venir me parler à l'instant.

Me Roberjot se pencha vers le docteur.

—C'est la voix de Verdale, fit-il, je la reconnais.

Un silence de trois ou quatre minutes suivit, puis une porte s'ouvrit et se referma, puis la voix que Me Roberjot affirmait être celle de son ancien copain s'éleva de nouveau; elle disait:

—Vous savez pourquoi je vous ai fait venir, chevalier?

—Je le soupçonne, mon père, répondit une voix jeune et bien timbrée.

—Je suis fort mécontent...

—Je ne suis pas fort satisfait non plus...

Me Roberjot riait, et de bon cœur, véritablement.

Maintenant il était bien certain que c'étaient le père et le fils qui se trouvaient dans la pièce voisine, et rien ne pouvait lui paraître plus plaisant que d'entendre M. Verdale appeler sérieusement son fils monsieur le chevalier.

Mais déjà M. Verdale poursuivait, d'un accent irrité:

—Ah!... vous n'êtes pas satisfait, monsieur!

—Pas le moins du monde, mon père.

—Et pourquoi, s'il vous plaît?

—Parce que, si je n'y prends garde, vous finirez par me marquer d'un ridicule ineffaçable...

—Je vous rends ridicule, moi!...

—Malheureusement.

—Et en quoi, s'il vous plaît, en quoi?...

—En persistant à m'affubler, comme vous le faites, de ce titre de chevalier qui ne m'appartient pas...

—Monsieur...

—Que vous, mon père, vous vous fassiez appeler baron, je le déplore, mais je ne puis l'empêcher. Mais que vous m'imposiez un titre ridicule, non, je ne le souffrirai pas. Et toutes les fois que, sur des lettres d'invitation, vous m'intitulerez chevalier Verdale, je ferai ce que j'ai fait hier, j'adresserai partout des lettres de rectification où il sera dit que ce titre de chevalier est une erreur de l'imprimeur.

C'est de l'air le plus surpris que se regardaient Raymond, le docteur Legris et Me Roberjot.

—Monsieur mon fils est philosophe! continuait M. Verdale, dont la colère, très évidemment, croissait.

—Je m'efforce de l'être, répondait tranquillement le jeune homme.

—Et démocrate aussi, sans doute?

—A ma manière, oui.

Furieusement, l'ancien architecte frappait du pied.

—Monsieur est fier de notre origine, ricanait-il...

—Pourquoi pas? Nos parents étaient d'honnêtes gens, cela suffit à mon ambition. Mais si j'avais vos idées, mon père, si je tenais tant à l'oublier, cette origine, je ne prendrais pas à tâche de la rappeler aux autres. Tant que vous avez été M. Verdale tout court, personne ne s'est inquiété de ce que faisaient ou ne faisaient pas vos parents. Du jour où vous avez mis un tortil de baron sur vos cartes de visite, on s'est informé de votre père. On est allé aux renseignements et on a découvert, quoi? Que ma grand'mère, que votre mère vendait du poisson aux Halles...

—Monsieur!...

—Le nier est impossible. Je connais vingt personnes qui se fournissaient chez elle. Notre nom, d'ailleurs, est encore sur un écriteau. Allez à la halle, et vous y lirez: «Binjard, successeur de Verdale...»

—Personne ne l'eût su sans vous...

—Oh!...

—Vous l'avez crié sur les toits.

—Permettez... Je m'en suis vanté pour qu'on ne me le reprochât pas. Peut-être était-ce un calcul de ma part. Si, dînant avec mes amis, je dis: «Passez-moi le poisson, ça me connaît, bonne maman en vendait», personne ne rit, je ne suis pas ridicule. Je serais grotesque, si quelqu'un me disait: «Chevalier, voyez donc le poisson, vous devez vous y connaître.»

Un terrible juron de M. Verdale interrompit son fils.

—Vous me manquez!... s'écria-t-il.

—En quoi?

—C'est me manquer, que de me faire cette opposition. Vous avez vos opinions, prétendez-vous, ayez-en le courage. Vous repoussez le titre qu'il me plaît de prendre, soit! Repoussez aussi la fortune que je mets à votre disposition pour soutenir ce titre.

—Mon père...

—Choisissez-vous un état, gagnez votre vie, et alors vous aurez le droit d'avoir vos idées. Jusque-là...

—Eh!... vous savez bien que, s'il n'avait tenu qu'à moi, je l'aurais, cet état... Vous savez bien qu'en restant près de vous, j'ai cédé à vos sollicitations et aux prières de ma mère... Vous savez bien encore que c'est à peine si j'emploie la cinquième partie du revenu que votre générosité met à ma disposition...

—Dites, pendant que vous y êtes, que si je mourais, vous renonceriez à ma succession.

Il y eut un instant encore de silence, et c'est d'une voix dont l'altération était sensible que le jeune homme répondit:

—Je ne l'accepterais du moins que sous bénéfice d'inventaire.

Décidément la situation devenait très fausse, de Me Roberjot, de Raymond et du docteur Legris, dans ce petit salon où, très évidemment, on ignorait leur présence.

—Descendrons-nous jusqu'à surprendre les secrets de ces gens-là! murmura Raymond.

—Nous en apprendrions sans doute de belles! grommela le docteur.

Mais le parti de Raymond était pris. Saisissant une chaise assez lourde, il la renversa bruyamment, en disant:

—Comme cela, ils sauront qu'on les entend...

Presque à l'instant même, la portière de velours qui séparait le petit salon du cabinet se souleva vivement, et la tête intelligente et sympathique de M. Verdale fils apparut...

Il sembla stupéfait d'apercevoir là trois hommes, et plus stupéfait encore de reconnaître l'ancien camarade de collège de son père.

—Maître Roberjot!... s'écria-t-il.

A ce nom, ce fut M. Verdale père qui se montra, et durant plus d'une minute, son regard effaré erra de son ancien ami à Raymond Delorge, puis au docteur Legris en qui il reconnaissait le visiteur de Mme Lucy Bergam.

—Êtes-vous là depuis longtemps? interrogea-t-il enfin.

—Depuis un quart d'heure environ, répondit le docteur, d'un ton de politesse affectée.

Un juron de charretier trahit la colère de l'ancien architecte.

—Voilà comme je suis servi! s'écria-t-il. Quelle baraque que cette maison!...

Et en disant cela, il se jetait sur un cordon de sonnette et le tirait avec une telle violence qu'il lui restait dans la main.

Du coup, toutes les portes du salon s'ouvrirent, et à chacune d'elles trois ou quatre domestiques apparurent.

—Qui de vous a reçu ces messieurs? demanda M. Verdale d'un ton menaçant.

—Moi, monsieur le baron, répondit piteusement un des valets.

—Vous ne leur avez donc pas demandé leurs cartes?

—C'est la première chose que j'ai faite.

—Alors, comment ne me les avez-vous pas apportées?

—Monsieur le baron était occupé...

—Et c'était une raison, selon vous, pour introduire des visiteurs dans un des salons d'attente sans me prévenir!

—Cependant, monsieur le baron...

—Il suffit, interrompit M. Verdale, vous n'êtes plus à mon service. Faites-vous régler ce qui vous est dû, plus un mois, et ne soyez plus à l'hôtel demain à midi.

Il était cramoisi, il gesticulait, il criait à faire trembler les vitres, on l'eût cru furieux, hors de lui...

Point.

Me Roberjot, qui connaissait son ancien copain, discernait fort bien qu'il jouissait d'un parfait sang-froid, et que toute cette scène n'était qu'un calcul pour gagner du temps, pour se remettre, pour se préparer à l'assaut qu'il prévoyait.

Aussi, les domestiques sortis, changeant de ton subitement, et s'asseyant avec la désinvolture des grands seigneurs d'autrefois:

—Excusez-moi, messieurs, reprit M. Verdale, mais cette exécution était absolument nécessaire. C'est pitoyable, la façon dont on est servi maintenant.

Et soulevant la portière de velours:

—Mais faites-moi donc le plaisir de passer dans mon cabinet, ajouta-t-il.

Cette pièce, la plus vaste de l'hôtel, était le séjour favori de M. Verdale, et comme le sanctuaire de ses méditations.

Il y recevait, et par suite, tout y était calculé pour éblouir, depuis le tapis jusqu'aux peintures du plafond, et aux splendides rideaux des trois fenêtres.

[Illustration:—Je passe le mur; me voilà rue de Suresnes.]

Le plus gracieusement du monde, il avança des fauteuils à ses visiteurs, puis s'adressant à son fils:

—Je vous rends votre liberté pour ce soir, Lucien, dit-il.

Mais ce n'était pas le compte de Me Roberjot.

Il lui suffisait de ce qu'il avait surpris de la discussion pour être persuadé que le père et le fils ne s'étaient pas entendus, comme il l'avait un instant soupçonné.

Se dressant donc vivement:

—Je tiendrais beaucoup, mon cher... baron, dit-il, à ce que monsieur votre fils assistât à notre entretien...

Difficilement, M. Verdale maîtrisa un mouvement d'impatience.

—Restez donc, dit-il à son fils.

Et se retournant vers son ancien camarade:

—Et maintenant, mon cher, fit-il, à quoi dois-je le plaisir de votre visite?...

Pendant le trajet de la rue Taitbout à l'avenue d'Antin, Me Roberjot avait eu le temps de préparer, non ce qu'il dirait, il n'en avait pas besoin, mais la façon dont il conduirait cette négociation.

—Voici les faits, commença-t-il d'un ton sec, et je vous ferai remarquer, mon cher... baron, que c'est en mon nom que je parle, tout autant, si ce n'est plus, qu'au nom de M. Raymond Delorge, mon ami.

L'ancien architecte s'inclina cérémonieusement.

—Donc, reprit Me Roberjot en soulignant chacun des mots qu'il prononçait, nous venons... amicalement, vous prier de vouloir bien faire remettre en liberté le duc de Maillefert, arrêté,—oh! malgré vous, nous savons cela, vous l'avez dit ce tantôt devant M. le docteur Legris, que voici, mais enfin arrêté sur une dénonciation de M. le comte de Combelaine...

Encore bien qu'il dût s'attendre à quelque chose de semblable, M. Verdale était devenu fort pâle.

—Malheureusement, répondit-il, vous vous abusez sur mon influence... Maintenant que la justice est saisie, je ne puis plus rien. M. de Maillefert, innocent ou coupable...

—Vous savez mieux que personne qu'il n'est pas coupable!... interrompit froidement Me Roberjot.

Et du geste, imposant silence à l'ancien architecte:

—Attendez, fit-il, ce n'est pas tout. M. de Combelaine prétend épouser Mlle Simone de Maillefert, qui est aimée de M. Raymond Delorge et qui l'aime... Ce mariage serait la mort de cette malheureuse jeune fille; nous venons... amicalement toujours, vous prier de l'empêcher.

Peut-être pour dissimuler son trouble, M. Verdale s'était levé.

—Mais c'est de la folie!... s'écria-t-il.

Assis l'un près de l'autre, Raymond et le docteur Legris osaient à peine respirer, tant ils étaient pénétrés de la gravité de chacune des paroles qui s'échangeaient entre ces deux anciens camarades.

C'est à peine s'ils songeaient à observer du coin de l'œil M. Lucien Verdale, lequel, pâle et les dents serrées, se tenait debout adossé à la cheminée.

—Nous comptons sur vous... baron, insista Me Roberjot après un moment de silence pénible.

Un spasme de colère, aussitôt maîtrisé, crispa les traits de l'ancien architecte, et d'une voix sourde:

—Et moi, prononça-t-il, je ne puis que vous répéter ce que je viens de vous dire.

—Quoi?

—Que c'est de la démence que de venir demander à un homme de se mêler d'affaires sur lesquelles il ne peut rien, et dont il se soucie, en définitive, comme de l'an quarante.

—En vérité!... fit Me Roberjot, d'un ton de menaçante ironie.

Et M. Verdale s'obstinant à se taire:

—Croyez-moi, poursuivit-il, ne gaspillons pas notre temps en propos oiseux. Une intrigue existe, et vous en êtes le plus actif artisan. Ne niez pas. Qui donc est allé aux Rosiers évaluer les propriétés de Mlle de Maillefert? Qui donc, au retour, a ouvert un crédit énorme à M. de Combelaine, à qui, la veille, il n'eût pas prêté dix louis? Qui donc a poussé le pauvre Philippe sur la pente de l'abîme où il vient de rouler? N'est-ce donc pas vous, monsieur Verdale? Alors, démontrez-moi qu'il n'existe aucune relation entre le mariage de M. de Combelaine et l'arrestation de M. Philippe.

Trop nettes et trop précises étaient ces accusations, pour que M. Verdale essayât même de nier.

—Et quand cela serait!... fit-il.

—Cela est, et c'est pour cela que je vous dis: Ce que vous avez fait, il faut le défaire. Comment? C'est à vous d'aviser. Il faut que, sous quarante-huit heures, M. de Maillefert soit en liberté, et que M. de Combelaine ait renoncé à la main, c'est-à-dire aux millions de Mlle Simone...

—Il faut, il faut...

—Oui, absolument...

L'ancien architecte avait pris sur son bureau un coupe-papier d'argent, et passant sur lui sa colère, il le tordait entre ses doigts crispés.

—Eh bien! vous pouvez rayer cela de vos papiers, maître Roberjot, s'écria-t-il. Si vous êtes l'ami de M. Delorge, je suis, moi, l'ami de M. de Combelaine; je l'ai soutenu, je continuerai à le soutenir envers et contre tous...

L'avocat s'était à demi soulevé sur son fauteuil.

—Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il, réfléchissez...

Ce ne fut pas l'architecte qui répondit.

Depuis un moment, son fils, M. Lucien Verdale, s'était rapproché.

Intervenant tout à coup:

—Et moi, monsieur, prononça-t-il d'une voix frémissante, je vous déclare que je ne souffrirai pas qu'on parle de la sorte à mon père, dans sa maison, devant moi!...

Si menaçante était son attitude, que Raymond et le docteur Legris se dressèrent d'un même mouvement.

Mais Me Roberjot était de ces hommes dont rien ne déconcerte l'imperturbable présence d'esprit, et qui d'un coup d'œil discernent tout le parti qu'on peut tirer de l'incident le plus imprévu.

Satisfait plutôt que mécontent de l'intervention de M. Verdale fils:

—Je n'en serais pas à menacer ainsi, monsieur, fit-il froidement, sans vous qui avez su me décider à me dessaisir d'une lettre qui faisait ma sécurité et celle de mes amis...

Troublé par ces seuls mots, le pauvre garçon baissa la tête.

—Avez-vous oublié, poursuivit l'impitoyable avocat, ce qui s'est passé chez moi le jour de votre visite? Que m'avez-vous dit? Que vous souhaitiez épouser une jeune fille que vous adoriez, et que votre père vous avait déclaré qu'il ne donnerait pas son consentement tant qu'il ne serait pas rentré en possession de certaine lettre que je m'obstinais à lui refuser. Et sur ce, vous veniez, à moi, me juriez-vous, de votre propre mouvement...

—Et c'était vrai, monsieur...

—Alors, moi, qu'ai-je fait? Ému de votre chagrin et touché de vos prières, je vous dis: «Eh bien! soit, monsieur, je vais vous rendre cette lettre...» Et, en effet, je vous la remis pour la porter à votre père, non tout ouverte, mais sous enveloppe cachetée...

—C'est vrai, murmurait le jeune, homme, c'est vrai...

Qui eût connu Me Roberjot eût lu dans ses yeux la certitude du succès.

—Sans doute, continuait-il, vous avez dû vous demander la raison de cette précaution que je prenais. Eh bien! monsieur, je vais vous la dire. Je voulais, en vous enlevant la faculté de lire cette lettre, vous éviter l'horrible douleur de mépriser votre père...

Il s'arrêta un moment comme pour laisser à sa phrase le soin de produire tout son effet; puis plus lentement:

—Par ce que j'ai fait, vous devez me juger et comprendre que je n'agis aujourd'hui que sous l'empire d'une inexorable nécessité. Il m'en coûte de vous affliger, mais j'ai des devoirs à remplir. J'ai à sauver l'honneur du duc de Maillefert et la vie de Mlle Simone et de Raymond Delorge. J'ai à défendre le bonheur de tous les gens que j'aime, je parlerai donc...

—Monsieur...

—Demandez à votre père ce que c'était que cette lettre, dans quelles circonstances il me l'avait écrite, et ce qu'elle contenait.

Peu à peu, l'ancien architecte, toujours si rouge d'ordinaire, était devenu livide. Ce n'était pas du sang, c'était de la bile et du fiel que la rage charriait à sa large face.

—Roberjot! murmura-t-il avec un terrible effort...

—Faites ce que je demande, insista l'avocat.

Une affreuse indécision se lut sur le visage de M. Verdale; puis, tout à coup:

—Eh bien! non! s'écria-t-il. Mieux vaut que mon fils sache que cette lettre contenait l'aveu d'une de ces légèretés que la jeunesse explique...

—D'une de ces légèretés qui ont conduit le pauvre Philippe de Maillefert en prison.

M. Verdale essaya de se révolter.

—Je n'admets pas la comparaison, dit-il.

—Et vous devez avoir raison, fit Me Roberjot d'un ton ironique. Je m'en rapporterais, au besoin, à la façon dont vous vous jugiez à l'époque. Peut-être avez-vous oublié les termes de votre lettre, moi je les ai encore présents à la mémoire.

«Ami Roberjot, m'écriviez-vous, si au reçu de cette lettre, tu la portes au procureur de la République, il s'empressera de décerner contre moi un mandat d'amener...

«Et je serai arrêté, jugé et condamné... Je me suis approprié, grâce à un faux, le titre que tu m'avais confié.»

Et c'était signé de votre nom, en toutes lettres: Verdale, avec votre paraphe...

Écrasé sous cette révélation terrible, le fils de l'ancien architecte, le pauvre Lucien s'était affaissé sur un fauteuil.

Mais M. Verdale n'avait pas de ces faiblesses.

—C'est vrai, dit-il d'une voix rauque, je vous ai, malgré vous, emprunté cent soixante mille francs pour huit jours... Mais vous étiez mon ami. Ne vous ai-je pas remboursé au jour dit?

—Si.

—Ne vous ai-je pas, de plus, offert la moitié du bénéfice énorme que je venais de réaliser, grâce à Coutanceau.

—Si.

—Eh bien! alors, que voulez-vous de plus, que réclamez-vous, et de quel droit venez-vous m'insulter chez moi!

Blême et tremblant l'instant d'avant, M. Verdale avait si soudainement recouvré son arrogance habituelle, que Raymond et le docteur Legris en étaient comme pétrifiés.

La raison était pourtant bien simple, de ce brusque changement.

Ce que redoutait surtout et avant tout l'ancien architecte incompris, c'était que son fils ne vînt à connaître la source ignominieuse de sa fortune.

Lucien sachant tout, qu'avait-il à craindre!...

—A tout autre qu'à vous, maître Roberjot, poursuivait-il, je dirais: «Nous sommes quittes, allez de votre côté, j'irai du mien.» Mais, par le saint nom de Dieu! nous ne sommes pas quittes, nous deux. Nous avons un compte à régler, mon ancien ami, un compte de dix-huit ans!...

Les couleurs revenaient à ses joues, il se redressait, il enflait la voix...

—Ayant foi en votre amitié, disait-il, sottement, niaisement, je m'étais livré à vous pieds et poings liés, par cette lettre absurde dont vous avez gardé un souvenir si précis. Comment m'avez-vous récompensé de ma confiance? Pendant dix-huit ans, vous avez tenu suspendue au-dessus de ma tête cette preuve fatale. J'avais cessé de m'appartenir, je n'avais plus de volonté. J'en étais arrivé à n'oser plus rien projeter, rien entreprendre. Une idée me venait-elle: avant de l'examiner, de l'évaluer, j'en étais réduit à me dire: «Qu'en pensera Roberjot?» N'étiez-vous pas mon maître?... O rage!... dire que pendant dix-huit ans j'ai vécu avec cette idée atroce, obsédante, qu'il était de par le monde un homme qui était mon maître, un homme qui, d'un seul acte de sa volonté, pouvait renverser l'édifice de ma prospérité, me ruiner d'honneur et me ruiner d'argent, et m'enlever jusqu'à l'affection de mon fils...

M. Lucien Verdale avait relevé la tête:

—Mon père, murmura-t-il, mon père...

Il ne l'entendit seulement pas. S'exaltant de plus en plus, et donnant enfin un libre cours à ses colères si longtemps contenues:

—Et c'est à l'homme, continuait-il, auquel vous avez infligé cet abominable supplice, que vous, maître Roberjot, que l'on dit homme d'esprit, vous venez demander un service!... Vous avez donc perdu la tête! Vous n'avez donc pas compris que c'est la revanche que vous venez enfin m'offrir!... Ah! vous vous intéressez à M. Philippe de Maillefert, à Mlle Simone et à M. Raymond Delorge!... Cela suffit pour que je leur voue une haine implacable, pour que je me venge sur eux de vous!... Uniquement parce que vous exécrez Combelaine, je serai son ami fidèle et dévoué, je le soutiendrai de mon argent et de mon crédit... Maintenant, c'est irrévocable, le duc de Maillefert ira au bagne et sa sœur épousera le comte de Combelaine...

Son accent trahissait une si mortelle haine et en même temps une telle conviction, que le docteur Legris et Raymond frissonnaient.

Seul Me Roberjot restait calme.

—Prenez garde, monsieur Verdale, fit-il froidement, prenez garde!...

L'ancien architecte était hors de lui.

—A quoi donc voulez-vous que je prenne garde!... s'écria-t-il. Le temps n'est plus où vos menaces me faisaient trembler. Cette lettre que, pendant dix-huit ans, vous m'avez tenue comme un poignard sur la gorge, elle n'existe plus, je l'ai brûlée...

Me Roberjot s'était levé, craignant peut-être que, dans un accès de rage folle, son ancien copain ne se jetât sur lui.

Accoudé au dossier de son fauteuil:

—Êtes-vous sûr, cher monsieur Verdale, fit-il, que cette lettre fût la seule preuve qui existât contre vous?...

—Parbleu!

—Eh bien! permettez-moi de vous le dire, vous vous trompez.

M. Verdale frissonna, ses yeux vacillèrent. Mais, se remettant aussitôt:

—Fou que je suis, s'écria-t-il en ricanant, de ne pas voir que vous cherchez à m'effrayer.

Me Roberjot secoua la tête.

—Oui, vous êtes fou, dit-il, mais c'est de ne pas comprendre que jamais je ne serais venu vous dire: «J'exige, je veux!» si je n'avais pas eu un moyen de vous contraindre. Non, je n'ai pas perdu la tête, je savais quels étaient vos sentiments à mon égard.

Et, sans laisser à son ancien copain le temps de se remettre:

—La lettre où vous me disiez avoir commis un faux est anéantie, ajouta-t-il, c'est vrai. Mais le faux? Vous êtes-vous demandé ce qu'il est devenu?...

—Le faux!... bégaya M. Verdale.

—Oui. Écoutez son histoire. En recevant l'aveu de votre indigne abus de confiance, mon premier mouvement fut de courir chez mon agent de change. Comment avait-il vendu le titre entier que je vous avais confié, alors que je lui donnais l'ordre d'en distraire seulement huit ou dix mille francs que je consentais à vous prêter? C'était bien simple. Vous aviez fabriqué un autre ordre qu'on me représenta. Ah! je vous l'avoue, en voyant votre talent de faussaire et avec quelle perfection vous aviez imité mon écriture, ma stupeur fut si grande et si manifeste, que mon agent de change, qui était mon ami, comprit qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Il le comprit d'autant mieux, qu'il avait été très surpris de me voir vendre à un moment de baisse, et qu'il n'eût pas exécuté l'ordre, sans toutes les raisons que vous aviez accumulées. Comme de juste, il m'interrogea. J'aurais dû vous dénoncer, monsieur Verdale; je ne le fis pas. Mais je priai mon ami de conserver précieusement votre faux parmi ses papiers, lui disant que j'en aurais peut-être besoin un jour...

—Eh bien?...

—Je sors à l'instant de chez cet ami. Il a conservé soigneusement le dépôt que je lui avais confié, et il le tient à ma disposition.

De toutes ses forces, l'ancien architecte se raidissait contre les appréhensions sinistres qui commençaient à l'assaillir.

—Vous appelez cela une preuve! fit-il d'un ton farouche.

—Ce n'en serait peut-être pas une en cour d'assises, si vous n'étiez pas couvert par la prescription... C'en sera une dans un procès civil, où j'appellerai en témoignage M. Coutanceau, votre ancien... protecteur.

L'ancien architecte se taisait.

Il essayait, en dépit de son trouble, de mesurer la portée de ces menaces.

—Le témoignage de M. Coutanceau vous semble-t-il insuffisant? ajouta Me Roberjot... Il en est un autre que j'invoquerais.

—Lequel?

—Celui de votre fils.

Violemment, M. Verdale recula, comme s'il eût vu tout à coup se dresser un spectre.

—Et vous croyez, s'écria-t-il, que mon fils élèverait la voix pour accuser son père, pour déshonorer le nom qu'il porte!

—J'ai sa parole, prononça froidement Me Roberjot.

Et s'adressant à M. Lucien Verdale:

—Vous souvient-il, monsieur, de nos conventions, lorsque je consentis à vous remettre la lettre de votre père?

—Oui, monsieur, balbutia le jeune homme, oui!...

—Je vous dis à peu près ceci: «Votre père me hait; dès qu'il me saura désarmé, il voudra se venger.» Que me répondîtes-vous? «Si jamais mon père vous attaquait, vous et vos amis, je serais avec vous contre lui, je vous en donne ma parole d'honneur!...

—J'ai dit cela, c'est vrai.

—Et si je vous sommais de tenir votre parole...

Le jeune homme hésita, puis d'une voix étouffée:

—Je la tiendrais, répondit-il.

M. Verdale, à cette foudroyante réponse, avait chancelé.

Éperdu, la face pourpre, l'œil injecté de sang, il arrachait, d'un geste convulsif, les boutonnières de son gilet et sa cravate; il étouffait.

—Il tiendrait sa parole! bégayait-il d'un accent d'horreur indicible, lui, Lucien, mon fils!...

Et comme l'infortuné jeune homme s'avançait vers lui, il le repoussa d'un geste terrible.

—Malheureux!... cria-t-il.

Cependant, grâce à un effort surhumain, il ne tarda pas à maîtriser ses épouvantables angoisses, et s'adressant à Me Roberjot:

—Vous l'emportez, dit-il, à quoi bon lutter! Je suis à votre discrétion, je le reconnais, vous pouvez me perdre...

Non moins que Raymond et le docteur Legris, Me Roberjot était ému.

Mais ce n'est pas pour en laisser échapper les avantages qu'il avait amené cette situation:

—Vous me connaissez assez, monsieur, reprit-il doucement, pour savoir que je n'agirais qu'à la dernière extrémité. Je n'ai pas de haine contre vous, moi. Faites donc ce que nous vous demandons.

L'ancien architecte eut un geste de découragement.

—Eh! le puis-je!... s'écria-t-il...

Et après un moment de réflexion:

—Tenez, poursuivit-il, supposons que le jour où vous avez reçu cette lettre maudite, où je me dénonçais moi-même, vous l'eussiez portée au procureur de la République. Que fût-il arrivé? On m'eût arrêté, et une instruction eût été sur-le-champ commencée. Supposez, maintenant, que le lendemain, ma femme fût venue se jeter à vos pieds en vous conjurant de me sauver, qu'eussiez-vous répondu?...

—Que, la justice étant saisie, je ne pouvais plus rien.

—Eh bien!... tel est mon cas.

—Mais M. Philippe de Maillefert est innocent, lui!...

—En réalité, oui, jusqu'à un certain point. En apparence, non.

—On lui a tendu quelque piège infâme.

—Je ne dis pas le contraire...

—Vous voyez donc bien...

—Je ne vois rien, sinon que des faux existent, qu'ils ont été fabriqués par M. de Maillefert, et que, par conséquent, M. de Maillefert est un faussaire...

[Illustration: Raymond s'y trouvait en effet fumant un cigare devant un verre de bière intact.]

—Oh!...

—Je vous parle comme parlerait le juge d'instruction, M. Barban d'Avranchel.

M. Verdale avait raison, Me Roberjot ne le sentait que trop, et il était aisé de le discerner à son air soucieux. Cependant, après un moment de méditation:

—En fabriquant des faux, reprit-il, M. Philippe savait-il ce qu'il faisait?

—Oh! parfaitement!

—Il savait qu'il risquait le bagne?

—Pardon! il croyait seulement avoir l'air de le risquer.

Concilier toutes ces réponses était si difficile, que Raymond et le docteur Legris se regardaient d'un air d'ébahissement profond.

Quant à Me Roberjot, comprenant bien qu'à questionner ainsi au hasard, il risquait de passer à côté de la vérité:

—Je ne suspecte pas votre sincérité, monsieur Verdale, fit-il; cependant, tenez, jouons cartes sur table: laissons-là cet interrogatoire, et dites-nous ce que vous savez.

Durant près d'une minute, l'ancien copain de Me Roberjot demeura indécis. Ce qu'il souffrait de se voir ainsi acculé, il était aisé de le voir à la contraction de ses traits et aux gouttes de sueur qui perlaient le long de ses tempes.

—Il n'y a pas à hésiter, mon père, prononça M. Lucien.

M. Verdale tressaillit à ces mots, et un éclair de fureur brilla dans ses yeux.

—Me sauver de ce côté, murmura-t-il, n'est-ce pas me perdre de l'autre!...

Puis, tout à coup, se décidant:

—Eh bien!... soit, fit-il, du ton désespéré de l'homme qui s'abandonne, soit! écoutez.

Et s'étant assis:

—Vous savez aussi bien que moi, commença-t-il, la situation de la duchesse de Maillefert et de son fils, en ces dernières années. Ruinés, criblés de dettes, ils n'avaient pour vivre que les générosités de Mlle Simone. Bien loin d'être reconnaissants, ils étaient mécontents; les revenus ne leur suffisaient pas, c'est le capital qu'ils voulaient. Vingt fois ils avaient essayé de l'arracher à Mlle Simone, toujours ils avaient échoué. Ils avaient fini par en prendre presque leur parti, lorsque la duchesse de Maumussy vint leur suggérer une idée.

«—Supposons, leur dit-elle, que M. Philippe de Maillefert, gérant d'une société financière ait détourné des sommes considérables et masqué ses détournements par des faux... Est-ce que Mlle Simone ne donnerait pas sa fortune tout entière pour combler le déficit, désintéresser les actionnaires et épargner à son frère la honte de la cour d'assises?... Évidemment si. Eh bien! il faut que M. Philippe ait l'air d'avoir fait ce qu'il est incapable de faire. Il faut qu'il soit gérant de quelque société, qu'il simule des détournements et des faux, et qu'il vienne conjurer sa sœur de le sauver... Elle donnera tout ce qu'on lui demandera, et le tour sera fait.

«Étant donné le caractère de Mlle Simone, ce plan présentait de telles chances de succès, que Mme de Maillefert et son fils n'hésitèrent pas à l'adopter.

«Mais ce n'étaient pas eux qui étaient capables de le mener à bien, il leur fallait des complices, et véritablement, pour une telle besogne, il n'était pas facile d'en trouver.

«Ce fut Mme de Maumussy qui les trouva.

«Ayant fourni l'idée, elle fournit encore l'homme le plus capable, selon elle, d'en tirer parti: le comte de Combelaine. Mandé par elle, Combelaine se rendit secrètement à Saumur, où eut lieu sa première entrevue avec Mme de Maillefert et son fils. Dès qu'on lui eut expliqué ce dont il s'agissait, il déclara qu'il se chargeait de tout, et qu'il répondait du succès, à la condition qu'on lui donnerait la main de Mlle Simone avec une dot qu'il fixa.

«Il faut rendre à Mme de Maillefert cette justice qu'elle hésita. La condition lui semblait terriblement dure, non pour sa fille, mais pour elle-même. Elle connaissait M. de Combelaine, et la perspective de présenter un tel gendre lui répugnait singulièrement.

«N'osant, toutefois, refuser carrément, elle objecta des engagements antérieurs, pris par sa fille et par elle. A l'entendre, Mlle Simone, aimant quelqu'un, ne donnerait jamais son consentement, et son caractère était trop absolu pour qu'on pût espérer l'influencer ou la contraindre. M. de Combelaine déclara qu'il se chargeait, le moment venu, d'obtenir le consentement de Mlle Simone. Et le traité fut signé, grâce surtout à la duchesse de Maumussy, laquelle m'a toujours paru avoir voué une haine implacable à Mlle de Maillefert...

M. Verdale allait-il enfin éclairer les profondeurs de cette ténébreuse intrigue?...

C'est la pâleur au front que le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot écoutaient, oubliant jusqu'à la présence de Lucien Verdale, lequel avait repris sa place devant la cheminée, et semblait l'accusé dont on prononce le réquisitoire.

—Vous devez le supposer, poursuivait l'architecte, Combelaine ne pouvait agir seul. S'il s'était tant avancé, c'est qu'il se savait, dans la banque et dans les affaires, des amis, des relations. Il vint me trouver. Je l'affirme sur l'honneur, la vérité ne me fut pas tout d'abord révélée. Si je l'avais seulement soupçonnée, je n'en serais pas où j'en suis à cette heure. Mais Combelaine me dit simplement qu'il s'agissait de tirer de peine des amis à lui, une grande dame et son fils, un charmant garçon, et aussi de favoriser son mariage avec une jeune fille dont il était très épris... Ce qu'il me proposait n'était sans doute pas très correct, avouait-il, mais il ajoutait que tout ne serait qu'une innocente comédie... Bref, je finis par lui promettre mon concours.