Depuis un instant, Raymond s'était redressé sur sa chaise.
—Vous oubliez votre visite à Maillefert, monsieur, interrompit-il...
Mais un coup de coude de Me Roberjot lui coupa la parole.
N'était-il pas naturel que M. Verdale cherchât à se disculper et à rejeter sur des complices tout l'odieux de l'intrigue!... Et qu'importait qu'il fût plus ou moins coupable!
—Je suis allé à Maillefert, répondit-il, mais uniquement pour m'assurer que M. de Combelaine ne me trompait pas, et que c'était bien une affaire sérieuse qu'il me proposait. Plusieurs fois déjà, il m'avait joué, il me devait beaucoup d'argent, je me défiais de lui. Enfin, je puis bien le dire, jusqu'à un certain point, j'étais à sa discrétion. Il m'avait autrefois engagé dans des spéculations qui avaient nécessité des négociations délicates, j'avais eu l'imprudence de lui écrire, il avait conservé toute notre correspondance, et parfois m'en a menacé.
Il plaidait les circonstances atténuantes, il s'égarait...
—Revenons à Philippe de Maillefert, cher monsieur Verdale, dit doucement Me Roberjot...
L'ancien architecte eut un geste de fureur, mais se maîtrisant:
—La fortune constatée, l'exécution du plan n'était pas difficile. J'étais, comme je le suis encore maintenant, le directeur-gérant d'une société financière, la Caisse rurale. Combelaine était et est encore un des administrateurs de cette société. Je fis nommer M. Philippe de Maillefert membre du conseil de surveillance d'abord, puis sous-directeur. Cette situation lui donnant la disposition des titres, le reste allait tout seul. Encouragé par Combelaine, car il hésita au dernier moment, M. Philippe enleva des titres pour trois millions cinq cent mille francs environ, et masqua le détournement par des faux aussi maladroits et aussi authentiques que possible. Était-il pour cela un voleur et un faussaire? Non, pas dans le sens habituel de ces mots. Sa conviction était qu'il jouait simplement une comédie destinée à tromper sa sœur, et il était bien persuadé qu'il ne courait pas le moindre risque. Il ne disposa, d'ailleurs, d'aucun des titres qu'il avait enlevés. Il les laissa entre les mains de Combelaine. Et, quand l'un des deux avait besoin d'argent, je lui en avançais.
«Ces dispositions prises, M. Philippe partit pour Maillefert, jouer la grande scène d'où dépendait le succès et dont je ne me dissimulais pas l'odieux. Mais déjà j'étais trop engagé pour reculer.
«Ayant pris sa sœur à part, M. Philippe lui raconta que pressé par le besoin, tourmenté par des dettes de jeu, conseillé par de faux amis, égaré par la passion, il avait joué à la Bourse et perdu des sommes considérables qui ne lui appartenaient pas. Il ajoutait que tout allait être découvert, et que, préférant la mort au déshonneur, il allait se brûler la cervelle si on ne venait pas à son secours.
«Mlle Simone connaissait son frère... Elle ne douta pas une seconde de ce qu'il lui disait. Se décidant sur-le-champ, elle lui déclara qu'elle arrangerait tout si c'était possible encore, dût sa fortune entière y passer. Et M. Philippe nous revint ravi, en nous disant: «L'affaire est dans le sac, ma sœur sera ici demain.»
A l'attitude seule de M. Verdale, au regard qu'il jetait à la dérobée sur son fils, il était aisé de voir que ce qu'il avait dit n'était rien, près de ce qu'il restait encore à révéler...
Si Combelaine eût été un homme comme les autres, reprit-il, tout allait comme sur des roulettes. Mlle Simone vendait pour quatre millions de propriétés, on remplaçait les titres, et le tour était joué... Mais Combelaine n'était pas d'un caractère à renoncer à la fortune qui, après ce sacrifice, allait rester encore à Mlle de Maillefert. Aussi, quand elle l'envoya chercher, déclara-t-il que l'affaire de M. Philippe n'était pas si simple que cela à arranger. Il consentait bien, disait-il, à user de son influence, mais à une condition, c'est que s'il réussissait, Mlle Simone lui accorderait sa main.
«J'étais présent à cette scène, et rien ne peut rendre l'horreur de la pauvre jeune fille à cette déclaration. C'est pourtant du ton le plus doux qu'elle répondit qu'elle ne s'appartenait plus, qu'elle avait disposé de sa vie...
«Combelaine n'en insista pas moins, et si brutalement et si maladroitement, que Mlle de Maillefert, blessée et indignée, finit par lui dire, d'un ton de mépris écrasant:
«—Je vous entends, monsieur; les millions qui me restent vous font envie... Eh bien! soit! sauvez l'honneur de notre maison, et je vous les abandonne. Quant à devenir votre femme, jamais!...
«Par cette seule phrase, elle venait de se faire un ennemi mortel d'un homme qui jamais n'a rien oublié ni pardonné. Avant, il est certain que s'il tenait prodigieusement à la dot, il se souciait infiniment peu de la femme. Après, la femme plus que l'argent peut-être devint l'objet de ses ardentes convoitises.
«—Je la veux, me disait-il, cette orgueilleuse, et je l'aurai, ou pardieu, monsieur son frère ira au bagne.
«J'essayais de le calmer, mais je perdais mes peines. Et comme, deux ou trois jours plus tard, je le menaçais de l'abandonner et de prendre parti pour Mlle Simone.
«—Il est un peu tard pour reculer, mon cher, me dit-il en ricanant. Désormais je vous tiens tout autant que M. Philippe. Quant aux titres détournés, vous devez bien penser que je ne les ai pas laissés moisir dans mon tiroir. Il faut la croix et la bannière pour vous arracher dix mille francs, j'avais des créanciers... Vous êtes trop intelligent pour qu'il soit besoin de vous expliquer le reste.
M. Verdale disait-il vrai?
Ce qui est sûr, c'est que le frémissement de sa voix semblait trahir les rancunes de l'homme pris pour dupe.
—Les sarcasmes, poursuivit-il, encore plus que les menaces de Combelaine, m'ouvrirent les yeux. Je compris que j'étais joué par un de ces traîtres qui déshonorent le crime même, et qui pour se faire une part plus large n'hésitent pas à livrer leurs complices. Je discernai que son dessein était de s'emparer de la fortune entière de Mlle Simone, que jamais il ne rendrait les titres qui lui avaient été confiés et que tôt ou tard le pauvre Philippe payerait de son honneur et de sa liberté sa coupable imprudence...
M. Lucien Verdale était atterré.
Considérant son père avec une douloureuse stupeur:
—Mais c'est monstrueux! prononça-t-il.
—Oui, monstrueux, répéta l'ancien architecte, mais Combelaine me tenait. N'avait-il pas ma correspondance? Et telle était alors la situation de la Caisse rurale qu'un éclat scandaleux me menait droit à la banqueroute...
—Quelle honte! murmura Lucien.
—Oh! je ne prétends pas me disculper, poursuivait M. Verdale. J'explique seulement comment je fus réduit à assister les bras croisés à l'horrible drame dont l'hôtel de Maillefert a été le théâtre. Si triste que soit le caractère de la duchesse et de son fils, ils ne purent voir, sans être troublés, la douleur de Mlle Simone. Comprenant bien que ce mariage serait la mort de cette pauvre fille qu'ils avaient si indignement abusée, ils essayèrent d'en détourner M. de Combelaine, et voyant qu'ils perdaient leurs peines, ils finirent par lui déclarer qu'ils retiraient leur consentement.
«—Soit! fit-il froidement. On verra alors un duc de Maillefert en cour d'assises. Cependant, comme je suis bon prince, je vous accorde quarante-huit heures de réflexion...
«J'étais là. Et, je vous le jure, si j'avais connu un moyen de secourir ces malheureux, je n'aurais pas hésité à l'employer. Mais je vous le répète, j'étais aussi menacé qu'eux et c'est avec la rage de l'impuissance que j'assistai à la scène qui suivit le départ de Combelaine.
«M. Philippe était comme fou de douleur et de colère. Il n'est pas corrompu tout à fait, ce pauvre garçon, il est plus écervelé encore que méchant et, la situation où il voyait sa sœur réveillant en lui tous les instincts de l'honneur, il délirait.
«Il jurait que ce mariage ignominieux ne se ferait pas, déclarant que, puisque c'était lui qui avait commis la faute, c'était à lui d'en subir le châtiment. Il savait bien, disait-il, que rien ne ferait revenir Combelaine sur sa résolution, mais il s'en moquait, décidé qu'il était à se brûler la cervelle.
«Je vivrais des siècles que jamais je n'oublierais l'accent de Mlle Simone répondant à son frère:
«—Si votre mort devait sauver votre honneur, c'est de ma main que je chargerais vos pistolets, Philippe. Mais vous n'emporteriez pas dans la tombe le secret de notre honte. On saurait quand même qu'un duc de Maillefert a été voleur et faussaire... et c'est ce qu'à tout prix, oui, à tout prix, il faut éviter. Vivez, je saurai faire mon devoir...
«Quant à la duchesse de Maillefert, ce qui surtout la transportait de rage, c'était la conviction de l'inutilité de sa honteuse supercherie. Sans voir aussi bien que moi dans le jeu de Combelaine, elle comprenait fort bien qu'une fois en possession de la fortune de Mlle Simone, devenue sa femme, il la garderait pour lui seul. Elle se trouvait donc prise à son propre piège. Pour avoir voulu s'emparer des millions de sa fille, de ces millions dont le revenu lui avait toujours été généreusement abandonné, elle s'était ruinée irrémédiablement.
«Peut-être est-ce là ce qui la décida à tout révéler à Mlle Simone, à lui avouer que Philippe n'était coupable qu'en apparence, que le vol et les faux n'étaient, dans le principe, qu'une ruse indigne...
«La pauvre jeune fille fut révoltée de cette révélation, et je l'entendis s'écrier que d'avoir feint un tel crime, c'était pis, à ses yeux, que de l'avoir commis...
«Cependant, avant de prendre un parti, elle adopta une idée que je lui avais sournoisement suggérée, et qui était d'essayer d'intéresser à sa situation le duc et la duchesse de Maumussy. Je savais que Combelaine avait payé de magnifiques promesses l'indispensable complicité de Maumussy et de sa femme, et que depuis sa certitude du succès il ne cherchait plus que le moyen de ne pas les tenir. De là, des rancunes dont il y avait peut-être, pensais-je, à tirer parti.
«Je me trompais. Sentant mes répugnances à le servir, et que je pouvais lui manquer d'un moment à l'autre, Combelaine s'était secrètement rapproché de son ancien complice, et lui avait même attribué un assez bon nombre des titres volés à la Caisse rurale. D'un autre côté, le temps n'avait fait qu'envenimer la haine de la duchesse de Maumussy.
«La démarche de Mlle Simone ne servit qu'à lui démontrer l'inanité d'une plus longue résistance. Et le lendemain, Combelaine, triomphant, me montrait un billet qu'il venait de recevoir de Mlle de Maillefert.
«—Je vous attends, lui écrivait-elle. A une certaine condition que je vous dirai, je consens.
«Cette condition était qu'avant la célébration du mariage le déficit de la Caisse rurale serait comblé et qu'on aurait fait disparaître tout ce qui pouvait accuser M. Philippe. Sans discussion, Combelaine promit tout ce qu'on voulait, ayant l'intention, il ne me le cachait pas, et aussi le moyen, affirmait-il, d'éluder ses engagements.
«Je ne pouvais donc, à part moi, qu'approuver M. Philippe, lequel n'avait plus qu'une idée fixe, qui était de contraindre Combelaine à se battre avec lui.
«Malheureusement il n'avait, le pauvre garçon, ni l'adresse ni la patience nécessaires. Et un soir:
«—Je vous vois venir, mon cher, lui dit Combelaine, c'est pourquoi je vous préviens de ceci. Ne vous mettez jamais dans le cas d'avoir un duel avec moi, parce que, sur le terrain, c'est le procureur impérial que vous trouveriez. Je dois épouser votre sœur, donc nous devons être très bien ensemble. C'est entendu, n'est-ce pas?... nous sommes amis!...
C'était comme un bandeau qui tombait des yeux de Raymond.
Il s'expliquait, à cette heure, les étrangetés de la conduite de Mlle Simone, ses larmes, ses indignations, l'obstination de son silence, ses palpitations d'espoir suivies de mortels découragements.
Ayant repris haleine, cependant, M. Verdale poursuivait:
—Je vous rapporte les faits tels que je les ai constatés, brutalement, mais vous devez penser que Combelaine ne s'était avancé qu'avec beaucoup de ménagements et en enveloppant d'une savante hypocrisie ses projets définitifs.
«Par exemple, il subvenait aux dépenses de Mme de Maillefert et de son fils, dépenses qui continuaient à être excessives, en dépit d'une situation qui eût dû leur inspirer de désolantes réflexions.
«De là vient qu'entre ces gens qui se méprisaient et se haïssaient si cruellement, les relations étaient, en apparence, excellentes. A les voir, on les eût crus intimes, tant chacun voilait ses rancunes et ses espérances d'une politesse affectueuse. Et on les voyait souvent ensemble, au Bois, aux courses, aux premières représentations, partout où court ce monde qui s'ennuie si fort et qu'on appelle le monde qui s'amuse.
«Seule, Mlle Simone maintenait rigoureusement les conditions du traité qu'elle avait consenti, lesquelles stipulaient que, jusqu'au jour du mariage, elle serait libre de ne pas recevoir M. de Combelaine. Elle restait renfermée chez elle, et c'est seulement par l'indiscrétion des femmes de chambre que nous savions que sa santé donnait des inquiétudes.
«Eh bien! cette fermeté exaspérait Combelaine, à ce point que je me demandais si véritablement il n'aimait pas Mlle Simone d'une passion furieuse, lui qui jamais n'a aimé personne. En songeant qu'elle se mourait de la seule idée de devenir sa femme, il délirait de colère. Tantôt il se servait, en parlant d'elle, des expressions les plus odieuses; tantôt il disait que, pour être à la place de Raymond Delorge, il donnerait des millions. Enfin, d'autres fois:—N'importe! s'écriait-il, je l'aurai quand même, cette orgueilleuse; elle vivra bien jusqu'au jour de notre mariage!...
«Mais ce jour restait à fixer, et je m'en étonnais, quand, observant Combelaine, il me parut que, pour un homme qui touchait au triomphe, il était bien sombre et bien préoccupé.
«J'étais malheureusement trop intéressé à son succès, pour ne m'émouvoir pas de ses inquiétudes. Mais lorsque je lui demandais ce qu'il avait, il me répondait invariablement: «Rien!» Et quand je cherchais à savoir pourquoi il ne pressait pas son mariage, il haussait les épaules et disait: «Parce que...»
«Une lettre que je reçus de Flora Misri me donna le mot de l'énigme.
«Cette fille, qui pendant vingt ans a été l'âme damnée de Combelaine, et que Coutanceau et moi nous nous sommes amusés à enrichir, ne voulait pas que son amant épousât Mlle de Maillefert. Il lui avait juré qu'elle serait sa femme, et elle prétendait l'obliger à tenir sa promesse.
«Elle m'écrivait donc pour m'intéresser à sa cause, me disant que, dépositaire de tous les papiers de Combelaine, elle les livrerait à la publicité s'il la trahissait, ajoutant que, parmi ces papiers, se trouvaient plusieurs lettres de moi particulièrement compromettantes.
«Je ne le savais, pardieu! que trop, puisque ces misérables lettres étaient la seule cause de mon obéissance.
«Épouvanté, je courus chez Combelaine, et j'y trouvai le duc de Maumussy et la princesse d'Eljonsen, compromis comme moi, et comme moi menacés par Flora Misri de voir leur correspondance publiée dans les journaux.
«Le calme et l'assurance de Combelaine finirent par nous calmer et nous rassurer.
«Il nous affirma que le danger était nul. Flora lui appartenait si complètement, qu'il était sûr, quoi qu'il advînt, que jamais elle n'exécuterait ses menaces. Pourtant, cette certitude ne l'avait pas empêché de prendre ses précautions. Nuit et jour, Flora était épiée par une demi-douzaine des plus habiles agents de la police secrète, lesquels avaient ordre, à la moindre apparence de péril, de s'emparer, fût-ce de force, des papiers.
[Illustration:—Quant à devenir votre femme, jamais!]
«Enfin, il nous donna sa parole d'honneur de ne se pas marier avant d'avoir toutes nos lettres dans son tiroir.
«Je m'étais donc retiré à peu près tranquille, quand une circonstance inattendue vint réveiller mes alarmes. La duchesse de Maillefert, jusqu'alors souple comme un gant entre les mains de Combelaine, un beau matin se raidit et résista. C'était chez elle. Combelaine parlant d'arrêter définitivement l'époque de son mariage: «—Oh! rien ne presse, répondit-elle, un autre jour, plus tard, nous avons le temps...»
«Elle disait cela d'un ton si singulier, que sitôt seul avec Combelaine je lui en parlai. Il me rit au nez d'abord. Puis, comme j'insistais, il finit par m'avouer, d'un air soucieux, que c'était à croire que le diable s'en mêlait, tant il lui surgissait de tous côtés d'obstacles imprévus. Il n'était pas fort éloigné de croire à des ennemis secrets, acharnés. Il en arrivait à soupçonner jusqu'à son valet de chambre, Léonard, en qui jadis il avait toute confiance.
«Et quel ennemi avait-il, assez hardi pour s'attaquer à lui, sinon Raymond Delorge, l'homme dont il avait tué le père, et auquel il enlevait une femme adorée?
«—Mais qu'il ne me fasse pas repentir de l'avoir ménagé jusqu'ici, ajoutait-il, sinon je le brise comme verre. Je le tiens, il fait partie d'une société secrète, il peut être ce soir en prison, et dans un mois à Cayenne.
«Malgré tout, il était mal à l'aise, car il me dit qu'il fallait en finir, qu'il allait revoir Flora, lui reprendre nos lettres et se marier.
«Le lendemain matin, je le vis arriver ici, pâle comme la mort, et d'une voix étranglée:
«—Nous sommes flambés! me dit-il. On a volé les papiers!...
Après avoir commencé par perdre la tête et jeter feu et flammes, M. Verdale, petit à petit, semblait se résigner à sa situation et ne chercher plus qu'à en tirer le meilleur parti possible.
Maître de soi désormais, ayant recouvré cette éloquence fluide dont il submergeait les actionnaires de la Caisse rurale, il s'occupait bien moins d'observer son fils que de guetter du coin de l'œil le résultat de sa plaidoirie sur le visage de Me Roberjot, de Raymond et du docteur Legris.
«Est-il besoin, continua-t-il, de vous dire mon effroi, en apprenant que toute notre correspondance était aux mains d'un ennemi? Il n'était plus, selon moi, qu'une planche de salut: la fuite.
«Pardieu! dix ans plus tôt, en 1865 seulement, je n'aurais pas ainsi jeté le manche après la cognée. L'Empire alors avait la poigne assez solide pour protéger ses serviteurs, pour faire reconnaître leur innocence ou jeter sur leurs peccadilles le voile indulgent de l'oubli.
«Mais en 1870, sous le ministère Ollivier, alors que c'était à qui couvrirait de boue les ouvriers de la première heure, à un moment où chacun, d'un air béat, célébrait les charmes et les avantages de l'honnêteté, diable! il n'y avait pas à s'y fier.
«Nos lettres en disaient long sur le chapitre des concessions mises à l'encan et des pots-de-vin distribués à gros intérêts, et il était clair que les nouveaux venus au pouvoir saisiraient avec empressement une occasion de battre la caisse de leur popularité, déjà fort compromise, sur le dos de leurs prédécesseurs.
«Mon avis était donc de mettre la clef sous la porte et de filer attendre les événements de l'autre côté de la frontière... Combelaine malheureusement est un de ces entêtés qui se butent à une idée et qui, à regarder leur but, s'aveuglent aussi sûrement qu'à fixer le soleil.
«Il me déclara que, la tête sur le billot, il ne céderait pas, que nous étions trop avancés pour reculer, et que l'audace seule pouvait nous tirer de ce mauvais pas.
«De l'audace!... Il lui en fallait terriblement, rien que pour parler ainsi. L'avant-veille, son valet de chambre, Léonard, l'avait quitté, pour entrer au service d'un Anglais, à ce qu'il avait prétendu, et tout prouvait que ce brusque départ cachait une trahison.
«N'importe!... Il soutenait que notre partie pouvait être gagnée encore, un hasard heureux lui ayant appris par qui et comment les papiers avaient été enlevés.
«L'auteur de ce hardi coup de main était, me dit-il, M. Raymond Delorge.
«—Et c'est heureux, ajouta-t-il, puisque je le tiens, et que ce soir même il sera hors d'état de nous nuire...
—Et en effet, interrompit rudement Me Roberjot, le soir même, des assassins se précipitaient sur Raymond, et le frappaient à coups de couteau...
M. Verdale ignorait-il cette circonstance? On l'eût juré, à la façon dont il leva les bras au ciel.
—Eh bien! s'écria-t-il, Combelaine est encore plus fort que je ne le pensais, car il ne m'a rien laissé soupçonner de ce crime si lâche, oh! rien absolument... Le surlendemain seulement, il m'entraîna chez Mme de Maillefert, à laquelle il signifia qu'il voulait être marié dans le plus bref délai.
«—On ne se marie pas en carême, d'ordinaire, lui répondit-elle; cependant vous êtes le maître, qu'il soit fait selon votre volonté...
«Depuis, je n'ai guère revu Combelaine, tout occupé d'acheter la corbeille de noces, qu'il veut splendide; mais, à chaque fois, il m'a répété que nos affaires allaient au mieux, que M. Delorge n'avait pas fait usage de nos lettres et qu'il était si exactement surveillé qu'on était sûr de les lui reprendre.
«J'ai donc été surpris comme par un coup de foudre lorsque, hier soir, j'ai su par mon fils que Philippe de Maillefert était arrêté.
Calme en apparence, M. Verdale devait, au fond, être fort troublé, car il était bien trop perspicace pour ne pas comprendre que le moment difficile de l'explication, loin d'être passé, n'était pas venu encore.
—Ainsi, commença Me Roberjot, vous n'êtes pour rien dans l'arrestation de M. de Maillefert?
L'ancien architecte eut un beau geste de protestation indignée.
—En douteriez-vous donc! s'écria-t-il.
—Eh! eh! fit le docteur Legris.
—C'est qu'alors je me suis mal expliqué, messieurs, oui, bien mal!... Quoi! vous ne voyez pas qu'en toute cette déplorable aventure, après avoir été joué, je suis indignement sacrifié!...
—Cependant...
—Oui, sacrifié, car en perdant Philippe de Maillefert Combelaine risque de me perdre. Depuis que je sais cette arrestation, je suis comme fou. Elle peut avoir pour moi des suites désastreuses. Philippe est le sous-directeur de la Caisse rurale, mais j'en suis le directeur, et c'est sur moi que retombe la responsabilité de sa nomination. Je vais être appelé en garantie par les actionnaires, tracassé par le juge d'instruction; la justice va vouloir fourrer le nez dans nos affaires...
Tout cela était fort plausible.
—Et cependant, reprit Me Roberjot, comment se fait-il que M. de Maillefert, lors de son arrestation, vous ait envoyé dire, aussi bien qu'à M. de Combelaine, qu'il consent à tout?...
—C'est qu'il me suppose complice de Combelaine.
—A quoi consent-il comme cela?
—Je l'ignore.
—Oh!
—Je vous en donne ma parole d'honneur.
Puis, après un moment de silence employé à peser dans son esprit les conséquences de ce qu'il allait répondre:
—Ce qui est sûr, ajouta M. Verdale, c'est qu'il y a quatre jours le mariage tenait plus que jamais. Il tenait si bien que j'ai compté à la duchesse trente mille francs pour le trousseau de Mlle Simone. D'un autre côté, par exemple, Combelaine était si mécontent des façons de M. Philippe à son égard, que dans la soirée du même jour il me dit: «Cet idiot le prend avec moi sur un ton qui ne me convient pas du tout; je découvrirais qu'il médite quelque coup de Jarnac que je n'en serais pas étonné.» Et comme je lui représentais que, pour mater M. Philippe, il n'y avait qu'à lui refuser de l'argent: «Eh! me répondit-il, voilà le diable. Il en a, dans ce moment, et je veux être pendu si je soupçonne où il le prend!...»
Le docteur Legris, Raymond et Me Roberjot échangèrent un rapide coup d'œil.
A chacun d'eux, le même nom venait aux lèvres: Laurent Cornevin.
—J'admets toutes vos explications, cher monsieur Verdale, reprit, non sans une nuance d'ironie Me Roberjot. Seulement, comment les Maillefert peuvent-ils être si cruellement gênés que vous dites, puisque Mlle Simone s'est résignée à vendre ses propriétés?
Les yeux de l'ancien architecte vacillèrent.
—C'est que, répondit-il avec un visible embarras, c'est que...
—Mlle Simone garderait-elle l'argent?
—Je ne dis pas cela...
—Alors que devient-il? Car elle vend, nous sommes bien renseignés; nous avons un ami en Anjou, le baron de Boursonne, et c'est par lui que nous savons que l'acquéreur des biens de Maillefert, c'est vous, cher monsieur Verdale...
M. Verdale tressauta.
—Ah!... permettez, interrompit-il, j'ai acheté des terres, c'est vrai, mais ce n'est pas en mon nom, c'est au nom de la Caisse rurale, que je veux faire bénéficier d'une bonne et sûre opération...
—C'est généreux de votre part... mais que les achats soient faits à votre nom ou à celui de la Caisse rurale, vous payez, j'imagine. Que deviennent les fonds?...
Pour n'être pas fort apparent, le trouble de M. Verdale n'en était pas moins réel.
—Rien n'a été payé encore, balbutiait-il; comme toujours j'ai eu la main forcée. Combelaine voulait garder sur M. Philippe un pouvoir qu'il eût perdu, si le déficit eût été comblé...
De la tête, et de l'air le plus débonnaire, Me Roberjot semblait approuver.
Mais en lui-même:
—Ceci, pensait-il, doit cacher quelque nouvelle infamie.
Telle fut peut-être la pensée de M. Lucien Verdale, car se dressant tout à coup:
—M. de Combelaine est un misérable, prononça-t-il, mais vous, mon père, il faut que demain vous ayez versé à la Caisse rurale ce qu'y a pris M. de Maillefert.
—Trois millions cinq cent mille francs!
—Eh!... qu'importe la somme!
De nouveau M. Verdale était devenu livide.
—Deviens-tu fou!... s'écria-t-il. Cela n'arrangerait rien. Ce sont les titres volés qu'il faudrait... D'ailleurs, où veux-tu que je prenne trois millions cinq cent mille francs?...
—Vous êtes riche, mon père, et dût votre fortune y passer, il faut que le déficit soit comblé; il le faut, entendez-vous. Sinon, moi, votre fils, je me lèverais pour témoigner contre vous, pour vous accuser. Je puis être le fils d'un malhonnête homme, je ne serai pas son complice...
—C'est qu'il le ferait comme il le dit, balbutia l'ancien architecte éperdu, oui, il le ferait, je le connais...
Puis soudain, prenant son parti:
—Ah... tu es comme les autres, Lucien, s'écria-t-il, avec une violence inouïe, tu me crois riche à millions! Pauvre fou! Est-ce que jamais un millionnaire eût joué la partie désespérée que je joue, et qui se terminera peut-être en cour d'assises!... Millionnaire! oui, je l'ai été un instant, aujourd'hui je n'ai plus rien. Ah! tu me regardes, tu me demandes comment cela se fait! Est-ce que je le sais moi-même! Ce qui est venu par la flûte s'en est allé par le tambour. Mes liquidations, qui étaient superbes, sont devenues désastreuses, je me suis entêté, et tout a été dit. Et c'est notre histoire à tous, qu'on appelle les hommes de l'Empire. Vois ceux que nous connaissons, et dont la prospérité a été éblouissante. Combelaine vole à main armée, Maumussy a dix millions de dettes, la princesse d'Eljonsen demande à on ne sait quels ténébreux trafics de quoi garder les apparences de son luxe passé. Si je suis encore debout, c'est qu'on ignore ma situation. Ouvre la fenêtre et proclame-la, et demain je n'ai plus qu'à faire mes malles et à filer rejoindre en Belgique les millionnaires d'un jour que la spéculation a trahis. Nous croulons, et ce n'est pas l'Empire qui nous tirera de là!... L'Empire!... il a donné tout ce qu'il pouvait donner, et maintenant que les caisses sont vides, il ne sait plus où prendre de l'argent pour remplir ces mains insatiables incessamment tendues vers lui... L'Empire!... il est comme nous, il périt par l'argent, il dégringole, et il n'y a plus à l'ignorer que les ministres, le préfet de police et l'empereur!...
Les traits contractés de M. Lucien Verdale trahissaient l'effort excessif de sa pensée... Malheureux! Tant qu'il avait cru son père immensément riche, il avait espéré qu'un grand sacrifice d'argent changerait tout... Tandis que, maintenant:
—Il faut quand même que M. de Maillefert soit sauvé, mon père, prononça-t-il.
L'ancien architecte eut un geste furibond.
—A quoi donc a servi tout ce que je viens de dire, s'écria-t-il, que tu me répètes cela? Est-ce de moi, compromis autant que lui, que dépend le sort de M. de Maillefert!...
—De qui donc dépend-il?...
—Eh! de celui qui a su s'emparer des papiers de Combelaine, parbleu! de M. Raymond Delorge.
Cette exclamation donnait le secret de la faible résistance de M. Verdale. Très évidemment, il croyait Raymond possesseur de ces papiers si importants.
—Ainsi, selon vous, insista Me Roberjot, M. Delorge est désormais maître de la situation?
—Maître absolu.
—Comment cela?
M. Verdale haussa les épaules.
—Ne le savez-vous pas aussi bien que moi? fit-il...
Assurément oui, si Raymond eût eu les papiers, mais il ne les avait pas, malheureusement, et laisser soupçonner la main de Laurent Cornevin eût été une faute impardonnable. De là, pour Me Roberjot, une position assez délicate.
—N'importe, cher monsieur Verdale, dit-il, auriez-vous quelque répugnance à nous donner vos idées?
—Moi!... Aucune; je n'ai plus rien à craindre de Combelaine désormais, et il est de mon intérêt que ce soit vous qui l'emportiez...
—Eh bien, alors?
—Alors, quoi!... Ces papiers ne mettent-ils pas à votre discrétion tous les gens qui ont été complices des intrigues et des tripotages de Combelaine: Maumussy, la princesse d'Eljonsen, le docteur Buiron et tant d'autres!... Menacez-les de publier leur correspondance, et ils remueront ciel et terre. La justice, je le sais, ne lâche pas aisément sa proie, et M. Barban d'Avranchel est le plus têtu des hommes... Mais il est avec le ciel des accommodements... Jamais le gouvernement ne laissera compromettre tant de gens qui ont été siens; jamais, il ne le peut pas. Ce serait précipiter sa chute...
Me Roberjot semblait assez de cet avis.
—Certainement, dit-il, l'affaire serait aisée à étouffer si le déficit était comblé.
M. Verdale hésita un moment, puis tout à coup:
—Il peut l'être, fit-il.
—Comment cela?
—Combelaine doit avoir une bonne partie encore des titres volés...
—Oh! il ne faut pas compter là-dessus.
—Eh bien! moi, directeur de la Caisse rurale, et à ce titre acquéreur d'une partie des propriétés de Mlle Simone, je puis faire avancer l'époque du payement.
Me Roberjot regardait son ancien copain comme s'il eût espéré lire jusqu'au fond de son âme.
—Feriez-vous vraiment cela? demanda-t-il.
—Et vous, fit l'ancien architecte, me donneriez-vous votre parole de me rendre, sans vous en servir, les lettres de moi qui sont parmi les papiers de Combelaine?...
Malheureusement, Me Roberjot ne pouvait prendre cet engagement, et il cherchait comment esquiver une réponse décisive, lorsque M. Lucien Verdale intervenant:
—Soyez tranquilles, messieurs, prononça-t-il d'un ton ferme, mon père fera sans conditions tout ce que l'honneur lui commandera de faire.
Raymond, le docteur Legris ni Me Roberjot n'avaient plus rien à faire chez l'ancien architecte. Ils se retirèrent, reconduits par M. Lucien Verdale, lequel, sur l'escalier encore, leur affirmait qu'il saurait faire vouloir son père.
Lui, cependant, d'un air indéfinissable, écoutait le bruit des pas qui se perdait dans les corridors de son vaste hôtel.
Lorsqu'il n'entendit plus rien, sonnant son valet de chambre, un homme qui le servait depuis quinze ans, et qui, pensait-il, lui était tout dévoué:
—As-tu, lui demanda-t-il, terminé tous les apprêts dont je t'avais chargé?...
—Je n'ai rien oublié, répondit le valet de chambre, de ce que m'avait commandé monsieur le baron, j'ai empli quinze grandes caisses que j'ai déposées dans un magasin loué sous un nom supposé...
M. Verdale sourit.
—Eh bien! dit-il, demain tu mettras ces caisses au chemin de fer, et tu iras toi-même m'attendre à Bruxelles. Il n'est que temps de filer.
V
Minuit venait de sonner, lorsque Me Roberjot, le docteur Legris et Raymond quittèrent le somptueux hôtel de M. Verdale.
Prudemment, le docteur voulut sortir le premier, pour explorer les alentours, et il poussa la circonspection jusqu'à traverser la rue pour reconnaître deux portes cochères dont l'ombre lui avait paru suspecte.
C'est que véritablement ce n'était pas le moment d'oublier que la vie et la liberté de Raymond étaient plus que jamais en péril.
N'avait-il pas à redouter également les poignards qui une fois déjà l'avaient manqué et le mandat d'amener décerné contre tous les membres de la Société des Amis de la justice?
Persuadé que la rue était déserte, le docteur fit signe à ses compagnons de le rejoindre, et comme le temps était beau et le pavé sec, ils gagnèrent les Champs-Élysées et se mirent à descendre la grande allée, silencieuse et déserte à cette heure.
[Illustration:—Nous sommes flambés, me dit-il, on a volé les papiers.]
Cette entrevue qu'ils venaient d'avoir avait si singulièrement dérouté leurs prévisions et leur avait ouvert des perspectives si inattendues, qu'ils sentaient le besoin de se trouver ensemble, pour échanger leurs idées, étudier la situation, se concerter et décider la conduite à tenir.
Me Roberjot pensait que, pour Raymond, la suprême sagesse serait de disparaître absolument.
—Votre cause, mon cher, lui disait-il, est visiblement entre les mains d'un homme très fort, disposant de tels moyens d'action qu'il a pu acheter le valet de chambre de M. de Combelaine et les domestiques de Mme Flora. Laissez-le donc faire, ne vous exposez pas à lui susciter des embarras inattendus au moment où il touche le but qu'il poursuit depuis tant d'années.
C'était absolument l'avis de M. Legris.
—Rassurez-vous, lui disait-il. M. Verdale vous a dit tout le parti qu'on peut tirer des papiers enlevés; croyez que Laurent Cornevin saura s'en servir. M. Philippe a beau être au secret, il sera tiré d'affaire; le mariage de Combelaine a beau être fixé, il ne se fera pas.
Et comme le silence de Raymond l'inquiétait:
—Enfin, s'écria-t-il, que voulez-vous, que pouvez-vous faire, exposé que vous êtes à être arrêté d'une minute à l'autre?
—Je puis empêcher le mariage.
—En tuant Combelaine, n'est-ce pas?
—S'il n'est que ce moyen...
—Eh bien! il sera temps d'en venir là, lorsqu'il vous sera démontré qu'il n'est plus de ressource... et en attendant, tâchez de n'aller pas en prison...
Lorsqu'ils arrivèrent à la place de la Concorde, Raymond avait fini par se rendre aux représentations de ses amis, et il avait été convenu qu'il se cacherait chez le docteur Legris, en attendant qu'on lui trouvât une retraite sûre.
Ils échangèrent alors une dernière poignée de main.
Et, tandis que Me Roberjot passait le pont de la Concorde pour regagner la rue Jacob, Raymond et le docteur Legris reprirent le chemin de Montmartre.
Ils allaient d'un bon pas, le long des rues désertes, multipliant les détours en se retournant à tout moment pour s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis, et s'étonnant un peu que M. de Combelaine ne fit pas surveiller plus exactement l'homme qu'il croyait en possession de sa correspondance.
—Est-ce un piège? murmurait le docteur.
En tout cas, lorsqu'il déboucha sur la place du Théâtre, où il demeurait, M. Legris redoubla d'attention, et sa vigilance ne fut pas perdue, car tout à coup, serrant le bras de son compagnon:
—Là, fit-il, devant ma maison, regardez.
Raymond obéit. Devant la maison indiquée, un homme de haute taille faisait les cent pas, avec cette allure si reconnaissable des gens qui, ayant longtemps attendu, commencent à s'impatienter.
—C'est Krauss! s'écria Raymond.
—A cette heure! demanda le docteur; en êtes-vous bien sûr?
—Oh! parfaitement, et la preuve, regardez.
Et aussitôt:
—Krauss! appela-t-il.
C'était bien le vieux soldat. Il s'arrêta court, regardant de tous côtés, et lorsqu'il aperçut et reconnut les deux jeunes gens, accourant vers eux:
—Vous voilà donc! s'écria-t-il, je commençais à désespérer...
—Il y a du nouveau? interrogea Raymond inquiet.
—Certes, monsieur. D'abord M. Jean Cornevin est à Londres, il a envoyé une dépêche, il sera ici à la fin de la semaine...
—Ah!
—Ensuite, un de vos amis, le baron de Boursonne, est venu vous demander. Il prétend qu'il peut vous rendre un service. Je lui ai répondu que je lui dirais demain comment vous voir...
—Celui-là est un ami, tu lui donneras l'adresse du docteur...
Mais le docteur, précisément, ne voyait rien là qui justifiât la présence de Krauss.
—Je vous avais recommandé, mon brave, lui dit-il, de ne venir chez moi qu'à la dernière extrémité...
—Oh! il y a encore autre chose, interrompit le vieux soldat; seulement c'est une affaire particulièr, de sorte que...
—Quoi que ce soit, dit vivement Raymond, tu peux parler devant M. Legris.
Le fidèle serviteur hésita une seconde; puis plus bas:
—Monsieur, fit-il, c'est une jeune dame qui voudrait vous voir...
—Une jeune dame!
—Très jolie, quoiqu'elle ait l'air bien chétive, et à qui vous devez avoir parlé de moi, puisqu'elle me connaît. Figurez-vous que, ce soir, j'allais monter me coucher, quand le portier vient me dire qu'on me demande en bas. Je descends, et dans la rue je trouve deux dames dont l'une, la plus jeune, me dit qu'il faut qu'elle vous parle à l'instant, à tout prix, qu'il y va de votre vie et de la sienne. Dame! j'étais bien embarrassé. Mais elle m'a tant prié de la conduire vers vous, d'une voix si douce et si résolue en même temps, que ma foi!...
—Tu l'as amenée...
—Oui, monsieur, et elle est là, tenez, au coin de la rue, dans cette voiture.
—Elle!... s'écria Raymond.
Et prenant son élan, en trois bonds il fut près de cette voiture que lui montrait Krauss; et qui était arrêtée dans l'ombre que projetait le théâtre de Montmartre, au coin de la rue des Acacias.
C'était bien Simone de Maillefert qui, en compagnie de sa gouvernante, l'honnête, l'excellente miss Lydia Dodge, l'attendait. Il la reconnut à la lueur vacillante des lanternes...
Elle l'avait entendu venir, elle l'avait deviné plutôt, et elle se penchait à la portière.
—Vous! dit-il, à cette heure, ici!
—En suis-je donc à calculer et à compter mes imprudences! répondit-elle de cette voix sèche et brève que donne la conscience d'un péril immense, immédiat, presque inévitable. Qu'ai-je à perdre ou à craindre, désormais! J'ai bien fait de venir, puisque vous voici. Vous avez reçu ma lettre, n'est-ce pas?
—Je l'ai reçue, et je me demande comment j'ai mérité que vous m'écriviez de telles choses!...
—Ah! j'avais la tête perdue. Mais pourquoi ne m'avoir pas répondu?
—Le pouvais-je! Si vous connaissiez ma situation!...
—Je la connais. Vous avez conspiré, vous êtes poursuivi, vous vous cachez...
Ils parlaient sans précautions ni ménagements, de sorte que le cocher, tout intrigué des mots qui arrivaient à ses oreilles, était descendu de son siège et se rapprochait sournoisement.
Krauss, par bonheur, et le docteur Legris veillaient.
Ils appelèrent le cocher, sous prétexte de lui demander du feu pour leurs cigares, et le retinrent trop loin de la voiture pour qu'il entendît rien.
—Je me suis expliqué votre lettre, poursuivait Raymond, lorsque j'ai appris l'horrible malheur...
—C'est là ce que je voulais éviter au prix même de la vie. Un duc de Maillefert accusé de vol, accusé de faux! C'est à douter de soi.
Elle était sublime en ce moment: jamais Raymond ne l'avait si éperdument aimée, jamais il n'avait senti avec cette intensité que sans elle la vie ne lui était plus possible.
—Mais M. Philippe n'est pas coupable, s'écria-t-il.
Mlle Simone eut un mouvement de stupeur.
—Quoi!... vous savez...
—Je sais que les détournements et les faux dont on accuse votre frère n'étaient, dans son intention, qu'une pure fiction. C'est vous seule qu'il voulait surprendre et dépouiller.
Le visage caché entre les mains, Mlle Simone sanglotait.
—Hélas! gémit-elle, l'odieuse comédie à laquelle il est descendu est plus infâme encore que le crime même. Aussi quel châtiment!... Il est au secret. Ma mère est allée à la prison, les geôliers lui ont refusé l'entrée. Et cependant la honte d'un jugement peut encore être évitée. C'est pour cela que je suis ici. Ai-je eu tort de compter sur vous?
—Ah! corps et âme, je vous appartiens, ne le savez-vous pas?...
—Je le crois, et c'est cette croyance qui me donne le courage de vous dire: Raymond, mon ami unique et bien-aimé, au nom de votre amour, sacrifiez-moi le souvenir sacré de votre père assassiné, les haines saintes de votre vie entière, et jusqu'à l'espoir de votre légitime vengeance.
Il tremblait de comprendre.
—Que voulez-vous dire? balbutia-t-il.
Elle parut rassembler tout son courage, puis se penchant vers Raymond:
—Ces papiers, dit-elle, que vous avez enlevés à M. de Combelaine, je vous en supplie, rendez-les moi!...
—Grand Dieu!...
Elle se méprit au sens de l'exclamation, car, plus vivement, et avec des intonations à briser la volonté la plus solidement trempée:
—Je ne m'abuse pas, Raymond, insista-t-elle, sur l'étendue du sacrifice que je vous demande. Avec ces papiers, lui-même me l'a dit, vous pouvez perdre M. de Combelaine et ses complices. Mais aussi savez-vous ce qu'il promet en échange? Pour mon frère, l'honneur; pour moi, la liberté...
—Ah!... ces papiers maudits!...
Elle crut qu'il hésitait.
—Vous entendez, reprit-elle; la liberté de disposer de ma main. Sinon, comme il faut quand même que l'honneur de Maillefert soit sauvé, mardi prochain, j'épouserai le comte de Combelaine...
—Mardi!...
—Oui, c'est décidé. Et M. de Combelaine a si habilement et si secrètement pris ses dispositions, que la nouvelle ne s'en est pas ébruitée...
Déchiré du plus horrible désespoir, Raymond se tordait les mains.
—Mais je ne les ai pas, s'écria-t-il, ces papiers qui nous sauveraient; je ne les ai pas!
Il n'y avait pas à se tromper à son accent; Mlle Simone fut atterrée.
—Tout est donc fini!... murmura-t-elle. Et cependant ils ont été enlevés!... Qui donc les a?...
Le nom de Laurent Cornevin montait aux lèvres de Raymond, il eut le courage, et c'en était un grand en ce moment, de ne le pas prononcer.
—Je l'ignore, répondit-il...
Ce qu'il en coûtait à Mlle Simone de renoncer à un espoir qui jusqu'alors l'avait soutenue, il était aisé de le voir.
—Cependant, reprit-elle, ces pièces si compromettantes, Combelaine les croit bien entre vos mains, puisque c'est lui qui m'a conseillé de venir à vous...
—Lui!...
—Il m'a dit que, grâce à lui, vous n'étiez pas arrêté encore...
—Mais alors... Pardon! Est-ce en présence de votre mère qu'il vous a donné ce conseil?
—Non! Il m'a même priée de lui cacher ma démarche.
Il semblait à Raymond entrevoir comme une lueur.
—Combelaine se défie donc de votre mère, fit-il; pourquoi? que vous dit-elle de ce mariage?...
—Rien. Après quelques jours de tristesse morne, tout à coup, un matin, elle a repris son insouciance. L'arrestation même de mon frère ne l'a pas abattue. Il y a des moments où je me demande si elle a bien la plénitude de sa raison. Elle dit de Philippe: «Baste! il s'en tirera», de même qu'elle me dit: «Tu n'es pas encore mariée; à la porte de la mairie, il y a encore de l'espoir.»
Raymond réfléchissait.
—Cette insouciance, pensait-il, ne prouverait-elle pas l'entente de la duchesse de Maillefert et de Cornevin?... Tiendraient-ils en réserve pour le dernier moment quelque expédient décisif?
Puis tout haut:
—Je serai plus explicite que votre mère, mademoiselle, dit-il, et je vous jure, moi, que vous ne serez jamais la femme de Combelaine.
—Qu'espérez-vous donc?...
Il hocha la tête, et doucement:
—Permettez-moi, répondit-il, de garder mon secret.
Rappelé par Raymond, le cocher de Mlle de Maillefert était accouru, et il remontait sur son siège en faisant claquer son fouet pour réveiller son cheval, qui, la tête basse, dormait entre les brancards.
—Allons, reprit Mlle Simone d'une voix mourante, il faut nous séparer... Ma dernière espérance, celle qui me soutenait pendant que je vous attendais, s'est évanouie... Il ne me reste plus qu'à aller apprendre à M. de Combelaine le résultat de ma démarche...
—A cette heure?
—Oui, il doit attendre mon retour devant notre hôtel dans son coupé... Dieu ait pitié de nous!...
Puis, tendant à Raymond sa main qu'il pressa contre ses lèvres:
—Adieu! dit-elle encore! adieu!
Mais sa réponse se perdit dans le bruit des roues de la voiture qui s'éloignait, et presque aussitôt la voix loyale du docteur Legris retentit à son oreille, disant:
—Eh bien!... vous êtes content, j'espère... La démarche de Mlle Simone me paraît assez significative...
—Sa démarche!... Vous avez donc entendu?
M. Legris riait de ce bon rire que donne la confiance.
—Pas un mot, répondit-il, je vous le jure, et au besoin j'en appelle au témoignage de Krauss.
—Je l'atteste, répondit le vieux soldat.
—Du reste, continua le docteur, pas n'est besoin d'une perspicacité supérieure pour deviner le motif qui a pu amener Mlle Simone de Maillefert, en pleine nuit, place du Théâtre, à Montmartre. Combelaine voudrait ravoir les papiers enlevés à Mme Flora, et comme il est persuadé que vous les avez...
—Oui, c'est bien cela...
—Il vous les envoie redemander?
—Oui, et si je les avais!...
—Vous les rendriez peut-être?
—A l'instant.
Le docteur, retirant son chapeau, salua.
—Mes compliments! fit-il. Heureusement ces papiers bénis sont entre des mains plus solides que les vôtres, et qui ne les lâcheront qu'à bon escient...
—Trop tard, peut-être!... Savez-vous que le mariage est fixé à mardi, que toutes les dispositions sont prises!...
—Qu'est-ce que cela prouve? Que Laurent Cornevin, l'homme de la situation, sera prêt mardi.
—Et s'il ne l'était pas?
—Eh bien! je serais le premier à vous dire: «Soit! n'importe comment, faites-vous justice vous-même...» Mais je ne crains rien, Cornevin veille.
Depuis le matin, M. Legris courait pour Raymond, et ce n'est pas impunément qu'un médecin, occupé comme il l'était, s'absente toute une journée.
Vingt clients au moins étaient venus, quelques-uns jusqu'à trois fois, dont en rentrant chez lui avec Raymond il put lire les noms, écrits par la servante sur l'ardoise de l'antichambre.
Ce n'est pourtant pas là ce qui le préoccupa.
Ce qui lui avait sauté aux yeux, c'était un papier plié en quatre, posé bien en évidence, et qui sentait la procédure d'une lieue.
Ce n'était, en effet, rien moins qu'une citation qui enjoignait au docteur Legris d'avoir à se présenter le lendemain, à une heure de relevée, devant M. le juge d'instruction Barban d'Avranchel, en son cabinet, au Palais de Justice.
Et pas d'autre indication.
—Barban d'Avranchel, répétait le docteur, Barban d'Avranchel! C'est bien le juge qui instruit l'affaire de ce pauvre Philippe?
—Oui, répondit Raymond, et c'est aussi celui qui, lors de la mort de mon père, fut chargé de l'enquête et rendit l'ordonnance de non-lieu qui déclarait Combelaine innocent...
N'importe. Cette citation intriguait si fort M. Legris que c'est à peine s'il put fermer l'œil, et que dès le jour il allait rejoindre Raymond, et lui disait en manière de salut:
—Je donnerais dix louis pour qu'il fût l'heure de me rendre chez M. Barban d'Avranchel.
En attendant, il donna une demi-douzaine de consultations, et à neuf heures il avait déjeuné et il était prêt à courir à ses visites les plus urgentes.
—Chemin faisant, dit-il à Raymond, je vais tâcher de vous trouver un asile, car il ne faut pas nous abuser: certain que vous n'avez pas les papiers, Combelaine va vous faire arrêter...
Et comme Raymond ne savait comment le remercier:
—Vous me remercierez plus tard, lui dit-il. Aujourd'hui je n'ai pas une seconde, obligé que je suis de courir aux Batignolles préparer le logement de Mme Flora. Surtout, tenez-vous coi. Ma servante, qui a le mot d'ordre, ne laissera arriver jusqu'à vous que M. de Boursonne.
Raymond ne devait pas avoir le temps de s'ennuyer.
Il n'y avait pas une demi-heure que le docteur était parti, lorsque la servante entre-bâilla la porte, et d'un air mystérieux:
—Monsieur, dit-elle, il y a là ce monsieur que vous savez...
C'était, en effet, le vieil ingénieur, lequel, toujours brusque, la poussa pour entrer plus vite.
Apercevant alors Raymond:
—Enfin! vous voilà!... s'écria-t-il. Savez-vous que c'est pour vous que j'ai fait le voyage!... J'apporte de drôles de nouvelles, allez...
Bien surprenants, en effet, étaient les renseignements recueillis en Anjou par M. de Boursonne.
Moins de quinze jours après le départ de Raymond, d'immenses affiches jaunes, répandues à profusion, avaient annoncé à toute la contrée la vente aux enchères publiques des propriétés de Mlle Simone de Maillefert.
Seulement, les conditions de vente étaient si malencontreuses, si bizarres les lotissements, que tout le monde s'était étonné de la maladresse des hommes d'affaires chargés de cette importante opération.
Un des premiers, M. de Boursonne s'était demandé si cette maladresse n'était pas calculée, et ce doute émis par lui n'avait pas tardé à devenir une certitude pour tous les gens un peu clairvoyants.
[Illustration:—Il faut que le déficit soit comblé.]
Oui, il était évident qu'on s'était appliqué à écarter les enchérisseurs, et que, par suite, les biens n'atteindraient pas les deux tiers de leur valeur.
Et qui devait profiter de cette manœuvre?
Un Parisien, un certain baron Verdale, lequel faisait annoncer partout qu'il était décidé à acheter tout ce qui avait appartenu à Mlle Simone, au nom de la Caisse rurale, puissante société financière dont il était le directeur.
Les plus modérés calculaient que cette honnête spéculation mettrait dans la poche dudit Verdale un million ou quinze cent mille francs, et on admirait son adresse, lorsque le bruit se répandit d'une aventure passablement mystérieuse.
Après la vente de chacun des lots dont M. Verdale se portait acquéreur, un étranger, un Anglais, se présentait dans l'étude du notaire, et, moyennant la surenchère égale, devenait l'adjudicataire définitif ou provoquait une nouvelle adjudication.
—Vous écrire tout cela eût été trop long, mon cher Delorge, disait en achevant le vieil ingénieur; j'ai préféré venir vous le raconter, vous serrer la main par la même occasion, et jouir de votre étonnement...
Mais Raymond n'était que fort médiocrement surpris.
Les réticences de M. Verdale, la veille, l'avaient préparé à la découverte de ces manœuvres si habilement préparées pour s'attribuer une part des dépouilles de Mlle de Maillefert, et si inopinément déjouées.
Et, quant à cet Anglais qui arrivait si à propos, des millions à la main, pour ruiner les projets du directeur de la Caisse rurale, qui pouvait-il être, sinon Laurent Cornevin?...
Ce fut l'opinion de M. de Boursonne, lorsque Raymond l'eut mis au courant de la situation.
Et ils en étaient à calculer les conséquences de ces événements, lorsque, la porte s'ouvrant brusquement, le docteur Legris reparut, tout essoufflé d'avoir monté les escaliers quatre à quatre, et rayonnant de joie.
—Victoire! s'écria-t-il dès le seuil; le Combelaine, cette fois, ne s'en tirera pas...
Mais il s'arrêta court... Il venait de voir le vieil ingénieur qu'il n'avait pas aperçu tout d'abord.
—Vous pouvez continuer, cher docteur, dit vivement Raymond, monsieur est le baron de Boursonne, pour qui je n'ai pas de secrets.
M. Legris le savait. Aussi sans se faire prier:
—Je sors de chez M. Barban d'Avranchel, reprit-il, et c'est par lui que j'ai su... Mais permettez-moi de commencer par le commencement...
Il se laissa tomber dans un fauteuil, et, tout en s'essuyant le front:
—Je suis exact, poursuivit-il. Cité pour une heure précise, à une heure moins cinq je me présentais au Palais de Justice, ma citation à la main.
«J'y étais depuis dix minutes et je commençais déjà à trouver le temps furieusement long, lorsque je vis arriver, devinez qui? Je vous le donne en mille...
—Combelaine! s'écria Raymond.
—Non. Un confrère à moi, le docteur Buiron. Me reconnaissant, il ne parut pas ravi de la rencontre, oh! mais pas du tout. «Que diable faites-vous là? me demanda-t-il.—Vous le voyez, répondis-je, j'attends mon tour de comparaître. Et vous?—Moi, j'ai reçu une citation de M. Barban d'Avranchel, et je consens à être pendu si je sais ce qu'il me veut!...»
«Par ma foi! je fus étourdi de l'aventure; cependant gardant mon sang-froid: «Vous aurez commis quelque crime, mon savant confrère, dis-je en riant.» Sur ma parole, il pâlit.—«Oh! fit-il, oh!...—Après cela, ajoutai-je, vous n'êtes peut-être que complice!...»
«J'allais certainement le pousser, m'amuser à l'embarrasser, lorsque la porte du cabinet de M. d'Avranchel s'ouvrit... Un homme en sortait, en qui je reconnus tout d'abord Grollet, cet ancien palefrenier de l'Élysée, qui est devenu un des riches loueurs de voitures de Paris, et que j'avais vu la veille chez la maîtresse de M. Philippe de Maillefert...
«Mais ce n'est pas en qualité de témoin qu'il venait d'être interrogé...
«A peine fut-il dans la galerie, que deux gardes s'avancèrent, qui le firent placer entre eux et l'emmenèrent...
—Grollet arrêté!... murmura Raymond, au comble de la stupeur, Grollet, le faux témoin...
—Oui!... Et, pour parler franc, je fus tellement ébahi, et mon visage trahit si bien mon ébahissement, que Buiron me demanda ce qui me prenait. Je n'eus pas le temps de lui répondre un mensonge quelconque, un huissier criait mon nom de toute la force de ses poumons...
«Mon tour était venu... Saluant mon docte confrère, j'entrai chez M. Barban d'Avranchel.
«Je trouvai un homme d'une politesse parfaite, bien que d'un froid de glace et infatué outre mesure de la majesté de ses fonctions.
«Savez-vous ce qu'il me voulait, mon cher Delorge?...
«Des détails sur la tentative d'assassinat dont vous avez failli être victime sur le boulevard extérieur, en face du Café de Périclès...
—Quoi!... la justice connaît cette affaire?...
—Très bien. M. Barban d'Avranchel la suit avec passion, et il est sur la trace des coupables...
—Il vous a parlé de Combelaine!...
Le docteur Legris secoua la tête.
—M. d'Avranchel, répondit-il, ne passe pas pour un aigle, mais il sait trop bien son métier pour se livrer ainsi. Non, il ne m'a pas parlé de Combelaine, et ce que je sais, je l'ai surpris. Me suis-je trompé? A vous d'en juger; voici les faits:
«Ayant répondu à toutes les questions de M. d'Avranchel, je voulais savoir s'il soupçonnait la vérité. Prenant donc mon air le plus indifférent: «Il me paraît difficile, monsieur, dis-je, que la justice atteigne les coupables.—La justice, me répondit-il, atteint toujours les coupables; elle est lente à frapper parfois, elle n'en frappe que plus terriblement...—Oui, interrompis-je, excepté lorsque les coupables sont couverts par la prescription...»
«M. d'Avranchel se redressa:
«—En un point, vous avez raison, prononça-t-il... Seulement, l'homme qui a commis un crime resté impuni, fatalement, nécessairement, en commet un second... Et c'est alors que la justice arrive...