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La dégringolade

Chapter 8: IV
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About This Book

Un cri sur les boulevards extérieurs attire l'attention de quelques habitués d'un café : un homme est trouvé grièvement blessé et ramené à l'intérieur, où des indices énigmatiques — fragments de papier dans la bouche, vêtements élégants souillés — relancent une enquête menée par un médecin et d'autres protagonistes. L'action, ancrée dans un milieu parisien populaire, mêle scènes de rue et vie d'estaminet, et déroule par épisodes une succession d'investigations qui dévoilent progressivement secrets, faux‑semblants et mobiles cachés.

III

C'est sur une circonstance bien futile en apparence, et qui avait totalement échappé à Raymond, que reposaient toutes les espérances du docteur Legris.

Pressé de questions, leur guide leur avait répondu avec un accent de regret dont il n'y avait pas à suspecter la sincérité:

«Ah çà! croyez-vous donc que c'est pour mon plaisir que j'ai quitté le bal au plus beau moment, et juste comme je venais de faire une connaissance charmante?...»

—Donc, concluait le docteur, il y a dix à parier contre un que cet ami de la gaîté est allé reprendre son quadrille interrompu.

—A moins qu'il ne se défie, objecta Raymond.

—Et de qui, s'il vous plaît? De nous? Impossible! Ne nous croit-il pas pris dans le cimetière comme dans un piège pour le reste de la nuit? Moi, je ne crains qu'une chose: c'est que le bal ne soit fini.

Il ne l'était pas. En arrivant à l'allée boueuse de la Reine-Blanche, les jeunes gens aperçurent au fond les reflets de l'illumination de la salle.

—Entrons! fit Raymond.

Mais le docteur l'arrêtant:

—Plaisantez-vous? dit-il. Oubliez-vous que si nous avons intérêt à rejoindre cet homme, il a un intérêt non moindre à nous éviter?

—Ah! si je le tenais, docteur!...

—Vous l'avez tenu, mon cher ami, et il n'a pas parlé. Croyez-moi, pas de violence. Laissez-moi agir, moi qui suis de sang-froid. Attendez ici, pendant que j'entrerai seul en prenant mes précautions pour n'être pas reconnu.

Ces précautions étaient indiquées par les circonstances mêmes.

A la Reine-Blanche, comme à tous les bals publics, est établi pendant le carnaval un magasin où on loue des costumes.

C'est là que se rendit tout droit le docteur. Et moyennant trois francs dix sous, une vieille femme, qui avait un faux air de sorcière, mit à sa disposition une longue souquenille de lustrine noire, qu'elle décorait du nom de domino.

C'était puant, malpropre, répugnant, et à tout autre moment le docteur eût reculé devant cette loque. Mais le temps pressait. Il l'endossa, rabattit, non sans dégoût, le capuchon sur son visage, et se glissa dans la salle de bal.

Elle était vide, ou autant dire. De la cohue de la soirée, c'est à peine si soixante ou quatre-vingts enragés restaient, les uns achevant de se griser autour des tables poisseuses, les autres se ruant avec des gestes épileptiques en une sorte de galop échevelé.

Mais qu'importait au docteur Legris!

Il venait de reconnaître, assis à une des tables de l'estrade, devant un bol immense de vin à la française, l'homme au mac-farlane. Près de lui, vêtue d'un costume de bayadère, bien trop large et beaucoup trop court, buvait une surprenante créature, d'une laideur et d'une maigreur invraisemblables.

—Allons, la chance est pour nous! pensa le docteur.

Et jugeant inutile un plus long séjour dans ce bal, il courut se débarrasser de son domino, et rejoignant Raymond:

—Il ne s'agit plus, lui dit-il, que de savoir où demeure ce gaillard, ce qu'il fait et comment il s'appelle. Et pour y arriver, voici le programme: nous allons monter dans une voiture, d'où nous guetterons la sortie de notre inconnu. Dès qu'il paraîtra, nous commanderons à notre cocher de le suivre, où qu'il aille, à pied ou en fiacre. Dame! c'est un singulier métier que nous ferons là, mais nous n'avons pas le choix des moyens...

La décision prise, ils se hâtèrent de l'exécuter, et bien ils firent, car ils étaient à peine blottis dans un fiacre, que l'homme sortit de la Reine-Blanche, traînant à son bras la bayadère maigre.

Il avait repris son mac-farlane, et sa compagne avait jeté sur ses épaules osseuses un flamboyant châle à carreaux rouges et noirs.

Aussitôt le docteur baissa la glace de devant de sa voiture, et les montrant au cocher:

—Voilà, lui dit-il, les gens qu'il s'agit de suivre sans qu'ils s'en doutent. Si vous réussissez, il y aura vingt francs de pourboire.

—Connu! répondit le cocher en clignant de l'œil.

Et d'un vigoureux coup de fouet, il réveilla son pauvre cheval, qui partit en traînant la jambe...

Le jour se levait... Comme toujours au matin, après une tempête, le ciel était clair. Le vent avait déjà séché le bitume des trottoirs.

Les boulevards extérieurs s'éveillaient. Les balayeurs s'emparaient de la chaussée, les lourdes charrettes chargées de pierres commençaient à circuler. Et par toutes les rues descendaient, des hauteurs de Montmartre, des groupes d'ouvriers...

Mais ni l'homme au mac-farlane, ni la bayadère ne craignaient les regards, et c'est le plus fièrement du monde qu'ils longeaient le boulevard Rochechouart.

Parfois, des ouvriers les interpellaient de loin, et les poursuivaient de quolibets assez peu flatteurs. Ils y répondaient de la belle façon. D'autres fois, c'était eux qui commençaient à apostropher les balayeurs.

C'est ainsi qu'ils arrivèrent chaussée Clignancourt. Ils la remontèrent un moment, tournèrent à gauche, rue Saint-André, puis à droite, rue Feutrier...

Puis le fiacre où se cachaient le docteur et Raymond s'arrêta, et le cocher se penchant vers eux, leur dit:

—Le pourboire est gagné! Vos masques viennent de rentrer dans une maison à vingt pas d'ici.

C'était une maison garnie, de misérable apparence, et qui semblait presque inhabitée malgré ses nombreux écriteaux annonçant des chambres et des cabinets meublés bourgeoisement.

Sur la porte, un gros homme, le ventre ceint d'un tablier bleu, à pièce, fumait sa pipe.

—Vous êtes le maître de la maison, monsieur? lui demanda le docteur.

—Bien à votre service, répondit-il en retirant sa casquette de l'air le plus gracieux.

—Nous aurions besoin d'un renseignement... Il vient d'entrer chez vous un homme vêtu d'un mac-farlane...

—Et donnant le bras à une dame, n'est-ce pas?

—Précisément... Nous aurions, mon ami et moi, à les entretenir d'une affaire excessivement importante, d'une affaire où il y aurait beaucoup d'argent à gagner...

Le maître du garni avait levé les bras au ciel.

—Pas de chance!... s'écria-t-il.

—Pourquoi?

—M. Potencier—c'est le nom de ce monsieur—n'est plus mon locataire depuis le quinze du mois dernier...

—Qu'importe, puisqu'il vient d'entrer chez vous...

L'hôtelier souriait.

—Il n'y est déjà plus, répondit-il... M. Potencier et sa dame n'ont fait que traverser la maison, qui a deux issues, comme vous pouvez le voir...

Et se dérangeant un peu, il montrait un couloir interminable, au fond duquel on apercevait une autre rue.

Ce fut comme un seau d'eau froide tombant de haut sur la tête de Raymond et du docteur Legris. Avoir pris tant de peine pour aboutir à un tel échec, c'était humiliant et irritant. Mais le docteur savait se contraindre:

—Si M. Potencier n'est plus votre locataire, dit-il au maître du garni, il a dû vous laisser sa nouvelle adresse...

—Lui!... jamais de la vie. C'est un homme très caché, voyez-vous, qui n'aime pas qu'on se mêle de ses affaires...

—De sorte qu'il vous est impossible de nous dire où le trouver...

—Oh! tout à fait impossible.

Le docteur avait tiré son portefeuille, et tout en semblant y chercher quelque chose, il remuait trois ou quatre billets de banque de cent francs qui s'y trouvaient, et il les maniait si habilement qu'ils paraissaient se multiplier et foisonner sous ses doigts.

—C'est une belle occasion, fit-il, que M. Potencier perd de gagner une grosse somme... Mais tenez, voici enfin ce que je cherchais... faites-le tenir, s'il se peut, à votre ex-locataire, en le prévenant que je désire lui parler...

Et ce disant, il tendait à l'hôtelier une de ses cartes de visite:

LE DOCTEUR VALENTIN LEGRIS
place du Théâtre, à Montmartre
CONSULTATIONS TOUS LES JOURS, DE UNE HEURE A TROIS
(gratuites le lundi et le jeudi)

La vue de la quantité de billets de banque que lui avait paru remuer le docteur avait rendu fort sérieux le patron du garni.

—Je ne pense pas, dit-il, que je puisse jamais faire cette commission. Je garde pourtant cette carte, et si je venais à savoir où demeure M. Potencier...

—Vous la lui remettriez, c'est entendu. Et sur ce, au plaisir! cher monsieur...

Assurément, le docteur n'espérait pas que sa carte lui attirât jamais la visite de M. Potencier. Mais il était de ceux dont l'avis est qu'il faut toujours aider le hasard et lui laisser ouvertes le plus de portes possible.

[Illustration:—Regardez le haut du mur.]

—Cet homme nous échappe, dit-il à Raymond, tandis qu'ils regagnaient leur voiture; nous ne le reverrons plus désormais, que s'il le veut bien.

—Qui sait? prononça Raymond.

Et s'arrêtant court au milieu de la rue:

—Il m'est venu une idée, docteur. Pendant que vous parliez à cet hôtelier moi je songeais. Comment, me disais-je, cet homme s'y est-il pris pour nous introduire dans le cimetière? Il a présenté un papier que le gardien a lu et serré ensuite dans sa poche. Donc, ce papier devait être un permis donné par l'administration, supérieure, sous un prétexte que j'ignore, mais qu'il m'est aisé d'imaginer...

—Jusqu'ici très bien, approuva le docteur. Cette opinion est si bien la mienne que j'en ai déduit l'expédient qui nous a rendu la liberté...

—Eh bien! ce permis porte nécessairement le nom de la personne à qui il a été délivré, de sorte que si le gardien l'avait encore en sa possession, et qu'il consentît à nous en laisser prendre connaissance...

Le docteur se frappa le front.

—Comment, diable! n'avais-je pas songé à cela! interrompit-il. Venez vite!

Mais le cocher qui les avait amenés n'était guère disposé à les reconduire.

Sa remise était à deux pas, disait-il, et son pauvre cheval, qui avait passé la nuit, ne tenait plus debout.

Ils perdirent donc une heure à chercher un autre fiacre qu'ils ne trouvèrent pas. Ils mirent un bon quart d'heure à découvrir un commissionnaire qu'ils envoyèrent, rue Blanche, porter à Mme Delorge une lettre qui lui expliquait l'absence de son fils.

Enfin, comme ils étaient exténués de fatigue et de besoin, ils rentrèrent au café Périclès, où Justus leur servit une tasse de chocolat. Et ils y furent retenus un bon moment par le journaliste Peyrolas, lequel était aux anges, ayant, l'avant-veille, publié un article qui allait, espérait-il, lui valoir un mois de prison, c'est-à-dire le poser dans le monde et le classer parmi les hommes d'État de l'avenir.

Si bien qu'il était plus de dix heures quand Raymond et le docteur tournèrent le coin de l'avenue du cimetière du Nord.

—Avançons avec précaution, avait dit le docteur, et avant de nous adresser au gardien, sondons un peu le terrain aux environs.

Jamais circonspection ne reçut plus vite sa récompense.

Ils avaient à peine dépassé la grande porte, qu'ils aperçurent, au milieu du rond-point, un groupe de gardiens et de sergents de ville causant et gesticulant avec une animation extraordinaire.

—Oh! fit M. Legris en serrant le bras de Raymond, il y a quelque chose... Tâchons de savoir ce dont se préoccupent tous ces gens. Mais prenons garde...

C'est avec la plus sage lenteur, en effet, et par une manœuvre tournante des plus habiles, qu'ils s'approchèrent du groupe.

Un vieux gardien à barbe blanche avait la parole.

—Ma foi! disait-il, j'y aurais été pris tout comme mon camarade. Comment soupçonner une scélératesse pareille? Trois hommes se présentent en pleine nuit à la porte du cimetière, ils montrent un papier de la Préfecture, où il est expliqué qu'ils sont inspecteurs de la police de sûreté, et où il est dit qu'il faut les laisser entrer, leur prêter main-forte au besoin, et même leur obéir... Dame! on leur dit: Donnez-vous donc la peine de passer!...

—Pas quand le permis est faux! objecta un brigadier.

—Comment le deviner? Il y avait un en-tête de la Préfecture de police.

—C'est vrai, cet imprimé a dû être volé dans les bureaux. Mais les signatures, les cachets, tout est contrefait, et si grossièrement que la contrefaçon saute aux yeux...

—Aux vôtres, peut-être, qui êtes de la partie... Mais non pas à ceux d'un pauvre diable qu'on éveille en sursaut...

Pour justifier leur présence et leur immobilité près du groupe, au cas où on viendrait à les remarquer, Raymond et le docteur avaient pris chacun un cigare, qu'ils feignaient de ne pouvoir allumer, tout en brûlant force allumettes.

Cependant, un sergent de ville poursuivait:

—Sait-on du moins ce qu'ils voulaient, ces brigands-là?

—Voler, parbleu! interrompit un autre.

—Qui sait! fit un vieux gardien. Il y a des fous qui ont des folies si bizarres... Enfin, n'importe, nous allons passer une inspection soignée, pour voir si tout est bien en ordre et à sa place...

—Et que les gredins aient volé ou non, déclara le brigadier, ils peuvent être sûrs de leur affaire. La police leur aura bientôt mis le grappin dessus...

—Oh! quant à ça...

—C'est sûr et certain, je vous le garantis. Le gardien qu'ils ont trompé se souvient de leur signalement. Il y en a un surtout qu'il reconnaîtrait, m'a-t-il dit, s'il le rencontrait dans la rue. C'est un homme jeune, très comme il faut, de taille moyenne, portant toute sa barbe, légère et molle, séparée en éventail au menton. Il était vêtu d'un grand pardessus à longs poils, et portait un chapeau large et une cravate blanche.

D'un brusque mouvement, le docteur entraînait Raymond vers l'intérieur du cimetière...

Le signalement donné, c'était le sien propre, trait pour trait. Rien n'y manquait. Que le brigadier se retournât, ou un de ses auditeurs, et le docteur Legris se trouvait dans une situation difficile.

—Me voici dans de beaux draps! fit-il, quand il se crut à l'abri.

Raymond était désespéré. Il avait pris la main du docteur et la serrant:

—Comment reconnaître jamais, lui disait-il, tout ce que vous avez fait pour moi, qui vous suis presque inconnu?... Jamais je ne me pardonnerai l'embarras où je vous jette. Eh! je devais bien savoir qu'il y a sur moi comme une fatalité, et que je porte malheur! Quand on se sait ainsi, on vit seul...

Mais déjà le sourire était revenu sur les lèvres du docteur.

—Quand on est ainsi, dit-il de sa bonne voix sympathique, on accepte le dévouement d'un ami, et on est deux à lutter contre la mauvaise fortune!

Dans la bouche du docteur Legris, ces grands mots: amitié et dévouement, gardaient entière et intacte leur admirable signification.

Il suffisait qu'il les eût prononcés pour qu'il s'estimât engagé d'honneur.

Mais, pour cela même, il détestait les phrases et l'emphase, fuyait les explications et les effusions.

Voyant donc Raymond sincèrement ému:

—Nous recauserons de tout cela plus tard, reprit-il vivement. L'important, pour l'heure, est de nous remettre à notre besogne, laquelle, il faut bien l'avouer, se complique terriblement. Encore un moyen d'arriver à la vérité qui nous échappe, car il serait insensé d'aller demander communication du permis...

Puis, après quelques minutes de réflexion.

—N'importe, reprit-il, tout espoir n'est pas encore perdu d'avoir le mot de l'énigme. Ah! je ne jette pas ainsi ma langue aux chiens, moi! Marchons, tâchons de retrouver l'endroit où notre guide nous avait conduits.

Le cimetière, à cette heure, n'avait plus rien des mystérieuses terreurs de la nuit. Le mouvement et la vie l'emplissaient. A tout instant des groupes passaient, les bras chargés de fleurs ou de couronnes d'immortelles. Çà et là, dans des massifs, on entendait le chant monotone d'un jardinier ou le grincement de la scie d'un tailleur de pierre.

A la tempête de la nuit, une journée printanière succédait. Une brise molle berçait les arbres gonflés de sève. Et tout le long des allées, aux tièdes rayons du soleil, les premières primevères ouvraient leurs feuilles d'un vert tendre.

Et tandis que les jeunes gens erraient à l'aventure, à travers le labyrinthe des tombes, cherchant leur chemin qu'ils ne reconnaissaient pas:

—Voici, disait le docteur à Raymond, voici l'idée bien simple qui m'est venue. Les deux prénoms gravés sur la pierre: Marie-Sidonie, ne vous rappellent, m'avez-vous dit, personne que vous ayez connu?

—Personne, docteur.

—Bien. Mais rien ne nous dit que le nom de famille, omis peut-être à dessein, ne réveillerait pas vos souvenirs!...

—Il faudrait le savoir...

—Sachons-le. Il est inscrit au greffe du cimetière, évidemment.

Raymond tressaillit.

—Oubliez-vous donc, docteur, s'écria-t-il, la situation que nous fait ce faux permis? Pouvons-nous raisonnablement nous présenter au greffe?

—Non. Mais nous pouvons y envoyer quelqu'un, le premier venu, le commissionnaire du coin, si vous voulez...

Mais il s'interrompit, et d'un tout autre ton:

—Ah! nous y voici! dit-il. Cette fois, je ne me trompe pas.

Ils arrivaient, en effet, à l'endroit où les avait postés l'homme de la Reine-Blanche. Ils reconnaissaient le banc vermoulu où ils s'étaient assis, et le rideau de cyprès qui les avait cachés.

Devant eux, jusqu'au mur de clôture, s'étendait la clairière inculte et nue.

Ils revoyaient la tombe, si audacieusement profanée, telle qu'elle leur était apparue à la pâle clarté de la lune.

Elle était toujours dans le même état, c'est-à-dire en pleine réparation, tout entourée de plâtras et d'éclats de moellons. La pierre tombale était toujours retirée, les outils des ouvriers étaient encore à terre.

A ce spectacle, le front du docteur se plissa.

—Oh! murmura-t-il, qu'est-ce que cela signifie?

C'est qu'il s'était attendu à trouver la tombe entièrement réparée.

C'était l'unique moyen de faire disparaître toute trace de l'odieuse profanation, et il pensait que ceux qui avaient tant osé ne l'auraient pas négligé, et que dès le matin ils auraient envoyé des ouvriers, leurs complices de la nuit...

Mais non, rien.

Et les pierres du caveau, descellées violemment et replacées à la hâte, trahissaient le sacrilège.

Voilà ce que le docteur avait vu d'un coup d'œil.

Voilà ce que Raymond vit aussi, car répondant à l'exclamation de son compagnon:

—Et vous avez entendu les gardiens, docteur, dit-il d'une voix altérée: ils ont annoncé qu'ils allaient visiter attentivement le cimetière.

—Oui, j'ai entendu. S'ils viennent ici, et ils y viendront, ces pierres, jetées là pêle-mêle attireront leur attention... Ils les dérangeront et verront que la bière a été forcée... Ils soulèveront les planches mal reclouées, et reconnaîtront que cette bière est vide...

Positivement, Raymond sentait sa raison se troubler.

—De sorte que... balbutia-t-il.

—De sorte que, si nous venions à être reconnus, nous serions arrêtés, emprisonnés, accusés d'un crime incompréhensible, tant il est odieux, et en danger, qui sait! d'être condamnés...

—Ah! vous m'épouvantez, docteur...

—Dame! prouvez donc votre innocence, s'il vous plaît! Allez donc raconter la vérité à un juge d'instruction! Allez donc lui dire que sur la foi d'une lettre anonyme, nous sommes allés au bal de la Reine-Blanche, attendre, sans savoir dans quel but, un homme inconnu... que cet homme s'est présenté à nous vêtu d'un costume de carnaval, et que nous avons consenti à le suivre ici, sans explications; qu'il nous a fait cacher, et que nous avons vu quatre personnes dont une femme, que les autres appelaient «madame la duchesse», franchir le mur du cimetière et violer cette tombe... Oui! allez un peu raconter cela à votre juge!... «A d'autres! vous répondra-t-il, à d'autres! Est-ce que de telles choses sont admissibles, en pleine civilisation, en plein Paris, une nuit de carnaval!...»

Et sans laisser le temps à Raymond de placer une syllabe:

—C'est que ce n'est pas tout, reprit-il. On nous demandera pourquoi cette bière est vide. On n'élève pas, que diable! des tombeaux sur une bière vide. Nous redirons ce que nous avons vu, on haussera les épaules. On nous montrera sur la pierre tombale ce nom gravé: Marie-Sidonie; on nous demandera compte du cadavre...

Il se sentait pâlir en parlant ainsi, il regardait de tous côtés s'il n'apercevait pas quelque gardien. La peur, cette peur qui ne discute ni ne raisonne, troublait son jugement si net d'ordinaire, et il entrevoyait de si terribles complications, que saisissant le bras de Raymond:

—Partons, dit-il avec une violence extraordinaire, sortons d'ici, fuyons!...

Par bonheur, ainsi qu'il arrive toujours, à mesure que se troublait le docteur, Raymond redevenait plus maître de soi.

—Fuir ainsi, répondit-il, y songez-vous!... Oubliez-vous que le cimetière est surveillé, que notre signalement est donné?... Courir, marcher d'un pas rapide seulement, ne serait-ce pas nous dénoncer?...

Il est sûr que, tout signalement à part, leur seul aspect devait éveiller des soupçons, et c'était miracle qu'on ne les eût pas remarqués à l'entrée.

Leurs aventures de la nuit étaient tracées en quelque sorte sur leurs vêtements souillés et salis, sur leurs bottes boueuses, sur leurs pantalons crottés jusqu'au jarret et maculés de terre aux genoux, sur leurs paletots mouillés et éraillés par les broussailles où ils s'étaient blottis, sur leurs chapeaux même, poudrés par la poussière du bal et hérissés ensuite par la pluie. Rappelé au sentiment exact de la situation par la voix de son compagnon, le docteur s'était arrêté court...

—Décidément, je perds la tête, fit-il avec un sourire un peu contraint. Et cependant, la plus vulgaire prudence nous commande de quitter au plus tôt le cimetière... Plus nous attendrons, moins il y aura de monde aux portes et plus nous aurons de chances contre nous. C'est en ce moment qu'il y a foule, qu'il faut tenter l'aventure... Donc, réparons de notre mieux le désordre de notre toilette, rapprochons-nous de l'entrée, mêlons-nous au cortège de quelque enterrement, et sortons la tête baissée, comme des parents désolés...

IV

Sans encombre, sinon sans battements de cœur, Raymond et le docteur Legris franchissaient quelques instants plus tard la porte redoutée du cimetière Montmartre.

Une fois dans l'avenue ils étaient sauvés.

Et cependant ils ne respirèrent librement que plus tard, lorsqu'ils eurent dépassé la place Pigalle, et qu'ils arrivèrent au café de Périclès.

Ils s'y firent servir à déjeuner, dans un petit salon au premier étage, que Justus réservait à ses clients de prédilection, autant pour causer librement que pour échapper au terrible journaliste Peyrolas, lequel, embusqué près de la porte d'entrée, guettait les arrivants et leur lisait impitoyablement son fameux article.

Une côtelette et un verre de vin de Bordeaux ne devaient pas tarder à rendre au docteur Legris l'élasticité de son esprit, et tout en versant à boire à Raymond:

—C'est égal, disait-il, d'ici à quelque temps, je m'abstiendrai d'aller rôder aux environs du cimetière Montmartre. Je viens de recevoir une leçon dont je profiterai. Je sais, à présent, ce qu'il en peut coûter de ne se point vêtir comme tout le monde, d'arborer des chapeaux d'une forme à soi et de porter des cravates blanches.

Mais il perdait son temps à essayer de dérider son convive.

Tant qu'il avait conservé l'espoir d'arriver à la vérité, tant qu'il avait entrevu un effort à faire ou un expédient à risquer, tant qu'il y avait eu lutte, en un mot, et incertitude du résultat, Raymond avait su maintenir son énergie à la hauteur des circonstances.

Battu, il s'abandonnait sans vergogne à la plus incroyable prostration.

Aussi, répondant à ses intimes réflexions, bien plus qu'il ne s'adressait à son compagnon:

—Nous ne saurons rien, murmura-t-il, rien!...

Le docteur Legris achevait alors de déjeuner. Adonis avait versé son café et il venait d'allumer un cigare.

—Vous vous trompez, Raymond, prononça-t-il d'une voix ferme. Peut-être n'apprendrez-vous que trop tôt le mot de cette lugubre énigme.

—Hélas!...

Sachant par expérience que Justus Pufzenhofer en bon Allemand qu'il était, avait la fâcheuse habitude de rôder autour des portes, et d'y coller selon l'occasion l'œil ou l'oreille, M. Legris s'était levé et s'assurait que personne n'écoutait du dehors.

Revenant ensuite s'asseoir en face de son nouvel ami:

—Maintenant, commença-t-il, raisonnons froidement, s'il se peut, et tâchons de mettre de l'ordre dans nos idées, car en vérité depuis hier au soir nous pensons et nous agissons comme des enfants. Vous, cher ami, vous aviez sans doute des raisons que j'ignore d'être profondément ému. Quant à moi, en me voyant brusquement jeté dans cette ténébreuse aventure, j'ai été impressionné d'une façon ridicule pour un homme de ma trempe, médecin, et qui se pique de scepticisme.

Raymond essaya de l'interrompre pour protester; il n'en continua que plus vite:

—De votre trouble et du mien, il est résulté que nous avons abandonné la proie pour l'ombre, et que nous avons été joués. Le mal est fait, n'en parlons plus. Mais en faut-il conclure que nous sommes incapables de soulever le voile qui recouvre ce mystère? Non, certes, et je vais essayer de vous le prouver...

Un geste sans signification précise fut la seule réponse de Raymond.

—Procédons donc méthodiquement, reprit le docteur, et du connu tâchons de dégager l'inconnu. Tout d'abord, le mobile de cette intrigue est-il considérable? Évidemment, oui. Ce n'est pas sans un intérêt immense que des gens tentent une aventure aussi scabreuse que celle de cette nuit. Mais quel est cet intérêt? Pour nous, voilà l'x, voilà la solution à trouver. Ce que nous savons, par exemple, c'est que l'intérêt des principaux complices est identique. Si l'homme triomphait, la femme était folle de joie, comme lorsqu'on voit dépassées ses plus magnifiques espérances. Quant au but qu'ils se proposaient, il nous est révélé par les faits mêmes. Ils voulaient savoir positivement si oui ou non la tombe de Marie-Sidonie était vide...

Comme s'il eût attendu une objection, il s'arrêta.

Et cette objection ne venant pas:

—L'organisateur de cette audacieuse expédition, poursuivit-il, l'homme aux vêtements élégants, savait à n'en pas douter que le cercueil était vide. Il l'avait affirmé à la femme aux vêtements noirs, et la preuve, c'est qu'au moment de forcer la tombe, il lui a dit: «Vous allez voir, madame la duchesse, que je ne vous ai pas trompée.» Mais elle doutait, et je n'en veux pour preuve que sa joie en constatant la vérité.

Tout cela était si clair et si précis, et si bien exposé comme les termes d'un problème ordinaire, que Raymond commençait à s'en étonner.

M. Legris, plus lentement, continuait:

—Pour nous, simples spectateurs, quelle est la conclusion à tirer? C'est qu'il y a de par le monde, vivante et bien vivante, une femme que l'on croit morte et enterrée: Marie-Sidonie...

Il disait cela d'un si singulier accent de certitude, que Raymond en tressaillit.

—Il faut donc croire, murmura-t-il, à quelque supercherie odieuse, abominable, à un simulacre d'inhumation...

—Oui.

—Dans quel but? Pourquoi?...

—Eh! si je le soupçonnais seulement, s'écria le docteur, le problème serait bien près d'être résolu... Mais ici, nul indice!... Une seule chose m'est démontrée, c'est que la duchesse a tout à espérer, tout à attendre de l'existence de cette Marie-Sidonie...

Pendant plus d'une minute, Raymond garda le silence.

—Mais moi, fit-il enfin, moi, où est mon intérêt dans cette intrigue compliquée, et comment y suis-je mêlé?...

Eh! c'était là précisément la question qui obsédait la pensée du docteur Legris, la question à laquelle il cherchait en vain une réponse plausible.

—Comment le saurais-je, fit-il, lorsque vous-même l'ignorez!...

Et Raymond se taisant:

—Pourtant, ajouta-t-il, si vous ne deviez pas être un des acteurs indispensables de cette incompréhensible scène, on ne serait pas allé vous chercher...

—On!... qui, on?

—Quelqu'un qui vous connaît bien, puisque la lettre anonyme que vous m'avez montrée faisait allusion à la mort du général Delorge votre père, et aussi à une femme que vous aimez...

[Illustration:—Vous voyez, madame la duchesse, que le cercueil est vide.]

—Je pouvais jeter cette lettre au feu.

—Mais vous ne l'y avez pas jetée, et son auteur était certain que vous ne l'y jetteriez pas. Il comptait si bien sur vous, que toutes ses précautions étaient prises. Le faux était prêt qui devait vous ouvrir la porte du cimetière, et Potencier, ce complice subalterne qui nous a si subtilement glissé entre les mains, vous attendait. Et on jugeait votre présence tellement urgente, que pour vous décider à venir, on m'a admis en tiers, moi inconnu, qui pouvais être dangereux, et qui n'ai pas les raisons... que vous devez avoir... qu'on sait que vous avez... de garder le secret et de ne pas invoquer l'assistance de la police...

M. Legris jeta son cigare, que dans sa préoccupation il avait laissé éteindre, et poursuivant l'analyse de la situation:

—Maintenant, reprit-il, quelles conclusions tirer de tout ceci?... C'est que l'auteur de la lettre anonyme ne peut être que l'homme qui dirigeait l'audacieuse expédition de cette nuit...

—Je le crois, murmura Raymond, oui, je le crois...

—Et moi, j'en suis sûr, parce qu'il m'est démontré que cet homme savait notre présence à deux pas, derrière les cyprès...

—Oh!...

—Il la savait, vous dis-je, et j'en ai une preuve qu'admettrait le jury le plus timoré. Rappelez vos souvenirs. Lorsque les agents subalternes de cet homme, les deux complices en blouse, sont descendus dans le cimetière, qu'ont-ils fait?...

Lentement, et avec une certaine hésitation:

—Autant qu'il m'en souvient, répondit Raymond, ils ont erré de ci et de là autour de la clairière, regardant, prêtant l'oreille...

—S'assurant, en un mot, qu'ils n'étaient pas épiés?...

—Évidemment...

—Donc, j'ai raison. Comment admettre, en effet, que des coquins exercés, et ceux-là le sont, qui risquent d'être surpris au moment de commettre un crime, et ils le risquaient, n'aient pas mieux pris leurs précautions? Représentez-vous le terrain. S'y trouvait-il un endroit plus favorable à une embuscade que celui où nous étions blottis? Non. Comment donc ces deux hommes ne l'ont-ils pas visité? Comment! C'est que leur chef, celui qui les payait, les avait avertis. C'est qu'il leur avait dit: «Surtout, n'approchez pas du massif de cyprès, vous y trouveriez cachés des gens à moi qu'il ne faut pas déranger...»

A demi-voix et comme s'il eût répondu à ses pensées, et non à M. Legris:

—C'est bien cela, murmura Raymond, c'est bien cela... Ce ne peut être que lui qui m'a écrit!...

Le docteur jubilait.

Faire étalage de ses facultés maîtresses est une disposition commune à tous les hommes, depuis le plus vulgaire jusqu'au plus supérieur.

Et il éprouvait à montrer sa pénétration le même plaisir naïf que ressent le robuste manœuvre qui lève à bras tendu l'énorme poids que ses compagnons peuvent à peine soulever.

—Lui! s'écria-t-il, oubliant son serment de ne pas questionner. Qui, lui? Vous voyez bien que vous soupçonnez quelqu'un!...

Le front de Raymond s'assombrit.

—Docteur!... fit-il.

Mais l'autre:

—Et cette duchesse si audacieuse, est-ce que vraiment en cherchant bien vous ne trouveriez pas son nom?...

—Je connais plusieurs femmes qui portent ce titre de duchesse...

—Ah!...

—La duchesse de Maumussy, la duchesse de Maillefert...

—Vous voyez donc bien...

Raymond eut un mouvement d'impatience.

—Mais qu'est-ce que cela prouve! fit-il brusquement. En sais-je mieux comment je puis me trouver mêlé aux événements de cette nuit? Doutez-vous de ma parole? Faut-il que de nouveau je vous jure, sur tout ce qu'il y a de sacré, que je ne comprends rien à tout ce qui arrive depuis vingt-quatre heures, que jamais je n'ai connu personne du nom de Marie-Sidonie?...

Une fugitive rougeur montait aux joues du jeune médecin.

—Ai-je donc été indiscret? fit-il. Dites-le-moi franchement. Dois-je oublier tout ce dont j'ai été témoin? Parlez, et c'est fini, jamais plus il n'en sera question entre nous!...

Déjà Raymond se sentait tout honteux de son irritation.

Saisissant la main du docteur:

—Assez, prononça-t-il d'une voix émue. A un ami tel que vous, on ne marchande pas les confidences. Faites-moi l'amitié de venir partager ce soir notre modeste repas de famille. Et nous chercherons ensemble s'il est dans mon passé quelque événement qui explique le sombre mystère de cette nuit...

DEUXIÈME PARTIE

LE GÉNÉRAL DELORGE

I

Un soir, en un de ces rares moments où il se départait de sa réserve et de sa froideur accoutumées, Raymond Delorge avait dit au docteur Legris:

—Celui-là est véritablement malheureux qui n'espère plus rien. Voilà où j'en suis, moi qui n'ai pas trente ans. Et si je n'étais pas certain que la balle qui me tuerait frapperait ma pauvre mère du même coup, il y a longtemps que je me serais fait sauter la cervelle...

Le passé de cet infortuné expliquait ce morne désespoir et ce dégoût profond de la vie.

Son père, le général Pierre Delorge, avait été ce qu'on est convenu d'appeler un officier de fortune, c'est-à-dire un de ces soldats qui n'ont d'autre recommandation que leur mérite et leur bravoure, d'autre richesse que leur épée, et dont chaque grade est forcément le prix d'un service rendu ou d'une action d'éclat.

Fils d'un menuisier de Poitiers, ancien volontaire de 1792, bercé de la légende glorieuse des armées de la République, Pierre Delorge, le jour même de ses dix-huit ans, s'était engagé dans un régiment de dragons.

Son éducation était des plus bornées, mais il avait l'imagination pleine de récits de batailles, et il se sentait de la trempe de ces soldats héroïques dont lui parlait son père, et qui, à trente ans, étaient morts ou généraux de division.

Malheureusement, on était alors en 1820.

C'était le beau temps de la Restauration, et les fils d'artisans révolutionnaires n'étaient pas précisément en odeur de sainteté.

En fait de guerre, Pierre Delorge ne vit que la guerre d'Espagne, où il n'eut même pas l'occasion de dégainer.

En revanche, il avait failli se trouver compromis dans la première conjuration de Saumur, à la suite d'une dénonciation anonyme, qui l'accusait faussement d'avoir entretenu des relations suivies avec le brave et faible général Berton.

Du moins sut-il mettre à profit ces longues années de paix et les loisirs forcés de la vie de garnison.

Ayant reconnu l'insuffisance de son éducation, il entreprit bravement de la refaire, et obstinément il la refit.

Les longues heures que ses camarades passaient au café militaire, entre un jeu de cartes et un bol de punch, il les employait à travailler, réalisant sur ses maigres appointements assez d'économies pour payer un professeur ou acheter des livres.

D'aucuns essayèrent bien de railler ses études obstinées, son existence austère, sa rigide exactitude à remplir les devoirs de son état; ils en furent pour leurs taquineries.

Et encore ne les poussèrent-ils jamais plus loin, Pierre Delorge n'ayant pas la prétention d'être ce qui s'appelle endurant.

Puis, comme il était malgré tout le meilleur et le plus sûr des camarades, modeste et toujours prêt à rendre service, comme d'un autre côté on le savait doué de la plus rare énergie, on s'accoutuma à reconnaître sa supériorité, à la célébrer et à le désigner hautement comme un des officiers d'avenir de l'armée.

La révolution de 1830 le trouva en Algérie, lieutenant de chasseurs.

Il avait été décoré lors de la prise d'Alger, à la tête de son escadron, qui faisait partie de la division Loverdo.

Les années qui suivirent, il les passa en Afrique, où l'œuvre de notre domination se poursuivait avec un perpétuel mélange de bien et de mal, de succès et de revers.

On peut dire que, pendant huit ans, il ne se tira pas dans notre colonie un seul coup de fusil sans qu'il fût présent.

Il était à Constantine, où il fut blessé, à Mostaganem, au col de Mouzaïa, où il fut laissé pour mort, et à Médéah et à Milianah...

Cité plusieurs fois à l'ordre de l'armée, fait officier de la Légion d'honneur sur le champ de bataille, il était chef d'escadron, lorsqu'en 1839 il rentra en France avec son régiment.

Il avait alors trente-sept ans.

Envoyé en garnison à Vendôme, il dut à la grande réputation qui l'avait précédé, et à la curiosité qu'il inspirait, d'être présenté à une personne qui tenait en ville le haut du pavé, et qui passait pour y faire la pluie et le beau temps, Mlle de la Rochecordeau.

C'était une vieille fille d'une cinquantaine d'années, sèche et jaune, avec un grand nez d'oiseau de proie, très noble, encore plus dévote, joueuse comme la dame de pique en personne et médisante à faire battre des montagnes.

Ce qui n'empêche qu'à tous ceux qui énuméraient la longue kyrielle de ses imperfections, il était, à Vendôme, de mode de répondre:

—C'est possible!... Mais elle est si bonne et si généreuse!...

Or, cette grande réputation de générosité et de bonté était venue à Mlle de la Rochecordeau de ce qu'elle avait recueilli et gardait près d'elle, depuis dix ans, la fille de sa sœur défunte, Mlle Élisabeth de Lespéran.

Et encore, cette belle action de la vieille fille n'avait-elle été ni spontanée, ni même absolument volontaire.

A la mort du marquis de Lespéran, mort un an après sa femme, et sans un sou vaillant, Mlle de la Rochecordeau avait fait des pieds et des mains pour colloquer la petite—c'était son expression—aux Lespéran de Montoire, riches, dit-on dans le pays, à plus de cent mille livres de rentes.

Mais ces bons et généreux parents n'étaient rien moins que disposés à s'embarrasser de la fille de leur frère.

Il y eut des propos colportés.

Une des dames de Lespéran de Montoire passa pour avoir dit:

—Cette vieille fée peut bien garder le cadeau pour elle.

A quoi Mlle de la Rochecordeau répondit:

—Eh bien! soit, je le garderai, moi qui suis pauvre, quand ce ne serait que pour faire rougir ces vilains de leur crasse.

Elle garda Élisabeth, en effet. Mais à quel prix!

Haineuse, acariâtre, n'ayant pas encore pris parti de son célibat, rongée de regrets et de jalousie, la vieille fille fit de l'enfant son souffre-douleur.

Jamais un repas ne s'écoula sans que l'orpheline ne s'entendît reprocher le pain qu'elle mangeait. Jamais elle n'essaya une robe sans avoir à subir les plus humiliantes réprimandes, et toutes sortes de jérémiades sur la coquetterie des sottes qui se croient jolies et à propos de la cherté excessive des étoffes. Jamais elle ne chaussa une paire de bottines neuves sans entendre le soir sa terrible parente dire aux dévotes ses intimes:

—Cette petite userait du fer; Roulleau, le cordonnier de la Grande-Rue, n'a pas une pratique pareille. Et, cependant, elle devrait savoir qu'à mon âge je m'impose des privations pour elle!

Et c'eût été pis, sans doute, si Mlle de la Rochecordeau n'eût été contenue par un parent qui la venait visiter quelquefois, et qu'elle craignait plus encore que son confesseur: le baron de Glorière.

Ce vieux et digne gentilhomme, célibataire et enragé collectionneur, avait pris Élisabeth en affection.

Elle lui dut l'unique poupée qu'elle eût jamais, poupée adorée à qui elle confiait ses chagrins. Elle lui dut plus tard deux ou trois jolies robes et quelques modestes bijoux.

Malheureusement il n'était pas riche, ne possédant que trois mille livres de rentes et son château de Glorière, où il vivait.

Le château renfermait bien, disait-on, des objets de la plus haute valeur, des meubles surtout et des tableaux, mais le vieux collectionneur fût mort de faim avant de se défaire du plus humble d'entre eux.

—Soyez donc moins rude! disait-il toujours à Mlle de la Rochecordeau.

Elle l'eût été, si sa nièce eût été moins jolie.

Mais l'éclatante, elle disait la révoltante beauté d'Élisabeth la transportait de rage, et rien de ce qu'elle essayait pour en atténuer l'éclat ne lui réussissait.

La taille pleine et ronde de la jeune fille eût donné de la grâce à un sac. Ses cheveux, pour être privés de pommade, n'en étaient ni moins abondants, ni moins fins, ni moins brillants. Ses mains contraintes aux plus rudes besognes et lavées au plus grossier savon de Marseille, restaient blanches et délicates. La forme exquise de son pied se trahissait sous des chaussures informes.

—C'est comme un sort! se disait Mlle de la Rochecordeau, vous verrez qu'elle n'aura seulement pas la petite vérole!...

C'est cependant à une des soirées à gâteaux et à sirop de groseille de cette charitable vieille que, pour la première fois, Élisabeth de Lespéran apparut à Pierre Delorge.

Et c'est bien «apparut» qu'il faut dire, car il fut tout d'abord ébloui comme d'une vision céleste, fasciné, ravi.

Ce n'est qu'après s'être remis un peu qu'il fut frappé des grâces modestes de la pauvre orpheline, de son inaltérable douceur et de la noble simplicité dont elle rehaussait les attributions serviles que lui imposait sa tante. Il souffrit de la voir traitée en subalterne par des invités sans délicatesse. Il s'attendrit, lui dont la sensibilité n'avait rien d'exagéré, à observer en elle la réserve un peu hautaine de ceux à qui la vie a été rude.

Si bien qu'en sortant de chez Mlle de la Rochecordeau, au lieu de regagner son logis, il s'en alla tout seul se promener le long du Loir, quoiqu'il fût près de minuit et qu'il dût être à cheval à cinq heures du matin, pour la manœuvre.

Il sentait le besoin de réfléchir à une idée qui venait d'éclore dans son esprit, et qui l'eût bien fait rire la veille:

L'idée de mariage.

—Eh! pourquoi, pensait-il, ne me marierais-je pas?...

N'était-il pas sorti de l'ornière, à cette heure, officier supérieur et certain d'être général avant dix ans!

Ses appointements, qui iraient en augmentant, pouvaient déjà suffire à un ménage modeste et bien administré, et il possédait pour les frais de premier établissement six beaux mille francs économisés en Afrique.

Aussi, lorsqu'il rentra chez lui, alla-t-il pour la première et sans doute pour l'unique fois de sa vie se planter devant une glace, essayant de se rendre compte de l'effet que pouvait produire sa personne.

Grand, bien découplé, il atteignait ce degré précis d'embonpoint qui accuse, sans l'alourdir, la perfection des formes. Des cheveux d'un noir de jais, fièrement plantés et taillés en brosse, faisaient ressortir la pâleur bronzée de son énergique visage. La loyauté de son âme étincelait dans ses yeux. Sa moustache encore soyeuse ombrageait, sans les voiler, des lèvres spirituelles, aussi rouges que le sang qu'il versait si libéralement les jours de bataille.

Toute modestie à part, il lui sembla qu'il réunissait toutes les conditions qui font le mari aimé et le bon mari.

Seulement, il se sentait le cœur déjà trop pris pour courir l'aventure de quelque cruelle déception. Et dès le lendemain, il se mit en quête de renseignements.

D'un mot, un vieux bourgeois de Vendôme lui définit la situation de Mlle Élisabeth de Lespéran.

—N'ayant pas le sou, elle mourra vieille fille comme sa tante!

Intérieurement ravi:

—Voilà, se dit le brave chef d'escadron, la femme qu'il me faut...

Et de ce jour il devint un des hôtes assidus des réunions hebdomadaires de Mlle de la Rochecordeau.

Dame! elles n'étaient pas d'une gaieté folle, ces réunions, presque exclusivement composées de vieilles demoiselles aussi nobles que dévotes, de hobereaux invalides des environs et d'ecclésiastiques de la paroisse.

Mais le commandant Delorge ne croyait point acheter trop cher par d'interminables parties de boston, le droit de contempler à son aise Mlle de Lespéran...

Deux ou trois fois il avait trouvé l'occasion de s'entretenir avec elle, mais il n'avait pas osé aborder la grande question qui était devenue sa plus chère, sinon son unique préoccupation.

Seulement, comme il voyait la jeune fille rougir dès qu'il paraissait, et se troubler dès qu'il lui adressait la parole; comme chaque fois qu'il passait à cheval dans la rue, certaine persienne s'écartait imperceptiblement, il se supposait deviné, et espérait n'être pas accueilli trop défavorablement.

Il ne cherchait donc plus qu'une occasion de se déclarer, quand, vers la fin de février, il crut remarquer que le teint si beau de Mlle de Lespéran se fanait, que ses joues se creusaient, et qu'un cercle de bistre, chaque jour plus accusé, cernait ses grands yeux bleus.

Inquiet, il s'informa, et apprit les raisons de ce changement.

Une nouvelle fantaisie était venue à Mlle de la Rochecordeau.

Sous prétexte d'insomnies pénibles, elle employait sa nièce à lui faire la lecture une bonne partie de la nuit.

Le matin venu, la vieille égoïste se renfonçait bien douillettement sous son édredon et dormait jusqu'à midi.

Tandis que la pauvre Élisabeth, obligée de se lever en même temps que la servante, dont elle partageait la besogne, n'avait plus ainsi que trois ou quatre heures au plus d'un mauvais sommeil.

A cette certitude, le commandant Delorge entra dans une si effroyable colère, que son ordonnance en prit la fuite blême de peur.

—Halte-là! s'écria-t-il, cette vieille coquine finirait par me la tuer!

C'est pourquoi, dès le lendemain, par une belle après-midi, ayant revêtu son plus brillant uniforme, il se rendit chez Mlle de la Rochecordeau, et sans plus de phrases:

—Mademoiselle, lui dit-il, j'ai l'honneur de vous demander la main de Mlle de Lespéran, votre nièce...

Et, sans lui laisser le temps de placer une syllabe, il lui exposa tout d'une haleine son origine, sa situation présente et ses espérances pour un avenir prochain.

[Illustration: Le fiacre les suivait à trente pas]

Surprise au delà de toute expression, la vieille fille regardait cet épouseur de l'air dont on examine un phénomène.

—Hélas! cher monsieur, dit-elle, cette pauvre enfant n'a pas un sou de dot!

Mais le commandant s'étant écrié:

—Eh! mademoiselle, je le savais fort bien!

Elle fut tout à fait décontenancée, balbutia, et finit par déclarer qu'elle ne pouvait se décider ainsi, qu'elle consulterait, qu'elle répondrait plus tard...

La vérité est que la bonne demoiselle se sentait devenir folle à la seule pensée de perdre Élisabeth.

Que deviendrait-elle, grand Dieu! si on lui enlevait cette esclave soumise, cette victime résignée de ses colères et de ses caprices? Qui donc la soignerait, la dorloterait, la veillerait au moindre rhume? Qui lui ferait de ces lingeries admirables dont elle se parait et qui semblaient sortir de la main des fées? Trois servantes ne remplaceraient pas cette nièce incomparable, qui servait, elle, sans gages.

—Jamais ce mariage ne se fera! s'écria la vieille fille, dès que le commandant Delorge eut tourné les talons.

Et aussitôt, de toute l'activité de son esprit, elle se mit à chercher pourquoi il ne se ferait pas...

Elle eut vite trouvé.

Quoi! le fils d'un ouvrier de Poitiers, un officier de fortune, épouserait la fille du noble marquis de Lespéran!...

—Jamais, s'écria-t-elle encore, ce serait monstrueux, la cendre de ma sœur en frémirait dans son tombeau!

Malheureusement pour les charitables projets de Mlle de la Rochecordeau, son avis n'était pas du tout celui de sa nièce.

En voyant arriver Pierre Delorge chez sa tante à une heure inaccoutumée et en grand uniforme, Mlle de Lespéran avait été prévenue par un de ces pressentiments qui sont comme les anges gardiens de la femme qui aime, et ne la trahissent jamais.

—Il vient me demander en mariage! s'était-elle dit avec un effroyable battement de cœur.

Et dominée par un irrésistible besoin de savoir, elle était allée, elle, la fierté même, et que la pensée d'une telle action eût révoltée l'instant d'avant, elle était allée se mettre aux écoutes à la porte du salon, et elle avait tout entendu.

Si grand était son trouble, qu'elle faillit se laisser surprendre par le chef d'escadron. Moins ému lui-même, il l'eût peut-être vue s'enfuir éperdue et regagner sa chambre, où elle se barricada.

Elle se demandait:

—Que va décider ma tante?... Quelle sera cette réponse qu'elle promet pour plus tard?...

Cette réponse, Élisabeth connaissait trop Mlle de la Rochecordeau pour ne la point prévoir.

—Ma tante va le repousser, pensait-elle en proie au plus violent désespoir; il se croira dédaigné, je ne le reverrai plus... Que faire? Mon Dieu, inspirez-moi!

Elle réfléchit un moment, et le résultat de ses réflexion fut ce laconique billet à M. de Glorière: