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La dernière nuit de Don Juan: poème dramatique en deux parties et un prologue cover

La dernière nuit de Don Juan: poème dramatique en deux parties et un prologue

Chapter 4: PREMIÈRE PARTIE
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About This Book

The work stages a poetic drama in a prologue and multiple scenes that tracks a legendary libertine's final reckoning with supernatural forces. A statuary avenger and infernal presences compel him into an infernal bargain, and, after a ten-year interval, he resumes seductions in Venice while exchanging witty, ironic dialogue with his valet. The verse drama mixes comic bravado and lyrical monologues as it probes themes of transgression, desire, mortality, and theatrical illusion, culminating in a metaphysical confrontation that determines the hero's ultimate fate.

PREMIÈRE PARTIE

[Dix ans après. Un palais à Venise. Une grande salle ouverte sur l'Adriatique, où plongent des degrés de marbre. Au milieu, une table servie, éclairée par des flambeaux.]

SCÈNE PREMIÈRE

DON JUAN, SGANARELLE
DON JUAN.
Arabella… Lucinde… Isabelle… Isabeau…
SGANARELLE.
Les dix ans sont passés, monsieur.
DON JUAN.
Comme il fait beau!
Je viens du Grand Canal.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Sur l'eau rose et brune,
Chaque bateau traîne un tapis, et la lagune,
Comme une Putiphar qui voit fuir un manteau,
Semble par son tapis retenir le bateau.
Mais, dans ce coin désert, l'eau verte et plus sournoise
Sommeille sous un ciel de soufre et de turquoise,
Comme, avant mon passage, une glauque vertu.
J'ai toujours eu le goût de l'eau qui dort. Sais-tu
Pourquoi l'Adriatique à ce point m'intéresse?
SGANARELLE.
Non.
DON JUAN.
Elle est mariée.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Elle est Dogaresse.
Le Doge est son mari; moi, je suis son amant.
C'est moi qui te comprends, Lagune!
SGANARELLE.
Évidemment!
DON JUAN.
Je veux, pour qu'avec moi cette onde se débauche
Lui jeter une bague, aussi… de la main gauche!
[Il lance la bague dans la mer.]
SGANARELLE, avec effroi.
Le rubis?
DON JUAN.
Non. L'anneau de verre.
SGANARELLE.
Ah?
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Le sien?…
Celui de?… Mais alors?…
DON JUAN.
Oui.
SGANARELLE.
Fini?… Vieux?… Ancien?…
DON JUAN.
Venise!… Ah! la cité du fragile, c'est elle.
La colonne est en stuc, la pierre est en dentelle,
Le mur est en miroir, et la rue est en eau!
Et lorsque deux amants échangent un anneau,
Cet anneau, Sganarelle, a l'esprit d'être en verre!
SGANARELLE.
Les dix ans sont passés, et vous…
DON JUAN.
Je persévère.
SGANARELLE.
Ce soir?
DON JUAN.
Bal.
SGANARELLE.
Vous rentrez?
DON JUAN.
Non. Plus fort qu'Annibal,
Je profite de la victoire… après le bal!
SGANARELLE.
Monsieur, si l'heure vient, tant de belle insolence…
[Une horloge sonne.]
DON JUAN.
Quand on parle de l'heure, elle sonne.
SGANARELLE.
Oh!
DON JUAN.
Silence!
Du campanile écoutons-la se détacher.
SGANARELLE.
Le plaisir d'appeler campanile un clocher
Vaut-il que sous ce ciel, monsieur, on s'éternise?
DON JUAN.
J'aime les souliers blancs des filles de Venise,
Et, pour entremetteur, d'avoir un gondolier
Qui chante, fait des vers et devient familier.
Les dames de Venise usent d'un bain de cèdre
Qui mettrait Hippolyte à la merci de Phèdre!
Venise est un endroit rempli d'occasions,
De régates, de bals… et de processions.
J'aime Venise! Et puis, son lion me ressemble,
Au pied duquel un vol de colombes s'assemble,
Et qui renonce, avec un grand dédain amer,
Pour régner sur l'amour, à régner sur la mer!
Oui, comme toi, voulant, Cité folle et profonde,
Vivre sur mon reflet, j'ai bâti sur de l'onde!
SGANARELLE.
Cette ville est mortelle.
DON JUAN.
Et quand vous le seriez,
Ville où viennent finir tous les aventuriers
Qui veulent en mourant briser le plus beau verre,
Je me refuse à fuir sous un ciel plus sévère.
Une ville d'amour a vu mon premier jour,
Mon dernier jour doit voir une ville d'amour.
Une seule épitaphe est à Don Juan permise:
«Il naquit à Séville et mourut à Venise!»
Ce que j'en dis, d'ailleurs, n'est que pour t'effrayer:
J'estime que le Diable a dû nous oublier!
SGANARELLE.
Nous!
DON JUAN.
Non, tu n'en es pas, c'est vrai. Toi, tu hérites!
SGANARELLE.
Ah! de quoi?
DON JUAN.
De m'avoir approché. Tes mérites
Prendront près des seigneurs un poids plus concluant
Quand tu diras: «Je sors de chez monsieur Don Juan!»
Quant aux dames…
SGANARELLE.
Quoi donc?
DON JUAN.
Ne crains pas les détresses:
Tu trouveras toujours un maître… et des maîtresses.
SGANARELLE.
Des?…
DON JUAN.
Oui, mon cher. La femme, adorant mon reflet,
Quand Don Juan n'est pas là couche avec son valet!
Bon comptable indigné des cœurs que j'ai fait battre,
Quel chiffre? Mille et…
SGANARELLE.
Trois. N'atteignons pas le quatre.
DON JUAN.
Je n'ai jamais été plus dispos et plus frais.
J'ai, pour mes billets doux cherchant quelques coffrets,
Été voir les doreurs travailler dans leur bouge;
Et je me sens, ce soir, un cœur de laque rouge,
Avec des Chinois d'or dessus, comme ils en font.
Soupons! Tout est en or! Je vois ma vie au fond…
On dore tout ici, jusqu'aux écailles d'huître!
Qui nous dit que le Diable existe encor, bélître?
Il est fini, disait déjà Tertullien!
Je vois ma vie, au fond d'un parc italien,
Choir d'amour en amour comme de vasque en vasque!
Tu me prépareras mon épée et mon masque.
L'avenir m'appartient. Je vais…
UNE VOIX, très loin.
Burattini!
DON JUAN.
Ces vieux cris de Venise ont un charme infini!
LA VOIX, [se rapprochant.]
Burattini!
DON JUAN.
La voix se traîne dans l'espace.
SGANARELLE, [allant regarder à une fenêtre.]
C'est le montreur de marionnettes qui passe.
DON JUAN.
Fais-le monter.
SGANARELLE, [faisant des signes au Montreur.]
Le vieux du quai des Esclavons.
DON JUAN.
Pulcinella! C'est lui! Ça y est! Nous l'avons!
Je vais souper en regardant Polichinelle,
Comme Trimalcion devant le pantin frêle
Qu'il regardait danser en suçant un noyau.
[Entre le Montreur, portant son attirail.]

SCÈNE II

DON JUAN, SGANARELLE, LE MONTREUR DE MARIONNETTES
LE MONTREUR, obséquieux, s'inclinant.
Burattini… Li far ballar
Montrant un parchemin.
Privileggio
SGANARELLE.
Quatre montants de bois, un vieux sac, un vieux store…
LE MONTREUR.
Casteletto. Permis de l'instaurer?
DON JUAN.
Instaure.
D'où es-tu?
LE MONTREUR, [installant son petit théâtre.]
De partout. J'ai voyagé partout.
Connu des écrivains. Des artistes. Beaucoup.
J'avais pour spectateur monsieur Bayle en Hollande.
DON JUAN.
J'ai voyagé moi-même ainsi qu'une légende.
Théâtre où j'apprenais la vie et le bâton,
Vous avez toujours l'air, avec votre fronton,
D'un petit temple grec monté sur des échasses.
L'enfance!
[Au Montreur.]
J'aimerais que tu te rapprochasses.
[Puis se parlant à lui-même.]
Je crois revoir encor, pour tendre un gobelet,
—«N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plaît!»—
Le montreur soulever cette toile éternelle…
A Sganarelle.
Va-t'en. Laisse-moi seul avec Polichinelle.
[Sganarelle sort. Le Montreur entre dans le guignol, où l'on verra paraître tour à tour ses marionnettes.]

SCÈNE III

DON JUAN, LE MONTREUR
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [surgissant dans le guignol.]
Raoutaoutaou!… Raoutaoutaou!…
DON JUAN.
Ah! c'est lui! le voilà!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
C'est moi Pul! c'est moi ci! c'est moi nel! c'est moi la!
C'est moi cognant mon nez à toutes les coulisses!
DON JUAN.
Ah! ce théâtre-là fit toujours mes délices!
Pourquoi te cognes-tu?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Pourquoi se cogne-t-on?
Parlant du nez pour imiter le mirliton,
Et frappant de grands coups pour imiter la gloire,
Je chante un air qu'en France on m'apprit à la foire.
[Il chante.]
«C'est moi le fameux Mignolet,
Général des Espagnolets,
Qui fais trembler toutes les femmes!»
DON JUAN, levant une coupe et chantant.
C'est moi le fameux Burlador,
Qui porte à sa ceinture d'or
Le trousseau des clefs de leurs âmes!
S'interrompant, à Polichinelle.
Je fais aussi des vers!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Et chevillés, encor!
DON JUAN.
Apprends que les beaux vers comme les belles filles
Peuvent négligemment laisser voir leurs chevilles!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Tu dis toujours le mot qui sent un peu la chair,
Don Juan!
DON JUAN.
Tu sais mon nom?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Oui, confrère!
DON JUAN, un peu choqué.
Oh! mon cher,
En quoi confrère?
LA MARIONNETTE DE POUCHINELLE.
En paillardise!
DON JUAN, l'imitant.
En paillardise?
Tu dis toujours les mots qu'il ne faut pas qu'on dise,
Pulcinella!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Je suis plus rouge et toi plus fat:
Mais nous serons pareils le jour de Josaphat!
DON JUAN.
Drôle!
Polichinelle sonne.
Que sonnes-tu?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Mais l'heure solennelle
Qui confronte Don Juan avec Polichinelle!
DON JUAN.
Alors, vous me traitez de…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Pour être poli,
Ne disons pas Poli… chinelle, mais Poly…
Game!
DON JUAN.
Et, pour être exact, disons myriagame!
Et rends-moi mon enfance en nasillant ta gamme!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Do, ré, mi, fa, sol…
DON JUAN.
Oui…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Marchand de parasol!
DON JUAN, [se souvenant.]
Je revois un petit garçon pâle, au grand col,
Pale d'être à Guignol auprès…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
De qui?
DON JUAN.
Des filles,
Dont le rire absolvait toutes tes peccadilles!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Do, ré, mi…
LA MARIONNETTE DE CASSANDRE, [apparaissant dans le guignol.]
Tu m'as pris ma fille, suborneur!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Vous m'ennuyez!
Il le tue.
DON JUAN.
C'était déjà le Commandeur!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
J'aime Charlotte!
LA MARIONNETTE DE PIERROT, [apparaissant dans le guignol.]
Elle est à moi!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Mais il m'ennuie!
Marchand de parapluie!
Il le tue.
Il faut vivre sa vie!
UN CHIEN [apparaissant dans le guignol et sautant à la tête de Polichinelle.]
Ouah!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Ce chien vit sa vie: il m'a mangé le nez!
DON JUAN.
Ah! comme elles riaient de tous les coups donnés
Sur les Pierrot naïfs et les Cassandre probes!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Qui?
DON JUAN.
Les filles. J'étais assis entre leurs robes.
Leur beauté m'étonnait.
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Leurs mollets étaient nus?
DON JUAN.
Tais-toi!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Car la beauté, moi, tu sais!… Je connus
Le philosophe Bayle à Rotterdam. Ce Bayle
N'était même plus sûr qu'Hélène eût été belle.
DON JUAN.
Le cuistre! La beauté d'Hélène! Cuistre impur!
La seule chose au monde, encor, dont je sois sûr!
Hélène! Hélène! où donc est-elle, que je parte?
[Une Poupée apparaît dans le guignol: Il pousse un cri.]
Oh!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Déjà de retour de ton voyage à Sparte?
DON JUAN.
Hélas! sous le ciel gris de ce siècle étouffant,
La grande Hélène est morte!
[Contemplant avec admiration la Poupée.]
Oh! la jolie enfant!
Quoi! cet astre éclatant sur cette obscure scène?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Car pour le consoler de la perle d'Hélène
Il suffit d'une bûche avec des cheveux blonds!
Vous voyez bien, Signor, que nous nous ressemblons!
A la Poupée.
Je t'aime!
DON JUAN.
Nous n'avons pas le même système!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à Don Juan.]
Plaît-il?
DON JUAN.
On est brûlé quand on a dit: «Je t'aime!»
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Comment faut-il agir?
DON JUAN.
Ni trop tôt, ni trop tard!
Ah! voyons, séduis-la…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Que faire?
DON JUAN.
C'est un art.
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Du pied?
DON JUAN.
C'est trop serin!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Ou de l'œil?
DON JUAN.
C'est trop carpe!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
De quoi dois-je avoir l'air?
DON JUAN.
D'un gouffre!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Je m'escarpe!
DON JUAN.
Elle attend. Elle sent qu'on va l'avoir. On l'a.
Et l'on regarde ailleurs…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Ah! oui, comme cela?
DON JUAN.
Un silence effrayant, c'est mon système. On trompe
Sans mentir, comme fait l'horizon.
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Je m'estompe!
DON JUAN.
Et la femme s'embarque. Ah! goûtons ce moment
Où la planche qu'il faut à tout embarquement
Tremble à cause du pas qui se pose sur elle…
Car la barque jamais ne vaut la passerelle!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Ça ne vient pas.
DON JUAN.
Que vas-tu faire maintenant?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Si je lui faisais lire un livre inconvenant?
DON JUAN.
La devoir à Boccace ou bien à Straparole?
J'aurais l'horreur de ça!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à la Poupée.]
Charlotte, une parole?
Non?
Il la frappe.
Pan!
DON JUAN.
Nous différons encor dans les moyens.
On ne bat pas la femme, on la fait souffrir.
LA POUPÉE, [intéressée, à Don Juan.]
Tiens?
Comment?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [à Don Juan.]
Toi, tu veux plaire à ma marionnette…
Il frappe encore la Poupée.
Elle est honnête! Elle est honnête! Elle est honnête!
DON JUAN.
Elle est morte!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
C'est ce que je disais!
[Lançant le corps de la Poupée en l'air.]
Hop là!
DON JUAN.
Alors, le Diable vient?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Non, le guet.
DON JUAN.
Coupons la
Scène du guet.
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Couper cette admirable scène.
Soit! Le juge!
DON JUAN.
Coupons!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Cette scène où j'assène?…
Soit! Le bourreau!
DON JUAN.
Coupons!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Oh! si l'on coupe tout!
DON JUAN.
Selon l'heure, on adapte un chef-d'œuvre à son goût;
Et, ce soir,—le surplus me semble expédiable,—
J'aimerais voir quelqu'un emporté par le Diable!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Ce soir?
Il agite sa cloche.
DON JUAN.
Que sonnes-tu?
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
L'heure du loup-garou!
Tremblant.
J'ai peur… Je sens qu'il vient… Il va venir…
DON JUAN.
Par où?
Par derrière… Pourquoi retournes-tu la tête?
LA MARIONNETTE DU DIABLE, [apparaissant dans le guignol.]
Crrrrr!…
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant sur le Diable.]
Pan!—Tiens! mon bâton s'est cassé! Sale bête!
[Le Diable a disparu.]
DON JUAN.
Tu changes de bâton?
LA MARIONNETTE DU DIABLE, [reparaissant.]
Crrrrr!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant de nouveau.]
Pan! C'est inouï!
[Le Diable a disparu encore.]
DON JUAN.
On ne bat pas le Diable!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
On le fait souffrir?
DON JUAN.
Oui.
LA MARIONNETTE DU DIABLE, reparaissant.
Tiens! comment?
DON JUAN.
Tu verras quand tu seras grand.
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Peste!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE, [tapant à tour de bras sur le petit Diable.]
Pan! un autre bâton!… Pan! un autre… Pan!…
DON JUAN.
Reste
Calme!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
C'est que j'ai peur!
DON JUAN.
Sans peur et sans remord…
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Il faut vivre sa vie…
DON JUAN.
Il faut mourir sa mort!
LA MARIONNETTE DE POLICHINELLE.
Il m'emporte! à quoi bon être brave? Je miaule!
DON JUAN, [au petit Diable.]
Alors, vous l'emportez comme ça sur l'épaule?
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
N'est-ce pas que c'est effrayant?
DON JUAN.
C'est curieux.
Mais comme il se tient mal!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Toi, tu te tiendrais mieux?
DON JUAN.
Oui.
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Toi, tu me ferais souffrir?
DON JUAN.
Oui. Ça te navre?
LA MARIONNETTE DU DIABLE, [changeant tout à coup de voix.]
Ça m'intrigue. Je pose un instant mon cadavre.
Je voudrais bien savoir, mon cher, par quel moyen…
DON JUAN.
Tiens!… et ça t'a coupé l'accent italien?
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
… Tu me ferais souffrir?
DON JUAN.
Tu sais bien que tu souffres
Quand tu suspens un être au-dessus de tes gouffres
Sans qu'il pâlisse! Quand tu l'emportes, tu veux
Qu'il se fasse traîner longtemps par les cheveux
Et s'accroche à tous les piliers du péristyle!
Tes cornes, sur le feu que ton mufle ventile,
Ne veulent secouer qu'un lutteur décousu…
Moi, quand tu m'auras pris, tu ne m'auras pas eu!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Pas eu? J'aime «pas eu»!
DON JUAN.
Pour m'avoir, mon bonhomme
Il faudrait m'avoir fou, rageant, et hurlant comme
Ce pitre! Ou bien l'œil clos, pâle, le souffle à bout,
Gisant… comme j'avais les femmes! Mais, debout,
On ne m'a pas! Je ris sous la porte où le Dante
N'a pas gravé pour moi sa phrase intimidante,
Car j'ai des souvenirs plus brûlants que tes crocs!
Seulement, moi, c'est moi!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
C'est-à-dire?
DON JUAN.
Un héros!
Fils des Conquistadors, la Femme est ma Floride.
Car, aussi brave qu'eux, j'ai voulu, plus avide,
Voir, de l'Inde où je suis, toujours, l'Inde où j'irai!
Ceux qui croient qu'en mourant je me repentirai
Ne m'ont pas regardé quand je sors d'une alcôve.
Je suis le monstre avec une âme, Archange fauve
Qui laisse vivre encor son aile de déchu!
Si, quand je passe, un souffle agite le fichu,
C'est que je n'ai pas fait comme Polichinelle
Qui porte dans son dos le cercueil de son aile!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Alors, tu n'as pas peur?
DON JUAN.
Ni de toi, ni des tiens!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Les flammes?
DON JUAN.
J'en fournis!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Et les cornes.
DON JUAN.
J'en tiens
Les plus braves ont peur; le maréchal Trivulce
Devant un diablotin en mourant se convulse;
Mais moi, je n'ai jamais tremblé que de désir.
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Toi, tu me supplieras de ne pas te saisir!
Je ne t'emporterai que vaincu.