DON JUAN.
Prends-en note:
Je suis sauvé!
LA MARIONNETTE DU DIABLE, [tendant sa petite main en dehors du guignol.]
Topons!
DON JUAN.
Tope dans ta menotte!
LA MARIONNETTE DU DIABLE.
Et tope dans ta main!
[La marionnette du Diable disparaît.]
DON JUAN.
Qu'est-ce que je fais là?
Et d'où vient qu'ayant bu si peu de Marsala,
Et quand déjà du bal l'heure charmante approche,
Je me laisse…
[On entend une cloche dans le guignol.]
Pourquoi sonne-t-il cette cloche?
D'où vient…
[Un fanal s'éteint sur la mer.]
—Et ce fanal, pourquoi s'est-il éteint?—
… Que je me laisse aller à dire à ce pantin
Des choses qu'à personne encor je n'avais dites?
Allons! c'est un couplet, Don Juan, que vous perdîtes!
Et l'heure…
[A ce moment, le Montreur sort du guignol. Mais il a rejeté son
costume de montreur, qui n'était qu'un déguisement. Il est le
Diable lui-même.]
Ah! c'était toi? Je comprends mon couplet!
SCÈNE IV
DON JUAN, LE DIABLE
LE DIABLE.
N'oubliez pas Polichinelle, s'il vous plaît!
DON JUAN.
Mais ce qu'il faut, ce soir, mettre dans ta sébile?…
LE DIABLE.
C'est votre âme!
DON JUAN.
Adieu donc, vous, la donna mobile!
LE DIABLE.
Le vieux montreur, signor, je suis le vieux montreur!
J'emporte dans mon sac un juge, un empereur,
Trois gueux; j'ai, profitant de leurs apoplexies,
Raflé deux sénateurs sous les Procuraties.
Venez-vous dans mon sac?
DON JUAN.
Non. Je peux marcher droit!
LE DIABLE.
Le vieux montreur, signor… En enfer!
DON JUAN.
Maladroit!
La cruauté, c'était de ne pas venir vite.
Naïf qui vient parler d'enfer, et qui m'évite
Le seul devant lequel Don Juan eût défailli!
LE DIABLE.
Oh! non, je te connais, tu n'aurais pas vieilli.
DON JUAN.
Si vous ôtiez vos gants à griffes de panthère
Pour souper avec moi, puisque, ce soir, j'enterre
Ma vie?…
LE DIABLE.
Oui… de garçon. Deux fauteuils de velours?
DON JUAN.
Toujours!
LE DIABLE.
Et deux couverts?
DON JUAN.
Toujours. J'attends toujours
Le Diable… ou Cléopâtre arrivant de Bubaste.
Quand c'est la Reine, all right! quand c'est le Diable, baste!
On entend une musique.
Et mon orchestre au loin…
LE DIABLE.
Toujours?
DON JUAN.
Toujours! Pas laid?
LE DIABLE.
Partons!
DON JUAN.
Ah!… mon manteau… hein?…
LE DIABLE.
Superbe.
DON JUAN.
Il fallait.
Très important, tout ça.—Nous partons?—Hein, la manche.
C'est un peu mieux coupé que par monsieur Dimanche?
Votre gondole est là?
Il appelle.
Le gondolier Caron?
Car c'est toujours Caron, j'espère?
LE DIABLE.
Fanfaron!
DON JUAN.
Oui, je suis un très grand fanfaron.
LE DIABLE.
Le beau sexe
L'exigeait.
DON JUAN.
Partons-nous?
LE DIABLE.
Pas encore.
DON JUAN.
Il vous vexe
De m'emporter léger?
LE DIABLE.
Soupons!
[Ils se mettent tous les deux à table.]
DON JUAN.
Espérez-vous
Que j'aurai le vin triste?
LE DIABLE.
On verra.
DON JUAN.
Sec ou doux?
LE DIABLE.
Sec!
DON JUAN.
Comment trouvez-vous la table avec les roses?
C'est un peu mon métier d'organiser ces choses.
LE DIABLE.
Très important aussi?
DON JUAN.
Oh! voyons! le décor!
Les meubles sont du Brustolone.
LE DIABLE.
Ah! c'est encor?…
DON JUAN.
Voyons, le bibelot… il encombre Cythère!
LE DIABLE.
Vous êtes tapissier?
DON JUAN.
Pour chambres d'adultère!
Et comment trouvez-vous le menu?
LE DIABLE.
Cuisinier?
DON JUAN.
Oh! voyons!… qui pourrait l'importance nier
Du jus dont on arrose et du lard dont on barde
Le lièvre romagnol et la caille lombarde?
Il faut se cuisiner soi-même pour l'amour!
On se met l'art et la littérature autour.
Les femmes ne sont pas si bêtes que l'on pense.
Elles savent très bien faire la différence,
Et que c'est bien meilleur avec un…
LE DIABLE.
Tapissier,
Chef d'orchestre, tailleur, cuisinier?…
DON JUAN.
Dame! il sied
Que la faute chatoie, intéresse et rutile!
Pourquoi donc es-tu noir, au fait? C'est inutile.
C'est un peu bête.
LE DIABLE.
Ah! oui?
DON JUAN.
Qu'est-ce qui t'a fait ça?
LE DIABLE.
L'encrier que Luther à ma tête lança!
DON JUAN.
Je t'aimais mieux en vert.
LE DIABLE.
Tu m'as vu?
DON JUAN.
L'Éden! Ève!
LE DIABLE.
Tu m'as?…
DON JUAN.
J'étais Adam!
LE DIABLE.
Tu t'en souviens?
DON JUAN.
En rêve.
Je crois nous voir encor sous le pommier bossu.
Quel est ce grand secret qu'alors nous avons su?
Nul ne l'a jamais dit… J'étais le premier homme.
Je mordais dans la pomme… et je vis, dans la pomme,
Souple et blanc,—comme toi, dans l'arbre, souple et vert,—
Onduler ton affreux diminutif…
LE DIABLE.
Le ver?
DON JUAN.
Je crache! et tu me dis: «Dans une autre il faut mordre.»
Je vis dans l'autre fruit le même ver se tordre;
Je crache! Tu dis: «Mords dans les autres!» Je mords:
Un ver! Je mords: un ver! Je mords: un ver! Alors:
«Tout beau fruit, nous dis-tu, n'est qu'un ver qui se cache.
Voilà ce grand secret qu'il ne faut pas qu'on sache.
Essayez maintenant de vivre en le sachant!»
LE DIABLE.
Essayez!
DON JUAN.
Nous avons réussi sur-le-champ.
Le feuillage ou, depuis, la Femme se dérobe,
Nous octroya le vice en nous donnant la robe,
Et le moyen par nous fut bientôt découvert
D'oublier un instant que tout contient un ver!
LE DIABLE.
De là Don Juan.
DON JUAN.
De là le héros qui se venge
Et crie en s'éloignant: «Lève ton glaive, Archange,
Pour garder le jardin du maître généreux
Qui nous a fait cadeau d'un arbre aux fruits véreux;
Quant à moi, j'y renonce, et, lâchant avec joie
L'échelle de Jacob pour l'échelle de soie,
Je ris du Paradis qu'aux purs vous réservez,
Car, pour un de perdu, mille de retrouvés!»
LE DIABLE.
Mille et trois!—Je ne suis pas très enthousiaste
D'une explication qui sent l'Ecclésiaste!
DON JUAN.
Oui, puisque tout n'est rien…
LE DIABLE.
Tâchons qu'un rien soit tout!
DON JUAN.
J'ai su créer un fruit du plus sublime goût!
LE DIABLE.
Alors, le ciel?
DON JUAN.
Quand je m'empare d'un visage,
Je réduis dans les yeux le ciel à mon usage!
LE DIABLE.
La vérité?
DON JUAN.
Sortant d'un puits de falbala,
C'est la femme!
LE DIABLE.
La gloire?
DON JUAN.
Il n'en est qu'une: la
Seule Victoire qui, sans fiction verbale,
Vienne vraiment chez nous dénouer sa sandale!
LE DIABLE [se lève, la main posée sur l'épaule de Don Juan.]
Et je t'emporte donc, ravi d'avoir été?…
DON JUAN, [se levant aussi.]
Le seul héros qu'admire au fond l'humanité!
Mais lis leurs livres! vois leurs drames! tout l'atteste!
Vois de quel œil luisant la vertu me déteste:
Qu'attendent du pouvoir tant d'hommes plats et lourds
Que se croire un instant ce que je suis toujours?
Vois avec quelle ardeur d'exégèse et d'envie
Le nez des professeurs s'est fourré dans ma vie!
Qui n'admire en secret que j'ose le baiser
Qu'il s'est senti trop lâche ou trop laid pour oser?
Je suis leur nostalgie à tous! Il n'est pas d'œuvre
—Malgré ton sifflotis d'ancienne couleuvre,—
Il n'est pas de vertu, de science ou de foi
Qui ne soit le regret de ne pas être moi!
LE DIABLE.
Que va-t-il t'en rester?
DON JUAN.
Ce qui reste à la cendre
D'Alexandre: elle sait qu'elle fut Alexandre
Mais puisque j'ai moi-même été tous mes soldats,
Moi, j'ai moi-même possédé!
LE DIABLE.
Tu possédas?
Posséder, c'est leur mot. Mais, cher immoraliste,
Qu'as-tu donc possédé?
DON JUAN, appelant.
Sganarelle!…
SCÈNE V
DON JUAN, LE DIABLE, SGANARELLE
DON JUAN, [à Sganarelle qui entre.]
Ma liste!
SGANARELLE, [épouvanté à la vue du Diable.]
Oh!
DON JUAN.
Oui. Prends le rubis. Et pars.
SGANARELLE, [au Diable.]
Vade retro!
[A Don Juan, en lui remettant la liste.]
Faudra-t-il que je dise à?…
DON JUAN.
Non. Elles sont trop…
[Sganarelle sort.]
SCÈNE VI
DON JUAN, LE DIABLE
LE DIABLE.
Personne?… Pas un fils?
DON JUAN.
Ce n'était pas la peine.
C'est Staphylus, le fils de l'ivrogne Silène,
Qui, le premier, coupa le vin noir d'un peu d'eau.
Qu'un fils mette de l'eau dans mon vin?… Non. Rideau.
E finita… Bonsoir!—Partons-nous?
LE DIABLE.
Pas encore!
C'est ce mot «posséder» qui me… Non que j'ignore
Ce que le Diable entend par la possession;
Mais l'homme… posséder… posséder!… Hein! si on
Fixait un peu le sens de ce verbe actif?
DON JUAN.
Faune!
Je vois l'obscénité luire dans ton œil jaune!
LE DIABLE.
Dans le plat des grands mots je mets mon pied…
DON JUAN.
De bouc!
LE DIABLE.
«Chacun s'en fut coucher», est-il dit dans Marlbrough:
C'est cela, posséder? Ce n'est pas plus terrible?
DON JUAN.
«Alors, il la connut», est-il dit dans la Bible.
Posséder, c'est connaître! Ah! connaître! ah! savoir!
Et tu vois bien que c'est terrible!
LE DIABLE.
Il faut avoir
Connu pour?…
DON JUAN.
Posséder!
LE DIABLE.
Et tu les as connues?
DON JUAN.
J'ai serré contre moi leurs âmes toutes nues.
Pas un ne lisait mieux dans leur jeu! Qui? Lauzun?
Richelieu?… Des enfants qui me singeaient! Pas un
Ne leur a fait pétrir, par sa vision claire,
Tant de petits mouchoirs en tampons de colère!
Ah! je peux déchirer la liste!
LE DIABLE.
Oui, c'est cela,
Déchirons-la!
DON JUAN.
Je sais les noms!
LE DIABLE.
Déchirons-la!
DON JUAN.
Je sais le nom, le jour, la raison, le mensonge!
Tous leurs secrets sont là! Ma main distraite plonge
Dans tous ces souvenirs d'un soir ou d'un matin,
Et le vainqueur pensif joue avec son butin!
Je t'en raconterai si cela t'intéresse!
Il suffit, pour que tout un être m'apparaisse,
Qu'entre mes dents je mâche un nom, comme une fleur.
LE DIABLE.
Mettons dans ton chapeau les morceaux de ton cœur!
DON JUAN.
Et, tu sais, pas un nom de personne facile
Là-dedans!
LE DIABLE.
Déchirons! Il faut en faire mille
Et trois…
DON JUAN.
Car je tenais à flairer le remords.
LE DIABLE.
Déchirons!
DON JUAN.
Les lions ne touchent pas aux morts.
Je ne touchais qu'aux chairs qui sentent encor l'âme.
Tiens! à nous deux, nous déchirons toute la femme!
LE DIABLE.
Je vois que l'alphabet tout entier vous aima,
Depuis A jusqu'à Z…
DON JUAN.
Je tiens le Z… Zulma.
Il reste encor du B. Là… les quatre Brigittes…
C'est fini.
LE DIABLE.
Maintenant…
[D'un geste d'escamoteur, il fait brusquement apparaître un petit
violon.]
DON JUAN.
Quoi! tu prestidigites?
LE DIABLE.
J'ai toujours dans ma poche un petit violon…
Le vieux montreur est un maître de danse… et lon
Lon la!… qui fait tourner jusqu'aux feuilles dormantes…
Chante, toi dont, la nuit, le diable va jouant,
Violon fait du bois dont on fait les amantes,
Sous l'archet fait du bois dont on fait les Don Juan!
Tout en jouant, il parle aux petits morceaux de papier, qui se
mettent à frémir mystérieusement.
Dansez, petits débris d'une vie enivrée!
Gavotte…
DON JUAN.
Qu'as-tu donc à danser comme un fol?
LE DIABLE.
C'est la Gavotte de la Liste Déchirée…
Soulevés par vos noms, palpitez sur le sol!
DON JUAN, regardant tourner les morceaux de la liste.
Où vont-ils? Où vont-ils?
LE DIABLE.
Je crois qu'ils ont envie
De s'envoler! Ah! ah! Si vous vous envolez,
Papillons que devait devenir cette vie,
Envolez-vous, blancs, blancs, sur la lagune! allez!…
Les débris ont tourbillonné dans l'air, et, s'éparpillant au loin
comme une neige, ils retombent sur l'eau.
Farandole…—Et soudain, sur l'eau qu'un souffle moire,
Chacun des doux morceaux qui porte un nom charmant
Grandit! grandit! s'allonge en silhouette noire,
Devient une gondole, et glisse lentement!
A ce moment des gondoles apparaissent sur la lagune.
DON JUAN.
Quelle est cette flottille étrange?
LE DIABLE.
Barcarolle!
N'étant qu'un bercement, qu'une étreinte et qu'un deuil,
Chacun de tes amours n'était qu'une gondole;
Regarde-le passer, barque, alcôve et cercueil!
DON JUAN.
Oh! comme mes amours vont vite au clair de lune!
LE DIABLE.
Vois-les s'entrecroiser, aigus, sombres, étroits…
DON JUAN.
Des gondoles encore!
LE DIABLE.
Elles sont mille et une!
Elles sont mille et deux! Elles sont mille et trois!
[Aux gondoles, qu'on voit déjà se rapprocher de la terrasse.]
Venez! venez!…
DON JUAN.
Chacune est un astre qui rode!
LE DIABLE.
… Gondoles dont mon geste est le seul gondolier!
Veux-tu que cette longue au fanal d'émeraude
Dépose son fantôme au bas de l'escalier?
DON JUAN, tressaillant.
Comment?
LE DIABLE.
Dois-je héler le fanal d'améthyste?
DON JUAN.
Ces prestiges flottants ne sont pas vides?
LE DIABLE.
Non.
Chaque gondole, étant un morceau de la liste,
Porte une ombre de femme éclose de son nom!
Toutes sont là! Car, plus puissant que Paracelse,
J'ai dédoublé leur vie ou réveillé leur mort.
Laquelle, se levant des coussins noirs du felse,
Veux-tu voir, sur le quai, poser son soulier d'or?
DON JUAN.
Plusieurs!
LE DIABLE, criant, penché vers l'eau.
Hop! débarquez!
DON JUAN, prenant le candélabre de vermeil, va se poster immobile
au haut de l'escalier.
Ils montent, les fantômes!
Des femmes, une à une, apparaissent au haut de l'escalier émergeant
de l'ombre.
LE DIABLE.
Tous du grand masque blanc de Venise masqués!
DON JUAN.
Souliers blancs, sur le marbre écrasez des aromes!
Et, posant la girandole, il se jette dans un fauteuil.
LE DIABLE, gambadant et jouant du violon.
Hop! débarquez!
UNE OMBRE.
Bonsoir, Don Juan!
LE DIABLE.
Hop! débarquez!
Des femmes, lentement, toutes pareilles, avec le grand manteau,
le masque et l'éventail, continuent d'émerger.
DON JUAN.
C'est le débarquement de Cythère!
LE DIABLE, redescendant, à Don Juan, tout en jouant toujours.
Et, remarque,
Peint par l'inquiétant Longhi, pas par Watteau!
Il n'est plus là, le doux Watteau, quand on débarque!
DON JUAN.
Les ombres d'argent bleu montent l'escalier d'eau!
LE DIABLE.
Chacune exactement sur l'autre se compose,
Résumant tout l'amour dans son frêle attirail:
Le masque, le manteau, l'éventail et la rose…
DON JUAN.
La rose, le manteau, le masque et l'éventail!
Toute la scène est envahie d'Ombres qui ne cessent de débarquer.
SCÈNE VII
DON JUAN, LE DIABLE, LES MILLE ET TROIS OMBRES
TOUTES LES OMBRES.
Bonsoir, Don Juan!
DON JUAN, galamment, aux Ombres.
Vous offrirai-je quelque chose?
Une glace? un beau fruit? le plus léger gâteau?
Et, tout en vous laissant l'éventail et la rose,
Puis-je vous enlever le masque et le manteau?
LE DIABLE, vivement, et frappant sèchement de l'archet le bois du violon.
Non!
Don Juan se lève, regardant le Diable avec surprise. Celui-ci
reprend plus doucement, en saluant:
Mais dans le manteau chacune restant close,
Derrière l'éventail, en trois mots, te fera
Le portrait de son âme en effeuillant sa rose,
Et si tu dis son nom le masque tombera!
UNE OMBRE.
Moi…
Elle continue à l'oreille de Don Juan.
DON JUAN.
Tout bas?
LE DIABLE.
A moins que l'on ne trouve une femme
Pouvant se raconter tout haut!
DON JUAN, caressant la main de l'Ombre.
Vous…
LE DIABLE.
Rien que l'âme!
Pas de chair!
DON JUAN, à l'Ombre.
Chaque fois, un remords régulier?
Vous avez toujours eu la vertu d'escalier,
Lucile!
UNE OMBRE.
Ah! le charmeur!
DON JUAN.
Tu vois que c'est facile!
LA MÊME OMBRE.
Rien qu'en disant: Lucile…
DON JUAN.
Oui, je dis bien: Lucile.
L'OMBRE.
Vous me persuaderiez que je la suis…
DON JUAN.
Quoi?
LA MÊME OMBRE.
Non!
DON JUAN.
Mais…
UNE AUTRE OMBRE.
Moi?…
DON JUAN.
Vous…
[Il veut encore prendre la main de l'Ombre.]
LE DIABLE, lui donnant un coup d'archet sur les doigts.
Pas de chair!
DON JUAN.
Oh! je sais votre nom!
Vous… vous… vous… Quelle erreur voudrait-on que je fisse?
Vous… c'est vous, vous savez… soir de feu d'artifice…
Dans la foule on perdit votre mère et son chien…
LA MÊME OMBRE.
Oui, je me tenais mal…
DON JUAN.
Mais je vous tenais bien,
Suzanne!
LA MÊME OMBRE.
Non!
DON JUAN.
Comment? Mais ces détails…
LE DIABLE.
Sommaires.
DON JUAN.
C'est vrai que dans ma vie il y eut tant de mères,
Tant de chiens et tant de feux d'artifice!…
UNE AUTRE OMBRE.
Moi?…
DON JUAN.
Vous… vous… vous… vous… Comment? Déçue un peu? Pourquoi?
On ne fait jamais bien l'amour sur une cime:
Votre Altesse toujours fut trop sérénissime!
LA MÊME OMBRE.
Non!
UNE AUTRE OMBRE.
Moi?…
DON JUAN.
Vous… Bellaggio… Villa des Anthémis…
Miss Ethel…
LA MÊME OMBRE.
Non!
DON JUAN.
Comment?
LE DIABLE.
Pas plus Ethel… que Miss!
DON JUAN.
Attendez donc… Ce cœur nostalgique, où donc l'ai-je?…
Ah! c'est la fille du concierge du collège!
LA MÊME OMBRE.
Non!
UNE AUTRE OMBRE.
Moi?…
DON JUAN.
Ce cœur crevant comme un œillet trop gros…
Ah! c'est mon petit soir de course de taureaux,
Conchita!
LA MÊME OMBRE.
Non!
UNE AUTRE OMBRE.
Moi?…
DON JUAN.
Ah! cette fois-ci…
LE DIABLE.
Qui est-ce?
DON JUAN.
Ma tante… qui fut si jalouse de ma nièce!
LA MÊME OMBRE.
Non!
DON JUAN.