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La destinée

Chapter 12: CHAPITRE VI
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About This Book

Le récit suit Robert Martelac, jeune docteur, et son ami le lieutenant Jacques Hilleret, dont les retrouvailles nocturnes à Poitiers amorcent une série de rencontres mêlant vie familiale, relations sociales et liens d'amitié. Les personnages naviguent entre promenades, visites au domicile maternel et petites intrigues locales qui mettent en relief différences de tempérament, devoirs et sentiments. D'autres figures provinciales, comme le marchand Nicolas et la fillette souffrante Sarah, enrichissent le tableau social et moral de la cité, tandis que le thème de la destinée se déploie par des choix personnels, des obligations et des hasards qui façonnent les trajectoires des protagonistes.

CHAPITRE V

Le jeune lieutenant eut peu de rapports avec Nicolas. Le marchand, avec son visage pointu, au nez recourbé et aux petits yeux de fouine toujours clignotants, comme s'ils n'eussent pas été faits pour la lumière du jour, ne lui inspirait aucune sympathie. Toutefois, la personne souffreteuse de Sarah l'intéressait, et souvent il entrait dans le magasin pour dire bonjour à la petite fille, de laquelle ces courtes visites étaient l'unique distraction.

Il était à Poitiers depuis quelques mois, quand un matin, revenant de la caserne, il eut la pensée d'entrer chez Nicolas avant de remonter dans sa chambre. Il n'avait pas vu Sarah depuis plusieurs jours et s'étonnait de ne pas l'avoir entendue remuer dans la maison ou dans la cour. Bien qu'elle fût d'un naturel tranquille et n'eût jamais connu jusqu'alors ces exubérances de gaîté familières aux enfants de son âge, elle chantait parfois en allant et venant. Ou bien encore, elle adressait tout haut à son chat, le seul être vivant qui partageât sa solitude, un de ces monologues enfantins, dont naturellement elle se chargeait de faire les frais, l'animal se contentant de lui répondre par le seul langage en son pouvoir, c'est-à-dire en se frottant contre elle, en faisant le gros dos et en la regardant de ses yeux ronds et brillants.

Ce jour-là, la petite fille ne semblait guère en disposition de chanter ou de jouer; il la trouva assise tristement sur un vieux coffre placé près d'un poêle, dans lequel, à l'insu de son grand-père, elle entassait le charbon de terre. Elle essayait ainsi de combattre le froid qui l'envahissait, la fièvre se joignant à la température glaciale du dehors.

Quand elle prenait avec la main un morceau de charbon, elle le plaçait doucement sur la flamme et jetait un regard effrayé vers Nicolas en entendant le crépitement joyeux fait par le bloc noir au contact du feu. Mais le marchand ne remarquait rien; une plume à la main, il faisait des comptes et semblait absorbé.

Lorsque Jacques entra, Sarah, le menton dans la main et les joues plus animées que de coutume, était immobile depuis quelques instants. Elle ne leva pas les yeux.

- Qu'avez-vous donc? dit-il en s'approchant. Vous paraissez souffrante.

- Oui, Monsieur, répondit, répondit la petite fille en tournant lentement la tête, ce simple mouvement lui étant pénible. Je suis malade.

- Où avez-vous mal?

- Là, surtout!

Elle portait la main à son front.

- Et dans tous les membres, d'ailleurs. Je ne puis les remuer sans souffrir.

- Etes-vous ainsi depuis longtemps?

- Depuis trois ou quatre jours.

- Avez-vous vu le médecin?

- Le médecin? répéta-t-elle avec étonnement.

Puis elle secoua négativement la tête et, serrant autour d'elle le vieux vêtement déchiré (un paletot d'homme!) dont elle s'était couverte, car elle grelottait, elle retomba dans sa somnolence fiévreuse.

Jacques la considérait avec pitié. Son visage, habituellement pâle, prenait une teinte terreuse, et ses grands cils baissés ajoutaient leur ombre au cercle bleuâtre qui entourait ses yeux battus par la fatigue. Ses lèvres, décolorées, semblaient retenir avec peine un sanglot prêt à lui échapper, car Sarah n'était encore qu'une enfant et la souffrance lui arrachait des larmes, bien qu'elle n'eût autour d'elle aucune tendresse pour les essuyer. Ses petites mains tremblaient en refermant de leur mieux le collet de velours rougi dans lequel se perdait sa figure.

Pauvre rose de Bengale! La première fois qu'il l'avait vue, Jacques avait comparé Sarah à cette fleur délicate dont les pétales s'effeuillent au moindre souffle, et qui, pourtant, s'entr'ouvre encore sous le soleil d'automne. En ce moment, pâle et frissonnante, elle ressemblait aux dernières roses, surprises par l'hiver et répandant sur le gazon leurs corolles sans parfum et sans couleur. Le poêle avait beau ronfler sourdement et sa plaque devenir étincelante, grâce au combustible qu'elle y avait amassé clandestinement, sa chaleur ne parvenait pas à réchauffer la pauvre enfant, abattue par la maladie.

Le jeune officier s'approcha du grand-père.

- Monsieur Larousse, dit-il, votre petite-fille est malade.

Le vieil avare arrêta un instant ses calculs pour tourner les yeux vers Sarah. Il plaça derrière son oreille la plume dont il se servait, et, frottant l'une contre l'autre ses mains ridées qui rendirent un son de parchemin froissé, il répondit:

- Un peu, mais ce n'est rien.

- Elle a une fièvre ardente.

Jacques, s'approchant de Sarah, avait pris dans les siennes la main brûlante de l'enfant.

- C'est une fièvre de croissance. Tous les enfants y sont sujets, reprit Nicolas.

Le jeune homme secoua la tête.

- Elle ne grandit guère! J'ai peine à croire que cela la fatigue. Il faudrait la soigner.

- Je lui ai fait de la tisane d'orge, et elle s'entête à ne pas la prendre. C'est dommage! ajouta le marchand en jetant un regard douloureux vers le poêle, j'en ai acheté pour vingt centimes!

Cette grosse somme, si follement dépensée, lui pesait sur le coeur.

Sur la plaque de fonte du poêle, il y avait, en effet, une tasse ébréchée, contenant un liquide incolore que Jacques soupçonna être la coûteuse tisane. Le bonhomme n'ayant pas acheté de sucre pour y ajouter, - cette marchandise n'entrait jamais dans la consommation de son ménage, - la petite fille s'était obstinément refusée à boire la tisane.

- Il faudrait faire venir le médecin.

Nicolas regarda son locataire d'une air mécontent.

- Vous n'y pensez pas! Cela coûte, et Sarah guérira sans médecin.

Jacques se tourna vers la petite malade. Elle étouffait de son mieux les sanglots qui lui montaient à la gorge, mais de grosses larmes roulaient le long de ses joues et glissaient sur ses vêtements, où elle séchaient presque instantanément, tant était ardente la chaleur dégagée par le poêle près duquel elle était.

- C'est nécessaire, je vous assure, reprit le jeune homme, ému par cette vue.

- Bah! bah! dit l'avare.

D'un mouvement brusque, il enleva sa plume de derrière son oreille, la plongea jusqu'au manche dans la bouteille dont il se servait en guise d'encrier et essaya de se remettre à ses comptes, en maugréant intérieurement contre les importuns qui se mêlent des affaires d'autrui.

La vue du visage décomposé de Sarah rendit le jeune homme tenace. Il posa la main sur l'épaule du vieillard.

- Monsieur Larousse!

Celui-ci fit un soubresaut d'impatience.

- Quoi encore? murmura-t-il d'un ton maussade. Ne peut-on être malade à son gré sans que les voisins viennent voir ce que vous avez?

- A son gré? repartit Jacques en souriant malgré lui. Le gré de Sarah ne saurait être d'être malade. On ne l'est jamais par plaisir.

Le visage revêche de Nicolas ne sourcilla pas.

- Si j'insiste, c'est pour le bien de votre petite-fille. La pauvre enfant n'est pas, il me semble, habituée à être dorlotée, et ne se plaint pas pour vous attendrir inutilement.

Le vieux marchand déposa sa plume sur la table et croisa les bras avec résignation, n'osant imposer silence à son locataire et paraissant attendre ce qu'il désirait lui dire encore.

- Je voulais vous faire une proposition, reprit le lieutenant.

- Laquelle?

- Mon ami, le docteur Martelac, est ici en ce moment. Si vous voulez, je lui parlerai de Sarah et je l'amènerai la voir.

- Le docteur Martelac! s'écria l'avare en bondissant sur son siège. Une célébrité! Etes-vous fou?

- Pourquoi cela?

- Parce que la science se paie, mon cher Monsieur!

- Avez-vous un autre médecin attitré et auquel vous tenez?

- Non, certes!

Le vieillard dit cela d'un ton fier comme s'il se félicitait d'avoir su se passer jusque-là de tout membre du corps médical.

- Je n'ai jamais employé de médecin! Ces gens-là ne servent qu'à alléger les bourses bien garnies.

- Pourtant, on est parfois obligé de recourir à leurs soins.

- Qu'ils font payer les yeux de la tête!

- Robert Martelac est aussi généreux que savant et je me porte garant de la sagesse de ses demandes.

Nicolas garda le silence.

- Cette enfant a une fièvre très forte, reprit le jeune homme, et elle souffre, m'a-t-elle dit, depuis plusieurs jours. Cela pourrait bien être le début d'une maladie grave, et si vous ne la prenez pas à temps, il faudra ensuite de longs mois pendant lesquels elle sera incapable de vous rendre service dans votre ménage comme elle le faisait jusqu'ici.

Le vieux marchand se gratta la tête, sur laquelle poussaient au hasard de longues mèches grises qu'il coupait inégalement suivant son caprice. Le coiffeur n'avait jamais, pour cause d'économie, déployé son art sur cette chevelure inculte. Il jeta un regard sur sa petite-fille, ramassée douloureusement sur elle-même, le plus près possible du poêle, et sa résolution parut ébranlée. Ce n'est pas qu'il fût attendri par la vue de Sarah, son vieux coeur endurci ne pouvait être touché que par ses intérêts matériels et le dernier argument du jeune lieutenant lui donnait à réfléchir.

Seul avec l'enfant, sa dépense était presque insignifiante; il lui mesurait la nourriture de façon à contenter son avarice. Mais avec une domestique, c'était tout autre chose! Il en avait eu une lorsque Sarah était toute petite et incapable de travailler. Dieu sait les exigences de cette femme, qui prétendait être payée et nourrie comme une chrétienne! disait-elle. Nicolas en pleurait de rage en ce temps-là; aussi, pour se soustraire à de si ruineuses exigences, il avait dressé sa petite-fille à la remplacer le plus vite possible et il s'était débarrassé de cette plaie qui rognait sa bourse et rongeait son coeur par la folle défense qu'elle occasionnait dans la maison de l'avare.

- Vous êtes sûr qu'il ne demandera pas cher? dit-il avec hésitation.

- J'en réponds. D'ailleurs, vous vous entendrez avec lui.
Voulez-vous que je vous l'amène?

- Enfin, oui, dit Nicolas en soupirant. Nous verrons.

Deux minutes après avoir donné ce consentement, il le regrettait, mais Jacques avait saisi promptement le mot si péniblement obtenu pour sortir du magasin et courir chez Robert, où il était du reste invité à déjeuner ce jour-là. Le vieillard dut donc en prendre son parti, il envoya Sarah se coucher, éteignit le poêle afin de rattraper sur le combustible quelque chose de l'argent qu'allait coûter la visite du médecin, et, serrant sur son corps maigre et osseux sa vielle redingote râpée, il se mit à déjeuner d'un morceau de pain et d'un débris de fromage, convoité de loin par le chat, seul témoin de ce frugal repas.

CHAPITRE VI

En sortant de chez Nicolas, Jacques s'était donc aussitôt rendu chez Robert, arrivé dans la nuit pour passer deux ou trois jours avec sa mère. Celle-ci, connaissant la vive sympathie qui unissait son fils et le jeune officier, et ravivait leur amitié de collège, avait fait prévenir le lieutenant, ajoutant qu'on l'attendait à déjeuner chez elle.

L'heure du repas n'étant pas encore arrivée, Jacques entra directement dans la chambre du docteur et lui serra la main avec affection. Peu de jours auparavant, Robert avait fait une opération chirurgicale dont les journaux avaient parlé avec éloge, et son ami le félicita.

- Ainsi, te voilà célèbre? lui dit-il.

- Pas encore, mais sur le chemin de la fortune, du moins, répondit Robert en riant. Les demandes pleuvent chez moi, et je n'y puis suffire. On croirait à une réclame de ma part; tous les journaux ont parlé de moi, tous les malades veulent m'avoir pour les opérer.

- Bah! Tu es illustre, mon cher, ou en train de le devenir. On t'élèvera une statue et je souscrirai généreusement, je t'en réponds!

- Ce ne serait pas un honneur bien particulier par le temps qui court!

- C'est vrai! On en couvre la France. Nos descendants ne pourront nous reprocher de n'avoir su rendre hommage au mérite! Il n'y a si petite renommée qui ne soit nantie de sa statue! Au moins, tu la mériteras, toi, beaucoup mieux que nombre de ces honnêtes célébrités qu'on nous a fait admirer en marbre ou en bronze. J'apprécie dans mon ami d'enfance non seulement la science de l'habile praticien, mais surtout le noble caractère. Voyons, regarde-moi bien en face.

- Pourquoi?

- Eh! parbleu! pour que je puisse voir le visage d'un homme supérieur. On n'a pas tous les jours l'occasion de satisfaire une pareille curiosité!

Robert secoua la tête en souriant. Il appuya ses deux mains sur les épaules de son ami, et plongeant son regard d'aigle dans les yeux de Jacques, il garda un instant de silence.

-Tu es un caractère antique! reprit le jeune officier sans détourner la tête.

- Pourquoi cela?

- N'as-tu pas sevré ta jeunesse de tous les plaisirs et ne dois-tu pas à un travail acharné la position exceptionnelle que tu as conquise à ton âge?

- Si j'ai, comme tu le dis, vécu en dehors de tous les plaisirs malsains, il y avait, tu le sais, un nom qui me gardait un souvenir qui hantait mes jours et mes nuits de travail, planant sur eux pour les dérober à la tentation du mal.

- Ta cousine Anne?

Robert inclina la tête et ajouta gravement en laissant retomber ses deux mains:

- D'ailleurs, la vie ne nous est pas donnée pour la jeter à tous les vents du ciel et le vrai bonheur ici-bas, c'est de s'y sentir utile.

- Si nous avions dans notre génération beaucoup d'hommes comme toi, nous serions plus forts.

- Allons donc! mon ami, ton rôle n'est pas moins beau que le mien et je ne sais pourquoi tu exaltes ainsi mon orgueil par ton enthousiaste affection. Le soldat tombant ignoré sur un champ de bataille n'a-t-il pas autant mérité de son pays que le savant, dont le succès peut, au moins, venir payer le dévouement à l'humanité?

- C'est si naturel d'aimer son pays! répondit le jeune officier.

- Oui, et pourtant, combien de gens chez nous sont au nombre de ces amis maladroits qui nuisent à ceux qu'ils aiment! Tiens, reprit Robert, en montrant un journal qu'il venait de parcourir, nos pires ennemis ne pourraient dire de nous plus de mal que n'en dit cette feuille française.

- C'est indigne! s'écria Jacques avec chaleur. Le journaliste qui se permet ainsi d'abaisser son pays dans les articles lus par les étrangers et commentés avec joie par eux mériterait d'être sévèrement châtié. La France est coupable, je le veux bien, mais c'est un beau et noble pays. Dieu ne l'abandonnera pas et il se relèvera un jour.

Le docteur sourit de l'ardeur juvénile de son ami.

- Tu as raison; on pourrait lui dire la vérité sans l'abaisser ainsi. Je suis, comme toi, écoeuré de ces articles sortis de plumes soi-disant patriotes, et qui ne savent pas respecter la patrie en lui laissant la foi en elle-même, la meilleure force que nous puissions avoir après la foi en Dieu. Enfin, tu n'es pas de ceux-là, mon ami, et il reste en France une multitude de coeurs comme le tien, croyant au relèvement du pays et prêts à tout pour y concourir, fût-ce à donner leur vie pour lui.

- Cela ne demande aucun effort de notre part, à nous. Mais cette science qui soulage tes semblables t'a coûté et te coûte encore un pénible travail. Nous autres, nous allons à la mort soutenus par un élan généreux; à toi, il faut un courage de tous les instants et un oubli constant de toi-même. Je suis une de ces milliers d'unités dont est formée l'armée française, où le courage et l'amour du pays sont de tradition. Toi, tu es une exception parmi tes collègues, et, lorsque tes cheveux auront blanchi, tu seras une des premières autorités dans le monde médical. Cette perspective me rendrait fou d'orgueil! Et pourtant, tu restes froid dans le succès. Cela prouve, ajouta le jeune homme en riant, que je fais partie du vulgaire, susceptible de subir les impressions de la vanité; toi, mon ami, tu es doué de façon à les dominer.

- Ah ça! es-tu venu me voir aujourd'hui dans l'unique but de me faire des compliments? demanda Robert d'un ton moitié fâché moitié souriant. Assieds-toi en attendant le déjeuner, et causons puisque j'ai ici le temps de causer et ne serai dérangé par aucun malade.

- Hélas! il me faut t'enlever cette illusion, répondit Jacques en acceptant un siège. J'ai pris sur moi de promettre une visite de toi aujourd'hui même.

- Une visite! A qui?

Le jeune officier expliqua comment il l'avait proposé pour la petite fille de son propriétaire. Il ne lui fut pas difficile d'intéresser le docteur à la pauvre enfant et d'obtenir ce qu'il demandait.

- J'irai dans la journée, dit Robert.

- Ne te laisse pas attendrir par les lamentations de Nicolas, au moins, recommanda Jacques. Il est d'une avarice phénoménale! Sa réputation à ce sujet n'est pas surfaite. De plus, il est riche, et, s'il n'est pas juif, ce dont je me suis assuré, il est digne de l'être et entasse des trésors. Demande-lui des honoraires.

- Il refusera peut-être de le laisser voir Sarah s'il entrevoit la nécessité de débourser quelque chose à la fin de ma consultation.

- Je l'ai prévenu, et il est résigné à payer une somme modeste.

- Alors, sois tranquille; je demanderai un prix raisonnable, afin de ne pas effaroucher son avarice.

- Oh! cette avarice jettera toujours les hauts cris, il faut s'y attendre. Rien ne peut donner une idée de l'amour du bonhomme pour son argent; il s'y cramponne et pleurerait la perte d'un sou! Pauvre petite Rose de Bengale! ajouta Jacques pensivement.

Il avait pris l'habitude, en parlant de Sarah, de l'appeler ainsi.

- Elle semble dépaysée chez Nicolas, reprit-il.

- Tu t'intéresses à elle?

- Elle me fait pitié. Son grand-père lui fournit à peine le strict nécessaire et l'habille de misérables vêtements.

- Et quelle éducation reçoit-elle?

- Aucune. Elle ignore les premiers éléments de toute science humaine et ne connaît ni Dieu ni ses semblables.

- Pauvre enfant!

- Ce vilain vieillard ne sacrifierait pas un centime pour elle. Cependant, elle est intelligente; on n'a pas ces regards-là quand on ne l'est pas. Ses yeux brillent parfois comme des étoiles et expriment une profonde reconnaissance quand on lui témoigne un peu de bonté. L'autre jour, en allant payer mon terme à Nicolas, j'avais joint à l'argent un jouet pour Sarah; c'est sans doute le seul qu'elle ait reçu dans toute sa petite vie. Si tu savais avec quelle joie elle l'a accueilli! Mais elle n'en a pas joui longtemps; son vieux monstre de grand-père l'a vendu le lendemain à une personne venue chez lui pour acheter des meubles. J'étais outré quand la petite m'a raconté cela, et j'en ai fait le reproche à Nicolas. Crois-tu qu'il en ait rougi? Pas le moins du monde! Il m'a répondu avec cynisme que les jouets étaient faits pour les enfants riches, et que sa petite-fille n'avait pas le temps de jouer. Vois-tu cela? A dix ans! Il vendrait sa propre chair s'il espérait en tirer un peu de monnaie!

- Eh bien! je te promets de soigner de mon mieux ta petite protégée, dit le docteur, et de tâcher d'arracher à son grand-père un peu de bien-être pour elle.

- Cela, tu ne saurais y parvenir, répondit Jacques avec conviction.

- Et maintenant, causons, reprit Robert, prenant une chaise en face de son ami.

- Mais il me semble que c'est ce que nous faisons depuis mon arrivée chez toi. De quoi ou de qui plutôt désires-tu causer? D'Anne, sans doute?

Le docteur rougit.

- Que faut-il en dire? demanda le jeune officier en souriant, C'est à toi de parler sur un pareil sujet. Tu en as le coeur plein, n'est-ce pas?

- Et toi? reprit Robert en regardant son ami.

- Moi? dit celui-ci avec étonnement. Que veux-tu dire?

- Tu la vois souvent chez ma mère?

- Souvent, oui.

- Anne est élevée un peu à l'américaine, jouissant d'une liberté d'allures qu'on refuse d'ordinaire aux jeunes filles françaises.

- C'est vrai; mais quel inconvénient y vois-tu? Elle n'en abuse certainement pas et n'a guère occasion de flirter, comme disent les Anglais.

Les yeux du docteur demeuraient fixés sur son ami avec une persistance qui étonnait Jacques, dont le regard ouvert et souriant restait calme; rien en lui ne trahissait qu'il eût saisi le motif de la préoccupation de Robert.

- En es-tu sûr?

- Sûr!… Pourquoi me fais-tu une pareille question? Ta cousine est très jolie, c'est vrai; mais…

Un changement soudain s'était fait sur les traits du jeune
Martelac, et son visage exprimait une si réelle souffrance que
Jacques s'arrêta subitement.

- Qu'as-tu donc?

Robert se leva d'un brusque mouvement. Il n'était pas dans sa nature de louvoyer longtemps, et, la droiture de son âme triomphant de l'humiliation qu'il éprouvait, il dit en tendant la main au lieutenant:

- Pardonne-moi, mon ami. Ta statue a des pieds d'argile, et la supériorité que tu prétends me reconnaître me laisse les faiblesses humaines. Je suis jaloux!

- Jaloux! Toi! Et de qui, mon Dieu?

- Ne te fâche pas; ne t'étonne pas. C'est une folie, je le sais, et je cherche à la combattre. Tiens, le rouge me monte au front en avouant cette misère, qui me torture parfois et crie soudain à travers les aridités absorbantes de mes études: je suis loin, et tu vois Anne si souvent!

- Anne est ta cousine, l'amie de ta jeunesse, puisque tu ne te rappelles pas un jour où tu ne l'aies aimée; plus que cela, elle est à peu près ta fiancée, si j'ai bien compris. Je ne vois rien autre chose en elle.

- Mais elle? Oh! ce n'est pas de toi dont j'ai peur! Tu es trop généreux pour m'enlever l'affection…

Le docteur s'interrompit un instant, comme si ce mot exprimait mal sa pensée. Il reprit avec un sourire amer:

- L'affection! Cela méritait-il un pareil nom? C'était une sorte d'habitude de me considérer comme son futur mari, et, en attendant, comme son esclave. Elle le sait bien. N'a-t-elle pas fait de moi tout ce qu'elle voulait depuis sa plus petite enfance? Depuis le jour où, pour cueillir une fleur qu'elle désirait et ne plus voir ses yeux remplis de larmes désespérées de son caprice, je me jetai à l'eau, où je faillis mourir, emporté par un courant furieux, jusqu'à celui où, devenue femme, elle jura de n'épouser qu'un homme riche et fit naître en moi une soif de richesse, pourtant incompatible avec ma nature, et que je suis honteux de constater!

Jacques fit un mouvement d'incrédulité.

- Toi, dit-il, tu auras beau faire; tu ne parviendras pas à te rendre ambitieux sous ce rapport. Ton âme est grande, et tout l'amour de ton coeur ne saurait la rabaisser jusqu'au désir du gain

- Qui sait? dit tristement le jeune docteur. Tu parlais tout à l'heure de mon dévoûment à l'humanité et de ma passion pour la science; ces sentiments-là, certes, ils existent en moi; ils m'élèvent, je le sens; mais il en est un autre bien différent. Celui-ci s'est attaché à mon coeur et l'humilie jusqu'à la recherche de l'or, et c'est mon amour pour Anne! Elle veut être riche; elle est si belle! Peut-on lui reprocher de désirer un entourage élégant et digne de sa beauté?

Un sourire d'indulgente tendresse souligna ces dernières paroles.

- Pourquoi doutes-tu de l'amour de ta cousine?

- Pourquoi! reprit le docteur, dont le visage avait repris son expression grave. Parce que je lui fais peur; parce qu'elle me trouve sévère; parce que je ne puis m'empêcher d'essayer de ramener à la raison cette jeune âme pétrie de vanité et de coquetterie; parce que, parfois enfin, je la juge froide et incapable d'aimer.

- Comment peux-tu, la jugeant ainsi, lui rester attaché?

- Je ne sais. Le jugement est juste pourtant, je le crains. Je la connais depuis son enfance, où elle possédait déjà cette fatale beauté qui m'ensorcelle. Je me suis habitué à obéir à un signe de ses grands yeux, et cependant jamais une étincelle de tendresse ne brille à travers leurs éclairs. D'autres peuvent être, comme moi, victimes de ce don qu'elle a reçu du ciel.

- D'autres? Moi, tu veux dire?

Le docteur inclina la tête en rougissant. Il éprouvait une profonde humiliation à mettre ainsi à nu la faiblesse de son coeur.

Jacques plaça la main sur le bras de son ami.

- Je le jure devant Dieu! Seul, il nous entend en ce moment. Je briserais mon coeur en mille éclats plutôt que de le laisser aller à cette lâcheté!

Et, comme Robert demeurait les yeux baissés sans répondre:

- Me crois-tu? dit-il.

Le jeune Martelac saisit dans ses deux mains la main appuyée sur son bras.

- Oui, je te crois. Pardonne-moi d'avoir eu cette pensée. Si tu savais combien il est dur d'être attaché à un coeur qui nous échappe sans cesse sous l'empire de l'égoïsme ou de la vanité!

- Pauvre ami, dit Jacques avec compassion.

Il n'ajouta rien. Le mal de Robert lui semblait incurable, puisqu'il lui permettait, à travers son amour pour Anne, de se rendre si bien compte des défauts de la jeune fille.

CHAPITRE VII

Dans la soirée, le docteur accomplit sa promesse et se présenta chez Nicolas, afin de donner une consultation à Sarah. Jacques l'accompagna jusqu'au seuil du magasin et le quitta en disant:

- Je te laisse te débattre avec le vieil avare. Surtout tâche qu'il soigne un peu mieux ma pauvre petite rose. Elle est si pâle et si menue que je me demande de quoi il la nourrit. Si elle pouvait, comme les fleurs de nos jardins, se contenter de la rosée du ciel, il serait dans la joie de son âme, cet affreux bonhomme! Que lui donne-t-il à manger, je me le demande?

- Oh! sûrement peu de chose. Encore doit-il regretter ce peu qu'il lui donne, et j'ai peur de ne rien obtenir sous ce rapport. L'avarice racornit les coeurs et les endurcit de façon à ce que les arguments les plus indiscutables ne puissent y pénétrer. Enfin, je ferai de mon mieux.

Les deux jeunes gens se séparèrent, et Robert entra chez le marchand.

- Avant tout, combien faites-vous payer vos visites? demanda celui-ci aussitôt qu'il eut passé le seuil de la porte.

Nicolas se tenait à l'entrée, comme pour empêcher le docteur d'avancer, au cas où les honoraires lui eussent paru trop exorbitants.

- Ce sera cinq francs.

Le vieillard ouvrit les yeux autant qu'il pouvait le faire, et leva les mains avec une exclamation de terreur:

- Cinq francs! Dieu puissant! Me prenez-vous pour un
Rotschild?

- Je demanderais sûrement beaucoup plus si j'avais l'honneur de soigner ces riches personnages, dit le docteur, amusé de l'effroi peint sur les traits de son interlocuteur.

- A la bonne heure! Ceux-là, oui, vous pourriez les faire payer cher. Mais moi! moi! Un pauvre homme! disait l'avare en gémissant. Vous vous moquez!

Le jeune homme regarda autour de lui.

- Si j'en juge par ce que je vois ici, je ne saurais me décider à vous plaindre et à vous regarder comme un pauvre homme! En vérité, votre magasin est fort bien monté!

- Ah! Monsieur! Monsieur, il ne faut pas vous fier aux apparences, je suis obligé d'avoir beaucoup de marchandises afin d'en vendre un peu. Les clients sont si difficiles, ils exigent tant de choix! Mas c'est lourd pour moi, allez! Car je suis pauvre, je vous assure, répondit Nicolas d'un ton lamentable. Cinq francs!

Il remit sur sa tête, d'un air désespéré, le vieux bonnet d'étoffe jadis noire qu'il avait ôté pour saluer le docteur.

- Cinq francs! répétait-il avec des larmes dans la voix.

- Où est la malade? demanda Robert, sans paraître tenir compte des lamentations de l'avare.

Comme il passait devant Nicolas, paraissant disposé à aller lui-même à la recherche de Sarah, le vieillard l'arrêta de nouveau.

- Attendez, dit-il; ne pourriez-vous baisser votre prix? Ce n'est qu'une enfant, vous savez?

- Mais, cher Monsieur, dit le docteur, voyant le débat menacer de se prolonger indéfiniment, croyez-vous qu'il en soit de mes soins comme des billets de chemins de fer ou des entrées dans les ménageries, moins chers pour les enfants que pour les grandes personnes?

- Ce n'est pas votre dernier mot?

- Si, et dépêchons-nous. On m'attend chez un de mes amis et j'ai à peine le temps de voir votre petite-fille.

Nicolas parut se résigner douloureusement à son sort en voyant l'impossibilité de faire changer le docteur. Précédant celui-ci, il le conduisit à la chambre de Sarah, humble réduit éclairé par une étroite fenêtre donnant sur la rue. Cette petite pièce avait sans doute été une cellule, la seule qu'on eût laissée intacte. Les cloisons qui séparaient, comme les alvéoles d'une ruche, tout un côté de la maison, avaient été enlevées par Nicolas, afin de faire place à ses marchandises.

Sarah, les yeux grands ouverts, était étendue sur son étroite couchette sans rideaux, et avait amoncelé, en guise de couvertures, toutes les vieilles nippes dont, grâce à la générosité de son grand-père, elle pouvait disposer. Deux taches rouges, mises en ce moment sur ses joues par la fièvre, faisaient ressortir davantage le velours brillant de ses larges prunelles. En entendant la porte s'ouvrir, elle releva d'un geste rapide les mèches de cheveux qui couvraient son front moite, et ses regards s'adoucirent quand elle reconnut Robert. Habituée aux duretés de tous, la petite fille gardait le souvenir des rares paroles dans lesquelles elle avait cru sentir la compassion et elle se rappelait que la première fois qu'elle l'avait vu, le docteur lui avait parlé avec bonté.

- Ah! c'est vous, Monsieur? murmura-t-elle.

- Oui, je viens pour vous guérir. Vous m'obériez, n'est-ce pas?

- Oui, répondit-elle avec soumission.

- Elle ne veut même pas prendre de la tisane, grogna Nicolas.

Sarah jeta un regard inquiet sur le docteur.

- Elle est mauvaise, dit-elle à voix basse.

- Elle en prendra désormais, dit doucement Robert.

- Vous ne la connaissez pas, elle est si entêtée! reprit le marchand.

Des larmes parurent dans les yeux de l'enfant.

- Mais non, s'empressa de répondre le jeune Martelac, elle ne sera plus entêtée, je vous le promets. Vous sucrerez bien les tisanes que vous lui donnerez, ajouta-t-il en s'adressant à Nicolas, se doutant qu'une pareille recommandation était nécessaire.

La petite fille vit la grimace faite par son grand-père à ce dernier mot, mais elle n'osa expliquer que sa répugnance pour la tisane venait justement de ce qu'elle n'était pas sucrée.

La visite fut courte. Il suffit de peu d'instants à Robert pour constater que l'état maladif de Sarah était dû au régime parcimonieux du vieux marchand. Ce dernier écouta en gémissant la recommandation de donner à l'enfant une nourriture fortifiante (cela était, affirma-t-il, au-dessus de ses moyens!). Quand aux remèdes inscrits sur l'ordonnance, il frémit en les lisant et murmura avec humeur:

- M'est avis que ces drogues-là lui abîmeront l'estomac et mettront ma bourse à sec!

- L'enfant a une vie sédentaire et paraît étiolée, dit Robert.

Etiolée! étiolée! grommela Nicolas. Qu'entendez-vous par là?

- Elle n'a pas assez de mouvement et d'air.

- Va-t-il pas falloir lui acheter un château et un parc pour fournir le grand air à cette demoiselle? demanda l'avare en jetant un mauvais regard vers Sarah.

- Ce serait certainement beaucoup mieux, répondit le docteur en souriant, et le séjour de la campagne lui donnerait bien vite des forces.

Le marchand leva les épaules.

- Mais on a l'air à meilleur marché, Dieu merci! reprit Robert. La Providence le dispense largement autour de nous. Il suffit d'aller le chercher ailleurs que dans cette petite chambre ou dans votre magasin, où il est obstrué par l'entassement de vos richesses.

Le jeune homme semblait prendre plaisir à taquiner la monomanie qu'avait Nicolas de se faire passer pour pauvre.

- Mes richesses! reprit le vieil entêté en levant les yeux au plafond comme pour protester contre un pareil mot.

- Enfin, elle a besoin de stimulants. Du reste, soyez tranquille. Vous êtes un homme économe, je le sais, et j'ai eu égard à votre désir en prescrivant des remèdes peu coûteux. Mais il faudra absolument les employer si vous voulez la fortifier.

- On verra! repartit le vieillard soucieux.

Son ton ne faisait rien augurer de bon quant aux soins dont il comptait entourer Sarah. Il consentit seulement à promettre d'aller chercher une dose de quinine nécessaire pour le moment et remit à plus tard les autres remèdes. Il espérait bien qu'une fois la petite fille debout, il serait dispensé de faire un plus forte dépense. Tous les discours de Robert pour lui montrer l'utilité de soins persistants ne purent rien obtenir, parce qu'ils se traduisaient à ses yeux par l'obligation de débourser un peu de monnaie.

Enfin, il tira de sa poche une bourse crasseuse, l'ouvrit lentement, caressa deux ou trois fois la pièce de cinq francs qu'il en sortit, comme si ses doigts crochus eussent répugné à s'en séparer, hésita, et, finalement, la tendit à Robert avec un vague espoir de la lui voir refuser.

Mais cette espérance ayant été déçue et le jeune docteur ayant accepté la pièce, non sans sourire à la vue du combat auquel il assistait, l'avare eut une subite inspiration. Il arrêta Robert au moment où celui-ci allait sortir, et, déboutonnant rapidement son vêtement, il lui dit, en s'approchant de lui:

- A mon tour, maintenant, vous allez l'ausculter.

Le médecin le regarda, ébahi:

- Etes-vous malade?

- Je ne sais pas. Mais j'en veux avoir pour mon argent, et puisque vous demandez une telle somme, il faut au moins que vous me soigniez aussi.

Pour le coup, Robert ne put s'empêcher de rire.

- Vous vous portez comme un pont neuf! ainsi qu'on dit vulgairement, s'écria-t-il. Je n'ai nul besoin de vous ausculter pour le voir. Quelle verte vieillesse vous avez!

Il considérait d'un air amusé ce rapace vieillard vigoureusement charpenté, et dont les privations imposées par son avarice n'avaient pu entamer la robuste constitution.

- Quelle vie dans le regard! Vous êtes taillé pour aller jusqu'à cent ans!

- C'est égal! J'en veux pour mon argent, reprit l'entêté bonhomme. Il ne sera pas dit que j'aurai donné cinq francs pour une enfant de dix ans. Je ne veux pas avoir à me reprocher une pareille sottise! ajouta-t-il avec un air aussi contrit que s'il se fût agi d'une faute sérieuse. Cinq francs! répétait-il d'un ton de profond regret.

Ses yeux clignotants, à demi clos par ses épaisses paupières plissées, laissaient échapper leur petite flamme intermittente dans laquelle se reflétait la vile convoitise de l'avare, et il passait sa main ridée sur son menton sans barbe, avec un certain contentement de l'idée qui lui était venue.

Après s'être vu contraint de se séparer de son argent, Nicolas semblait maintenant exercer une sorte de vengeance envers le docteur; sa figure d'oiseau de proie affamé exprimait la ténacité de son idée. On eût dit qu'il faisait amende honorable à son avarice pour la prodigalité à laquelle il s'était laissé aller en consentant à la visite de Robert. Son vêtement ouvert, il tendait sa poitrine velue au docteur. Celui-ci, pour le contenter, consentit à y appliquer son oreille et prit plaisir à lui ordonner des médicaments chers et inoffensifs qu'il savait bien que Nicolas ne ferait jamais la folie d'acheter.

Quand Jacques revint le lendemain matin demander des nouvelles de Sarah:

- Eh bien! dit l'avare triomphant, j'ai eu mes consultations pour deux francs cinquante centimes chacune.

- Comment cela? demanda le lieutenant, ne comprenant pas.

- C'est bien simple. J'ai consulté, moi aussi.

- Vous êtes donc malade?

- Non, je me porte bien, Dieu merci, et j'ai gardé l'ordonnance du docteur pour une autre fois. Elle me servira et m'épargnera une visite de médecin.

- Peut-être les remèdes ne seront-ils pas alors ceux qu'il vous faudra, dit le jeune homme en riant.

- Bah! ce griffonnage vaut de l'argent, je ne le perdrai pas. Vous comprenez que cinq francs, c'était vraiment trop cher pour la petite. M. Martelac n'a pas voulu en démordre; alors, je l'ai obligé à m'ausculter aussi, afin de ne pas perdre tant d'argent. C'est pourtant une grosse somme dépensée! soupira-t-il.

CHAPITRE VIII

Le docteur Martelac est retourné à Paris et n'a pas pu le quitter depuis trois mois, car une violente épidémie y sévit et Robert n'est pas homme à déserter son poste à l'heure du danger. Jacques a peu à peu pris l'habitude de venir passer la soirée avec la mère de son ami. Celle-ci lui témoigne une véritable affection par suite de sa liaison avec son fils et à cause aussi des qualités naturelles du jeune homme, qualités qu'elle a été à même d'apprécier depuis son arrivée à Poitiers.

Le lieutenant rencontre souvent Anne Duplay chez Mme Martelac, et peut-être le prétexte de venir distraire la vieille dame ne suffirait-il pas absolument sans cela à expliquer l'assiduité de ses visites.

Les deux jeunes gens, sans s'en rendre compte, s'habituent à se voir, mais il n'entre pas dans leur pensée que ces réunions journalières eussent pu inquiéter Robert s'il les eût connues. Leurs relations sont d'ailleurs peu sympathiques en apparence, et s'il s'opère un changement sous ce rapport, il est si lent qu'il demeure presque invisible aux yeux des indifférents.

L'été est venu. Ils passent maintenant leurs soirées dans le jardin rempli d'arbres et ressemblant à un immense bouquet de verdure. Les clématites, les jasmins et les chèvrefeuilles font disparaître les murs sous leur feuillage, d'où s'échappent mille parfums, et ce petit enclos garde une fraîcheur délicieuse à respirer après les journées brûlantes. Ce n'est pas qu'il ait rien emprunté aux modes d'aujourd'hui; mais avec son apparence de forêt vierge en miniature et son air un peu abandonné, il offre, au centre de la ville et dans ce quartier populeux, quelque chose du charme de la campagne. L'allée principale s'allonge toute droite entre deux bordures de lavande dont les fleurs violettes dégagent une suave odeur; à son extrémité, un talus, couvert de verdure et garni de bancs, s'élève contre le mur et permet de dominer la rue.

Anne vient d'arriver; elle a dit bonjour à sa tante, occupée dans la maison par quelque soin de ménage, et est venue l'attendre sur ce talus où déjà se trouve le jeune lieutenant. Celui-ci s'est levé pour lui céder la place, et elle regarde dans la rue, où les marchands se reposent et respirent l'air du soir en causant sur le seuil des magasins.

- Il fait à peine frais en ce moment, dit-elle en tournant la tête vers Jacques, placé plus bas qu'elle, sur la pente du talus, où il s'appuie contre un arbre.

- Le pauvre Robert, enfermé dans Paris, doit beaucoup souffrir de cette chaleur.

Depuis quelque temps, Jacques redouble de zèle pour rappeler son ami au souvenir de la jeune fille. On dirait qu'il se raidit contre un danger imminent et se rattache en désespéré à la pensée du docteur. Tout l'y ramène, surtout lorsqu'il se trouve avec Anne.

Celle-ci lève légèrement les épaules.

- Sans doute! murmure-t-elle avec indifférence.

Ils demeurent un instant silencieux. Madame Martelac agit sans cérémonie avec l'un comme avec l'autre, et obligée de combiner avec Catherine certains arrangements de maison, elle ne se presse pas de venir les retrouver.

La nuit tombe, enveloppant de ses ombres mystérieuses les allées au-dessus desquelles les arbres se rejoignent et laisse seulement les dernières clartés du jour se jouer sur les cimes des quatre vieux ifs taillés en pointe depuis un temps immémorial. On entend dans l'air les cris aigus des martinets se poursuivant en cercle autour des toits et le bourdonnement lointain des bruits de la ville. Tout auprès des deux jeunes gens, un grillon blotti dans l'herbe envoie vers eux sa chanson monotone, et le ciel, embrasé pendant tout le jour, atténue son éclat et se revêt d'azur, pâli vers le couchant par l'adieu du soleil, disparu derrière des nuages d'or.

Anne, tournée vers Jacques, fixe de ses beaux yeux au regard clair les ombres feuillues du jardin; ses traits s'estompent sous la brume descendant rapidement et le lieutenant ne peut s'empêcher de remarquer qu'en adoucissant sa fière beauté, ce demi-jour la rend plus séduisante. Faisant effort pour rompre ce dangereux silence, il reprend:

- C'est le plus noble coeur que je connaisse!

- Qui? demande Anne.

- Robert. Je pensais à lui.

La jeune fille eut un mouvement d'impatience.

- Vous l'aimez beaucoup?

- Oui. Et vous aussi, vous l'aimez?

- Oh! moi, cela dépend des jours! dit-elle en secouant la tête.

- Il vous aime tant?

- Oui, je crois, répondit-elle nonchalamment.

- C'est pour vous qu'il tient à la fortune.

- Il le sait. Je ne pourrais m'en passer.

- Et pourtant, je doute qu'il y arrive. De si tôt, du moins!
L'amour du gain est antipathique à sa nature.

- Alors!

- Alors, quoi? dit Jacques.

- Eh bien! dans ce cas, prononce Anne lentement, j'en épouserai un autre.

Jacques tressaille. Il ne distingue presque plus le visage de la jeune fille, mais le son de sa voix le glace. Cette voix a quelque chose de métallique en harmonie avec les sentiments qu'elle exprime.

- Vous ne l'aimez pas?

Un instant, il est sur le point d'ajouter:

- Vous êtes indigne de lui!

Mais il se retient et Anne répond froidement:

- Pas comme vous le comprenez, non. Oh! je ne suis pas romanesque, moi!

Non certes, elle ne l'est pas. Cette enfant de vingt ans le crie bien haut, elle calcule! Son coeur n'existe pas. Ne l'ayant jamais senti battre, elle le nie, et dans son erreur orgueilleuse, elle se donne tout entière à l'or et à la vanité. Est-elle franche en parlant ainsi? Aveuglée sur ce qui se passe au fond de son âme, ne force-t-elle point elle-même le côté mauvais de sa nature? Peut-être. Tant de femmes valent mieux que leurs paroles! Et s'il était possible parfois d'ouvrir leur âme et de les forcer à y regarder, ne comprendraient-elles pas qu'elles se font un stupide plaisir d'étouffer leurs aspirations élevées pour complaire au monde et s'abaisser à son niveau?

- Je ne puis me passer de fortune, bien que je doive en avoir peu moi-même, reprend la jeune fille. Mon père ne m'a jamais rien refusé et je n'entends pas me marier pour être en proie à ces affreux tiraillements d'argent que je vois dans certains ménages. Je serais malheureuse si je ne me sentais entourée du confortable le plus élégant, et si Robert ne m'apporte pas la fortune, je ne puis songer à lui faire subir le contre-coup de mon malheur.

- Il méritait un amour plus désintéressé.

- Je n'en disconviens pas.

- C'est un homme remarquable.

- Trop peut-être! dit Anne en tournant un instant la tête du côté de la rue.

Mais ce mouvement, s'il est destiné à cacher sa pensée, est inutile; le crépuscule ne permet pas de lire sur ses traits l'explication ce cette parole.

- Il arrivera un jour à cette position exceptionnelle que vous désirez, reprend Jacques.

- Quand?

- Il est déjà sur le chemin de la célébrité.

- On le dit. Mais il faut attendre que cette célébrité entraîne la fortune et je ne veux pas attendre.

- Je le plains, murmure le lieutenant.

- De s'être attaché à moi?

- Oui.

Cette dure franchise échappe à son indignation contre la jeune fille qui fait si bon marché du bonheur d'un homme comme son ami.

- Tant d'autres femmes seraient fières de son amour!

- Ma tante ne vient pas nous rejoindre, rentrons-nous? demande Anne en se levant sans répondre au reproche contenu dans les paroles du jeune officier.

L'ont-elles froissée? On ne peut rien lire sur son visage et elle ne juge pas à propos de le laisser paraître. Au fond, peut-être reconnaît-elle la justesse des remarques de Jacques et se sent-elle indigne de son cousin.

- Si vous voulez, répond le lieutenant. La lune se lève et vous ne devez guère aimer les rêveries protégées par cet astre! ajouta-t-il d'un ton un peu ironique.

- Non, je suis positive.

Elle descend le talus gazonné et reprend le chemin de la maison pour aller retrouver sa tante. Il la suit à quelques pas, considérant sa silhouette gracieuse avec une expression dans laquelle perce un peu de rancune.

Pourtant, lorsque, rentré dans sa chambre chez Nicolas, Jacques songe à cette conversation, il sent l'indulgence succéder dans son esprit à l'indignation éprouvée au premier abord. Après tout, Robert, cet homme grave, bon certainement, mais un peu austère, a-t-il raison de vouloir unir à sa vie cette compagne élégante, toute pétrie extérieurement de grâce et de légèreté féminine? Qui sait si les rêves luxueux d'Anne eussent tenu devant un amour moins élevé et moins fort que celui de son cousin?

Il s'endort dans ces pensées et la radieuse image de Mademoiselle Duplay passe dans ses rêves, non pas revêtue de cet orgueilleux égoïsme qu'elle ne songe même pas à cacher, mais à travers la lumière adoucie dont s'entoure à nos yeux l'idole de notre coeur. Hélas! cette indulgence tient à une cause que le pauvre garçon cherche à se cacher à lui-même.

Insensiblement, Anne change vis-à-vis de lui, il le voit, il le sent; lui-même perd une à une ses idées premières sur la jeune fille. Il trouve des excuses à ses défauts et s'explique comme Robert et plus que lui peut-être que cette femme si belle désire un cadre magnifique à sa beauté. Lorsque le soir, à son entrée chez Mme Martelac, il ne voit pas se lever vers lui les yeux bleus de Mlle Duplay, lorsque la vieille dame est seule, le front courbé sur son ouvrage ou sur un livre, le jeune officier éprouve une déception contre laquelle il réagit de son mieux en redoublant de gaîté. Mais il sent bien vite l'ennui le gagner, abrège la soirée et rentre chez Nicolas ou erre dans les rues comme une âme en peine.

Anne semble elle-même éprouver ces singuliers symptômes. En s'adressant à lui, sa voix prend des inflexions dont s'étonne le jeune homme; elle paraît éprouver parfois un besoin de soumission, elle, si indépendante et si entière vis-à-vis de tout autre!

Lentement, à coups imperceptibles, elle se glisse dans les pensées de Jacques. Le poison s'infiltre sans que le lieutenant en ait conscience; Robert est parti depuis quelques mois à peine et ses pressentiments sont réalisés. Toutefois, ce qui eût été évident à ses yeux si ses occupations ne l'eussent retenu si longtemps à Paris, est encore ignoré de son ami lui-même. Une circonstance bien minime en apparence va faire tomber le voile placé sur ses yeux.

Un soir, il s'était comme de coutume rendu chez Mme Martelac. La pluie tombant depuis plusieurs heures avait empêché la vieille dame de rester dans le jardin; un instant, Jacques et elle causèrent sur le seuil de la maison, regardant la verdure courbée sous les rafales du vent et les fleurs chargées d'eau se jetant follement les unes sur les autres dans les deux massifs cultivés avec soin par la mère de Robert. Le petit jardin, un peu desséché par la chaleur de l'été, semblait renaître sous cette averse, et il s'échappait de la terre longtemps privée d'eau une fraîcheur qui présageait un renouveau dans sa végétation et faisait sourire sa propriétaire. Celle-ci se décida enfin à rentrer, et, voulant travailler, elle fit allumer une lampe, bien qu'au dehors il fît encore presque jour.

Le jeune homme semblait distrait, il écoutait les bruits de la rue; évidemment, il attendait quelqu'un et son visage exprimait le désappointement en ne voyant rien venir. S'en rendait-il compte? Peut-être non. Le coeur humain a des détours infinis même dans les plus franches natures.

Un coup de sonnette le fit tressaillir. Un instant après, Anne, superbe dans une toilette claire, entrait dans la petite pièce où se tenaient sa tante et Jacques.

- Oh! que tu es belle, aujourd'hui! s'écria Mme Martelac, au moment où la jeune fille s'avançait vers elle pour lui dire bonjour.

- Vous ressemblez à une princesse! dit Jacques en souriant et en la regardant avec admiration.

- Voyons les détails de cette toilette, reprit Madame Martelac en ajustant ses lunettes.

Anne se plaça devant elle et Jacques souleva complaisamment la lampe pour permettre à la vieille dame de satisfaire sa curiosité.

- Ce costume te va à ravir et me semble du meilleur goût, dit la mère de Robert. Jacques a raison, tu jouerais au naturel les rôles de princesses!

La jeune fille relevait fièrement sa belle tête couronnée de cheveux châtains, et une expression de vanité satisfaite parut sur sa physionomie et dans ses yeux bleus et brillants comme des saphirs. Ses lèvres, un peu dédaigneuses, s'épanouirent dans un sourire, et une nuance plus rosée, passant sur ses joues, leur donna un nouvel éclat. Blanche, mince et élancée, elle ressemblait à un grand lys, ou, comme le disaient sa tante et Jacques, à une jeune reine. N'avait-elle point, en effet, reçu en partage la fragile couronne de la beauté?

Quelques mois plus tôt, le jeune officier eût vu, dans l'étalage de cette beauté, une coquetterie puérile; mais il était devenu complaisant et se contenta de sourire.

- Je vais passer la soirée chez une de mes amies qui a du monde, dit Anne. Mon père doit m'y rejoindre; il était retardé par une affaire. Je me suis sauvée, ayant l'intention de m'arrêter en passant pour vous dire bonsoir.

- Assieds-toi un instant, dit sa tante.

- Oh! cinq minutes seulement. La voiture m'attend à la porte et doit retourner chercher mon père lorsqu'elle m'aura conduite chez mon amie.

Anne était venue chercher une satisfaction de vanité en se montrant ainsi parée; elle ne pouvait douter d'avoir réussi devant le regard admiratif du lieutenant. Cette rayonnante beauté dans tout son éclat avait soudain illuminé le petit appartement, dans lequel, avant son entrée, on n'entendait que le bruit du vent jetant la pluie contre les vitres et les rares paroles échangées entre la maîtresse de la maison et son visiteur.

Lorsque Anne se leva pour partir, Jacques alla la reconduire jusqu'à la porte de la rue. Au moment de monter dans la voiture, elle se retourna pour lui tendre la main. Il serra cette petite main gantée et leva les yeux vers ce beau visage éclairé par la lampe, qu'il venait de déposer près de lui, sur un meuble. Quelque chose d'attendri, que le jeune officier ne lui connaissait pas, passa dans le regard de la jeune fille. Ce sourire ému répondait-il à l'émotion inconsciente de Jacques? Il n'eût pu le dire. Mais, fasciné par ces yeux bleus qui le fixaient, il se baissa et posa ardemment ses lèvres sur la main qu'on lui tendait.

Un instant après, la voiture roulait sur le pavé de la rue, et le lieutenant, seul dans le vestibule de la vieille maison, se frappait le front en murmurant:

- Robert!

L'éclair, en entr'ouvrant le coeur d'Anne et le sien, avait, du même coup, éclairé son âme. Il le savait maintenant. La beauté d'Anne avait jeté ses lacets autour de lui, et un amour, jusque-là inconscient dans sons coeur, avait jailli sous l'étincelle de ces yeux bleus.

Le réveil venait à temps pour rappeler le jeune homme au serment fait à son ami.

CHAPITRE IX

Quelques semaines plus tard, Jacques quittait Poitiers. Il avait demandé à un ami, en garnison à Alger, de permuter avec lui; le jeune homme auquel il s'adressa, regrettant son éloignement, accepta avec joie sa proposition. Les démarches nécessaires pour obtenir ce changement furent promptement faites, et, durant les derniers jours passés à Poitiers, le lieutenant évita, sous prétexte d'occupations, de venir le soir chez Mme Martelac.

La chambre occupée par lui chez Nicolas allait donc se trouver de nouveau vacante. Bien que ses relations avec son propriétaire eussent été peu fréquentes, son départ fut un vrai chagrin pour Sarah; la petite fille se sentait moins isolée en l'entendant aller et venir.

Le prisonnier concentre toutes ses pensées sur le peu de vie qui s'agite autour de lui. Le pas de la sentinelle, dont la surveillance le sépare de la liberté, lui est une distraction; le mouvement de l'insecte qui suspend sa toile aux barreaux de fer de sa fenêtre, moins que cela, la tige grêle d'une giroflée se faisant place à travers les fentes de la pierre, tout attache son âme et intéresse son esprit. Pour la petite-fille du vieux marchand, le magasin sombre et froid, dans lequel les grands meubles obstruaient le passage de la lumière, ressemblait à une prison. L'air y était lourd et rarement renouvelé; le silence y régnait habituellement, rompu parfois, subitement, par les craquements produits dans le bois de quelque armoire plus neuve que les autres; chacune des fenêtres se trouvait partagée et protégée en même temps par une barre de fer garnie de piquants, comme pour garder les habitants contre les tentations du dehors.

Tandis que l'ordonnance de Jacques faisait descendre les malles du jeune homme et veillait aux apprêts du départ, Sarah, ayant, avec un coin de son mouchoir légèrement mouillé, nettoyé un petit espace de la vitre, encrassée depuis longtemps, regardait s'opérer ce déménagement qui lui serrait le coeur. Désormais, elle retombait avec son grand-père dans la solitude, et cette pensée lui était pénible, sans qu'elle sût bien définir son impression.

Quand, la dernière caisse étant disparue, la porte se referma, la petite fille se retourna vers Nicolas, assis dans le magasin et explorant attentivement un tas de vêtements jetés à terre devant lui. Il sondait avec soin chaque poche, chaque doublure, comme s'il eût craint qu'une fortune fût cachée dans leurs profondeurs. Dieu sait si le vice ou la misère, auxquels avaient appartenu ces vêtements, y avaient jamais rien déposé de semblable!

Sarah vint s'asseoir près de lui et le regarda faire cette opération.

Ayant trouvé quelques menus objets qui lui parurent valoir la peine d'être gardés, il chercha autour de lui un meuble où il pût les serrer, et, tout étant rempli, il prit une malle placée sous une table et allait les y déposer quand Sarah s'écria, en se penchant vers la malle ouverte et en saisissant une petite peinture sans cadre, qui s'y trouvait:

- Qu'est-ce que cela, grand-père?

Le vieillard prit le portrait, et, ses regards étant tombés sur ce visage, auquel un peintre habile avait su donner une apparence de vie, il tressaillit et le rejeta de côté sans répondre. Mais, cette peinture ayant intéressé l'enfant, elle insista:

- Dites-moi de qui est ce portrait?

- Que t'importe?

Le ton de Nicolas était dur et irrité.

- J'ai tant envie de le savoir!

- Tu es bien curieuse!

- Je vous en prie, grand-père, dites-le-moi?

- Le sais-je? Il y a comme cela tant d'autres peintures dans le magasin!

Sarah eut une sorte d'intuition qu'il ne disait pas la vérité en prétendant ignorer ce qu'elle désirait savoir. Elle reprit:

- Vous paraissez le connaître, et, si c'était un portrait à vendre, vous le mettriez en évidence. On vous l'achèterait. Cela me semble aussi joli que ceux que vous vendez tous les jours bien chers. Pourquoi n'en tirez-vous pas de l'argent?

Elle connaissait bien son aïeul, et le seul fait de garder inutilement cette peinture, sans chercher à s'en défaire avantageusement, lui faisait soupçonner quelque mystère.

Son insinuation parut frapper le vieillard, cette idée de gain le faisant réfléchir. Il prit le portrait et le regarda avec hésitation; mais il le laissa retomber en disant:

- C'est un misérable!

- Comment se nomme-t-il?

- Tu ne le sauras jamais, j'espère! Notre malheur a été de l'avoir connu.

- Il a pourtant une jolie figure, dit Sarah timidement, n'osant contredire ouvertement son grand-père et baissant les yeux vers la peinture, qui, du fond de la malle ouverte, la regardait en souriant.

Nicolas leva les épaules.

- Sottises! Rien n'est menteur comme ces visages de grands seigneurs!

- C'est donc un grand seigneur?

A vrai dire, Sarah ne se rendait pas un compte exact de ce que signifiait cette expression. Ne causant guère avec personne, si ce n'est parfois avec son grand-père, la pauvre enfant ignorait la signification d'un grand nombre de mots. Le vieux marchand la regarda avec des yeux dans lesquels brillait une haineuse colère.

- Oui, oui, grand seigneur! Il s'en vantait et regrettait son mariage. Mais aujourd'hui, il est bien au-dessous de ceux qu'il méprisait alors.

- Où est-il?

- Assez! Interrompit brusquement Nicolas, mettant fin à cet interrogatoire. Cet homme n'a jamais existé pour toi. Ne t'en occupe plus. J'ai déjà trop complaisamment répondu à tes questions. Va veiller à ton dîner.

Sarah n'osa répliquer; le ton et le regard de son grand-père l'effrayaient. Elle se dirigea vers le réchaud sur lequel chauffait la maigre pitance qui devait composer leur repas et l'examina soigneusement, comme s'il se fût agi d'un mets délicat confié à son talent culinaire.

A cet instant, Jacques entra, venant faire ses adieux au propriétaire de la maison.

- Où est Sarah? demanda-t-il, voulant revoir l'enfant avant son départ.

- Elle veille au dîner, répondit Nicolas.

- Elle est bien jeune pour pareille besogne!

- Ah! dame! mon cher Monsieur, les pauvres gens sont obligés d'employer leurs enfants de bonne heure.

Jacques pensa aux piles d'or dont leur avait parlé la petite-fille de l'avare.

- Elle semble si délicate!

- Délicate! Elle! Mais non; je vous assure. Depuis que votre ami le docteur Martelac m'a ruiné en remèdes et en visites pour elle, elle se porte très bien.

- En remèdes et en visites! reprit Jacques d'un ton moqueur. Il ne lui a jamais fait qu'une visite, et encore, pour la modique somme de cinq francs, vous avez su lui extorquer une consultation pour vous! Quant aux remèdes, ils sont, je le parie, encore chez le pharmacien!

Le bonhomme sourit d'un air malin.

- Une personne riche comme vous! reprit Jacques.

- Puisqu'elle se porte bien sans cela, c'était inutile d'aller manger de l'argent si difficile à gagner!

- Ah! vous ne le dépensez pas inutilement, j'en réponds!

- C'est une qualité, une grande qualité! reprit Nicolas avec aplomb.

- Hum! Enfin, je n'entreprendrai pas votre conversion sous ce rapport, vous êtes trop endurci. Mais je voudrais au moins obtenir quelque chose pour Sarah. Si vous vouliez, elle pourrait mener une vie gaie, heureuse, comme il convient à une enfant. Ma pauvre petite Rose de Bengale!

- Pourquoi l'appelez-vous ainsi?

- Parce qu'elle a dans toute sa personne quelque chose de gracieux, de distingué, une délicatesse de teint, de manières et d'extérieur qui la fait paraître dépaysée dans le milieu où elle est. Ne le trouvez-vous pas? Cela m'a frappé dès mon arrivée ici et je lui ai donné ce surnom.

Nicolas leva les épaules en grommelant:

- Quelles absurdités! Sarah est ma petite-fille et ne déroge point en faisant le ménage, ajouta-t-il d'un air mécontent.

- Que faisait son père?

- Son père était un pauvre homme sans le sou.

Cette phrase fut prononcée avec une expression de profond mépris, tel que pouvait l'éprouver, à l'égard d'une personne en de pareilles conditions, un avare comme le marchand d'antiquités.

- Ma fille l'a épousé dans un jour de folie, et cela n'a pas duré longtemps, du reste. Elle a vite compris quelle sottise elle avait faite.

Au moment où le vieillard disait ces mots, Jacques, levant les yeux, vit la figure ébouriffée de Sarah paraître entre un bahut antique et le haut dossier d'un siège moyen âge, ressemblant à un trône avec son écusson sculpté et ses bras formés de deux lévriers couchés. Les yeux profonds de la petite fille se fixaient pensivement sur son grand-père, et les boucles de ses cheveux accentuaient leur expression par l'ombre qu'elles jetaient sur le haut de son visage penché en avant. Elle avait entendu causer dans le magasin et avait quitté le réduit où elle préparait le dîner, afin de voir qui était là.

Jacques lui fit signe d'approcher et lui remit un paquet de bonbons dont il s'était muni à son intention.

- Ah! Monsieur Hilleret, quelle perte est pour moi votre départ! disait Nicolas. Quand louerai-je votre chambre? Le loyer, si modique qu'il fût, nous aidait à vivre, Sarah et moi; il nous fera défaut maintenant.

Le jeune homme parut prendre peu d'intérêt à ces doléances. Il se contenta de dire quelques paroles amicales à l'enfant, dont le visage attristé exprimait son chagrin de ce départ, et, avant de s'éloigner, il serra avec un sentiment de répulsion la main du vieil avare. L'avarice est, d'ordinaire, le sentiment le plus antipathique à la jeunesse, et Jacques n'avait pu pardonner à Nicolas cet amour passionné de l'or, métal dont, à son âge et surtout avec sa profession, on se montre peu ambitieux. Puis, seul et soucieux, il remonta cette longue rue, ayant préféré se rendre à pied à la gare.