La veille, il avait fait ses adieux à Mme Martelac et avait entrevu Anne un instant. Tout en marchant, il secouait parfois subitement la tête pour chasser un souvenir importun. C'était le visage de Mlle Duplay qui hantait son imagination; il revoyait malgré lui ces traits brillants de jeunesse dans lesquels il avait cru un soir lire un commencement d'amour. Le sacrifice lui pesait; pourtant, il l'accomplissait généreusement, et quand, la tête penchée à la portière du wagon emporté par la vapeur, il vit disparaître peu à peu la vieille ville dont les clochers se perdirent à l'horizon, il poussa un soupir de soulagement et se rejeta dans un coin en murmurant:
- Allons, je dois oublier! Elle sera la femme du docteur
Martelac, mon meilleur ami.
Un sourire triste, mais courageux, passa sur sa physionomie, et, sans se laisser aller davantage à ses regrets, il prit un journal et tâcha de s'absorber dans la lecture des nouvelles du jour.
Dans la soirée de ce même jour, Sarah, épiant le moment où son grand-père était sorti, ouvrit la malle et y prit la peinture qu'il y avait rejetée; elle l'emporta dans sa chambre et se mit à l'examiner avec un véritable intérêt, n'ayant pas osé le faire devant Nicolas. Ce portrait, dont le cadre, ayant une certaine valeur, avait été vendu par le marchand, représentait un homme jeune, blond, aux traits délicats. Le regard semblait s'arrêter avec complaisance sur Sarah et suivre tous ses mouvements avec une persistance qui la tenait sous le charme. Elle éprouvait tout à la fois un vague désir d se soustraite à ce regard et un attrait irrésistible vers lui.
- Pourquoi me regarde-t-il ainsi? se dit-elle à demi-voix, je voudrais le savoir.
Elle plaça la peinture sur la cheminée, s'éloigna, se rapprocha, alla d'un bout à l'autre de la chambre, et partout le regard en la suivant semblait la magnétiser. Enfin, elle revint en face de lui, et s'écria en joignant les mains:
- Grand-père dit que ce visage est menteur. C'est impossible.
Il semble si bon!
Puis, plus bas, elle ajouta:
- Oh! que je voudrais le connaître!
Un instant elle demeura immobile, ses yeux attachés sur ceux du portrait qui semblaient s'animer sous son regard. Tout à coup, elle éprouva une étrange sensation; il lui sembla avoir, à travers cette toile insensible, évoqué une âme, et, baissant la tête, elle rougit, comme si celui auquel appartenait cette âme avait entendu son exclamation enfantine.
Craignant que son grand-père ne lui enlevât la peinture à laquelle l'attachait cet attrait inexplicable, elle la déroba à ses regards en la cachant sous ses vêtements, dans le coffre profond, unique mobilier de sa chambre. Lorsque Sarah allait se coucher, Nicolas ne lui permettait jamais d'emporter la lampe dont elle servait au magasin; elle montait dans les ténèbres l'escalier vermoulu et procédait à sa toilette à l'aide d'un réverbère, justement placé devant sa fenêtre, comme pour venir en aide à l'avarice du vieux marchand. Souvent, le soir, la petite fille sortait la peinture de sa cachette, et, se hissant sur la pointe des pieds pour s'approcher de la lumière de la rue, elle contemplait ce visage inconnu qui remuait si profondément son coeur innocent.
CHAPITRE X
Le docteur était venu plusieurs fois à Poitiers depuis le départ de Jacques. Etonné de la subite résolution de son ami, il avait causé de lui avec sa mère, et, sur les remarques de cette dernière, il était facilement arrivé à soupçonner le véritable motif de la fuite du lieutenant. Robert avait senti s'accroître son affection pour lui de toute sa reconnaissance pour ce généreux sacrifice.
Quand à Anne, elle avait été froissée du départ du jeune homme comme d'une injure personnelle, d'autant plus pénible qu'elle ne pouvait s'en plaindre à personne. Seule, Mme Martelac avait pu se douter du commencement de sympathie née entre elle et Jacques, et Mlle Duplay était assez fière pour garder le silence sur la déconvenue qu'elle subissait. La coquetterie l'avait, il est vrai, poussée à essayer son pouvoir sur le jeune officier et à vaincre l'éloignement qu'elle avait lu dans ses yeux à l'énoncé de ses projets ambitieux de fortune. Mais une âme humaine est si complexe! Peut-être y avait-il au fond du sentiment d'irritation qu'elle éprouvait quelque chose comme un regret.
Il y eut à cet instant une sorte d'hésitation dans sa vie; pendant plusieurs jours, son beau visage fut grave et ses yeux bleus parurent retenir des larmes. Etait-ce orgueil froissé, ou son coeur était-il atteint? Dans ce dernier cas, la blessure fut peu grave, et le balancement entre le bien et le mal fut de courte durée. Le soir du départ de Jacques, agenouillée sur son prie-Dieu, le front dans ses mains, elle demeura longtemps pensive, et ses lèvres murmurèrent même une prière; mais cette prière ne sortait pas du fond du coeur, et l'impression sous laquelle elle jaillissait devait être fugitive. Mélangée d'orgueil plus que de véritable souffrance, elle ne pouvait s'élever jusqu'au ciel et s'éteignit subitement dans une révolte d'égoïsme; ce bon mouvement n'eut aucune suite.
Refoulant la tristesse qui menaçait de ternir son regard et cédant à la légèreté naturelle de son caractère, la jeune fille se releva rayonnante, et le regret, s'il exista, l'aveugla davantage.
Prise d'une frénésie de vanité, elle oublia toute raison, la lueur à peine née dans son coeur fut étouffée immédiatement, et, s'élançant étourdiment vers l'avenir, elle se jura de n'avoir, désormais, d'autre objectif qu'un mariage riche. Ayant résolûment fermé son esprit à toute pensée grave, le bonheur de son cousin et l'amour qu'il lui témoignait depuis son enfance ne pouvaient entrer dans ses calculs. Elevée par un père insouciant qui mettait au premier rang des choses désirables les aises de la vie et le confortable donné par la fortune, Anne avait distancé à ce sujet les idées paternelles. Elle oublia donc promptement le léger trouble apporté dans son coeur par la présence de Jacques, et se dit que le luxe devant lui faire goûter le bonheur rêvé par son imagination, elle l'achèterait en s'aidant de sa beauté par un riche mariage.
Hé! mon Dieu! qui donc en ce monde si délicat aurait droit de se dire sans pêché sous ce rapport? Un riche mariage! N'est-ce pas le rêve de toutes les mères qui sèchent sur pied en attendant qu'il se présente pour leur fille? Et quel père ne se rengorge fièrement quand un gendre nanti de nombreux et solides titres de rentes vient solliciter une main qu'on tremble de joie en lui accordant? Peut-être la jeune fille isolée et laissée à elle-même serait-elle inaccessible au désir d'un mariage brillant. Mais sitôt qu'elle a mis le pied dans ce qu'on appelle le monde, sitôt qu'elle a été initiée par lui à l'éblouissement de l'or, pour elle aussi le mariage riche miroite à l'horizon, et elle parvient à comprendre comment tout est sacrifié pour y arriver. Elle se prête alors de tout son pouvoir aux combinaisons qui ont pour but de la vendre le plus cher possible au candidat désiré par toute sa famille.
Jacques est en Algérie depuis plusieurs mois lorsque nous retrouvons Robert et Anne dans le salon de Mme Martelac.
La conversation est engagée entre eux depuis un certain temps, et, sans doute, elle est pénible pour le docteur, car son visage est triste. Debout près de sa cousine, dont la figure exprime un peu d'ennui, il a pris dans les siennes la main de la jeune fille et demande:
- Ne m'aimez-vous pas assez pour attendre? Je vous le jure, dans quelques années, ma position sera telle que vous n'auriez rien à envier à personne.
- Quelques années! reprend Anne avec un peu d'ironie. Vous n'y songez pas? J'ai vingt ans sonnés!
- Rien ne presse, il me semble! fait observer Robert avec un léger sourire.
- Je suis lasse de ma vie retirée. Je veux en finir, et j'ai la prétention de ne pas me morfondre à attendre.
- Vous n'êtes pas malheureuse pourtant. Votre père fait tout ce qui vous plaît et vous laisse toute liberté.
- C'est vrai; mais je suis décidée à changer de position, et le plus tôt sera le mieux.
- Pourquoi tant vous presser?
- Parce que j'en ai assez de cette vie monotone! répond-elle avec un peu d'impatience.
Ses regards, fixés à travers la fenêtre près de laquelle elle est placée, se détournent de Robert. Evidemment, il y a, au fond de son âme, une résolution prise; mais il lui coûte de la faire connaître à son cousin.
Sans avoir une idée bien nette de sa conduite, un vague instinct lui dit qu'elle fait mal, et elle éprouve une certaine honte à exprimer avec une si triste franchise des sentiments que tant d'autres prennent beaucoup de peine à voiler d'apparences trompeuses. Il faut être bien inexpérimenté ou bien blasé pour faire, devant un de nos semblables, abstraction complète des sentiments généralement estimés autour de nous.
Toutefois, Anne prit son parti. Comme les gens timides, qui exagèrent l'audace quand une fois ils ont résolu d'aller en avant, elle tourna la tête vers son cousin, et, lorsque celui-ci lui dit presque humblement:
- Anne, vous n'avez donc aucune affection pour moi? Pourtant, il y a quelques années, vous sembliez m'aimer; l'avez-vous complètement oublié?
Elle eut un geste irrité.
- Je vous voyais sans cesse alors, dans l'intimité de la famille. Est-ce qu'une jeune fille n'a pas toujours quelque cousin qu'elle s'imagine aimer?
A cette dure repartie, Robert avait tressailli. Une flamme, traversant son regard, parut illuminer subitement la blessure faite à cette âme par les paroles d'Anne. Elle eut un instant de remords et dit sur un ton moins acerbe et comme une excuse:
- Vous le savez bien, je ne suis pas romanesque; ainsi, ne faisons pas de sentiment, n'est-ce pas?
- Pas romanesque, non, Anne. Moi non plus, je ne le suis pas, et je crois qu'il n'y a pas une heure de ma vie qui ait jamais été livrée à ces rêves sans but, auxquels se laissent aller les esprits romanesques. Mais, quoique vous en disiez, il me faut bien faire du sentiment, puisque vous appelez ainsi vous parler de cette affection profonde, sérieuse, et, si vous le vouliez, immortelle, qui remplit mon coeur depuis tant d'années! Dépend-il de moi de lui imposer silence, et ne puis-je essayer de la défendre à vos yeux? Puis-je oublier tout à coup l'amour dont mon coeur a vécu jusqu'ici, le seul qui l'ait fait battre et ait répandu son chaud rayon sur ma jeunesse laborieuse, cet amour unique pour lequel j'ai gardé avec une fière jalousie toutes les tendresses de mon âme? Vous n'avez donc pas compris que mon bonheur dépend de vous, et que je suis prêt à tout pour vous donner celui auquel vous aspirez?
- Même à sacrifier le vôtre?
Elle levait les yeux vers lui avec une expression singulière.
- Oui, Anne, même cela! dit-il doucement, sentant sa pensée sans qu'elle l'eût exprimée.
Un mouvement attendri se fit sur la belle physionomie de la jeune fille.
Un instant, il la crut touchée; mais elle se raidit contre cette impression involontaire et reprit froidement:
- Nous ne saurions trouver le bonheur dans les mêmes éléments. Vous êtes un homme supérieur, dit-on; je ne le nie pas. Mais je ne suis pas la compagne qu'il vous faut.
Il parut accorder peu d'attention à cet aveu, et, croisant avec supplication ses mains, qui tenaient celle de la jeune fille, il dit:
- Donnez-moi seulement deux ou trois années.
- Rien que cela! s'écria-t-elle.
- Ce serait bien court si vous m'aimiez, et que cette attente dût aboutir au bonheur!
- Je languirais si longtemps dans l'ennui d'une vie de recluse! Car enfin, mon père a beau faire, il ne peut me donner les plaisirs coûteux, et il me faut compter avec sa modeste fortune.
- Un peu de patience, et je vous donnerai une vie plus en rapport avec vos goûts.
Anne secoua la tête avec incrédulité.
- Vous êtes trop raisonnable! dit-elle avec conviction. Et puis, cette fortune dont vous parlez peut vous faire défaut.
- Je travaillerai tant pour vous voir heureuse suivant vos désirs!
Elle hésita un instant, regardant son cousin en silence, et reprit tout à coup:
- Savez-vous, mon pauvre Robert, que j'ai là, sous la main, des millions qui m'attendent? Je n'ai qu'à dire oui pour en jouir.
Enfin, l'ambitieuse jeune fille dévoilait la vérité! C'étaient ces millions dont les scintillements aveuglaient sa vanité et lui faisaient dédaigner l'amour sérieux et fidèle du jeune homme.
- Qui? demanda celui-ci, sans prendre la peine d'expliquer sa pensée.
- M. Tissier.
- Un vieillard!
- Qu'importe?
- Comment, qu'importe! Vous ne ferez pas un tel marché? Car c'est un marché cela, Anne, un marché honteux! Donner votre jeunesse, votre beauté, votre amour, pour de l'or!
- Oh! de l'amour! Il n'en demande pas tant. Il n'exige rien.
- Il le dit; il sait bien qu'à son âge il serait ridicule en prétendant vous inspirer une passion. Mais, quand vous serez sa femme, savez-vous de quelles chaînes sa jalouse surveillance vous entourera? Avez-vous songé aux difficultés et parfois aux douleurs d'une union si disproportionnée?
- Nous verrons! dit Anne en levant les épaules, comme pour nier les difficultés de l'esclavage qu'elle acceptait si légèrement.
Gâtée et élevée sans religion, Mlle Duplay ne savait et ne voulait savoir qu'une seule chose: c'est qu'ayant reçu en partage une beauté remarquable, elle avait, sur ceux qui l'entouraient, un très grand ascendant. Dans son aveugle vanité, elle ne doutait pas de prendre facilement le même empire sur son mari. Cet ensemble séduisant, formé par la pureté parfaite des lignes du visage et de la personne, le charme de deux grands yeux limpides et brillants, le sourire qui ajoute une grâce indéfinissable à la fraîcheur de la jeunesse, tout cela constitue une royauté, éphémère sans doute, mais non moins réelle, et Anne savait bien qu'elle portait au front cette couronne dont le prestige soumet les hommes à son empire.
Depuis un instant, Robert avait laissé retomber la main de sa cousine et regardait les feuilles se détacher des arbres du jardin et tomber à travers les plates-bandes, dans lesquelles les chrysanthèmes secouaient leur fleurs mélancoliques. Dans ce coeur fort et fidèle, il se faisait un déchirement profond, vaguement redouté peut-être depuis un certain temps, mais d'autant plus cruel que les sentiments du jeune docteur ne pouvaient être que sérieux.
Peut-être toutefois, la crainte de s'être attaché à un être indigne de son amour est-elle plus douloureuse pour une âme droite et fière que celle de n'être pas aimé? Aussi, quand Robert tourna de nouveau la tête vers la jeune fille, il la regarda avec une tristesse mêlée d'amertume en disant:
- Anne, je crois qu'il est des âmes dans lesquelles un premier amour jette des racines que rien ne saurait arracher complètement. Je tâcherai pourtant d'oublier, puisque mes rêves ou plutôt ceux que nous avions faits autrefois ensemble ne sauraient vous donner le bonheur. Vous le cherchez ailleurs, et, je le crains, vous êtes dans une erreur terrible à ce sujet. Dieu vous garde et vous éclaire! Croyez-le toutefois, vous trouverez toujours en moi un ami! Puissiez-vous ne jamais vous repentir du mariage que vous méditez de faire!
Sa voix tremblait en faisant ce dernier souhait, et son regard sérieux enveloppa un instant sa cousine, comme s'il eût cherché, sous cette radieuse enveloppe terrestre, à pénétrer jusqu'au coeur. Il crut voir sur ses traits une lueur d'émotion, contre laquelle elle réagit de nouveau en disant brusquement:
- Bah! suivons chacun notre voie! Je regrette la peine que vous fait ma détermination; mais peut-être, avant peu, regretterais-je aussi de m'être laissé aller à un moment d'attendrissement. Vous m'oublierez facilement, je l'espère; et, quand vous n'aurez plus souvenir des enfantillages de notre jeunesse, vous épouserez une femme digne de bous. Quant à moi, soyez tranquille, la fortune seule me rendra heureuse. J'ai besoin de luxe, et je ne saurais me contenter d'une vie bourgeoisement économe, comme celle qu'il m'a fallu mener jusqu'ici.
Robert ne répondit rien; il baissa la tête devant cette obstination et accepta sans reproches la décision qui brisait ainsi toutes les chères espérances de son coeur.
Quelques mois plus tard, Anne se jetait, tête baissée, dans cet avenir dont le reflet doré avait séduit son imagination. Elle épousait, à vingt et un ans, M. Tissier, qui en avait près de soixante et possédait plusieurs millions.
Les nouveaux époux quittèrent immédiatement Poitiers et allèrent s'installer à Paris. Fière du luxe princier dont elle se vit entourée, la jeune femme oublia et dédaigna même les mesquins projets d'alliance qu'elle avait pu former autrefois. Elle dit adieu à Mme Martelac avec une expression triomphante qui fit sourire la vieille dame. Au fond du coeur, la mère de Robert, tout en prenant part à la cruelle déception de son fils, ne pouvait regretter pour lui la femme frivole qui avait orgueilleusement tout sacrifié afin de s'assurer cette existence de millionnaire.
Le jeune docteur se dispensa de venir assister au mariage de sa cousine et eut recours au prétexte tout trouvé d'une vie absorbée par le travail lorsque M. et Mme Tissier cherchèrent à l'attirer, à Paris, dans leur intimité.
CHAPITRE XI
Sarah, assise près de la porte du magasin d'antiquités et cachée derrière le rideau, qu'elle a relevé en partie, afin d'y voir plus clair, travaille. Elle semble éprouver cette difficulté des enfants inhabiles quand ils tiennent une aiguille qu'ils ne sont point habitués à manier.
La tête baissée, rouge et fatiguée par cette application inusitée, elle raccommode un vêtement à son grand-père. C'est une vieille redingote usée, râpée, verdie par le temps et l'usage; la trame, visible tout le long des coutures, semble prête à céder sous l'aiguille, et Sarah redouble de soin, tout en faisant des reprises aux mille sinuosités. Si l'étoffe venait à craquer, elle aurait une augmentation de travail et se verrait forcée de faire coutures sur coutures, Nicolas lui ayant déclaré qu'il comptait porter ce vêtement pendant un an ou deux encore.
Le vieil avare se résigne à changer de paletot seulement lorsque celui qui couvre ses épaules pointues se réduit en lambeaux. Encore gémit-il alors sur la mauvaise qualité des étoffes d'aujourd'hui, bien que, généralement, il leur ait demandé un usage beaucoup au-dessus de l'ordinaire.
Il n'y a personne en ce moment dans la rue remplie d'une brume épaisse et glaciale. Le ciel est gris et semble toucher les toitures, tant ce brouillard remplit l'atmosphère de sa masse légèrement bleutée. La petite fille, afin de terminer son ouvrage avant la nuit, se décide à ouvrir la porte et à s'installer sur le seuil, car elle n'y voit plus assez dans l'intérieur du magasin; impatiente de finir ce raccommodage très difficile à son avis, elle fait courir sur l'étoffe ses petites mains rougies, sans se soucier du froid humide dont elle est pénétrée.
Absorbée par ses reprises, fort irrégulières il faut l'avouer, elle ne voit pas tourner à l'angle du boulevard un homme qui marche d'un pas alourdi et traînant. Ce doit être un ouvrier voyageur; du moins il en a l'apparence. Vêtu d'une blouse grise souillée de poussière, d'un pantalon de velours à côtes usé et dont la couleur primitive est méconnaissable tant il a été traîné à la pluie depuis de longs mois, coiffé d'un chapeau de paille qu'il rabat sur ses yeux, il porte sur son épaule un bâton au bout duquel se balance le léger paquet composé de ses effets. Il semble fatigué, car, en arrivant devant la maison de Nicolas, il ôte son bâton de dessus son épaule, prend d'une main le mouchoir à carreaux bleus et jaunes qui renferme son mince trousseau et s'appuie de l'autre sur le bâton.
Péniblement, il fait encore quelques pas et s'arrête contre une fenêtre en face de Sarah, qu'il regarde longtemps sans remuer.
C'est un homme grand et mince, courbé par la fatigue, épuisé par l'inconduite et par la misère venue à sa suite. Son visage pâle entouré d'un collier de barbe inculte a une expression peu rassurante, et le regard de ses yeux noirs et éraillés est arrêté sur la petite fille avec persistance. Ce regard brille d'une façon inquiétante au milieu de sa figure jaunie; il offre un mélange de ruse et de volonté qui tiendrait en arrêt un agent de la police si le hasard en amenait un dans la rue en ce moment. Mais personne, par ce brouillard intense et à pareille heure de la soirée, n'est là pour observer le voyageur. Il examine la maison depuis ses toits enfoncés et couverts de mousse jusqu'au bas des murs lézardés et se dit à voix basse:
- C'est ici.
Est-ce l'intuition du regard attaché sur elle ou simplement la conscience d'avoir fait tout le travail possible dans le vêtement de son grand-père? Toujours est-il que Sarah se lève tout à coup, et ses yeux s'étant arrêtés sur l'étranger, elle éprouve un moment de peur irraisonnée, ramasse précipitamment son ouvrage, prend sa chaise et rentre dans le magasin en fermant la porte derrière elle. Dans l'intérieur de la maison, il commence à faire nuit et l'enfant allume sa petite lampe afin de s'occuper du dîner. Nicolas, retiré dans son cabinet, fait ses comptes de la journée; mais lui aussi n'y voit plus, et, ne voulant pour rien au monde entretenir deux lampes, si modestes soient-elles, il quitte son travail et vient retrouver Sarah dans le réduit où elle fait sa cuisine et où elle va et vient avec une activité et une entente bien au-dessus de son âge. Assis devant le feu, les jambes croisées, le marchand siffle entre ses dents, tout en regardant tomber dans la soupière les tranches de pain que l'enfant taille pour la soupe.
La petite lampe jette sa clarté sur ce groupe et combat avec peine le crépuscule envahissant le magasin. Elle laisse dans une nuit profonde les nombreux recoins formés par les grandes armoires qui entourent la cuisine et la séparent seules du reste de la salle, repoussant la lumière sur le visage pointu du vieux marchand dont l'ombre danse à la lueur fantasque de la flamme du foyer.
- Inutile! inutile! s'écrie-t-il avec empressement en voyant
Sarah s'apprêter à couper un mince petit morceau de beurre
pour le mettre dans le potage. Apprends donc à être économe!
Tu ne seras jamais riche!
- Qui sait? dit brusquement une voix étrangère. Ne doit-elle pas hériter de vous comme moi-même?
La petite fille venait de se pencher pour déposer la soupière à terre, afin d'y verser le contenu du vase placé devant le feu. Elle se releva subitement et poussa une exclamation de terreur en apercevant devant elle l'homme qu'elle avait vu dans la rue. Nicolas s'était retourné sur son siège. Il hésita un instant, les yeux fixés sur la tête qui émergeait de l'ombre entre deux meubles et dont la pâleur cadavérique et les prunelles luisantes comme des charbons avaient quelque chose de fantastique.
- Pas vous, sûrement! dit-il en devenant blême quand il reconnu celui qui avait parlé. D'où venez-vous?
Sa voix tremblait. On ne saurait dire si c'était de colère ou d'effroi.
- De loin, comme vous voyez, répondit le nouveau venu sans se troubler.
Il montrait ses vêtements et ses chaussures souillées de poussière et de boue.
- Je vous croyais mort, n'entendant plus parler de vous.
- Vous caressiez cet honnête espoir! Mais pour le cas où j'eusse vécu encore, vous aviez pris vos précautions! Quelle peine j'ai eue à retrouver vos traces! Et quand enfin je vous rencontre, grâce à des recherches si longues, vous me recevez ainsi! Vraiment, la fibre paternelle est chez vous d'une sensibilité merveilleuse! reprend son interlocuteur, ironiquement. Quel accueil! l'Enfant Prodigue ne pouvait en recevoir un plus tendre!
- Monte dans ta chambre et restes-y jusqu'à ce que je t'appelle, dit durement Nicolas, se retournant vers Sarah, immobile et terrifiée par cette apparition.
La petite fille obéit sans dire un mot.
- Il ne vous plaît pas de faire connaître notre parenté? Non, n'est-ce pas? Pourtant, je me sens au coeur un certain besoin de la vie de famille et voilà pourquoi vous me voyez ce soir.
En disant cela, l'étranger prend un siège et s'assied aussi paisiblement que s'il s'installait pour passer la soirée. Le visage parcheminé du marchand d'antiquités exprimait une violente colère.
- Marc, s'écrie-t-il, dis tout de suite pourquoi tu es revenu?
Tu m'avais juré de ne plus remettre les pieds en France!
- Ah! vous reprenez le tutoiement des anciens jours? Vrai, cela m'attendrit! dit hypocritement celui auquel il s'adresse. Au fond, voyez-vous, je ne suis pas mauvais et j'ai l'esprit de famille, au point même de croire tout commun entre père et fils, n'est-ce pas?
Ses petits yeux pétillèrent d'ironique douceur et glissent entre ses paupières à demi fermées leurs regards menteurs vers Nicolas.
- Je vous répondrai qu'à ce moment-là j'avais mes raisons pour vous quitter. J'emportais un petit magot dont la perte vous arrachait des larmes, mais, en même temps, consolait mon amour filial de l'obligation où j'étais de m'éloigner de vous. Hélas! la faim, dit-on, chasse le loup du bois et le besoin ramène d'Amérique ceux qui laissent en France un héritage à surveiller.
- Ton serment de disparaître pour toujours m'avait seul amené à faire ce que j'ai fait.
- Votre haine y trouvait aussi un bon moyen de se satisfaire, avouez-le? Où, diable, aviez-vous la tête quand vous avez consenti à ce mariage?
- Consenti! consenti! répliqua le vieillard, tu en parles à ton aise. Je n'ai pas pu en empêcher. Marguerite était comme ensorcelée!
- Ca n'a pas duré longtemps!
- Non.
- Un coup de tête, quoi?
- Il a coûté cher!
Revenant subitement à la situation présente:
- Enfin, que veux-tu?
- Mon bon père, répond Marc d'un ton mielleux, je viens d'avoir le plaisir de vous le dire: je reviens vous voir.
Le bonhomme murmure entre ses dents quelques mots qu'on peut supposer n'être en rien des compliments de bienvenue.
- Je voulais avoir de vos nouvelles.
- Et de celles de ma bourse?
Debout en face l'un de l'autre, le père et le fils louvoient à qui mieux mieux, reculant le plus possible le moment que chacun d'eux sait inévitable. Marc joue avec Nicolas comme le chat avec la souris; sûr de le tenir entre ses griffes, il se fait un cruel plaisir de prolonger les angoisses clairement visibles dans le regard de l'avare. Celui-ci, connaissant son fils, ne doute pas du motif auquel il doit sa visite; mais il essaie de gagner du temps, comptant sur il ne sait quelle circonstance impossible pour sauver son trésor menacé.
- Celles-là, répond Marc, vous ne les donnez pas volontiers, il faut les prendre violemment. Quelle peine vous m'avez imposée la dernière fois, hein?
A ces paroles, le vieillard se met à trembler, et regarde avec terreur le grimaçant sourire de son fils.
- Rassurez-vous, mon bon père, dit celui-ci, je ne tiens pas à vous forcer. Vous vous exécuterez généreusement et de bonne volonté, j'en suis sûr.
Le ricanement dont sont accompagnées ces paroles augmente le tremblement qui a succédé chez Nicolas au premier accès de colère.
- Le ciel m'a pourvu d'un père riche d'économies. Car il n'y a pas à dire, la somme enlevée jadis à votre caisse ne représentait qu'une modeste partie de votre fortune, je le sais bien! Depuis, le reste a dû faire la boule de neige, et c'est pitié de voir le fils d'un richard comme vous courir le monde dans cet accoutrement! Vous devriez avoir honte de moi.
Il s'approchait davantage de la lampe, afin d'éclairer sa toilette en piteux état.
- Tu pouvais travailler, hasarda le marchand.
- Travailler? Moi! Allons donc! Quand vous avez de bonnes et belles rentes qui font de vous un Crésus! D'ailleurs, ajouta-t-il complaisamment, je suis un fils de famille et je ne me sens pas né pour le travail. C'est pourquoi l'auteur de mes jours doit se charger de fournir à mes dépenses et pourquoi j'ai de nouveau résolu d'avoir recours à lui.
Il paraît avec un audacieux cynisme qui faisait de plus en plus blêmir le visage de Nicolas.
- Dis ce que tu demandes, balbutia ce dernier.
- Voyez-vous! j'aime à vous voir ainsi; vous parlez doucement comme un bon père parle à son fils de retour après une longue absence. Songez donc! Onze ans passés depuis notre dernière entrevue! C'est navrant de rester séparés si longtemps. Il n'en sera plus ainsi, j'espère.
- Espères-tu revenir encore? dit le vieillard avec effroi.
J'aimerais mieux te dénoncer à la police.
- Oh! que non pas! Vous n'irez pas livrer votre fils; ce serait horrible! Et puis vous me causeriez une peine inutile. L'autre a fait son temps et il est revenu.
- Où est-il?
Marc haussa les épaules avec indifférence.
- Le sais-je? J'ai pris la peine de vous chercher et je suis parvenu à vous rencontrer, y trouvant un grand intérêt; mais lui? Je n'ai rien de bon à attendre de sa connaissance! Il est mort de faim, sans doute. C'est ce qu'il avait de mieux à faire. Ah! comme vous l'aimiez! Et ma pauvre soeur, quelle tendresse conjugale! C'est si touchant de voir une pareille union exister dans une famille!
Le misérable passa sur ses yeux, comme pour y essuyer des larmes, la manche déchirée et sale de sa blouse; puis, tout à coup; il se mit à éclater de rire.
- Ah! ah! Vous avez joliment débrouillé mon affaire! Avec quel aplomb vous avez affirmé l'avoir reconnu et comme vous avez bien su persuader à Marguerite qu'il était coupable! Elle ne demandait pas mieux, il est vrai, de s'en débarrasser, ma chère petite soeur. Et elle ignorait mon retour en France; sans cela, peut-être m'eût-elle soupçonné, car elle n'a jamais eu pour moi l'estime dont j'étais digne.
- Je me suis repenti bien des fois de t'avoir sauvé! dit
Nicolas avec rancune.
- Pourquoi donc l'avez-vous fait?
- Parce que…
Il hésitait.
- Tu étais mon fils et je t'avais toujours aimé.
- Jusqu'à la bourse, oui! dit Marc en riant. La preuve, c'est que j'ai été obligé d'en venir à cette extrémité pour me procurer un à-compte sur votre héritage.
- Enfin, combien demandes-tu pour me délivrer de ta présence?
- Combien me donnerez-vous? Ou plutôt, combien avez-vous en caisse!
- Rien, ou presque rien, répondit vivement Nicolas. Les affaires ne vont pas, et je ne me suis jamais relevé de la perte que tu m'as fait subir.
Marc leva les épaules avec ironie.
- A d'autres, mon père, dit-il. Conduisez-moi où est votre argent, nous allons être promptement renseignés sur votre franchise. Je vais vous éclairer.
En disant cela, Marc se lève et prend la lampe dans sa main.
Le vieux marchand hésite.
Allons! vous me connaissez! dit son fils.
La menace contenue dans ces paroles triompha des dernières hésitations de l'avare. Jugeant la résistance dangereuse, il se dirigea vers son cabinet, et, d'une main tremblante, ouvrit sa caisse. Marc, ébloui, entassa avec empressement dans ses poches les piles d'or et les billets. Tout y passa, et l'air navré de Nicolas, dont les yeux sortaient de leurs orbites à la vue de ce pillage, n'y fit rien.
Anéanti, comme pétrifié par ce spectacle, le vieillard, appuyé sur le dossier d'une chaise, contemplait avec horreur son fils le dépouillant ainsi des épargnes de son avarice. Ses jambes flageolaient, le sang lui montait aux joues, une sueur froide s'amassait en gouttelettes sur ses tempes desséchées, et, s'il ne se fût cramponné à la chaise, il serait tombé, car tout dansait devant ses yeux, et un bourdonnement effrayant secouait son cerveau affolé. Il essaya à plusieurs reprises d'étendre la main pour arrêter le voleur, mais le geste qu'il crut faire, il ne le fit pas; ses membres lui refusaient le service, et les paroles qu'il crut prononcer ne sortirent pas de son gosier. Un son inarticulé parvint seul à Marc, qui haussa les épaules tout en continuant son opération. Quand tout ce qu'il pouvait prendre fut enlevé, il se retourna vers son père:
- Adieu et merci maintenant. Vous ne vous rendez pas de bon coeur à mes demandes, et vous semblez ahuri du soulagement apporté à votre caisse trop pleine! Mais je me contente de votre manière de faire. Je me sauve maintenant. Bonne nuit! ajouta-t-il ironiquement.
Nicolas ne répondit pas et demeura immobile, les mains crispées sur le dossier de la chaise contre laquelle il s'appuyait. Quand il revint enfin à lui, Marc avait disparu, il se trouva seul en face de sa caisse vide et murmura avec désespoir:
- Misérable! Gredin! Bandit!
Et autres aménités à l'adresse de celui qui ne s'en souciait nullement et venait de s'installer dans un wagon de chemin de fer où, seul et ricanant dans sa barbe, il comptait sans aucun remords et entassait dans son portefeuille les billets soustraits à l'avarice paternelle.
Le marchand s'assit devant la caisse ouverte et passa ses mains jaunes et ridées à travers ses cheveux gris avec un geste désespéré. A présent qu'il ne sentait plus peser sur lui la terrifiante présence de son fils, la colère lui montait de nouveau à la tête.
- Ah! voleur, va, tu ne l'emporteras pas en paradis! Disait-il, je te dénoncerai et tu expieras ton crime cette fois! Ai-je été fou de lui substituer un remplaçant!
Ses mains agitées de mouvements convulsifs retombaient sur les bras du fauteuil dans lequel il s'était assis, et ses ongles crochus s'enfonçaient dans le crin laissé à découvert par l'étoffe en lambeaux. Son visage pointu, dont le profil semblait découpé dans une lame d'acier tant la maigre chère à laquelle il s'astreignait l'avait desséché, exprimait en ce moment un tel désir de vengeance que ce masque dur et sournois eût effrayé Marc lui-même. Peut-être le digne fils d'un tel père eût-il jugé prudent pour sa liberté d'avoir recours à un moyen extrême, moyen devant lequel il avait reculé jusque-là, grâce à la crainte inspirée à Nicolas qui le savait capable de l'employer.
Le marchand d'antiquités prit une feuille de papier, écrivit nerveusement quelques lignes, signa et rejeta cet écrit dans sa caisse à la place des valeurs emportées par son fils. Puis il ferma la caisse en disant:
- Voilà ma vengeance! dès demain, j'enverrai cela à qui de droit.
Il se leva en chancelant et sortit du cabinet. Tout était calme dans le magasin, la porte laissée ouverte par Marc, battait doucement, poussée par l'air de la rue. Le feu s'était éteint de lui-même, la soupière demeurée intacte près du foyer, ne fumait plus depuis longtemps. L'avare ne songea pas à dîner ni à faire dîner sa petite-fille; il posa sa lampe sur le poêle refroidi et allant fermer la porte de la rue, il se prépara à aller se coucher.
CHAPITRE XII
Le quartier populeux habité par Nicolas commence à s'éveiller, les cloches des nombreuses chapelles et des couvents qui forment comme la garde d'honneur de la majestueuse cathédrale ont envoyé l'une après l'autre leurs tintements pieux dans l'air du matin. Le brouillard se dissipe sous le soleil et laisse apercevoir le miroitement du Clain le long du boulevard. Les saules, dont les branches dépouillées sont encore couvertes de la froide rosée de la nuit, trempent leurs extrémités dans ces eaux pailletées d'or par la lumière éclatante de la matinée. Au bord de la rivière, les roseaux reflètent dans cet humide miroir leurs touffes épaisses et sombres et déjà deux ou trois laveuses matinales travaillent à briser la légère couche de glace qui forme une frange argentée le long de la rive afin de commencer leur rude journée de travail.
Pourtant, le vieux marchand qui d'ordinaire précède tous ses voisins, n'a pas encore paru. Les contrevents blindés, seul luxe qu'il se soit permis pour protéger ses richesses, sont fermés, la maison reste silencieuse et Sarah ouvre les yeux, étonnée de n'avoir entendu aucun appel. Elle se jette à bas de sa pauvre couche en constatant que le soleil est déjà bien haut, puisqu'il lance un de ses rayons à travers les vieux carreaux verdâtres de sa fenêtre. Craignant d'être en retard, elle revêt à la hâte ses vêtements.
Nicolas est dur pour l'enfant comme pour lui-même; chaque matin, il l'appelle dès l'aurore afin de lui faire faire l'ouvrage de la maison, ouvrage trop pénible pour elle et après lequel elle se sent brisée quand vient la nuit.
A peine habillée, elle se rend dans le magasin, pensant y trouver son grand-père. Dans ces grandes pièces sombres, il ne se fait aucun mouvement, si ce n'est le brusque réveil du chat, qui a passé la nuit étendu sur un fauteuil et saute à terre à son approche pour venir se frotter contre elle en miaulant. Rien n'est ouvert et de minces filets de lumière pénètrent seuls à travers les interstices des contrevents. Il semble à l'enfant que quelque chose d'étrange flotte dans cet air humide comme celui d'une prison.
- Grand-père! appelle-t-elle.
Personne ne répond. Elle avance doucement, se frappant aux meubles qui élèvent leurs formes indécises dans l'ombre du magasin. Enfin, elle arrive à la dernière pièce et parvient à la porte de la rue que ses petites mains maigres ont peine à ouvrir.
Quand cette porte cède à ses efforts, un flot de lumière entre et un moment éblouie, Sarah se retourne en mettant la main sur ses yeux. Lorsqu'elle la laisse retomber, elle jette un cri. A quelques pas d'elle, son grand-père est étendu, rigide, la face congestionnée et les yeux grands ouverts. L'enfant porte de nouveau la main à son visage et s'élance dans la rue.
En quelques minutes, tous les voisins sont réunis, hommes et femmes, discutant sur l'évènement et jetant un regard curieux dans cette demeure où ils n'ont jamais pénétré.
Ce fut un brouhaha indescriptible au milieu duquel se croisaient les exclamations des femmes terrifiées, les explications qu'elles croyaient pouvoir donner sur cette mort inattendue et les empressements de quelques-unes d'entre elles, lesquelles n'ayant pas perdu tout espoir, coururent les unes chez un prêtre, les autres chez le docteur le plus proche. Les premières pensaient avec raison que le vieillard, s'il vivait encore, pouvait avoir un rude compte à rendre à Dieu avant de partir pour l'autre monde.
Mais tout fut inutile. Quand on releva Nicolas, il n'était plus qu'un cadavre et le docteur accouru en hâte, constata la mort, due à un de ces accidents que rien ne saurait faire prévoir et qui frappent les mieux constitués. Personne ne pouvait savoir quelle circonstance avait brisé subitement cette vie misérablement attachée aux richesses de ce monde. Sarah, seule avait vu l'étrange visiteur venu dans la soirée au magasin; retirée dans sa chambre sur l'ordre de Nicolas, elle avait d'abord écouté avec terreur l'éclat des voix s'élevant comme dans une discussion. Puis le bruit s'étant apaisé, elle s'était rassurée et avec l'insouciance de son âge, l'enfant s'était endormie, sans se douter du passage de la mort si près d'elle.
Ainsi, le vieux marchand était tombé victime de son avarice; sa douleur d'être dépouillé de ses trésors avait été d'une telle violence qu'elle avait rompu l'équilibre de sa vie. Tombé dans l'éternité sans peut-être en avoir conscience, il avait quitté les trésors amassés avec tant de soins et ses yeux subitement fermés de ce côté-ci de la tombe, s'étaient ouverts sur la vie éternelle, où notre seul trésor sera celui que les vers ne rongent point et que les voleurs ne sauraient dérober.
Sarah, épouvantée, se tenait à distance, osant à peine tourner les yeux vers le lit sur lequel on avait déposé son grand-père; elle regardait d'un air inquiet cette foule curieuse qui, maintenant, allait et venait devant la porte sans entrer, car un agent de police avait été appelé et avait fait évacuer la maison. Quelques femmes essayèrent de lui parler, mais repoussée de tous jusque-là à cause de son grand-père, elle se montra sauvage et reçut froidement ces consolations de deux ou trois voisines compatissantes.
Appuyée près de la fenêtre, les mains croisées, les traits sévères et comme empreints de la rigidité du cadavre, le coeur serré par une angoisse inconnue, la pauvre petite ne savait que devenir. Ses regards craintifs allaient du docteur à l'agent de police, sans comprendre les paroles qu'ils échangeaient. Enfin, ce dernier se tourna vers elle:
- C'était votre grand-père? demanda-t-il en indiquant du geste le corps étendu sur le lit.
L'enfant inclina la tête.
- Où sont votre père et votre mère?
- Ils sont morts.
- Avez-vous d'autres parents?
- Aucun.
- Connaissez-vous quelqu'un chez qui vous puissiez aller pour le moment?
- Non, répondit-elle, laconiquement.
L'impression qu'elle éprouvait lui serrait la gorge et lui permettait à peine ces courtes réponses.
L'homme de la police dit quelques mots au docteur et ils parurent se concerter sur ce qu'il y avait à faire. Un voisin et sa femme étaient seuls restés dans la maison pour le cas où l'on eût eu besoin de leurs services; le médecin, les connaissant, s'adressa à eux et leur demanda divers renseignements.
Durant cette conversation, Sarah jetait des regards effarouchés sur les interlocuteurs et paraissait chercher à saisir le sens de leurs paroles. Ils s'arrêtèrent enfin à une résolution dont ils ne firent point part à l'enfant. Le docteur et l'agent de police sortirent en fermant la porte derrière eux; la foule rassemblée dans la rue ne trouvant plus moyen de satisfaire sa curiosité, se dispersa et le silence se rétablit autour de la maison de Nicolas. La petite fille demeurait seule avec l'homme et la femme chargés de la lugubre toilette du mort.
La pauvre enfant se laissa alors tomber sur une chaise et y demeura immobile, pétrifiée par le sinistre spectacle qu'elle avait sous les yeux depuis son réveil.
A quoi pensait-elle? Qui le sait? Une enfant de douze ans, ayant vécu en dehors de tout rapport habituel avec ses semblables, a sans doute des idées bien peu arrêtées sur la vie. Trop intelligente pour s'engourdir dans ce milieu restreint où son grand-père l'avait retenue, elle avait vécu jusque-là en compagnie des souvenirs de sa petite enfance, souvenirs confusément mêlés aux élucubrations de sa jeune imagination. Son ignorance absolue avait fermé tout champ nouveau aux pensées de l'orpheline; aussi le moindre incident dans sa vie de recluse avait un retentissement dans cette âme frêle et naturellement impressionnable. Quelle ne dût donc pas être la secousse qu'elle éprouva de cette mort subite et des préparatifs dont elle fut le témoin muet, pendant les heures qui suivirent?
La chambre dans laquelle on avait transporté Nicolas était contiguë au magasin et paraissait en faire partie, car à part le lit sur lequel avait été déposé le corps, elle était remplie de meubles à vendre. Lorsqu'elle fut tranquille et quand tout fut remis en ordre, la femme chargée de ce soin s'approcha de Sarah:
- Il faut déjeûner, lui dit-elle. Vous êtes à jeun, sans doute?
La petite fille leva les yeux vers elle:
- Je n'ai pas faim.
- Voyons, reprenez courage. Si vous voulez, je vais vous apporter ce qu'il vous faut?
- Là? Oh! non.
Elle avait frémi, en jetant un regard du côté du lit.
- Alors, venez.
La voisine entraîna l'enfant et celle-ci éprouva un immense soulagement à quitter, ne fût-ce qu'un instant, le voisinage de ce lit et du triste fardeau qu'il portait. Tandis qu'elle essayait d'avaler le lait chaud présenté par cette femme, celle-ci la questionna:
- Vous n'avez donc plus personne de votre famille pour veiller sur vous?
Sarah secoua la tête avec indifférence. Ce qu'elle avait éprouvé depuis le matin, c'était la frayeur due à un événement si lugubre et auquel rien ne l'avait préparée, mais ce n'était pas le chagrin.
- Je n'ai pas de famille.
- Des amis?
- Je ne connais personne.
- Pas une âme au monde, alors, ne s'intéresse à vous?
La petite fille fixa son regard étonné sur son interlocutrice:
- Comment est-il possible d'être, à votre âge, si complètement seule ici-bas?
Il y avait tant de compassion dans le ton dont fut dite cette parole et l'enfant lut une pitié si profonde dans les yeux qui la regardaient que, soudain, elle comprit l'isolement fait autour d'elle par cette mort, isolement duquel à cause de sa jeunesse et de son ignorance, elle ne s'était pas rendu compte immédiatement. Lentement, ses yeux s'humectèrent, puis ses larmes se mirent à couler et tombèrent comme des perles dans la tasse qu'elle tenait. Quand elle l'eut remise entre les mains de celle qui la lui avait préparée, elle appuya son front sur ses deux mains et se mit à sangloter.
Pleurait-elle le vieillard qui avait fait de son enfance un long et morne désert? Regrettait-elle cette unique protection dans laquelle jamais elle n'avait senti une étincelle de tendresse?
Non, sans doute. Sarah était trop peu au courant de la vie pour comprendre ce que lui réservait son isolement. Mais la bonté visible dans les traits de cette pauvre femme avait fait déborder le coeur de l'enfant, ce coeur comprimé depuis des années; elle avait amené tout à coup une rosée bienfaisante qui devait le dilater et rendre moins sévère dans sa tristesse le visage enfantin sur lequel elle coulait.
Dans la soirée, les hommes d'affaires vinrent et prirent des dispositions pour sauvegarder les intérêts de l'unique héritière de Nicolas.
Bientôt, l'abandonnant à la personne qu'on avait chargée de prendre soin d'elle et de garder la maison du marchand d'antiquités, les habitants du quartier ne songèrent plus à Sarah, si ce n'est pour envier le riche héritage de la petite orpheline.
CHAPITRE XIII
A quelques jours de là, à l'heure où les boutiques commençaient à se fermer, la rue où se trouvait la maison de Nicolas était déserte. De loin en loin seulement, un cabaret borgne restait ouvert et l'on pouvait y voir à travers les vitres quelques hommes attablés, chantant ou discutant sur la politique, politique d'ivrogne aboutissant immanquablement à cette conclusion: Il faut gagner le plus d'argent possible et peu travailler.
Il faisait froid. La lune combattant les dernières clartés du jour, se levait et jetait sa lumière pâle dans la rue. La maison de Nicolas était silencieuse, plus encore qu'autrefois, semblait-il; elle était entièrement sombre à l'intérieur, mais ses fenêtres d'inégale grandeur recevaient quelques rayons de lune dans leurs petits carreaux épais.
Le docteur Martelac, en ce moment à Poitiers, passait par hasard en face de cette maison, et se trouvait dans l'ombre projetée jusqu'au milieu de la rue par les hauts bâtiments longés par le trottoir sur lequel son pas résonnait dans le silence. Le jeune homme marchait vite, activé par le froid, les mains cachées dans les poches de son pardessus et la tête inclinée par un mouvement naturel contre le vent glacé qui lui gelait la figure. Il songeait tout en marchant et nous pouvons croire, connaissant Robert, que ses pensées étaient sérieuses et l'absorbaient entièrement.
Pourtant, au moment de tourner l'angle du boulevard, il leva les yeux et s'arrêta étonné. Vis-à-vis lui, au coin de la maison de Nicolas, appuyée contre la borne, une ombre se détachait, petite, immobile et clairement dessinée par la lune. Le docteur chercha à deviner quel était l'être qui rêvait ainsi dehors par cette soirée glaciale. Il traversa doucement la rue et vit une enfant, les bras passés au-dessus de sa tête et les yeux fixés dans le vide, à travers les arbres du boulevard sur lequel se trouvait une des façades de la maison.
- Que fait là cette pauvre créature? pensa-t-il. Il fait bien froid pour une enfant si jeune, et vraiment un séjour dans la rue à pareille heure ne saurait avoir pour personne un grand attrait. Serait-ce la petite-fille du vieil avare?
En passant, il frôla les vêtements de l'enfant. Elle tourna la tête et il la reconnut:
- Que faites-vous là, Sarah?
Outre la visite qu'il lui avait faite lorsqu'elle était malade, le docteur avait eu quelquefois occasion de l'apercevoir pendant le séjour de Jacques Hilleret chez le marchand d'antiquités, et il avait partagé la compassion de son ami pour la triste vie de la petite-fille de Nicolas. Pour elle, elle le regarda sans le reconnaître. Le visage du jeune homme se trouvait dans l'ombre au moment où il lui parlait; d'ailleurs, son chapeau, enfoncé sur ses yeux et le collet de son pardessus relevé avec soin autour de son cou, ne laissaient guère voir ses traits.
- J'attends.
- Qu'attendez-vous? Votre grand-père?
Sarah ouvrit de grands yeux effrayés.
Certes, les joues de la pauvre enfant n'avaient même pas en ce moment les nuances délicates de la rose de Bengale et Jacques n'eût pu employer à son égard sa comparaison favorite. Sa figure semblait plus pâle et plus maigre qu'autrefois, et, dans ce visage d'une blancheur de cire, ses regards brillants, éclairés par la lune, avaient quelque chose de fantastique. On eût dit un être surnaturel: fée, lutin ou djinn, une de ces légères créations des peuples auxquelles ils prêtent un caractère étrange et capricieux. Toute la vie de Sarah semblait s'être concentrée dans son regard et sa personne diaphane s'amincissait encore sous cette clarté blanche. Ses vêtements étaient trop grands et formaient des plis flasques sur ses membres grêles. Pourtant, pour la première fois depuis qu'elle était dans la vieille maison, elle avait revêtu une robe faite pour elle, une robe de deuil payée par cet argent entassé par Nicolas, qui n'en avait jamais distrait un centime, afin d'habiller convenablement sa petite-fille. Un fichu noir encadrant sa figure était noué sous le menton, et les mèches de ses cheveux tombaient en désordre sur ses épaules frissonnantes de froid.
- Vous ne savez donc pas qu'il est mort? dit-elle. Comme cela, tout d'un coup! Et il était violet et tout froid quand je l'ai trouvé le matin.
Ce souvenir, empreint dans son imagination, la fit frissonner et elle ferma les yeux en détournant la tête, comme si elle voulait éloigner d'elle cet affreux spectacle dont le tableau la harcelait.
- J'ai peur dans la maison, maintenant; je n'ose pas y rester seule. Une voisine vient tous les jours; mais elle va chez elle dans la soirée pour faire le dîner de son mari et de ses enfants et elle rentre tard. Je l'attends dans la rue.
- Pauvre enfant! j'ignorais la mort de votre grand-père.
Est-il mort depuis longtemps?
- C'est le cinquième jour aujourd'hui.
- Vous n'aviez donc pas d'autres parents?
- Non, je n'en connais pas.
- Vous n'êtes pas de Poitiers, je crois?
- Non.
- Et vous n'avez pas de connaissances?
Ces questions, tous les lui posaient successivement avec un ton compatissant; cette fois encore Sarah répondit:
- Non, nous n'avions pas d'amis.
Des larmes coulaient sur sa joue, elle les essuya du revers de sa main:
Je suis si triste depuis ces quelques jours! Je suis seule presque toute la journée, car cette femme a sans cesse besoin d'aller chez elle. Alors, je n'ose pas remuer dans la maison, mes propres mouvements m'effraient; je reste tout le temps près de la fenêtre de la rue dont le bruit me rassure. Mais dès que la nuit arrive, je sors; je n'ose pas fixer l'endroit où je l'ai trouvé étendu. J'ai si peur! ajouta-t-elle en croisant des petites mains avec angoisse.
- Personne ne vient donc vous voir?
- Personne.
- Comment n'a-t-on pas pitié de votre âge et de votre solitude? demanda Robert comme s'il se parlait à lui-même.
Sarah secoua la tête doucement.
Elle n'avait jamais formé aucune relation avec le voisinage. Il régnait contre elle une sorte d'antipathie qui la tenait à distance, soit que ce sentiment fût dû au peu d'estime accordée à Nicolas, soit que l'enfant elle-même, naturellement fière et sauvage, inspirât de l'éloignement aux humbles familles du quartier.
- On m'appelle: la Juive! dit-elle avec amertume au bout d'un instant.
Elle ajouta, relevant ses yeux humides vers le jeune homme:
- Pourtant, je suis chrétienne, j'en suis sûre. Je me souviens d'avoir été à l'église avec ma mère et elle me faisait dire des prières comme en disent les enfants d'ici.
- Les dites-vous encore?
- Je ne sais plus.
Tous les isolements se trouvaient donc réunis autour de cette pauvre petite créature à laquelle on n'avait même pas appris à élever la voix vers le père qui est dans les cieux.
- Votre grand-père a dû laisser une certaine fortune? demanda
Robert.
- Oui, je crois. Le jour se sa mort, des messieurs sont venus mettre les scellés. Ils ont dit qu'il y avait dans la magasin des marchandises pour une somme importante et qu'ils reviendraient en faire l'inventaire.
- Au moins, vous serez à l'abri du besoin, ma pauvre enfant.
Sarah eut un geste d'indifférence.
- J'espère qu'on prendra soin de vous, mieux peut-être qu'on ne l'a fait jusqu'à présent.
- Qui cela?
- Les gens chargés de vos intérêts.
L'enfant parut peu sensible à cet espoir. Tout entière au moment présent, elle se préoccupait de sa gardienne et se penchait de temps en temps, afin de voir si elle venait. Quand un pas retentissait sur la terre glacée, elle tressaillait, mais le pas prenait une autre direction et Sarah retrouvait son attente anxieuse.
- Elle ne vient pas encore, murmura-t-elle après une de ces déceptions.
- Pourquoi n'allez-vous pas chez elle?
- Je n'ose plus.
- Pourquoi cela?
- J'y suis allée une fois et son mari s'est fâché.
- Comment, fâché?
- Il était ivre et j'ai peur de lui.
- Mais enfin, cette femme est payée, sans doute, pour prendre soin de vous?
- Oui, elle devrait être toujours avec moi dans la maison, mais, comme je vous l'ai dit; elle me laisse presque toute la journée seule; ce soir, elle est sortie de bonne heure afin de s'occuper de ses enfants.
- Le quartier est bien désert. Vous devriez rentrer chez vous en l'attendant.
Sarah eut un mouvement d'effroi:
- Je n'oserais jamais!
- Je ne veux pourtant pas vous laisser seule à cette heure.
Comment faire?
- J'aime mieux être dans la rue que de rentrer! reprit la petite fille, épouvantée par la pensée de se retrouver seule dans les ténèbres de cette grande maison. J'attendrai ici. Peut-être va-t-elle enfin venir.
Le jeune docteur la regardait avec pitié:
- Vous êtes bien pâle! Vous avez froid. Puis je vous trouve, il me semble, encore plus maigre qu'autrefois.
- Vous me connaissez? demanda-t-elle.
- Je vous ai vue chez votre grand-père.
- Cela m'explique comment vous m'avez appelée par mon nom, ce dont j'ai été étonnée.
Robert se nomma.
- Ah! je me souviens. Vous veniez voir votre ami, M. Hilleret, lorsqu'il était ici. Vous êtes venu me voir aussi un jour que j'étais malade et vous paraissiez très bon. J'ai bien regretté le départ de votre ami. Où est-il?
- Toujours en Algérie, où il est allé en quittant Poitiers.
Le docteur, debout près de Sarah, recevait en plein visage une bise froide qui le glaçait jusqu'aux os. Il commençait à perdre patience sans pouvoir, toutefois, se décider à abandonner l'enfant. Deux ivrognes passèrent en titubant et en se tenant bras-dessus bras-dessous, afin d'unir le peu d'équilibre qu'ils n'avaient pas laissé au fond de leurs verres. Ils chantaient un duo discordant, d'une voix à effrayer les corbeaux nichés dans les tours de la cathédrale, qu'on apercevait au-dessus des toits, perdues dans le ciel bleu. Sarah les suivait d'un oeil mélancolique.
- Nous ne pouvons passer la nuit ici où il fait un froid de tous les diables! reprit le docteur. Votre compagne vient-elle aussi tard tous les soirs?
- Jamais.
- Savez-vous où elle demeure?
- Oui, sur le boulevard, là-bas, un peu plus loin.
- Allons voir pourquoi elle ne vient pas.
Il tendit la main à la petite fille qui y mit la sienne en disant craintivement:
- Et son mari?
- Vous n'avez rien à craindre avec moi.