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La destinée

Chapter 24: CHAPITRE XVIII
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About This Book

Le récit suit Robert Martelac, jeune docteur, et son ami le lieutenant Jacques Hilleret, dont les retrouvailles nocturnes à Poitiers amorcent une série de rencontres mêlant vie familiale, relations sociales et liens d'amitié. Les personnages naviguent entre promenades, visites au domicile maternel et petites intrigues locales qui mettent en relief différences de tempérament, devoirs et sentiments. D'autres figures provinciales, comme le marchand Nicolas et la fillette souffrante Sarah, enrichissent le tableau social et moral de la cité, tandis que le thème de la destinée se déploie par des choix personnels, des obligations et des hasards qui façonnent les trajectoires des protagonistes.

CHAPITRE XIV

Il faisait sombre sous les arbres du boulevard; bien qu'ils fussent dépouillés, leurs branches formaient un inextricable réseau laissant à peine parvenir quelque clarté sur le chemin suivi par Robert et par l'enfant. Les maisons étaient fermées et leurs lumières éteintes. Une seule brillait encore et projetait sa lueur au-dehors à travers les vitres de la fenêtre.

- C'est là-bas, dit Sarah en montrant ce carré de lumière dessiné sur le sol.

Le bruit d'une dispute parvenait jusqu'à eux à mesure qu'ils approchaient.

- Il y a du tapage, je crois, dit le docteur.

- Le mari est ivre peut-être, murmura Sarah en tirant la main du jeune homme pour lui faire rebrousser chemin.

Ils arrivaient devant la porte.

- N'ayez pas peur, dit Robert, la retenant près de lui.

Ils s'arrêtèrent avant de frapper Dans le silence de la nuit à peine troublé au loin par les derniers bruits de la vieille cité au moment de s'endormir, on entendait distinctement ce qui se passait dans la maison où une voix avinée faisait entendre une série de jurons dont l'enfant frissonna. Elle jeta un regard par la fenêtre éclairée et vit cet homme en costume débraillé, le poing levé vers une malheureuse femme debout devant lui et qui semblait s'être placée là pour protéger deux enfants cachées derrière elle.

- Pierre, écoute-moi, disait-elle, je gagne cher à aller dans cette maison. Je devais y passer la journée, j'ai promis à ces messieurs de le faire et de soigner la petite; il faut que j'y aille. Laisse-moi coucher les enfants, ils dormiront et tu n'auras pas à t'en occuper.

- Non, répondit l'homme en la repoussant brutalement, c'est ton affaire à toi, les mioches! Je ne veux pas que tu les quittes. Ils m'ont réveillé la nuit dernière.

- Ils ne le feront plus, je te le promets.

- Laisse-moi tranquille!

- Nous avons tant besoin d'argent!

- Tu es une dépensière!

La pauvre femme se privait parfois du nécessaire afin de faire plus grande la part de son mari et de ses enfants, elle travaillait encore nuit et jour pour remplacer l'argent dépensé par Pierre au cabaret. Mais elle ne releva point ce reproche. A quoi bon?

- Que va devenir la petite fille? Elle mourra de frayeur! Se dit-elle à demi-voix.

Elle était mère et se sentait au coeur une pitié naturelle pour l'orpheline.

- Le beau malheur! repartit son mari, qui avait entendu. Une fille de juif!

- Elle est chrétienne comme notre propre fille. Elle porte au cou une médaille avec la date de son baptême.

- Chrétienne! Ca! dit Pierre avec un profond mépris en levant les épaules.

- Puisqu'elle a été baptisée!

- Je te jure qu'elle est juive! reprit avec une véritable fureur l'ouvrier, auquel l'ivresse donnait une irritation stupide.

A cet instant, la porte s'ouvrit et Robert, après avoir vainement attendu que la querelle se calmât, entra ayant Sarah sur ses talons.

A l'aspect du jeune homme, Pierre Bléreau porta machinalement la main à sa casquette absente. Ce mouvement était un reste de sa première éducation, mais il reprit promptement son assurance insolente et le ton d'égalité avec lequel, depuis quelque temps, il avait appris à traiter ce qu'il nommait: le bourgeois.

Pierre, au fond, n'était pas un méchant homme; longtemps même, il avait passé pour être un des meilleurs ouvriers de la fabrique dans laquelle il travaillait depuis son enfance. Un jour, cette fabrique ayant changé de maître était tombée entre les mains d'un propriétaire antireligieux, qui avait laissé les mauvais journaux et les mauvais livres se répandre autour de lui. Il avait même employé sa puissante influence à renverser les principes de morale entretenus avec soin par son prédécesseur. Les anciens ouvriers, ceux qui croyaient en Dieu et savaient se contenter de leur sort, avaient opposé une assez vive résistance à ces efforts coupables; puis, peu à peu, les doctrines du patron avaient fait des adeptes et Pierre était de ces derniers.

Sa femme, chargée de trois enfants, l'avait entendu avec effroi redire au sortir de l'atelier quelques-unes de ces phrases creuses que les plus habiles lisaient dans leurs journaux et qu'ils ressassaient à leurs camarades. Quand elle l'avait vu faire le lundi, ce qui ne lui était jamais arrivé durant les quatre premières années de leur union, et rentrer en rapportant seulement une partie de sa paie, elle avait essayé quelques remontrances.

- De quoi? De quoi? avait-il répondu. Je suis le peuple, moi!

Et le peuple souverain, entends-tu?

- Souverain de quoi, mon pauvre homme? Triste souverain qui mourra de faim, s'il se nourrit de ces sottises-là! Que signifient-elles, mon Dieu?

- Elles signifient…..

Pierre resta coi au commencement de sa phrase. Il n'était pas un beau parleur et n'avait pas reçu ce don fatal don abusent ceux qui soufflent la haine entre les différentes classes de la société. Mais il écoutait volontiers les discoureurs de cette sorte et sa courte intelligence avait saisi seulement les promesses avec lesquelles ils éveillent les convoitises de la foule. Il avait vu briller à travers les fumées du vin bu au cabaret, des mots qui jusque-là avaient à peine existé pour lui, dont la jeunesse calme et digne s'était passée dans un travail paisible, satisfaisant à ses besoins et à ceux de sa famille.

Cette science était de date trop récente pour qu'avec un esprit peu délié, il sût répéter les absurdes commentaires dont était suivie cette déclaration dans le journal où on la lui avait lue.

- Ceux qui t'entraînent au cabaret te disent des bêtises!
Qu'allons-nous devenir, les enfants et moi, si tu les écoutes?

Cette question était posée avec une profonde tristesse. Bien qu'elle fût jeune, la femme de Pierre avait l'expérience des femmes du peuple; après avoir vu quelques-unes de ses compagnes mariées à des ivrognes et à des paresseux, elle savait où conduit le vice, et la misère lui apparaissait faisant irruption dans son ménage.

La pauvre créature ne s'était pas trompée dans ses prévisions, et la vue lamentable de cet intérieur étonna Robert à son entrée. Le plus petit des enfants dormait dans son berceau; les deux autres, sales et déguenillés, demeuraient cachés derrière leur mère afin d'éviter les coups de l'ivrogne. Accoutumés à ce spectacle, ils riaient entre eux, tout en se tenant à distance du chef de famille. Sur une table boiteuse, placée au milieu de la chambre, se trouvaient les restes du souper et plusieurs bouteilles pleines ou à demi vides qui, depuis quelque temps, étaient en permanence à la portée de Pierre, quand il rentrait à la maison. Il exigeait ce luxe, même dans son intérieur où le pain se faisait, hélas! souvent rare.

Le lit des enfants et celui du père n'avaient pas été faits, et des vêtements souillés et déchirés étaient épars sur toutes les chaises. La mère de famille avait passé au bord de la rivière afin d'y laver l'absolu nécessaire tout le temps dérobé aux soins qu'elle devait à Sarah, et elle était rentrée pour préparer en hâte le maigre repas du soir.

Un des carreaux de la fenêtre était cassé, le vent s'engouffrait par cette ouverture, menaçant d'éteindre la lampe placée sur la table et dont la lumière jetait dans tous les sens sa flamme allongée et fumeuse. Sur les murs, dont en plein jour on eût vu le crépissage gris de poussière et tapissé de toiles d'araignées, pendaient quelques images aux couleurs voyantes que les enfants, dans leurs heures de solitude, s'étaient amusés à maculer ou dont ils avaient emporté des lambeaux. Enfin tout, même à cette lumière dont l'odeur âcre remplissait la chambre, représentait le désordre et la gêne qui le suit inévitablement.

Certes, il y avait loin de cet intérieur à celui de Pierre pendant les premières années de son mariage, quand sa femme, active et laborieuse, entretenait avec soin son ménage et s'occupait uniquement, grâce au gain fidèlement rapporté intact par son mari, à soigner ses enfants et à préparer les vêtements de la famille. Aujourd'hui, triste, découragée par l'inutilité de ses efforts pour le retenir sur la pente où il se perdait, affolée par la besogne dont elle se chargeait afin de gagner quelques sous, elle n'avait plus de coeur à rien, comme elle le disait elle-même, et, s'abandonnant au découragement, elle travaillait dans l'unique but de fournir l'absolu nécessaire à ses enfants et à elle. Le chef de la famille ayant abandonné ses devoir, sa compagne se sentait impuissante à le remplacer et ne se soutenait plus guère que par l'instinct de la bête luttant pour sa vie.

- Bonsoir, dit le docteur en entrant.

- Bonsoir. Qu'y a-t-il pour votre service? demanda brusquement
Pierre Bléreau.

Robert attira Sarah devant lui.

- J'ai trouvé cette enfant grelottant dehors en attendant votre femme. Ne viendra-t-elle pas ce soir?

- Non.

Le visage rouge de Pierre s'était levé hardiment vers le jeune homme, et il avait sentencieusement prononcé ce mot avec l'orgueil évident de faire peser sur quelqu'un son autorité.

- Pierre… commença la femme.

- Tais-toi! Je suis le maître.

La malheureuse baissa la tête. Elle lisait dans les yeux injectés de sang de son seigneur et maître une irrévocable résolution, et depuis quelque temps les coups lui avaient appris la limite de résistance qui lui était permise.

- Comment faire? dit le docteur. Cette petite n'osera pas rentrer seule dans la maison.

- Oh! non, murmura Sarah en se pressant contre lui.

- Comme elle voudra! Je garde ma femme pour soigner mes enfants, je ne veux pas qu'elle les quitte pour aller soigner ceux des autres.

- Elle est payée pour cela, il me semble, dit Robert gravement, et elle s'est engagée à le faire.

Payée ou non, elle restera ici.

Devant cet entêtement d'ivrogne, le docteur n'insista pas. Tenant la petite-fille de Nicolas par la main, il se tourna vers la porte en disant:

- Vous êtes libre. Adieu.

- Où aller? s'écria Sarah, aussitôt qu'ils eurent passé le seuil de la maison.

Ce mot prononcé avec une sorte de désespoir résonna comme une plainte dans la nuit et tomba sur le coeur de Robert, ému de compassion. La résolution du jeune homme fut promptement arrêtée. Il serra la petite main tremblante qui s'accrochait à la sienne dans son enfantine terreur et répondit doucement:

- Avec moi, men enfant. Je connais quelqu'un qui aura pitié de vous.

Les yeux de la petite fille, ces yeux parfois si étrangement étincelants, se levèrent, confiants et rassurés, vers le docteur. Un mince rayon de lune, pénétrant tout à coup les ténèbres du boulevard, tomba à travers les branches des arbres sur la tête de l'orpheline, et, éclairant son visage, permit d'y lire la foi naïve qu'elle éprouvait en son protecteur improvisé.

Une heure plus tard, Sarah, assise devant le feu, répondait timidement aux questions de Mme Martelac. Etonnée en entrant dans cet intérieur si différent de celui de son grand-père, elle sentait une jouissance inconnue pénétrer tout son être, et ses yeux rayonnants allaient de la flamme du foyer à la figure sympathique de la mère de Robert. Son visage, sur lequel la chaleur avait amené une teinte rosée, avait une expression de contentement qui depuis bien des années n'y avait pas fait son apparition. Comme l'oiseau né pendant l'hiver s'élance, joyeusement surpris, dans l'air tiède d'une première journée de printemps, la petite-fille du vieil avare était transportée dans un monde nouveau, et son âme ignorante et pure se sentit immédiatement à l'aise dans ce nid paisible où la Providence l'avait amenée.

CHAPITRE XV

La première impression ne fut pas trompeuse, et Sarah fut promptement habituée chez Mme Martelac. Celle-ci, de son côté, ayant consenti à s'en charger, trouva en elle une compagne intelligente et docile.

Tout était à faire dans l'éducation de l'enfant, Nicolas ayant négligé les plus simples éléments d'instruction qu'il eût pu lui faire donner. Le vieil avare avait pour principe que l'unique science utile en cas bas monde est l'économie.

M. d'Hassonville raconte, dans un de ses ouvrages, qu'un paysan, après lui avoir fait l'éloge de son fils, ajouta avec émotion: "Et puis, Monsieur, il est si intéressé!" L'économie poussée jusque-là était pour lui la première de toutes les vertus. Nicolas Larousse eût, certes, dépassé de beaucoup à l'égard de Sarah l'estime de ce brave paysan pour son fils; mais la consolation de lui donner un pareil éloge ne lui fut jamais accordée, et sa petite-fille témoigna toujours une profonde insouciance des marchés heureux dont il se vantait parfois devant elle, n'ayant personne autre aux yeux de qui il pût faire valoir son habileté en affaires.

Lui trouvant l'esprit réfractaire quand il cherchait à lui faire suivre ses calculs sordides, il avait abandonné l'espoir de la former à son image et la considérait comme un être mal doué, incapable de s'élever au-dessus des occupations auxquelles elle s'était accoutumée mécaniquement pendant les quelques années de sa vie chez lui.

Nature absolument neuve, mais, contrairement aux méprisantes conjectures de Nicolas, riche de tous les dons de l'intelligence et du coeur, Sarah reçut avec joie et reconnaissance les impressions nouvelles d'une éducation bien différente. Grâce à la fortune entassée sou à sou par l'avare, on put charger d'excellents professeurs de réparer le temps perdu pour son instruction. Mme Martelac se chargea elle-même de l'initier à la science religieuse, dont elle ignorait encore le premier mot, et l'âme de l'enfant s'éleva rapidement sous la pieuse influence de celle qu'elle aima bientôt comme une mère.

La petite-fille du marchand d'antiquités n'avait, au moins, subi aucune mauvaise direction. N'ayant point vécu au contact d'enfants étrangers et n'ayant guère vu de près personne autre que son grand-père, son intelligence était une page blanche encore ou à peu près, puisqu'elle ne contenait que les souvenirs éloignés et presque illisibles de sa première enfance.

Nicolas était mort depuis quelques mois, quand un matin Mme Martelac entra dans la chambre de Sarah, communiquant avec la sienne. La vieille dame tenait une lettre à la main et son visage était fort ému. La petite fille, occupée à un devoir d'écriture, laissa en commencement le mot auquel elle donnait à ce moment-là toute son application et se leva, comprenant qu'il y avait quelque chose de nouveau.

- Sarah, lui dit sa protectrice, connaissiez-vous le frère de votre mère?

- Je l'ai vu, vous le savez, un instant seulement, la veille de la mort de mon grand-père, comme je vous l'ai raconté, mais j'ignorais qu'il fût mon parent, et c'est seulement après ce triste événement que j'ai su quel était cet homme, duquel j'avais été si effrayée.

- Et votre père, l'avez-vous connu?

- Non, Madame.

- Vous en êtes sûre? Rappelez bien vos souvenirs.

L'enfant s'arrêta un moment pour faire appel à sa mémoire et répondit avec assurance:

- Je ne l'ai pas connu. J'ai connu ma mère pendant quelques années, mais je ne me souviens pas d'avoir vu près d'elle personne autre que mon grand-père.

- Celui-ci vous a-t-il parlé de votre père?

- Il ne m'a jamais parlé d'aucun des membres de ma famille.

Ce n'était pas la première fois depuis son séjour chez la mère du docteur qu'on questionnait ainsi l'enfant; mais elle était toujours obligée de faire les mêmes réponses, car elle ne se rappelait rien de ce qui avait eu lieu avant son arrivée à Poitiers avec son grand-père, et celui-ci n'avait jamais pris la peine de causer de ses parents avec elle.

- Savez-vous où vous êtes née?

- Non, Madame.

La mère du docteur fit un geste découragé.

- N'avez-vous dans l'esprit aucun indice pouvant le faire soupçonner? Rien ne réveille-t-il vos souvenirs?

- Pas grand'chose, non. Je crois, pourtant, qu'il faisait très chaud dans l'endroit où nous étions alors; car, bien que je fusse toute jeune au moment de mon arrivée ici, la différence de température me frappa et j'ai, malgré les années, gardé souvenir de cette impression.

- Vous ne savez rien sur vous-même? dit Mme Martelac avec compassion. Vous êtes en ce monde comme un pauvre petit être tombé on ne sait d'où et uniquement confié à la Providence.

- Pourquoi me faites-vous encore une fois toutes ces questions? dit Sarah en regardant la lettre tenue par sa protectrice, se doutant bien qu'il existait un rapport quelconque entre elle et l'interrogatoire qu'elle subissait.

- Asseyez-vous et je vais vous l'expliquer. Mais nous ne savons pas grand'chose de nouveau, vraiment! Et ni la justice ni vos amis ne parviendront à voir clair dans votre histoire si Dieu n'y met la main.

La petite fille s'assit en face de Mme Martelac, en tournant vers elle la chaise sur laquelle elle était au moment de son entrée.

- Vous savez, reprit celle-ci, qu'après la mort de votre grand-père on trouva, dans sa caisse vide, un billet, dont alors on vous lut le contenu, espérant pouvoir obtenir de vous quelques renseignements. Ce billet était, il est vrai, signé par M. Larousse, mais il était bien insuffisant pour éclairer les démarches de la justice. C'était une dénonciation contre son propre fils. Il l'accusait de l'avoir, à deux reprises, dépouillé des valeurs qu'il possédait chez lui et avouait l'avoir sauvé une première fois en sacrifiant le mari de sa fille et en le faisant condamner. Ce papier ne contenait ni la date du premier vol, ni, ce qui sans doute eût rendu les recherches plus faciles, l'endroit où il avait eu lieu et où votre père avait subi le jugement. M. Larousse écrivit cela sous l'empire de la colère qui, probablement, détermina la congestion dont il est mort; l'écriture était tremblée, formée avec peine et à la hâte. Frappé soudainement, il n'eut pas le temps de relire cette déclaration et de la compléter assez pour permettre de réparer le crime dont il s'était rendu coupable en faisant condamner un innocent. Eh bien! par une inconcevable fatalité, une nouvelle déclaration, celle-là du coupable lui-même, est interrompue aussi par la mort. L'aveu de Marc Larousse ne peut, pas plus que l'écrit de votre grand-père, nous mettre sur la voie pour retrouver, s'il vit encore, et pour réhabiliter votre malheureux père.

- On a retrouvé le frère de ma mère? s'écria Sarah.

Mme Martelac lui montra la lettre envoyée par le docteur et qu'elle tenait à la main.

- Robert m'écrit ce matin et joint cette lettre à la sienne afin de nous tenir au courant des événements ayant rapport à votre situation. Elle est de M. Hilleret, que vous avez connu pendant son séjour ici; le plus grand des hasards l'a fait assister aux derniers moments de Marc Larousse. Après avoir volé à son père tout ce qu'il pouvait emporter, le misérable est passé en Algérie, où il s'est mis à faire le commerce avec les Arabes, se hasardant, paraît-il, au milieu de tribus mal soumises, et courant parfois de grands dangers dans lesquels l'appât du gain et son humeur aventureuse le poussaient malgré les avis des colons qu'il connaissait. Il y a quelques jours, on l'a trouvé frappé à mort, après avoir été dépouillé de tout ce qu'il portait avec lui. Le détachement qui l'a rencontré au moment où il allait rendre le dernier soupir était justement commandé par Jacques Hilleret. Celui-ci l'a, dit-il, préparé de son mieux à rendre à Dieu son âme si coupable, et, à défaut du prêtre absent dans cet endroit désert, il a reçu ses dernières confidences et l'aveu de son désir de réparer son crime. Malheureusement, il perdit presque immédiatement la parole, sans avoir pu compléter ses renseignements et les mots prononcés par lui viennent seulement confirmer la déclaration de son père.

- Oh! Madame, quel malheur! Si mon pauvre père vit, je serais si heureuse de pouvoir le consoler et lui faire oublier l'horrible injustice ont il a été victime!

- Peut-être n'existe-t-il plus, ma pauvre enfant. Votre grand-père ne vous traitait-il pas comme une véritable orpheline?

- Sans doute et longtemps, ignorant les raisons qu'il avait pour me le faire croire, je me suis aussi regardée comme telle; mais aujourd'hui, un secret espoir s'est emparé de moi et je m'explique que mon grand-père, dans de telles conditions, ait pu sans aucune certitude me laisser croire à la mort de mon père.

Mme Martelac secoua la tête.

- Confions-nous en Dieu! Le docteur fera tout au monde pour savoir la vérité à ce sujet. Il s'est déjà livré à bien des recherches dans les différentes parties de la France; mais nulle part il n'a obtenu un renseignement sur un condamné de votre nom.

La petite fille écoutait ces paroles, les yeux pleins de larmes et les mains croisées.

- Il faut prier, mon enfant; le ciel nous viendra en aide. S'il a permis que ces deux tentatives de réparation demeurassent inachevées, c'est pour nous éprouver; mais si votre pauvre père existe encore, il vous donnera, je l'espère, la joie de le revoir.

Sarah écouta ces paroles avec cette confiance particulière à la jeunesse, toujours croyante en l'avenir. Pourtant les mois s'écoulèrent, l'année se passa, une autre lui succéda et Robert n'aboutit à rien, bien qu'il mît tout en oeuvre. Sa mère et lui finirent par penser que le père de leur petite protégée était maintenant dans un autre monde où la justice infaillible de Dieu rend à l'innocent et au coupable ce qui leur est dû. Toutefois, ne voulant point affliger Sarah, ils continuaient à l'engager à s'adresser à Dieu pour obtenir la consolation qu'ils étaient impuissants à lui donner, malgré leur active affection.

CHAPITRE XVI

Deux années se passèrent ainsi. Sarah grandissait à peine, assez pourtant pour accuser ses quatorze ans. Son visage, aux teintes délicates, était éclairé par ses yeux noirs dans lesquels semblait, malgré la gaîté de son esprit, se refléter le vague souvenir des tristes années passées chez son grand-père. La vie laisse sa marque indélébile sur notre front et l'âme qui a souffert, fût-ce sans avoir conscience de sa souffrance, garde une empreinte mélancolique, surnageant parfois à travers les joies présentes et leur communiquant une puissance plus grande en accentuant par le souvenir leur contraste avec le passé. Un soir, assise devant une table sur laquelle étaient ses livres d'étude, la petite-fille du marchand d'antiquités apprenait ses leçons. Mme Martelac, placée près de la lampe, dont l'abat-jour rejetait la lumière sur ses cheveux blanchis et sur son front calme, travaillait en silence afin de ne pas la troubler.

Le salon avait gardé son apparence austère, la mère de Robert ayant tenu à ce que rien de la fortune de sa pupille ne vînt apporter le luxe dans son intérieur. Elle évaluait ses soins et son affection trop haut pour en retirer un avantage matériel et pensait en être payée par la tendresse de l'enfant et par la joie de la former à une vie utile et sérieuse. Sarah, indifférente à un confortable qu'elle n'avait jamais connu du vivant de son grand-père, acceptait avec reconnaissance la place qu'on lui faisait à ce foyer.

Quand elle sut ses leçons, appuyant le coude sur la table et le menton dans sa main, elle regarda sa compagne en silence. Aucun bruit ne troublait la tranquille soirée des deux femmes; dans la rue, des chants se faisaient entendre, adoucis par l'éloignement, et le cloches de l'église de Notre-Dame, sonnant le couvre-feu, dominaient les derniers bruits de la journée arrivée à sa fin. Mme Martelac et Sarah ne voyaient personne, elles sortaient rarement, sauf pour la promenade de chaque jour, conseillée par Robert pour la santé de l'enfant. La mère du docteur se donnait entièrement au devoir qu'elle avait accepté et, surveillant l'éducation de la petite fille, elle avait éloigné au moins pour quelques années les relations qui eussent pu la distraire de cette surveillance.

Sarah se trouvait parfaitement heureuse et n'ambitionnait aucune distraction nouvelle. Elle avait voué à sa protectrice une tendresse profonde qui s'était tout naturellement implantée dans son coeur au contact de cette âme élevée et douce.

Mme Martelac, levant les yeux et la voyant immobile, lui dit:

- A quoi pensez-vous, Sarah?

- Je pense, Madame, que le docteur, avec toute l'apparence de la force, vous ressemble par la douceur.

- A quel propos dites-vous cela?

- Je pensais à lui et je ne puis le faire sans songer à sa bonté à mon égard et à l'égard de tous ceux qui ont besoin de lui.

- Oui, il est bon, c'est vrai, dit Mme Martelac avec conviction.

- Il le prouve en toutes circonstances. Tenez, à son dernier voyage ici, il y a deux mois, je l'ai vu soigner Catherine lorsqu'elle s'est cassé le bras, j'ai été frappée de sa douceur en le soignant.

- Il aime beaucoup notre fidèle domestique.

En disant cela, la mère du docteur s'était remise à son travail.

- N'êtes-vous pas heureuse d'avoir un fils comme celui-ci? repartit Sarah.

Mme Martelac laissa son ouvrage appuyé sur ses genoux et releva la tête; un fier sourire éclairait son regard.

- Certainement, c'est un coeur excellent, noble et droit.

- Et un homme remarquable! reprit l'enfant avec chaleur. On dit qu'il est déjà célèbre.

A ce moment, un coup de sonnette fit tressaillir les deux femmes.

- Qui cela? s'écria Sarah.

Elle s'était levée brusquement, mais elle retomba sur son siège en voyant la porte s'ouvrir. Celui dont elle venait de parler entrait dans le salon.

- Toi, Robert! quelle bonne surprise!

Mme Martelac s'était levée et serrait le jeune homme dans ses bras.

La mère et le fils avaient toujours été intimement unis. Le docteur, arrivé à la maturité de l'âge, chérissait et respectait celle qui, demeurée veuve et dans une position précaire, avait su se sacrifier cependant de longues années pour lui fournir mes moyens de terminer ses études et de parvenir à la situation qu'il avait conquise. Il avait pour elle des égards attendris et touchants; la vieille dame se sentait récompensée de son amour par la profonde tendresse de ce fils, l'unique consolation de sa vie triste et isolée. Ses succès, dont le retentissement arrivait jusqu'à elle, lui faisaient éprouver ce légitime orgueil de l'heureuse mère d'un homme esclave du travail et du devoir et dont les hautes facultés sont noblement employées.

Les regards du docteur rayonnaient d'une joie sincère tandis qu'il tenait dans les siennes les mains de sa mère et lui disait tendrement:

- Je suis si heureux de cette occasion de vous revoir! J'ai été appelé à quelques lieues d'ici pour soigner un richissime vieillard qui a eu la malencontreuse idée de venir tomber malade à la campagne. A Paris, il est de mes clients et prétend être ici consciencieusement empoisonné par le médecin de son village, bien que le brave homme ait l'intention de le soulager et fasse de son mieux pour y arriver. Mais l'usage de la fortune rend parfois fantasques certains caractères, et mon malade est de ce nombre; il maltraite son docteur de campagne et me suppose le pouvoir de le rendre immortel. Bref, il m'a fait venir ce matin, espérant que je puisse lui rendre un peu de ce que les années en s'accumulant sur sa tête lui ont enlevé, c'est-à-dire les forces de l'âge mûr. Je me suis échappé de son château, où il m'a accueilli comme le Messie, car ce nabab a une peur horrible d'abandonner les biens de ce monde, et j'ai pu venir passer quelques heures avec vous.

Tandis qu'il parlait, Sarah n'avait pas fait un mouvement. Ses yeux fixés sur lui l'examinaient avec un curiosité admirative à laquelle, absorbé par la joie de revoir sa mère, il ne fit pas attention au premier abord. Quand enfin il se tourna vers elle, elle baissa la tête en rougissant.

- Eh bien! Sarah, vous ne me dites pas bonjour? dit-il en lui tendant la main.

Elle y mit la sienne avec un embarras visible. Son visage recevait en plein la lumière de la lampe et Mme Martelac remarqua cet embarras.

- Pourquoi rougissez-vous ainsi, mon enfant? demanda-t-elle étonnée.

- Redevenez-vous aussi sauvage que le jour où Jacques Hilleret et moi, nous vous avons inopinément surprise dans le magasin de votre grand-père? dit Robert en plaisantant. Ou m'avez-vous oublié au point de ne plus me reconnaître?

- Je ne vous ai point oublié! dit vivement la petite fille; je parlais de vous au moment où vous êtes arrivé. Mais… Elle s'arrêta et rougit.

- Mais quoi? reprit Mme Martelac en insistant et sans comprendre un accès de timidité peu ordinaire chez sa pupille.

La petite-fille de Nicolas avait en effet abandonné depuis longtemps l'attitude craintive qui lui était habituelle pendant sa vie chez le vieil avare. Heureuse et aimée depuis lors, elle avait facilement laissé s'ouvrir son esprit et son coeur; après avoir été comprimée durant son enfance, sa nature expansive avait maintenant de joyeux élans de confiance qui faisaient le charme de son intimité.

- Allons, qu'avez-vous? Regardez-moi.

Robert avait pris une chaise basse et s'était assis près de sa mère, en face de Sarah, qu'il examinait en lui parlant ainsi.

- Je n'ose pas, dit-elle, en détournant son regard devant ces yeux interrogateurs.

- Pourquoi?

Elle garda le silence.

- Ne sommes-nous plus amis?

Il lui tendait de nouveau la main.

- Oh! si, dit-elle avec un vague sourire et en baissant la tête.

- Eh bien, alors?

Il attendait la réponse, elle hésita un instant.

- Voilà! dit-elle enfin franchement, mais sans oser le regarder en face. Vous êtes, a-t-on dit l'autre jour devant moi, un homme illustre et cette pensée me rend maintenant timide en votre présence.

Une légère rougeur passa sur le visage de Robert. Si grand, si fort qu'il soit, le coeur humain reste sensible à la louange surtout lorsqu'elle sort de lèvres innocentes qu'on ne peut soupçonner de mesquins calculs. Le jeune docteur sourit, et ce sourire illuminant son regard y ajouta une nuance de bonté qui donnait à cet homme austère un attrait irrésistible.

- Illustre! Attendez mes cheveux blancs, chère enfant, pour croire à un pareil éloge, dit-il. Puis, quand cela serait, deviendrions-nous étrangers?

Il y avait dans son ton un léger reproche.

- Non, vous avez été trop bons pour moi, répondit Sarah, surmontant enfin le premier mouvement d'embarras. Votre mère et vous, je vous aimerai toujours.

- A la bonne heure! dit Mme Martelac, je vous retrouve comme à votre ordinaire; j'étais déroutée par cet accès inusité de timidité. Vous nous aimez, dites-vous, enfant? Vous avez bien raison, car nous vous le rendons de tout notre coeur.

- Quelle singulière personne vous faites! reprit Robert en riant. Vous êtes, je crois, seule de votre espèce.

- Ce n'est pas ma faute! répondit Sarah d'un air attristé.

- Oh! je n'ai pas l'intention, en faisant cette remarque, de vous adresser un reproche, repartit aussitôt le docteur. Au contraire, je suis heureux de constater en vous ces particularités; je déteste la banalité, et j'aime bien vous voir ainsi, pourvu que vous gardiez et développiez même, sous l'influence de ma mère, les charmantes qualités de votre esprit et de votre coeur.

- Ces nuances personnelles chez Sarah, et grâce auxquelles elle ne ressemble à aucune autre, tiennent sans doute, dit Mme Martelac, au milieu et à l'isolement à peu près complet où elle a été élevée; mais nous en ferons, tu verras, une très bonne et très aimable jeune fille.

Elle regardait avec une affectueuse indulgence l'enfant, dont la figure souriante gardait encore une teinte rosée, dernier vestige de timidité.

- Je n'en doute pas, répondit le docteur avec conviction, en fixant sur Sarah ce regard grave, qui semblait fouiller aussi profondément le coeur humain que son scalpel l'être physique de ses semblables.

Cette fois, la petite fille ne détourna pas les yeux et soutint l'examen de Robert avec cette confiante franchise de l'âme innocente et n'ayant rien à cacher.

- Comment va Anne? demanda Mme Martelac à son fils lorsque la conversation eut pris un autre cours.

- Bien, mais son mari est souffrant depuis quelque temps.

- La pauvre enfant! Sa vie est-elle ce qu'elle la désirait au moins?

- Non, je crois; elle est sévère et ne doit guère lui offrir les plaisirs qu'elle enviait. Même avant d'être malade, M. Tissier était d'humeur morose et retenait sa femme dans son intérieur, dont il lui permettait rarement de sortir et jamais sans être accompagnée par lui.

- Cela a dû lui sembler dur?

- Je le pense; d'après les idées énoncées par Anne jadis, elle ne devait pas être préparée à une semblable existence et a dû avoir de la peine à se faire à cette vie de recluse.

- Les vois-tu souvent?

Elle levait la tête vers Robert, afin d'examiner son visage, dont l'expression s'était attristée.

- Très rarement. Mes occupations ne me permettent pas de relations suivies.

- Est-elle toujours la même?

- Je la crois devenue plus sérieuse. Sans doute, l'atmosphère dans laquelle elle vit forcément influe sur son esprit. Son mari est loin d'être un homme ordinaire, et son contact oblige Anne à oublier un peu les petites vanités que vous lui reprochiez autrefois de tant aimer. Elle voit peu de monde et seulement de vieux savants, amis de M. Tissier.

- Que sont devenus ses rêves d'élégance et d'amusements? dit
Mme Martelac pensivement.

- Ils ont été cruellement déçus, au moins pour les amusements; car son mari ne lui refuse aucun luxe d'intérieur.

- Et ton ami, M. Hilleret, donne-moi de ses nouvelles? dit tout à coup la mère du docteur.

- Il vient d'être promu au grade de capitaine et persiste à rester loin de nous.

Puis il ajouta plus bas, et tandis que Sarah se levait pour aller chercher, à l'extrémité du salon, un travail qu'elle voulait continuer:

- J'ai souvent pensé qu'il eût mieux fait de ne pas partir.
Peut-être Anne n'eût-elle pas alors consenti à épouser M.
Tissier?

Mme Martelac secoua la tête.

- Peut-être. Il y avait certainement, entre elle et lui, un commencement de sympathie qui eût pu triompher de la vanité de ta cousine. Mais, à ce moment-là, le devoir de M. Hilleret vis-à-vis de toi était de partir. Il savait ta passion pour Anne et ton espoir de l'épouser. S'il eût eu la faiblesse de rester près d'elle, tu n'eusses pu t'empêcher de le blâmer…

- Et de lui garder malgré moi un peu de rancune, hélas! La nature humaine est bien mesquine, malheureusement!

- Pas toujours, reprit vivement la mère; et tu aurais su, je n'en doute pas, te montrer généreux comme Jacques lui-même a su le faire; car il a agi noblement.

- C'est vrai, répondit le jeune docteur, et je l'en estime et l'en aime davantage. Mais, aujourd'hui, je juge différemment la chose, et je comprends qu'il convenait mieux que moi au bonheur d'Anne.

Mme Martelac regardait son fils. Sur son large front, il y avait certainement un peu de mélancolie, mais non plus ce chagrin profond qu'elle y avait vu quelques années auparavant, lorsqu'il avait dû renoncer à épouser sa cousine. Elle avait craint de plus longs regrets et se félicita de le voir en voie de guérison.

- Pourquoi ne te marierais-tu pas à ton tour? lui dit-elle doucement.

Il tressaillit, comme si une telle pensée lui était douloureuse.

- Ma mère, ne me parlez jamais de cela! dit-il simplement et avec une expression de prière.

Sarah revenait prendre sa place, munie de son ouvrage; Mme Martelac baissa la tête sur le sien, ne voulant pas, devant l'enfant, continuer cette conversation.

- La blessure saigne encore, se dit-elle intérieurement. Comme il l'aimait!

Involontairement, elle en voulait à la jeune femme d'avoir méconnu un amour si sûr, et dont tant d'autres se fussent montrées fières; elle lui en voulait surtout de la souffrance imposée à son fils. Et pourtant, elle le sentait bien, Anne n'était pas la femme qu'il eût fallu à Robert, et non seulement elle lui eût pardonné, mais elle l'eût remerciée de l'avoir repoussé si le docteur s'était heureusement marié. De telles contradictions sont fréquentes dans le coeur des mères; leur amour exclusif n'admet pas que leurs enfants puissent n'être pas appréciés par tous comme ils le sont par elles-mêmes.

CHAPITRE XVII

Il pleut depuis plusieurs jours. Sarah, âgée maintenant de dix-huit ans, erre dans la maison, s'arrêtant à chaque fenêtre pour regarder tomber cette pluie diluvienne, qui voile l'horizon et forme une nappe unie et grise, d'un aspect fort peu récréatif, trouve-t-elle.

- Vraiment, les belles-filles de Noé étaient bien pardonnables si elles étaient animées de sentiments mélancoliques pendant leur séjour dans l'arche! s'écrie-t-elle enfin.

-Oui, mais elles devaient éprouver aussi une profonde reconnaissance envers Dieu, en se sentant, grâce à Lui, à l'abri d'une averse de quarante jours! répond en riant Mme Martelac, installée près de la fenêtre et essayant, avec le concours de ses lunettes, de lutter contre le jour obscurci par la pluie, pour exécuter une reprise difficile.

- C'est vrai. Absolument comme moi, je dois être reconnaissante d'avoir été recueillie dans cette chère vieille maison.

Sarah professe pour l'antique demeure si laide des Martelac un culte presque aussi respectueux et presque aussi ardent que celui du docteur.

- Songez donc! J'ai été bien heureuse de trouver cet asile au lieu de rester au dehors, où j'aurais été, pauvre petite abandonnée, submergée par cette grande mer du monde!

En disant cela, elle vient s'agenouiller devant Mme Martelac, et, d'un geste caressant, enserre dans les siennes la main qui travaillait, et dont elle arrête le mouvement.

La mère du docteur répond à cette caresse en baisant le front de la jeune fille.

- Que serais-je devenue sans vous, mon Dieu?

- La Providence, toujours bonne et compatissante, a mis Robert sur votre chemin.

- Et il m'a amenée à vous, qui m'avez si généreusement fait place à votre foyer et m'avez reçue ici comme votre enfant.

- Ce dont je suis bien récompensée par votre affection, Sarah!

Les deux femmes demeurent un instant silencieuses: la plus jeune, appuyée avec confiance sur le fauteuil de sa compagne, garde dans ses mains celle de Mme Martelac, et celle-ci passe doucement sa main restée libre sur les cheveux de sa fille d'adoption.

- Robert arrive ce soir, dit-elle enfin en tirant de sa poche une lettre reçue un instant auparavant.

La physionomie de Sarah s'éclaire d'un joyeux sourire.

- Etes-vous contente? demande la mère du docteur.

Sarah baisse légèrement la tête en répondant:

- Certes, oui, je suis heureuse de le revoir!

- C'est un de vos amis, n'est-ce pas?

- Le meilleur de tous! répond Sarah avec chaleur et en redressant son charmant visage, couvert en ce moment d'une vive rougeur.

Ses yeux se lèvent vers son interlocutrice, et celle-ci y lit sans doute quelque chose qui lui fait plaisir; car elle embrasse de nouveau la jeune fille et dit d'un ton bas et sérieux, comme se parlant à elle-même:

- Dieu mène tout à bien; confions-lui l'avenir.

- Quand je dis le meilleur, reprend Sarah sans remarquer ces paroles, je ne vous oublie pas pourtant; mais vous n'êtes même plus une amie pour moi, chère Madame. Il me semble être votre enfant.

- Vous avez raison. Je me sens une tendresse maternelle pour ma chère petite orpheline.

Ce dernier mot amène une expression pénible dans les grands yeux sombres de Sarah. Elle a appuyé ses deux mains croisées sur les genoux de sa protectrice et dit avec hésitation:

- Orpheline? Le suis-je? Les années ont beau s'écouler, j'attends et j'espère toujours.

- Hélas! ma pauvre enfant, vous le savez, toutes les démarches de Robert demeurent sans résultat. N'ayant aucun indice pour nous guider, ignorant absolument le lieu de votre naissance, nous ne trouvons rien. J'en ai peur, il faut vous résigner. Votre pauvre père est mort sans doute et Dieu l'aura, dans une vie meilleure, consolé de l'horrible injustice dont il a été victime dans celle-ci.

- Je ne puis le croire. Je désire tant le retrouver!

Mme Martelac n'insista pas. Elle savait combien, à l'âge de Sarah, il est difficile d'abandonner une espérance et de croire que la vie nous refusera la réalisation de nos souhaits les plus ardents.

A cet instant, la porte s'ouvrit et une jeune femme en deuil entra dans le salon. Sarah se leva vivement et vint à elle avec affection.

- Anne, combien vous êtes aimable de braver ce déluge pour venir nous voir! Vous ressemblez vraiment à la colombe de l'arche.

La nouvelle venue la regarda, étonnée de cette comparaison:

- Oui, il y a un instant, cette pluie persistante me faisait penser à la famille de Noé et j'essayais de me rendre compte des sentiments qu'elle a dû éprouver pendant quarante jours de réclusion. Venez-vous comme la colombe nous annoncer enfin la cessation de ce nouveau déluge?

Avec cette facilité d'impressions qui est l'apanage de la jeunesse, le visage attristé de Sarah a repris à l'arrivée d'Anne son expression souriante.

- Malheureusement non, dit celle-ci, le ciel est encore tout noir et ne semble pas disposé à fermer immédiatement ses cataractes; nous aurons, sans doute, plusieurs heures de pluie et je ne puis, malgré ma bonne volonté, vous donner aucun espoir sous ce rapport. Vous êtes donc condamnée à rester enfermée, à moins que, comme moi, vous n'affrontiez cette averse et ne vous hasardiez dans la rue malgré les ruisseaux qui y coulent.

- Mieux vaut rester ici alors, puisque vous avez eu le courage de venir nous trouver, répond Sarah en amenant la jeune femme à un fauteuil près de Mme Martelac. Nous profiterons de votre aimable visite et nous en jouirons en comparant notre sort à celui des belles-filles de Noé, lesquelles n'avaient pas une ressource de ce genre pour faire agréablement passer le temps.

S'installant ensuite sur une petite chaise entre Anne et sa tante, elle demeure comme absorbée devant la beauté de Mme Tissier, beauté en plein épanouissement et qui emprunte un éclat adouci au deuil dont elle est revêtue.

Anne, veuve depuis un an ou deux, est revenue habiter avec son père. Elle n'a point été heureuse au milieu de ce luxe, ambition de sa jeunesse, et a souvent regretté sa vie simple mais libre de la province. M. Tissier était un maître sévère qui la parait comme une idole à laquelle il refusait des adorateurs; il l'avait tenue dans un isolement absolu par jalousie et par égoïsme. Etant souffrant et d'humeur mélancolique, il ne permettait pas à sa femme d'aller chercher des distractions qu'il ne pouvait pas partager, si innocentes fussent-elles. Ces quelques années de ménage s'étaient donc passées pour Anne dans un somptueux appartement dont elle franchissait rarement le seuil.

Que fût devenue la jeune femme si elle n'eût trouvé aucune ressource contre l'ennui? Heureusement, si son coeur paraissait desséché par l'éducation, s'il était resté fermé aux bonnes et nobles inspirations, si la vanité, prenant la direction de sa vie, l'avait amenée aux bas calculs auxquels elle avait tout sacrifié, Anne était bien jeune encore et son esprit était bien peu formé au moment de son mariage avec M. Tissier. Celui-ci, homme instruit et grave, s'il n'avait pas su lui donner le bonheur, avait au moins eu l'avantage de l'élever à son contact.

Anne était intelligente, et, dans la sévère retraite à laquelle elle s'était subitement trouvée condamnée, elle avait réfléchi et avait compris le vide de ses aspirations vers le plaisir. Souvent, son mari l'avait priée de lui faire la lecture; elle s'y prêta d'abord à regret, son esprit n'ayant jamais eu l'habitude de s'arrêter à rien de sérieux; peu à peu, l'effort qu'elle était obligée de faire pour obéir fut moins pénible et elle finit par y prendre goût. Ces lectures variaient de sujets, mais généralement M. Tissier les choisissait graves et chrétiennes, car il appartenait à une famille sévèrement attachée à ses devoirs religieux et de laquelle il conservait pieusement les convictions.

Transportée dans un pareil milieu, la pauvre Anne avait longtemps pleuré ses illusions et avait, au premier abord, essayé de se révolter et d'imposer sa légèreté comme une loi dans la demeure de son mari; elle s'était heurtée à une volonté ferme de la part de celui-ci et avait dû courber la tête, regrettant en secret la folie de sa vanité. Puis, un jour, elle avait eu entre les mains un de ces ouvrages communs aujourd'hui qui racontent les sublimes dévoûments de quelques âmes vouées aux oeuvres de charité. Ane avait dévoré le livre; elle l'avait lu les larmes aux yeux et son âme, non pas morte, mais endormie, avait secoué son engourdissement. Le rayonnement de la charité avait renouvelé le miracle du Maître et réveillé dans son sommeil celle qui paraissait morte aux yeux de tous. La lumière se levant, elle était venue docilement vers la lumière.

Qui dira le bien accompli par l'exemple? Et quels ravissements donneront aux âmes des saints les cris de reconnaissance qui leur viendront de tous les siècles de la part de ceux qu'entraîne sur leurs traces le récit de leur vie!

Les côtés sérieux du caractère d'Anne prirent le dessus et la firent sortir de l'engourdissement où l'avaient assoupie l'orgueil de sa beauté et l'égoïsme de sa nature. Etonnée d'abord en découvrant un monde nouveau et dont son éducation ne lui avait pas laissé soupçonner l'existence, elle demeura comme aveuglée en face de l'horizon ouvert devant son intelligence. Puis, quand, jetant les yeux vers sa jeunesse pour y retrouver ses pensées et ses joies d'autrefois, la jeune femme se sentit humiliée d'avoir pu se contenter de pareils enfantillages, elle mesura le chemin parcouru, et comprit qu'il y a pour l'âme humaine un bonheur plus élevé et plus complet que l'amusement de la vanité et la distraction des futilités de la vie.

Quand son mari mourut, Anne abandonna sans regret Paris, où jadis elle rêvait de briller, et vint retrouver son père à Poitiers; l'immense fortune que lui avait léguée M. Tissier lui permit à son tour de faire du bien.

Sarah l'a souvent vue agenouillée à une messe matinale et priant avec ferveur; la jeune fille s'est prise d'amitié pour la belle et riche veuve, dont la vie semble désormais consacrée à la charité. Jamais, avant son mariage, Anne n'avait songé à se rapprocher de Dieu. L'imagination pleine de vanités, elle se contentait d'une religion superficielle. La Providence l'avait attendue au désenchantement éprouvé dans cette union et elle était devenue sérieuse et chrétienne, tout en conservant une teinte attristée, suite de la déception subie par sa jeunesse.

- Ne soyez jamais ambitieuse, avait-elle dit un jour à Sarah.
La fortune ne suffit pas au bonheur.

- N'avez-vous pas été heureuse, vous? demanda la jeune fille.

Anne soupira et dit avec regret:

- J'aurais pu l'être!

Quel souvenir avait alors mis des larmes dans les beaux yeux qui se détournaient pour les cacher?

Sarah n'osa questionner. Elle était bien enfant encore pour être la confidente de la jeune veuve, et, tout en lui donnant une sincère affection, la petite-fille de Nicolas Larousse se sentait parfois un peu intimidée en face de cette grande et belle personne, plus âgée qu'elle de plusieurs années.

- Savez-vous ce que je pense? dit-elle un peu après le départ d'Anne, quand celle-ci, voyant la pluie cesser un instant, en profita pour quitter sa tante et son amie.

La jeune fille, laissant retomber le rideau quelle avait soulevé pour regarder dans la rue, se tournait vers Mme Martelac.

- Je ne sais, petite, dit la vieille dame. Ce doivent être des choses bien graves, car, depuis le départ d'Anne, vous paraissez absorbée dans de sérieuses réflexions.

- Très graves, en effet! repartit Sarah en secouant le tête.
Il s'agit de l'avenir.

- Ah! seriez-vous prophète?

- Peut-être! En ceci, du moins.

- Vous m'intriguez. Et dites-moi, je vous prie, ce que découvre dans l'avenir votre jeune sagesse?

- Eh bien! Anne et le docteur se marieront, vous verrez.

- Chacun séparément, je le crois, répondit la mère de Robert en souriant; je l'espère pour mon fils, et Anne est jeune, riche et belle, cela en fera tout naturellement un parti très recherché.

- Non, pas séparément, mais ensemble!

La figure de Sarah avait une singulière expression, tandis qu'elle accentuait ces derniers mots; elle souriait, mais ses yeux, incapables de tromper, démentaient ce sourire.

- Pourquoi cela? demanda Mme Martelac.

- Elle est si belle!

La jeune fille ajouta en se rapprochant:

- Le croyez-vous?

Son interlocutrice arrêta un instant son travail pour la regarder et demanda:

- En seriez-vous contente?

Sarah rougit, hésita un instant et tourna brusquement la tête en disant:

- Pourquoi non? Je souhaite de tout mon coeur qu'il soit heureux.

CHAPITRE XVIII

Anne et Sarah reviennent ensemble de la messe; la jeune femme ramène sa petite amie jusqu'au seuil de la maison de Mme Martelac, et elles s'arrêtent toutes les deux au bas du perron.

- Entrez-vous un instant? demande Sarah.

- Non, merci, j'ai deux personnes à voir ce matin, je leur ai promis ma visite et je tiens à ne pas leur manquer de parole.

- Ce sont des pauvres? Je suis sûre d'avoir deviné, n'est-ce pas? Toutes vos matinées se passent ainsi à distribuer vos aumônes; sans compter celles que vous répandez par des mains amies! Aussi, la supérieure de nos Soeurs parle de vous avec enthousiasme, car depuis votre retour au pays elle peut, grâce à votre générosité, secourir largement ses clients.

- Il m'est si facile maintenant de lui aider [sic] à faire du bien! répond Anne en rougissant. Ce n'était, pourtant, guère le but que j'ambitionnais jadis en désirant une grande fortune! ajouta-t-elle avec un peu de mélancolie.

- Le bon Dieu se sert de tous les moyens pour nous amener à
Lui.

- Oui. Il m'a fait comprendre la folie de mon amour pour le luxe, et en voyant de près certaines misères, j'ai honte d'avoir, pendant quelques années, sacrifié tant d'argent à cette passion dont j'étais esclave.

- Vous rachetez cela aujourd'hui.

- J'essaie! dit Anne en souriant. Allons, je vous quitte, j'ai à peine le temps de faire mes deux courses avant le déjeuner de mon père.

- Vous verra-t-on tantôt?

- Je ne pense pas, je veux finir un travail pressé et ne sortirai probablement pas. Adieu.

Sarah serre la main que lui tend son amie; elle monte le perron et élève le bras vers la sonnette, quand tout à coup, se souvenant d'avoir oublié quelque chose, elle se retourne vivement et fait un petit appel. Anne, à peine éloignée de quelques pas, revient aussitôt.

- J'oubliais de vous dire que M. Hilleret vous fait présenter ses hommages.

- M. Hilleret?

Anne rougit en prononçant ce nom, mais Sarah continue sans le remarquer:

- Il a écrit à Mme Martelac et lui parle de vous.

- Que dit-il?

Les beaux yeux de la jeune veuve se lèvent avec intérêt vers celle qu'elle interroge. Cette dernière, placée sur la marche la plus élevée du perron, se penche sur la rampe, au pied de laquelle Anne s'est approchée, et elles parlent à voix basse, car la rue est en mouvement. Les enfants s'y ébattent en toute liberté et les femmes des ouvriers vont et viennent, les unes afin de les ressaisir pour procéder à leur toilette, les autres pour entourer les petites charrettes des marchands et acheter, après un long marchandage, les denrées nécessaires à la vie de chaque jour.

- Il semble s'intéresser vivement à vous et demande beaucoup de détails sur votre nouvelle existence depuis votre veuvage. Mme Martelac vous racontera cela à votre prochaine visite. Peut-être même ai-je fait une indiscrétion en vous en parlant la première. Voilà ce que c'est que la beauté! reprend la jeune fille en riant; elle laisse des souvenirs ineffaçables. Il ne vous a pas vue depuis cinq ou six ans et il se souvient si bien de vous!

- Simple curiosité! dit Mme Tissier en affectant l'indifférence.

- Qui sait?

Sarah dit ce mot uniquement pour taquiner son amie, car elle attache peu d'importance à l'intérêt manifesté par Jacques Hilleret et associe toujours dans sa pensée la vie de la belle veuve avec celle du docteur.

Anne secoue la tête en souriant, et le bruit de la rue devenant assourdissant, grâce à un embarras de charrettes dont les conducteurs s'injurient et se disputent, à la grande joie des commères accourues sur le seuil de leurs portes pour assister à ce tapage, elle serre de nouveau la main de Sarah et reprend sa marche. Son front est baissé; à travers le petit voile de tulle bordé de crêpe qui couvre son visage, on peut lire sur ses traits une expression sérieuse et un peu triste, en rapport avec sa toilette de deuil. Pourtant, quelque chose s'est réveillé dans son coeur, un souvenir, un espoir de ses vingt ans. Elle se demande si, par hasard, la vie, dans ses changements rapides, ne pourrait ramener à sa portée le bonheur entrevu autrefois.

Elle est veuve depuis deux années, et la pensée d'un mari pour lequel elle n'a jamais dû éprouver aucun amour ne saurait l'empêcher de songer parfois à une vision de sa jeunesse, vision trop promptement évanouie, sympathie à peine ébauchée et brusquement brisée sans qu'Anne en ait alors deviné le véritable motif.

Tout en songeant ainsi, Anne marchait. Elle releva la tête en passant devant une chapelle, dont la porte grande ouverte laissait apercevoir l'autel avec ses cierges allumés. Derrière l'autel, le soleil embrasait un vitrail enchâssé dans une fenêtre étroite et haute et jetait ses rayons dans le calme recueilli du lieu saint. On disait une messe, et de rares fidèles, disséminés dans la nef, inclinaient la tête avec piété. La petite cloche de l'enfant de choeur résonna, et, poussée par un mouvement instinctif, Anne répondit à son appel en entrant dans l'église.

Là, elle s'agenouilla un instant, et, la tête dans ses mains, elle s'abandonna à Celui qu'elle avait appris à connaître et dont l'amour trace paternellement la voie devant chacune de ses créatures.

Dans l'après-midi, malgré ce qu'elle avait dit à Sarah, Mme Tissier vint voir sa tante. Elle prétexta la beauté de la température l'invitant à sortir pour s'expliquer à elle-même ce changement dans ses projets et remit à un autre jour à terminer le travail pressé dont elle avait parlé à son amie. Celle-ci, n'attendant pas sa visite, venait de sortir avec Catherine au moment où elle arriva chez Mme Martelac. La mère du docteur était donc seule, et, au fond, sa nièce en éprouva une sorte de contentement, préférant recevoir les commissions de Jacques Hilleret sans sentir le regard intelligent de Sarah arrêté sur son visage.

Les deux femmes causèrent un moment de choses indifférentes, et Anne se garda bien d'aborder le sujet auquel elle pensait depuis le matin.

Etait-ce simple curiosité si elle avait tenu à s'assurer au plus tôt de ce que Jacques Hilleret disait à son sujet? Non, sans doute, car elle tressaillit et rougit comme un enfant quand sa tante lui dit tout à coup:

- Anne, te rappelles-tu M. Hilleret?

- Certainement, ma tante. C'était l'ami de Robert.

- Et peut-être un peu le tien?

- Peut-être oui, répondit Mme Tissier en souriant. Du moins, il s'en fallait bien peu qu'il le devînt quand il se décida subitement à permuter pour aller en Algérie.

- Sa résolution fut prompte, en effet, et généreusement exécutée.

- Se plaît-il un peu là-bas?

- Hum! Se plaire? Je ne sais pas si le pauvre garçon s'y est jamais beaucoup plu!

- Alors, pourquoi ne demande-t-il pas à rentrer en France?

Mme Martelac regarda un instant sa nièce et répondit:

- Il ne demanderait, sans doute, pas mieux que de faire des démarches pour revenir si…

- Si? reprit la jeune femme en se penchant vers elle.

- Eh bien! si on l'y invitait sérieusement et s'il pouvait espérer voir se renouer une sympathie qu'il a dû fuir autrefois.

Mme Tissier appuya son beau front sur sa main, réfléchit quelques minutes et finit par dire:

- Ma tante, je n'ai rien à vous cacher. Vous avez deviné et mieux compris que moi alors le sentiment éclos dans mon âme. J'étais trop légère à ce moment-là pour apprécier la délicatesse des sentiments de M. Hilleret, et je ne vis d'autre remède à ma déception que de m'étourdir dans l'éclat de la fortune. Pourtant, le sentiment par lequel j'étais attirée eût pu m'épargner des regrets et j'eusse été meilleure si j'avais eu le temps de m'y laisser aller. Mais M. Hilleret le partageait-il sérieusement?

- Cela est à croire, mon enfant. Tu ne saurais douter d'un amour qui a survécu à une longue absence? D'ailleurs, voici la meilleure preuve de la fidélité de ce souvenir.

Mme Martelac déplia la lettre de Jacques, demeurée sur la table près d'elle, et montra à sa nièce un passage qu'elle s'était abstenue de lire devant Sarah:

"Dites-moi si Robert aime encore sa cousine, chère Madame? D'après ses rares lettres, il me semble avoir oublié peu à peu la déception de sa jeunesse. Pourtant, elle est si belle! Et je crois que son cher cousin, malgré sa grande intelligence, ne se rendait pas un compte exact de la richesse de cette nature un peu déprimée peut-être par l'éducation, mais susceptible de subir une meilleure influence. Il me semble difficile de l'oublier, et maintenant que je la sais veuve, j'y pense souvent. Mais c'est folie, n'est-ce pas? Et elle-même a sûrement oublié le jeune officier jadis si disposé à l'aimer follement!"

Anne parcourut ces lignes et son visage laissa parfaitement lire à Mme Martelac la joyeuse surprise éprouvée par elle.

- Robert est guéri, dit-elle, et je le méritais. Je n'étais pas digne de lui.

- Mais son ami semble ne pas être guéri, lui, et paraît ne pas désirer de l'être. Tu connais ses qualités?

- Oui, Robert l'estime et si je n'ai pas su apprécier les avantages supérieurs de mon cousin, du moins j'ai pleine confiance dans son jugement.

- Alors quelle réponse dois-je faire?

Anne se leva comme pour partir et dit avec un peu d'embarras:

- Probablement, s'il prenait un congé pour revenir en France, il ne repartirait pas seul.

- M'autorises-tu à lui donner cet espoir? Sa fortune n'est plus à comparer avec la tienne, fit observer Mme Martelac, croyant devoir faire réfléchir sa nièce.

- Oh! la fortune! répondit celle-ci avec une expression triste, je ne l'apprécie plus autant qu'autrefois! Et elle pèsera bien peu dans ma décision!

- Je puis donc lui écrire de demander un congé?

- Après tout, oui, dit Anne en hésitant. J'ai éprouvé un vrai regret quand il a quitté la ville et je n'ai eu à l'égard de personne autre au monde un sentiment analogue.

- Il était alors conduit par un scrupule de délicatesse et ne voulait pas aller sur les brisées de Robert, dont il connaissait l'amour pour toi.

Anne était pensive. Elle tendit la main à sa tante et dit:

- Oui, dans mon enfance, il y avait eu des projets formés dans notre famille et j'ai été coupable vis-à-vis de Robert. Mais il était trop parfait pour moi, et Dieu, dans sa miséricorde, s'est servi de mon orgueil lui-même pour m'amener à une vie plus sérieuse. Je souhaite à mon cousin une compagne digne de lui.