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La destinée

Chapter 28: CHAPITRE XXII
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About This Book

Le récit suit Robert Martelac, jeune docteur, et son ami le lieutenant Jacques Hilleret, dont les retrouvailles nocturnes à Poitiers amorcent une série de rencontres mêlant vie familiale, relations sociales et liens d'amitié. Les personnages naviguent entre promenades, visites au domicile maternel et petites intrigues locales qui mettent en relief différences de tempérament, devoirs et sentiments. D'autres figures provinciales, comme le marchand Nicolas et la fillette souffrante Sarah, enrichissent le tableau social et moral de la cité, tandis que le thème de la destinée se déploie par des choix personnels, des obligations et des hasards qui façonnent les trajectoires des protagonistes.

CHAPITRE XIX

- Docteur, que pensez-vous de votre malade?

Cette question était posée par le malade lui-même et ses yeux anxieux interrogeaient au moins autant que ses lèvres le visage de celui auquel il s'adressait.

- Oh! ce n'est pas que je regrette la vie, croyez-le!

- Et quand vous la regretteriez? répondit gravement Robert, car c'était lui qui se tenait près du lit. N'est-elle pas un grand bienfait de Celui auquel nous la devons?

Son regard, empreint d'une immense compassion, s'était arrêté sur les yeux bleus du malade.

- Un bienfait! répondit celui-ci. Oui, pour certains, mais pas pour tous. Pas pour ceux qui n'ont à attendre d'elle que la douleur.

- Même alors, elle l'est. Expiation ou épreuve, nous n'avons pas le droit de la maudire.

Le malade se souleva:

- Vous êtes chrétien, docteur?

- Oui, du fond du coeur! répondit énergiquement Robert.

Son interlocuteur le regarda un instant en silence; puis il dit:

- Vous êtes heureux de l'être. Peut-être est-ce là une force.

- La seule que nous puissions avoir ici-bas!

- Mais qu'il ne dépend pas de nous d'obtenir, ajouta le malade en retombant épuisé sur son lit.

Son visage émacié portait l'empreinte d'une lassitude profonde, d'un abandon moral si grand qu'il avait atteint les sources de la vie physique elle-même. Une respiration haletante soulevait d'un mouvement pressé et inégal sa poitrine creuse et ses yeux enfoncés dans leurs orbites semblaient fatigués par la clarté venue de la fenêtre placée en face du lit. Ses paupières se baissaient comme si la mort fût déjà arrivée et une teinte jaune qui avait envahi ses tempes et s'étendait sur toute la face, augmentait l'illusion.

De quoi mourait cet homme? Nul autour de lui n'eût pu le dire.

Dans la maison qu'il habitait, maison de chétive apparence et où il occupait une seule chambre, on ne savait rien de son passé. Il vivait simplement, peut-être même humblement dans son intérieur; mais personne n'eût osé essayer de s'en assurer, car il tenait tout le monde à distance.

On savait seulement qu'il écrivait sous un pseudonyme dans différentes revues; encore était-il probablement sans grand bénéfice, car on ne le voyait jamais se permettre aucune dépense inutile. Il était jeune encore, d'aspect distingué et d'une apparence qui eût éloigné toute relation vulgaire. Depuis une quinzaine de jours, il était malade et sa demeure se trouvant voisine de celle du docteur Martelac, celui-ci avait été appelé près de lui. Sa maladie déroutait la science de Robert. Elle attirait, non pas sa curiosité car il respectait l'intime secret de la conscience humaine, mais une sympathique commisération de sa part. Il se demandait quel mal moral éteignait l'énergie dans cette âme et épuisait ce courage.

Dans une relation de voyage à la Nouvelle Grenade Elisée Reclus raconte que "pendant la construction du chemin de fer qui réunit Aspinwall à Panama, une terrible mortalité décimait les milliers d'ouvriers entraînés là par la promesse d'une paie très élevée. Ils travaillaient souvent dans la vase brûlante et fétide des marécages à scier les troncs des palétuviers, à enfoncer des pilotis dans la boue, à charrier du sable et des cailloux dans l'air corrompu. Au plus fort de l'épidémie, une multitude de Chinois, attirés là par l'appât du gain et frappés de désespoir en voyant leurs compagnons mourir par centaines, alla s'asseoir à la chute du jour sur les sables de la baie de Panama, qu'avaient abandonnés depuis quelques heures les flots de la marée. Silencieux, terribles, regardant à l'Occident le soleil qui se couchait au-dessus de leur patrie lointaine, ils attendirent ainsi que le flot remontât. Bientôt, en effet, les vagues revinrent tourbillonner sur les sables de la plage et les malheureux se laissèrent engloutir sans pousser un cri de détresse."

Le malade près duquel Robert avait été appelé semblait comme ces infortunés toucher à cette heure où le désespoir reste maître des âmes abandonnées à elles-mêmes. Il laissait le flot mortel envahir son coeur et tarir lentement, mais sûrement, sa vie.

Le docteur n'avait pas répondu à la dernière parole de son client. Sa consultation était terminée et pourtant, il restait là, hésitant, sentant cet homme livré à ce désespoir sans remède et ne sachant comment offrir son aide.

- Vous êtes bien isolé dans cette chambre, dit-il enfin.
Voulez-vous que je vous envoie une garde?

Un pénible sourire passa sur les traits amaigris du malade, ses paupières se relevèrent.

- Une garde? Non, merci, je n'ai plus besoin de personne.

Et comme s'il eût craint en rejetant cette offre de blesser celui qui la lui faisait, il ajouta avec une expression d'excuse:

- Je suis habitué à ma solitude et je l'aime. J'ai appris à supporter même ces longues heures de la nuit où, bercé entre la veille et le sommeil que je n'atteins jamais, je parviens parfois à oublier le présent qu'aucun mouvement humain ne me rappelle. Dans la journée, une voisine s'est chargée des soins nécessaires et vient de temps en temps me donner ce qu'il me faut.

- Avez-vous quelque membre de votre famille que l'on peut prévenir de votre état?

Le malade répondit en rougissant:

- Aucun: je n'ai ni famille ni amis.

Il y avait une si douloureuse amertume dans la façon dont furent prononcées ces paroles que Robert lui tendit spontanément la main en disant:

- Croyez-le, il n'y a aucune curiosité de ma part à insister ainsi. L'isolement est difficile à supporter quand on souffre, c'est pourquoi je voudrais qu'il fût en mon pouvoir de vous l'épargner.

- Je ne doute nullement du motif de vos questions et je vous en suis reconnaissant, docteur; mais vous ne pouvez rien contre le mur infranchissable qui me sépare de mes semblables!

- En êtes-vous sûr?

- Non, rien! reprit doucement l'infortuné.

- Vous n'avez pas d'amis, dites-vous? répliqua Robert ému. Si vous voulez m'accorder ce titre, je suis prêt à l'accepter.

- Vous connaissez à peine celui auquel vous faites une si généreuse proposition.

- C'est vrai; mais vous souffrez, et toute créature humaine a droit, dans le malheur, à notre sympathie. D'ailleurs, je vous observe depuis ces quinze jours, et j'ai peine à croire que vous soyez indigne de l'estime et de l'attachement de vos semblables.

Robert avait fixé son regard sur le visage de son interlocuteur; celui-ci parut touché et répondit:

- Merci. Que ce Dieu auquel vous croyez vous récompense d'une telle parole! Vous ignorez quel bien elle me fait!

- Si vous avez besoin d'un service, comptez sur moi.

Le malade serra avec effusion la main du jeune Martelac.

- Je l'ai bien compris: votre âme est généreuse et loyale autant qu'il est donné de l'être à une âme humaine! Vous êtes jeune, mais votre profession vous a apporté plus d'expérience qu'on n'en a d'ordinaire à votre âge, et, par un privilège bien rare, cette expérience n'a pas défloré la noblesse de votre nature, comme il arrive à ceux qui heurtent trop souvent les misères morales et corporelles de l'humanité. Je vous ai vu à l'oeuvre depuis ces quinze jours, et je sais avec quel dévoûment vous traitez, non seulement le corps, mais l'âme de vos malades. Oh! si vous saviez!

Il avait laissé retomber la main de Robert et croisait les siennes avec abattement.

-Vous niez que nous ayons le droit de maudire la vie? reprit-il tout à coup. Quand elle torture notre âme et l'étreint dans un cercle infranchissable d'humiliantes douleurs, nous n'aurions pas le droit d'appeler la délivrance? Quand elle jette les lambeaux de notre coeur sur la voie que nous parcourons, nous devrions adorer la Puissance capable d'ordonner un si odieux martyre? Il nous faudrait courber le front sous ce joug honteux sans sentir un impérieux besoin de révolte pour soulever un pareil fardeau? Est-ce à une âme humaine ou à une brute inconsciente qu'on impose ce devoir?

Les yeux du malade brillaient; son visage sortait de la torpeur, et ses traits s'étaient empreints d'une amère ironie.

Le docteur, au lieu de le quitter comme il en avait eu l'intention, s'assit sur le siège placé près du lit et attendit en silence que cette émotion se calmât. Puis, doucement, il appuya sa main sur celle qui s'agitait fiévreusement sous la couverture.

- Que Dieu vous pardonne de telles paroles! dit-il. Votre martyre a dû, en effet, être bien terrible pour vous inspirer ces pensées, et toute la compatissante pitié de l'humanité passerait comme un flot inutile sur votre coeur révolté si la lumière d'en haut ne vient vous éclairer miséricordieusement. Le joug de Celui qui dirige notre vie, loin d'être un joug honteux, est noble, au contraire, et notre honneur est de pouvoir nous y soumettre volontairement. La grandeur de notre âme consiste à s'élever au-dessus des tortures dont vous parlez. La brute inconsciente, atteinte par la souffrance, se couche et meurt, incapable d'en triompher; mais l'âme humaine peut, d'un bond, s'élancer au-delà de cette vie douloureuse. Elle a pour perspective consolante l'éternité, près de laquelle disparaissent nos souffrances d'un jour.

Il se fit un silence entre les deux hommes.

Quelles pensées pesaient sur le coeur et sur l'intelligence du malade? Robert l'ignorait, mais il n'osa parler davantage; sa foi profonde avait jeté des accents convaincus devant les paroles révoltées qu'il venait d'entendre. A présent, il se taisait; car, il le sentait, il se faisait dans ce coeur un travail de déchirement, et il allait jeter au dehors un cri de détresse d'autant plus ardent que, depuis de longues années sans doute, il s'était renfermé en lui-même. L'isolement absolu dans lequel vivait le malade en faisait foi; aucun amour, aucune pitié même, n'avait adouci son supplice, et jamais il n'avait, en se versant dans un autre coeur, trouvé un soulagement à ses maux.

Mais l'heure de la confiance était venue, et, sous l'empire de la charitable compassion qu'on lui témoignait, il paraissait disposé à se détendre et à s'ouvrir.

- Docteur, votre vie est bien occupée, et chaque heure de vos journées est prise par l'accomplissement d'un devoir. Pourtant, j'ose vous demander de me consacrer un moment.

Le malade s'était redressé et regardait Robert en face. Certes, la pâleur moite de son front, ses tempes jaunies et creusées et la teinte terreuse de son teint, attestaient les ravages de la maladie; mais il semblait galvanisé par ses souvenirs et par le subit désir de se confier.

- Vous m'écouterez, n'est-ce pas?

- Je suis tout disposé à vous entendre, répondit le jeune Martelac, et vous ne sauriez douter de l'intérêt profond avec lequel je le ferai.

- Quand vous saurez tout, lorsque le douloureux mystère de ma vie vous sera révélé, vous comprendrez que la révolte soit entrée dans mon coeur; car mes fautes n'avaient aucune proportion avec l'expiation dont elles ont été suivies, et ce que vous appelez la justice de Dieu s'est appesanti sur moi d'une manière terrible.

- Vous oubliez que, sur cette terre, cette justice est conduite par l'amour, dit doucement Robert.

Le malade secoua la tête avec un geste de doute. Il était pour le moment incapable de comprendre et d'accepter une vérité si dure à ceux qui souffrent sans lever les yeux vers le ciel.

Redressé sur son lit, ses regards fixés sur le docteur, comme pour suivre dans sa physionomie l'impression causée par son récit, il commença, lentement d'abord, comme s'il eût eu peine à renverser la dernière digue élevée par son orgueil, l'histoire de sa vie.

Peu à peu, se laissant entraîner par l'intérêt évident rencontré dans son auditeur, il en vint à exprimer avec une ardente éloquence les souffrances auxquelles il était en proie depuis plusieurs années.

CHAPITRE XX

- Je me nomme Alain de La Croix-Morgan. J'appartiens à une ancienne famille du midi, dont quelques membres vivent encore et m'ont à jamais rayé de l'arbre généalogique, auquel mon nom ne saurait apporter que le déshonneur. Ils me croient mort, du reste, et se félicitent du silence fait autour de moi depuis de longues années.

La noblesse de ma famille remonte aux temps les plus reculés et se justifia, de génération en génération, par des actes glorieux qui prirent place dans l'histoire de notre pays. Si la vanité des distinctions humaines se retrouve au-delà du tombeau, et si les actions d'éclat gardent aux morts l'honneur tel que nous l'entendons ici-bas, mes ancêtres eussent dû tressaillir dans leur poussière et se lever comme une légion de héros pour foudroyer les misérables qui traînèrent injustement leur descendant dans les humiliations d'une cour d'assises.

Mais les siècles s'écoulent, indifférents pour ceux qui les suivent, et le bruit fait autour de mon nom ne réveilla aucune courageuse protestation de la part de mes parents, morts ou vivants. Le seul effort fait par ces derniers tendit à obtenir que le silence se fît le plus promptement possible sur moi, aussitôt après ma condamnation.

Riche et libre de bonne heure, par suite de la mort de mon père et de ma mère, dont j'étais l'unique enfant, l'histoire de ma jeunesse fut celle de beaucoup de jeunes gens trop tôt livrés à eux-mêmes. J'abusai promptement de ma situation, et, en peu de temps, j'eus dissipé la fortune laissée par mes parents. Obligé alors de chercher des moyens d'existence, j'obtins une position dans une banque importante dont le chef avait autrefois reçu quelques services de mon père. Grâce à ce souvenir et par égard pour le nom honorable que je portais, il voulut bien fermer les yeux sur les folies par lesquelles j'en étais arrivé à me réduire moi-même à la pauvreté et sur les habitudes légères auxquelles j'étais abandonné.

Je dois le dire, une fois accueilli par lui, il n'eut guère de reproches à me faire, et, sans être un modèle de travail et d'exactitude, je sus me montrer fidèle aux résolutions que j'avais prises. Si rien n'était venu me détourner de cette voie, peut-être eussé-je remonté peu à peu le courant. Je puis au moins l'affirmer, je fusse reste gentilhomme dans mon humble condition, et mon nom fût demeuré intact. Mais qui peut connaître et éviter l'écueil auquel doit se heurter sa vie? Nous marchons en aveugles, et seuls ceux qui, comme vous, docteur, croient à une direction venue d'en haut et s'abandonnent à elle, sont en sécurité, puisqu'ils sont convaincus que tout en ce monde arrive pour leur plus grand bien!

Malheureusement, un de mes anciens amis, me voyant dans une position si différente de celle dans laquelle j'avais été élevé, eut la malencontreuse idée de me marier avec une riche héritière d'infime naissance, et dont la fortune devait, ainsi qu'il est d'usage de le dire, redorer mon blason. Cet ami, compagnon de ma jeunesse, avait partagé mes folies et souvent les avait encouragées; je l'avais connu au collège, où j'ai passé quelques années, et il avait pris sur moi un ascendant auquel je dois certainement la mauvaise direction de ma vie. D'une classe inférieure à la mienne et d'ailleurs en contact fréquent avec tous ceux qui exploitent les jeunes gens vicieux ou désoeuvrés, il avait des relations dans un monde auquel j'étais étranger; sans souci de ma dignité et de mon bonheur, ce fut là qu'il me chercha une compagne.

Je le laissai agir avec une insouciance coupable; car, il faut l'avouer, mes principes étaient peu profonds; mes idées sur le mariage et sur les devoirs qu'il impose se ressentaient de mon éducation superficielle et n'avaient rien de sérieux. Je vis seulement dans l'union qu'on me proposait un moyen de reconquérir ma position indépendante.

Comment Nicolas Larousse a-t-il consenti à me donner sa fille? Comment elle-même se décida-t-elle à épouser un jeune homme qui ne possédait absolument plus rien? Voilà deux questions auxquelles je n'ai jamais pu donner une réponse satisfaisante. Le père fit, je crois, longtemps opposition à notre mariage, mais Marguerite, dont l'avarice était sans doute, par suite de sa jeunesse, moins profonde, céda peut-être à un mouvement de vanité dont elle se repentit promptement et finit par obtenir le consentement dont elle avait besoin.

Je soupçonne l'ami qui avait eu la pensée de cette union d'avoir eu beaucoup de peine à la mener à bonne fin, espérant lui-même en tirer profit si je parvenais à me rendre maître de la fortune de Nicolas. Pour ma part, je demeurai étranger à ses manoeuvres, me contentant de donner mon nom à une jeune fille inconnue, mais fort belle, je dois le dire, et au fond, méprisant le bonhomme auquel je faisais, à mon avis, un très grand honneur en consentant à devenir son gendre.

J'épousai donc Marguerite Larousse, fille d'un marchand d'antiquités qui vivait misérablement, mais possédait une fortune considérable, cachée soigneusement aux yeux du public par son avarice. Un hasard avait mis mon ami au courant de cette situation et lui avait suggéré l'idée de me proposer ce mariage.

Au nom de Nicolas Larousse, le docteur avait tressailli; mais ce mouvement échappa au malade, absorbé par son récit.

- Votre beau-père n'avait-il pas d'autres enfants que Mme de la Croix-Morgan? Demanda Robert.

- Ne l'appelez pas ainsi! dit vivement son interlocuteur. La plus grande faute de ma vie a été d'introduire cette femme dans une famille dont elle était indigne de faire partie. J'aurais pu en me mariant ainsi au hasard tomber sur une de ces douces créatures, aimantes et dévouées, comme on en rencontre parfois dans les plus pauvres milieux. Ce fut tout le contraire et je puis difficilement pardonner à la fille de Nicolas l'attitude prise par elle à l'égard de celui qu'elle avait accepté pour époux. Elle-même, du reste, a renoncé à porter mon nom.

Il y avait un profond ressentiment dans la façon dont furent prononcées ces paroles.

- Mais je me laisse emporter par mes souvenirs, reprit-il. Vous me demandez si cette femme était la fille unique de Nicolas? Non, il avait un fils, paraît-il. Ce fils avait quitté le pays depuis longtemps, après une jeunesse orageuse et de nombreuses disputes avec son père. N'entendant plus parler de lui, on le croyait mort et Marguerite était considérée comme devant être l'unique héritière du marchand d'antiquités.

- Comment s'appelait ce jeune homme?

- Marc, je crois. Je ne l'ai jamais vu et on n'en parlait jamais devant moi. Fort probablement, il repose depuis longtemps dans sa tombe.

Le docteur secoua la tête sans faire aucune réflexion; il remettait à plus tard les explications.

- Les préliminaires du mariage furent pénibles pour moi, continua le malade, sans se préoccuper des questions de Robert; mais décidé à ajouter cette folie à toutes celles que j'avais déjà faites, je pris mon parti de tout subir, espérant jouir plus tard du fruit de mon odieux calcul en devenant maître de la fortune de mon beau-père.

Tenez, docteur, vous devez me mépriser quand je vous montre ainsi à nu la misérable faiblesse de mon âme, capable, pour un peu d'or et de jouissances matérielles, de sacrifier sa dignité et ses plus nobles sentiments. Des années de malsains plaisirs et de honteuse liberté avaient amoncelé les ténèbres autour de moi et il a fallu un coup terrible pour dissiper ces nuages et me faire sortir d'un abaissement pour lequel je n'étais pas né.

J'avais compté sans Nicolas et sans sa fille, digne élève de son père; ils surent m'enlever le bénéfice que j'attendais de cette union. Ma femme n'avait et ne pouvait avoir avec moi aucune affinité de goûts et d'idées; nos éducations avaient été trop dissemblables. De plus, elle était dure, impérieuse, et tenait de son père des habitudes dont l'âpre économie creusait un abîme entre nous et révoltait tous mes instincts. Nicolas refusa absolument de se défaire en notre faveur d'une partie, si minime qu'elle fût, de sa fortune et grâce à cette avarice, je ne retirai aucun avantage de la triste alliance à laquelle je m'étais abaissé.

Mon ami, chargé de régler toutes les questions concernant mon mariage, avait stipulé que M. Larousse donnerait une dot à sa fille; mais à l'instigation de celle-ci et dans la crainte de me voir dissiper la somme convenue pour cela, mon beau-père ne lui donna jamais cet argent et il me restait assez de fierté pour renoncer à la réclamer, puisque ma femme elle-même désirait la laisser aux mains de son père. La seule chose faite pour nous par ce dernier fut de nous recevoir chez lui pendant les quelques années que je passai avec sa fille.

Ai-je besoin de vous dire combien l'existence entre ces deux êtres grossiers et avares me devint promptement intolérable? Je maudis souvent l'inepte insouciance avec laquelle j'avais consenti à nouer de pareils liens et à peine avais-je eu le temps d'apprécier le naturel de Marguerite, que j'éprouvai pour elle un éloignement surpassé seulement par l'aversion qu'elle ne tarda pas à me témoigner. Il me vint souvent l'idée de la fuir afin de m'épargner le supplice de vivre entre elle et son père. Que n'ai-je alors suivi cette tentation!

J'avais conservé ma place dans la banque et me rendais chaque matin à mon bureau, où je passais la plus grande partie de mes journées. Le temps employé à ce travail abrutissant, entre les chiffres et les paperasses, était alors le meilleur de mon existence. Sans prendre un goût réel pour de semblables occupations, je ne manquais jamais d'y consacrer les heures convenues avec le chef de la maison et il n'avait aucun sujet de m'adresser des reproches. Enfin, rendu un peu taciturne par mes ennuis domestiques, j'avais abandonné les compagnons de mes plaisirs passés et je m'étais rangé, comme on dit, bien que M. Larousse et sa fille, sans doute pour se fournir à eux-mêmes un prétexte de haine, affectassent de me croire livré comme auparavant aux égarements de ma jeunesse.

Un matin, le chef de la banque dans laquelle j'étais employé m'ayant demandé un travail pressé, je me levai de bonne heure et sortis pour me rendre à mon bureau avant que personne dans la maison de mon beau-père n'eût quitté sa chambre.

Lorsque je revins deux heures plus tard, ma femme, ouvrant brusquement la porte d'une pièce dans laquelle elle était à mon entrée, se précipita au-devant de moi; comme une furie, elle m'accueillit par des injures et des reproches sanglants auxquels je ne compris rien tant ils me semblaient étranges.

- Misérable assassin! s'écria-t-elle. Comment osez-vous reparaître dans cette maison? Votre crime ne restera pas impuni, croyez-le, et si Dieu n'a pas permis qu'il fût consommé, vous irez du moins l'expier pendant des années qui nous délivreront de vous!

Je la crus atteinte de folie en l'entendant parler ainsi et la regardai avec effroi; au lieu de m'emporter à mon tour comme j'avais le tort de le faire parfois à son égard, je la pris doucement par le bras et l'écartai de mon chemin afin d'entrer dans la chambre dans laquelle je savais trouver Nicolas. J'avais l'intention de lui demander l'explication de la conduite de sa fille. Mais quelle ne fut pas ma stupéfaction? Mon beau-père était étendu sur un lit, la tête bandée, entouré du docteur et de plusieurs hommes que je reconnus pour faire partie de ce qu'on appelle "la justice" et qui pour moi devait se montrer si injuste. Il était pâle et encore en proie à l'épouvante éprouvée pendant la nuit.

A mon aspect, il ferma les yeux avec terreur et j'eus un frisson inconscient en voyant les regards de ceux qui l'entouraient se fixer sur moi.

- C'est lui! murmura-t-il sans oser me regarder de nouveau.

Au moment où je vous parle, je revois cette scène, il me semble, cette chambre un peu sombre dans laquelle on avait transporté le blessé à la hâte, ces hommes sévères et méfiants par état, attendant dans un pesant silence la terrible révélation. Les siècles passeraient sur ma mémoire sans emporter dans leurs brouillards l'impression du premier moment où, sans même qu'elle se fût formulée dans mon esprit, la certitude d'une perte irréparable fit irruption en moi. Je ne savais rien, on ne m'avait rien expliqué; mais une étreinte horrible me serra le coeur, et sans rien demander, sans m'enquérir auparavant de ce qui était arrivé, je courus vers le lit en m'écriant:

- Que dites-vous? De quoi m'accusez-vous?

Le blessé s'était mis à trembler à mon approche; le docteur, debout à son chevet, me repoussa du geste tandis qu'un des assistants demandait à haute et intelligible voix:

- Monsieur Larousse, est-ce bien là celui que vous accusez?

Une seconde à peine se passa entre la question et la réponse; mais je le pense, l'horrible anxiété qui pesait sur mon coeur doit faire partie des tourments de l'enfer. Je regardai ce visage sec, ridé et jaune, entouré d'une bandage déjà imbibé de sang, et l'expression de mes yeux devait avoir quelque chose de semblable à l'épouvante de l'âme, attendant de la bouche du souverain juge la sentence d'éternelle réprobation.

- Oui, répondit Nicolas.

Je bondis de nouveau près du lit.

- C'est une infâme calomnie! Rétractez-vous! Vous êtes fou!

Cette fois, le blessé soutint mon regard et je vis tant de haine briller à travers ses prunelles que j'eus peur.

- Dites! dites! m'écriai-je, frémissant, ce n'est pas vrai!

Il y eut une minute de silence; on entendait à peine le souffle de ces respirations humaines presque interrompues par une solennelle attente.

- C'est lui! reprit Nicolas, distinctement et sans hésiter.

Etait-il trompé par une terrible ressemblance? Ou était-ce de propos délibéré qu'il me jetait dans le gouffre?

Je crus lire dans ses yeux la certitude de cette dernière hypothèse. A cet instant, sa fille fit irruption dans la chambre. Elle s'approcha de moi avec un regard où se concentrait toute la rancune amassée dans son âme depuis plusieurs années contre celui chez lequel un reste de sentiments élevés avait froissé ses instincts vulgaires. Avec une assurance plus convaincante que ses premiers emportements n'avaient pu l'être pour les témoins de cette scène, elle dit:

- Oui, c'est lui! Comment pourrait-on en douter? Mon pauvre père l'a parfaitement reconnu et a lutté vainement avec cet ennemi qu'il nourrit et abrite depuis tant d'années. Voyez, il était bâillonné avec ce foulard, que Monsieur de la Croix-Morgan portait encore hier soir au cou.

Avec quelle insultante ironie cette femme jetait à l'opprobre le nom de ma famille! Avec quelle haine elle le prononçait! Elle semblait lui en vouloir de la vanité à laquelle elle s'était laissée aller en l'acceptant.

- Il n'est pas rentré à l'heure accoutumée (c'était vrai, j'étais sorti dans la soirée et étais rentré vers minuit). Il a une clé de la maison. Lui seul connaît les habitudes de mon père et l'endroit où il serre son argent. Ne pouvant lui arracher des ressources pour reprendre la vie désordonnée qu'il menait avant notre malheureux mariage, il les a demandées au vol et n'a pas reculé devant le crime.

J'écoutais atterré, immobile, ce torrent de folies, car cela me paraissait tel, tombant sur ma tête et me surprenant, moi, léger, insouciant et méritant sans doute bien des reproches, mais honnête et droit, j'ose le dire, autant que peut l'être le plus honnête et le plus droit de mes semblables! Il me semblait que subitement la nuit s'était faite autour de moi et que je m'enfonçais dans les ténèbres.

Puis, peu à peu la lumière vint, atroce, épouvantable! Je commençai à comprendre, et sans que j'eusse posé une question, celles auxquelles on m'astreignit à répondre suffirent à me montrer l'odieuse chute que je faisais.

Nicolas Larousse avait été dévalisé pendant la nuit. L'auteur du vol l'avait surpris au moment où, avant d'aller se reposer, il était venu ouvrir sa caisse et se complaisait sans doute dans la contemplation de son trésor. En voulant défendre son or, il était tombé, poussé brutalement, dit-il, par le criminel et s'était fait à la tête une grave blessure. Le matin, on l'avait trouvé sans connaissance, baignant dans son sang, attaché solidement et bâillonné avec le foulard que je portais habituellement. Ce foulard s'était sans doute rencontré par hasard sous la main du coupable et il s'en était servi pour égarer plus facilement les soupçons. A femme, peut-être par erreur, car je n'ose la soupçonner de m'avoir accusé sciemment d'un crime dont elle me savait innocent, affirma me l'avoir vu au cou au moment où je sortais le soir de la maison et on en conclut que moi seul avais pu l'employer à l'usage auquel il avait servi.

Le blessé m'accusait et malgré tout ce qu'on put essayer, il persista dans ses affirmations d'une façon si assurée qu'il convainquit mes juges.

J'avais erré toute la soirée au hasard, écoeuré par les perpétuels reproches de Marguerite et fuyant cet intérieur déplorable; il me fut impossible de prouver ma présence nulle part à l'heure où le crime avait dû être commis. Je sortais parfois ainsi le soir et je marchais longtemps à travers les rues pour calmer la fièvre désespérée que me causaient les scènes pénibles auxquelles je me trouvais soumis.

Bien plus, par une aberration et une fatalité inconcevable, la domestique de la maison prétendit avoir entendu ma voix se mêlant à celle de mon beau-père vers onze heures. Naturellement, ma présence près de lui ne lui avait causé aucune alarme et elle était montée dans sa chambre sans s'en préoccuper.

Enfin, ma femme elle-même me déclarait coupable et me livrait à la justice avec une fureur sauvage, expliquée par son amour pour son père et par son aversion pour moi.

Que vous dirai-je, docteur? J'étais perdu. Je me débattais vainement contre les preuves accumulées devant moi. Comprenez-vous ce que ce peut être que de se savoir innocent et de se sentir écrasé par ces témoignages dont la brutalité renverse à tout instant les affirmations de votre propre conscience et vous éclaire d'une lumière menteuse? Alors, l'âme se sent envahie par une haine profonde contre la vie, contre les hommes aveugles et contre elle-même, incapable de faire éclater au grand jour cette vérité qu'elle seule connaît et qui la sauverait!

La justice s'empara de moi et je passai deux années dans une maison de détention, où mon plus affreux supplice fut l'écoeurant contact avec les gredins qui me prenaient pour leur pareil. Parfois, tout à coup, le rouge me monte au visage et une sueur froide couvre mon front au seul souvenir de cette honte. Il me semble avoir rapporté une souillure ineffaçable de ces rapports journaliers avec de pareils misérables au milieu desquels j'étais confondu!

CHAPITRE XXI

Le malade s'était arrêté et ses mains croisées s'étaient crispées dans un geste d'horreur pour le souvenir qu'il venait d'évoquer. De grosses gouttes de sueur perlaient sur ses tempes et le sang amené par la fatigue à ses joues creuses triomphait de leur pâleur maladive.

- Le véritable coupable n'a-t-il jamais été retrouvé? demanda
Robert.

- Jamais.

- N'avez-vous aucun soupçon?

- Comment en aurais-je? Personne ne venait chez mon beau-père et les clients qui entraient dans le magasin ne pénétraient jamais dans l'intérieur de la maison. Comme tous les avares soucieux de dérober leurs richesses dans la crainte de les exposer à l'envie, M. Larousse était défiant et prenait mille précautions pour cacher à tous sa position de fortune. Personne ne pouvait se douter en voyant son extérieur que cet homme économe et pauvrement vêtu eût chez lui des valeurs considérables.

- Sa famille devait savoir à quoi s'en tenir.

- Je ne lui ai jamais connu de famille. Peu lui importaient les liens de la parenté! Son unique souci était d'amasser l'or et de l'entasser; s'il en distrayait parfois une partie, c'était qu'une occasion se présentait de le placer à un taux exorbitant. Mais il aimait, d'ordinaire, à le garder chez lui afin de se procurer le suprême bonheur de l'avare: se repaître à loisir de la vue de son idole!

- Son fils? ce Marc Larousse… dit le docteur en hésitant.

M. de la Croix-Morgan tressaillit:

- Cette idée m'est venue quelquefois.

- Ah! Et pourquoi n'avez-vous pas alors communiqué vos soupçons à votre défenseur?

- Ils ne reposaient sur rien! Avais-je le droit de rejeter sur un autre, ne le connaissant même pas et n'ayant aucune raison à faire valoir pour expliquer ma pensée, le fardeau écrasant sous lequel je succombais? D'après quelques paroles échappées parfois à ma femme et à mon beau-père, je le savais, il est vrai, capable de tout. Mais on n'entendait plus parler de lui et Nicolas, après avoir redouté son retour, semblait le croire mort.

- Peut-être n'était-ce pour lui qu'une espérance.

- C'est possible. Je ne m'en préoccupais guère, et avec tout le monde, je considérais ma femme comme l'unique enfant du marchand d'antiquités. C'est seulement dans les longs silences de mes années de détention, lorsque mon imagination affolée creusait incessamment mes souvenirs dans l'espoir de découvrir le nom du coupable, que je songeai au frère de Marguerite.

- Si vous aviez seulement prononcé son nom, on l'eût cherché, on se fût renseigné et peut-être se fût-on convaincu de sa culpabilité.

- Vous semblez y croire? dit Alain en fixant ses yeux sur le visage du docteur. Quelle apparence pourtant y a-t-il à ce qu'après une absence d'un certain nombre d'années, il soit subitement revenu, sans être vu de personne que de son père?

- Le coup même qu'il méditait pouvait lui inspirer ces précautions. Les gens de son espèce sont habiles à combiner leurs projets.

M. de la Croix-Morgan secoua la tête d'un air de doute.

- Je crois qu'à ce moment-là, le fils de M. Larousse n'existait plus; son long silence à l'égard de son père, dont il ne devait pas ignorer les ressources, le prouverait au besoin.

- Une circonstance quelconque pouvait en être cause.

- C'est vrai. Mais les fils prodigues n'abandonnent pas si facilement et si longtemps un père riche, fût-il avare comme Nicolas Larousse! Personne ne connaîtra jamais la vérité, ajouta-t-il tristement. A ce moment-là, la justice ne vit que moi.

- Vos amis ne firent-ils aucune démarche pour vous sauver?

- Si, je trouvai dans mon malheur quelques dévouements. Non pas de la part de ma famille! Elle m'avait renié depuis ma ruine et surtout depuis mon mariage; au moment où je fus arrêté, ses membres se félicitèrent sans doute de n'avoir conservé aucune relation avec un malheureux capable de traîner leur nom devant la cour d'assises. Mais j'avais quelques amis, ils essayèrent de me disculper; puis devant les difficultés, leur zèle s'arrêta. Hélas! docteur, le malheur humiliant ne rencontre guère de défenseur convaincu! Les hommes craignent les éclaboussures qui pourraient rejaillir sur eux s'ils osaient se déclarer pour un accusé; ils aiment mieux douter de lui et accepter les apparences comme des preuves. Les témoignages rendus par les circonstances et surtout l'assurance de Nicolas, qui persista dans son accusation, l'impossibilité où je fus d'indiquer l'endroit précis où j'étais à l'heure du crime, tout était contre moi, jusqu'à ma vie légère et à la certitude que tous avaient autour de moi que l'appât de la fortune m'avait seul engagé à faire ce triste mariage. Mes ennemis dirent, et mes amis finirent par penser comme eux, que, attendant un héritage trop long à venir à mon gré, j'avais cherché par la force à m'en faire abandonner une partie. Et pourtant, mes mains sont innocentes d'un tel crime et ma pensée eût frémi d'indignation s'il se fût présenté à elle!

- Je vous crois! dit Robert simplement.

L'accent et le regard du malade l'eussent convaincu s'il n'eût eu des preuves de sa véracité et s'il eût pu douter un instant en voyant ce visage dont les lignes flétries accusaient la noblesse et la loyauté naturelles.

- Merci, docteur! Hélas! malgré mon innocence, la justice a suivi son cours, consacrant ainsi une erreur fatale. Elle m'a, il est vrai, condamné comme à regret dans la personne des jurés, qui semblaient, en prononçant leur verdict, chercher à diminuer ma peine le plus possible.

- Savez-vous ce que devinrent votre femme et son père?

- Le premier fut longtemps malade des suites de sa blessure et plus encore peut-être du chagrin causé par la perte des valeurs soustraites dans sa caisse et qu'on ne retrouva pas, naturellement. C'était ou c'est encore, car j'ignore s'il vit, l'être le plus rapace qu'on puisse voir et cela explique l'aversion qu'il me témoignait, mes habitudes et mes goûts étant en complet désaccord avec les siens. Quant à ma femme, au moment où, venant d'être condamné, je quittai la ville où nous habitions, je reçus une lettre d'elle. Après avoir renouvelé les injures et les reproches dont elle m'avait accablé, elle ajoutait: "Jamais mon enfant ne saura même le nom de cette noble famille dont le représentant va porter en prison ce qui lui restait d'honneur."

Car, pour comble de malheur, nous attendions un enfant, misérable petit être condamné à naître et à vivre dans cet infime milieu et dont l'ignorance au sujet de son père devait être un bienfait. Lorsque Nicolas fut rétabli, il quitta la ville avec sa fille, et quand, plus tard, je questionnai timidement, n'osant me faire reconnaître, j'appris que ma femme était morte peu d'années après la naissance de mon enfant. C'était une fille et l'on l'avait nommée Sarah Alain, lui laissant ainsi le nom de baptême de son père.

Au nom de Sarah, le docteur se leva brusquement. Depuis le commencement de ce récit, auquel il avait prêté une oreille attentive, il attendait ce nom. Sitôt que le malade eut parlé de Nicolas Larousse, Robert comprit qu'il avait devant lui le père de la pupille de Mme Martelac et sa pensée considérait avec admiration les voies de la Providence, le mettant en présence de celui dont il avait un soir recueilli l'enfant isolée en ce monde.

- Vous n'avez jamais entendu parler de votre fille? demanda-t-il.

- Jamais.

- Peut-être fussiez-vous, par quelques recherches, parvenu à la retrouver?

- A quoi bon? répondit M. de la Croix-Morgan avec découragement.

- Vous eussiez été moins seul ici-bas.

Le malade parut hésiter un instant, puis il dit doucement:

- Oui, j'ai parfois rêvé de sa tendresse d'enfant, surtout lorsqu'elle était toute petite et que je n'étais pas encore habitué à mon fardeau d'angoisses! lorsqu'un reflet de ma jeunesse montait à mon front et qu'oubliant la catastrophe qui m'avait brisé, je me croyais comme les autres hommes apte à jouir d'une innocente affection! Mais le rêve durait peu et se terminait toujours par le serment d'éviter à cette enfant le rejaillissement de ma honte. Depuis, elle a grandi, et sous l'influence de son grand-père elle n'a pu que devenir la copie de sa mère. Ma soif de la connaître s'est éteinte dans cette pensée.

- Qui sait? Il y a là-haut une puissance providentielle et elle veille sur l'enfance.

Alain secoua la tête d'un air de doute.

- Peut-être, au contraire, son âme s'est-elle formée à votre image et à celle de vos ancêtres.

- J'ai peine à croire qu'aucun de ceux-ci pût reconnaître dans la petite-fille de Nicolas Larousse une femme digne de lui! répondit amèrement le malade.

- Dieu veuille que vous vous trompiez! dit Robert.

Il avait été au moment de protester avec vivacité, mais ne voulant pas faire connaître immédiatement la vérité, il s'en était abstenu.

- A votre place, j'aurais pourtant essayé de la retrouver.

- Aurais-je pu lui faire partager mon humiliation et ma misère? Car je n'ai jamais eu un centime de cet or que j'étais accusé d'avoir volé et j'ai vécu avec peine pendant ces longues années. Que faire? Où me placer? Cette condamnation, en pesant sur moi, me fermait toutes les voies. Alors, j'ai essayé d'écrire et parfois, dans cette carrière, j'ai entrevu le succès succédant au travail dans lequel je trouvais un certain apaisement à mes maux, puis je n'avais même plus le courage de le poursuivre. Car le succès, c'est le bruit autour d'un nom d'auteur, et même caché derrière un pseudonyme, je ne saurais demeurer longtemps à l'abri de la curiosité du public, si avide aujourd'hui de jeter ses regards importuns dans le sanctuaire intime de ses favoris. Je dois donc vouloir le silence, où je puis cacher le passé.

Robert saisit avec compassion les mains de son interlocuteur et dit:

- Dieu est clairvoyant et bon. Il fera éclater enfin votre innocence.

- Vous croyez en Dieu, vous! Et cette croyance soutient votre espoir en une justice, même tardive. Pour moi, mes dernières croyances ont sombré dans le désastre de mon honneur.

- Ne parlez pas ainsi! Ne blasphémez pas Celui qui vous a durement éprouvé, c'est vrai, mais qui peut seul vous relever et vous consoler.

- Puis-je parler autrement?

- Ayez foi et confiance en Lui!

M. de la Croix-Morgan eut un geste d'incrédulité désespérée.

- Il vous faudra bien y croire pourtant lorsque sa Providence éclatera à vos yeux.

Le malade garda le silence, soit qu'il se refusât à contredire celui à la sympathie duquel il venait de donner un si grand témoignage de confiance, soit qu'épuisé par cette longue conversation, la fatigue lui imposât le silence. Il se laissa retomber sur l'oreiller et ses yeux creux et brillants se fixèrent sur le docteur. Celui-ci lui prit le poignet entre ses mains et constatant une fièvre ardente, suite des émotions renouvelées dans cet entretien, il jugea prudent d'attendre pour causer à Alain une secousse heureuse il est vrai, mais si peu attendue par lui.

- Croyez-moi, mon ami, dit-il, ne désespérez jamais.

La main de Dieu conduit les événements en dehors de toutes nos prévisions. Vous avez désormais en moi un véritable ami, et à nous deux, nous travaillerons à vous relever de ces humiliations si peu méritées! Je vous quitte pour aller voir mes autres malades. Reposez-vous et reprenez courage, voilà mon ordonnance pour aujourd'hui. Je vais en sortant prévenir votre voisine et la charger de préparer la potion dont vous avez besoin pour la journée. Demain, je reviendrai.

- Je veux vous remercier…

Alain s'était soulevé de nouveau pour exprimer ce qu'il éprouvait, mais Robert l'interrompit et le força à reposer la tête sur le lit.

- Plus un mot, maintenant! Je sais et je comprends ce que vous pensez; mais vous êtes épuisé. Je vous ai permis de parler longtemps, sachant le bien que pouvait faire à votre pauvre âme si éprouvée un peu de confiance, et je vous ai écouté en ami. A présent, le médecin parle et vous ordonne pour le moment un repos complet.

Docilement, M. de la Croix-Morgan, chez lequel une sorte d'atonie succédait à la surexcitation amenée par son récit, ferma les yeux, et Robert, ayant de nouveau appuyé le doigt sur son pouls et constaté cette excessive fatigue, sortit de la chambre et donna ses ordres à la voisine chargée du malade.

En rentrant chez lui et avant même de donner audience aux personnes qui attendaient sa consultation, Robert écrivit à sa mère, la priant de se rendre immédiatement à Paris avec Sarah. Les raisons qu'il lui donnait aussi succinctement que possible firent trembler d'émotion et de surprise les mains de Mme Martelac quand elle lut et relut la lettre de son fils.

- Sarah! Sarah! s'écria-t-elle, venez vite! Venez!

Celle qu'elle appelait si vivement, relevant sa robe d'une main et tenant de l'autre un petit arrosoir, s'en allait à travers l'allée principale du jardin, donnant ici et là un peu d'eau à des jacinthes et à des crocus qu'elle avait plantés avec soin et qui souffrant, croyait-elle, de la sécheresse, ne montraient pas assez promptement, à son gré, leurs fleurs printanières. Elle releva la tête, étonnée de l'empressement inusité avec lequel sa protectrice l'appelait, et vit Mme Martelac, une lettre à la main, et lui faisant signe de venir la retrouver.

L'arrosoir se versa, je crois, tout entier sur une tige de jacinthe, sans doute écrasée par cette avalanche, la pauvre! La jeune fille bondit jusqu'à la maison et fut en un instant près de la mère de Robert. Celle-ci s'était laissée tomber sur un siège. Elle tendit la lettre du docteur:

- Lisez et partons!

Sarah parcourut cette bienheureuse lettre, porteur de la nouvelle, et tombant à genoux près de sa mère adoptive, elle s'écria en cachant dans ses mains son visage rayonnant:

- J'en étais sûre! Quelque chose me disait qu'il vivait. Oh! que Dieu est bon!

Les préparatifs furent promptement faits et le soir même, la fille d'Alain de la Croix-Morgan et Mme Martelac partaient pour Paris, où Sarah n'était jamais allée mais dont les magnificences n'avaient aucune part dans son ardent désir d'arriver au plus vite.

La tête appuyée contre la vitre de la portière fermée à cause de la fraîcheur de la nuit, elle regardait sans les voir les villes endormies dans les vapeurs froides et blanches du brouillard, les campagnes solitaires baignées par le clair de lune et disparaissant les unes après les autres, rapidement traversées par le train qui l'emportait vers ce père inconnu, mais déjà aimé.

CHAPITRE XXII

Le lendemain de ce jour, Alain de la Croix-Morgan, un peu moins faible et surtout plus calme depuis ses confidences à Robert et depuis qu'il avait la certitude de l'amitié du docteur, avait essayé de se lever. Sa santé, gravement atteinte, ne permettait aucun espoir de guérison, et le jeune Martelac, ne pouvant se faire illusion, avait hâté la venue de Sarah et se promettait d'entourer d'un pue de bonheur les derniers jours de son malade.

Assis près de la fenêtre de sa chambre, Alain regardait tantôt le ciel bleu, illuminé d'un soleil de printemps, tantôt la rue, dans laquelle se croisaient les nombreux passants, heureux de jouir de ces premiers beaux jours.

Au loin, les tours de Notre-Dame élevaient leurs silhouettes noircies par les siècles et un pointillement d'or se projetait dans l'azur, dessinant la flèche élégante de la Sainte-Chapelle, ce joyeux précieux, plus digne de reposer sur le velours et le satin d'un écrin que tous les diamants de la terre.

Un bruit immense dans lequel se confondaient le roulement des voitures, les cris des mariniers de la Seine, les millions d'appels de voix, de chants qui se croisent et se mêlent dans cet amas de créatures humaines, s'élevait de la cité reine, bafouée, insultée par fois pour sa vanité puérile, son insolence élégante et son stupide amour du factice et de l'apparence et pourtant singée des autres capitales, obligées d'admirer son artistique amour du beau, son enthousiasme pour le grand et cet intelligent entendement de tout ce qui enlève l'humanité aux abaissements de la terre.

Misères et grandeurs, vices honteux et vertus sublimes, lâchetés et héroïsmes, Paris offre tout cela dans un étourdissant mélange. Ce jour-là, il rayonnait sous la physionomie pimpante et joyeuse qu'il sait prendre dès qu'arrive la belle saison. Comme une coquette vieillie et fatiguée de plaisirs, la ville élégante semblait maussade sous les brouillards et le ciel de l'hiver; mais dès que le soleil brille et que les feuilles pointent aux branches des arbres, elle sort jeune et pleine de vie de ses voiles glacés. Immédiatement, cet ensemble si disparate dont se compose la population parisienne se revêt d'une uniforme teinte de gaîté; le souffle tiède, en mettant des pousses nouvelles aux arbres et une nuance veloutée aux pelouses des squares, semble apporter une vie plus joyeuse aux classes laborieuses courbées sous un travail incessant.

Le ciel lumineux éclaire les hautes maisons si sombres l'hiver, il dore les murs noircis et égaie leur vieillesse d'un reflet de son azur. Dans les rues, les marchands de fleurs offrent leur récolte embaumée et la jeune ouvrière, toute frêle et pâle des privations et du froid de la mauvaise saison, ne sait pas résister à la tentation. Elle jette un regard sur la fraîche marchandise et commet la folie de fleurir son corsage d'un bouquet de violettes. Les vieillards, les malades, descendent dans la rue, et, tout heureux, s'en vont respirer dans le jardin voisin cet air nouveau qui leur fait éprouver un bien-être inconnu depuis de longs et tristes mois.

Le paysan, si dur que soit son travail, si pénibles que soient ses fatigues, est riche d'air et de lumière dans ces immenses étendues où s'écoule sa vie. Ceux-là seulement qui ont passé l'hiver parqués dans un modeste logis d'ouvriers, entassés dans une maison de Paris, savent apprécier un rayon de soleil et l'espoir, ou tout au moins l'adoucissement qu'il met au coeur quand il envoie sa flèche d'or à travers la fenêtre ouverte pour lui livrer passage.

Tout en laissant de temps en temps ses regards errer sur la foule qui remplissait la rue ou s'élever vers le ciel entrevu comme une longue bande bleue entre les maisons, Alain baissait parfois la tête et paraissait chercher à fixer son esprit sur un travail qu'il essayait.

Un crayon d'une main et un cahier de l'autre, il voulait écrire, mais l'imagination refusait de s'éloigner des douloureuses réalités de son existence. Il lutta vainement; les figures entrevues un instant fuyaient devant lui et se perdaient dans le vague sans lui laisser le temps de les saisir pour les retracer. Malgré la nécessité absolue de demander à sa plume le renouvellement des ressources épuisées par ces trois semaines de maladie, le pauvre homme se vit contraint d'abandonner son travail. Il reposa sur le dossier du fauteuil sa tête trop faible pour créer les fictions à peine ébauchées dans ses rêves et auxquelles il ne se sentait pas la force de communiquer la vie.

Ses yeux se fermèrent et une indicible expression d'angoisse passa sur son visage. Le besoin matériel allait-il donc aussi l'atteindre? Devait-il lutter contre la faim, ce mal terrible qui s'attaque aux entrailles même de l'humanité et lui arrache ses plus profondes lamentations? Irait-il échouer sur le lit d'un hôpital et dormir son dernier sommeil dans la fosse commune? La vie, après avoir placé son berceau au milieu des grandeurs de ce monde, se révervait-elle, l'ayant ballotté à travers les hontes et les humiliations les plus cruelles, de s'acharner sur lui jusqu'à son dernier souffle? N'aurait-il donc jamais ici-bas un instant de repos, ce malheureux qui n'espérait même pas, au-delà de la tombe, d'être consolé!

Ces questions se pressaient en foule dans son cerveau affolé. Si son imagination avait, du moins, la force d'exprimer sa souffrance, son cri, lui semblait-il, soulèverait le monde et traduirait cet immense concert de plaintes qui s'élève à toute heure de la terre vers le ciel! Mais ce cri eût été âpre, révolté et plus profondément désolé qu'aucun autre, puisqu'il n'eût pas porté en lui la croyance en cette bonté divine planant pour l'éclairer sur ce lieu de travail et de souffrance.

Immobile, abandonné aux cauchemars de la fièvre lente qui le consumait, il demeurait étendu; l'air entrait par la fenêtre ouverte et caressait doucement ses paupières closes sans lui apporter comme à tous l'adoucissant espoir des beaux jours. L'impossibilité qu'il venait de constater pour lui de se remettre au travail l'avait replongé dans le désespoir.

Tout à coup, on frappa à la porte de sa chambre:

- Entrez.

En prononçant ce mot, le malade s'était redressé et tournait les yeux vers la porte, qui s'ouvrit. Debout sur le seuil, Sarah se tenait, n'osant avancer.

- Allez et Dieu vous inspire! lui dit à voix basse le docteur
Martelac, qui l'avait amenée. C'est lui.

La porte se referma doucement et la jeune fille traversa d'un pas léger cette grande chambre nue et sombre, éclairée par l'unique fenêtre peu large près de laquelle se tenait M. de la Croix-Morgan. Ses formes sveltes et gracieuses, le mouvement lent, un peu craintif, et l'entrée si peu attendue de Sarah, amenèrent une expression de vif étonnement dans les regards du malade.

Etait-ce une de ces visions poursuivies sans succès un instant auparavant et qui, capricieuse et mobile comme tous les produits de l'imagination, se décidait à répondre à son appel?

Il suivait la jeune fille du regard comme s'il eût craint de la voir s'évanouir subitement. Tête nue, ses cheveux relevés sur la tête en un noeud d'où s'échappaient tout naturellement quelques légères boucles, les lèvres entr'ouvertes par l'émotion, ses grands yeux fixés sur lui, elle semblait une vague apparition, et il n'eût su définir en cet instant si elle tenait du rêve ou de la réalité.

Elle vint vers la fenêtre, et silencieusement se mit à genoux devant lui. Sarah ignorait ce qu'elle allait dire, et son coeur battait à se rompre sous ce regard qui la fixait avec la même persistance dont elle s'étonnait tant autrefois dans celui du portrait trouvé chez Nicolas. Immobile, les yeux levés vers M. de la Croix-Morgan et comme magnétisée par la ressemblance des traits qu'elle avait devant elle avec ceux de ce portrait si souvent contemplés depuis des années, la jeune fille comprit quelle étrange puissance a la voix du sang, faisant trembler le coeur de l'enfant devant l'image de son père inconnu.

- Mon père! dit-elle en croisant ses deux petites mains sur le bras du fauteuil.

A cet appel, le malade passa la main sur son front comme pour chasser un rêve.

- Mon père, reprit la jeune fille en tremblant, mon père, me voici.

D'un mouvement doux et calme, il appuya ses deux mains sur les épaules de Sarah et lui fit tourner son visage vers le jour.

- Comment vous nommez-vous? demanda-t-il.

Et comme, émue par le son de cette voix, elle hésitait un moment.

- Votre nom? reprit-il, toujours avec calme.

Le romancier et le poète sont moins étonnés que d'autres par les événements. Habitués aux brusques ressauts qu'ils décrivent dans leurs fictions, il leur semble les retrouver dans les secousses inattendues de l'existence, et leurs regards, encore empreints des rêves de leur imagination, voient parfois avec une singulière tranquillité les changements subits produits par la vie. La jeune fille mit sous les yeux du malade la médaille de son baptême:

- Sarah Alain, vous le voyez.

Il se frappa le front.

- Serait-ce vrai?

La réalité et le rêve se combattaient encore dans son esprit.
Il doutait.

- Je suis votre fille!

Cette parole résonna si doucement aux oreilles du malheureux qu'il se pencha vers Sarah et la considéra en silence. Tout à coup, entourant de ses deux bras cette jeune tête levée vers lui, il la serra dans une étreinte passionnée.

- O mon enfant! s'écria-t-il.

Un flot de pleurs monta subitement de ce coeur battu par la vie et coula de ces yeux qui, peut-être, n'avaient jamais pleuré depuis son enfance. Les années d'isolement, d'humiliation, s'évanouirent en face de ce regard jeune et pur, et un instant il crut entrevoir les clartés divines d'une vie régénérée et fière.

Toi! Enfin, je ne suis plus seul! disait-il en contemplant le visage de sa fille.

- Non, mon père, vous ne serez plus seul. Nous serons deux pour lutter contre le malheur dont vous avez souffert. Je serai si heureuse de vous apporter la consolation!

- Merci d'être venue! Le docteur a raison, il y a une
Providence, je ne saurais en douter en ce moment!

Les bras passés autour du cou de Sarah, M. de la Croix-Morgan parla longuement. Qui sait ce qu'il raconta dans ce subit épanchement? Les paroles s'échappèrent de ses lèvres, pressées, rapides, ardentes. Comme le forçat, rendu à la liberté, ne regarde pas en arrière et s'élance vers l'horizon ouvert devant lui; ainsi le malade oubliait le passé en voyant s'avancer vers lui cette tendresse inconnue et qui tout à coup faisait battre son coeur d'un sentiment nouveau, bien qu'il lui semblât avoir existé de tout temps dans les fibres intimes de son être.

Hélas! Ce bonheur ne dura qu'un instant. L'âme courbée sous la honte ne peut longtemps oublier le poids qui pèse sur elle. Le souvenir soudain de son fardeau humiliant s'empara de M. de la Croix-Morgan et il sentit un morne désespoir succéder à cette joie d'un moment. Sa fille allait douter de lui et rougir de son passé.

Sarah vit s'obscurcir son regard rayonnant.

- Mon père, lui dit-elle, je vous apporte le bonheur.

Il eut un triste sourire:

- Pauvre enfant, le bonheur n'est pas fait pour moi!

Il l'avait relevée et l'avait fait asseoir près de lui.

- Ne vais-je point, au contraire, jeter par mon nom seul un voile sur ta vie?

- Le docteur m'a tout dit.

Il baissa la tête.

Sarah prit ses deux mains dans les siennes et les baisa tendrement:

- Je le sais, vous êtes innocent!

Il eut un mouvement désespéré:

- Qui te le prouve? En ce moment, tu le crois. Mais viendra le jour peut-être où, toi aussi, tu douteras!

Elle fit un mouvement de dénégation.

- Mieux vaudrait alors pour moi n'avoir jamais connu la joie de cette heure!

- Mon père, dit la jeune fille, Dieu m'est témoin que je n'eusse jamais douté de vous! Mais le public n'a pas les mêmes raisons que moi de croire en vous; aussi la Providence a remis entre nos mains la preuve de votre innocence.

- La preuve? répéta le malade.

Une émotion profonde se lisait sur ses traits bouleversés. L'apparition de sa fille l'avait remué jusqu'au fond du coeur; elle avait infiltré dans son âme un apaisement réel. Et pourtant, il restait au fond de son être une douleur intense, brûlante; il se sentait marqué de la trace ineffaçable du déshonneur et cette pensée avait submergé sa joie d'un moment. Mais voilà qu'en lui rendant son enfant, Dieu, du même coup, éteignait cette atroce souffrance du mépris de ses semblables et Alain, à cette annonce, regardait sa fille avec un sentiment de bonheur qui touchait à l'angoisse. Ses yeux interrogeaient Sarah.

- Oui, nous avons la preuve de votre innocence, reprit celle-ci. Le docteur Martelac a voulu me laisser la joie de vous faire connaître son existence et de la remettre moi-même entre vos mains. La voici.

Elle lui présentait la déclaration signée de Nicolas reconnaissant son fils, Marc Larousse, pour le véritable coupable.

- C'était bien lui! murmura M. de la Croix-Morgan. Mes pressentiments ne m'avaient pas trompé.

- Le coupable a avoué sa faute; malheureusement la mort a interrompu son aveu, et, pendant bien des années, ignorant votre véritable nom et même celui de la ville dans laquelle vous aviez été jugé, nos démarches sont demeurées stériles. Enfin, vous voici, et désormais, nous serons ensemble et nous arriverons à vous faire rendre justice!

Elle s'était levée, vaillante et fière, et sa tête un peu pâle, mais dont les traits délicats empruntaient tant de charme à l'éclat de ses yeux noirs, se trouvait illuminée par un rayon de soleil. Placée devant la fenêtre, un coin du ciel bleu formait le fond sur lequel sa petite personne se détachait, et le printemps qui rayonnait au dehors l'entourait de ses effluves attiédies.

- Vous verrez, mon bon père, comme nous serons heureux maintenant! dit-elle avec conviction.

Il la regardait, attendri. La jeune fille, sa fille à lui, le pauvre homme! lui parut à cet instant la personnification même de ce printemps qui chantait dans toute la nature. Il lui tendit les bras, et, vaincu par cette émotion profonde, le coeur de l'infortuné éleva vers le ciel un ardent remercîment.

- Je le suis, Sarah, je le suis déjà, et cet inconnu, qu'on nomme ici-bas le bonheur, vient d'entrer avec toi dans ma vie! Dieu soit béni! ce Dieu que, toi aussi, tu dois aimer et servir! Il m'a bien fait souffrir, mais cet instant efface toutes mes souffrances!