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La détresse des Harpagon

Chapter 3: I
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About This Book

The narrative centers on an elderly provincial gentleman whose obsessive avarice governs his household and daily routines, from strategic country hunts to the keeping of cartridges and the close scrutiny of expenses. His wife practices thrift to an extreme, melting candle-ends, mending garments and rationing water, while domestic servants and their children bear the practical consequences. Episodes of minute domestic detail, from kitchen and laundry scenes to comical economizing, reveal tensions, small humiliations and the persistence of social pretensions in a modest manor. The tone mixes dry comedy and gentle social critique as it follows household rituals and the emotional strain produced by parsimony.

LA DÉTRESSE DES HARPAGON

I

Devant sa porte, sur le perron, M. d’Harpagon « flairait » le vent. La plupart des gens de la ville ignorent cet art, de même qu’ils ont perdu le sens de l’orientation. Il est rare qu’ils sachent où se trouve, à l’horizon, le midi ou le nord, le couchant ou le levant. Mais les vieux chasseurs, surtout les chasseurs campagnards, ne s’y trompent jamais, pas plus que les matelots ; M. d’Harpagon est un vieux chasseur campagnard. Il n’avait pas même besoin de se mouiller un doigt et de le tenir en l’air : il prenait le vent du bout du nez, si l’on peut dire.

Toutefois, pour être plus sûr, écrasant de ses lourdes bottes de marais le sable de l’allée, il s’alla placer sur la pelouse, au pied de la « seringue ». C’était un wellingtonia que M. d’Harpagon affublait de ce nom déshonorant. Comme ses aïeux, il avait de l’affection pour les termes dont la sonorité évoque des images plutôt choquantes, des parties du corps qu’on a coutume, en société, de ne mentionner que par allusion. Toutefois, de mœurs austères, il écartait de son vocabulaire ceux qui peuvent suggérer des images charnelles. Et ce gros wellingtonia, qui allait s’effilant en pointe, tout rond de la base au sommet, lui paraissait ridiculement obscène sans être voluptueux ; il l’amusait de le faire entendre. Mais, tenant les yeux fixés sur sa cime aiguë, il lui était facile de déterminer la direction des nuages bas, lourds de pluie, peut-être de neige, d’un automne qui touchait à l’hiver.

« … Nord-ouest, constata M. d’Harpagon. En abordant l’étang par la rigole de Champromain, j’arriverai contre le vent. »

Ce problème de stratégie cynégétique résolu, abandonnant, avec le wellingtonia, la façade du château, il entra, par la cour, dans la chambre aux fusils, afin d’y prendre son hammerless et un « ciré » contre le mauvais temps qui menaçait.

Le château de M. d’Harpagon n’est qu’une assez modeste gentilhommière, bien que décente d’aspect sous ses pignons aux pentes précipitées, ses murailles de briques, chaînées de pierre aux angles, ainsi qu’on garda coutume de bâtir, en province, jusque vers le milieu du règne de Louis XIV. La chambre aux fusils, pavée de ces larges dalles plates qu’en Bourgogne on appelle des « laves », montre, dans une encoignure, un large four prouvant qu’autrefois elle fut destinée à boulanger le pain des gens de la maison ; et elle touche à la buanderie qui, elle-même, donne sur la cuisine. Tandis que M. d’Harpagon examinait, ouvrant les batteries les deux canons de son arme, et glissait des cartouches à même les poches de son ciré, ses narines, péniblement affectées, s’offensèrent de la pénétrante et peu agréable odeur qu’exhale dans un lieu clos le suif qu’on fait fondre au bain-marie. Sans trop s’étonner, il entra dans la buanderie. L’odeur s’y faisait plus détestable encore, outrageante. D’une grossière bassine de fonte, elle montait en vapeurs intolérables vers les solives apparentes d’un plafond roux et noir. Marie Larchant, la cuisinière, puisait dans cette bassine avec une louche de fer battu, en versant le contenu, bien doucement, dans un appareil singulier, de forme allongée, que Mme d’Harpagon lui tendait par-dessous. Par sa taille et tout son aspect, Mme d’Harpagon fait contraste avec son mari, qui est mince, petit, assez fluet, bien que potelé, et tout rose de figure, malgré la soixantaine. Elle est une de ces femmes que leur forte charpente empêche de paraître maigres, alors même qu’elles restent décharnées, sèches comme le mur d’un espalier. Sur sa jupe de cotonnade reteinte en noir, elle portait un tablier ; et, par un reste de coquetterie ou de respect d’elle-même, afin d’éviter, autant que possible, que ses cheveux, grisonnants, ne fussent imprégnés des effluves qui, de toutes parts, l’assiégeaient, sa tête était ceinte d’une serviette.

— Il faudrait, suggéra timidement M. d’Harpagon, il faudrait m’en réserver un peu pour graisser mes douilles de cartouches.

Mme d’Harpagon tendit, sans trop de bonne grâce, un petit pot, rempli d’une matière blanchâtre, qui refroidissait sur l’évier.

— Tout ça !… lui reprocha son mari.

Elle ne répondit pas. Soigneuse, pinçant les lèvres, elle maintenait, au milieu de l’appareil, une sorte de cordonnet qui paraissait le pénétrer jusque dans sa partie inférieure.

Cette opération étrange ne semblait avoir rien d’inattendu pour M. d’Harpagon.

— Encore des économies de bouts de chandelles, fit-il. C’est le cas de le dire ! C’est le cas de le dire !

Combien de fois déjà avait-il répété cette plaisanterie ! Mais elle continuait d’amuser son âme puérile. Deux fois par an, depuis qu’ils sont mariés, Mme d’Harpagon fait fondre tous les bouts de bougies précieusement conservés par elle durant six mois, pour en refaire, avec un moule, des espèces de chandelles traversées d’une mèche trempée dans l’eau boriquée. Cette passion, cette science de l’économie, cette sublime et médiocre avarice, lui inspirent des mesures plus incroyables ; elle taille, dans les chemises usées de M. d’Harpagon, dans les siennes et celles de ses deux enfants, des mouchoirs qui peuvent encore faire de l’usage ; et, jusqu’à la fin de leur adolescence, elle avait obligé sa fille Élise et son fils Cléante à faire leur toilette, non seulement dans la même cuvette, mais dans la même eau. Élise et Cléante, successivement, s’y lavaient d’abord le visage, puis les mains. Quand ils lui faisaient remarquer que l’eau, venant du puits, par conséquent ne coûtait rien : « C’est que vous ne réfléchissez pas, répliquait-elle : la fille de chambre peut faire d’autre ouvrage, au lieu d’aller tirer un second seau… Et puis, il y a la corde du puits : ça l’use ! »

… Mme d’Harpagon, après un silence, déclara vertement :

— Des économies de bouts de chandelles ? Si tout le monde, dans la maison, en faisait autant que moi…

Elle n’ajouta rien, à cause de Marie Larchant, la cuisinière, qui écoutait. Le visage de son mari s’assombrit. Il plia les épaules. Pourquoi venait-on lui rappeler ses ennuis, ses embarras, lui gâter la bonne matinée de chasse qu’il se promettait ! Il serait bien temps, plus tard, de penser à ce qui était arrivé, ce qui arriverait sans doute encore !… Donc, il fit comme font les hommes en pareille circonstance. Brusquement il tourna le dos, et s’en fut détacher Dora, la chienne. Dora sauta de joie tout de suite, quand elle vit le maître avec son fusil. C’était une bête qui ne s’occupait pas de l’avenir, une bête qui ne possédait rien, comme toutes les bêtes, ne posséderait jamais rien, ne se souciait point de perdre ce qu’elle n’avait jamais eu. Elle était bien heureuse ! Et elle avait bon caractère, elle n’embêtait pas les gens… De nouveau M. d’Harpagon évoqua les traits sévères de Mme d’Harpagon et sa phrase menaçante : « C’est vrai qu’elle est bien de la famille, elle ! se dit-il, songeant à cette lointaine parente qu’il avait épousée. Elle tient de la première Élise ; et moi, sans doute, du premier Cléante… »

La chienne continuait de bondir autour de lui.

— Derrière, Dora ! fit-il, en bougonnant.

Dora obéit. Elle savait son devoir, quand le maître portait le fusil à la bretelle, avant d’entrer sur le terrain de chasse. M. d’Harpagon ouvrit l’huissière, à côté de la porte charretière du clos, fit passer la chienne après lui, referma cette porte, s’engagea dans le petit chemin qui coupe à travers les vignes, gagna le village, qu’il lui fallait traverser avant d’arriver au bois Levaut, puis à l’étang des Vergeais. L’épagneule, qui s’était glissée en contrebande dans les pampres roux, en ressortit toute ruisselante de la rosée retombée sur elle, s’ébroua dans la soie de ses longs poils. A son tour, M. d’Harpagon s’ébroua, moralement. Il ne pouvait garder longtemps une idée importune. On verrait plus tard, on ne verrait peut-être jamais. En tout cas, ce n’était pas pour aujourd’hui… Il se sentait les pieds bien chauds dans ses vieilles bottes imperméables, le fusil était léger à son épaule, il allait tuer un canard, une sarcelle, peut-être des bécassines… C’est un vieil enfant, ça l’amusait d’être un vieil enfant. Il marcha plus vite, scandant son pas au rythme d’une chanson surannée, sournoisement polissonne, comme il les aimait :

Curé d’chez nous s’en allant à la chasse
Prit son chapeau, son fusil et son chien.
Il rencontra une vieille bécasse
Et la tira dans les environs du…

La même strophe, à partir de la dernière syllabe, peut revenir indéfiniment. Et cela aussi est excellent pour ne plus penser à rien.

Il passa devant le café de la Mairie, sur la place, d’un air gai. Le patron, M. Courageod, M. Lécuru, marchand de biens, et M. Joseph Meyer causaient devant la porte, à demi cachés par la voiture de M. Lécuru, un petit tapecu désuet, à haute capote de cuir, attelé d’un double poney rustique, trapu, mais vif, du genre de ceux que prisent, à la campagne et dans les petites villes, les bouchers, les boulangers, tous ceux enfin qui ont le goût ou le besoin d’aller vite. M. Joseph Meyer n’est pas du pays. Professeur de seconde au lycée Danton, à Paris, il s’est fait mettre en congé afin de préparer, sur place, une thèse de doctorat sur les classes agricoles en Bourgogne au XVIIe siècle. Ses revenus personnels, assez considérables pour un universitaire, lui permettent ces studieux loisirs. M. Lécuru venait de lui proposer de le conduire à Saulieu, où il avait affaire, et où M. Meyer désirait consulter certaines archives notariales. Il s’entendait fort bien avec M. Lécuru, son propre père ayant été marchand de biens en Alsace, après 1870, puis en Lorraine française avant de s’établir « dans les antiquités » à Paris. Ainsi, par tradition de famille, il connaît bien le métier. Par surcroît, de façon désintéressée, il apprécie ce genre d’hommes qui peuvent fournir des renseignements directs, estimer la valeur d’une terre, les ressources d’un pays, comme un meunier, de l’œil, le poids d’un sac de blé, au plus juste.

— Il n’a pas l’air de s’en faire, le vieux, tout de même ! fit Courageod.

— C’est un bon homme, répondit Lécuru, évasivement, un bien bon homme !…

Courageod n’insista pas. Il savait que, depuis quinze ans, Lécuru tendait tout doucement autour des Harpagon, un filet qu’il allait ramener d’un seul coup, après-demain, demain peut-être ; qu’il avait hypothèque sur le château, le parc, les vignes, que le bois Levaut, l’étang des Vergeais, c’est à lui, maintenant, rien qu’à lui, et qu’il les a eus pour pas cher, oui, pour pas cher ! Les bois, les marais, ça n’intéresse pas les paysans, qui n’en veulent guère qu’aux terres de culture, aux prairies. On ne lui avait pas fait concurrence. Mais enfin, puisqu’il ne voulait point parler, M. Lécuru !… Courageod crut devoir imiter sa réserve ; il répéta :

— Un bon homme, un bien bon homme !…

Et comme le marchand de biens rentrait, tournant le dos tout naturellement, dans le café, il fit comme lui. Il n’y eut que M. Joseph Meyer, qui, dépassant tout exprès la voiture, se mettant bien en évidence, salua, d’un coup de chapeau très poli, engageant. M. d’Harpagon rendit ce salut avec sa courtoisie habituelle, mais sans s’arrêter. Il n’aime pas les juifs : il les rend responsables de tous les malheurs de la France, et des siens en particulier, sans trop savoir pourquoi, n’ayant jamais eu affaire à eux. Ce vieil usurier de Lécuru, dont il sentait les griffes dans sa chair, toujours plus profondément, il est chrétien comme lui…

— Dites, monsieur Lécuru, interrogeait quelques minutes plus tard M. Joseph Meyer, tandis que le petit cheval les emportait tous deux vivement vers les collines morvandelles, est-ce que c’est vrai, ce qu’on raconte ?

— Ce qu’on raconte ?… Quoi ? répondit avec méfiance le gros homme, dont le vent gonflait la blouse noire.

Il n’aime pas qu’on lui vienne parler des combinaisons qu’il a en train.

— … Que ce M. d’Harpagon, c’est un descendant de l’Harpagon de Molière. Vous savez, l’Avare ?

— On raconte ça comme ça dans le pays… Une légende, comme qui dirait… Mais il n’en a jamais causé, comme de juste !

Avec ce regard de coin, sans rire, qu’ont les campagnards quand ils croient dire quelque chose de bien malin, ou d’astucieux, le marchand de biens ajouta :

— Allez le lui demander, pour un coup, si ça vous intéresse !

La légende locale ne mentait pas. Ce n’est point seulement d’après l’Aululaire de Plaute que Molière, l’agrandissant, en faisant un type éternel, a créé le personnage de l’Avare. Il le dessina aussi d’après nature. Il y eut, dans la société de son temps, un homme dont c’était le portrait, et reconnaissable. Tallemant, dans ses Historiettes, nous en laisse voir quelque chose… Cet homme-là ne s’appelait point Harpagon, bien entendu, et vous ignorerez le véritable nom de celui qui, de nos jours, est son héritier direct et infortuné. Ce sera le seul point, dans ce récit où rien n’est imaginé, sur quoi l’on se sera permis quelque dissimulation, assez nécessaire, vous en conviendrez.

— Si vous, qui êtes du pays, fils et petit-fils de gens qui ont connu le père et les aïeux, vous n’osez rien lui demander, comment oserais-je moi ? soupira le professeur.

Sa voix exprimait un regret réel, un intérêt sincère. Combien les phénomènes d’économie sociale qu’il entendait ressusciter dans sa thèse — ce retour à la terre qui refit, des bourgeois habitant les villes de Bourgogne, à la fin du XVIIe siècle, des paysans et des vignerons — pâlissaient en comparaison de cette merveilleuse aventure ! Un descendant de l’Avare, du véritable et authentique Avare, retrouvé vivant de nos jours, et, selon toute apparence, actuellement ruiné ! Par suite de quelles circonstances ? Qu’était-il arrivé à cette famille depuis trois siècles ; comment avait-elle vécu, de quoi, qu’avait-elle fait ? Trois siècles, neuf générations d’hommes : un temps, pour peu qu’on y songe, infiniment court. Et il avait suffi pour que, à la place de l’opulent bourgeois de Paris, thésauriseur et usurier, apparût, dans la même lignée, ce pauvre hobereau bourguignon, vieilli, usé, léger, à qui un marchand de biens villageois, usurier campagnard, s’apprêtait d’arracher tout ce qui restait sans doute de la fortune entassée par le grand, le célèbre, le terrible aïeul ! Et si courtois, si distingué, en même temps qu’inoffensif ! Moins qu’inoffensif : sans défense ! M. Joseph Meyer se sentait véritablement ému, d’une émotion toute désintéressée et plus que littéraire : patriotique, en quelque sorte. Oui, patriotique ! Le petit professeur juif admirait en ce pauvre M. d’Harpagon le rejeton d’un homme illustre, non seulement par son vice, mais par la peinture immortelle qu’un dramaturge immortel en sut faire. Et plus encore ! Il admirait trois siècles de vie française, dans une famille vraiment française : des goûts, des habitudes, des qualités, des défauts français. Tout ce qu’il n’avait pas et qu’il ambitionnait naïvement, avec une sorte de dévotion, de piété ! Car si un puissant homme d’affaires juif, parvenu à la fortune, cherche à s’assimiler à la véritable société française par l’extérieur, les relations, les titres nobiliaires, la façade enfin, un universitaire sémite, imprégné de sociologie, d’histoire, de méthode historique, voit plus loin et plus profond, jusqu’à l’intérieur. Et ce sont ces profondeurs secrètes, touchantes, douloureuses, héroïques, ou même ridicules, qu’il découvre avec envie, avec respect, comme un archéologue artiste, émerveillé devant le fragment d’antique, brisé mais émouvant, que ses fouilles viennent de sortir de terre.

— … C’est justement parce que vous n’êtes pas du pays, qu’il pourrait vouloir causer, M. d’Harpagon, observa sentencieusement Lécuru. Vous vous en irez dans quinze jours, dans un mois ; il ne vous reverra plus, vous ne raconterez pas ses histoires ici. Et il peut avoir besoin de faire des confidences, cet homme !

— Vous croyez ? fit ardemment M. Meyer.

En lui-même il songeait : « Ce serait trop de chance ! En vérité, ce serait trop de chance ! Ça n’arrivera pas, je n’oserais l’espérer !… »

Le petit cheval avait gravi au pas la côte de Sausseaux. Arrivé à ce que, en Bourgogne, on appelle « la balance », il reprit le trot vers Saulieu. Pendant ce temps, M. d’Harpagon chassait…


Le petit chemin des cantonniers, qui borde la rigole, s’arrête court devant l’étang des Vergeais, bloqué par des fagots de ronces affourchés entre quatre bouts de branches plantées en croix. M. d’Harpagon prit son fusil qu’il avait jusque-là porté sur l’épaule, à la bretelle, battit les ronces avec le canon, posa le pied sur l’obstacle, le franchit avec assez de légèreté pour un homme de son âge. Sa chienne le suivit, d’un bond. Elle savait son métier, ses devoirs de chasse, les moindres accidents de ce terrain où elle avait quêté tant de fois déjà ; on n’avait ni à la retenir ni à la lancer. Le long de la rigole, elle avait marché bien sagement derrière le chasseur, le museau en l’air, sans paraître remarquer les effluves d’un lièvre parfois tout proche, tapi dans les broussailles, ou d’un couple de perdrix levées plus haut dans les éteules, et qui attendaient le moment de regagner, en piétant, leur première remise. Mais, la barrière passée, elle entra en chasse, ardemment, avec une application frénétique. La tourbe souilla les taches oranges et blanches de sa robe soyeuse, par instants on ne voyait plus que le beau panache de sa queue, qui battait fiévreusement les herbes ; et les menthes froissées donnaient à l’air un peu fade du marais une odeur assainie et fraîche, comme dans une chambre de malade aspergée d’aromates. Bientôt elle se dégageait, bondissante, trempée, secouant une gerbe de vapeur et d’eau pulvérisée, suivant sur la lisière de boue détrempée, au bord de l’étang, une route inconcevable à l’esprit humain, et qui changeait sans cesse. Ce sont des minutes que garde la mémoire jusque dans leurs moindres aspects : une tige de roncier, tremblante, où chaque goutte de rosée est un prisme, un arc-en-ciel en miniature ; une toile d’araignée humide, translucide, où cet arc-en-ciel s’élargit.

… Une bécassine se leva. Prudemment, M. d’Harpagon l’attendit au second crochet. Comme détachée subitement des espaces aériens, d’une chute directe, la tête la première, elle tomba. L’étang, sous les rayons du soleil dilaté, expirant derrière les arbres de la rive occidentale, brilla quelques moments de moires dorées, concentriques, barrées de lignes noires. Puis l’oiseau ne fut plus rien qu’une tache sombre, immobile, morte, à peine visible sur la placidité rétablie des eaux.

— Apporte, Dora, apporte !

La chienne n’avait pas attendu le commandement. D’une nage libre, franche, les narines fumantes, tenant le gibier entre ses crocs sans l’abîmer, déjà elle revenait sur la rive. M. d’Harpagon abattit encore trois bécassines, en manqua d’autres, prit sa revanche sur une sarcelle. Il se sentait incroyablement heureux, allègre, dégagé de tout souci, de tous souvenirs, au-dessus du temps. Il s’élargissait ; sa personne, sa seule personne, emplissait la solitude, s’en emparait. Au-dessus de sa tête, la grande bande coutumière des canards sauvages tournoyait, vaste triangle insolent, sublime, hors de portée. Ceux-là ne peuvent être surpris qu’à la hutte, en plein hiver, au matin ; ou le soir à la tombée de la nuit. Dès qu’un être humain apparaît sur les berges, avant le premier coup de feu, leur république méfiante, obéissant à des chefs expérimentés, jette son vol en plein ciel : si nombreux que, malgré la hauteur où ils se maintenaient, d’un bruit fin, presque imperceptible, l’air vibrait légèrement sous leurs ailes nerveuses. Un long sifflement adouci crissait de leurs becs plats, ils communiquaient au paysage une sorte d’activité farouche dont le cœur de M. d’Harpagon se sentit étrangement exalté. Puis il songea avec irritation : « Sales bêtes ! Elles se moquent de moi ! »

C’était l’enragement du chasseur outragé par la liberté dédaigneuse d’une proie que ses yeux distinguent, mais qui demeure inaccessible. Il pensa que, peut-être, un canard était resté dans les herbes de la rive. C’est une chose qui arrive quelquefois : des jeunes, qui n’ont pas encore appris les avantages de la discipline, et n’ont pas exécuté les ordres de leurs chefs ; des canes fatiguées ou qui ne peuvent renoncer à quitter une couvée retardataire. Il entra résolument, confiant en l’imperméabilité de ses lourdes bottes, dans l’eau noire, écartant les joncs qui craquaient. Dora se précipita plus loin encore, impétueuse…

Un bruit d’ailes en tumulte, une large et belle ombre noire, suspendue ; l’éclair du fusil… Hourra ! C’est un canard qui retombe, cette fois. Il a l’aile cassée, il fuit à la nage, ses pattes largement palmées tracent sur l’étang un double sillon, comme les deux palettes d’un petit vapeur, d’un jouet d’enfant. Inutile de perdre encore sur lui une cartouche ; M. d’Harpagon sait bien que le plomb glisserait sur la trame serrée de ses plumes, comme sur une cuirasse. Mais Dora suffit ! Dora va l’avoir ! Elle a fait un saut magnifique, s’est ébrouée dans l’écume et la fange, et gagne sur l’oiseau qui garde un silence dur, stoïque, pourtant désespéré. Ah ! c’est beau, ça, c’est beau, on vit !

… Tout à coup M. d’Harpagon s’entend interpeller, de la rive. C’est Duruty, l’éclusier, son garde quand il était propriétaire de l’étang, qui sert maintenant de garde à Lécuru, depuis que M. d’Harpagon a vendu à Lécuru.

— Pardon, excuse, monsieur d’Harpagon, fait Duruty embarrassé…

— Qu’y a-t-il, mon bon ? demande le chasseur avec une certaine condescendance.

Il n’est pas encore parvenu à oublier que, quelques mois auparavant, ce Duruty était « à lui ».

— … Ça me fait peine de dire ça à Monsieur, continue le garde, mais j’ai des ordres pour ne plus laisser chasser personne sur l’étang.

— Ces ordres ne sont pas pour moi, répond M. d’Harpagon. Quand j’ai cédé l’étang à M. Lécuru, il m’a promis que j’y pourrais venir chasser, comme auparavant, avec mon fils, même, en voisin…

— Il n’y a pas d’exception, monsieur d’Harpagon, il n’y a pas d’exception !… C’est pas pour les canards, vous comprenez : mais M. Lécuru a fait réempoissonner… Alors ça trouble les alevins, quand on patauge dans l’eau…

Il y avait de la compassion dans la voix du garde. Il savait bien que ce n’était pas une bonne raison, une raison raisonnable, une raison à donner à quelqu’un qui connaît le gibier, et le poisson ! M. d’Harpagon comprit : lui-même il était devenu le poisson, le gibier de Lécuru. Les mailles du piège se resserraient autour de lui. Lécuru l’avait « acheté » tout doucement, poliment ; il y avait mis des formes, il avait eu l’air de lui rendre service. Mais à cette heure il sortait ses griffes, il voulait l’embêter ! L’embêter, c’était ça ! Le forcer à s’en aller, à vendre tout ce qui restait de la propriété hypothéquée, en lui ôtant tout le plaisir qu’il avait à en garder les débris, s’obstinant à y vivre.

De la poche de dos de son ciré, il retira les trois bécassines, la sarcelle, les tendit à l’éclusier, poussa vers lui, du pied, le canard pantelant que Dora venait de déposer à terre.

— Vous pouvez lui donner ma chasse, aussi, à M. Lécuru ; j’étais sur ses terres !

— Oh ! non, monsieur d’Harpagon, non ! c’est pour l’avenir ce que je vous en dis, seulement pour l’avenir…

Mais M. d’Harpagon, supplicié, humilié, pourtant hautain, refusa de reprendre son gibier. Et que cette insulte lui eût été faite par l’intermédiaire de quelqu’un qui avait été de sa maison, d’un ancien serviteur, fidèle, déférent jadis, la lui faisait paraître plus odieuse encore, dégoûtante. Son cœur se gonflait, il avait envie de pleurer, de crier des injures. Faisant basculer la culasse de son arme, il en retira les cartouches, siffla sa chienne, s’éloigna à grands pas irrités. Toujours abandonné, sans contrôle, à la minute présente, il se sentait aussi désespéré qu’une seconde auparavant insouciant, joyeux, heureux de vivre. Tel un écolier puni, il se disait : « C’est injuste ! c’est injuste ! Pourquoi est-ce à moi, à moi, que ces choses arrivent ? Je n’ai jamais fait de mal à personne ; et on m’en veut, on me persécute. »

Il songea d’abord à cette injustice, parce qu’il ne concevait point la vie sans plaisirs, sans qu’il en pût jouir comme il en avait toujours joui, par des amusements gentils, et, depuis sa maturité, tout à fait innocents. Ce ne fut qu’un peu plus tard qu’il descendit plus profondément dans l’horreur de sa situation : « Qu’est-ce que je vais devenir ?… Qu’est-ce que nous allons tous devenir ? »

Il avait d’abord pensé à lui, ainsi qu’il est naturel : les hommes sont les hommes ; ils pensent d’abord à eux. Mais il aimait aussi les siens, comme une partie de lui-même, seulement un peu plus éloignée. Et, revenant à sa propre personne, à sa propre sensibilité par ce détour même, pensant aux siens, il se représenta les reproches qu’ils ne manqueraient pas de lui faire : car c’est ainsi que la plupart des hommes prennent conscience de leur responsabilité.

A l’époque des lois sur la Séparation, il avait donné sa démission de procureur au tribunal de Semur, se refusant à instrumenter contre le clergé dans les inventaires de biens d’église, pour lesquels sa présence eût été exigible. Ses opinions politiques, ses convictions religieuses, lui en faisaient un devoir. Mais combien de fois depuis ce geste héroïque, applaudi de toute la bonne société, Mme d’Harpagon l’en avait-elle blâmé ! C’est une femme qui sait compter et qui compte toujours. Le traitement du magistrat, si modeste qu’il fût, n’était pas à dédaigner. Dans les embarras où s’abîmait la famille, lui-même avait trouvé bien souvent plus d’un motif de le regretter. Quand Mme d’Harpagon l’accusait là-dessus de don-quichottisme, de niaiserie, il ne voyait plus grand’chose à répondre. Le jour que l’on devrait quitter les Vergeais, dont la vente suffirait à peine, ou tout juste, à couvrir les hypothèques, que leur resterait-il ? M. d’Harpagon en tremblait : rien, moins que rien. Ce traitement, ç’aurait été le pain assuré ; le pain sec, mais du pain. Et, en demandant un poste dans la magistrature coloniale, par exemple, on aurait pu l’améliorer. Le pauvre homme était assez enclin à bâtir, dans sa détresse, de grands projets sur ce qu’il eût pu faire, ne pouvait plus faire ; du reste, vraisemblablement, n’eût jamais fait… Ah ! il avait eu tort, grand tort, il le reconnaissait : dans sa situation ça avait été un luxe inutile, un luxe coupable d’obéir à sa conscience, et aux suggestions, aux encouragements de ses amis. Ses amis ! Des gens comme lui, des imbéciles qui n’étaient plus à la page. Son fils Cléante, sa fille même, et Mme d’Harpagon, le lui avaient plus d’une fois corné aux oreilles !

Rien de plus cruel pour un brave homme, un honnête homme, que d’envisager qu’il n’aurait point dû, après tout, se conduire selon ce qu’il avait considéré comme l’honnêteté, le devoir, alors que plus de circonspection, de prudence, eussent mieux fait l’affaire… Avec un certificat médical, au moment des inventaires, il eût été si facile de faire excuser son absence ! Et il eût été assuré de la silencieuse indulgence, de la complicité morale du procureur général, du garde des sceaux lui-même : ils n’étaient pas si méchants, au bout du compte, ni animés de sentiments malveillants à son égard ; et c’étaient des « politiques ». Ça n’était pas leur intérêt, politiquement, que le nombre des démissions se multipliât dans la magistrature…

M. d’Harpagon frémit d’évoquer l’avenir de son fils, de sa fille. Cléante, plus léger, plus insouciant que lui-même, et dissipateur ! Dissipateur comme le fils du premier des Harpagon : singulières alternances qui, des siècles écoulés, reproduisent des phénomènes si étrangement semblables, font succéder des prodigues à des avares ! Et bon à rien. Croix de guerre, comme tous ceux qui ont fait la guerre, mais n’ayant pu parvenir à dépasser le grade, insuffisant pour persévérer dans la carrière militaire, de sous-officier ; à cette heure, employé à Paris dans une maison d’automobiles : la ressource de tous les jeunes gens qui n’ont pas su encore se découvrir une vocation, une profession.

… Élise, l’aînée : âpre, dure, économe au fond comme sa mère, voluptueuse pourtant, voluptueuse comme lui, M. d’Harpagon, l’avait été jusqu’à sa pleine maturité, jusqu’après son mariage. Une fille à laquelle il fallait l’amour, à laquelle il fallait un homme ! Depuis bien longtemps le curé des Vergeais, qui la confesse, qui la dirige, le lui avait fait discrètement, mais clairement comprendre. Et elle avait vingt-sept ans, vingt-sept ans ! Et pas de dot, alors qu’il pressait de la marier depuis des années ! M. d’Harpagon s’applaudit qu’elle ne fût point aux Vergeais. Il appréhendait son regard noir, excédé ou exaspéré, la violence muette de ses attitudes, la fureur silencieuse de son corps de vierge inassouvie. Avait-il été bien sage, toutefois, le mois dernier, de la laisser partir pour Nice, où l’appelait Mme de Claris, une amie opulente, trop opulente, et qui fréquente un monde assez désordonné ?… Voyons, voyons, il ne fallait pas s’inquiéter ! Il y a une limite aux embêtements ! Élise était trop bien élevée, on pouvait compter sur sa forte éducation religieuse. Et il y avait aussi son orgueil, ses ambitions, son désir même de la fortune et du luxe : elles font rarement fortune, les vierges imprudentes qui ne savent se garder ! M. d’Harpagon, en somme, se félicitait que sa fille ne fût point là, en ce moment pénible : de plus en plus elle se montrait si nerveuse ! Insupportable, en vérité, insupportable ! L’humeur de Mme d’Harpagon suffisait bien à rendre la vie souvent intenable à son mari…

… Et quand M. d’Harpagon en fut là de ses méditations, il résolut de ne rien dire à sa femme de l’humiliation qu’il venait de subir. A quoi bon ? Il aurait une scène. Encore une fois ce serait « de sa faute ». Et les scènes qu’il prévoyait pour l’heure de la catastrophe imminente et finale n’en seraient diminuées ni dans leur nombre, ni dans leur amertume. Il ne rapportait rien du marais ? Eh bien ! c’était que la chasse n’avait pas été heureuse, voilà tout. On ne manquerait pas de lui dire qu’il était un maladroit. Ceci lui serait désagréable, mais ça valait encore mieux…


La mauvaise odeur du suif fondu traînait toujours, refroidie, dans la buanderie, mais cette pièce était vide. Ouvrant la porte de la cuisine, il demanda à Marie Larchant :

— Madame n’est pas là ?

… On demande invariablement si les gens ne sont pas là quand on vient de constater, de façon certaine, qu’ils n’y sont point. C’est une manière de dire. M. d’Harpagon éclaircit pourtant sa question :

— Que fait Madame, Marie ?

La cuisinière, d’un ton qui révélait quelque chose d’inusité, répondit :

— Madame ne fait rien !

— Vous dites ? insista M. d’Harpagon, étonné à son tour.

— Madame avait fait venir Louis, le métayer, pour avoir du son, rapport au cochon. Mais le courrier de quatre heures est arrivé, elle me l’a pris des mains, elle n’a pas reçu Louis. C’est moi qui l’ai reçu.

— Il y avait une lettre de Mademoiselle, une lettre de Cléante ? interrogea M. d’Harpagon, angoissé déjà.

— Je ne crois point. Je connais bien l’écriture de Mademoiselle et de M. Cléante, depuis le temps… Monsieur peut regarder lui-même : Madame a jeté l’enveloppe dans le bac ; elle y est toujours, j’ai rien brûlé.

M. d’Harpagon ramassa l’enveloppe. Elle portait le timbre de Nice. Il crut reconnaître l’écriture de M. de Claris.

— Madame n’a rien dit ?

— Elle a demandé Monsieur, qu’elle savait bien qu’il était parti. Elle a dit que Monsieur n’est jamais là quand on a besoin de lui, et toujours dans les jambes quand c’est autrement… Comme d’habitude, quoi. Et c’est pas la seule qui dirait comme ça : toutes les femmes, de tous les hommes. C’est pas ça qui doit faire de la peine à Monsieur.

— Mais elle n’a pas dit autre chose ?

— Rien. Elle a monté l’escalier comme une folle, elle l’a redescendu, elle l’a remonté. Tout le temps elle mettait la tête aux fenêtres, pour voir si Monsieur rentrait. Pour l’heure, elle est dans sa chambre. Elle doit avoir entendu Monsieur. Monsieur l’entend qui descend…

Mme d’Harpagon parut. Les yeux secs, mais le visage ravagé, impatient, crispé. On ne savait quoi d’anéanti, de déchiré, d’affaissé dans le port de sa taille, d’ordinaire impétueux, énergique.

— Tu as des nouvelles d’Élise, interrogea son mari. Elle… elle est souffrante ?

— Venez me parler ! répondit-elle brièvement. Elle disait « vous » à M. d’Harpagon, qui, de son côté, n’avait jamais pu s’accoutumer à lui rendre cet élégant pluriel. Selon lui, cela faisait trop de manières pour la campagne.

— Où ?

— Dans le salon, n’importe où… Non, pas dans le salon, corrigea-t-elle, considérant ses bottes fangeuses, vous saliriez tout.

Devant un événement qui l’agitait de manière si cruelle, Mme d’Harpagon gardait le souci de l’ordre et de la propreté, qui sont aussi une économie :

— Dans le parc, sous les châtaigniers, fit-elle.

Les cosses des châtaignes, gaulées, couvraient le sol, s’écrasant sous les pieds lourds de M. d’Harpagon.

— Il est arrivé quelque chose à Élise, répéta-t-il, je vois bien qu’il est arrivé quelque chose à Élise ! Elle est malade… Elle… elle est morte ?

Sa femme eut une espèce de rire furieux.

— Ça vaudrait mieux ! Entendez-vous, ça vaudrait mieux ! Votre fille se porte bien, parfaitement bien. On ne peut mieux ! Lisez !

— C’est de Mme de Claris ?

— Non, de son mari.

— En vérité ? fit M. d’Harpagon. Pourquoi donc est-ce lui qui nous écrit, non pas sa femme ?

— Lisez, monsieur, lisez donc !

M. d’Harpagon prit la lettre.

« Chère cousine et parfaite amie, ma belle-sœur, Mme de Courtry, devant repartir demain pour Paris, je la charge d’accompagner votre fille. Élise la quittera en gare de Dijon, d’où elle reprendra le train pour Mailly, qui est la station la plus proche des Vergeais, si j’ai bonne mémoire.

« Son séjour à Cannes devait durer plus longtemps. Je sens que ce départ un peu précipité aura de quoi vous surprendre. Nous-mêmes comptions bien garder Élise auprès de nous jusqu’à notre propre retour : et c’est moi pourtant qui viens de la prier, je vous l’avoue, et j’en prends toute la responsabilité, de retourner le plus tôt possible aux Vergeais.

« Ne croyez pas que sa santé soit en cause. Sentant bien que ce sera là votre première appréhension, l’idée que vous suggéreront d’abord vos maternelles inquiétudes, je m’empresse de vous rassurer. Jamais notre charmante Élise ne s’est mieux portée. Elle nous était arrivée un peu sombre, non pas déprimée, car son énergie, sa volonté, me paraissaient être demeurées telles que je les ai toujours appréciées, mais soucieuse, un peu crispée. L’atmosphère de la maison, qui est fort gaie, a semblé lui faire du bien. Elle a repris assez vite une belle humeur qui peut-être était encore, je le soupçonne maintenant, un peu nerveuse. Vous savez que nous avons aux Cactus des hôtes assez nombreux, toute une jeunesse que nous aimons amuser, et qui s’amuse. La saison, ici, ne bat pas encore son plein, mais Cannes, Nice, Monte-Carlo, toute la côte, sont déjà peuplés d’une société agréable — plus distinguée, à mon sens, que celle qui viendra dans quelque temps. Élise a paru se plaire tout à fait dans ce nouveau milieu ; il est fort différent de celui des Vergeais où vous passez toute l’année, ce qui est assez monotone pour une jeune fille. Mais il se peut que le changement, pour elle, ait été trop brusque, et qu’elle n’y ait pas été suffisamment préparée…

« C’est Mme de Claris qui devrait vous apprendre tout cela. De femme à femme on trouve plus aisément, en ces occasions délicates, les termes qui n’exagèrent pas l’événement, aident à le concevoir, le ramènent à ses justes proportions. C’est ce que j’ai dit à Mme de Claris. Mais elle est, depuis avant-hier, bien agitée. Elle n’a pas retrouvé son assiette, elle est encore toute secouée, véritablement souffrante, et dans l’impossibilité morale de vous écrire.

« Élise a commis une petite imprudence… Il m’avait semblé d’abord que je pouvais m’en tenir là, ne pas vous en dire plus long, et vous laisser le soin d’interroger votre fille. A la réflexion, et bien que cela me soit pénible, je crois qu’il est préférable que je vous dise la vérité, sans quoi vous ne pourriez vous expliquer le parti que nous avons dû prendre de l’éloigner d’ici, et de la prier de vous aller rejoindre plus tôt que vous ne vous y attendiez. Vous seriez en droit de vous en trouver étonnée.

« Samedi dernier, il y a deux jours, un de nos hôtes — et un tout jeune homme, malheureusement, notre cousin La Motterais — qui était allé passer la soirée à Monte-Carlo, en est revenu vers deux heures du matin en automobile. Comme il traversait la galerie du second, sans faire de bruit, pour gagner sa chambre, il a vu l’un de nos invités, dont je m’abstiens provisoirement tout au moins, de vous dire le nom, sortir de la chambre d’Élise. Apercevant La Motterais, il eut un mouvement de contrariété, puis le dépassa sans prononcer un mot, et rentra chez lui.

« La Motterais est un écervelé. S’il avait eu quelques années de plus, et du plomb dans la tête, il aurait tenu sa langue. D’autre part, la personne qu’il avait ainsi rencontrée a manqué de sang-froid. Elle aurait dû l’aborder, le prier, en homme d’honneur, de garder le silence. Dans son embarras, sans doute, sa confusion, elle n’en a rien fait. Le lendemain, cet imbécile de La Motterais, qui avait trouvé la chose seulement amusante, en a fait des gorges chaudes. Les hommes ont ri, méchamment : cela n’a pas d’importance. Mais Mme Maillaud-Destieux, qui est chez nous avec ses deux filles et un grand garçon qu’elle croit un Jean d’Arc, si j’ose le mettre sous l’invocation de cette sainte, s’est indignée. Elle a été trouver ma femme, elle lui a annoncé son départ immédiat. Ma femme, qui ne savait rien, pas plus que moi, — les maîtres de la maison, en pareil cas, sont toujours les derniers informés : c’est comme les cocus, chère amie, — est tombée des nues. Nous avons convoqué La Motterais : il a confirmé le récit qu’il avait eu l’imprudence de faire. Je lui ai lavé sérieusement la tête ; c’était toujours une consolation, bien qu’il fût trop tard. Après quoi j’ai fait venir l’invité, auteur du scandale. Je lui ai dit qu’il m’avait manqué gravement, ainsi qu’à ses obligations d’homme bien élevé, reçu chez des gens honorables, et l’ai prié de déguerpir, séance tenante, ce qu’il a fait sans barguigner.

« … Tout cela n’a pas empêché Mme Maillaud-Destieux de filer, avec ses trois rejetons. Nos autres invités potinent et discutent. Les mères de famille ont mis Élise à l’index et défendent à leurs filles de lui parler. Elles en ont plus peur encore pour leurs fils. La situation qu’on lui fait ici est impossible, elle ne peut rester.

« Ma femme a tenté d’avoir une explication avec votre fille ; je ne sais si elle s’y est bien prise, mais Élise n’a pas daigné se défendre. Pour un peu elle aurait nié qu’il se fût rien passé, ou bien elle se contentait d’affirmer que cela n’avait aucune importance. Je dois dire que l’invité que j’ai mis à la porte, à cause d’elle, a eu à peu près, vis-à-vis de moi, la même attitude. Il n’y a rien eu de grave, a-t-il juré sur son honneur, ne se reconnaissant que le tort d’avoir entretenu une conversation avec une jeune fille dans sa chambre, à une heure indue. Mais qui le croira ? Si ce sont les nouvelles mœurs, bien que j’aime être de mon temps, j’avoue qu’elles sont déplorables.

« Pardonnez-moi, ma chère cousine, la peine que vous apportera cette lettre. J’ai pensé qu’il fallait vous mettre au courant, dans tous leurs détails, des faits de la cause, pour que vous puissiez confesser Élise. Elle sera sans doute plus communicative avec vous qu’avec ma femme, elle vous éclaircira cette affaire qui, par certains côtés, demeure assez obscure. Car il se peut qu’il n’y ait eu là, en effet, qu’un enfantillage, et, je l’ai dit, une imprudence. C’est du reste, après tout, un bonheur que cela se soit passé à Cannes, à cent cinquante lieues des Vergeais, dans un monde qui n’a pas de relations communes avec celui que vous fréquentez, et dans lequel votre chère Élise paraît destinée à s’établir. La Bourgogne n’en saura rien ; et ici, dans huit jours, on parlera d’autre chose. Ce n’est pas vainement, dans la seule intention de vous apaiser, que je vous soumets cette considération. Elle exprime vraiment le fond de ma pensée, dites-le bien à M. d’Harpagon.

« Je vous prie, ma chère cousine… »


— Oh ! gémit M. d’Harpagon, c’est épouvantable ! C’est épouvantable. Ce n’est pas possible… Élise !…

En même temps, par un dédoublement naturel à son esprit qui demeurait aimable et frivole, il ne pouvait s’empêcher de songer : « Claris ne s’est pas ennuyé en écrivant cette lettre. Et ça se voit… Elle est très convenable, très délicate, mais ça se voit tout de même… Claris est un homme qui s’embête, je le connais, il s’embête partout. Alors ça le distrait, ça l’amuse, quand il arrive des choses, même des malheurs… Mais Élise ! »

Il répéta :

— Ce n’est pas possible ! C’est un cauchemar, une insanité ! Qu’est-ce que tu en penses, toi ?

— Elle est compromise, dit Mme d’Harpagon. Vous le savez bien ! Ne faites pas de phrases, vous ne savez faire que ça… On la renvoie comme une bonne qui a fait un enfant clandestin. Voilà…

— Mais l’homme, alors, l’invité, comme dit Claris ? Pourquoi Claris ne nous donne-t-il pas son nom ? Ça ne se passera pas comme ça. Jour de Dieu ! ça ne peut pas se passer comme ça !

— Des phrases, toujours. Je vous en prie !… Élise n’est pas une mineure. Elle était d’âge à savoir ce qu’elle faisait. Voilà ce que répondra le monsieur. Et qu’est-ce que vous lui répondrez, vous ?

Mme d’Harpagon était maintenant beaucoup plus calme, en apparence, que son mari. Ce n’est pas seulement qu’elle avait appris la nouvelle de la catastrophe deux heures avant lui, qu’elle avait eu le temps de la considérer, de la retourner, de la refroidir. Seule avec sa fille, il lui semblait qu’elle l’eût tuée, tout au moins battue à la laisser pour morte. Mais en présence d’un homme, elle se retrouvait femme pour défendre une femme, et la comprendre. Quoi, à la fin, quoi ? Il n’est pas un homme qui n’ait possédé, dans sa vie, toutes les femmes qui ont bien voulu y consentir. Et, parce qu’une autre femme est leur fille, ils s’imaginent qu’elle doit être, qu’elle est d’airain contre toutes les tentations ? Elle a pourtant un corps, voyons, un corps !… Il existe des mères pour se figurer que leur fils, à vingt ans, a gardé toute son innocence baptismale. Mais pas une n’ignore, connaissant son propre sexe, que sa fille a des sens, ou en aura demain, aujourd’hui, peut-être. Et si elle ne le lui dit pas, c’est justement parce qu’elle en est trop sûre, et qu’il faut le lui cacher, le plus longtemps possible !

— … Alors, jour de Dieu ! fit M. d’Harpagon, alors les couvents n’ont pas été inventés pour les chiens !

— Voilà une idée, reconnut froidement sa femme. Elle n’est pas mauvaise : c’est ce qu’Élise peut faire de mieux d’entrer au couvent ! Et savez-vous ? C’est ce qu’elle pouvait faire de mieux même avant cette histoire, parce que… parce que nous ne pouvons pas la marier. Mais croyez-vous qu’elle y consentira ?…

Et tout à coup :

— C’est votre faute, votre faute, cria-t-elle. Le véritable auteur de la chute de votre fille, c’est vous !

— La chute ? protesta M. d’Harpagon, qui ne pouvait supporter longtemps une vision pessimiste des choses ; tu vas trop loin. Claris nous fait entendre qu’il n’y a eu qu’une imprudence, un enfantillage…

— Quand un homme, jusqu’à l’âge de quatre-vingts ans, et même au-dessus, sort à deux heures du matin de la chambre d’une femme, dit brutalement Mme d’Harpagon, il a passé son temps à enfiler des perles ? Des mots, ça, des mots encore ! Toute votre vie, vous vous paierez de mots. Et puis, voyons ! Si ce monsieur n’a pas couché avec elle, qu’est-ce qu’elle y gagne ? Elle y perd.

— Tu dis ?… proféra son mari avec horreur.

— Je dis ce qui est. Ça saute aux yeux. On a vu le monsieur sortir de sa chambre : elle est compromise, vous entendez com-pro-mise, qu’elle se soit donnée ou non. Mais, si elle ne s’est pas donnée, le monsieur nous dira : « Fichez-moi la paix, il n’y a pas de casse ! »

— Oh ! fit M. d’Harpagon, choqué, mais anéanti par ce raisonnement irréfutable.

— Et c’est votre faute, répéta sa femme avec violence, votre faute. Puisqu’il n’y a rien à faire, ça me soulage, au moins, de le dire. Votre faute ! Parce que si vous aviez été comme moi, même seulement si vous ne m’aviez pas empêchée d’être moi, si vous m’aviez laissée diriger la barque, si vous aviez eu le quart de l’esprit d’économie, d’avarice, si vous voulez, dont vous me raillez comme d’une tare, au nom de je ne sais quels souvenirs dont vous voulez ridiculiser votre nom ; si vous n’aviez pas placé votre argent en dépit du sens commun ; si vous n’aviez pas donné votre démission comme un niais ; si vous n’aviez pas fait bêtise sur bêtise, nous n’en serions pas où nous en sommes. Et votre fille aurait une dot. Élise serait mariée. Élise qui, depuis deux ans, crie, vous l’entendez, crie, pour avoir un homme dans son lit, un homme et ce qui s’ensuit !

M. d’Harpagon prit la fuite, il s’en alla faire des cartouches dans la chambre aux fusils. Occupation dérisoire, puisqu’il ne savait plus où chasser. Mais l’attention méticuleuse qu’imposent le dosage de la poudre et du plomb dans les éprouvettes, le fonçage des bourres, le sertissage endormaient d’ordinaire ses plus noirs soucis dans un automatisme salutaire.

Cette fois, son esprit n’y trouva nul repos. Il se mit à pleurer sur sa sébile de « pyroxylé », à pleurer comme un pauvre petit perdu dans la forêt. C’est lui-même qui se fit cette comparaison attendrissante. Et il murmurait :

— On veut que je sois malheureux ! On fait exprès que je sois malheureux !…