II
Le lendemain, on attendait Élise par le train de trois heures. Elle en avait averti, de Paris, par un télégramme de quelques mots, insignifiant, indifférent, un télégramme comme tous les télégrammes. Le vieux break des Harpagon devait l’aller chercher à Mailly, attelé d’un des chevaux de Louis, le métayer : il y avait plusieurs années que le ménage Harpagon avait renoncé au luxe dispendieux d’une écurie personnelle ; et c’était dans la stalle de Philis, la vieille jument depuis longtemps vendue, que Mme d’Harpagon et Marie Larchant élevaient le cochon. Il n’y avait plus de femme de chambre ni de valet : Marie toute seule et une fille de cuisine, la souillon qui « faisait » aussi les chambres et balayait les escaliers, sous la surveillance de sa maîtresse, demeuraient du nombreux domestique dont, un demi-siècle auparavant, on eût cru ne pouvoir se passer.
Pour la première fois de son existence, — non, il se souvenait aussi des nuits où il avait eu des rages de dents, — M. d’Harpagon n’avait pas fermé l’œil. Le « déshonneur » d’Élise, les desseins de Lécuru longtemps dissimulés, et dont l’incident de la veille, au marais, prouvait qu’ils touchaient à la victoire finale, tout lui montrait l’abîme. Il y sombrerait, il n’y avait pas de remède. Les années précédentes, il avait pu acquitter l’intérêt des hypothèques parce que, depuis la guerre, le vin s’était bien vendu. Cette année, c’était la baisse enfin survenue parce que le consommateur restreint ses dépenses, mais dont l’acheteur en gros profite dans une bien plus large mesure pour commencer. On ne pouvait plus éviter la mise en vente publique de ce qui restait de la propriété : le château, le parc, la métairie, le petit vignoble.
De cette vente, on ne retirerait rien ! Les droits des créanciers absorberaient tout… Dès qu’il fut levé, et il se leva, dans son angoisse, plus tôt que de coutume, M. d’Harpagon s’enferma dans son cabinet. Malgré son horreur pour tout ce qui lui est importun, son habitude d’écarter les préoccupations, de remettre perpétuellement au lendemain toute décision difficile ou pénible, il entreprit d’établir, une bonne fois, son actuelle situation de fortune. Combien, en ces circonstances, cette expression impliquait d’ironie ! Son portefeuille ! « ses placements ! » On eût dit que, depuis le Panama, dont il avait été l’un des premiers et des plus enthousiastes souscripteurs, un démon pervers s’était complu à égarer ses choix… Il avait des mines d’or, achetées au plus haut, à l’époque où les banques anglaises, utilisant la publicité de nos journaux « bien pensants », en avaient inondé le marché français, et qui toujours, depuis, avaient mis une incroyable obstination à dégringoler, — sans compter des titres du Klondyke, qui ne valaient plus que le poids du papier. Et sa dernière spéculation sur la Royal Dutch ! C’est elle qui avait entraîné l’aliénation du bois Levaut et de l’étang des Vergeais ; le pétrole ne lui avait pas été plus favorable que l’or. « J’ai eu tort de chercher le gros revenu, voilà ! » songeait-il, mélancoliquement. Certes : car à mesure que l’intérêt de la terre baissait, il s’était obstiné à obtenir davantage de sa fortune mobilière : c’est ce qu’a fait la plus grande partie de notre bourgeoisie et de la petite aristocratie foncière de nos provinces, depuis un demi-siècle, et c’est ainsi qu’elles se sont ruinées… En somme, s’il liquidait ce portefeuille aventuré, il en retirerait une centaine de mille francs. C’était tout ! Tout ce que la Providence laissait aux d’Harpagon ! Un revenu qui ne ferait pas la moitié de ce que son salaire quotidien rapporte aujourd’hui à un ouvrier français !
M. d’Harpagon rejeta, d’un geste écœuré, tout ce paquet de titres et d’agendas au fond d’un tiroir. Il sortit. Dans le parc, sous l’allée des châtaigniers, il considéra ces vieux arbres, ces patriarches végétaux insensibles, inconscients. Il les considéra d’un air désolé, rancuneux : bientôt, ils ne seraient plus à lui ! Il franchit la porte charretière, s’engagea dans la vigne, puis dans le petit bois qui lui appartenait encore, — quelques ares de sapins, mêlés de petits chênes. Mais le château, à cette distance et sous cette perspective, avec ses poivrières, sa façade d’un rose atténué, délicat, était si aimable à contempler, attendrissant ! Il soupirait : « Il faudra donc quitter tout cela ? Pourquoi pas la vie, en même temps ? Ça vaudrait mieux ! »
… Tournant à angle droit sur la grand’route, voici qu’une voiture s’engageait sur le petit chemin qui traverse la sapinière et conduit au château. M. d’Harpagon la reconnut. C’était celle du loueur de Mailly, Perronneau. Élise aurait-elle avancé l’heure de son départ de Paris, pris le train du matin, le premier ? Il en éprouva un nouvel ennui. Durant quelques heures encore, il aurait tant voulu, tant voulu, demeurer seul sans être tracassé, harcelé, sans discussions, sans avoir à faire le père de famille, le juge, à imposer sa décision. Car il faudrait « juger » Élise ; imaginer, appliquer contre elle une sanction. Laquelle ?… On ne pouvait donc le laisser tranquille une minute ?
La voiture de Perronneau se rapprochait. Perronneau, qui conduisait, le salua de loin, du fouet. M. d’Harpagon entra sous les arbres pour la laisser passer : le chemin est étroit. Il s’attendait à reconnaître Élise, sous la capote. Il distingua un chapeau mou masculin, un vaste ulster beige, à grosses côtes, une barbe grise.
— Bonjour, Harpagon ! cria la barbe grise.
C’était Pellegrin, son ami Pellegrin, avec lequel il avait été chez les jésuites, rue des Postes, le frère de Mgr Pellegrin, évêque de Riez. Ils avaient fait leur droit ensemble, suivi la même carrière, et Pellegrin avait démissionné en même temps que lui, lors de la dénonciation du Concordat. Leurs souvenirs de collège, leur profession, leurs communes opinions avaient entretenu entre eux une affection assez étroite, bien qu’ils se vissent rarement. Pellegrin habitait Paris, ne connaissait pas les soucis d’Harpagon, vivait à son aise… Mais c’était la première fois qu’il venait au Vergeais. Et sans être invité, à cette époque de l’année, froide et triste, pour trouver une maison désorganisée, ruinée, en proie à un drame intérieur qui s’allait déchaîner le jour même ? La première pensée de M. d’Harpagon fut : « Il n’arrêtera donc jamais de me tomber des tuiles sur la tête ! »
Mais il était trop bien élevé pour ne point dissimuler ce sentiment. Il prononça :
— Pellegrin ! quel bon vent t’amène ?
Pellegrin ne répondit pas tout de suite. M. d’Harpagon eut l’hypocrite courage d’ajouter :
— Tu vas nous rester longtemps !
— Je repartirai par le train de trois heures, répondit l’ancien magistrat. J’avais à te parler.
Les pauvres gens se raccrochent si naturellement à tous les espoirs, à des espoirs si vains, des espoirs si fous, que M. d’Harpagon espéra : « Pellegrin, depuis qu’il a démissionné, est à Paris dans des tas de « contentieux » : un ancien magistrat ! Il a trouvé ça tout de suite, comme il a voulu, par ses relations. Il vient m’offrir une situation comme la sienne. C’est la chance, c’est la chance qui revient ! »
… Mme d’Harpagon accueillit Pellegrin sans excès de bonne grâce. Il ne s’en affecta point, la connaissant : il comptait bien déjeuner à la fortune du pot, c’était même pour ne pas leur imposer l’obligation de se mettre en frais qu’il n’avait pas averti de son arrivée : « Vous auriez mis les petits plats dans les grands. » S’il y mettait de l’ironie, elle était assez courtoise pour demeurer imperceptible.
Cependant Mme d’Harpagon s’excusa de le quitter pour des préparatifs indispensables. Il s’inclina. Elle l’eût volontiers envoyé au diable : il s’en apercevait. M. d’Harpagon lui fit les honneurs de la maison. Une fois dans son cabinet, Pellegrin n’alla pas plus loin. Il s’assit.
— Écoute, dit-il, mon vieil ami. Je t’ai dit que j’avais à te parler…
Le cœur de M. d’Harpagon battait. L’espoir, n’est-ce pas, l’espoir ! La chance, enfin, qui revenait !
… M. Pellegrin, ouvrant son porte-cartes, en tira un petit papier plié en deux, qu’il défripa, méticuleux, et le posa sur le bureau.
— Qu’est-ce que c’est ? demanda M. d’Harpagon, surpris.
— Un billet à ordre, un effet de commerce. Tu vois bien…
… M. d’Harpagon, ancien substitut, ancien procureur de la République, et qui lui-même avait signé de ces choses-là, plus qu’il n’aurait voulu, éprouve toujours quelque peine à reconnaître ce genre de littérature. Il n’a pas le genre, qu’il faut, d’imagination réaliste… « A l’ordre de… etc… » : ça ne lui disait rien. Ce n’était pas tiré sur lui : c’était tout ce qu’il y distinguait.
— Eh bien ?… fit-il, stupide.
— Voyons, regarde ! C’est un effet de quinze mille francs — 14.720 et des centimes exactement — à trois mois. Il est signé de ton fils, endossé par Jean Pellegrin. Jean Pellegrin, c’est moi… Il m’a été présenté… ma signature est fausse.
— Quoi ?… Je ne comprends pas ! Je t’assure que je ne comprends pas… Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Allons, allons ! fit Pellegrin, excédé. C’est facile à comprendre. Je te dis que ma signature a été imitée, qu’elle n’est pas de moi, que je n’ai jamais vu cet effet avant samedi dernier. Ma signature est fausse, fausse…
— Un faux ? De qui ?… interrogea M. d’Harpagon, éperdu, broyé, le cerveau dissous, et ne voulant plus avoir de cerveau, se refusant à saisir.
Pellegrin haussa les épaules.
— J’ai payé, mon vieil ami, j’ai payé, je te dis : 14.720 francs et des centimes. Un d’Harpagon en correctionnelle, ton fils, ça ne se pouvait pas…
M. d’Harpagon eut la force de répondre :
— Je te remercie !
… Et sur le moment, il l’aurait aussi bien tué : le seul homme qui savait la honte de son fils, qui la lui apprenait !
Il murmura :
— Oh ! c’est trop affreux, c’est abominable. Tu ne peux pas savoir, Pellegrin, à quel point c’est abominable ! Tu ne peux pas savoir où j’en suis, où on en est ici !… Écoute ! je ne puis te rembourser maintenant… maintenant, ça veut dire aujourd’hui, comprends-tu ? Et pour moi c’est encore un crève-cœur de ne pouvoir te dire : « Tiens, voilà tes quinze mille francs, et ça n’acquitte pas encore le quart du service que tu m’as rendu. Tu as sauvé l’honneur à mon fils ! » Mais tu seras payé, je te le jure : bientôt, dans quelques jours !
Il songeait à cette liquidation qu’il allait faire de son malencontreux portefeuille, et dont il se désespérait tout à l’heure qu’elle dût lui laisser si peu, si peu pour vivre…
— Mon pauvre vieux, j’en suis sûr ! Tu ne crois pas, n’est-ce pas, que je suis venu pour ça… Je suis venu seulement te prévenir qu’il ne faut pas que ton fils reste à Paris. L’air y est mauvais pour lui, il n’a pas l’épine dorsale morale assez forte… Ça arrive… Mon cher, cher ami ! Mon pauvre cher ami ! Ne te frappe pas, ne t’exagère pas les choses. Nous sommes tous les deux de vieux justiciards, hein ? Combien de fois déjà n’avons-nous pas vu ça ? Les hommes ignorent la valeur de l’argent, l’honnêteté qu’exigent les affaires d’argent, tant qu’ils n’ont pas une famille, ou un métier. Ton fils m’a « emprunté » cette somme. Mais oui, mais oui ! Il a cru me l’emprunter seulement, il a cru qu’il restituerait avant l’échéance. C’est l’éternelle histoire : la combinaison sûre, le tuyau certain à la Bourse ou aux courses : de l’imagination, et pas de cervelle… La combinaison rate, et le jeune homme léger devient…
— Ne dis pas, cria M. d’Harpagon, ne dis pas ce qu’il est devenu. Oh ! ce mot, ce mot ! Je ne puis pas revoir Cléante ; ce mot-là, je le lui jetterais à la figure. Mais ce ne serait rien, il le mérite ! Je m’imaginerais toujours qu’on le lit dans ses yeux, sur son front.
— Oui, naturellement. C’est pour ça que je suis venu. Je te répète qu’il ne doit pas rester à Paris, ni revenir ici. Qu’il s’engage, ou qu’il parte pour une colonie : commis des affaires indigènes, ou employé dans une factorerie. Ça lui fera du bien de débiter de la cotonnade et du gruyère pendant quelques années. J’arrangerai ça pour lui, je te le promets. On se débrouillera. Et il se laissera faire parce qu’il sait que je sais… Ne pleure pas, ou bien pleure maintenant, tiens, vide-toi de tes larmes, tout de suite. Il faudra que tu aies les yeux secs devant ta femme. Ça ferait des scènes inutiles, je n’aime pas les scènes… Tu peux bien me rendre ce service-là.
Regardant un portrait, un assez bon portrait de famille, peut-être un Largillière, il eut envie de dire, pour changer de conversation : « Mais c’est joli, ça ! Ça a de la valeur ! » Il s’abstint : « Il pourrait vouloir me le donner ! »
M. d’Harpagon voulut lui écrire une reconnaissance de la somme. Il haussa les épaules :
— Mais non ! Pour les dettes d’honneur est-ce qu’on fait un papier ?… Allons, du courage ! Parlons d’autre chose. Viens me montrer tes bois, tes fleurs, s’il y en a encore, ton verger et tes lapins.
M. d’Harpagon ouvrit la fenêtre :
— Regarde ! fit-il. Voilà tout ce qui me reste, tu peux tout voir d’ici. Et c’est à vendre, entends-tu, à vendre !
Il s’entendait crier, intérieurement : « Bientôt je n’aurai plus de maison, plus de verger, plus de lapins, comme il dit… Et je n’ai plus d’enfants : il faut qu’Élise entre au couvent, et que mon fils s’en aille, s’enfuie si loin qu’on ne le voie plus… »
Le déjeuner fut sinistre. Pellegrin l’avait prévu. S’il avait su où aller, et quelle excuse donner pour partir avant l’heure du train, il se fût épargné cette corvée. N’en ayant pas découvert le moyen, il s’était préparé à l’affronter ; il parla tout le temps, pour sauver la situation. M. d’Harpagon lui en fut reconnaissant. Mais sa femme était exaspérée. Quand Pellegrin remonta enfin dans la voiture de Perronneau, M. d’Harpagon lui glissa de nouveau à l’oreille :
— Tu as été bon, très bon… Merci.
Dans son âme il se disait :
— Lui, bon ?… Il y a des cas où tout se tourne en méchanceté, contre un homme. Ce que celui-là vient de me faire souffrir avec sa bonté, mon Dieu !
Quand la voiture fut sortie du parc, Mme d’Harpagon déclara :
— C’est encore de la chance que cet animal s’en aille avant qu’Élise ne soit arrivée ! Il n’aurait plus manqué que ça ! Quelle journée, bon Dieu, quelle journée !
— Quelle journée ! répéta sincèrement son mari, en écho.
Il songeait : « Et encore, elle ne sait pas tout. Si elle savait !… »
Il était entendu que ce serait Mme d’Harpagon qui tout d’abord interrogerait Élise. En ces matières délicates une mère seule, en ménageant l’orgueil et la pudeur de sa fille, peut espérer obtenir une confession complète ; et, du reste, M. d’Harpagon ne se souciait nullement, bien qu’ancien magistrat, de prendre part à cette désagréable et obsédante instruction. Il se contenta de réserver à Élise un accueil distant, sévère et peiné. Il ne l’embrassa point, s’abstint de lui demander les moindres détails sur son voyage, sur son séjour à Cannes. Enfin, il fut là d’abord comme s’il n’y était point. Puis il murmura : « Malheureuse enfant !… » Élise descendit sur lui un regard dédaigneux, presque insultant, qu’elle détourna ensuite, le plus naturellement du monde, sur son carton à chapeaux.
C’était une belle personne, longue, mince, grande pour une femme, et mieux que bien faite : car justement elle violait certaines règles du classique canon de la beauté féminine par tout ce qui peut susciter l’intérêt voluptueux des hommes, et le retenir. Un nez un peu fort, dont les narines palpitaient, une bouche assez large, aux lèvres qui n’exigeaient nul secours du fard, et dont les dents solides, courtes — les canines surtout, nettes, accusées, lumineuses — éblouissaient. Sa gorge montrait un soupçon d’excès dans son opulence ; pareillement ses hanches arrondies et larges comme on les voit aux femmes dans les miniatures hindoues ou persanes. Quelque chose en elle d’étrange, et d’étranger : la Sulamite du Cantique des Cantiques. Elle le savait. Son père, en cela semblable à beaucoup de chrétiens encore de sa génération, qui lisent davantage l’ancien et le nouveau Testament que les effusions affadies de la contemporaine littérature catholique, le lui avait dit. Elle avait eu la curiosité de relire elle-même ce texte effervescent : « … La courbure de tes reins est celle d’un collier, ton ventre est un monceau de froment doré, parmi des lis… l’Amant m’a conduite dans la salle du festin, et l’Étendard qu’il lève devant moi porte : Amour ! » Elle était brune, sur son front droit les cheveux noirs, abondants, s’enracinaient assez bas. Sous l’arc des sourcils, deux yeux bruns, où dansaient des poussières d’or.
Et tout cela, maintenant, faisait peur à M. d’Harpagon…
Élise, d’un air assuré, monta dans sa chambre, accompagnée par sa mère.
— … Maintenant, malheureuse, lui dit Mme d’Harpagon, j’attends tes explications.
— Quelles explications, fit-elle, des explications sur quoi ?
Elle affectait d’ouvrir ses malles, défripant les plis d’une toilette de soirée.
— Voici la lettre de M. de Claris…
— M. de Claris ? Ah ! oui, c’est vrai, il vous a écrit, M. de Claris. Il a dû bien s’amuser en écrivant… Car ça l’amusait, au fond, cette histoire-là, ça se voyait ! Ce qu’il aurait voulu tout savoir, avoir des détails ! mais il a été très gentil, parfait… Ce n’est pas comme sa femme ! Bon Dieu ! Ce qu’une femme qui a des amants peut être embêtante quand elle veut la faire à la vertu !…
— Élise !
— Voyons, maman ! Vous le savez, peut-être !… Au fait, non… Ce qu’on garde encore d’illusions, ici ! Il n’y a jamais eu d’adultère dans la famille, les maris y ont toujours été fidèles à leurs femmes, les femmes n’ont jamais couché qu’avec leurs maris…
— Élise !!
— Non, laissez-moi rire !…
— Si c’est le langage que tu tenais aux Cactus, je ne m’étonne pas de ce qui est arrivé. Une jeune fille, ma fille, employer de tels mots, n’avoir plus dans son langage, dans sa tenue, aucune réserve, aucune pudeur !…
— Enfin, demanda Élise, qu’est-ce que vous croyez qu’il est arrivé, qu’est-ce qu’elle dit, la lettre Claris ?… Moi aussi, ça m’intéresserait de le savoir.
Mme d’Harpagon lui fit lire la lettre. Puis :
— Dis-moi la vérité. Est-ce vrai, cette chose abominable ?
— Que cet imbécile de petit La Motterais a vu Bertrand de Maillac sortir de ma chambre, et qu’il n’a pas su tenir sa langue ? Parfaitement. La Motterais est incapable de rien inventer !
— Ainsi le… le monsieur s’appelle M. de Maillac ?
— Tiens, au fait, vous ne le saviez pas… Eh bien oui, il s’appelle Maillac. Vous le savez, maintenant. Je ne vois pas que ça change grand’chose à l’affaire. Joli garçon, Maillac. Bon à rien. Trente ans. Pas le sou, comme moi. Très gentil, très… très adroit !
Elle eut un sourire ambigu, comme se rappelant certains souvenirs.
— Et tu veux l’épouser ?
— L’épouser ? Il n’en est pas question… Quelle drôle d’idée !
— Mais il t’a compromise, tu es perdue ! C’est effroyable. Et tu es là qui ricanes, qui te moques de moi, qui n’as pas l’air de concevoir notre chagrin, notre honte ! Que tu aies perdu toute pudeur, c’est déjà horrible, incompréhensible. Mais tu n’as pas de cœur !
Le visage d’Élise changea.
— C’est vrai, mère, je vous ai fait de la peine, beaucoup de peine. Je vous demande pardon… Et dire que tout ça est la faute de ce petit crétin de La Motterais !…
— Mais tu es inconsciente ! Il ne s’agit pas seulement qu’il t’ait vue. Il s’agit de la chose, de cette chose infâme !…
— Quelle chose infâme ?…
Mme d’Harpagon perdit patience :
— C’est effrayant ! Te voilà qui oses parler de ça comme une prostituée, comme une fille des rues, comme une de ces traînées qui viennent ici pour les vendanges, et qui se donnent dans les vignes pour ajouter vingt sous aux cent sous de leur journée !… Ce n’est pas possible ! Tu es ma fille, tu es croyante, nous t’avons bien élevée, nous ne t’avons rien laissé savoir de ce que tu devais ignorer. J’aime mieux croire que c’est ça. Tu ne te rends pas compte, tu ne comprends pas !… Combien de fois l’as-tu reçu, ce Maillac ? Et alors, alors… Pense donc à ce qui peut arriver, à ce qui est peut-être ? Le déshonneur, le déshonneur public !
— Ah ! C’est ça ?… Mais non, mère, mais non.
Élise sourit encore, autrement.
— Rassurez-vous. Père connaît le Cantique des Cantiques : eh bien, vous pouvez lui faire relire le passage sur la fontaine qui est toujours scellée !
Mme d’Harpagon la considéra avec stupeur.
— Voyons, mère, voyons ! C’est ennuyeux, à la fin ! Quand je vous dis que vous ne devez avoir aucune crainte là-dessus, aucune ! Vous devriez comprendre. On s’est amusé…
— Oh ! cria Mme d’Harpagon, terrifiée, alors c’est encore pis que tout ce que j’imaginais. La corruption ! La perversité dans la corruption !
Élise haussa les épaules, et sortit de la chambre. Sa mère ne la suivit pas. Elle alla rejoindre M. d’Harpagon, qui attendait… A son tour, il eut beaucoup de peine à comprendre. Cela le dépassait. Enfin il prononça, écrasé :
— Tu as raison. C’est une fille perdue. Elle est possédée, possédée… Il faut la faire enfermer…
Car son esprit droit et médiocre ne formait que des conclusions simples et antiques.
Mais il ne suffisait point d’avoir décrété le couvent pour Élise. Il fallait le lui faire accepter. Elle en repoussa la suggestion avec dédain, avec dérision.
— Je suis vivante ! dit-elle. Jamais je ne me suis sentie plus vivante. A l’époque où j’étais morte et enterrée…
— Morte et enterrée ?… interrogea M. d’Harpagon, auquel il arrivait parfois, dans sa rêverie, de prendre au pied de la lettre les métaphores les plus usées.
— … Morte et enterrée ici… à l’époque où je ne connaissais rien que cette vie des Vergeais qui n’est pas une vie, qui n’en est que la caricature léthargique, j’eusse pu accueillir, sinon avec joie, du moins avec une sorte de résignation, presque de satisfaction, faite d’ignorance, n’importe quel changement. Qu’avais-je vu, en dehors des Vergeais et du couvent ? Mais alors il fallait me laisser au couvent après mes dix-sept ans, au lieu de m’en faire sortir. Ma naissance, ma volonté, ce que les mères voulaient bien appeler mon intelligence, m’y auraient fait une place. On m’y disait : « Vous êtes pieuse. Il vous manque l’esprit d’obéissance, la docilité. Mais cela s’apprend par la mortification. Mon enfant, ne craignez pas les mortifications, les humiliations de la règle. Elles n’auront qu’un temps, car vous êtes née pour la direction. Vous vous réveillerez un jour première parmi les nôtres, à la tête de la congrégation… » Mais vous m’avez rappelée. J’ai oublié ces anciennes impressions. Dix années ont coulé, dix années où j’ai appris à me connaître, et que j’ai un corps, des organes ; où j’ai appris à savoir que je suis une femme, toute une femme, que j’ai droit aux joies de la femme, aux joies de la chair, oui, aux joies de la chair, des sens !
Le pauvre M. d’Harpagon fit un mouvement. Il était choqué. Jamais, de son temps, une femme n’eût osé parler ainsi avant quarante ans, une femme de son monde, de sa race, de sa famille… « Impudique ! se criait-il en lui-même. C’est une impudique, et elle est ma fille ! »
— … Le droit d’être courtisée, poursuivit Élise, le droit de solliciter les hommages, d’en jouir, de jouir de ce qui me reste de jeunesse, de la beauté que j’ai encore, d’orner cette beauté comme elle doit l’être, d’en tirer tout — tout ce qu’en pourront tirer mon orgueil et mon plaisir !
Elle les regarda tous deux en face, résolue, insolente, outrageante :
— … Le droit de connaître même ce que j’ai voulu apprendre, ce que j’ai commencé d’apprendre : l’amour des hommes !
— Tais-toi ! fit violemment Mme d’Harpagon.
— Oui… je suis une fille en train de mal tourner. Eh bien, après ? D’abord, c’est fait. Vous n’y changerez rien… Et puis, c’est votre faute.
— Oh ! fit M. d’Harpagon, horrifié.
— J’ai des yeux, lui imposa Élise, et j’ai eu toute ma vie le pressentiment, la faim même, de ces choses que vous cachiez pour faire de moi une jeune fille bien élevée. Cela ne vient point par les sens. C’est ce qui vous a trompés, de croire qu’il suffit de laisser dormir les sens d’une jeune fille pour en faire l’être chaste, ignorant, inerte que vous vouliez avoir, dont vous prétendiez vous vanter, vous faire honneur, qui était le but de votre éducation… Autant faire élever un clairvoyant par des aveugles ! Cela vient par une espèce de sentimentalité, de sensualité profonde, diffuse dans toute la chair, le sang, les nerfs… Et alors, alors, je vous voyais !
— Tu n’as jamais vu, ici, que de bons exemples !
— De très bons exemples. Soit. Ce que vous appeliez de bons exemples. Vous avez été des époux modèles, n’est-ce pas, des époux modèles…
— Oui ! affirma sincèrement M. d’Harpagon.
— Et vous ne vous êtes pas doutés que c’était pour ça, rien que pour ça que je deviendrais ce que je suis, que je penserais ce que je pense ! On dit que je suis intelligente. Très jeune, quand j’ai commencé de vous regarder, depuis si longtemps que je ne m’en souviens plus, je vous ai vus ! Qu’est-ce qui vous attachait l’un à l’autre ? Moralement, intellectuellement, rien ! Vous êtes bon, père, vous êtes léger, insouciant, incapable d’effort, de travail, vous divertissant, vous détournant de tout ce qui vous ennuie, vous amusant d’un fétu de paille, d’un rayon de soleil, comme un enfant. Vous, mère, vous êtes dure à vous-même, aux vôtres, éprise des tâches matérielles, poussant l’instinct de l’épargne jusqu’à la férocité, jusqu’au ridicule… Je ne vous le reproche pas, ne protestez pas, je sens que je vous ressemble, je sens qu’un jour, sans doute, je serai comme vous. Mais rien de pareil entre vous deux. Et, en vous, tout ce qui pouvait vous désunir. Et vous ne vous quittez pas, vous ne vous êtes jamais quittés. Vous vous êtes détestés, peut-être, haïs, méprisés, mais vous ne vous êtes pas quittés. Pourquoi ? pourquoi ? C’est qu’un lien plus fort que toutes ces différences, ces incompréhensions, ces dédains, ces rancunes, vous rapprochait. Faut-il que je dise lequel ?
Élise s’interrompit, épouvantée elle-même de son audace, de sa fureur, de son odieuse et terrible franchise.
— Ah ! tant pis ! Je le dirai ! Ce lien, c’était le désir, et le plaisir. Le désir et le plaisir dans le mariage, honorables, honorés, consacrés par la loi, les mœurs, l’Église, tant que vous voudrez, mais c’était ça. Vous vous êtes mariés jeunes, et vous vous aimiez. Vous n’avez jamais, jamais connu la satiété ! Ces choses qu’on ne dit pas, dont il ne faut point parler ; ces désirs, ces plaisirs, ils ont fait votre vie, ils vous ont consolés de tout, de votre ruine, de vos erreurs, dont vous ne vous êtes même pas doutés, dont vous avez accusé la fatalité, le gouvernement, le changement des mœurs, que sais-je ! Bien plus, elles ont fait que vous ne vous êtes pas souciés du reste, même de vos enfants… Mais oui, oui ! Si mon frère est un sot, paresseux, bon à rien, et moi une vierge de vingt-sept ans qui porte sa virginité comme un cilice, qui en est responsable ? Au fond, vous ne vous êtes jamais occupés que de vous, de vous deux. Et, le jour, vous vous disiez : « Ça va mal !… mais ce soir ! »
« Impudique ! impudique ! se répétait M. d’Harpagon. Élise est possédée du démon ! »
— Encore une fois, je ne vous reproche rien. Vous avez été heureux dans votre maison, vos propriétés déchues, dans vos embarras contre lesquels, mère, vous ne luttiez que par un redoublement dérisoire d’âpreté dans les petites choses, condamné d’avance, et vous, père, pas du tout. Vous avez été heureux — personnellement. Et, parmi les gens qui vous entourent, ces hobereaux, ces propriétaires, ces bourgeois rétrécis et bien pensants, « ceux qu’on peut voir », enfin, vous avez peut-être été les seuls. Quand je voyais ici toutes femmes des environs, celles de vos amis, de vos relations, avec leur mine de religieuses déflorées une fois, une pauvre petite fois, par hasard et sans amour ; et que tout enfant encore, quand on ne se méfiait pas de moi, qu’on parlait devant moi comme si je n’eusse pas été présente, j’entendais dire de vous, mère, avec méchanceté, jalousie, mais envie : « Elle a quelque chose pour se consoler ! » comment voulez-vous que je n’aie pas compris ?
— Elle est folle ! fit Mme d’Harpagon, outragée, se levant.
— Folle ? C’est bien possible. Qui m’a rendue folle ? Il fallait me trouver un mari, un homme, quand il en était encore temps, quand je ne savais pas tout ; que je devinais, que j’attendais seulement ! On aurait peut-être apprivoisé, dompté, endormi la petite bête sauvage, le désir qui venait me chercher dans mon lit et dans ma solitude. Un mari, n’importe lequel. Le fils de l’huissier, le receveur des postes de Mailly. N’importe qui, n’importe quoi. Maintenant, il est trop tard. Maintenant que je sais, je veux l’amour, l’amour vrai, toutes les satisfactions sensuelles de l’amour. Et n’importe comment, entendez-vous, n’importe comment ! J’ai fait ce qu’il fallait pour savoir si ça en valait la peine. Je le sais ; ça en vaut la peine. J’irai jusqu’au bout !
— Va-t’en ! cria Mme d’Harpagon. Je n’ose plus te regarder, tu me fais honte. Va-t’en !
… M. d’Harpagon s’enfuit, sans savoir où il allait, jusqu’aux écuries, vides depuis si longtemps, sauf pour le porc que Marie Larchant y engraissait. Du bout de sa canne, inconsciemment, il abattait les toiles d’araignées. Et il murmurait :
« Je suis comme Job !… L’orage a balayé mes biens ; mes bœufs et mes ânesses ont été passés au fil de l’épée, le feu du ciel a dévoré mes brebis, mes enfants ne sont plus. Mon fils est un escroc, ma fille une prostituée. Il n’y a nulle part rien de bon, rien de beau, rien de juste. Il n’y a pas de bon Dieu. C’est un mensonge : Dieu est terrible et mauvais, il aime le mal, il n’aime que le mal, il le fait. Il livre la terre aux mains des méchants, et couvre les yeux de ceux qui les jugent… Il m’a condamné ! Quand je me laverais dans la neige, quand je me purifierais dans la potasse, il me rejetterait dans la boue du fossé, et mes vêtements m’auraient en horreur. Voilà ce que dit Job. Je suis comme Job ! Comme Job ! »