III
Huit jours plus tard, il y avait une grande affiche rouge, signée de Me Cottereau-Landais, notaire, de chaque côté des pilastres de la porte charretière. Il y en avait aussi, au-dessous des panonceaux du notaire, à Mailly, et les clercs, Me Cottereau lui-même, quand ils passaient en voiture dans les villages environnants pour instrumenter, en colportaient des liasses, les apposant sur les maisons et jusque sur le crépi des propriétés closes de murs, dans les champs. M. d’Harpagon n’osait plus regarder que devant lui, ou bien il marchait les yeux à terre : « A vendre, une propriété, sise aux Vergeais, canton de Mailly, dite les Vergeais, telle qu’elle se tient et se comporte, comprenant… » Il savait cette affiche par cœur, chaque mot en était pour lui un coup de fourche, qui le pourchassait. Il ne voulut, il n’osa plus sortir. Mais alors, on vint visiter !
Ça donnait le droit de visiter, cette mise en vente, n’est-ce pas ? Les gens viennent, ils entrent partout, ils demandent s’il n’y a plus rien à voir, comme si on voulait leur cacher quelque chose, garder quelque chose ! Ils font des remarques, à haute voix, comme si tout, déjà, était à eux — pire que si c’était à eux, puisqu’ils ne disent que ce qui est désagréable, ce qui peut rabaisser, avilir la valeur de la propriété. On est devant un agonisant qu’on chérit, et ils l’outragent ! Et ils n’essuient même pas leurs souliers, ils ne retirent pas leur chapeau. Une maison à vendre ! Ça n’est plus à son propriétaire, ça n’est à personne. C’est comme un chien perdu, on se nettoie les pieds sur son dos, et l’on s’en va… Ce furent des jours atroces. M. et Mme d’Harpagon, Élise elle-même, si hautaine toujours, avec son air d’être ailleurs, au-dessus de tout, disaient : « Que ça finisse, que ça finisse ! qu’on vende, et qu’il n’en soit plus question ! » Mais, de ce supplice, il y en avait encore pour des semaines, des mois.
Et puis M. d’Harpagon vit arriver M. Gomot, l’horloger de Mailly. Il était en rapports avec des antiquaires de Dijon, de Paris. « Vous ne vendez pas avec les meubles, monsieur d’Harpagon, et sans doute vous ne les conserverez pas tous. Alors il est préférable de vous débarrasser à l’amiable de ce que vous ne garderez pas. Vous en aurez meilleur prix avec moi, c’est dans votre intérêt. » De tous ces intrus, c’était lui le plus poli ; il était familier, mais convenable, déférent. Et on le connaissait depuis si longtemps ! L’horloger d’une petite ville finit par devenir une espèce d’ami, de condition subalterne ; un fournisseur, mais un homme avec qui on ne dédaigne pas d’échanger quelques mots, dont le métier est propre, presque élégant, qui vient réparer les pendules, à qui l’on apporte une montre qui avance ou retarde, les jours de marché, et qui fait la conversation, tandis que le vieil ouvrier spécialiste, sa loupe incrustée dans l’orbite, scrute la palpitante agitation des rouages de cuivre… Il se pourrait pourtant que ce pauvre Gomot ait été le plus mal reçu, avec la plus visible mauvaise grâce. Nous sommes restés plus près qu’on ne pense des primitifs, des sauvages. Les objets qui nous appartiennent en propre, dont nous usons chaque jour, et que, chaque jour, nous avons sous les yeux, dans les mains, nous paraissent une propriété plus étroite, plus intime, que la demeure même que nous habitons, les terres dont nous fûmes les maîtres. Il en faut abandonner quelqu’un ? On sait qu’on s’y doit résigner : mais par quoi commencer le sacrifice, et jusqu’où l’étendre ? Cela crève le cœur. En présence de tel meuble, tel tableau, d’un lit où l’on est venu embrasser sa fille encore enfant, d’une pendule qu’on entendit sonner tant d’heures, vides ou solennelles, les souvenirs se lèvent comme un essaim d’abeilles. On a envie de crier : « Non, pas ça ! pas ça ! Encore une petite minute, monsieur le bourreau ! Attendez ! »
Et puis, ni M. et Mme d’Harpagon, ni Élise même, ayant toujours vécu dans ces vieilles choses, n’en avaient jamais acheté ni vendu, n’avaient aucune notion exacte de leur valeur véritable. Autrefois, ils eussent été portés à la considérer comme insignifiante ; à cette heure, comme il est devenu fréquent, ils penchaient à l’exagérer. Mme d’Harpagon surtout avait peur de se laisser « voler ». Elle ne se le fût jamais pardonné.
Il y avait le portrait de l’école de Largillière, dont on disait communément « le Largillière » tout court ; et l’on avait fini par attacher une foi implicite à cette attribution ; il y avait le nécessaire de voyage donné par Napoléon Ier à l’arrière-grand-père de Mme d’Harpagon, intact, complet dans sa caisse en bois de thuya, avec ses flacons de cristal taillé, doré, son petit bol en vermeil pour la barbe, jusqu’à la savonnette en argent, le rasoir au manche d’argent ; une pièce unique, évidemment, unique ! Et même cette grande armoire de chêne, aux panneaux en têtes de diamants sculptés à la doloire, reléguée dans la buanderie, que M. et Mme d’Harpagon estimaient fort lourde et rustique, mais dont un ami, qui prétendait s’y connaître, avait dit un jour : « Voilà un beau meuble ! Cela se recherche, maintenant, à Paris ! » Et le mobilier de la salle à manger, des deux salons, le lit rococo, où deux colombes se becquetaient, au-dessus de guirlandes enlacées. On ne savait pas, on ne pouvait pas savoir ce que ça valait !
Gomot revint plusieurs fois, inutilement. Comme s’ils se fussent donné le mot, M. et Mme d’Harpagon s’arrangeaient pour ne jamais se trouver ensemble, et la demi-promesse qu’il parvenait à obtenir de l’un d’eux n’était jamais ratifiée par l’autre. Pour Élise, elle montrait devant ces transactions qui sans cesse avortaient, devant les attendrissements sentimentaux de son père, les calculs de Mme d’Harpagon, une indifférence froide, une insensibilité dédaigneuse. Ce fut elle pourtant, un jour, comme excédée, qui proposa une solution :
— Il y a aux Vergeais, depuis six semaines, ce petit monsieur Meyer. Il paraît que son père est marchand d’antiquités à Paris…
— Mais, objecta Mme d’Harpagon, c’est un professeur.
— Ça ne peut l’avoir empêché d’avoir appris quelque chose dans la boutique, il peut donner un conseil… Et même, s’il dit que cela en vaut la peine, il pourrait faire venir son père.
— Un juif ! fit M. d’Harpagon, avec répugnance.
Élise abaissa des sourcils ironiques :
— Si je ne me trompe, votre Lécuru est chrétien… La seule différence entre un juif et un chrétien, en affaires, c’est que le juif vous exploite moins, quand il achète, parce qu’il sait mieux revendre… Et puis, il a l’air bien élevé, ce jeune homme.
— Il me salue toujours quand je le rencontre, reconnut M. d’Harpagon.
Il n’ajouta point, mais il le pensait :
— Il n’a pas l’air de se moquer de moi comme les autres. Ce juif, ce juif, en ce moment, dans ce pays, est le seul à ne pas me considérer comme un cadavre, une proie dont il doit emporter un morceau…
Ce fut ainsi que M. Joseph Meyer, dévoré de curiosité, tout plein aussi de sympathie réelle, presque de dévouement anticipé, conquit ses entrées dans cet intérieur dont il avait pensé, avec chagrin, qu’il lui resterait toujours impénétrable. Il faut lui rendre cette justice que nul esprit de lucre ne se mêlait à son intérêt intellectuel, qui était passionné : uniquement l’espoir assez vague, mais enthousiaste, qu’un rare, un précieux document d’histoire littéraire pouvait lui être dévoilé — de quoi écrire, avec toutes les réserves, toutes les réticences qu’il y fallait encore, quelques pages dans la Revue des Sciences Historiques, ou tout simplement, car il n’était guère ambitieux, l’Intermédiaire des Chercheurs et des Curieux. Mais M. d’Harpagon parlerait-il ? S’il voulait parler, avait-il quelque chose à dire, possédait-il, du grand ancêtre, des lettres, des papiers — seulement un livre de comptes, ou de « Raison ? » Le Livre de Raison du véritable, du célèbre aïeul, quel beau, quel vénérable et singulier inédit à publier ! Et comme, malgré tout, Joseph Meyer était de sa race, il décidait : « Quand il faudrait l’acheter ! ou bien, sans l’acheter, négocier avec son propriétaire le droit de l’éditer ! Et cela me ferait une seconde thèse. Une thèse dont tout le monde parlera. » Il voyait déjà imprimés, sur couverture bleue, ces mots magiques : Le Livre de Raison d’Harpagon. Il en frémissait d’émotion sacrée, disons touchante !
Tandis que Mme d’Harpagon, à son égard, ne se voulut point départir d’une attitude méfiante et d’une humeur revêche, M. d’Harpagon lui témoigna une courtoisie parfaite, telle qu’il en avait accoutumé avec les personnes de naissance et de condition légèrement inférieures ou mal classées, mais de manières acceptables, que la nécessité lui imposait de recevoir sous son toit. Pour Élise, elle lui fit un accueil distingué. Elle s’ennuyait. Un jeune homme pour elle, était toujours un homme, quelle que fût son origine, pourvu qu’il ne fût point un malotru ou entièrement disgracié de la nature. Ce M. Meyer lui venait comme une distraction, et il semblait quelqu’un sur qui elle pouvait exercer le pouvoir de ses charmes, sans trop déchoir, sans s’humilier à ses propres yeux. Il n’était point ce qu’on appelle un homme du monde, elle avait assez d’expérience pour le discerner, mais d’aspect agréable, et cultivé. Son sang sémite se manifestait davantage à ses lèvres trop charnues, à la partie inférieure de son visage, légèrement proéminente, qu’à son nez plutôt camus comme celui des Slaves ; et jusqu’à l’excès d’abondance crépue de ses cheveux châtains, tirant sur le roux, sa barbe rousse taillée correctement, ne faisaient point crier d’horreur. Il était supportable. M. le professeur Joseph Meyer, dûment introduit et présenté, se montra sincèrement d’une modestie candide. Il savait distinguer les styles, possédait quelques lumières lui permettant de discerner l’authenticité des objets. Il n’avait sur leur valeur commerciale que des notions trop imprécises pour qu’elles pussent être d’une utilité directe ; du reste, il n’affecta point de rien déprécier. Au contraire, s’appliquant à louer ce qu’on lui présentait de façon délicate, disant seulement quelquefois, avec une franchise qui prêtait du mérite à ses éloges antérieurs : « Pour ceci, je ne pense pas que cela puisse avoir de l’intérêt. » Avait-on l’air de le regretter, de protester, il corrigeait : « Je puis me tromper. Inscrivons aussi cela sur la liste. »
Car on n’avait pas eu besoin de lui suggérer que la visite de M. Léon Meyer, son père, pourrait ou devrait succéder à son examen. Lui-même avait été le premier à en faire la proposition. Il se moquait pas mal, en ce moment, des intérêts de la maison Léon Meyer. Il ne brûlait, en vérité, que de la flamme pure de la découverte historique et littéraire.
Il fut donc bien entendu que l’inventaire dressé par le fils aurait pour unique destination d’éclairer le père, qu’on laisserait entièrement libre de décider si ce qu’on y apercevait était digne, en quelque mesure, qu’il se déplaçât. Mais M. Joseph Meyer attacha, à le rédiger, une conscience extraordinaire, y consacra, dans un secret dessein, plus de patience qu’il n’en eût mis jamais à corriger un texte difficile en le séparant des gloses qui l’alourdissent, en choisissant parmi les variantes. Il était agréable, et de façons réservées. Assez en lui demeurait de l’héréditaire esprit « courtier » pour qu’il sût se faire insinuant ; et aussi il savait « encaisser ». Il découragea par son équanimité les rebuffades fréquentes de Mme d’Harpagon ; sa curiosité déchaînée lui inspirait l’abnégation des martyrs ! Il ne fuyait pas Élise ; et, de son côté, Élise ne le fuyait point. Il n’employait pas, avec elle, le ton de la galanterie, bien que sachant lui témoigner qu’on ne pouvait lui rester tout à fait indifférent ; elle en était à la fois flattée et piquée. Quant à M. d’Harpagon, mortellement triste, et ayant, à son accoutumé, horreur d’un état si contraire à sa nature, privé de sa principale distraction qui était la chasse, n’osant plus guère sortir de chez lui, résolu à ne montrer à sa fille qu’un front sévère — en fait affectant de ne lui plus adresser la parole — désolé, esseulé, trop bon homme au fond du cœur pour que ses préjugés acquis ne cédassent point assez vite aux mouvements de sympathie qui l’entraînaient vers tous les hommes, quels qu’ils fussent, il n’eût osé s’avouer qu’il trouvait un grand soulagement dans la présence du professeur, toutefois le voyait venir avec plaisir, ne s’en laissait quitter qu’avec peine. Sans orgueil, mais rétractile comme tant de malheureux, il n’en était pas à le prendre pour confident ; pourtant il l’interrogeait déjà sur bien des choses, ce qui, espérait le trépidant Meyer, en pouvait devenir le chemin. Un jour M. d’Harpagon se risqua à lui demander :
— Votre père, à ce qu’il paraît, est un négociant en antiquités fort habile ?
— Je le pense, répondit M. Joseph Meyer, modestement.
— Et cependant, il n’y a que peu d’années qu’il a entrepris ce commerce. Il était, d’après ce que vous m’avez fait savoir, acheteur, vendeur, lotisseur de propriétés. Comment cela se peut-il faire ?
— Je ne devrais pas vous le dire, répliqua le professeur en souriant, mais je veux vous prouver, en vous le disant, que nous ne vous traiterons pas comme un client ordinaire… Tous les commerces se ressemblent. Le succès y dépend, d’après mon père, d’un axiome fondamental : « Il n’y a pas de mauvaises affaires, il n’y a que des affaires trop chères. » Le secret est d’acheter bon marché, aussi bon marché qu’on peut, et d’attendre… Que ce soit pour les tableaux, les terres, les maisons, les meubles, c’est la même chose…
M. d’Harpagon, un instant, redevint joyeux comme un enfant.
— Je comprends, fit-il en riant, je comprends… Mais vous, monsieur Meyer, qui m’expliquez si bien ce mystère, pourquoi n’êtes-vous pas resté dans le commerce ? Vous y eussiez, je n’en doute pas, réussi.
— Quelques-uns de mes coreligionnaires, répondit le professeur, parmi lesquels M. Salomon Reinach dans son manuel d’archéologie, in fine, nous contestent le génie de l’invention. Nous ne serions, si vous voulez, que des exécutants, non des compositeurs… Pourtant, nous avons eu Spinoza, nous avons Einstein. Cependant, si incroyable que ceci vous puisse paraître, nous placerons toujours, dans notre estime, les choses de l’esprit au-dessus de celles de la matière, et partant du négoce — avec une tendance trop fréquente pourtant, je le reconnais, à commercialiser celles de l’esprit. En Pologne, en Hongrie, en Russie, où les nôtres vivent encore comme on vivait au moyen âge, ce culte de l’esprit se concentre sur la théologie ; et après tout, Spinoza ne fut qu’un sublime théologien qui a mal tourné. Le rêve de mon père, qui a conservé les vieilles mœurs et m’acquit de quoi vivre, était que je fusse rabbin, ou tout au moins ne m’occupasse que de l’exégèse du Talmud. Mais j’ai mal tourné, comme Spinoza et la plupart des juifs d’Occident qui renoncent au commerce : je suis agrégé ès lettres. Il se peut d’ailleurs que je reste attaché, dans cette carrière toute désintéressée, aux habitudes des théologiens, surtout des théologiens juifs, qui aiment couper les cheveux en quatre… Il n’en est pas moins vrai que, m’adonnant à des travaux purement intellectuels, et qui ne peuvent rien rapporter, je me tiens pour supérieur à tous les juifs qui font de l’argent, à M. de Rothschild lui-même. Et je ne serais pas étonné que M. de Rothschild eût la même opinion de lui, et de moi. En tout cas, je n’ai plus qu’un souci, où je mets, je vous l’avoue, l’opiniâtreté de ma race : celui de savoir, — savoir pour savoir, — entasser les faits et les connaissances comme mes autres coreligionnaires entassent des pièces d’or, des bijoux, au de vieux pantalons. Je me le reproche : ma nature me porte davantage à accumuler qu’à classer, à généraliser. Mais je me dis que je fais là une besogne utile, et que d’autres ne feraient point. Voilà ma confession.
Or, à mesure qu’il parlait, décorant, embellissant un peu son personnage, mais sincère, il se révélait davantage à lui-même, et son besoin de savoir devenait irrésistible :
— Tenez, monsieur d’Harpagon, je suis entièrement à votre service, j’y mettrai mon père, je vous le jure. Je le surveillerai, je le contrôlerai, s’il en est besoin. Vous n’aurez pas à vous plaindre de moi… Mais dites-moi, en retour, dites-moi…
— Quoi ? fit M. d’Harpagon, étonné.
— Ce qu’on dit… le bruit qui court… Que vous en descendez… Oh ! pardonnez-moi ! Soyez assuré qu’il n’y a rien de malveillant dans ma curiosité, encore qu’elle vous puisse sembler impertinente. Elle ne l’est pas. Au contraire ! Si c’est vrai… si c’est vrai, il n’est pas de noblesse, d’illustration comparable à la vôtre. Être issu de l’homme unique dont le plus grand des dramaturges a fait un type éternel, mais c’est plus qu’un honneur, c’est la gloire ! Car les points de vue changent avec le temps. On l’a dit bien souvent : que nous importe la réputation, la vertu de nos grand’mères, si elles ont écrit de belles lettres d’amour, ou en ont reçu ! Leurs petits-fils les publient… Et je pourrais vous citer au moins une famille qui se vante de compter Gilles de Retz — Barbe-Bleue ! — au nombre de ses ancêtres.
— Vous êtes éloquent, monsieur Meyer, répliqua M. d’Harpagon, et je sens que vous pensez ce que vous dites. Et puis, vous êtes au courant des souvenirs qui sont restés dans ce pays… Je vais le quitter, je vais quitter cette maison qu’avait acquise l’homme unique, immortel, comme vous dites, dont vous venez de parler ; où son fils Cléante est mort, et qui fut tenue près de quatre siècles par les miens. Cela me paraît infiniment mélancolique : dans quelles circonstances, hélas !… Il est des choses qui doivent demeurer ensevelies en moi… Mais sur ce point, ma tristesse même me porte aux confidences.
Il frappa de sa canne un des vieux châtaigniers de l’allée où ils se promenaient. Le vieil arbre sonnait creux. Trois hommes n’eussent pu l’entourer de leurs bras. Il était noueux, rugueux, énorme et paternel. Il jetait de toutes parts de grosses racines qui boursouflaient la terre ; vingt ménages de freux y vivaient, dans leurs nids qu’ils retrouvaient chaque année.
— C’est le premier des Harpagon, ce même Harpagon que Molière prit pour modèle, qui l’a planté. Et tous les Harpagon issus de Cléante, son fils, goûtèrent le frais en été sous son ombre, l’hiver ont mangé ses châtaignes, arrosées du vin blanc de cette vigne, en bas… Car Cléante, suivant la coutume, avait reçu en héritage tous les biens-fonds. Élise, sa fille, avait eu sa part en argent, en créances sur l’État et les particuliers, en bons de caisse sur des traitants. Et, par un hasard singulier, peut-être un vœu du destin, moi, le dernier des descendants de Cléante, j’ai épousé la dernière descendante d’Élise. Les deux branches, écartées depuis si longtemps, se sont réunies en une seule. Et dire que ces derniers des Harpagon, les suprêmes héritiers du grand Avare, sont ruinés !
— Oui, fit Joseph Meyer, timidement, c’est cela qui est inattendu, incroyable !… Si triste — et merveilleux !
— Je vais vous étonner bien plus encore, monsieur Meyer : ils l’ont toujours été !
— Ruinés ? Les d’Harpagon ?
— Non pas ruinés, mais ils ne sont jamais sortis — qu’aujourd’hui, hélas, pour sombrer dans la misère — de la médiocrité. C’est une étrange aventure, dont les particularités rendent l’histoire de ma famille plus remarquable encore que vous ne le pourriez imaginer, fabuleuse, et, dans un certain sens, édifiante. Toutefois, pour peu qu’on y réfléchisse, ces particularités ne sont pas inexplicables. Vous n’ignorez pas le proverbe : à père avare, fils prodigue. Vous vous souvenez que le premier Cléante ne l’avait pas fait mentir. Élise, au contraire, passé son amoureux délire, montra qu’elle tenait de son père ; il put reconnaître son sang ; il la tint en affection distinguée, l’avantagea le plus qu’il lui fut possible. Mais voici le phénomène qui s’est produit, si l’on considère l’ensemble des générations, dans chaque branche, avec quelques irrégularités de détail, bien entendu ; je n’entends établir ici que la vérité générale :
« Il y a eu des alternances de prodigues et d’avares, d’avares et de prodigues. Et ce n’est pas seulement que les prodigues dilapidassent le bien de leurs ascendants avares ! Ce qui s’est passé est plus compliqué. Nombre de fois les avares de la famille — ceux que nous appelons entre nous les Harpagon-Harpagon — ont vu de leurs yeux, de leur vivant, s’évanouir la fortune qu’ils avaient accumulée, tandis que les Harpagon-Cléante, les prodigues, ne se trouvaient pas, à la fin, dans une situation pire qu’au début de leurs folies.
— Je ne conçois pas bien… avoua M. Simon Meyer.
— C’est pourtant toute l’histoire de la bourgeoisie française dont, sous nos derniers monarques, une petite noblesse, parfois une grande, est sortie — le premier des Harpagon fut anobli je vous dirai tout à l’heure comment — que je vous résume à cette heure. Les Harpagon-Harpagon plaçaient leur argent. Fort ordinairement, ils l’ont perdu. Ils l’ont perdu au début du XVIIIe siècle dans les spéculations sur le Mississipi. Ils l’ont perdu lors de la chute du premier Empire parce qu’ils n’ont pas prévu — c’était ceux de la branche féminine — la fin du blocus continental, et qu’ils continuèrent de spéculer à la hausse sur les cotons et les sucres. Ils l’ont perdu sous Louis-Philippe en plaçant leur fortune dans les premières compagnies de chemins de fer et de charbonnages, dont la faillite fut désastreuse. Ils l’ont perdu vers 1880 dans l’Union Générale. Il est assez rare qu’un Harpagon-Harpagon ait pu conserver jusqu’à sa mort ce qu’il avait amassé. Vous pourriez croire alors que le Harpagon-Cléante qui lui succédait presque toujours achevait la ruine ? Il n’en a rien été, car, jusqu’à ces derniers temps, la bourgeoisie n’abandonnait jamais les siens, ni l’État, dont elle était pratiquement maîtresse. Il en fut de même sous l’ancienne monarchie à l’égard de la petite noblesse, qui, du reste, depuis la Révolution, s’est confondue, avec quelques préjugés en plus, pour ses mœurs et sa manière de vivre, avec la bourgeoisie. Il y avait les mariages, et il y avait les places — l’administration.
« Je ne veux vous citer qu’un exemple, celui du premier Cléante. Dans les premières années du XVIIe siècle, la Bourgogne avait été presque entièrement abandonnée par sa population rurale… »
— Je sais cela, interrompit le professeur, c’est le sujet de ma thèse. Le roi engagea fort les bourgeois des villes à se rendre acquéreurs des biens incultes. Il anoblit ceux qui s’y décidèrent tout d’abord.
— Il en fut ainsi du grand Harpagon. Mais Cléante, après ses dissipations, ne possédait plus guère que cette terre des Vergeais, où il se retira. Cependant, comme il avait servi le roi dans ses armées, non sans mérite, Sa Majesté, qui le savait obéré, lui accorda une de ces charges financières, auprès de l’intendant de la province, que ne rougissaient pas de remplir les personnes dont la noblesse était toute fraîche ; et, percevant une petite part des impôts, il en garda naturellement quelque chose. Cela lui permit de se rétablir par un mariage qui ne fut point trop désavantageux. Il en fut de même après la Révolution. Les Harpagon en difficultés devinrent sous-préfets, percepteurs, trésoriers-payeurs, magistrats. La société était faite pour eux. Se trouvaient-ils dans l’embarras, elle intervenait. Moi-même, n’est-ce pas mon histoire ?… Mais j’ai été abandonné en route. Cette société tutélaire que j’ai connue, disparaît. De nouvelles classes sont survenues, qui détiennent le pouvoir, et après m’avoir chassé de ma place m’expulsent maintenant du dernier morceau de terre que je possédais. C’est la fin des Harpagon, c’est un monde où je ne serai plus jamais rien, où je n’obtiendrai rien, rien par privilège, ni moi ni mes enfants. Nos prodigalités nous perdent définitivement ; notre épargne même ne nous sauve plus. Nous disparaissons, et je m’en vais.
« Telle est, en quelques mots, l’histoire de ma famille. Je pourrai d’ailleurs vous confier, monsieur Meyer, quelques vieux papiers qui vous éclairciront ce que je viens de vous en dire, et j’imagine que vous goûterez tout particulièrement les Mémoires qu’a laissés mon aïeul Harpagon-Chézilles, le beau Chézilles, comme on disait sous Louis XVI. Ils sont demeurés inédits ; et, si vous les vouliez publier, il y faudrait de larges coupures, encore que le prince de Ligne, auquel il les avait montrés, lui eût écrit : « Pour le style, il n’y a qu’à admirer. Pour le fond, que j’ai médité avec tant de plaisir, il est fait pour tous les temps, pour tous les pays, pour le philosophe et l’homme de la société. » Il est à croire que le philosophe et l’homme de la société d’aujourd’hui, — si tant est que nous ayons une société, de quoi je doute, — ne ressemblent point à ceux d’alors : car ces mémoires sont fort scandaleux. On ne craignait pas de dire à cette époque, avec une élégance qui n’excluait pas l’impudeur, tout ce que l’on faisait, et qu’on a, monsieur, tort de faire. Ce fut un enseignement après la Révolution pour ce qui restait de la noblesse, et cette bourgeoisie où, pratiquement, ma famille est retombée. En apparence du moins on apprit à respecter les convenances sociales. Pour conserver le droit de diriger la communauté, il faut avoir l’air de le mériter, et savoir, extérieurement, garder quelque décence. Mais, comme les causes produisent ordinairement les mêmes effets, l’habitude du pouvoir, et des privilèges qui en résultent, a fait perdre à la bourgeoisie de nos jours cette hypocrisie nécessaire. Elle étale dangereusement son luxe et ses vices, en même temps qu’elle perd les qualités profondes qui justifiaient sa prépondérance… Je ne vous parle pas de moi, qui n’ai jamais rien été ; toutefois il me semble que, considérés en masse, nous ne valons plus grand’chose.
« Mais ce qui doit retenir, au point de vue de l’histoire singulière de ma famille, l’attention sur ce beau Chézilles, c’est qu’il réunit successivement en sa personne les deux tempéraments opposés qui la caractérisent. Harpagon-Cléante, Harpagon-Harpagon se succédèrent en lui. Il fut, au début de sa carrière, et jusqu’à sa maturité, un prodigue et, par surcroît, un homme sans mœurs. Je rougis d’avouer qu’il brilla dans ces soupers où la mode était de parler « anglais », — un anglais qui n’avait rien de commun avec l’idiome anglo-saxon. Cela voulait dire qu’on y prenait le droit de tenir les propos les plus choquants, nommant les choses du sexe par leurs termes propres, au lieu de les voiler sous les périphrases qui sont d’usage dans la bonne société. Et, le plus souvent, on ne se quittait point sans un tribut de complaisances mutuelles, entre hommes et femmes, qui parfois allaient fort loin… Il gaspilla ainsi un avoir déjà diminué par les affaires d’un père à la fois économe et aventureux. Il s’en vantait : « Ayant fait, en deux ans, deux cent mille livres de dettes, dit-il quelque part, je n’en étais pas moins sans argent. » Cela n’empêcha point le beau Chézilles de faire un assez brillant mariage. Il l’annonça de la sorte au prince de Ligne : « J’ai le plaisir de vous mander mes fiançailles avec une fort honnête personne, dont le bien se peut élever à cinq cent mille livres. Avec ce que j’ai, cela fera au ménage dans les cent cinquante mille. » — Entendant par là qu’il devait le reste et comptait sur la fortune de sa future pour s’acquitter. Je ne saurais non plus dissimuler qu’il était grand joueur, et ne montrait pas au jeu une délicatesse sur laquelle on n’avait pas tout à fait coutume à cette époque de raffiner.
« Eh bien, cet Harpagon-Cléante trouva, pour devenir Harpagon-Harpagon, son chemin de Damas sur les routes de l’émigration, qui furent si cruelles à la plupart des gentilshommes de son temps. Ayant perdu sa femme, qu’il avait rendue fort malheureuse, passé d’Angleterre aux États-Unis, il séduisit fort cyniquement la fille trop innocente d’un opulent banquier de Philadelphie, l’enleva, la conduisit en Europe où il l’épousa ; puis, moyennant une somme considérable, traita avec le père pour laisser déclarer la nullité de son mariage. A compter du moment qu’il fut réellement riche, chose étrange, son avarice devint aussi sordide que sa dissipation avait été sans bornes. Il ne fut rien moins qu’un usurier de haut vol, d’une rapacité, d’une férocité incroyables. Il vivait misérablement, se privait de tout… Croyez-vous qu’il ait laissé un héritage important à ses collatéraux ? — il n’avait pas d’enfants. — Il est mort ruiné, absolument ruiné, par la grande entreprise de constructions immobilières qui voulut, sous la Restauration, transformer la plaine de Grenelle, en faire le quartier à la mode que sont devenus depuis les Champs-Élysées, Marbœuf, et où il avait engagé tous ses capitaux. Il avait vécu sans scrupules, il est mort sans un sou. Je n’ai pas craint de vous faire de lui ce portrait sans fard. Vous êtes trop averti pour ne point savoir qu’il peut exister dans toutes les familles de ces brebis noires qui en accusent les tares sans en avoir les vertus.
« C’est ainsi que, par des alternances de générations inutilement épargnantes et de prodigues à peu près tirés d’affaire par l’appui que leur prêtait un milieu social qui ne les abandonnait point, on arrive à la génération contemporaine, à moi, à ma chère femme, qui peut avoir quelques travers, mais témoigne d’une énergie, d’un courage, d’une résignation que j’admire, et par quoi elle m’est bien supérieure. Il semble qu’en nous les défauts et les qualités que nous tenons de notre terrible sang se soient atténués. Mon père avait laissé dans l’écroulement de l’Union Générale à peu près tout ce qu’il possédait, sauf cette terre que j’ai dû hypothéquer. Pour moi, je n’ai pas été un bien coupable prodigue, — plutôt un insouciant, un imprudent, quelquefois un étourdi trop généreux, — et de la fureur entassante, de l’amour de l’or du grand ancêtre et de la première Élise, Mme d’Harpagon n’a gardé que des manies innocentes, peut-être un peu risibles, mais excusables. Pourtant, c’est nous qui semblons porter aujourd’hui tout le sinistre poids de cette hérédité. Nous marquons la fin de la dynastie des Harpagon ; et, je le crois, comme je vous l’ai dit, d’un monde : car mon fils et ma fille vont sombrer au-dessous de leur classe ; il n’y aura plus pour eux possibilité d’avarice ou de prodigalité, puisque, vraisemblablement, ils n’auront jamais rien : et c’est, à l’âge où nous sommes, ma femme et moi, notre grande et légitime inquiétude.
« Telle est l’histoire de notre famille, cher monsieur. J’éprouvais le besoin mélancolique de me la rappeler à moi-même, de la rassembler dans tous ses aspects bizarres et fatals, avant de quitter cette demeure où je suis né, où je pensais mourir. Je vous l’ai confiée par gratitude envers votre bienveillance et votre sympathie, qui m’ont été bien sensibles. Dirai-je aussi que ce fut dans l’espoir de les accroître ? Car j’ai besoin de vos services, de ceux de votre père : ce serait pour moi un apaisement que de découvrir, dans les quelques objets qui sont ici, de quoi acquitter une dette d’honneur dont je vous demande la permission de ne vous rien dire ; c’est un secret qui n’est pas seulement à moi… »
Telles furent les confidences de M. d’Harpagon. Elles firent plus que d’intéresser M. Joseph Meyer. Il était naturellement bon. Il éprouvait aussi ce désir passionné de beaucoup de ses coreligionnaires, surtout ceux d’Alsace, de se fondre dans la vie française, de comprendre et de sentir les choses comme un véritable Français ; il y faisait des efforts persistants. Tout au plus se risqua-t-il à interroger encore M. d’Harpagon sur ces comptes, ce Livre de Raison de l’aïeul, qui lui tenaient tant à cœur.
— Là-dessus, lui répondit le malheureux homme, je ne puis satisfaire votre curiosité. Le premier Cléante avait honte de l’avarice paternelle ; ces souvenirs lui faisaient tort dans le milieu où il avait pénétré ; je suppose qu’il s’est appliqué à en détruire les traces. Il n’en reste rien, à ma connaissance.
M. Joseph Meyer affirma fort sincèrement que cela importait peu. Et, en effet, son intérêt n’avait plus pour cause un simple mobile d’érudition, de gloriole universitaire. Il se sentait réellement attaché à ces pauvres gens, prêt à tous les efforts, sinon pour les tirer d’affaire, du moins pour adoucir, autant qu’il le pourrait, le destin funeste, et, semblait-il, inévitable, qui les attendait.
Bientôt, du reste, ce ne fut point pour ce qu’on s’en promettait d’immédiatement profitable que sa présence fut bien accueillis aux Vergeais ; on lui sut gré de venir interrompre des silences aussi pénibles que les débats intestins qui leur succédaient. Il fallait bien se taire en sa présence ; et, sans qu’il s’en rendît entièrement compte, il en profitait avec une adresse qui venait davantage de son intelligence et de sa sensibilité naturelles que de son habitude du monde. Mme d’Harpagon, demeurée dans la maison la personne qui lui était le moins favorable, disait de lui : « Il n’est pas bien élevé, mais il a de la conversation, » ne discernant point d’ailleurs clairement qu’en cela, étant tout juste le contraire des gens qu’elle avait eus jusqu’à ce jour l’occasion de fréquenter, consistaient son agrément, l’explication de la petite influence qu’il exerçait. De plus, ainsi que la plupart des gens de sa race, qui a traversé tant de siècles parmi tant de misères, d’humiliations, de persécutions, et a su vivre, il était forcément optimiste : le roseau qui plie sans rompre ne connaît pas le découragement. Il réchauffait donc, par une égalité d’humeur qu’il n’affectait pas, le cœur de ces trois désespérés qui, sans lui, eussent éclaté en récriminations les uns contre les autres, contre la vie, contre l’injustice du sort. Enfin, M. d’Harpagon, depuis qu’il s’était ouvert à lui des origines de sa famille, y ayant trouvé une diversion à ses chagrins actuels ressentait le besoin de revenir sur ce sujet. Il s’aventura de l’aborder, même en présence de sa femme et de sa fille. Et Mme d’Harpagon, prise à témoin ou sollicitée de donner une précision sur tel fait, tel personnage, finit, bien que marquant quelque mauvaise grâce, par évoquer ses propres réminiscences. Élise, au commencement, n’écouta qu’avec impatience. Elle détestait, par principe, tout ce qui la rattachait aux siens, elle croyait qu’il faut oublier et mépriser ce qui se rapporte au passé pour s’en libérer : c’est le travers fréquent des jeunes âmes en révolte. Elle changea pourtant peu à peu d’attitude, quand son père se laissa aller à lire à haute voix quelques passages des mémoires inédits du beau Chézilles, choisis parmi ceux qui n’outrageaient point trop la décence. D’ailleurs, chose curieuse, ce roué, cet aventurier fort douteux, mais spirituel, était resté aussi sympathique à ces trois personnes que le souvenir du premier Harpagon leur était importun. S’il était « la brebis noire », il était aussi l’enfant gâté, l’enfant terrible. On lui pardonnait beaucoup. En outre, ce n’était qu’un grand’oncle, mort sans postérité : on est moins responsable de ses collatéraux que de ses ascendants directs, on s’exprime, à leur sujet, plus librement. Et les yeux d’Élise, aussi fière que brûlante, marquaient un âpre plaisir quand son père lisait, dans les mémoires de Chézilles, une anecdote telle que celle-ci :
« Ce qu’on ne connaîtra plus après l’abominable bouleversement qu’a subi la France, c’est l’égalité qui régnait à la cour, et jusque sous les armes, entre tous les gentilshommes… Un jour que M. le prince d’Hénin fut traité, à son jugement, de façon un peu légère par M. le comte d’Artois, dont il était capitaine des gardes, il lui dit : « Monseigneur, veuillez vous ressouvenir que si j’ai l’honneur de vous servir, vous avez celui de l’être par moi ! »
— … Chézilles exagère un peu, corrigea bonnement M. d’Harpagon. D’Hénin osait parler de la sorte à Monsieur, parce qu’il était prince, issu d’une tige commune aux Habsbourg et à lui. Mais Chézilles ne s’y serait sans doute point risqué : il était de trop fraîche noblesse, ce qu’on appelait alors un noble à simple tonsure, et pas même…
Élise lui jeta un regard d’orgueil humilié, puis sourit, mécontente de ce premier sentiment, s’en blâmant elle-même. Rien ne devait plus compter pour elle, que d’assurer sa propre existence au moyen de ses armes de femme, de s’assurer l’amour, l’apaisement de ses sens, à n’importe quel prix. Elle y était décidée. Sa naissance ? Et quelle naissance, après tout ! Et c’était au nom de ça qu’on lui avait dénié son bonheur de femme !… M. Joseph Meyer la jugea bien belle, en cet instant, sans qu’il pût savoir exactement pourquoi. Élise s’en aperçut et n’en eut point déplaisir…