The Project Gutenberg eBook of La Esmeralda
Title: La Esmeralda
Author: Victor Hugo
Release date: October 5, 2004 [eBook #13628]
Most recently updated: October 28, 2024
Language: French
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OEUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
XVII
DRAME
IV
ÉDITION DÉFINITIVE D'APRÈS LES MANUSCRITS ORIGINAUX
OEUVRES COMPLÈTES
DE
VICTOR HUGO
DRAME
IV
LA ESMERALDA—RUY BLAS LES BURGRAVES
EDITION NE VARIETUR
PARIS
J HETZEL & Cie 18, RUE JACOB
A. QUANTIN & Cie
RUE SAINT-BENOIT, 7
1880
LA ESMERALDA
LIBRETTO
Si par hasard quelqu'un se souvenait d'un roman en écoutant un opéra, l'auteur croit devoir prévenir le public que pour faire entrer dans la perspective particulière d'une scène lyrique quelque chose du drame qui sert de base au livre intitulé Notre-Dame de Paris, il a fallu en modifier diversement tantôt l'action, tantôt les caractères. Le caractère de Phoebus de Châteaupers, par exemple, est un de ceux qui ont dû être altérés; un autre dénouement a été nécessaire, etc. Au reste, quoique, même en écrivant cet opuscule, l'auteur se soit écarté le moins possible, et seulement quand la musique l'a exigé, de certaines conditions consciencieuses indispensables, selon lui, à toute oeuvre, petite ou grande, il n'entend offrir ici aux lecteurs, ou pour mieux dire aux auditeurs, qu'un canevas d'opéra plus ou moins bien disposé pour que l'oeuvre musicale s'y superpose heureusement, qu'un libretto pur et simple dont la publication s'explique par un usage impérieux. Il ne peut voir dans ceci qu'une trame telle quelle qui ne demande pas mieux que de se dérober sous cette riche et éblouissante broderie qu'on appelle la musique.
L'auteur suppose donc, si par aventure on s'occupe de ce libretto, qu'un opuscule aussi spécial ne saurait en aucun cas être jugé en lui-même et abstraction faite des nécessités musicales que le poëte a dû subir, et qui, à l'Opéra, ont toujours droit de prévaloir. Du reste, il prie instamment le lecteur de ne voir dans les lignes qu'il écrit ici que ce qu'elles contiennent, c'est-à-dire sa pensée personnelle sur ce libretto en particulier, et non un dédain injuste et de mauvais goût pour cette espèce de poëmes en général et pour l'établissement magnifique où ils sont représentés. Lui qui n'est rien, il rappellerait au besoin à ceux qui sont le plus haut placés que nul n'a droit de dédaigner, fût-ce au point de vue littéraire, une scène comme celle-ci. A ne compter même que les poëtes, ce royal théâtre a reçu dans l'occasion d'illustres visites, ne l'oublions pas. En 1671, on représenta avec toute la pompe de la scène lyrique une tragédie-ballet intitulée; Psyché. Le libretto de cet opéra avait deux auteurs: l'un s'appelait Poquelin de Molière, l'autre Pierre Corneille.
14 novembre 1836.
PERSONNAGES.
LA ESMERALDA.
PHOEBUS DE CHATEAUPERS.
CLAUDE FROLLO.
QUASIMODO.
FLEUR-DE-LYS.
MADAME ALOISE DE GONDELAURIER.
DIANE.
BÉRANGÈRE.
LE VICOMTE DE GIF.
M. DE CHEVREUSE.
M. DE MORLAIX.
CLOPIN TROUILLEFOU.
LE CRIEUR PUBLIC.
PEUPLE, TRUANDS, ARCHERS, ETC.
Paris.—1482.
ACTE PREMIER
[La Cour des miracles.—Il est nuit. Foule de truands. Danses et bruyantes. Mendiant et mendiantes dans leurs diverses attitudes de métier. Le roi de Thune sur son tonneau. Feux, torches, flambeaux. Cercle de hideuses maisons dans l'ombre.]
SCENE PREMIERE.
CLAUDE FROLLO, CLOPIN TROUILLEFOU
[puis] LA ESMERALDA,
[puis] QUASIMODO,—LES TRUANDS.
CHOEUR DES TRUANDS.
Vive Clopin, roi de Thune!
Vivent les gueux de Paris!
Faisons nos coups à la brune,
Heure où tous les chats sont gris.
Dansons! narguons pape et bulle,
Et raillons-nous dans nos peaux,
Qu'avril mouille ou que juin brûle
La plume de nos chapeaux!
Sachons flairer dans l'espace
L'estoc de l'archer vengeur,
Ou le sac d'argent qui passe
Sur le dos du voyageur!
Nous irons au clair de lune
Danser avec les esprits…—Vive
Clopin, roi de Thune!
Vivent les gueux de Paris!
CLAUDE FROLLO, [à part, derrière un pilier, dans un coin du théâtre.
Il est enveloppé d'un grand manteau qui cache son habit de prêtre.
Au milieu de la ronde infâme,
Qu'importe le soupir d'une âme?
Je souffre! oh! jamais plus de flamme
Au sein d'un volcan ne gronda.
[Entre la Esmeralda en dansant.]
CHOEUR.
La voilà! la voilà! c'est elle! Esmeralda!
CLAUDE FROLLO, [à part.]
C'est elle! oh! oui, c'est elle!
Pourquoi, sort rigoureux,
L'as-tu faite si belle,
Et moi si malheureux?
[Elle arrive au milieu du théâtre. Les truands font cercle
avec admiration autour d'elle. Elle danse.]
LA ESMERALDA.
Je suis l'orpheline,
Fille des douleurs,
Qui sur vous s'incline
En jetant des fleurs;
Mon joyeux délire
Bien souvent soupire;
Je montre un sourire,
Je cache des pleurs.
Je danse, humble fille,
Au bord du ruisseau,
Ma chanson babille
Comme un jeune oiseau;
Je suis la colombe
Qu'on blesse et qui tombe.
La nuit de la tombe
Couvre mon berceau.
CHOEUR.
Danse, jeune fille!
Tu nous rends plus doux.
Prends-nous pour famille,
Et joue avec nous,
Comme l'hirondelle
A la mer se mêle,
Agaçant de l'aile
Le flot en courroux.
C'est la jeune fille,
L'enfant du malheur!
Quand son regard brille,
Adieu la douleur!
Son chant nous rassemble;
De loin elle semble
L'abeille qui tremble
Au bout d'une fleur.
Danse, jeune fille,
Tu nous rends plus doux.
Prends-nous pour famille,
Et joue avec nous!
CLAUDE FROLLO, [à part.]
Frémis, jeune fille;
Le prêtre est jaloux!
[Claude veut se rapprocher de la Esmeralda, qui se détourne de lui avec une sorte d'effroi.—Entre la procession du pape des fous. Torches, lanternes et musique. On porte au milieu du cortège, sur un brancard couvert de chandelles, Quasimodo, chapé et mitré.]
CHOEUR.
Saluez, clercs de basoche!
Hubins, coquillards, cagoux,
Saluez tous! il approche.
Voici le pape des fous!
CLAUDE FROLLO, [apercevant Quasimodo, s'élance vers lui
avec un geste de colère.]
Quasimodo! quel rôle étrange!
0 profanation! Ici,
Quasimodo!
QUASIMODO.
Grand Dieu! qu'entends-je?
CLAUDE FROLLO.
Ici, te dis-je!
QUASIMODO, [se jetant en bas de la litière.]
Me voici!
CLAUDE FROLLO.
Sois anathème!
QUASIMODO.
Dieu! c'est lui-même!
CLAUDE FROLLO.
Audace extrême!
QUASIMODO.
Instant d'effroi!
CLAUDE FROLLO.
A genoux, traître!
QUASIMODO.
Pardonnez, maître!
CLAUDE FROLLO.
Non, je suis prêtre!
QUASIMODO.
Pardonnez-moi!
[Claude Frollo arrache les ornements pontificaux de Quasimodo et les
foule aux pieds. Les truands, sur lesquels Claude jette des
regards irrités, commencent à murmurer et se forment en groupes
menaçants autour de lui.]
LES TRUANDS.
Il nous menace,
O compagnons!
Dans cette place
Où nous régnons!
QUASIMODO.
Que veut l'audace
De ces larrons?
On le menace,
Mais nous verrons!
CLAUDE FROLLO.
Impure race!
Juifs et larrons!
On me menace,
Mais nous verrons!
[La colère des truands éclate.]
LES TRUANDS.
Arrête! arrête! arrête!
Meure le trouble-fête!
Il paiera de sa tête!
En vain il se débat!
QUASIMODO.
Qu'on respecte sa tête!
Et que chacun s'arrête,
Ou je change la fête
En un sanglant combat!
CLAUDE FROLLO.
Ce n'est point pour sa tête
Que Frollo s'inquiète.
[Il met la main sur la poitrine.]
C'est là qu'est la tempête,:
C'est là qu'est le combat!
[Au moment où la fureur des truands est au comble, Clopin
Trouillefou parait au fond du théâtre.]
CLOPIN.
Qui donc ose attaquer, dans ce repaire infâme,
L'archidiacre mon seigneur,
Et Quasimodo le sonneur
De Notre-Dame?
LES TRUANDS, [s'arrêtant.]
C'est Clopin, notre roi!
CLOPIN.
Manants, retirez-vous!
LES TRUANDS.
Il faut obéir!
CLOPIN.
Laissez-nous.
[Les truands se retirent dans les masures. La Cour des miracles reste déserte. Clopin s'approche mystérieusement de Claude.]
SCÈNE II
CLAUDE FROLLO, QUASIMODO, CLOPIN TROUILLEFOU.
CLOPIN.
Quel motif vous avait jeté dans cette orgie?
Avez-vous, monseigneur, quelque ordre à me donner?
Vous êtes mon maître en magie.
Parlez; je ferai tout.
CLAUDE. [Il saisit vivement Clopin par le bras et l'attire sur le
devant du théâtre.]
Je viens tout terminer.
Écoute.
CLOPIN.
Monseigneur?
CLAUDE FROLLO.
Plus que jamais je l'aime!
D'amour et de douleur tu me vois palpitant.
Il me la faut cette nuit même.
CLOPIN.
Vous l'allez voir ici passer dans un instant;
C'est le chemin de sa demeure.
CLAUDE FROLLO, [à part.]
Oh! l'enfer me saisit!
[Haut.]
Bientôt, dis-tu?
CLOPIN.
Sur l'heure.
CLAUDE FROLLO.
Seule?
CLOPIN.
Seule.
CLAUDE FROLLO.
Il suffit.
CLOPIN.
Attendrez-vous?
CLAUDE FROLLO.
J'attend.
Que je l'obtienne ou que je meure!
CLOPIN.
Puis-je vous servir?
CLAUDE FROLLO.
Non.
[Il fait signe à Clopin de s'éloigner, après lui avoir jeté sa bourse.
Resté seul avec Quasimodo, il l'amène sur le devant du théâtre.]
Viens, j'ai besoin de toi.
QUASIMODO.
C'est bien.
CLAUDE FROLLO.
Pour une chose impie, affreuse, extrême.
QUASIMODO.
Vous êtes mon seigneur.
CLAUDE FROLLO.
Les fers, la mort, la loi,
Nous bravons tout.
QUASIMODO.
Comptez sur moi.
CLAUDE FROLLO, [impétueusement.]
J'enlève la fille bohème!
QUASIMODO.
Maître, prenez mon sang—sans me dire pourquoi.
[Sur un signe de Claudo Frollo, il se retire vers le fond du [théâtre et laisse son maître sur le devant de la scène.]
CLAUDE FROLLO.
0 ciel! avoir donné ma pensée aux abîmes,
Avoir de la magie essayé tous les crimes,.
Être tombé plus bas que l'enfer ne descend,
Prêtre, à minuit, dans l'ombre épier une femme,
Et songer, dans l'état où se trouve mon âme,
Que Dieu me regarde à présent!
Eh bien, oui! qu'importe!
Le destin m'emporte,
Sa main est trop forte,
Je cède à sa loi!
Mon sort recommence!
Le prêtre en démence
N'a plus d'espérance
Et n'a plus d'effroi!
Démon qui m'enivres,
Qu'évoquent mes livres,
Si tu me la livres,
Je me livre à toi!
Reçois sous ton aile
Le prêtre infidèle!
L'enfer avec elle,
C'est mon ciel, à moi!
Viens donc, ô jeune femme!
C'est moi qui te réclame!
Viens, prends-moi sans retour!
Puisqu'un Dieu, puisqu'un maître,
Dont le regard pénètre
Notre coeur nuit et jour,
Exige en son caprice
Que le prêtre choisisse
Du ciel ou de l'amour!
QUASIMODO, [revenant.]
Maître, l'instant s'approche.
CLAUDE FROLLO.
Oui, l'heure est solennelle;
Mon sort se décide, tais-toi.
CLAUDE FROLLO ET QUASIMODO.
La nuit est sombre,
J'entends des pas;
Quelqu'un dans l'ombre
Ne vient-il pas?
[Ils vont écouter au fond du théâtre.]
LE GUET, [passant derrière les maisons.]
Paix et vigilance!
Ouvrons, loin du bruit,
L'oreille au silence
Et l'oeil à la nuit.
CLAUDE ET QUASIMODO.
Dans l'ombre on s'avance;
Quelqu'un vient sans bruit.
Oui, faisons silence;
C'est le guet de nuit!
[Le chant s'éloigne.]
QUASIMODO.
Le guet s'en va.
CLAUDE FROLLO.
Notre crainte le suit.
[Claude Frollo et Quasimodo regardent avec anxiété vers la rue par laquelle doit venir la Esmeralda.]
QUASIMODO.
L'amour conseille,
L'espoir rend fort
Celui qui veille
Lorsque tout dort.
Je la devine,
Je l'entrevoi;
Fille divine,
Viens sans effroi!
CLAUDE FROLLO.
L'amour conseille,
L'espoir rend fort
Celui qui veille
Lorsque tout dort.
Je la devine,
Je l'entrevoi;
Fille divine!
Elle est à moi!
[Entre la Esmeralda. Ils se jettent sur elle, et veulent
l'entraîner. Elle se débat.]
LA ESMERALDA.
Au secours! au secours! à moi!
CLAUDE FROLLO ET QUASIMODO.
Tais-toi, jeune fille! tais-toi!
SCENE III.
LA ESMERALDA, QUASIMODO, PHOEBUS DE CHATEAUPERS, LES ARCHERS DU GUET.
PHOEBUS DE CHATEAUPERS, [entrant à la tête d'un gros d'archers.]
De par le roi!
[Dans le tumulte, Claude s'échappe. Les archers saisissent Quasimodo.]
PHOEBUS, [aux archers, montrant Quasimodo.]
Arrêtez-le! serrez ferme!
Qu'il soit seigneur ou valet!
Nous allons, pour qu'on l'enferme,
Le conduire au Châtelet!
[Les archers emmènent Quasimodo au fond. La Esmeralda, remise de sa frayeur, s'approche de Phoebus avec une curiosité mêlée d'admiration, et l'attire doucement sur le devant de la scène.]
LA ESMERALDA, [à Phoebus.]
Daignez me dire
Votre nom, sire!
Je le requiers!
PHOEBUS.
Phoebus, ma fille,
De la famille
De Châteaupers.
LA ESMERALDA.
Capitaine?
PHOEBUS.
Oui, ma reine.
LA ESMERALDA.
Reine? oh! non.
PHOEBUS.
Grâce extrême!
LA ESMERALDA.
Phoebus, j'aime
Votre nom!
PHOEBUS.
Sur mon âme,
J'ai, madame,
Une lame
De renom!
LA ESMERALDA, [à Phoebus.]
Un beau capitaine,
Un bel officier,
A mine hautaine,
A corset d'acier,
Souvent, mon beau sire,
Prend nos pauvres coeurs,
Et ne fait que rire
De nos yeux en pleurs.
PHOEBUS, [à part.]
Pour un capitaine,
Pour un officier,
L'amour peut à peine
Vivre un jour entier.
Tout soldat désire
Cueillir toute fleur,
Plaisir sans martyre,
Amour sans douleur!
[A la Esmeralda.]
Un esprit
Radieux
Me sourit
Dans tes yeux.
LA ESMERALDA.
Un beau capitaine,
Un bel officier,
A mine hautaine,
A corset d'acier,
Quand aux yeux il brille,
Fait longtemps penser
Toute pauvre fille
Qui l'a vu passer!
PHOEBUS, [à part.]
Pour un capitaine,
Pour un officier,
L'amour peut à peine
Vivre un jour entier.
C'est l'éclair qui brille,
Il faut courtiser
Toute belle fille
Que l'on voit passer.
LA ESMERALDA. [Elle se pose devant le capitaine et l'admire.]
Seigneur Phoebus, que je vous voie
Et que je vous admire encor!
Oh! la belle écharpe de soie,
La belle écharpe à franges d'or!
[Phoebus détache son écharpe et la lui offre.]
PHOEBUS.
Vous plaît-elle?
[La Esmeralda prend l'écharpe et s'en pare.]
LA ESMERALDA.
Qu'elle est belle!
PHOEBUS.
Un moment!
[Il s'approche d'elle et cherche à l'embrasser.]
LA ESMERALDA, reculant.
Non! de grâce!
PHOEBUS, [qui insiste.]
Qu'on m'embrasse!
LA ESMERALDA, [reculant toujours.]
Non, vraiment!
PHOEBUS, [riant.]
Une belle
Si rebelle.
Si cruelle!
C'est charmant.
LA ESMERALDA.
Non, beau capitaine,
Je dois refuser.
Sais-je où l'on m'entraîne
Avec un baiser?
PHOEBUS.
Je suis capitaine,
Je veux un baiser.
Ma belle africaine,
Pourquoi refuser?
Donne un baiser, donne, ou je vais le prendre.
LA ESMERALDA.
Non, laissez-moi; je ne veux rien entendre.
PHOEBUS.
Un seul baiser! ce n'est rien, sur ma foi!
LA ESMERALDA.
Rien pour vous, sire, hélas! et tout pour moi!
PHOEBUS.
Regarde-moi; tu verras si je t'aime!
LA ESMERALDA.
Je ne veux pas regarder en moi-même.
PHOEBUS.
L'amour, ce soir, veut entrer dans ton coeur.
LA ESMERALDA.
L'amour ce soir, et demain le malheur!
[Elle glisse de ses bras et s'enfuit. Phoebus, désappointé, se retourne vers Quasimodo, que les gardes tiennent lié au fond du théâtre.]
PHOEBUS.
Elle m'échappe, elle résiste.
Belle aventure en vérité!
Des deux oiseaux de nuit je garde le plus triste;
Le rossignol s'en va, le hibou m'est resté.
[Il se remet à la tête de sa troupe, et sort emmenant Quasimodo.]
CHOEUR DE LA RONDE DU GUET.
Paix et vigilance!
Ouvrons, loin du bruit,
L'oreille au silence
Et l'oeil à la nuit!
[Ils s'éloignent peu à peu et disparaissent.]
ACTE DEUXIÈME
SCENE PREMIERE.
[La place de Grève. Le pilori. Quasimodo au pilori. Le peuple sur la place.]
CHOEUR.
—Il enlevait une fille!
—Comment! vraiment?
—Vous voyez comme on l'étrille
En ce moment!
—Entendez-vous, mes commères?
Quasimodo
S'en vient chasser sur les terres
De Cupido!
UNE FEMME DU PEUPLE.
Il passera dans ma rue
Au retour du pilori,
Et c'est Pierrat Torterue
Qui va nous faire le cri.
LE CRIEUR.
De par le roi, que Dieu garde!
L'homme qu'ici l'on regarde
Sera mis, sous bonne garde,
Pour une heure au pilori!
CHOEUR.
A bas! à bas!
Le bossu! le sourd! le borgne!
Ce Barabbas!
Je crois, mortdieu! qu'il nous lorgne.
A bas le sorcier!
Il grimace, il rue!
Il fait aboyer
Les chiens dans la rue.
—Corrigez bien ce bandit!
—Doublez le fouet et l'amende!
QUASIMODO.
A boire!
CHOEUR.
Qu'on le pende!
QUASIMODO.
A boire!
CHOEUR.
Sois maudit!
[Depuis quelques instants la Esmeralda s'est mêlée à la foule. Elle a observé Quasimodo avec surprise d'abord, puis avec pitié. Tout à coup, au milieu des cris du peuple, elle monte au pilori, détache une petite gourde de sa ceinture, et donne à boire à Quasimodo.]
CHOEUR.
Que fais-tu, belle fille?
Laisse Quasimodo!
A Belzébuth qui grille
On ne donne pas d'eau!
[Elle descend du pilori. Les archers détachent et emmènent Quasimodo.]
CHOEUR.
—Il enlevait une femme!
—Qui? ce butor?
—Mais c'est affreux! c'est infâme!
—C'est un peu fort!
—Entendez-vous, mes commères?
Quasimodo
Osait chasser sur les terres
De Cupido!
SCENE II.
[Une salle magnifique où se font des préparatifs de fête.]
PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS, MADAME ALOISE DE GONDELAURIER.
MADAME ALOISE.
Phoebus, mon futur gendre, écoutez, je vous aime;
Soyez maître céans comme un autre moi-même;
Ayez soin que ce soir chacun s'égaye ici.
Et vous, ma fille, allons, tenez-vous prête.
Vous serez la plus belle encor dans cette fête,
Soyez la plus joyeuse aussi!
[Elle va au fond, et donne des ordres aux valets qui disposent la fête.]
FLEUR-DE-LYS.
Monsieur, depuis l'autre semaine
On vous a vu deux fois à peine.
Cette fête enfin vous ramène.
Enfin! c'est bien heureux vraiment!
PHOEBUS.
Ne grondez pas, je vous supplie!
FLEUR-DE-LYS.
Ah! je le vois, Phoebus m'oublie!
PHOEBUS.
Je vous jure…
FLEUR-DE-LYS.
Pas de serment!
On ne jure que lorsqu'on ment.
PHOEBUS.
Vous oublier! quelle folie!
N'êtes-vous pas la plus jolie?
Ne suis-je pas le mieux aimant?
PHOEBUS, [à part.]
Comme ma belle fiancée
Gronde aujourd'hui!
Le soupçon est dans sa pensée.
Ah! quel ennui!
Belles, les amants qu'on rudoie
S'en vont ailleurs.
On en prend plus avec la joie
Qu'avec les pleurs.
FLEUR-DE-LYS, [à part.]
Me trahir, moi, sa fiancée,
Qui suis à lui!
Moi qui n'ai que lui pour pensée
Et pour ennui!
Ah! qu'il s'absente ou qu'il me voie,
Que de douleurs!
Présent, il dédaigne ma joie,
Absent, mes pleurs!
FLEUR-DE-LYS.
L'écharpe, que pour vous, Phoebus, j'ai festonnée,
Qu'en avez-vous donc fait? je ne vous la vois pas.
PHOEBUS, [troublé.]
L'écharpe? Je ne sais…
[A part.]
Mortdieu! le mauvais pas!
FLEUR-DE-LYS.
Vous l'avez oubliée!
[A part.]
A qui l'a-t-il donnée?
Et pour qui suis-je abandonnée?
MADAME ALOISE, [remontant vers eux
et tâchant de les accorder.]
Mon Dieu! mariez-vous; vous bouderez après.
PHOEBUS, [à Fleur-de-Lys.]
Non, je ne l'ai pas oubliée.
Je l'ai, je m'en souviens, soigneusement pliée
Dans un coffret d'émail que j'ai fait faire exprès.
[Avec passion, à Fleur-de-Lys, qui boude encore.]
Je vous jure que je vous aime
Plus qu'on n'aimerait Vénus même.
FLEUR-DE-LYS.
Pas de serment! pas de serment!
On ne jure que lorsqu'on ment.
MADAME ALOISE.
Enfants! pas de querelle; aujourd'hui tout est joie.
Viens, ma fille, il faut qu'on nous voie.
Voici qu'on va venir. Chaque chose a son tour.
[Aux valets.]
Allumez les flambeaux, et que le bal s'apprête.
Je veux que tout soit beau, qu'on s'y croie en plein jour
PHOEBUS.
Puisqu'on a Fleur-de-Lys, rien ne manque à la fête.
FLEUR-DE-LYS.
Phoebus, il y manque l'amour!
[Elles sortent.]
PHOEBUS, [regardant sortir Fleur-de-Lys.]
Elle dit vrai; près d'elle encore
Mon coeur est rempli de souci.
Celle que j'aime, à qui je pense dès l'aurore,
Hélas! elle n'est pas ici!
Fille ravissante,
A toi mes amours!
Belle ombre dansante,
Qui remplis mes jours,
Et, toujours absente,
M'apparais toujours!
Elle est rayonnante et douce
Comme un nid dans les rameaux,
Comme une fleur dans la mousse,
Comme un bien parmi des maux!
Humble fille et vierge fière,
Ame chaste en liberté,
La pudeur sous sa paupière
Émousse la volupté!
C'est, dans la nuit sombre,
Un ange des cieux,
Au front voilé d'ombre,
A l'oeil plein de feux!
Toujours je vois son image,
Brillante ou sombre parfois;
Mais toujours, astre ou nuage,
C'est au ciel que je la vois!
Fille ravissante,
A toi mes amours!
Belle ombre dansante
Qui remplis mes jours,
Et, toujours absente,
M'apparais toujours!
[Entrent plusieurs seigneurs et dames en habits de fête.]
SCENE III.
LES PRÉCÉDENTS, LE VICOMTE DE GIF, M. DE MORLAIX, M. DE CHEVREUSE, MADAME DE GONDELAURIER, FLEUR-DE-LYS, DIANE, BÉRANGÈRE, DAMES, SEIGNEURS.
LE VICOMTE DE GIF.
Salut, nobles châtelaines!
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS, saluant.
Bonjour, noble chevalier!
Oubliez soucis et peines
Sous ce toit hospitalier!
M. DE MORLAIX.
Mesdames, Dieu vous envoie
Santé, plaisir et bonheur!
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS.
Que le ciel vous rende en joie
Vos bons souhaits, beau seigneur!
M. DE CHEVREUSE.
Mesdames, du fond de l'âme
Je suis à vous comme à Dieu.
MADAME ALOISE, PHOEBUS, FLEUR-DE-LYS.
Beau sire, que Notre-Dame
Vous soit en aide en tout lieu!
[Entrent tous les conviés.]
CHOEUR.
Venez tous à la fête!
Page, dame et seigneur!
Venez tous à la fête,
Des fleurs sur votre tête,
La joie au fond du coeur.
[Les conviés s'accostent et se saluent. Des valets circulent dans la
foule, portant des plateaux chargés de fleurs et de fruits.
Cependant un groupe de jeunes filles s'est formé près d'une
fenêtre, à droite. Tout à coup l'une d'elles appelle les autres et
leur fait signe de se pencher hors de la fenêtre.]
DIANE, [regardant au dehors.]
Oh! viens donc voir, viens donc voir, Bérangère!
BÉRANGÈRE, [regardant dans la rue.]
Qu'elle est vive! qu'elle est légère!
DIANE.
C'est une fée ou c'est l'Amour!
LE VICOMTE DE GIF, [riant.]
Qui danse dans le carrefour!
M. DE CHEVREUSE, [après avoir regardé.]
Eh mais, c'est la magicienne!
Phoebus, c'est ton égyptienne,
Que l'autre nuit, avec valeur,
Tu sauvas des mains d'un voleur.
LE VICOMTE DE GIF.
Eh! oui, c'est la bohémienne!
M. DE MORLAIX.
Elle est belle comme le jour!
DIANE, à Phoebus.
Si vous la connaissez, dites-lui qu'elle vienne
Nous égayer de quelque tour.
PHOEBUS, [regardant à son tour d'un air distrait.]
Il se peut bien que ce soit elle.
[A. M. de Gif.]
Mais crois-tu qu'elle se rappelle?…
FLEUR-DE-LYS, [qui observe et qui écoute.]
De vous toujours on se souvient.
Voyons, appelez-la, dites-lui qu'elle monte.
[A part.]
Je verrai s'il faut croire à ce que l'on raconte.
PHOEBUS, [à Fleur-de-Lys.]
Vous le voulez? Eh bien, essayons.
[Il fait signe à la danseuse de monter.]
LES JEUNES FILLES.
Elle vient!
M. DE CHEVREUSE.
Sous le porche elle est disparue.
DIANE.
Comme elle a laissé là ce bon peuple ébahi!
LE VICOMTE DE GIF.
Dames, vous allez voir la nymphe de la rue.
FLEUR-DE-LYS, [à part.]
Qu'au signe de Phoebus elle a vite obéi!.