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La fabrique de crimes

Chapter 16: CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE
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About This Book

A satirical, episodic tale that amplifies popular appetite for sensation by treating crime as an industrial product: the prose stages grotesque devices, conspiracies, betrayals and escalating acts of physical violence in a series of theatrical set pieces. A bold preface frames the work as a catalogue of monstrosities, and the chapters proceed through melodramatic scenes of disguise, deception, uncanny transformations and macabre revelations. Rather than resolving moral questions, the narrative emphasizes spectacle and criminal ingenuity, using dark humor and hyperbole to examine voyeuristic fascination with transgression and the social appetite that manufactures and consumes violent spectacle.

— La mienne aussi! s'écria le Rémouleur qui ôta sa perruque rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus chatoyante.

L'ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d'abord, puis une jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il apparut blanc et propre à tous les regards.

— Amoroso! murmura Mandina prête à se trouver mal.

Le Joueur d'orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un des morceaux les plus émouvants de la Marseillaise.

Silvio Pellico avait tout compris.

Il étendit ses mains tremblantes et dit:

— Je puis mourir à nouveau, puisque j'ai vu réunis encore une fois les cinq enfants de l'odalisque!

— Les six soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel enfant dans ses bras.

Cela mit un froid. Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à voix basse:

— Si Olinda est la fille de Princessina, l'odalisque Maugrabine, elle a épousé son frère; ce n'est pas convenable.

— Parle! ô mon époux, s'écria la jeune grecque avec un sourire angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.

Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.

— Grâce au souverain arbitre de l'univers, dit-il, nous avons évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même ou j'entrais dans la couche nuptiale, ma soeur reconnut à mon cou le portrait du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle poussa un cri et se rhabilla…

— Mais l'enfant!… interrompit Silvio non sans défiance.

— Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la parole, répliqua le Rémouleur.

J'allais expliquer l'enfant. Ma soeur s'agenouilla près de moi et m'avoua que, la veille, elle avait cédé à l'amour d'un inconnu, qui devait la conduire à l'autel le lendemain. Comme ce lâche imposteur manquait à ses serments, Olinda…

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la porte.

— Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.

— C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.

— Cet organe… commença-t-elle.

— Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au rendez-vous.

— C'est lui, s'écria Olinda, c'est le père de Zêlida!

Elle pressait l'enfant contre son coeur. Silvio Pellico fit remettre les divers déguisements, car il n'oubliait jamais les conseils de la prudence, et l'on ouvrit la porte au véritable époux d'Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.

Il portait le costume des droits réunis, mais c'était un mensonge. Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des comptes.

Silvio Pellico réfléchissait.

— Ôtez de nouveau vos déguisements! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obéi:

— Nous devons redoubler de précautions, parce que j'ai une importante ouverture à vous faire.

— Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d'un instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames; mesdames, vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée. J'ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n'être plus victime d'aucune erreur. Mon grand âge m'autorise à faire cette constatation, sans offenser l'un ni l'autre sexe.

On lui obéit encore, mais en murmurant.

Aussitôt qu'il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses bras et dit avec une émotion qui allait jusqu'au transport:

— Dans mes bras! sur mon coeur! tous! tous! Puisqu'il ne reste plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière surprise, ô mes enfants! reconnaissez l'auteur de vos jours. Je suis le grand chef des Ancas! je suis le veuf de Princessina, l'odalisque Maugrabine!

Il est plus facile de se représenter l'effet de cette péripétie que de l'exprimer par des paroles.

— Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent. L'état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas ainsi vos frères! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de détailler ainsi vos soeurs! Vite, reprenez vos vêtements.

Pendant qu'elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur expliqua que, craignant les cancans, il s'était réfugié au Chili, que les Araucaniens l'avaient choisi pour leur roi, etc., etc.

Mais nul n'est parfait, au milieu de l'allégresse générale, ce vieillard entêté, reprit son idée fixe.

— Tout cela n'empêche pas, s'écria-t-il, que le généreux Mustapha n'a plus qu'une oreille. Maintenant qu'il est mon fils aîné, je tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.

— J'ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d'Olinda, j'en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon beau-frère. Si on pouvait savoir où est l'oreille…

Il n'eut pas le temps d'achever. Silvio, leste pour son âge, s'était élancé vers son armoire qui s'ouvrait, bien entendu, à l'aide d'un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue, sur l'enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P. indiquaient qu'elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean François Galoup de la Pérouse, commandant l'_Astrolabe _et la _Boussole, _mort en 1785, aux îles Vanikoro.

L'ayant développée à son point il se mit à la fenêtre et examina le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s'il n'y découvrirait point l'oreille de Mustapha.

C'était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.

Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire, prisonnier chez Mandina à l'étage au-dessus, banda son arc et décocha une flèche à l'adresse de Silvio Pellico.

Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la tète et lui coupa net l'oreille droite.

Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers sa famille en tenant son oreille à la main.

— Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre, préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.

Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit:

— Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine avec une seule oreille puisque j'ai renoncé à l'amour depuis que Princessina n'est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c'est celle d'un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence. En outre, tu n'auras plus besoin désormais de faire à tout bout de champ des signes pour te faire reconnaîtra. Il nous suffira de relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne oreille, pour constater ta présence à l'instant même.

Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d'Olinda achevait l'opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par hasard vers les fenêtres de l'atelier qui faisait face.

— Avez-vous du vieux linge! s'écria-t-il d'une voix de tonnerre.

On ne le comprit point d'abord.

— Avez-vous du vieux linge? répéta-t-il en proie à une exaltation croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons, n'importe quoi?…

Chacun le crut fou, mais sans s'arrêter à combattre cette erreur, il déchira les rideaux du lit et s'en fit une sorte de turban fort épais.

Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit d'une voix tonnante:

— Il faut sauver madame Fandango, ou mourir!

En même temps, il sauta par la fenêtre.

La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant Grand chef des Ancas, le vit traverser l'espace. Sa tête alla frapper la fenêtre le la croisée des Piqueuses de bottines et l'enfonça.

C'était pour éviter le choc, inséparable d'une pareille entreprise, qu'il avait demandé du vieux linge.

CHAPITRE X L'EAU QUI CHANGE LES PHYSIONOMIES

Grâce à la précaution qu'il avait prise de faire un turban épais avec les rideaux du lit, le noble Mustapha entrant ainsi chez ses voisines à travers le châssis brisé d'une fenêtre, n'éprouva d'autre mal qu'un léger étourdissement, et même son oreille de vieillard récemment collée, ne bougea pas.

Pour expliquer la soudaineté désespérée de son acte, il nous est indispensable de retourner un peu en arrière.

Après le récit d'Elvire de Rudelame, bru de la Condamnée, la gérante avait fait le thé, beurré les tartines et mis le couvert. Pendant cela, Boulet-Rouge, toujours perplexe, repassait dans sa tête les divers moyens de détruire le nouveau-né.

Carapace et Arbre-à-Couche tournaient leurs pouces en causant des multiples événements de cette journée.

Tout à coup, l'odeur du thé pénétra dans la chambre par les fissures de la porte. Boulet-Rouge ouvrit de larges narines et dit:

— Je vais mettre l'enfant vivant dans le cercueil. M. le duc aimera peut-être mieux l'avoir ainsi, pour jouir de ses souffrances. Allons prendre une tasse de thé.

— Y penses-tu? s'écria Lina, nos visages sont connus…

— As-tu oublié l'eau qui change les physionomies? interrompit
Boulet-Rouge en haussant les épaules. Elle ne me quitte jamais.
Approchez, je vais vous rendre méconnaissables.

Il tira de son gousset un flacon clissé et versa dans le creux de sa main quelques gouttes d'un liquide jaunâtre, dont rien ne saurait dire l'odeur. Il passa cette préparation sur son visage qui prit aussitôt l'expression d'un maraîcher.

Arbre-à-Couche et Carapace ayant subi une opération semblable ressemblèrent incontinent, le premier à son concierge, le second à une poire tapée.

Boulet-Rouge remit son flacon clissée dans sa poche et dit:

— La pharmacie fait d'étranges progrès. On vend maintenant des pilules graduées et numérotées de 1 à 43. Ce n'est pas cher. Le numéro 1 tue en une seconde, le numéro 2 en deux jours, le numéro 3 en trois, le numéro 8 en une semaine, le numéro 30 en un mois, et ainsi de suite. Chaque boite est accompagnée d'une cédule werrant[13] qui assure le remboursement et une indemnité, en cas de retard… Êtes-vous prêts?

— Que faudra-t-il dire?

— Il faudra dire comme moi… marchons!

Les Piqueuses de bottines réunies et surtout la jeune accouchée tressaillirent, à la vue des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée entrant ainsi dans l'atelier par une chambre qui n'avait pas d'issue. Mais l'eau qui change les physionomies avait produit un si merveilleux effet qu'Elvire ne les reconnut point. Néanmoins, à tout événement, elle couvrit son visage d'un voile très épais.

Messa, Sali et Lina saluèrent poliment.

— Qui êtes-vous? demanda la gérante avec défiance.

— Des passants, répondit Boulet-Rouge d'un air aimable.

— Êtes-vous venus par la fenêtre?

— Précisément!

Et alors Boulet-Rouge raconta, avec une grande affectation de bonhomie, comme avaient été lancés par l'explosion À trente-deux mètres au-dessus des toits, comme quoi s'étaient accrochés au balcon, etc., etc.

C'était aussi vraisemblable, pour le moins que les aventures consignées quotidiennement dans les oeuvres d'imagination dont les Amanda les Irma et les Anaïs nourrissaient leur jeune intelligence en lisant le feuilleton d'un des cent mille exemplaires du _Petit- Canard. _Elles trouvèrent cela tout simple, et la gérante se leva pour ouvrir aux trois inconnus la porte de l'escalier.

Mais ce n'était pas le compte des trois Fléaux de la capitale.

Boulet-Rouge reprit avec un sourire agréable:

— Nous sommes trois bons bourgeois, riches et même à notre aise. Pourquoi le hasard, qui nous a conduits dans ce charmant séjour, n'aurait-il pas de suites? Célibataires tous trois, nous cherchons des fiancées dans Paris…

— Asseyez-vous, messieurs, interrompit la gérante.

Ils prirent place à table. Boulet-Rouge dissimulait avec le plus grand soin son cercueil d'enfant qui aurait pu le trahir.

Et à propos d'enfant, on s'étonnera peut-être de voir Elvire s'occuper si peu du sien. Elle était mère depuis une heure à peine. Elle n'en avait pas encore l'habitude.

Une gaieté franche et pleine d'abandon régnait en apparence dans l'atelier, mais, de temps en temps, Boulet-Rouge échangeait, en dessous, un sanglant regard avec ses complices.

Toutes ces malheureuses jeunes personnes étaient condamnées à mort par leur imprudence.

Au bout d'un quart d'heure, Boulet-Rouge s'écria:

— Vous avez pu juger l'amabilité de nos caractères. Ne faisons pas usage de l'étiquette du faubourg Saint-Germain, où l'on est des cinq et six jours avant de faire connaissance. Marions-nous tout de suite!

— Hélas! pensa Elvire sous son voile très épais, nous ne perdîmes pas beaucoup de temps non plus, le Fils de la Condamnée et moi!…

Et sa tendre imagination lui rappelant tous les détails de la nuit de ses noces, elle tomba dans la rêverie.

Messa, Sali et Lina étaient des scélérats sensuels et déréglés qui joignaient volontiers au meurtre la débauche la moins excusable. Ils reculèrent la grande table à ouvrage afin de foire de la place, et bientôt l'atelier des Piqueuses de bottines réunies fut le théâtre d'un bal particulier, excessivement libre, où les gestes trop hardis se mêlaient aux plaisanteries du plus mauvais goût.

Cette petite fête de famille devait énormément influer sur le caractère et l'avenir d'une Anaïs, d'une Irma et d'une Zuléma. Ces trois jeunes personnes se reconnurent alors un talent chorégraphique dont elles n'avaient pu jusque la se faire une idée. Elles eurent depuis un certain succès dans les bals de mauvais aloi et triomphèrent bellement, grâce aux savantes exhibitions des dessous de leurs jupes, bien avant celles que la danse décadente de nos jours a surnommé _Sauterelle _et Grille d'Égout.

Dans cette cohue, vous augurez quelle devait être la gêne d'Elvire.

Afin de n'être point embarrassé dans ses mouvements, Boulet-Rouge déposa sous la table son cercueil d'enfant. Personne n'y faisait attention. Tout le monde était au plaisir, et la gérante, nous avons le regret de l'avouer, donnait l'exemple de l'inconvenance.

Après la polka et le quadrille, les Irma, les Anaïs et les Amanda, demandèrent à boire.

D'un coup d'oeil rapide, Boulet-Rouge rassembla autour de lui ses compagnons et leur glissa ces mots à l'oreille:

— En avant l'élixir funeste!

Puis tout haut, il s'écria, s'adressant à ces demoiselles:

— Il est une liqueur délicieuse inventée dans le silence du cloître par de saints religieux. Nous en portons avec nous quelques faibles échantillons. Le rhum est bu, mes charmantes, et le thé sans alcool est un breuvage des plus fades. Permettez-nous de payer notre écot en vous offrant une goutte de Carmélite, bien supérieure aux liqueurs de Chartreuse et de Bénédictine que l'on trouve dans le commerce.

— Payez ce que vous voudrez, répondirent les folles filles. Le plus sera le meilleur.

Alors Lina tira de sa poche la sinistre bouteille de fer blanc, tandis que Messa et Sali atteignaient leurs petits flacons en métal d'Alger.

Les malheureuses tendirent leurs tasses de thé, c'en était fait d'elles. Lorsque sous la table, du sein du cercueil d'enfant, un faible cri s'éleva.

Vous ne connaissez pas le coeur des mères!

Ce cri suffit pour rappeler au souvenir d'Elvire la naissance récente de son cher fils Virtuté.

Elle se mit sur ses jambes tremblantes arracha son voile et s'élança, semblable à une lionne, dans la chambre voisine où était le berceau.

Son mouvement avait été rapide comme l'éclair, mais rien n'échappait à Boulet-Rouge.

Ce malfaiteur imita le chant de la pieuvre femelle, appelant ses petits dans les profondeurs de l'Océan. Arbre-à-Couche et Carapace connaissaient ce signal qui annonçait une péripétie de premier ordre, Ils ouvrirent des oreilles attentives et Boulet-Rouge leur dit:

— Le voile épais cachait la bru de la Condamnée. L'héritier combiné de l'immense fortune des Rudelame et des magnifiques économies du docteur Fandango est dans mon cercueil!

À ce moment, l'infortuné Elvire trouvant le berceau vide, poussait un cri d'horrible douleur:

— Virtuté! Virtuté!

Mais à ce cri, de l'autre côté de la rue, dans la retraite du vénérable Silvio Pellico, un second cri répondit:

— Avez-vous du vieux linge? avait demandé le généreux Mustapha.

Il avait tout vu!

D'un coup d'oeil et grâce à un rayon de lune, il avait reconnu la jeune madame Fandango et dans l'atelier même, trois des plus méchants carnassiers des impasses: Messa, Sali, Lina!

Nous devons spécifier ici, que l'eau pour changer les physionomies n'a pas un effet très durable. Il faut renouveler souvent.

Les trois Fléaux, d'ailleurs, voyant que la catastrophe approchait, ne prenaient plus la peine de dissimuler leurs pénibles desseins. À l'instant où le noble Mustapha les apercevait, ils tiraient de leurs poches, sans se gêner aucunement, des poignards, des armes à feu, quelques massues, des cordons à étrangler, des boulettes et même une certaine quantité de charbon d'Yonne, propre à déterminer l'asphyxie, pour le cas où tous les autres moyens leur manqueraient.

Nous savons que l'éminent cocher de citadine ayant franchi la rue de Sévigné passa au travers des châssis de la fenêtre comme un boulet de canon, sans se faire aucun mal.

Ce que nous ignorons, c'est qu'avant de pénétrer dans l'atelier, il se débarrassa de ses vieux linges.

Ce que nul ne peut deviner, c'est l'effet produit par son aspect soudain et complètement inattendu sur les trois Fléaux de la capitale, surpris ainsi dans l'exercice de leur coupable industrie.

Ce fut l'effet de la tête de Méduse!

Ce fut l'effet de la statue du commandeur!

CHAPITRE XI LA CONDAMNÉE!

Dès sa plus tendre enfance, M. le duc de Rudelame-Carthagène avait eu cette tête de hibou. À l'école, autrefois, avant la Révolution, ses jeunes camarades l'appelaient le grand-duc, par allusion à l'oiseau qui porte ce nom. Ces railleries du premier âge sont dangereuses; elles avaient peut-être influé sur toute la carrière de l'aïeul d'Elvire. À cet égard, néanmoins, nous n'affirmons rien.

En quittant la jeune accouchée de l'allée sombre, où il n'avait pu assouvir sa cruauté, il remonta la rue de Sévigné, cherchant un homme du commun à qui il put emprunter son costume.

Il en avait besoin pour ses projets.

Non loin de là, rue du Port-Royal, il aperçut un commissionnaire assis sur une borne. Il le tua aussitôt d'un coup de fusil à_ _vent et le dépouilla pour se revêtir de ses hardes.

L'air était tiède et lourd. Le bisaïeul d'Elvire évita un rhume grâce à cette circonstance.

Il entra dans une taverne de l'impasse du marché Sainte-Catherine, où ses habits de duc lui auraient nui. Dans cette taverne se réunissaient habituellement les ennemis du docteur Fandango qui demeuraient dans le quartier. Il savait y rencontrer Coloquinte, du Plat-d'Étain, Sorribel, des Arts-et-Métiers et même peut-être Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse où se trouvait la taverne. Par le plus grand des hasards, il ne trouva que Montaroux, un débutant; simple chacal à la Villette.

Il se fit connaître de lui au moyen des signes du troisième degré.

— Maître, lui dit Montaroux, tous nos frères sont partis à la tombée de la nuit pour le palais de Rudelame-Carthagène qui est devenu la proie des flammes. Ce soir, à minuit, vous les trouverez dans les souterrains qui s'étendent sous le fleuve.

Le duc lui donna une bourse pleine d'or et répondit:

— Non loin d'ici, il existe une place de fiacres. Choisis un cocher ami des libations et attire-le dans un cabaret mal famé. Fais-le boire. Quand tu l'auras plongé dans l'ivresse, cache-le sous la table, après l'avoir préalablement poignardé…

Montaroux frissonna, car il n'était pas encore endurci.

Le bisaïeul d'Elvire laissa échapper un geste de mépris.

— Réprime ces frémissements insensés, si tu veux parvenir, poursuivit-il. Tu prendras les vêtements du cadavre; à l'heure où je te parle, je porte les défroques de ma dernière victime qui probablement est encore chaude. On en prend l'habitude au point de ne plus pouvoir s'en passer… Te voilà tout blême, jeune homme. Si tu hésites, crains un châtiment sévère.

L'infortuné Montaroux, vit le crick malais qui sortait à demi de l'une des ex-poches du défunt commissionnaire. Il tomba à genoux.

— J'assassinerai le cocher, dit-il, quoiqu'ils soient tous père de famille!

— Très bien… Une fois couvert de ton déguisement, tu t'assoiras sur le siège du fiacre, à la place du mort et tu iras stationner au coin de la rue de Sévigné… Connais-tu la Maison du Repris de justice?

— Oui, maître.

— Tu ne perdras pas un seul instant de vue la porte de cette maison, et si tu en voyais sortir une jeune femme, portant dans ses bras un enfant nouveau-né, tu donnerais aussitôt le signal.

— Quel signal?

— Sais-tu imiter le cri du canard?

— Oui maître.

— Imite?

Montaroux imita. M. le duc fut satisfait.

— Tu as plus de capacité que je croyais, dit-il. Par trois fois, tu imiteras le cri du canard. Écoute. Tu surveilleras également la maison qui fait face. Si tu y voyais entrer Mustapha, ou quelque autre suppôt de Fandango, voici une chandelle romaine; tu l'allumerais.

— Oui maître.

— Écoute encore. Chaque fois que tu verras passer un des nôtres, tu produiras le sifflement d'une couleuvre, il s'approchera, tu lui diras: le maître est au café de Rohan, vis à vis le palais Cardinal, à voir jouer une poule.

Après avoir prononcé ces paroles, le bisaïeul d'Elvire remit ses habits de duc et s'éloigna précipitamment.

Est-il besoin d'expliquer que les divers évènements, racontés dans nos premiers chapitres, disparurent aux yeux de Montaroux derrière l'immense voiture de vidange de la compagnie Lesage, nouveau système diviseur et inodore?

À cet égard, le meurtre du cocher fut inutile. Nous n'aurions pas pris la peine de le mentionner, s'il ne devait plus tard servir au développement de notre drame…

* * *

Dans un salon somptueux et nobiliaire de la rue de Grenelle-Saint- Germain, une femme d'un certain âge était demi-couchée sur un lit de repos. Un jeune homme de vingt-huit ans, remarquable par sa beauté méditative, lui tâtait le pouls.

L'une était la princesse Troïka, propriétaire des mines d'or de Tobolsk; dans l'autre vous eussiez reconnu le faux porteur d'eau des noces précitées: Coriolan des ruines de Palmyre, connu dans l'univers sous le nom de docteur Fandango.

- Docteur, demanda-t-elle d'une voix languissante, avez-vous deviné le mal dont je meurs?

- Oui princesse, répondit Fandango.

Elle le regarda d'un air d'étonnement qui n'excluait pas le doute.

— Princesse, reprit le docteur, comme répondant à ce regard, vous ne pouvez vous consoler de la perte de votre enfant.

— Ô ciel! s'écria Troïka, homme surprenant, lisez-vous donc au fond des coeurs?

*Mon art va jusque-là, madame.

Troïka soupira.

— Vous m'inspirez un tel sentiment que pour un rien je vous raconterais ma touchante histoire.

— Je suis un peu pressé… est-elle longue votre histoire?

— J'abrégerai.

— J'écoute.

La princesse prit une posture à la fois agréable et commode, puis elle débuta ainsi:

— Mon père possédait la moitié des mines d'or de Tobolsk, le père du prince Troïka possédait l'autre moitié. Nous nous rencontrâmes dans une société choisie. Il me plut, je fus adorée par lui, les convenances y étaient, nous nous mariâmes. Il y a de cela trente ans moins six mois.

Fandango était distrait, il ne fit nulle attention à ce chiffre qui eut dû exciter son intérêt car ce fut vers la même époque que le travail de génération spontanée dût commencer à préparer sa naissance.

La princesse continua:

— Mon mari et moi, nous avions du goût pour les voyages. Nous résolûmes d'aller passer en Asie les derniers mois de notre lune de miel…

— En Asie, répéta Fandango qui songeait volontairement à son berceau.

— N'ayant pu obtenir la permission du czar, nous partîmes secrètement et nous apprîmes, sur les bords du Wolga[14], que l'empereur de toutes les Russies m'avait condamnée…

— Condamnée! répéta encore le docteur.

— Il me trouvait belle, murmura Troïka en baissant les yeux, et il avait contre ma vertu des desseins coupables… Condamnée à mort, disais-je. Nous passâmes la frontière et parvînmes, après de longues traversées, jusqu'aux rives de l'Euphrate. Nous entrâmes en Arabie; c'était là que le plus affreux malheur m'attendait.

Un soir, il y a de cela juste vingt-huit ans et neuf mois…

Fandango tressaillit si visiblement que la princesse s'interrompit pour lui demander:

— Docteur, qu'avez-vous?

— Rien, fit-il, poursuivez!

— Je fus prise des douleurs de l'enfantement dans un lieu désert, peu éloigné des fameuses ruines de Palmyre…

Pour la troisième fois, le docteur interrompit et répéta:

— Les ruines de Palmyre!

Il devint plus pensif.

— Pendant que je souffrais, continua la princesse, notre caravane fut attaquée par les habitants voleurs de ce pernicieux pays, qui hachèrent en pièces notre escorte et se portèrent sur mes femmes de chambre à d'atroces extrémités. Ils empalèrent mon malheureux époux après l'avoir scalpé comme un Mohican et ne s'arrêtèrent même pas devant cet état critique où je me trouvais et qui inspire de l'intérêt aux cinq parties du monde. Ce fut au milieu de ces tortures que je mis au jour un enfant du sexe masculin…

— Ah! fit Coriolan avec explosion, c'était un fils!

— L'auriez vous connu? demanda la princesse dans le naïf élan de son amour maternel.

Coriolan répondit d'un accent étouffé:

— J'ai fait plus!

Puis il ajouta, en proie à une indescriptible agitation:

— Madame, je croyais être le fruit de la génération spontanée, mais toutes ces circonstances sont tellement étranges… Mon berceau a été trouvé, il y a vingt-huit ans et neuf mois dans les ruines de Palmyre…

— Prouvez-le! s'écria la princesse! Fandango prit dans sa poche un petit morceau de marbre et dit:

— Voici un fragment de la colonne qui frappa mon premier regard!

— Je reconnais ce porphyre! dit Troïka en un cri du coeur, mais j'avais pendu à ton cou un bijou de corail aquatique…

— Ma jeune épouse le porte sur son coeur interrompit Coriolan à son tour, et qui pourrait dire ce qu'elle est devenue.

La princesse prit un air froid, elle doutait.

Mais tout à coup elle sauta sur ses pieds et dit:

— Tu avais une marque de naissance. J'avais eu une envie d'écrevisses dans ces solitudes[15] où l'absence d'eau les rend très rares… tu portais… mon fils portait une écrevisse à peu près dessinée, non loin du cordon ombilical!

L'épreuve était facile. Elle fut faite. La princesse Troïka et le docteur Fandango tombèrent dans les bras l'un de l'autre en murmurant des paroles inarticulées parmi lesquelles on distinguait:

— Mon fils!

— Ma mère!

Cette scène attendrissante se serait prolongée peut-être si elle n'avait été tranchée par un coup de foudre.

La porte s'ouvrit brusquement. Mandina de Hachecor, couverte de transpiration, de poussière, de sang et de larmes, mais belle encore, malgré tant de malpropretés, s'élança dans l'appartement.

Elle ne portait point de déguisement.

— Au secours! râla-t-elle d'une voix étrange.

Puis se reprenant:

— Fils de la Condamnée, dit-elle, me permettez-vous…

— Je te le permets, répliqua Coriolan, tu m'inquiètes, parle!

Mandina aussitôt se remit à crier:

— Au secours! au secours! Ah! quel affreux carnage! tout est à feu et à sang dans la Maison du Repris de justice. Mustapha est blessé, le gendarme est massacré, le Rémouleur… et Elvire…

— Ma jeune épouse! prononça Fandango en un cri terrible.

Les nerfs, déjà fort agacés de la princesse Troïka, n'y tinrent plus, elle choisit ce moment pour s'évanouir.

— Ma tendre mère! fit Coriolan qui se précipita sur elle.

En tout autre moment, Mandina de Hachecor eût donné une attention extrême à cet épisode si dramatique, mais elle n'avait qu'une idée et reprit avec force:

— Chaque minute perdue avance le trépas de la bru de la
Condamnée.

— Mais la voilà, la Condamnée! s'écria Fandango dont la détresse était inouïe. C'est ma mère tout fraîchement retrouvée. Je ne l'avais pas vue depuis vingt-huit ans et neuf mois. Quelle est bien conservée!… ma mère!… ma mère!… elle se meurt!… et là-bas, ma jeune épouse qui espère… à laquelle entendre!… cette situation est trop tendue!… ma mère!… ma femme!… ma femme!… ma mère!… Pitié!… Seigneur!…

Il resta un instant comme abruti, puis, sa vigoureuse nature reprenant le dessus, il prit Troïka dans ses bras et s'élança vers la porte en disant:

— Guide-moi, Mandina de Hachecor, j'ai résolu le problème. Je n'abandonnerai ni ma femme, ni ma mère; je les sauverai toutes deux, ou elles mourront ensemble!

CHAPITRE XII ATROCE BOUCHERIE

Selon notre coutume invariable, nous allons retourner en arrière.

Le lecteur n'a pu oublier les lettres brûlantes, envoyées dans des noisettes à Elvire de Rudelame au temps où elle n'était encore que la recluse de la chambre nuptiale transformée en tombeau. Ces lettres nous ont laissé deviner l'état du coeur de Boulet-Rouge. Il aimait avec la fougue des bêtes féroces et jusqu'au point d'assassiner sa compagne pour convoler avec l'objet de son caprice. Cette circonstance aggravait sensiblement la position d'Elvire et c'en était fait d'elle, sans l'arrivée si brusque du généreux Mustapha.

Elle le reconnut d'un coup d'oeil et sans avoir besoin d'autre témoin que ses yeux, parce qu'elle avait eu avec lui, antérieurement à son mariage, des privautés sans conséquence.

Mustapha, tout seul, valait très certainement trois pieuvres mâles par son intelligence, son instruction et son courage; mais il était sans arme, et en outre son oreille de vieillard le gênait vaguement.

Messa, Sali et Lina, au contraire, étaient armes avec abondance, et le principal d'entre eux sentait sa vigueur doublée par l'aiguillon de son amour. Le combat était inévitable et s'annonçait comme devant être un des plus intéressants de l'ère moderne.

Mais nul n'aurait su augurer en ce moment, à quel degré d'intensité furieuse, ces circonstances allaient le porter.

N'en perdons aucun détail.

Aussitôt que leurs yeux se furent reposés sur le jeune cocher de fiacre, Messa, Sali et Lina poussèrent une triple exclamation, voisine de la stupeur. Mais Messa nommé aussi Boulet-Rouge, eut néanmoins la présence d'esprit de faire ce raisonnement:

— Son entrée n'est pas plus étonnante que la nôtre!

Pendant cela, Elvire balbutiait parmi ses sanglots:

— Mon cher cousin, sauvez Virtuté! Il faut à nos poumons une certaine quantité d'air respirable, fixée par la science. Mon fils doit être gêné dans ce cercueil.

Ce serait une superfluité, croyons-nous, de vouloir mentionner minutieusement l'état moral des Piqueuses de bottines réunies. Ces filles du peuple étaient anéanties par la terreur.

Boulet Rouge eut d'abord l'idée de dissimuler. Il comptait sur son emplâtre de dimension inusitée pour n'être point reconnu. L'eau- qui-change-les-physionomies en avait, en effet, modifié la forme et la couleur.

— Cocher fidèle, dit-il avec une pointe de sarcasme, qu'est-ce qu'il y a pour votre service?

— Rebuts d'une civilisation trop avancée, répondit sévèrement Mustapha, ne cherchez pas à m'abuser par des détours. Je devrais vous punir, sans autre forme de procès, puisque vous êtes venu ici dans la coupable intention de verser l'élixir pernicieux à tout un atelier de jeunes ouvrières, mais la chance des combats est incertaine, et mon plus sacré devoir consiste à sauver ma noble parente et son enfant. Je vous propose donc un arrangement particulier. Laissez-moi madame Fandango, née de Rudelame et son jeune fils, contenu dans le cercueil, je vous permettrai de vous retirer avec la vie sauve.

Un long éclat de rire accueillit ces paroles. Les malfaiteurs y virent une crainte cachée et cette erreur doubla leur effronterie. Boulet-Rouge ne daigna même pas répliquer. Pour bien montrer qu'il brûlait ses vaisseaux, il détacha son emplâtre, la[16] plia et la serra dans sa poche afin de ne point la détériorer dans la bagarre, puis il déroula un long lasso, en cuir de buffle, fabriqué dans les parties les plus sauvages de l'Amérique du Sud et le lança avec adresse autour du cou de Mustapha.

Celui-ci eut le bonheur de l'éviter par un saut de côté qui le porta non loin de Carapace. Carapace était en garde avec une hache affilée comme un rasoir, il en asséna un coup terrible sur le généreux Mustapha qui l'esquiva et passa à portée d'Arbre-à- Couche.

Arbre-à-Couche avait choisi pour arme une scie, avec laquelle il essaya de séparer en deux parties égales le corps de son adversaire. Mais le fils du grand chef des Ancas profita de ce mouvement pour le saisir par les jambes et lui faire mordre la poussière.

Les Pieuvres mâles, dans leur rage insensée, imitèrent le cri de quelques animaux.

Mustapha, cependant, s'était emparé de la scie et, en trois traits, il avait verticalement coupé Arbre-à-Couche.

Elvire se prosterna et bénit le Seigneur. C'était prématuré. La hallebarde de Boulet-Rouge et le kandjiar de Carapace menaçaient déjà la noble poitrine de Mustapha.

Il scia d'abord la hallebarde en se jouant, puis, ramassant à terre le bon bout, il s'en fit une arme bien plus commode que la scie. Malheureusement, il ne put éviter l'atteinte du kandjiar qui se plongea en frémissant dans son abdomen.

Cette blessure le contraria, mais ne l'abattit point.

D'une main ferme, il contint les organes qui voulaient s'échapper par cette horrible plaie, et de l'autre, brandissant sa moitié de hallebarde, il fracassa les têtes de ses deux ennemis en un clin d'oeil.

Elvire, toujours prosternée, remercia ardemment l'Éternel. C'était encore prématuré. Cinq coups de feu retentirent dans la chambre voisine, et le malheureux Mustapha, après avoir tourné rapidement sur lui-même et bondi jusqu'au plafond, tomba, baigné dans son sang. Elvire poussa un cri de détresse. Elle avait tort. La porte de l'escalier s'ouvrit, donnant passage au rémouleur, au gendarme, au joueur d'orgues, au prêtre éthiopien et au vénérable Silvio Pellico, que nous nous sommes promis d'appeler désormais le grand chef des Ancas.

Derrière eux venait le nouveau mari de la jeune Grecque Olinda. Nous ne sommes pas parfaitement sûrs du nom que nous lui avons donné, ce doit être Faustin de Boistord ou quelque chose d'analogue.

Rien de plus facile à expliquer que la venue de tous ces bons coeurs. Ils n'avaient eu que la rue de Sévigné à traverser et le lecteur pourrait même trouver qu'ils étaient en retard.

Mais les cinq coups de mousquet dirigés contre Mustapha?

Ceci mérite un éclaircissement.

Nous avons déjà spécifié que la faction de Montaroux, l'assassin du vrai cocher de fiacre, avait été longtemps superflue, à cause de la voiture de vidange qui lui cachait l'entrée de la Maison du Repris de justice. Il n'avait pas, néanmoins, complètement perdu son temps. Du haut de son siège, il avait guetté les passants et arrêté tous ceux qui appartenaient aux ténébreuses associations, maladie de la capitale. Dieu sait qu'il n'en manque pas, la nuit, dans ces quartiers populeux. Au moment de l'explosion, Montaroux avait rassemblé autour de son fiacre dix-sept individualités déclassées, au nombre desquelles on pouvait compter Coloquinte, du Plat-d'Étain, Pile-de-Pont, le tigre de l'impasse du Marché Sainte-Catherine, Larribel[17], des Arts-et-Métiers et trois des onze serpents à sonnettes du pont de Notre-Dame, Croquental faisait aussi partie de ce club. C'était le dernier des Mohicans.

Ils étaient déjà las d'attendre et sur le point de se retirer, lorsqu'ils virent un corps étranger traverser la rue et percer la croisée du troisième étage de la maison surveillée.

Au vol, Croquental avait reconnu la taille et la démarche de
Mustapha.

Montaroux alluma aussitôt sa chandelle romaine qui monta, étoile sinistre, vers les cieux.

Ne vous étonnez point du temps qui s'écoula entre ce signe et les cinq coups de mousquet tirés sur Mustapha. Il fallut d'abord trouver des échelles de cordes, puis envoyer des émissaires dans toutes les directions: les uns pour allumer de grands feux sur les montagnes, les autres pour sonner le tocsin aux paroisses, les autres encore pour prévenir à domicile les membres de la criminelle association.

Chacun comprenait qu'il s'agissait d'un cataclysme.

Montaroux se chargea lui-même d'aller chercher le duc de Rudelame au café de Rohan où il regardait jouer la ponte.

Ceux qui montèrent aux échelles de cordes étaient au nombre de dix. Ils portaient tous des carabines d'un nouveau système et des revolvers brevetés, le tout revêtu de la bénédiction papale. Pile- de-Pont avait en outre un sabre d'honneur.

Comme signe de ralliement, ils avaient adopté la fleur de pivoine et le cri du ramoneur savoyard.

Par une coïncidence au moins étrange, ils firent feu sur le glorieux Mustapha au moment même où les bons coeurs débouchaient par la porte de l'escalier.

Les deux partis se trouvaient ainsi en présence tout naturellement. Les bons coeurs, commandés par Silvio Pellico, doyen d'âge, les fléaux de la capitale par Coloquinte du Plat- d'Étain, qui avait été employé d'octroi.

Silvio Pellico, récemment grand chef des Ancas, dégaina le premier en criant:

— Malades du docteur Fandango!

Coloquinte arma son revolver béni en répliquant:

— Pieuvres mâles et vampires des différentes impasses de Paris!

— Nous venons sauver madame Fandango, ajouta Silvio Pellico.

— Nous venons, répondit Coloquinte, venger Messalina!

Alors, ce fut un choc effroyable, suivi d'une mêlée dont rien ne peut donner une idée, même approximative. L'affaire de l'explosion de la machine infernale n'était qu'un jeu de _baby _auprès de ce plantureux carnage. La bataille, qui avait commencé avec une vingtaine de combattants, se nourrissait incessamment de nouveaux venus. Olinda, la jeune Grecque, dont l'absence a pu être remarquée, était en effet partie avec Mandina et d'autres pour battre le tambour dans les rues et avertir ainsi les Malades du docteur Fandango.

De leur côté, les animaux féroces des impasses, au moyen du tocsin, des feux allumés sur les collines, des décharges d'artillerie et de prospectus avaient rassemblé les innombrables sectateurs du mal.

On accourait, on se pressait, de l'Orient et de l'Occident, du
Midi et du Septentrion.

Paris, en cette nuit fatale, s'était divisé en deux vastes armées. Il ne restait dans les maisons que les paralytiques et les personnes à l'agonie.

Parvenues dans la rue de Sévigné, les deux queues distinctes ne se mêlaient point. Les ennemis de la morale éternelle et de la société montaient par l'échelle de corde, les bonnes consciences gravissaient les marches de l'escalier. Et toujours, et toujours!

On ne peut évaluer à moins de quatre cent mille âmes les membres actifs de ce prodigieux conflit.

Et jusqu'à présent, tout s'était fait avec un tel mystère, que la police n'avait pas le moindre soupçon!

Bien entendu, les malheureuses ouvrières, composant l'atelier des Piqueuses de bottines réunies, avaient été foulées aux pieds et écrasées dès le premier moment; elles étaient maintenant enfouies sous les cadavres à une très grande profondeur, car le résidu de la bataille s'élevait jusqu'au plafond et les nouveaux venus, pour s'entr'égorger, étaient obligés de se tenir à plat ventre.

Les trois apprenties chorégraphes, toutefois étaient parvenues à faire surnager la pointe de leur bottine droite.

Et des deux côtés, toujours, toujours, il arrivait du renfort, les pieuvres mâles par l'échelle, les coeurs loyaux, par l'escalier.

Le sang suintait comme la cuvée dans le pressoir.

Une chose singulière et même invraisemblable, c'est que Messa, Sali et Lina, malgré leurs affreuses blessures, étaient parvenus à se dégager. C'étaient des natures exceptionnelles. Ils s'occupaient tous trois à verser de l'élixir funeste et pernicieux dans les plaies béantes des blessés. Boulet-Rouge avait fait un paquet d'Elvire et du cercueil d'enfant. Il avait pendu ce paquet à la fenêtre, au dehors: de sorte qu'il était certain maintenant d'assouvir et ses désirs et sa vengeance.

Il ne restait plus qu'un espace de dix-huit pouces entre les cadavres amoncelés et le plafond, lorsque M. le duc de Rudelame- Carthagène, revenant de voir jouer la poule, fît son entrée à la tête de ses gardes particuliers. Ce devait être le coup de grâce, car les bons coeurs commençaient à faiblir. Tous nos amis étaient engloutis, excepté Silvio Pellico dont la tête respectable se montrait encore au dessus du hachis humain.

Mais à cet instant suprême, un coup de tonnerre éclata du côté de l'escalier. Une grande lueur se fit: c'étaient les deux prunelles du docteur Fandango.

Il arrivait sans armes et portant encore sous son bras, sa mère chérie, la princesse Troïka, des ruines de Palmyre!

Tout changea de face aussitôt. Rien n'égalait la puissance de cet homme extraordinaire, dont nous n'avions pas abusé, parce que nous le gardions précieusement pour les effets de notre dernier chapitre.

CHAPITRE XIII LA POUDRE À DÉVOILER LES TRUCS

Au seul aspect du Fils de la Condamnée, tenant son illustre mère sous son bras, tous les malfaiteurs s'enfuirent comme une volée d'oiseaux farouches. Le duc lui-même, dissimulant sa tête de hibou sous l'austère capuchon d'un moine, disparut par le plafond.

Boulet-Rouge avait pris les devants avec un paquet de taille considérable puisqu'il contenait, non seulement le cercueil d'enfant, mais encore l'accouchée de l'allée sombre. Fandango l'aperçut au moment où il s'évanouissait à travers l'épaisseur d'un mur. Un soupçon lui poignarda le coeur.

— Où est Mustapha! s'écria-t-il de cette voix mâle et sonore que nous avons connue au faux porteur d'eau de la nuit des noces.

Personne ne lui répondit.

Il n'y avait là que Mandina qui cherchait parmi les dépouilles de quoi se composer un deuil pour la mort du gendarme, Olinda en quête de son Frigolin et le jeune Gringalet, lequel n'avait jamais connu les embrassements de l'huissier.

— Je veux Mustapha! reprit le docteur Fandango. Il est l'homme de la situation. C'est lui qui possède la poudre pour découvrir les passages secrets.

Avec cette poudre, il faut bien le dire, on trouvait aussi les escaliers dérobés, les trappes et les double-fonds. Elle coûtait cher, mais elle était indispensable aux natures généreuses qui poursuivaient le crime à travers les mystères de Paris.

Silvio Pellico prit la parole, quoiqu'il eût des cadavres jusqu'au menton.

— Je ne sais si je m'abuse, dit-il; peut-être mes malheurs ont- ils diminué ma sagacité, mais il me semble que mes pieds, autrefois si agiles, sont posés, à une grande profondeur, sur une figure connue. La vie sauvage que j'ai menée jadis, dans l'Amérique du Sud, aiguise et développe les sens. Mon orteil, encore très subtil pour son âge, croit reconnaître le généreux nez de Mustapha.

— Déblayez! ordonna le Fils de la Condamnée. Quiconque me retrouvera Mustapha recevra, franco, tout ce qui a paru de ce roman en cours de publication.

Gringalet aimait les lectures qui exercent l'esprit en fortifiant le coeur. Il se mit à l'oeuvre aussitôt, aidé par la jeune Grecque Olinda et Mandina de Hachecor. C'était peu: deux femmes et un enfant, mais Fandango les électrisait du regard et Silvio Pellico les intéressait en racontant ses infortunes.

En quelques minutes, l'atelier de feu les Piqueuses de bottines réunies fut débarrassé de toutes les matières organiques qui l'encombraient. Sous ces ordures, on retrouva, non seulement le noble Mustapha, mais encore le rémouleur, le joueur d'orgues, le gendarme et même Frigolin de Torboy. Ils se portaient tous aussi bien que le permettaient les circonstances.

En les voyant rassemblés encore une fois sous ses yeux, Fandango fit éclater sa joie. Il mit sa mère chérie en bandoulière, pour avoir désormais l'usage de ses deux bras et dit:

— Paris!

Les bons coeurs répondirent:

— Palmyre!

— Je tiens à voir vos cachets, dit encore le Fils de la
Condamnée.

Ils se dépouillèrent, sauf Mustapha qui se borna à montrer son oreille de vieillard.

Fandango reprit:

— Je suis satisfait, aucun traître n'a réussi à se glisser parmi nous. Écoutez-moi bien. La Maison du Repris de justice où nous sommes est une des demeures les mieux machinées du Paris nocturne et mystérieux. Le nombre des passages secrets, trappes, pierres de taille montées sur pivot, plafonds mobiles, planches à bascule, murs où l'on marche, cheminées à ressort, armoires à escaliers, sarcophages, oreilles de Denys le tyran et autres oubliettes, y est littéralement incalculable; Nos ennemis sont disparus, mais je suis sûr qu'ils sont tous cachés dans l'épaisseur des cloisons. En conséquence, c'est le moment ou jamais d'utiliser la poudre à dévoiler les trucs!

— C'est le moment! répliquèrent tous les bons coeurs d'une seule voix.

Et Silvio Pellico ajouta:

— Ou jamais!

Mustapha avait compris. Il sortit de son sein une boîte systématique, analogue à l'appareil connu sous le nom d'insecticide Vicat. Avec une adresse consommée, il mit en mouvement le petit soufflet dont il avait préalablement dirigé la bouche vers un coin de la muraille.

Au premier grain de poudre qui toucha le mur une porte apparut.

Mustapha fit glisser le soufflet: une seconde porte se montra, puis deux, puis trois, puis dix! le mur n'était que portes, conduisant toutes dans des lieux inconnus.

L'assemblée fit éclater sa surprise et Silvio Pellico s'écria:

— Je n'ai jamais rien vu de pareil, moi qui ai régné sur l'Araucanie.

Mais le docteur Fandango ayant assujetti plus solidement derrière son dos sa mère respectée, réclama le silence d'un geste.

— Partisans de la vertu, dit-il, soutiens fidèles de la probité et de la délicatesse, nous allons entamer une oeuvre difficile. Appelez les bons coeurs qui peuvent être restés dans l'escalier et attention au commandement. Je vais passer le premier, tenant d'une main cette torche, de l'autre ce javelot. Ma mère me suivra, puisque je la porte. Mustapha suivra, tenant ma mère par sa jupe. Le Rémouleur suivra Mustapha en le tenant par la queue de son habit. Le Joueur d'orgues… enfin, vous m'avez saisi. Cette façon de circuler que les enfants appellent la queue-leu-leu, nous est indispensable, pour ne pas nous perdre dans les incommensurables détours de cet hôtel. Le but de cette excursion est de trouver madame Fandango et son fils Virtuté. Y êtes-vous?

— Nous y sommes! répondit le choeur des amis de la générosité.

Sans plus de paroles, parmi toutes les portes, le Fils de la Condamnée choisit la plus secrète et l'ouvrit à l'aide d'un moyen particulier qu'il serait trop long de décrire. Cette porte était en coeur de chêne, munie de contreforts en acier. Aussitôt qu'elle eut roulé sur ses gonds, un air humide et glacé pénétra dans la chambre.

C'était une immense galerie et dont, certes, âme qui vive ne soupçonnait l'existence dans la rue de Sévigné. La voûte, en plein cintre, était supportée par un quadruple rang de colonnes qui semblaient appartenir à l'époque romane.

Au moment où le docteur Fandango mettait le pied sur la première dalle, des rires aigus éclatèrent à l'autre extrémité de la galerie. Il leva sa torche aussitôt et vit, dans un lointain confus, une sorte de danse macabre.

Parmi les figures qui s'agitaient dans ce sabbat, il crut distinguer une tête de hibou et une emplâtre de dimension inusitée.

C'en était assez. Il précipita sa course, suivi par sa mère et
Mustapha. En approchant, il distingua les traits peu réguliers de
Carapace et d'Arbre-à-Couche. Il put même voir que Boulet-Rouge
portait toujours son paquet considérable.

— Marchons, s'écria-t-il; à travers la toile de cette enveloppe, mon imagination en délire croit reconnaître le profil de celle que j'aime. Il n'avait pas achevé que tout disparut.

— La poudre!

Mustapha aspergea les dalles. La composition connue sous le nom de poudre-à-dévoiler-les-trucs a les inconvénients de ses vertus. Elle met à nu tant de mystères, qu'on est souvent très embarrassé pour choisir. Ainsi le loyal Mustapha ayant fait jouer sa petite manivelle, toutes les diverses colonnes montrèrent, à l'intérieur de leurs fûts, des escaliers dérobés. Chaque dalle laissa voir un trou muni d'une échelle, dont quelques-unes pénétraient par leur pied jusque dans les profondeurs des eaux croupissantes.

Mais la sagacité naturelle du Fils de la Condamnée était à l'épreuve de ces détails. Il alla droit à la dernière colonne et la fendit en deux en touchant un bouton de cornaline, travaillé curieusement. L'intérieur de la colonne renfermait des degrés en colimaçon. Le docteur descendit vingt-sept marches et se trouva dans une rotonde en marbre rouge, autour de laquelle étaient rangés vingt-quatre barriques en acajou portant différentes étiquettes, telles que: sang de femme, sang d'enfant, sang d'officier, sang de franc-maçon, etc…

Silvio Pellico ne put s'empêcher de murmurer:

— Ce Paris est vraiment cocasse!

Le docteur Fandango ne s'arrêta même pas. Il en avait vu bien d'autres dans sa carrière agitée.

Il traversa un pont de lianes, jeté sur un torrent tout blanc d'écume et pénétra dans une grotte de vaste étendue, dont les riches stalactites renvoyèrent en gerbes de lumière la rouge flamme de sa torche. Au bout de la grotte, il aperçut encore, au milieu d'une foule, grimaçant, M. le duc de Rudelame-Carthagène, entouré de ses trois Pieuvres mâles.

— À moi! s'écria le Rémouleur.

Il avait fait un faux pas et la basque de l'habit de Mustapha lui était restée dans la main. Il prit l'autre basque et l'incident n'eut pas de suite.

La grotte ne contenait rien d'important, sinon un dépôt de substances vénéneuses à l'état brut. C'était le grenier d'abondance de la pharmacie du mystère. Silvio Pellico toujours soigneux, compta cent quarante-sept caisses d'arsenic et plus de mille bouteilles de strychnine, non encore épurée.

Venait ensuite un long couloir, défendu de distance en distance par des herses et des chevaux de frise. La troupe fidèle eut quelque peine à éviter les bascules, disposées avec beaucoup d'art. Des deux côtés du couloir, il y avait des râteliers pleins d'armes de guerre. Il se terminait par un mur que Mustapha saupoudra. Ce mur n'était qu'apparent, la composition chimique fit voir qu'il cachait un abîme insondable. Mais une sorte de sentier à pic, taillé dans le roc vif s'ouvrait à gauche du précipice.

Le docteur en s'y engageant, ne put s'empêcher de penser tout haut:

— Je ne prendrais pas volontiers cette voie périlleuse s'il ne s'agissait de mon fils unique Virtuté et de la bru de la condamnée.

En effet, à peine nos intrépides amis avaient-ils commencé à descendre que Tancrède, dit Chauve-Sourire et quelques autres mauvais sujets, firent pleuvoir sur eux des fusées, de la poix bouillante, du plomb fondu, enfin tout ce qu'ils trouvèrent à portée de leurs mains.

Les défenseurs de la vertu en éprouvèrent quelques désagréments légers, mais Silvio Pellico qui avait fréquenté des Anglais nomades en Araucanie, ne marchait jamais sans son parapluie, et comme le sentier était vertical, ce meuble protégea toute la troupe.

Ils étaient dans les souterrains de l'arche Notre-Dame!

Après avoir traversé encore de nombreux corridors, au bout desquels ils apercevaient sans cesse les sectateurs du mal, reconnaissantes à la tête de hibou du bisaïeul et à l'emplâtre de Boulet-Rouge, après avoir franchi des précipices, monté et descendu une grande quantité d'escaliers, ils arrivèrent enfin dans un asile pittoresque au plus haut point et fort original qui servira de décor à notre dernier tableau.

C'était une salle en forme de nef ogivale, au-dessus de laquelle passaient les eaux du fleuve. La nuit avait cessé d'envelopper la terre pendant ce long voyage. À travers la voûte de cristal qui recouvrait la nef, à travers les ondes de la Seine qui roulaient au-dessus de la voûte, on pouvait jouir d'un joli effet de soleil levant.

Mais là ne s'arrêtaient point les étrangetés de ce curieux séjour.

La salle était entièrement bâtie avec des squelettes entiers et à jour, posés dans des attitudes variées et reliés ensemble solidement par un ciment peu connu. Il en résultait une architecture vraiment surprenante et qui ne manquait pas de grâce.

Les baisers du soleil marinier, caressant ces dentelles d'ossements, formaient des dessins d'une légèreté inouïe et qui rappelaient les découpures des boites de bonbons.

Vous eussiez dit un rêve de poète!

Silvio Pellico essaya de compter les squelettes employés à cette oeuvre d'art, mais il n'y put réussir. Il vit seulement à certains signes que c'étaient tous des malades du docteur Fandango.

C'était la fin. Après cette salle magique, il n'y avait plus rien. Aussi les pieuvres mâles des impasses, chacals, mohicans, casquettes vertes et autres fléaux de la capitale étaient-ils rassemblés en bataille au milieu de la nef.

Devant eux se tenait le duc de Rudelame-Carthagène, vêtu du costume historique de Jean-Bart.

Ce costume était de circonstance. Le bisaïeul tenait en effet dans la main droite une torche allumée et posée au-dessus de quarante tonneaux de poudre fulminante.

Dans la main gauche, il avait une chaînette de platine, correspondant à une large soupape, ménagée dans la voûte de cristal.

Derrière lui, Boulet-Rouge tenait madame Fandango renversée sur une table de marbre.

La jeune femme allaitait son enfant.

Au-dessus de ce groupe, Arbre-à-Couche et Carapace brandissaient leurs stylets damasquinés!

CHAPITRE XIV CATASTROPHE IMPRÉVUE

Nous avons ménagé avec soin le crescendo. La situation est de plus en plus tendue.

Ces muettes et terribles menaces n'arrêtèrent nullement les bons coeurs.

Le Fils de la Condamnée fit tourner adroitement sa mère de son dos à sa poitrine et lui tâta le pouls.

— Elle est sur le point de recouvrer ses sens, dit-il. Finissons!

Il arrêta ses compagnons d'un geste et fit trois pas en avant.

— Duc de Rudelame-Carthagène, dit-il, rejeton d'une race souillée par tous les crimes, tu as fait accroire à madame Fandango que notre union était un inceste. Je te donne le démenti le plus formel. Ma jeunesse en sa fleur ne peut pas être le père de ta décrépitude. Veux-tu accepter contre moi un combat singulier?

— Flûte! répondit l'ancêtre. On vous prie de repasser!

Il ajouta d'une voix sarcastique:

— Où est ton livre, enchanteur à la douzaine, où est ta fiole qui parle? où est ton cerf vivant qui a des cornes en strass? Tu es ici chez moi, et tu vas mourir! Ces galeries sont inconnues, même aux hommes d'imagination! Elles sont bâties avec les os de tes clients, médecin de malheur, car tu as soigné et par conséquent conduit au trépas la moitié de la capitale. Regarde une dernière fois ta femme et ton enfant. J'ai à ma disposition le feu (il secoua sa torche) et l'eau (il tira sur la chaînette de platine et quelques chopines d'eau de Seine tombèrent de la voûte). À genoux! charlatan! ta dernière heure a sonné!

La princesse Troïka choisit cet instant pour rouvrir les yeux.

De son côté, l'accouchée de l'allée sombre poussa un gémissement étouffé.

— Ma mère!… ma femme!… s'écria le docteur Fandango en levant ses deux bras vers le ciel.

Mais cet homme unique à la volonté de fer ne pouvait se laisser longtemps abattre. Son esprit inventif avait de ces conceptions spontanées, sublimes et renversantes.

Se dressant de toute sa hauteur, son oeil lança des flammes quand il dit, répondant à la dernière parole du bisaïeul:

— Je ne plie les genoux que devant le Seigneur…

Et sa voix se fit douce comme le miel quand il ajoute:

— … et devant ma maîtresse!…

Puis son organe prenant des intonations terribles, il continua avec fermeté:

— Cacochyme et coupable vieillard, la discussion ne peut durer un instant de plus sur ce ton. Rends-moi ma famille, je te l'ordonne… une fois, deux fois, trois fois… alors crains ma colère… En avant tout le monde!

Il bondit le premier.

À bas les mains! cria une voix à la porte de la cave.

Deux sergents de ville entrèrent, suivis par quelques infirmiers.

Les fléaux de la capitale et les chevaliers de l'humanité se mirent à courir en tous sens, essayant de se cacher derrière les fagots…

ÉPILOGUE LE SCARIFICATEUR

Le lendemain, on lisait dans _le Scarificateur, _journal général de médecine et de chirurgie:

«L'un de nos plus renommés aliénistes, le docteur Q. K. G… directeur de la maison d'Ô… T…, nous adresse la lettre suivante:

«Monsieur le rédacteur,

» Les feuilles du soir ont fait grand bruit de certaine aventure tragi-comique qui a mis, hier, en émoi, la tranquille population de la rue de Sévigné.

» On a dit que tous les pensionnaires de mon établissement avaient pris la fuite et porté la terreur dans un quartier de Paris.

» Ceci mérite explication.

» Depuis quelque temps, j'ai été obligé d'ajouter à ma maison principale un pavillon destiné au traitement d'une maladie mentale qui semble affecter plus particulièrement les personnes des deux sexes, livrées à la lecture habituelle de certains récits que j'appellerai les romans saignants.

» Les feuilletons du _Petit-Canard, _qui se débitent par centaines de mille, me fournissent spécialement la plus grande partie de ces cas particuliers.

» Ce n'est pas tout à fait de la folie, c'est un ramollissement de la pulpe cérébrale qui se rapproche davantage de l'innocence.

» Ces malheureux voient partout des poignards, du poison, des trappes, des pièges, des embûches de toute sorte; Paris leur apparaît comme une immense ratière où l'on ne peut plus faire un pas sans rencontrer la mort.

» Le feuilleton traitant des avortements, des vapeurs de charbon, des suicides par amour, nous amène quantité de jeunes filles dont l'innocence a été gâtée par ces lectures malsaines.

» Ceux par contre où il est parlé de morts violentes par la noyade, les sauvages embuscades, les morsures d'aspic à tête noire, la strangulation, etc., nous font regorger immédiatement de vieillards et de jeunes hommes idiotisés par ces récits pernicieux.