Il y avait la cheminée!
Mon bisaïeul la fit aussitôt fermer à l'aide d'une grille en acier fondu; — Mais il était trop tard.
Il fut malade dangereusement.
À peine remis sur pied, il ordonna à nombreux domestiques de regarder sous les lits et dans tous les tiroirs des commodes:
Le cadavre de la duchesse resta introuvable.
Cela aigrit d'autant le caractère de bisaïeul qui déjà n'était pas trop tendre. Il devint cruel, et, dans le silence du cabinet, ses meilleurs amis le surprirent souvent torturant des insectes ou soumettant des animaux domestiques à différents supplices.
En ce temps, plusieurs petits enfants de son quartier disparurent et toutes les recherches demeurèrent sans résultat. Il les avait coupés par morceaux sans utilité apparente. Il avait d'ailleurs bien des motifs de mauvaise humeur.
De même que le cadavre de la duchesse était inrencontrable, de même le mystérieux billet restait intraduisible. M. le duc s'était adressé aux hommes d'affaires les plus habiles; aucun d'eux n'avait pu lui donner le mot de l'énigme.
Il entendit parler un jour d'un personnage étonnant qui passait pour être le fameux Gagliostro[6], bien que celui-ci fut mort au château de Saint-Léon, dans la campagne de Rome, mais cela ne fait rien à l'affaire; d'autres prétendaient qu'il était le non moins célèbre comte de Saint-Germain, bien que ce dernier fut décédé à Sleswig, qu'importe? La chose certaine, c'est que ce personnage faisait de nombreux miracles. Il avait guéri le catarrhe de la reine et sauvé un enfant de Pitt et Cobourg qui tombait du haut mal. Londres entier le consultait pour les objets égarés, les cors aux pieds et les engelures.
Il se nommait le docteur Fandango…
Ce nom produisit dans l'atelier des Piqueuses de bottines un effet extraordinaire. Ce fut autour de la table un long murmure.
— Et quoi! s'écrièrent ensemble plusieurs Anaïs, le docteur
Fandango existait déjà à cette époque reculée?
— Lui, si jeune! ajouta la gérante. Et tout l'atelier acheva:
— Lui si beau!
Elvire de Rudelame poussa un long soupir.
— À qui dites-vous, murmura-t-elle, qu'il est jeune, beau, entraînant, irrésistible? Vous voyez devant vous sa victime!
Second effet, plus fort que le premier.
— L'enfant d'à-côté?… commença la gérante.
— Il est à lui! acheva Elvire en baissant ses beaux yeux pleins de larmes.
Vous dire l'émotion qui étreignit à la fois tous ces coeurs, est impossible. Le docteur Fandango était un dieu pour sa clientèle.
L'atelier entier se leva, mit une main sur son coeur et s'écria:
— Nous sommes les Malades du docteur Fandango…
— Permettez-moi d'en douter, répliqua Elvire qui prit aussitôt une apparence de froideur.
— Ah! par exemple! voulut dire la principale Anaïs.
Mais l'accouchée de l'allée sombre l'interrompit et dit péremptoirement:
— Alors, montrez le cachet!
Il y eut quelque chose d'étrange. Les Piqueuses de bottines réunies se levèrent toutes à la fois et se déshabillèrent.
Les corsages, les jupes, les jupons et jusqu'aux pantalons, tombèrent simultanément.
Abdiquant toute pudeur, les vingt-cinq ouvrières relevèrent ensemble leur chemise et montrèrent un peu au-dessous du nombril le triangle d'un vaccin au milieu duquel était une empreinte chimique, de forme ovale, qui semblait être le résultat de l'application d'un timbre sec, imbibé de matières caustiques. Cette empreinte présentait deux initiales: D. F., surmontées d'un phénix sortant des flammes.
Ce tableau de vingt-cinq jeunes filles portant pour tout costume des bottines, des bas et une chemise retroussée, ne laissait pas que d'être enchanteur.
Si vous avez espéré, toutefois, nous le voir décrire plus longuement et détailler la profusion inouïe de seins fermes et polis, d'épaules de marbre, de cuisses blanches, de hanches rebondies, de fesses grasses, de ventres nacrés, liliacés et luisants, allant se perdre dans l'ombre duvetée formée par les cuisses, que l'on pouvait voir à ce charmant conseil de révision, c'est que bien peu vous connaissez notre réserve.
Aucun homme d'ailleurs n'était présent et nous ne l'avons su que par ouï-dire. Puisse cet aveu nous servir d'excuse.
Dès qu'Elvire de Rudelame eut reconnu le cachet, son visage s'éclaira d'une joie pure.
— C'est maintenant que je remercie Dieu à deux genoux, ô mes soeurs! dit-elle dans le délire de son allégresse, je suis sauvée!… Mais remettez vos vêtements pour ne point offenser inutilement la décence particulière à notre sexe.
Afin de contenter le désir si légitime de la noble accouchée, les
Piqueuses de bottines réunies se revêtirent.
En dépit de sa position malheureuse, Elvire sautait de joie.
— Je vous reconnais! dit-elle enfin, je suis rassurée. Nous allons bavarder tout à notre aise. Je n'ai pas besoin de vous apprendre désormais que Paris et sans doute l'univers entier, sont divisés en deux fractions: «les Malades du docteur Fandango» et les «Chevaliers de l'élixir funeste» appelés aussi «les Fléaux de la capitale» ou «les Pieuvres mâles» des divers impasses…
Elle s'animait en parlant, et si vous saviez comme elle était belle!
Arrêtons-nous pour tracer son portrait.
Elle avait une de ces beautés saisissantes qui ne ressemblent à rien. Son nez rappelait celui du bisaïeul qui faisait songer au bec des hiboux, son regard était piquant, inexprimable. Rien de comparable à sa bouche, si ce n'est son aisselle qui semblait fouillée par la main d'un sculpteur très habile. La brise était amoureuse de ses cheveux; elle ne trouvait pas de chaussures assez mignonnes pour son pied et la meilleure ganterie de Paris faisait des miniatures en peau de Suède pour ses mains.
Avec cela, noble, spirituelle, instruite, riche et pure, malgré sa chute.
— Je n'ai pas besoin de vous dire, continua-t-elle plus charmante à mesure qu'elle parlait, que tous les Malades du docteur Fandango se portent bien et meurent d'un accident mystérieux produit par l'ingestion de l'élixir funeste.
J'ai pensé parfois que l'homme célèbre et séduisant qui marque à son cachet tous ses clients et clientes pour les reconnaître, n'avait pas réfléchi que c'était un danger, car les fléaux de la capitale profitent de ce signe pour choisir à coup sûr leurs victimes. Mais je ne puis blâmer celui qui se déguisa en porteur d'eau pour me séduire et qui est le père de mon jeune enfant: Virtuté!
Elle reprit haleine, pendant que les filles du peuple essuyaient leurs yeux mouillés.
— Ce qui va être intéressant pour vous, poursuivit-elle, c'est d'apprendre comment s'entama cette grande querelle qui divisa l'univers. Prêtez-moi une oreille attentive.
À l'époque où mon bisaïeul se présenta pour la première fois chez Fandango, cette individualité hors ligne avait une cinquantaine d'années… Ne m'interrompez pas, vos étonnements sont superflus. Cinquante-sept ans après cette date, je l'ai adoré sous un déguisement vulgaire.
Il ne paraissait pas alors plus jeune qu'aujourd'hui. À première vue, on lui aurait donné vingt-huit ans et neuf mois. Depuis lors, il n'a pas vieilli d'une semaine.
Mon bisaïeul le trouva dans son laboratoire, entouré d'un seul livre, d'une fiole, d'une cuvette et d'un cerf vivant qui possédait des cornes d'argent massif.
Tout d'abord, M. le duc de Rudelame fut frappé de sa souveraine beauté, quoique Coriolan (vous savez que c'est le petit nom de cet idolâtré Fandango) n'eut point encore lavé ses mains, ni fait sa barbe. On était au matin, ce qui explique suffisamment cette négligence chez un homme ordinairement propre et même coquet de sa personne.
Le duc de Rudelame le salua et lui demanda si c'était bien au docteur Fandango qu'il avait l'honneur de parler.
À son grand étonnement, ce fut le cerf, doué de bois en argent massif, qui lui rendit son salut.
Le docteur lui-même restait immobile et muet comme une statue de marbre de Paros.
Mon bisaïeul voulut décliner ses noms et qualités. Le cerf vivant lui ferma la bouche d'un geste froid et lui désigna la cuvette. Au fond de la cuvette, mon bisaïeul vit, avec une surprise croissante, des caractères qui se formaient sous une couche d'eau plus pure que le cristal.
Ces caractères, une fois devenus distincts! donnèrent les mots: Robert, Athanase, Bonaventure, duc de Rudelame-Carthagène, comte de Balamor, seigneur de Mauruse et autres lieux, présentement émigré, tourmenteur de mouches et tueur de femmes!
Mon bisaïeul releva la tête, indigné qu'il était de ce dernier trait.
Le docteur était toujours immobile.
Le cerf vivant remua la patte et ses cornes devinrent d'or.
M. le duc n'est pas un esprit ordinaire, il vit bien qu'il avait affaire à un enchanteur et dévora l'affront. Résolu à user d'une profonde dissimulation, il prononça les paroles suivantes avec aménité:
— Ô vous, qui êtes, au dire de l'histoire, des plus grands savants de l'Europe, je m'aperçois que votre talent n'est pas au dessous votre renommée. Je viens vous consulter et je vous prie de me marquer au timbre que vous mettez sur toutes vos pratiques.
Il tressaillit et regarda tout autour de lui. Il avait prononcé ces derniers mots d'une voix insinuante. Un organe lui répondait. Ce ne pouvait être le cerf, et les lèvres du docteur ne remuaient point. La voix semblait sortir de la fiole, elle dit:
— Le cachet de la vertu ne prendrait pas sur ta peau. Cesse de feindre. Que veux-tu du maître?
Mon bisaïeul pâlit et ses dents grincèrent, car il commençait à se fâcher.
Mettant de côté, désormais, toute vaine dissimulation, il tira de sa poche le billet énigmatique composé des treize initiales: «L. D. F. E. V. — I. A. T. V. — D. E. J. — T.!»
Au moment où le papier parut dans sa main, une harmonie sauvage, mais douce se fit entendre. Elle venait de tous les côtés à la fois. On eut dit que les parois même de la chambre la suintaient.
Mon bisaïeul déplia le papier et lut les initiales distinctement, puis il demanda:
— Pouvez-vous m'expliquer ce que cela signifie?
La voix répondit oui, dans la fiole, après quoi, elle en sortit pour entrer dans le livre dont les feuilles s'agitèrent vaguement.
La voix dit encore:
— Regarde au fond de la cuvette!
Et l'harmonie sauvage, mais douce se tut instantanément.
M. le duc regarda à travers la couche d'eau pure et put lire ces treize mots qui se rapportaient exactement aux treize initiales.
«Le Docteur Fandango Est Venu. — Il A Tout Vu. — Dieu Est Juste.
— Tremble!»
Les cornes du cerf vivant brillèrent en ce moment d'une façon peu ordinaire. Si ce n'eut été impossible, vu le prix de la matière, le témoin de tout cela aurait juré qu'elles étaient désormais en diamant.
Il resta un instant abasourdi, sous le coup de tant de choses étranges. Mais ce n'était pas un homme à rester bien longtemps inactif.
Le mystérieux billet avait été trouvé dans la chambre sans porte ni fenêtre, que nous pouvons appeler maintenant, la chambre du monstre. Le docteur était venu là, où tout y faisait allusion au crime; le docteur avait tout vu, il était maître du terrible secret.
Il faut rendre cette justice à ma famille on n'y a pas froid aux yeux. Le duc regarda son ennemi en face, car il n'y avait pas à en douter, Fandango était son ennemi mortel, et lui dit avec calme:
— Le billet était de vous?
Autant parler à une pierre. Ni le docteur, ni sa fiole, ni sa cuvette ne répondirent cette fois! Le cerf même resta impassible.
Mon bisaïeul se prit à ricaner et fit tout haut cette réflexion:
— La chambre n'avait ni porte ni fenêtre. Pas de témoins!
L'eau de la cuvette se rida. Sur les treize mots placés au fond, douze s'effacèrent; il n'en resta qu'un seul:
DIEU!
M. le duc eut froid dans le dos.
Ce fut l'affaire d'un instant; il ne croyait pas beaucoup en Dieu.
Que prouvent toutes ces momeries? Dieu sait peut-être, mais il ne dit jamais ce qu'il a vu; c'est un témoin peu embarrassant… et si nous allions en justice, mon savant docteur, lequel serait cru le plus aisément: d'un charlatan comme vous ou d'un gentilhomme comme moi!
Point de réponse.
— Madame la duchesse, poursuivit le grand-père de mon père, aimait trop les Écossais. Quatorze coups de barre de fer rougie au feu et empoisonnée, donnés à travers le coeur, l'oesophage, le diaphragme, le grand sympathique et intestin grêle, suffisent à empêcher une femme de qualité de parler. Pensez-vous qu'elle viendrait témoigner contre moi?
La chambre éclata de rire à ces mots. Je dis la chambre, car ce furent les murailles elles-mêmes, le plancher et le plafond qui produisirent en apparence cette explosion de gaieté. La statue du docteur et le cerf vivant n'y prirent aucune part.
— Sambre goy! s'écria mon bisaïeul, vous m'impatientez, à la fin. Rira bien qui rira le dernier. Je ne suis pas manchot, mais comme la justice anglaise est confuse et fort imparfaite, je propose la paix… En veut-on ici?
Le cerf brama d'une façon ironique.
— On veut donc la guerre? demanda M. le duc.
Cette fois, le docteur Fandango lui-même remua la tête d'une façon affirmative, comme font les biscuits chinois sur les cheminées.
C'en était trop.
Depuis quatre minutes au moins mon bisaïeul méditait un nouveau forfait. Il avait dans sa poche un crick de Malaisie, empoisonné avec un art extraordinaire et dont la lame, bizautée[7] selon certaines règles mathématiques, faisait des blessures mortelles qui ne laissaient aucune trace.
Sans faire semblant de rien, il introduisit sa main sous le revers de sa redingote, il y prit le crick, et crac, au moment où le docteur Fandango le croyait occupé à préparer sa sortie, il lui plongea l'arme malaise dans le sein gauche jusqu'au manche.
Le cerf bondit pour protéger son patron, mais…
Le coup était donné et d'aplomb!…
Un cri d'horreur interrompit ici la jeune accouchée. Ce cri appartenait à toutes les piqueuses de bottines. Il était arraché par la pensée d'un crick malais empoisonné avec soin et perçant la poitrine du docteur Fandango!
Mais Elvire de Rudelame eut un sourire angélique.
— Jeunes filles du peuple, dit-elle, rassurez-vous. Coriolan ne mourut pas en 1793, puisqu'il est le père putatif d'un enfant né cinquante et quelques années après, jour pour jour.
Ne cessez pas de me prêter l'oreille, voici une situation bien étonnante: ce fut le docteur Fandango qui reçut le crick dans les poumons, mais ce fut mon imprudent bisaïeul qui tomba foudroyé…
Expliquez ça!
CHAPITRE VI LE PORTEUR D'EAU
Le drame marchait, au dehors. À l'instant où l'accouchée de l'allée sombre posait cette question à son auditoire, l'initiative de Mustapha mettait le feu aux gaz délétères et lançait dans les airs nos trois amis, les Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée.
C'est dire assez que nous avons rattrapé l'heure voulue, et que notre histoire va bientôt marcher à pas de géant.
La formidable explosion fit dresser l'oreille à quelques Anaïs, mais tel était l'intérêt excité que personne ne bougea.
— Vous jetez votre langue aux chiens? continua Elvire de Rudelame, employant cette expression familière qui semble une condescendance ou une caresse dans la bouche des grands personnages, vous avez raison, vous n'auriez jamais deviné.
C'est pourtant bien simple, mon bisaïeul tomba foudroyé, non par le tonnerre, c'était au mois de décembre, mais par l'étonnement.
Il y avait de quoi!
Au moment où il s'applaudissait d'avoir plongé son poignard dans la poitrine, du docteur Fandango, celui-ci tourna lentement sur lui-même et montra son dos.
Son dos était ma bisaïeule, madame la duchesse de Rudelame- Carthagène, habillée comme le soir du meurtre et portant, depuis la gorge jusqu'à la hauteur des hanches, les quatorze trous produits par la barre de fer rougie au feu et empoisonnée.
La malheureuse était percée comme une poêle à rôtir les marrons de
Lyon.
Et au milieu de cet écumoir[8], sortait la pointe du crick malais que le duc avait planté dans la poitrine du docteur!
Vous sentez bien que je n'ai pas vu cela, j'étais trop jeune, le fait étant arrivé trente-huit ans avant ma naissance, mais je le tiens de la bouche même de Coriolan qui ne saurait proférer un mensonge.
D'ailleurs, il y a une preuve frappante, l'horrible haine de mon bisaïeul contre le docteur Fandango date de là. Il aurait pu lui pardonner une innocente mystification, il ne lui pardonnera jamais d'avoir ressuscité la duchesse.
Car la duchesse vivait.
Vous la verrez par la suite agir comme père et mère.
Si elle parla ce jour-là, M. le duc n'en sut jamais rien, car il se retrouva quelques heures après dans son appartement où il avait été reporté, évanoui, par des mains inconnues. Il ne demanda pas son reste et partit pour les mers polaires où il resta enseveli plusieurs années au sein des glaces éternelles pour laisser étouffer le bruit de son aventure.
En ces pays froids, il n'acquit pas une bonne réputation. Les naturels l'accusaient d'attirer chez lui les petits enfants et même les jeunes filles pour boire leur sang et se nourrir de leur chair. C'étaient des calomnies. Depuis mes plus tendres années, je mange à sa table: jamais je n'y ai goûté de chair humaine. Il faut se garder des exagérations. Hélas! ce centenaire n'est-il pas assez chargé de crimes.
Il ne mange pas les enfants ni les jeunes filles, mais il les emploie à d'autres usages également domestiques. Leur graisse lui sert à composer des onguents qui prolongent sa coupable existence; il prend des bains de jeune sang, qui reverdissent sa vieillesse, remarquablement avancée.
Vous frémissez; moi j'y suis faite…
La fatigue me prend, et nous n'en sommes encore qu'au commencement de la Restauration, je n'aurai pas la force, je le sens bien, de vous raconter l'histoire du père de Mustapha, ni celle de la mère infortunée de Mandina de Hachecor.
Franchissons donc cinquante-six années.
C'était un soir d'automne, dans cet immense palais qu'on nomme l'hôtel de Rudelame-Carthagène et qui décore l'une des rues les plus fréquentées du faubourg Saint-Honoré. L'air était tiède et mou. Les dahlias élevaient vers le ciel leurs parfums fades qui se mêlaient aux subtiles senteurs de l'oignon, dont on sarclait un carré, dans mon jardin, à quelques coudées de ma fenêtre.
L'horloge de Saint-Philippe-du-Roule venait de sonner sept heures.
Ma jeunesse avait été solitaire, je n'avais fréquenté que Timidita, la fille de notre concierge et M. Catimini, mon professeur de piano, qui s'était permis, sur ma personne, une grande quantité de lâches attentats, toujours repoussés par ma candeur alliée à ma pudeur.
Quand mon enfant qui est une fille, aura l'âge des passions naissantes, plutôt que de lui donner l'autre sexe pour professeur de piano, je la plongerai à Saint-Lazare.
Les vibrations de l'horloge se balançaient encore dans les airs, lorsqu'une voix mâle et sonore, prononça sous ma fenêtre, ce cri, bien connu des ménages parisiens:
— Qui veut d'l'eau… au!
La dernière de ces deux diphthongues[9], montée à l'octave de la première.
Ce cri était d'autant plus inusité dans notre illustre demeure, que nous avions partout l'eau de Seine. Il me jeta dans une étrange rêverie.
Étais-je mûre pour la poésie? Traversais-je un de ces quarts d'heure bénis, que l'Être suprême, dans sa sollicitude, a marqués pour le sentiment? Je ne sais. J'ignore tout. On n'a jamais pu m'apprendre l'arithmétique, mais j'ai mon coeur.
J'appelais Olinda, la première de mes neuf caméristes, et je lui dis:
— Olinda, roule-moi une cigarette, je ne sens plus mon âme!
Elle était grecque de naissance, mais française par le goût des loteries autorisées, dont les gros lots la rattachaient à l'espérance. Elle a perdu depuis, dans ces entreprises, son innocence et ses économies. Pour un franc vous pouvez y gagner des sommes importantes. Mais vous ne voyez jamais arriver cette somme, ni revenir votre franc.
— Olinda, repris-je, d'où vient que la voix de ce jeune porteur d'eau me brûle les bronches et met des battements insensés sous l'étoffe de mon corsage?
Je ne l'avais pas vu, mais mon imagination désordonnée avait deviné l'homme de vingt-huit ans à son organe enchanteur.
Olinda me répondit:
— Pour faire une connaissance, autant attendre un officier ou quelqu'un de chez l'agent de change. Moi, un porteur d'eau, ça ne me chausse pas!
L'insensée! Je ne crache ni sur les officiers ni sur les employés de la haute banque; mais il y a porteur d'eau et porteur d'eau. Ma fièvre me disait que celui-ci était un prince.
Que dis-je, un prince, c'était le Fils de la Condamnée, c'était Coriolan, le mystérieux aborigène des ruines de Palmyre, c'était le docteur Fandango!
Olinda, pure comme l'acier et fidèle autant que lui, me roula une cigarette. Je préférai une prise de tabac, puis un chou à la crème, puis n'importe quelle bagatelle peu coûteuse. J'étais hystérique et fantasque, cela peut arriver à tout le monde.
Ma seconde femme de chambre, Herminie, native du bois Meudon, où elle avait été trouvée au bord de l'eau, dans un foulard démarqué, peu d'heures après sa naissance, probablement entachée d'inconséquences, entra en ce moment et déposa à mes pieds un bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé.
Je tressaillis, car leur odeur attaqua mes nerfs d'une façon à la fois délicieuse et irritante. Je mordis la troisième de mes suivantes et Luciole, la quatrième, une Suissesse sans goitre de la plus grande beauté, ayant témoigné sa surprise, reçut de moi un dangereux coup de pied dans les lombes.
Cela était si éloigné de mon caractère que mes autres confidentes s'enfuirent et ne sont jamais revenues.
À l'intérieur du bouquet de fleurs rares était une lettre en chiffres, accompagnée d'un autre papier qui en donnait la clef.
Si j'avais gardé quelques doutes, ils se seraient évanouis à la vue de cette double précaution, dénotant une grande délicatesse.
— Qui que tu sois, m'écriai-je en moi-même, ô mon jeune inconnu! tu n'appartiens pas à la simple bourgeoisie.
La lettre était ainsi conçue:
«17, 34594, 2903549669…»
Mais il vaut mieux vous la traduire en langue vulgaire:
«Ma chère demoiselle Elvire,
» La génération spontanée est une idée toute moderne. J'ai lieu de croire que j'en suis le produit. Mon berceau fut la solitude sablonneuse et aride. Je n'ai ni père, ni mère, ni oncle, ni tante, ni cousin, ni cousine. Je pourrais prolonger cette énumération, je préfère vous dire en un seul mot que je suis à l'abri de toute espèce de famille.
Cela me rend indépendant et pensif.
» Ma famille, c'est l'humanité!
» Vous me demanderez peut-être alors pourquoi on m'appelle «le
Fils de la Condamnée».
» Ceci monte une courte explication. Vous n'ignorez pas les soins que les Arabes accordent à leurs coursiers. Non seulement ils les nettoient avec minutie, mais encore ils partagent avec eux leur propre nourriture. En outre, ils en éloignent avec sollicitude toute cause de maladie.
» Par une claire matinée de printemps, Saali, la plus belle jument des haras de Ben Hadour, fut accusée de maladie. Le conseil des vétérinaires du Sahara l'examina et la condamna à être abattue, mais Abd-el-Kader, son maître, chargé de l'exécution, eut pitié d'elle. Il fallait cependant qu'elle disparût, dans l'intérêt des autres cavales.
» Abd-el-Kader lui attacha au cou un sac de dattes et un panier de maïs, puis, l'ayant conduite aux confins du territoire, il lui dit en versant des larmes: «Ô ma cavale préférée, Allah est Allah! tu es incommodée d'une maladie incurable. Fuis jusqu'aux ruines de Palmyre où est l'herbe de la guérison.»
» Palmyre, aussi nommée Cadmor, dut son origine au roi Salomon, célèbre par ses dérèglements et sa sagesse. Elle fit un grand commerce de commissions et de transit, sous l'incomparable Zénobie, veuve d'Odenat. Des voyageurs y trouvèrent mon berceau, je suis musulman par mon baptême.
» J'étais né depuis quelques heures au sein même des splendides décombres, sur le seuil d'un palais ruiné qui portait le n° 179 de la rue de l'Euphrate. Quel fut mon étonnement de voir arriver Saali? On naît médecin. Je la guéris malgré mon peu d'expérience. En retour, elle me nourrit de son lait.
» Saali avait été condamnée par le conseil des vétérinaires du Sahara; j'étais le nourrisson de Saali; ne vous étonnez plus qu'on m'ait nommé «le Fils de la Condamnée», rien de plus logique…
Ici, l'atelier des Piqueuses de bottines manifesta son mécontentement par des murmures et Anaïs, la gérante, crut pouvoir demander à la belle Elvire:
— Est-ce qu'elle va durer longtemps, la lettre du docteur?
Léocadie ajouta:
— Elle est drôlement tannante!
Elvire de Rudelame-Carthagène, réprima un mouvement de colère.
— Vous eussiez mieux aimé, filles du peuple, que le suave Fandango eût reçu le jour dans les cachots de l'inquisition ou au pied de la guillotine! Il vous faut des émotions acres et poivrées? C'est bien! ma position malheureuse exige une grande prudence, je vais abréger.
Saali était musulmane. Quand Fandango fut reçu docteur, il traversa les mers avec elle et vint à Paris.
Saali traîne maintenant le fiacre de Mustapha. Elle est heureuse.
Je passe une grande quantité de pages et j'arrive à la fin:
«Mon passé est un abîme, mon présent un poëme, mon avenir une vapeur!» … Voilà pourquoi, ma chère demoiselle, j'ai pris ce déguisement de porteur d'eau, qui était indispensable.
«Minuit sonnant, à l'aide d'un truc connu de moi, je pénétrerai dans votre chambre à coucher par la cheminée. Si vous vous y opposez, sonnez du cor par trois fois: si au contraire, vous exaucez mes voeux, mettez une fleur de pervenche à votre boutonnière.
» Celui qui vous aime plus que la vie,
» CORIOLAN «le Fils de la Condamnée».
Je n'ai pas besoin de spécifier que cette lettre ne calma en rien ma fièvre brûlante. Comme j'en achevais la lecture, l'organe de mon séducteur s'éleva au lointain et lança une dernière fois dans l'atmosphère ce cri caractéristique:
— Qui veut d'l'eau… au!
J'appelai Olinda et j'eus des spasmes douloureux sur son sein.
Ma perplexité était indescriptible comme le caméléon lui-même.
Devais-je sonner du cor ou attacher une fleur de pervenche à mon corsage?
Ma pudeur penchait vers le cuivre, mon amour allait vers la fleur.
Je n'avais jamais vu Coriolan, il est vrai, mais sa lettre dont vous m'avez contrainte à couper la portion, la plus attachante, allumait dans mes veines un véritable incendie.
Néanmoins, la pudeur fut en moi, la plus forte. J'allais saisir le cor, lorsque Olinda qui devinait mon coeur, me tendit la pervenche fatale…
— À la bonne heure! s'écria d'une seule voix l'atelier des
Piqueuses de bottines réunies.
— Le sort en était jeté, reprit la jeune accouchée. Je fis un bout de toilette et j'attendis la douzième heure, en proie à des sensations inexprimables.
Minuit sonna. Un bruit qu'il serait malaisé de définir se fit entendre dans le tuyau de ma cheminée.
Malheureusement, elle était à la prussienne, Je m'attendais à chaque instant à voir déboucher mon Coriolan, semblable à un immortel, quoiqu'un peu souillé de suie. Rien ne vint. Le conduit était trop étroit.
Après une demi-heure d'angoisse, pendant laquelle les gémissements inarticulés de mon séducteur me brisèrent l'âme cent fois, Olinda me dit:
— Il n'y a pas à tortiller, il faut aller chercher le fumiste!
L'idée d'un pareil scandale m'arracha des hurlements.
Le fumiste! à cette heure de la nuit, el qu'allait-il trouver dans le tuyau de la cheminée?
Il faut avoir passé par ces traverses pour en soupçonner l'amertume.
Mais à de pareilles heures, l'âme se raidit et acquiert un ressort incalculable.
Il me restait quatre confidentes, j'ordonnai à trois d'entre elles de parcourir les corridors de l'hôtel et de verser des narcotiques puissants à tous ceux qui n'étaient pas encore endormis.
Cette précaution me garantissait le mystère.
Quant à Olinda, je l'envoyai chez le fumiste.
Elle avait mis un masque pour n'être point reconnue dans l'obscurité.
Moyennant une somme considérable, le fumiste consentit à quitter les moiteurs de son lit et se laissa bander les yeux. En cet état, on le fit monter dans un fiacre sans numéro, et après mille détours, on l'arrêta à la porte de l'hôtel.
Tout y dormait; l'effet du narcotique avait été instantané: Olinda et le fumiste trouvèrent les corridors jonchés de serviteurs plongés dans le repos.
Ils entrèrent chez moi par une porte dérobée dont nul ne soupçonnait l'existence, et le fumiste ayant ôté son bandeau, je poussai un long cri de satisfaction.
C'était le Rémouleur!
— Je savais tout, me dit-il avec cordialité. J'ai éloigné le vrai fumiste sous un prétexte et j'ai pris place dans son lit, pour le cas où le Fils de la Condamnée aurait besoin de moi… À l'ouvrage!
Il se mit alors à attaquer le mur de ma chambre avec un marteau de maçon entouré de vieux linge, pour empêcher le bruit.
Olinda avait eu une jeunesse déréglée, mais elle n'avait jamais connu le véritable amour. Â son regard qui enveloppait le faux fumiste comme une flamme, je devinai le besoin secret de son coeur.
— Jeune Grecque, lui dis-je, veux-tu épouser cet inconnu?
Elle se jeta à mes pieds et embrassa mes genoux pour cacher son trouble. Je la relevai en murmurant à son oreille avec une caresse:
— Attends qu'il ait démoli le mur, je bénirai votre union.
Le Rémouleur, cependant, éprouva une certaine difficulté à percer ce vieux plâtras. Son marteau rebondit plusieurs fois contre des ossements humains, car le palais de mes ancêtres était presque entièrement bâti avec les produits de leurs crimes. Il relira une grande quantité de squelettes ayant appartenu à de vieilles chanoinesses ou à de jeunes vierges. Aussitôt qu'il eut pratiqué un trou assez grand pour donner passage à un homme, une voix sonore et agréable sortit de la cheminée.
— Qui vive? demanda-t-elle avec anxiété.
— Malade du docteur Fandango, répondit le Rémouleur sans hésiter.
— Aucun des trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée n'est à l'horizon? demanda encore la voix agréable.
— Aucun.
— La fille de l'assassin de sa famille a-t-elle sonné du cor par trois fois?
— Non, au contraire, elle a une fleur de pervenche à son corsage.
— C'est bien!… Compagnons de l'humanité, sortez de votre asile!
Aussitôt s'élancèrent du trou le jeune et vaillant Mustapha, mon cousin par alliance, qui dissimule ses ancêtres sous la profession de cocher de fiacre, Simon le joueur d'orgues, Mandina de Hachecor, vêtue d'un domino noir, le véritable Silvio Pellico et d'autres. L'avant-dernier était le prêtre éthiopien, dont j'ai omis de vous parler jusqu'à ce jour. Je remarquai avec étonnement que cet ecclésiastique n'avait qu'un bras, qu une jambe et qu'un oeil.
Le dernier était le Fils de la Condamnée.
CHAPITRE VII TRAHISON!
Il faudrait la plume d'or des poètes pour vous dire l'effet produit par l'anecdote des aventures du faux fumiste sur les Piqueuses de bottines réunies.
— Aviez-vous cru, s'écria tout à coup mademoiselle de Rudelame en pleurant, fusse pendant le quart d'une seconde, aviez-vous cru, jeunes filles du commun, que la descendante de mes aïeux, l'amante de Coriolan, était coupable?
La présence seule du prêtre éthiopien doit vous dire avec quelle régularité les choses se passèrent.
Le docteur Fandango ôta son costume de porteur d'eau; il avait par-dessous des vêtements propres et d'une étonnante magnificence. À son médium était le diamant du Vieux de la Montagne qui lui fut donné par la reine. Tous les ordres étrangers brillaient sur sa large poitrine. Il s'était fait la barbe peu de temps auparavant.
Que dire? Vous connaissez sa beauté. Tous les jolis garçons qui l'entouraient avaient l'air de ses domestiques.
Il mit un genou en terre devant moi et me passa au cou un joyau en corail aquatique, d'un prix extravagant, aussi précieux par la matière que par le travail, en murmurant:
— Vierge adorée, ceci est la croix de ma mère!
Son émotion était maladive. Il ajouta:
— Grâce aux effets du porteur d'eau, j'ai surmonté tous les dangers inséparables de mon entreprise. Désormais, soyons tout au bonheur.
Sur un geste de lui, les lambris de ma chambre à coucher furent immédiatement tendus de satin vert clair, parsemé de bouquets de topaze. On répandit des parfums sur le tapis, tandis que d'autres aromates brûlaient dans les cassolettes orientales. Un autel se dressa en face de la cheminée à la prussienne.
Simon avait apporté son orgue de barbarie, et c'était justement cet objet qui n'avait pas pu passer par le tuyau.
Il joua dessus plusieurs morceaux tendres et anacréontiques.
Puis, le prêtre mutilé d'Éthiopie nous unit devant Dieu.
Il unit aussi, par la même occasion, le Rémouleur et Olinda, ma première confidente.
La cérémonie se passa très bien, sauf un incident, en apparence vulgaire, mais qui aurait dû nous donner à réfléchir. Au moment où le prêtre nègre prononçait sur nos têtes de saintes paroles, en un langage incohérent, il éternua. Nous nous aperçûmes qu'un vent coulis venait du côté des fenêtres; elles étaient restées entr'ouvertes, on courut les fermer, mais il était trop tard. Le prêtre d'Éthiopie qui n'avait qu'un bras, qu'une jambe et qu'un oeil ajoutait maintenant un rhume de cerveau à ces fâcheuses infirmités.
Est-ce pour vous entretenir de ce détail que j'ai parlé des fenêtres ouvertes? Non! Au travers des carreaux, le noble Mustapha crut voir une tête de hibou.
Il s'approcha pour mieux regarder et aperçut dans le feuillage des sycomores, plantés en rond autour du bassin de Mercure, une multitude d'ombres humaines et fugitives.
La lune qui se cacha sous un nuage opaque, cessa d'éclairer la nature. Mustapha crut s'être trompé. Il ne parla point. Il eut tort. Un seul mot tombant de sa bouche nous eut épargné un épouvantable péril et neuf mois de tortures atroces, qui me furent particulières et privatives, car mon Coriolan resta libre.
La cérémonie achevée, Mandina de Hachecor qui me servait de dame d'honneur, fit comprendre au reste de l'assemblée que l'heure de la retraite avait sonné. Nos amis s'éloignèrent au son de l'orgue de barbarie qui jouait un air connu, dans les corridors, pour étouffer le bruit de leurs pas.
Coriolan était enfin seul avec son Elvire.
Ô jeunes filles, mesurez la nouveauté de cette situation. Nous étions mariés, nous nous aimions avec délire, et c'était la première fois que nous nous rencontrions dans le monde!
Mais il avait acheté ma photographie, et sa brillante renommée me le rendait familier,
Il prit place auprès de moi, sur le sopha[10], si jeune, si beau et surtout si bon que je m'accoutumai à lui tout de suite, puis le sommeil nous gagna tout doucement.
Puissance divine! Quel réveil nous attendait!
La vision du noble Mustapha, dont il a été précédemment question, n'était pas une chimère. Le visage de hibou, aperçu à travers les carreaux, appartenait à mon bisaïeul, et les formes sombres, perchées dans les sycomores, étaient celles de ses sicaires.
Une de mes confidentes avait trahi notre secret.
Mon bisaïeul, éveillé en sursaut, vers minuit, avait vu près de sa couche cette fille sans entrailles Herminie, native du Bas-Meudon, celle-là même qui m'avait apporté le bouquet de fleurs rares, entouré de papier glacé.
— Pendant que vous dormez, lui dit-elle, imprudent vieillard, votre arrière-petite-fille est en train de se mésallier à un porteur d'eau alsacien.
Le duc bondit hors de ses draps, il se trouvait devant une personne de l'autre sexe, n'importe, son grand âge le forçant à porter toujours des pantalons de flanelle, il était en état. Il appela ses valets; ce fut en vain: le narcotique faisait admirablement son office, les tenant enchaînés dans le sommeil. Alors, sachant bien qu'il ne pouvait s'attaquer tout seul au Fils de la Condamnée, il monta au sommet d'une tour et alluma le phare.
Un quart d'heure après, trente-huit à quarante pieuvres mâles des divers impasses de Paris, arrivaient à l'hôtel. Vous avez deviné que le phare était un signal.
Mon bisaïeul les rassembla dans la grotte et leur dit sans préambule:
— J'ai assez vécu pour voir le déshonneur de ma maison. Coriolan Fandango, natif des ruines de Palmyre, en Asie, exerçant la médecine à Paris, sans diplôme, a pénétré dans mon domicile à la faveur d'une veste de porteur d'eau, et s'est uni aussitôt à ma riche héritière.
— Qui vous a révélé ce mystère? demanda le pieuvre mâle de l'impasse Tivoli.
Mon bisaïeul montra Herminie du Bas-Meudon.
Cette infortunée tomba, frappée de trente-huit à quarante coups de yatagan.
— Comme cela, dit la hyène de l'impasse Tivoli, elle ne fera plus de cancans dans le voisinage.
M. le duc approuva d'un signe de tête et reprit:
— Je suis dans l'embarras. Que chacun me donne son avis avec franchise.
Les Pieuvres s'assirent sur les tombes et la délibération commença.
L'ancien professeur de la cité Jarie proposa d'introduire du méphitisme pur dans la chambre nuptiale, à l'aide d'un tube en gutta-percha[11]; Carapace offrit d'inoculer aux deux époux une maladie charbonneuse; la hyène de l'impasse Tivoli conseilla de les étouffer en faisant tomber sur eux le plafond de leur appartement, mais mon bisaïeul repoussa ces divers expédients comme ayant déjà servi.
Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la porte.
— Qui vive? demanda aussitôt Silvio Pellico.
—— C'est moi! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune
Grecque.
— Cet organe… commença-t-elle.
— Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y a neuf mois par une circonstance imprévue, n'ai pu venir au rendez-vous.
On pouvait l'en croire, c'était un connaisseur.
— Dans les veines de la trop coupable enfant, dit-il en parlant de moi, est renfermée la dernière goutte du sang de Rudelame- Carthagène. Je veux la garder vivante, afin de la torturer à mon aise. Boulet-Rouge, la principale pieuvre mâle de l'impasse Guéménée, n'a pas encore parlé. Son expérience m'étant connue, je l'adjure de me fournir un truc pour anéantir le Fils de la Condamnée sans exposer les jours d'Elvire.
Boulet-Rouge se leva. Chacun connaît l'emplâtre de dimension inusitée qu'il porte sur sont visage pour éloigner tous les soupçons. Il le repoussa un peu de côté et dit:
— En fait de procédés, on n'a qu'à choisir.
Les inventions nouvelles offrent un champ fertile. Il suffira de prendre un fil de métal, bon conducteur, et d'en isoler l'extrémité. Vous ferez passer le fil à travers le corps des deux mariés, en ayant soin toutefois que la partie isolée soit seule dans l'estomac de mademoiselle de Rudelame. Vous enverrez alors une dépêche qui ravira le jour à Fandango, en passant, mais qui, arrêtée par la matière isolante, épargnera l'existence de la jeune et belle Elvire.
La simplicité de cet appareil réunit tous les suffrages. On leva la séance pour s'occuper des voies et moyens.
Pendant que, plongés dans une sécurité trompeuse, Fandango et moi, nous dormions, tout conspirait ainsi contre notre bonheur.
À trois heures et demie du matin, je fus réveillée par un léger bruit. Aux lueurs vacillantes de la lampe d'opale, je vis un spectre à la fois fantastique et plein d'une effrayante réalité, Le plafond était ouvert, le plancher était crevé_. _Trente-huit à quarante pieuvres mâles surgissaient du sol ou descendaient en rampant le long des lambris, tendus de satin vert clair. Il y en avait qui se glissaient sur le tapis comme des sauriens gigantesques. Il y en avait qui dégringolaient par les colonnes de notre couche.
Au centre de la pièce, mon bisaïeul, que je reconnus seulement à son visage de hibou, car un costume de lancier polonais dissimulait sa vétusté, mettait la dernière main à l'appareil électrique.
Je crus être le jouet d'un rêve jusqu'au moment où on donna le signal, qui était un chant d'alouette, à cause de l'heure matinale.
Mon bisaïeul retroussa aussitôt les manches de son uniforme et se mit en devoir de passer l'appareil au travers de nos corps.
Je ne pus m'empêcher de jeter un cri.
Aussitôt, les trente-huit à quarante yatagans sortirent hors du fourreau, tandis que mon époux, réveillé en sursaut et comparable aux demi-dieux du paganisme, cherchait son revolver afin de se mettre en défense. Il ne le trouva pas, M. le duc le lui avait volé. Alors, le Fils de la Condamnée poussa une exclamation terrible, à laquelle répondit le braiment de son cerf vivant qui l'attendait sous la charmille.
— Vampires! dit-il avec force, coléoptères! rebuts des civilisations et de l'histoire naturelle, il me reste une ressource.
Et roulant avec rapidité sa cravate autour du cou de l'hyène de l'impasse Tivoli, il l'étrangla comme si c'eut été un enfant naissant.
Les autres conjurés frappés de ce tour d'adresse, reculèrent. Il n'en fallut pas davantage. Fandango s'élança dans la cheminée à la prussienne et disparut à tous les regards.
Presque aussitôt après, on entendit le galop du cerf dans les bosquets, et une voix terrible éclata dans le silence de la nuit. C'était la sienne. Elle disait:
— Je m'éloigne sur mon cerf, natif comme moi, des ruines de
Palmyre. Tremblez! dans neuf mois, l'heure du châtiment sonnera!
— Il est sauvé! m'écriai-je, je puis m'évanouir.
Et je perdis l'usage de mes sens, au moment où nos ennemis témoignaient de leur désappointement et de leur aigreur.
Quand je revins à la vie, je cherchai en vain la lumière du jour. On avait muré les portes et les fenêtres de ma chambre nuptiale, qui était transformée en tombeau.
Auprès de moi, il y avait un pain de munition, une cruche d'eau saumâtre et des noisettes. J'en cassai une avec indolence. Un papier s'en échappa…
CHAPITRE VIII ADULTÈRE, INCESTE ET BIGAMIE
Certes, on ne trouverait pas beaucoup de jeunes dames capables de faire, un quart d'heure après leur accouchement, un récit de cette étendue et de cet intérêt. Ceci est une courte réflexion de l'auteur.
— C'était, poursuivit la bru de la Condamnée, car elle avait droit à ce titre, depuis son mariage avec le docteur Fandango, c'était un papier très fin, couvert d'écriture. Bien que je n'eusse point de chandelle, mes yeux habitués à l'obscurité, déchiffrèrent la signature de Boulet-Rouge.
La vue de mes jeunes appas avait adouci cette abrupte nature.
Il me marquait que, si je voulais habiter sa cabane, il consentait à étouffer la mère de ses enfants entre ses deux matelas.
Quel sauvage caractère, je méprisai son ouverture. Coriolan seul occupait mon coeur.
Où était-il? Que faisait-il? En quels lieux son cerf l'avait-il transporté? Telles étaient les questions que je m'adressais dans mon délire, Combien de fois cassai-je mes noisettes avec émotion espérant une lettre de lui! Puisque l'impur Boulet-Rouge avait bien eu l'idée de m'écrire par cette voie, Coriolan pouvait de même…
Puérile chimère! Rien! Ma situation était pénible et monotone. Je ne voyais personne, sinon le malheureux qui m'apportait chaque matin mon pain de munition, mon eau saumâtre et mes noisettes. On l'avait choisi sourd, muet et aveugle pour m'ôter toute chance d'essayer sur lui mes moyens naturels de séduction.
Les jours passèrent. La pensée d'abréger mon existence germa dans mon cerveau. Je la repoussai: j'étais mère!
La nuit de mes noces, au milieu des transports de son amour, le
Fils de la Condamnée m'avait adressé ces paroles remarquables:
— Si jamais, madame Fandango, tu te trouves dans un embarras cruel, monte au dernier étage du palais de tes pères. Emporte avec toi sept bougies et allume-les dans les ténèbres. Je les verrai de loin et j'accourrai à ton aide.
Il avait ajouté:
— Moi, si j'ai besoin de toi, je lancerai dans les airs sept petits ballons rouges. Cela voudra dire: «Viens, je t'attends sous les voûtes du bazar Bonne-Nouvelle pour affaires.»
Hélas! malgré sa capacité, il n'avait prévu que je serais enterrée vivante!
Le quinzième jour du quatrième mois, Je cessai d'être seule; mon jeune Virtuté commença à s'agiter dans mon sein.
Le matin du jour suivant, je reçus une lettre du vil Boulet-Rouge.
Elle était ainsi conçue:
«Toi qui a repoussé mes caresses, veux-tu connaître toute l'horreur de ton sort? Compte dix-sept feuilles de parquet, à partir de l'endroit où tu es assise, soulève la dix-huitième planche qui recouvre un puits profond, descends dans le puits, tourne à gauche, prends la onzième galerie à droite, monte treize marches, fais le tour de la colonne et cherche un bouton de métal. Pèse dessus de droite à gauche. La colonne s'ouvrira et tu verras ta destinée!»
Signé: «Celui dont tu as enflammé les caprices.»
J'attendis le soir, et poussée par une curiosité maladive, je comptai les dix-sept planches, je soulevai la dix-huitième. Le puits profond se présenta à mes yeux. J'y descendis et suivis dès lors de point en point l'itinéraire tracé par cet odieux libertin de Boulet-Rouge.
Quand la colonne s'ouvrit, j'aperçus un spectacle fait pour m'étonner. Un immense corridor souterrain était devant mes yeux. Une lampe sépulcrale l'éclairait de lueurs fugitives et montrait à perte de vue son sol carrelé de noir et de blanc comme un tombeau.
À côté de la galerie était un écriteau qui portait ces mots caractéristiques: VICTIMES APPARTENANT À LA FAMILLE DE RUDELAME- CARTHAGENE.
Au-dessous, et à droite, un second écriteau disait: CÔTÉ DES HOMMES. À gauche, un troisième: CÔTÉ DES DAMES. Il y avait à droite trente cellules creusées dans le roc, à gauche, trente. En tout, cela faisait soixante cellules. Dans les quinze premières de chaque côté se trouvaient trente cercueils. Sur les trente autres, il y en avait vingt-neuf qui étaient habitées par des créatures vivantes dont les noms étaient tracés sur les portes.
Mon nom était sur la trentième!
J'eus le courage d'ouvrir tour à tour ces vingt-neuf portes pour voir ce qu'il y avait à l'intérieur. J'y trouvai uniformément, auprès des reclus de l'un et l'autre sexe un pain de munition, une cruche d'eau saumâtre et des noisettes. Seulement, on y ajoutait un casse-noix, quand le captif était d'un grand âge.
Et savez-vous quels étaient les habitants de ces niches? Les fils, les filles, les gendres et les brus de mon bisaïeul: mon père, ma mère que je croyais décédée, mon grand-père, ma grand'mère dont j'avais pleuré le trépas, l'oncle de Mandina, la tante de Mustapha…
Ils étaient enchaînés étroitement. Aucun d'eux ne me reconnut. À l'aide d'une préparation chimique, on leur avait enlevé la mémoire.
Comme je revenais sur mes pas, car j'en avais assez, une voix moqueuse autant que barbare sortit des profondeurs du souterrain. Elle me dit:
— Eh bien! Elvire de Rudelame, refuses-tu encore la position modeste mais honorable de ma compagne assassinée?
Cette voix appartenait à Boulet-Rouge.
J'y répondis par le silence de l'horreur…
Le pénultième jour du neuvième mois qui était avant-hier, ma tombe s'éclaira tout à coup. À sa tête de hibou, je reconnus mon bisaïeul.
Il était accompagné de trois médecins habiles qui m'examinèrent avec attention.
— Cette jeune personne, dît le premier, est dépourvue de toute infirmité. Elle accouchera sous quarante-huit heures.
Les autres prononcèrent des paroles scientifiques et l'un d'eux fit remarquer que mes attraits avaient résisté au pain de munition et au reste.
— Ah! m'écriai-je, ces appas sont mon malheur. Au nom du ciel, donnez-moi des nouvelles de mon époux.
Mon bisaïeul me jeta un regard perçant.
— Qu'on achète une quantité suffisante d'alcool! commanda-t-il, et qu'on prépare un bocal, afin d'y mettre, aussitôt après sa naissance, le petit-fils de la Condamnée.
Il sortit par la brèche qui avait été pratiquée pour son entrée.
D'après un ordre émané de lui, je fus placée sur un brancard et portée au plus haut étage de la maison, afin d'avoir de l'air pendant mes couches.
Vous l'avez deviné.
Quand l'obscurité eut remplacé la lumière du soleil, j'allumai sept bougies que je plaçai derrière mes carreaux. La nuit m'empêcha de voir si les sept ballons voltigeaient dans l'atmosphère, mais, vers minuit, plusieurs chanteurs tyroliens s'arrêtèrent devant l'hôtel. Mon coeur battit. J'avais reconnu Coriolan parmi eux.
Avec une fronde, il lança un caillou jusqu'à ma retraite. Le caillou était enveloppé d'un papier blanc sur lequel étaient écrits ces seuls mots:
«Approchez-le d'un feu ardent.»
J'obéis, et aussitôt d'autres caractères apparurent, formant un billet ainsi conçu:
«L'encre sympathique est connue depuis longtemps; ce n'est pas moi qui l'ai inventée, mais la prudence m'a commandé d'en faire usage.
» Pendant ces neuf mois, j'ai été fort occupé.
» Au moment où l'incendie s'allumera, tiens-toi prête à jeter l'échelle de soie. Je monterai te chercher avec Mustapha et le gendarme.
» Tu nous reconnaîtras à ces divers signes: Le gendarme aura une pomme d'amour à la place du coeur, Mustapha, un réséda à sa casquette, et moi, le ruban des saints Maurice et Lazare.
» Nous murmurerons tous les trois en arrivant: Paris!
» Tu répondras à voix basse: Palmyre!»
» Coriolan, «le Fils de la Condamnée.»
Je baisai ce papier avec ardeur, mais il me jeta dans une perplexité insurmontable. De quel incendie parlait mon époux? Et s'il mettait le feu au palais, que deviendraient les vingt-neuf victimes du souterrain?
Un adolescent, nommé Gringalet, qui est le fruit d'une faute commise par l'huissier de notre famille, descendit du toit et frappa trois coups à mes carreaux. J'ouvris ma fenêtre.
Gringalet n'eut que le temps de prononcer précipitamment ces paroles:
— Avalez les papiers. Les voilà!
En effet, j'avais encore le billet dans ma gorge, quand mon bisaïeul entra avec l'huissier de la place des Vosges, porteur d'une liasse de parchemins considérables.
Derrière eux, venaient les trois Pieuvres mâles de l'impasse
Guéménée.
Derrière encore, de nombreux domestiques arec des tables, des tapis, des sièges, une escabelle: tout ce qu'il faut enfin pour meubler une chambre destinée à servir de tribunal de famille.
M. le duc prit place, sur une sorte de trône, les trois Pieuvres mâles l'entourèrent; l'huissier de la place des Vosges s'installa à la petite table du greffier et moi je dus m'asseoir sur la sellette.
Les valets furent congédiés.
— Messa, Sali, Lina, dit mon bisaïeul, vous êtes les témoins et l'auditoire. Cette coupable enfant est l'accusée. Mon huissier est le greffier, je suis le juge. Nous constituons une cour de haute et basse justice. J'en ai le droit par les chartes des anciens rois de France.
L'huissier frappa sur ses parchemins. C'était vrai.
Au dehors Gringalet, par des menaces et des pieds de nez, témoignait du mépris, que lui inspirait son père naturel.
— Fille ingrate et perverse, savez-vous dans quel abîme de forfaits vous vous êtes plongée? demanda mon bisaïeul.
— Je sais que je suis innocente, répliquai-je avec l'assurance de la candeur.
— Innocente! répéta-t-il, vous allez on juger vous-même. Mon grand-père, le premier duc de Rudelame avait un fils adultérin qui se nommait Inaniquet. Ce fils adultérin étant devenu pubère, séduisit la duchesse, ma mère: je suis né de cet inceste. N'êtes- vous pas la fille de mon petit-fils?
— Si bien! répondis-je, pour mon malheur.
— Parfait! ce Inaniquet est marié à une princesse arabe qui vit en Lombardie. On le connaît dans Paris sous le nom du docteur Fandango!…
— Ô ciel! m'écriai-je.
— Vous êtes, par conséquent, la femme du père incestueux, adultérin et bigame de votre bisaïeul! Je crois qu'un pareil fait ne s'est jamais produit dans les oeuvres d'imagination!
— Mais, objectai-je, l'âge de mon Coriolan…
— Il doit sa jeunesse apparente aux prodiges de la chimie, interrompit le duc. Vous sentez bien que vous ne pouvez rester dans un pareil état… Doutez-vous encore?… Huissier de la place des Vosges, montrez-lui les papiers qui le prouvent.
C'était exact. On me prodigua les preuves authentiques de ma honte. Mon bisaïeul poursuivit:
— Heureusement, votre mariage est nul comme ayant été cimenté par une moitié d'ecclésiastique; le prêtre d'Éthiopie n'a qu'une jambe, qu'un bras et qu'un oeil… Voici un homme du peuple (il montrait l'odieux Boulet Rouge) qui consent à donner son nom à votre enfant. Trop pur pour encourir le reproche de bigamie, il s'engage à noyer sa femme instantanément.
— Avec plaisir, dit Messa.
— Et si vous refusez, acheva mon juge, on va faire sur vous l'essai d'un supplice nouveau consistant à peler la personne comme une pomme, et à saupoudrer sa chair de poivre rouge…
À cet instant précis, des clameurs confuses s'élevèrent au dehors, et les serviteurs épouvantés revinrent, disant:
— Fuyez, mon seigneur, le palais est en flammes!
CHAPITRE IX LE GRAND CHEF DES ANCAS
La belle Elvire s'arrêta, suffoquée.
On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère: Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l'occident. Ce n'était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu, c'était le palais du faubourg Saint-Honoré.
— Hélas! reprit la narratrice, je n'étais pas encore sauvée. Cet incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un moment incommode. Entourée comme je l'étais, comment jeter l'échelle de soie qui devait conduire jusqu'à moi mes libérateurs?
Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l'impasse Guéménée, qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de Grenelle.
On m'emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous quittèrent pour affaires; je ne sais ce que devint l'huissier de la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de l'enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.
Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l'atelier des Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que surprenant.
Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né. Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune femme fut accouchée.
En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffra n'avait pour eux rien d'exagéré. L'habitude est une seconde nature.
S'ils avaient pu deviner qu'ils étaient là en présence de Virtuté, le petit-fils de la Condamnés, destiné, dès son entrée dans la vie, à périr dans de l'esprit de vin, ils n'auraient pas hésité, mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant d'une piqueuse de bottines et d'un prolétaire. Ils ne se pressaient point, d'autant que la frêle créature ne portait pas encore la marque particulière du docteur Fandango.
Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait l'immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la strangulation; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu'à extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.
Pendant qu'il prépare, en se jouant, l'exécution de ce forfait, nous passerons de l'autre côté de la rue de Sévigné et nous introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio Pellico.
Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur Fandango au moyen d'un procédé occulte. Il avait compris que les détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son honorabilité dans sa patrie, et il était venu s'établir à Paris.
Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait des bienfaits du généreux Mustapha qui l'avait adopté pour aïeul.
Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.
Ce soir, nous n'avons pu l'oublier, c'était chez lui que Mandina de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d'orgues et le Cocher de citadine avaient cherché un asile, après l'explosion de la machine infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons coeurs, réunis autour d'Olinda, la jeune Grecque, ancienne première confidente d'Elvire. Elle était en mal d'enfant, parce que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptible» de la science. Une scène attendrissante eut lieu dans cette étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que Mustapha était veuf d'une oreille, il se livra aux marques du plus violent désespoir.
— Personne ne sortira d'ici avant d'avoir été fouillé avec soin, s'écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que l'oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d'abord quelque traître ne se serait-il pas glissé parmi nous?
— Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.
— Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été toujours sans reproches? Le gendarme a-t-il à se louer de ta conduite? Tu n'as pas la parole. Ignores-tu à quel point est aujourd'hui poussé l'art de déguisement? Dans une assemblée secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes les signes et les mots d'ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque instant la taille et le visage de l'un de nous. Penses-tu ce qui arriverait, si les Fléaux des divers[12] impasses parvenaient à pénétrer nos secrets!
Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d'un précieux vulnéraire, la place où était autrefois l'oreille droite du loyal Mustapha. Chacun respectait sa douleur. Il reprit:
— L'homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin d'Apreval! car après un pareil malheur, je ne saurais plus dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu faire auprès de la princesse ton amante?
Les assistants écoutaient stupéfaits. Le gendarme fit un pas en avant.
— Si vous êtes véritablement Faustin d'Apreval, dit-il, ma mission est accomplie!