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La fabrique de mariages, Vol. 3 cover

La fabrique de mariages, Vol. 3

Chapter 12: TABLE DES CHAPITRES.
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About This Book

The volume stages a mix of boisterous gatherings and furtive conversations in a grand household, where drinking, jokes, and gossip among veterans and retainers mask calculated efforts to arrange marriages and preserve social standing. Servants and relatives quietly manipulate situations while guests navigate flirtation, scandal, and strained loyalties; a missing young woman and a mysterious letter escalate anxieties and hint at deeper entanglements. Through episodes of public revelry and private plotting, the narrative traces how reputation, desire, and social artifice shape relationships and determine the characters' fates.

»—Le docteur?... interrogea-t-il.

»—Wintermayer, répéta effrontément l'habit bleu.

»—Je croyais connaître à peu près tous nos confrères, dit M. C***.

»—Le docteur G.-W. Wintermayer, l'interrompit l'habit bleu, est sujet de Sa Majesté le roi de Wurtemberg et docteur de l'université de Tubingen.

»M. C*** s'inclina et inscrivit ce nom sur ses tablettes.

»—Il demeure?... demanda-t-il encore.

»—L'habit bleu consulta sa montre gravement:

»—A l'heure où je vous parle, répondit-il,—le docteur doit être en route pour Stuttgart... J'ai eu toutes les peines du monde à le retenir jusqu'au moment de l'accouchement.

»Notez que la voie mensongère où s'embarquait l'homme à l'habit bleu était choisie à l'improviste. Il n'avait point compté sur cette complication. La venue seule de Marguerite et le premier mensonge, consistant à renier la Suleau, l'induisaient désormais à tout un système de tromperies.

»M. C*** ferma son calepin. Peut-être avait-il un vague soupçon; mais tant de choses tiennent dans ces têtes des princes de la science!

»Il vint jusqu'au lit avant de prendre congé et tâta une dernière fois le pouls de l'accouchée.

»—Adieu, madame, dit-il;—je vais donner à notre ami d'heureuses nouvelles.

»Madame Octave Merriaux murmura un harmonieux et doux merci.

»M. C*** prit l'habit bleu à part.

»—La position de madame votre nièce, lui dit-il,—est faite pour inspirer un très-grand intérêt.—Le prince n'ayant point d'héritier, le sort de cet enfant qui vient de naître doit être assuré fort largement... c'est mon avis... mais, croyez-moi... ne dépassez pas certaines limites... ne portez pas vos vues au delà du vraisemblable et du possible... Le prince a les faiblesses de son âge; il pourrait céder à telles obsessions que je ne veux point spécifier. Mais ses amis veillent...

»—Monsieur, répondit l'habit bleu avec une solennelle emphase,—la malheureuse jeune femme est fille et nièce de militaires français... nous aviserons, selon les conseils et les lois de l'honneur.

»Le docteur C*** sortit en disant:

»—J'ai cru devoir vous prévenir.

»Dès qu'il eut refermé la porte, la Suleau sortit d'un cabinet noir où elle était cachée. L'habit bleu la prit par la taille et lui fit faire un tour de valse autour de la chambre.

»L'enfant réveillé se mit à crier:

»—Vas-tu te taire, monsieur le prince? s'écria l'habit bleu;—tu peux dire, toi, que tu nous dois une belle chandelle!

»Et, comme l'accouchée réclamait le repos:

—Allons! allons! princesse, pas de mauvaise humeur le jour où nous gagnons un quine à la loterie!

XI
—Le coupé mystérieux.—

Madame la vicomtesse de Grévy demanda en cet endroit du récit:

—L'enfant fut-il, en effet, l'héritier du prince de ***?

—Procédons par ordre, chère petite, repartit madame la baronne du Tresnoy. Nous instruisons une affaire à nous deux... une affaire compliquée jusqu'à devenir diabolique... ne nous embrouillons pas dès le début...

—Dès le début! répéta madame de Grévy;—il y a donc encore autre chose?

La baronne eut un sourire singulier.

—Nous ne sommes qu'aux premières scènes du mélodrame, répondit-elle;—nous ne connaissons qu'une des heures de l'un des jours de cette vie si atrocement active... Oui, certes, il y a autre chose... avant et après... Pensez-vous que je vous aurais amenée dans ce sanctuaire pour un enfant changé en nourrice et quelques hardis mensonges!

»Souvenez-vous: je vous ai promis mieux. Écoutez seulement.

»Voilà ce que M. du Tresnoy connut de l'affaire par le rapport de Fromenteau et les recherches qui en furent la conséquence immédiate.

»Vous me demandiez tout à l'heure si cette madame Octave Merriaux et la marquise de Sainte-Croix étaient une seule et même personne...

—Je ne vous le demande plus, chère madame, voulut interrompre la vicomtesse.

—Vous avez raison, repartit la baronne; car, d'après les pièces du procès que nous jugeons en ce moment, les pièces produites, je ne saurais pas vous le dire.

»Décidez plutôt. M. du Tresnoy fut très-vivement frappé de cette aventure. Chacun de nous a sa vocation. M. du Tresnoy était magistrat dans l'âme, plus que magistrat, pourrais-je dire, dans l'ordre d'idées où nous sommes: il était chasseur d'attrait et d'instinct.

»L'idée de soulever un voile bien épais et bien lourd, de percer une barrière d'inextricables broussailles, de voir par-dessus un haut et infranchissable obstacle, le passionnait à coup sûr.

»Jusqu'à présent, en somme, nous n'avons mis en scène que des gens d'une assez vulgaire perversité.

»Ce ne fut pas là ce qui exalta le désir de M. du Tresnoy.

»Ce fut la suite.

»Voici la suite:

»Fromenteau eut une place d'agent subalterne et se crut un instant sur la voie fleurie qui mène à l'autel. Il fut sur le point d'épouser Stéphanie. Cela ne tint qu'à la rencontre faite par cette ingrate et cruelle amante, d'un petit bourgeois complétement établi.

»Fromenteau fut placé sous l'aile d'un agent doué d'un flair mémorable, un animal du genre fouilleur: la fouine la plus pointue qui ait orné jamais la collection de la police.

»La Suleau fut interrogée et confrontée avec madame Seveste,—mais un an seulement après l'événement.

»Marguerite, la petite concierge du no 37 bis, fut entendue, ainsi que la concierge de madame Merriaux et plusieurs locataires de la maison.

»Il y eut un commencement d'instruction secrète qui sembla promettre d'abord que la lumière ne tarderait pas à jaillir. Tous les gens interrogés savaient quelque chose et les renseignements obtenus concordaient assez bien.

»Pour comble, la famille du vieux prince de *** se mit de la partie. La branche espagnole envoya ses mandataires à Paris, et ses trois neveux, le marquis, le comte et le vicomte de Monthieux se transportèrent à la préfecture pour faire leur déclaration entre les mains de mon mari lui-même.

»La famille ne songeait qu'à la fortune menacée et tendait tout uniment à une interdiction. Ce n'était pas le moins du monde le but souhaité par M. du Tresnoy; mais ce vent lui venait en poupe et enflait ses voiles. Il dut espérer.

»Les déclarations de la famille formaient, en effet, une base précieuse et donnaient un point de départ authentique.

»Elles posaient comme certain ce fait que la vieillesse de M. le prince de *** servait de point de mire aux cupidités d'une bande d'intrigants, et qu'il y avait une femme,—une aventurière d'une habileté prodigieuse,—qui prétendait conquérir à la fois le titre de princesse et les immenses biens de la succession.

»On désignait assez haut cette aventurière;—mais son nom prononcé ne suscitait point dans le monde, qui était ici juge compétent, dans ce monde auquel, en définitive, nous appartenons toutes les deux, ma bonne petite, cette réprobation qui naît si vite et si injustement parfois,—cette réprobation qui, une fois née, grandit sans raison ni rime avec une incomparable séve.

»Contre toute attente, le monde fit la sourde oreille. Et, quand enfin le monde, ému, parla, ce fut pour crier à la calomnie.

»Ceci ne pouvait arrêter M. du Tresnoy, d'autant qu'il ne s'était compromis en rien dans la levée de boucliers un peu intéressée des cousins et cousines du vieux prince.

»Les héritages qui sont toujours au fond de toutes ces affaires donnent généralement mauvaise odeur au vertueux zèle des collatéraux. Ces gens-là suivaient une piste et M. du Tresnoy en suivait une autre. Ils allaient seulement le long du même chemin.

»Mais il devait se fourvoyer, comme les héritiers, parce que le gibier chassé avait une provision inépuisable de ruses.

»Madame la marquise de Sainte-Croix,—et je ne prononce ce nom devant vous, chère petite, qu'en vous déclarant pour la troisième ou quatrième fois que j'ai un démenti tout prêt à votre service si jamais vous vouliez me mettre en cause, ne fût-ce que comme témoin:—j'ai mes filles!—madame la marquise de Sainte-Croix vint, un beau matin, au-devant de la bataille.

»Elle se présenta au cabinet de mon mari, demandant la protection de la loi contre les calomnies qui l'entouraient.

»Ces diversions ne sont pas si dangereuses qu'on le pense. L'histoire est là pour dire qu'à l'heure où une armée ne peut plus se défendre, c'est le moment de vaincre en attaquant.

»Madame la marquise de Sainte-Croix offrit sa vie à nu. Elle appela sur toute son existence l'œil de la police.

»Ce même jour, M. le prince de *** arriva furieux et menaça de porter sa plainte jusqu'au pied du trône.

»Ce même jour encore, Sa Majesté manda M. du Tresnoy aux Tuileries. L'avis de Sa Majesté, après explications fournies par mon mari, fut qu'il ne fallait éclairer ces scandaleux mystères qu'à la dernière extrémité.

»L'affaire en fût restée là très-certainement,—au moins pour l'heure présente,—si madame la marquise de Sainte-Croix n'eût exigé elle-même avec la plus impérieuse insistance que la lumière se fît.

»L'excès nuit en tout, même lorsqu'il s'agit d'audace. Ceci fut un excès.

»M. du Tresnoy, obéissant aux désirs de madame la marquise, entama l'enquête contradictoire. Ce fut une succession d'étonnements pour lui, une série de triomphes pour madame la marquise.

»L'œil de la justice, pénétrant tout à coup dans la vie privée de cette femme, n'y découvrit que de bonnes œuvres. Elle tenait à tout ce qui est charité. Les œuvres de bienfaisance les plus illustres et les mieux connues s'alignaient autour d'elle comme un rempart.

»Je ne vous parle pas même de ses relations mondaines. C'était splendide. Son cercle englobait tout le faubourg.

»Pour ce qui regarde les faits mêmes de l'enquête, la victoire fut plus complète encore. Il fut prouvé que madame la marquise de Sainte-Croix n'avait jamais quitté son hôtel.

»Il fut prouvé,—car elle ne voulut point arguer seulement de la haute pureté de sa conduite,—qu'elle n'avait jamais eu la moindre apparence de grossesse.

»Et, lorsque cela fut prouvé, bien prouvé, elle ne se drapa point dans l'immaculée blancheur de sa robe nuptiale. Elle ne s'indigna point contre l'accusation témérairement portée. Elle fut digne, simple, admirable, et sa belle humilité s'arrêta juste où commence le comique de Tartufe vainqueur.

»Ah! c'est une merveilleuse intelligence! Je vous le dis pour que vous sachiez quel adversaire vous appelez en champs clos.

»Si vous connaissiez comme moi les ressources qui sont aux mains d'un préfet de police, vous éprouveriez, en face de cette lutte longue, acharnée, victorieuse, un sentiment d'admiration et de terreur.

»Il y a quelque chose de grand dans cette femme. C'est la fille aînée de Satan!...

Madame la baronne du Tresnoy fit une pause et passa son mouchoir de batiste sur son front, où perlaient deux ou trois gouttes de sueur.

La vicomtesse l'écoutait avec une attention avide.

C'est le ton qui fait le mauvais goût de certaines expressions. La baronne parlait avec une extrême simplicité. Ses derniers mots avaient été prononcés à voix basse. Un sourire légèrement contraint était autour de ses lèvres, quand elle avait dit: C'est la fille aînée de Satan.

—D'autres choses encore furent prouvées, reprit-elle,—et votre étonnement va redoubler. Toute cette histoire du no 37 de la rue du Cherche-Midi, qui était le point de départ des soupçons: fantasmagorie! Il y avait bien deux appartements jumeaux, séparés par une double armoire; la jeune madame Seveste se souvenait bien d'avoir vu son fils en une sorte de rêve; mais c'était tout.

»Personne ne put établir ce fait d'une voiture mystérieuse stationnant journellement dans la petite rue du Bac. Madame Octave Merriaux était, dirent les voisins, une petite femme bien tranquille qui avait quitté son logement après avoir exactement payé son terme. Personne ne voyait rien là dedans d'extraordinaire ou de romanesque.

»Personne ne sut dire ni le nom ni l'adresse de cette sage-femme qui avait assisté madame Octave Merriaux.

»La jeune dame elle-même était partie un soir sans donner d'explications, et c'était le monsieur en habit bleu qui était venu déménager son modeste mobilier.—Mais à qui donc devaient-ils des comptes?

»M. Seveste n'était pas éloigné de se fâcher quand on lui parlait de ce premier mouvement de sa femme, le jour de l'accouchement. Il disait:

»—Ce sont des lubies.

»Un seul indice se présentait. La petite madame Seveste était devenue triste, elle qui, autrefois, passait dans la vie si gaie et si rieuse. Elle pleurait souvent et s'accusait de ne point aimer son enfant. Mais, quoique la chose soit, par bonheur, excessivement rare, on rencontre néanmoins quelquefois des mères dénaturées.

»Pour induire de là quelque chose de sérieux, il eût fallut poser en principe cette loi des romanciers et des dramaturges: la voix du sang.—Or, en notre siècle, tout le monde se moque de la voix du sang, même les poëtes, et chacun peut avoir eu sous la main quantité de petites histoires ennuyeuses, spécialement écrites pour prouver que la voix du sang est une fadaise.

»Tant il est vrai que la profession d'homme de lettres est utile entre toutes en ce bas monde!

»Restait une suprême épreuve.

»Un jour, madame la marquise de Sainte-Croix descendit de son brillant équipage à la porte du no 37. Elle était accompagnée par deux dames de la famille du prince de ***. La réconciliation avait eu lieu. Les collatéraux du prince ne juraient plus que par madame la marquise de Sainte-Croix.

»M. du Tresnoy était le quatrième dans la voiture.

»Sa confusion dut être grande, s'il avait espéré beaucoup de cette espèce de confrontation. Le résultat en fut si frappant, que M. du Tresnoy faillit être converti à l'idée que la belle marquise était une victime de la calomnie.

»On visita l'appartement de madame Octave Merriaux. Les voisins et voisines ne se firent pas faute de regarder. La concierge était présente. Certes, on ne garrotte pas tant de langues à la fois. Pas un mot ne fut prononcé qui pût faire croire qu'il existât seulement une ressemblance fortuite entre madame la marquise de Sainte-Croix et madame Octave Merriaux.

»Bien plus: ce pauvre diable de Fromenteau, qui était là, perdit tout à coup son ancienne assurance à la vue de la belle marquise. M. du Tresnoy remarqua qu'il changea plusieurs fois de couleur. Cela finit par un aveu explicite et complet: Fromenteau s'était trompé. Ce n'était pas madame de Sainte-Croix qui montait en voiture, vis-à-vis de chez lui, petite rue du Bac.

»La visite de madame la marquise avait un prétexte de bienfaisance. Comme elle regagnait son équipage, escortée par les bénédictions d'une pauvre famille largement secourue, M. du Tresnoy, qui la suivait, crut remarquer un léger tressaillement.

»Il ne pouvait voir son visage, caché par la passe de son chapeau, mais il jeta vivement son regard à la ronde.

»Sur le pas de la porte voisine, Marguerite, la concierge du no 37 bis, se tenait debout, portant dans ses bras la petite fille de madame Seveste.

»Elle regardait fixement la marquise, qui tourna la tête.

»Le soir même, M. du Tresnoy offrit sa démission. Le roi ne voulut pas l'accepter.

»Je ne savais rien en ce temps. M. du Tresnoy ne m'avait rien dit. J'avais pu deviner seulement qu'une grande préoccupation tenait mon mari, et je rapportais son souci à la politique.

»Ce fut le lendemain de la visite au no 37 que M. du Tresnoy me parla pour la première fois de cette mystérieuse affaire.

»J'avais dix-sept ans de moins qu'aujourd'hui, et cependant l'idée me vint que nous courions tous un grand danger. Je suppliai mon mari de s'arrêter. J'invoquai les pauvres petits berceaux de mes filles.

»Mon mari ne me promit rien. Il me dit:

»—Je serai prudent, mais j'agirai selon ma conscience.

»Il a été prudent, sachez cela, très-prudent,—et il est mort!...

Madame du Tresnoy s'arrêta, et sa tête lourde tomba sur sa main.

Son coude s'appuyait au rebord du grand bureau d'ébène.

—J'ai peut-être manqué d'intelligence, dit la vicomtesse après un silence;—mais tout cela, chère madame, me laisse une impression si vague, que mon esprit n'en peut rien dégager... Vous accusez madame de Sainte-Croix d'avoir soustrait l'enfant de cette jeune femme, madame Seveste... Que fit-elle de cet enfant?

—Nous ferions fausse route, répondit la baronne,—si nous cherchions, dans ce que je vous ai dit, une histoire,—un fait proprement dit, ayant son exposition et son dénoûment... S'il en eût été ainsi, l'embarras de M. du Tresnoy n'eût pas existé... Entrez dans la situation même, si vous voulez comprendre, chère belle... Je n'ajoute rien à la vérité... je ne transforme aucune hypothèse en assertion... je vous raconte purement et simplement l'effort d'un magistrat intègre, courageux et qui passait pour habile... Cet effort tendait à la découverte d'un crime ou d'une série de crimes... Quand j'aurai tout dit, vous aviserez.

»Je puis répondre, cependant, tout de suite à votre dernière question: «Que devint l'enfant?»

»L'enfant mourut au bout de quelques semaines. Il était en nourrice au bas Meudon, près de Paris. Le prince de *** l'allait voir publiquement. La nourrice ne connaissait point madame Octave Merriaux, qui, durant la courte existence de l'enfant, ne mit pas une fois les pieds chez elle.

»Nous allons causer un peu de cette madame Octave Merriaux.

»Puisqu'il était bien démontré que ce n'était pas une seconde incarnation de la marquise de Sainte-Croix, on devait pouvoir la joindre, l'interroger et faire, à l'aide de ses réponses, un peu de jour dans l'étrange nuit de ces mystères. Pour le préfet de police de Paris, il n'y a pas d'être humain qui puisse disparaître ainsi sans laisser de traces.

»M. du Tresnoy, masquant désormais ses batteries, feignit de ne plus donner aucune attention à toute cette histoire. Je fis visite à madame de Sainte-Croix, qui me la rendit, et tout rentra dans l'ordre. Mais deux agents souverainement habiles continuèrent sous main la chasse. On les mit sur la piste d'un double gibier: madame Octave Merriaux et cet homme que je vous ai désigné sous le nom de l'habit bleu.

»L'habit bleu ne fut pas très-difficile à trouver: c'était un ancien militaire, adonné à la profession de marieur. Il avait des bureaux. Son commerce se faisait au soleil. Pour mille raisons, mon mari ne pouvait l'interroger. C'eût été se mettre du premier temps hors de garde.

»L'un des agents, un homme du nom de la Gouesnais, se présenta chez lui comme client et lui promit une bonne somme s'il parvenait à l'établir. Il espérait voir chez lui madame Octave Merriaux, ou tout au moins trouver ce nom sur quelque liste de fiancées d'occasion.

»Mais, sous une apparence de rondeur brusque et commune, ce Clérambault cachait une adresse de chat...

—Qui appelez-vous Clérambault? demanda la vicomtesse.

—L'habit bleu, répliqua la baronne;—ne vous avais-je pas dit son nom?... M. Garnier de Clérambault. Ne l'oubliez pas: c'est un de nos plus importants personnages...

»M. Garnier de Clérambault joua donc son rôle en perfection. Il fit juste ce qu'il aurait fait vis-à-vis d'une de ses dupes ordinaires. Il promit monts et merveilles, proposa tout un paradis de Mahomet, garni de jeunes filles et de jeunes veuves ayant des dots échelonnées depuis vingt mille francs jusqu'à je ne sais quel chiffre; des anges pour la plupart, possédant presque autant de talents que de vertus.

»On ne pouvait, en vérité, savoir s'il avait flairé le limier.

»Notre Normand la Gouesnais n'était pas non plus un manchot. Il se fit présenter à plusieurs anges et manœuvra toujours de manière à garder sa physionomie de Gogo matrimonial. Il payait bien. Clérambault ne se fatiguait point de le mettre à contribution.

»Un matin, la Gouesnais arriva chez lui tout effaré.

»—J'ai mon affaire, lui dit-il, mais il me faut votre aide... L'argent n'a pas d'odeur, n'est-ce pas?... Eh bien, je sais une histoire qui peut me rendre l'heureux époux d'une femme charmante et richement dotée... Outre la dot, il y a la protection du prince de ***... C'est une spéculation admirable.

»Au nom du prince de ***, le Clérambault avait dressé l'oreille.

»—Expliquez-vous, dit-il pourtant;—il est probable que je puis vous donner un coup d'épaule, à cause de mes relations dans la haute société.

»La Gouesnais prononça le nom de madame Octave Merriaux.

»Mais Clérambault avait eu le temps de se remettre.

»—Mon cher monsieur, répondit-il,—vous avez le flair bon et la vue juste. Il n'y a pas de doute que c'était une superbe affaire; seulement, vous venez un peu trop tard... Nous avons allumé les flambeaux de cet hyménée!... Madame Octave Merriaux est à Moscou...

»—Il faut que vous vous trompiez! s'écria le Normand;—quelqu'un m'a dit l'avoir vue à Paris ces jours-ci.

»—Elle serait donc revenue, repartit froidement le marieur, qui atteignit son portefeuille.

»Dans son portefeuille, il choisit une lettre, timbrée de Berlin, qu'il tendit à son client désappointé.

»Il est certain que ces gens-là, toujours sur le qui-vive, inventent des milliers de petites mécaniques dont la plupart ne servent pas, faute d'occasion.

»Mais quelques-unes, sur le nombre, sont destinées à porter coup.

»La lettre de Berlin était signée d'un nom slave et contenait cette phrase:

«Dites à mes bons amis de Paris que la petite madame Octave Merriaux ne portera jamais de tartan ni de socques. Elle a un château, la petite madame Octave Merriaux! Elle a un intendant en uniforme! Elle a des paysans qu'elle pourrait faire knouter à la journée, si c'était sa fantaisie...»

»Quand la Gouesnais vint rapporter ceci à M. du Tresnoy, il reçut défense de se représenter chez Clérambault.

»M. du Tresnoy me raconta ce fait et me dit:

»—Cette lettre doit être fabriquée.

»—Ils ne savaient pourtant pas..., voulus-je objecter.

»—Bien! bien!... Les brigands de la Calabre ne savent jamais que les gendarmes viendront; cela ne les empêche pas de dormir la main sur leur trabucco... Ceci est une précaution isolée qui trahit tout un système de chevaux de frise, de trappes, de piéges, etc...

»Il resta un instant pensif; puis il ajouta:

»—Ces gens doivent avoir à cacher plus encore que je ne croyais!

»L'autre agent, homme de façons rassises et presque distinguées, avait été lâché contre madame la marquise elle-même, avec ordre de n'opérer jamais qu'à distance et de surveiller surtout les rapports qui pouvaient exister entre la marquise et Garnier de Clérambault.

»Néant. La vie de madame de Sainte-Croix était limpide comme du cristal de roche. Elle se donnait tout entière à ses devoirs mondains et à ses œuvres de piété.

»Cependant, un soir d'hiver, l'agent fashionable vit sa voiture s'arrêter à l'heure du salut devant l'église Saint-Sulpice. Madame de Sainte-Croix descendit et entra. L'agent la suivit.

»Madame de Sainte-Croix alla prendre place en dehors de la nef.

»Au moment où le prédicateur montait en chaire, elle fit comme si sa prière eût été achevée et se dirigea naturellement vers la porte,—mais non point vers cette porte où son équipage officiel l'attendait.

»L'agent eut cette fièvre qui accompagne toujours les grandes découvertes.

»Madame la marquise était entrée par le perron et le portail; elle sortait par cette porte latérale qui donne sur l'embouchure déserte de la rue Servandoni.

»L'agent la suivit encore.

»Un coupé stationnait à l'angle de la rue Servandoni.

»Madame la marquise y monta sans parler au cocher.

»Elle était évidemment chez elle.

»Inutile de dire que ce n'était point la voiture qui l'avait amenée.

»Aussitôt que madame la marquise eut refermé la portière, le coupé partit au grand trot. L'agent ne perdit point de temps à chercher un cabriolet de place. Il prit sa course, résolu à faire le tour de Paris, s'il le fallait.

»La voiture de madame de Sainte-Croix tourna à droite au bout de la rue Servandoni, pour enfiler la rue de Vaugirard. Le cheval était bon. L'agent eut toutes les peines du monde à garder sa distance. La journée avait été pluvieuse. Au bout de cinq cents pas, le pauvre diable avait de la crotte jusqu'à l'échine.

»Mais c'était un garçon de mérite et de volonté. Il ne se découragea pas. La redingote sur le bras et le chapeau à la main, il poursuivit sa course à fond de train, de manière à ne jamais perdre de vue le coupé suspect.

»Ainsi fut parcourue toute la rue de Vaugirard. Elle est longue; l'agent était soutenu par cette idée que la marquise ne pouvait pas aller bien loin désormais. Pourquoi sortir de Paris à cette heure? Malgré sa lassitude, il allait toujours.

»A quelques centaines de pas de la barrière de Vaugirard, le coupé s'arrêta dans un endroit désert.

»Il y eut un court colloque entre madame la marquise et son cocher. L'agent profita de ce répit pour regagner un peu de terrain et souffler, assis sur une borne. La sueur l'inondait et la respiration commençait à lui manquer.

»Il reprit néanmoins sa course dès que le cocher de la marquise eut lancé de nouveau son cheval. Le coupé sortit de Paris par la barrière de Vaugirard. Il prit le boulevard extérieur, à droite, passa devant la barrière de Sèvres et disparut aux yeux du pauvre agent, considérablement distancé, cette fois, à la hauteur du petit bâtiment qui porte le nom de barrière des Paillassons, bien que le mur d'enceinte n'ait à cet endroit aucune ouverture.

»L'agent, épuisé, arriva au bout d'une minute ou deux à la place où le coupé avait disparu. Cette boue terrible du boulevard extérieur paralysait sa course.

»Il s'orienta.

»En face du pavillon de la barrière des Paillassons s'ouvre une petite ruelle qui monte en biais dans les terres; elle a nom la ruelle Sainte-Fiacre.

»Notre homme s'y engagea résolument. Au détour du premier coude, il dut croire que le succès allait récompenser sa peine. Une lanterne de cabaret éclairait en plein le fameux coupé, arrêté au milieu de la route.

»A ce moment, une grosse voix parlait sous les berceaux qui flanquaient la porte de la guinguette. Elle disait:

»—Nous n'avons vu personne ce soir.

»L'agent s'arrêta, collé au mur pour n'être point aperçu.

»Le cocher allongea un maître coup de fouet et le coupé repartit. Aucune parole n'était tombée de la portière.

»Le coupé n'avait pas pu tourner, à cause de l'étroitesse de la ruelle. Il se dirigeait au galop vers la rue de l'École.

»En passant devant le cabaret, l'agent déchiffra une bizarre enseigne:

»Au chateau de la Savate...

»Quand il arriva rue de l'École, le coupé avait définitivement disparu.

FIN DU TROISIÈME VOLUME.


TABLE DES CHAPITRES.

DEUXIÈME PARTIE.—L'HOTEL DE MERSANZ.
(SUITE.)
III. Ce qu'on dit et ce qu'on ne dit pas. 7
IV. Comme quoi le capitaine Roger maria sa fille. 31
V. Le réveil de Béatrice 53
VI. Bon petit cœur de domestique 83
VII. Vieux jeune premier 99
VIII. Le cabinet du mari 141
IX. 37 et 37 bis 157
X. La sage-femme 175
XI. Le coupé mystérieux 191

FIN DE LA TABLE DU TROISIÈME VOLUME.