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La faute de l'abbé Mouret cover

La faute de l'abbé Mouret

Chapter 30: X.
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About This Book

A devout young priest suffers a psychological and spiritual collapse that removes him from parish life and places him under care at an isolated estate. Away from liturgical routine, he encounters luxuriant, almost Edenic nature and a simple young woman with whom he forms an intense, physical bond that challenges his clerical vows. The narrative follows his awakening to bodily desire, the conflict between doctrine and instinct, and the fallout when memory, duty, and guilt reassert themselves. It explores faith, repression, the healing and destructive powers of the natural world, and the moral cost of returning to institutional norms.

 

 

X.

Huit jours plus tard, il y eut de nouveau un grand voyage dans le parc. Il s'agissait d'aller plus loin que le verger, à gauche, du côté des larges prairies que quatre ruisseaux traversaient. On ferait plusieurs lieues en pleine herbe; on vivrait de sa pêche, si l'on venait à s'égarer.

-- J'emporte mon couteau, dit Albine, en montrant un couteau de paysan, à lame épaisse.

Elle mit de tout dans ses poches, de la ficelle, du pain, des allumettes, une petite bouteille de vin, des chiffons, un peigne, des aiguilles. Serge dut prendre une couverture; mais, au bout des tilleuls, lorsqu'ils arrivèrent devant les décombres du château, la couverture l'embarrassait déjà à un tel point, qu'il la cacha sous un pan de mur écroulé.

Le soleil était plus fort. Albine s'était attardée à ses préparatifs. Dans la matinée chaude, ils s'en allèrent côte à côte, presque raisonnables. Ils faisaient jusqu'à des vingtaines de pas, sans se pousser, pour rire. Ils causaient.

-- Moi, je ne m'éveille jamais, dit Albine. J'ai bien dormi, cette nuit. Et toi?

-- Moi aussi, répondit Serge.

Elle reprit:

-- Qu'est-ce que ça signifie, quand on rêve un oiseau qui vous parle?

-- Je ne sais pas... Et que disait-il, ton oiseau?

-- Ah! j'ai oublié... Il disait des choses très bien, beaucoup de choses qui me semblaient drôles... Tiens, vois donc ce gros coquelicot, là-bas. Tu ne l'auras pas! Tu ne l'auras pas!

Elle prit son élan; mais Serge, grâce à ses longues jambes, la devança, cueillit le coquelicot qu'il agita victorieusement. Alors, elle resta les lèvres pincées, sans rien dire, avec une grosse envie de pleurer. Lui, ne sut que jeter la fleur. Puis, pour faire la paix:

-- Veux-tu monter sur mon dos? Je te porterai, comme l'autre jour.

-- Non, non.

Elle boudait. Mais elle n'avait pas fait trente pas, qu'elle se retournait, toute rieuse. Une ronce la retenait par la jupe.

-- Tiens! je croyais que c'était toi qui marchais exprès sur ma robe... C'est qu'elle ne veut pas me lâcher! Décroche-moi, dis!

Et, quand elle fut décrochée, ils marchèrent de nouveau à côté l'un de l'autre, très sagement. Albine prétendait que c'était plus amusant, de se promener ainsi, comme des gens sérieux. Ils venaient d'entrer dans les prairies. A l'infini, devant eux, se déroulaient de larges pans d'herbes, à peine coupés de loin en loin par le feuillage tendre d'un rideau de saules. Les pans d'herbes se duvetaient, pareils à des pièces de velours; ils étaient d'un gros vert peu à peu pâli dans les lointains, se noyant de jaune vif, au bord de l'horizon, sous l'incendie du soleil. Les bouquets de saules, tout là-bas, semblaient d'or pur, au milieu du grand frisson de la lumière. Des poussières dansantes mettaient aux pointes des gazons un flux de clartés, tandis qu'à certains souffles de vent, passant librement sur cette solitude nue, les herbes se moiraient d'un tressaillement de plantes caressées. Et, le long des prés les plus voisins, des foules de petites pâquerettes blanches, en tas, à la débandade, par groupes, ainsi qu'une population grouillant sur le pavé pour quelque fête publique, peuplaient de leur joie répandue le noir des pelouses. Des boutons-d'or avaient une gaieté de grelots de cuivre poli, que l'effleurement d'une aile de mouche allait faire tinter; de grands coquelicots isolés éclataient avec des pétards rouges, s'en allaient plus loin, en bandes, étaler des mares réjouissantes comme des fonds de cuvier encore pourpres de vin; de grands bleuets balançaient leurs légers bonnets de paysanne ruchés de bleu, menaçant de s'envoler par-dessus les moulins à chaque souffle. Puis c'étaient des tapis de houques laineuses, de flouves odorantes, de lotiers velus, des nappes de fétuques, de cretelles, d'agrostis, de pâturins. Le sainfoin dressait ses longs cheveux grêles, le trèfle découpait ses feuilles nettes, le plantain brandissait des forêts de lances, la luzerne faisait des couches molles, des édredons de satin vert d'eau broché de fleurs violâtres. Cela, à droite, à gauche, en face, partout, roulant sur le sol plat, arrondissant la surface moussue d'une mer stagnante, dormant sous le ciel qui paraissait plus vaste. Dans l'immensité des herbes, par endroits, les herbes étaient limpidement bleues, comme si elles avaient réfléchi le bleu du ciel.

Cependant, Albine et Serge marchaient au milieu des prairies, ayant de la verdure jusqu'aux genoux. Il leur semblait avancer dans une eau fraîche qui leur battait les mollets. Ils se trouvaient par instants au travers de véritables courants, avec des ruissellements de hautes tiges penchées dont ils entendaient la fuite rapide entre leurs jambes. Puis, des lacs calmes sommeillaient, des bassins de gazons courts, où ils trempaient à peine plus haut que les chevilles. Ils jouaient en marchant ainsi, non plus à tout casser, comme dans le verger, mais à s'attarder, au contraire, les pieds liés par les doigts souples des plantes goûtant là une pureté, une caresse de ruisseau, qui calmait en eux la brutalité du premier âge. Albine s'écarta, alla se mettre au fond d'une herbe géante qui lui arrivait au menton. Elle ne passait que la tête. Elle se tint un instant bien tranquille, appelant Serge.

-- Viens donc! On est comme dans un bain. On a de l'eau verte partout.

Puis, elle s'échappa d'un saut, sans même l'attendre, et ils suivirent la première rivière qui leur barra la route. C'était une eau plate, peu profonde, coulant entre deux rives de cresson sauvage. Elle s'en allait ainsi mollement, avec des détours ralentis, si propre, si nette, qu'elle reflétait comme une glace le moindre jonc de ses bords. Albine et Serge durent, pendant longtemps, en descendre le courant, qui marchait moins vite qu'eux, avant de trouver un arbre dont l'ombre se baignât dans ce flot de paresse. Aussi loin que portaient leurs regards, ils voyaient l'eau nue, sur le lit des herbes, étirer ses membres purs, s'endormir en plein soleil du sommeil souple, à demi dénoué, d'une couleuvre bleuâtre. Enfin, ils arrivèrent à un bouquet de trois saules; deux avaient les pieds dans l'eau, l'autre était planté un peu en arrière; troncs foudroyés, émiettés par l'âge, que couronnaient des chevelures blondes d'enfant. L'ombre était si claire, qu'elle rayait à peine de légères hachures la rive ensoleillée. Cependant, l'eau si unie en amont et en aval avait là un court frisson, un trouble de sa peau limpide, qui témoignait de sa surprise à sentir ce bout de voile traîner sur elle. Entre les trois saules, un coin de pré descendait par une pente insensible, mettant des coquelicots jusque dans les fentes des vieux troncs crevés. On eût dit une tente de verdure, plantée sur trois piquets, au bord de l'eau, dans le désert roulant des herbes.

-- C'est ici, c'est ici! cria Albine, en se glissant sous les saules.

Serge s'assit à côté d'elle, les pieds presque dans l'eau. Il regardait autour de lui, il murmurait:

-- Tu connais tout, tu sais les meilleurs endroits... On dirait une île de dix pieds carrés, rencontrée en pleine mer.

-- Oui, nous sommes chez nous, reprit-elle, si joyeuse, qu'elle tapa les herbes de son poing. C'est une maison à nous... Nous allons tout faire.

Puis, comme prise d'une idée triomphante, elle se jeta contre lui, lui dit dans la figure, avec une explosion de joie:

-- Veux-tu être mon mari? Je serai ta femme.

Il fut enchanté de l'invention; il répondit qu'il voulait bien être le mari, riant plus haut qu'elle. Alors, elle, tout d'un coup, devint sérieuse; elle affecta un air pressé de ménagère.

-- Tu sais, dit-elle, c'est moi qui commande... Nous déjeunerons quand tu auras mis la table.

Et elle lui donna des ordres impérieux. Il dut serrer tout ce qu'elle tira de ses poches dans le creux d'un saule, qu'elle appelait "l'armoire". Les chiffons étaient le linge; le peigne représentait le nécessaire de toilette; les aiguilles et la ficelle devaient servir à raccommoder les vêtements des explorateurs. Quant aux provisions de bouche, elles consistaient dans la petite bouteille de vin et les quelques croûtes de la ville. A la vérité, il y avait encore les allumettes pour faire cuire le poisson qu'on devait prendre.

Comme il achevait de mettre la table, la bouteille au milieu, les trois croûtes alentour, il hasarda l'observation que le régal serait mince. Mais elle haussait les épaules, en femme supérieure. Elle se mit les pieds à l'eau, disant sévèrement:

-- C'est moi qui pêche. Toi, tu me regarderas.

Pendant une demi-heure, elle se donna une peine infinie pour attraper des petits poissons avec les mains. Elle avait relevé ses jupes, nouées d'un bout de ficelle. Elle s'avançait prudemment, prenant des précautions infinies afin de ne pas remuer l'eau; puis, lorsqu'elle était tout près du petit poisson, tapi entre deux pierres, elle allongeait son bras nu, faisait un barbotage terrible, ne tenait qu'une poignée de graviers. Serge alors riait aux éclats, ce qui la ramenait à la rive, courroucée, lui criant qu'il n'avait pas le droit de rire.

-- Mais, finit-il par dire, avec quoi le feras-tu cuire, ton poisson? Il n'y a pas de bois.

Cela acheva de la décourager. D'ailleurs, ce poisson-là ne lui paraissait pas fameux. Elle sortit de l'eau, sans songer à remettre ses bas. Elle courait dans l'herbe, les jambes nues, pour se sécher. Et elle retrouvait son rire, parce qu'il y avait des herbes qui la chatouillaient sous la plante des pieds.

-- Oh! de la pimprenelle! dit-elle brusquement, en se jetant à genoux. C'est ça qui est bon! Nous allons nous régaler.

Serge dut mettre sur la table un tas de pimprenelle. Ils mangèrent de la pimprenelle avec leur pain. Albine affirmait que c'était meilleur que de la noisette. Elle servait en maîtresse de maison, coupait le pain de Serge, auquel elle ne voulut jamais confier son couteau.

-- Je suis la femme, répondait-elle sérieusement à toutes les révoltes qu'il tentait.

Puis, elle lui fit reporter dans "l'armoire" les quelques gouttes de vin qui restaient au fond de la bouteille. Il fallut même qu'il balayât l'herbe, pour qu'on pût passer de la salle à manger dans la chambre à coucher. Albine se coucha la première, tout de son long, en disant:

-- Tu comprends, maintenant, nous allons dormir... Tu dois te coucher à côté de moi, tout contre moi.

Il s'allongea ainsi qu'elle le lui ordonnait. Tous deux se tenaient très raides, se touchant des épaules aux pieds, les mains vides, rejetées en arrière, par-dessus leurs têtes. C'étaient surtout leurs mains qui les embarrassaient. Ils conservaient une gravité convaincue. Ils regardaient en l'air, de leurs yeux grands ouverts, disant qu'ils dormaient et qu'ils étaient bien.

-- Vois-tu, murmurait Albine, quand on est marié, on a chaud... Tu ne me sens pas?

-- Si, tu es comme un édredon... Mais il ne faut pas parler, puisque nous dormons. C'est meilleur de ne pas parler.

Ils restèrent longtemps silencieux, toujours très graves. Ils avaient roulé leurs têtes, les éloignant insensiblement, comme si la chaleur de leurs haleines les eût gênés. Puis, au milieu du grand silence, Serge ajouta cette seule parole:

-- Moi, je t'aime bien.

C'était l'amour avant le sexe, l'instinct d'aimer qui plante les petits hommes de dix ans sur le passage des bambines en robes blanches. Autour d'eux, les prairies largement ouvertes les rassuraient de la légère peur qu'ils avaient l'un de l'autre. Ils se savaient vus de toutes les herbes, vus du ciel dont le bleu les regardait à travers le feuillage grêle; et cela ne les dérangeait pas. La tente des saules, sur leurs têtes, était un simple pan d'étoffe transparente, comme si Albine avait pendu là un coin de sa robe. L'ombre restait si claire, qu'elle ne leur soufflait pas les langueurs des taillis profonds, les sollicitations des trous perdus, des alcôves vertes. Du bout de l'horizon, leur venait un air libre, un vent de santé, apportant la fraîcheur de cette mer de verdure, où il soulevait une houle de fleurs; tandis que, à leurs pieds, la rivière était une enfance de plus, une candeur dont le filet de voix fraîche leur semblait la voix lointaine de quelque camarade qui riait. Heureuse solitude, toute pleine de sérénité, dont la nudité s'étalait avec une effronterie adorable d'ignorance! Immense champ, au milieu duquel le gazon étroit qui leur servait de première couche prenait une naïveté de berceau.

-- Voilà, c'est fini, dit Albine en se levant. Nous avons dormi.

Lui, resta un peu surpris que cela fût fini si vite. Il allongea le bras, la tira par la jupe, comme pour la ramener contre lui. Et elle tomba sur les genoux, riant, répétant

-- Quoi donc? Quoi donc?

Il ne savait pas. Il la regardait, lui prenait les coudes. Un instant, il la saisit par les cheveux, ce qui la fit crier. Puis, lorsqu'elle fut de nouveau debout, il s'enfonça la face dans l'herbe qui avait gardé la tiédeur de son corps.

-- Voilà, c'est fini, dit-il en se levant à son tour.

Jusqu'au soir, ils coururent les prairies. Ils allaient devant eux, pour voir. Ils visitaient leur jardin. Albine marchait en avant, avec le flair d'un jeune chien, ne disant rien, toujours en quête de la clairière heureuse, bien qu'il n'y eût pas là les grands arbres qu'elle rêvait. Serge avait toutes sortes de galanteries maladroites; il se précipitait si rudement pour écarter les hautes herbes, qu'il manquait la faire tomber; il la soulevait à bras-le-corps, d'une étreinte qui la meurtrissait, lorsqu'il voulait l'aider à sauter les ruisseaux. Leur grande joie fut de rencontrer les trois autres rivières. La première coulait sur un lit de cailloux, entre deux files continues de saules, si bien qu'ils durent se laisser glisser à tâtons au beau milieu des branches, avec le risque de tomber dans quelque gros trou d'eau; mais Serge, roulé le premier, ayant de l'eau jusqu'aux genoux seulement, reçut Albine dans ses bras, la porta à la rive opposée pour qu'elle ne se mouillât point. L'autre rivière était toute noire d'ombre, sous une allée de hauts feuillages, où elle passait languissante, avec le froissement léger, les cassures blanches d'une jupe de satin, traînée par quelque dame rêveuse, au fond d'un bois; nappe profonde, glacée, inquiétante, qu'ils eurent la chance de pouvoir traverser à l'aide d'un tronc abattu d'un bord à l'autre, s'en allant à califourchon, s'amusant à troubler du pied le miroir d'acier bruni, puis se hâtant, effrayés des yeux étranges que les moindres gouttes qui jaillissaient ouvraient dans le sommeil du courant. Et ce fut surtout la dernière rivière qui les retint.

Celle-là était joueuse comme eux; elle se ralentissait à certains coudes, partait de là en rires perlés, au milieu de grosses pierres, se calmait à l'abri d'un bouquet d'arbustes, essoufflée, vibrante encore; elle montrait toutes les humeurs du monde, ayant tour à tour pour lit des sables fins, des plaques de rochers, des graviers limpides, des terres grasses, que les sauts des grenouilles soulevaient en petites fumées jaunes. Albine et Serge y pataugèrent adorablement. Les pieds nus, ils remontèrent la rivière pour rentrer, préférant le chemin de l'eau au chemin des herbes, s'attardant à chaque île qui leur barrait le passage. Ils y débarquaient, ils y conquéraient des pays sauvages, ils s'y reposaient au milieu de grands joncs, de grands roseaux, qui semblaient bâtir exprès pour eux des huttes de naufragés. Retour charmant, amusé par les rives qui déroulaient leur spectacle, égayé de la belle humeur des eaux vivantes.

Mais, comme ils quittaient la rivière, Serge comprit qu'Albine cherchait toujours quelque chose, le long des bords, dans les îles, jusque parmi les plantes dormant au fil du courant. Il dut l'aller enlever du milieu d'une nappe de nénuphars, dont les larges feuilles mettaient à ses jambes des collerettes de marquise. Il ne lui dit rien, il la menaça du doigt, et ils rentrèrent enfin, tout animés du plaisir de la journée, bras dessus, bras dessous, en jeune ménage qui revient d'une escapade. Ils se regardaient, se trouvaient plus beaux et plus forts; ils riaient pour sûr d'une autre façon que le matin.

 

 

XI.

-- Nous ne sortons donc plus? demanda Serge, à quelques jours de là.

Et la voyant hausser les épaules d'un air las, il ajouta comme pour se moquer d'elle:

-- Tu as donc renoncé à chercher ton arbre?

Ils tournèrent cela en plaisanterie pendant toute la journée. L'arbre n'existait pas. C'était un conte de nourrice. Ils en parlaient pourtant avec un léger frisson. Et, le lendemain, ils décidèrent qu'ils iraient faire une promenade au fond du parc, sous les hautes futaies, que Serge ne connaissait pas encore. Le matin du départ, Albine ne voulut rien emporter; elle était songeuse, même un peu triste, avec un sourire très doux. Ils déjeunèrent, ils ne descendirent que tard. Le soleil, déjà chaud, leur donnait une langueur, les faisait marcher lentement l'un près de l'autre, cherchant les filets d'ombre. Ni le parterre, ni le verger, qu'ils durent traverser, ne les retinrent. Quand ils arrivèrent sous la fraîcheur des grands ombrages, ils ralentirent encore leurs pas, ils s'enfoncèrent dans le recueillement attendri de la forêt, sans une parole, avec un gros soupir, comme s'ils eussent éprouvé un soulagement à échapper au plein jour. Puis, lorsqu'il n'y eut que des feuilles autour d'eux, lorsque aucune trouée ne leur montra les lointains ensoleillés du parc, ils se regardèrent, souriants, vaguement inquiets.

-- Comme on est bien! murmura Serge.

Albine hocha la tête, ne pouvant répondre, tant elle était serrée à la gorge. Ils ne se tenaient point à la taille, ainsi qu'ils en avaient l'habitude. Les bras ballants, les mains ouvertes, ils marchaient, sans se toucher, la tête un peu basse.

Mais Serge s'arrêta, en voyant des larmes tomber des joues d'Albine et se noyer dans son sourire.

-- Qu'as-tu? cria-t-il. Souffres-tu? T'es-tu blessée?

-- Non, je ris, je t'assure, dit-elle. Je ne sais pas, c'est l'odeur de tous ces arbres qui me fait pleurer.

Elle le regarda, elle reprit:

-- Tu pleures aussi, toi. Tu vois bien que c'est bon.

-- Oui, murmura-t-il, toute cette ombre, ça vous surprend. On dirait, n'est-ce pas? qu'on entre dans quelque chose de si extraordinairement doux, que cela vous fait mal... Mais il faudrait me le dire, si tu avais quelque sujet de tristesse. Je ne t'ai pas contrariée, tu n'es pas fâchée contre moi?

Elle jura que non. Elle était bien heureuse.

-- Alors, pourquoi ne t'amuses-tu pas?... Veux-tu que nous jouions à courir?

-- Oh! non, pas à courir, répondit-elle en faisant une moue de grande fille.

Et comme il lui parlait d'autres jeux, de monter aux arbres pour dénicher des nids, de chercher des fraises ou des violettes, elle finit par dire avec quelque impatience:

-- Nous sommes trop grands. C'est bête de toujours jouer. Est-ce que ça ne te plaît pas davantage, de marcher ainsi, à côté de moi, bien tranquille?

Elle marchait, en effet, d'une si agréable façon, qu'il prenait le plus beau plaisir du monde à entendre le petit claquement de ses bottines sur la terre dure de l'allée. Jamais il n'avait fait attention au balancement de sa taille, à la traînée vivante de sa jupe, qui la suivait d'un frôlement de couleuvre. C'était une joie qu'il n'épuiserait pas, de la voir ainsi s'en aller posément à côté de lui, tant il découvrait de nouveaux charmes dans la moindre souplesse de ses membres.

-- Tu as raison, cria-t-il. C'est plus amusant que tout. Je t'accompagnerais au bout de la terre, si tu voulais.

Cependant, à quelques pas de là, il la questionna pour savoir si elle n'était pas lasse. Puis, il laissa entendre qu'il se reposerait lui-même volontiers.

-- Nous pourrions nous asseoir, balbutia-t-il.

-- Non, répondit-elle, je ne veux pas!

- Tu sais, nous nous coucherions comme l'autre jour, au milieu des prés. Nous aurions chaud, nous serions à notre aise.

-- Je ne veux pas! Je ne veux pas!

Elle s'était écartée d'un bond, avec l'épouvante de ces bras d'homme qui se tendaient vers elle. Lui, l'appela grande bête, voulut la rattraper. Mais, comme il la touchait à peine du bout des doigts, elle poussa un cri, si désespéré, qu'il s'arrêta, tout tremblant.

-- Je t'ai fait du mal?

Elle ne répondit pas tout de suite, étonnée elle-même de son cri, souriant déjà de sa peur.

-- Non, laisse-moi, ne me tourmente pas... Qu'est-ce que nous ferions, quand nous serions assis? J'aime mieux marcher.

Et elle ajouta, d'un air grave qui feignait de plaisanter:

-- Tu sais bien que je cherche mon arbre.

Alors, il se mit à rire, offrant de chercher avec elle. Il se faisait très doux, pour ne pas l'effrayer davantage: car il voyait qu'elle était encore frissonnante, bien qu'elle eût repris sa marche lente, à son côté. C'était défendu, ce qu'ils allaient faire là, ça ne leur porterait pas chance; et il se sentait ému, comme elle, d'une terreur délicieuse, qui le secouait d'un tressaillement, à chaque soupir lointain de la forêt. L'odeur des arbres, le jour verdâtre qui tombait des hautes branches, le silence chuchotant des broussailles, les emplissaient d'une angoisse, comme s'ils allaient, au détour du premier sentier, entrer dans un bonheur redoutable.

Et, pendant des heures, ils marchèrent à travers les arbres. Ils gardaient leur allure de promenade; ils échangeaient à peine quelques mots, ne se séparant pas une minute, se suivant au fond des trous de verdure les plus noirs. D'abord, ils s'engagèrent dans des taillis dont les jeunes troncs n'avaient pas la grosseur d'un bras d'enfant. Ils devaient les écarter, s'ouvrir une route parmi les pousses tendres qui leur bouchaient les yeux de la dentelle volante de leurs feuilles. Derrière eux, leur sillage s'effaçait, le sentier, ouvert, se refermait; et ils avançaient au hasard, perdus, roulés, ne laissant de leur passage que le balancement des hautes branches. Albine, lasse de ne pas voir à trois pas, fut heureuse, lorsqu'elle put sauter hors de ce buisson énorme dont ils cherchaient depuis longtemps le bout. Ils étaient au milieu d'une éclaircie de petits chemins; de tous côtés, entre des haies vives, se distribuaient des allées étroites, tournant sur elles-mêmes, se coupant, se tordant, s'allongeant d'une façon capricieuse. Ils se haussaient pour regarder par-dessus les haies; mais ils n'avaient aucune hâte pénible, ils seraient restés volontiers là, s'oubliant en détours continuels, goûtant la joie de marcher toujours sans arriver jamais, s'ils n'avaient eu devant eux la ligne fière des hautes futaies. Ils entrèrent enfin sous les futaies, religieusement, avec une pointe de terreur sacrée, comme on entre sous la voûte d'une église. Les troncs, droits, blanchis de lichens, d'un gris blafard de vieille pierre, montaient démesurément, alignaient à l'infini des enfoncements de colonnes. Au loin, des nefs se creusaient, avec leurs bas-côtés plus étouffés; des nefs étrangement hardies, portées par des piliers très minces, dentelées, ouvragées, si finement fouillées, qu'elles laissaient passer de toutes parts le bleu du ciel. Un silence religieux tombait des ogives géantes; une nudité austère donnait au sol l'usure des dalles, le durcissait, sans une herbe, semé seulement de la poudre roussie des feuilles mortes. Et ils écoutaient la sonorité de leurs pas, pénétrés de la grandiose solitude de ce temple.

C'était là certainement que devait se trouver l'arbre tant cherché, dont l'ombre procurait la félicité parfaite. Ils le sentaient proche, au charme qui coulait en eux, avec le demi-jour des hautes voûtes. Les arbres leur semblaient des êtres de bonté, pleins de force, pleins de silence, pleins d'immobilité heureuse. Ils les regardaient un à un, ils les aimaient tous, ils attendaient de leur souveraine tranquillité quelque aveu qui les ferait grandir comme eux, dans la joie d'une vie puissante. Les érables, les frênes, les charmes, les cornouillers, étaient un peuple de colosses, une foule d'une douceur fière, des bonshommes héroïques qui vivaient de paix, lorsque la chute d'un d'entre eux aurait suffi pour blesser et tuer tout un coin du bois. Les ormes avaient des corps énormes, des membres gonflés, engorgés de sève, à peine cachés par les bouquets légers de leurs petites feuilles. Les bouleaux, les aunes, avec leurs blancheurs de fille, cambraient des tailles minces, abandonnaient au vent des chevelures de grandes déesses, déjà à moitié métamorphosées en arbres. Les platanes dressaient des torses réguliers, dont la peau lisse, tatouée de rouge, semblait laisser tomber des plaques de peinture écaillée. Les mélèzes, ainsi qu'une bande barbare, descendaient une pente, drapés dans leurs sayons de verdure tissée, parfumés d'un baume fait de résine et d'encens. Et les chênes étaient rois, les chênes immenses, ramassés carrément sur leur ventre trapu, élargissant des bras dominateurs qui prenaient toute la place au soleil; arbres titans, foudroyés, renversés dans des poses de lutteurs invaincus, dont les membres épars plantaient à eux seuls une forêt entière.

N'était-ce pas un de ces chênes gigantesques? Ou bien un de ces beaux platanes, un de ces bouleaux blancs comme des femmes, un de ces ormes dont les muscles craquaient? Albine et Serge s'enfonçaient toujours, ne sachant plus, noyés au milieu de cette foule. Un instant, ils crurent avoir trouvé: ils étaient au milieu d'un carré de noyers, dans une ombre si froide, qu'ils en grelottaient. Plus loin, ils eurent une autre émotion, en entrant sous un petit bois de châtaigniers, tout vert de mousse, avec des élargissements de branches bizarres, assez vastes pour y bâtir des villages suspendus. Plus loin encore, Albine découvrit une clairière, où ils coururent tous deux, haletants. Au centre d'un tapis d'herbe fine, un caroubier mettait comme un écroulement de verdure, une Babel de feuillages, dont les ruines se couvraient d'une végétation extraordinaire. Des pierres restaient prises dans le bois, arrachées du sol par le flot montant de la sève. Les branches hautes se recourbaient, allaient se planter au loin, entouraient le tronc d'arches profondes, d'une population de nouveaux troncs, sans cesse multipliés. Et sur l'écorce, toute crevée de déchirures saignantes, des gousses mûrissaient. Le fruit même du monstre était un effort qui lui trouait la peau. Ils firent lentement le tour, entrèrent sous les branches étalées où se croisaient les rues d'une ville, fouillèrent du regard les fentes béantes des racines dénudées. Puis, ils s'en allèrent, n'ayant pas senti là le bonheur surhumain qu'ils cherchaient.

- Où sommes-nous donc? demanda Serge.

Albine l'ignorait. Jamais elle n'était venue de ce côté du parc. Ils se trouvaient alors dans un bouquet de cytises et d'acacias, dont les grappes laissaient couler une odeur très douce, presque sucrée.

-- Nous voilà perdus, murmura-t-elle avec un rire. Bien sûr, je ne connais pas ces arbres.

-- Mais, reprit-il, le jardin a un bout, pourtant. Tu connais bien le bout du jardin?

Elle un eut geste large.

-- Non, dit-elle.

Ils restèrent muets, n'ayant pas encore eu jusque-là une sensation aussi heureuse de l'immensité du parc. Cela les ravissait, d'être seuls, au milieu d'un domaine si grand, qu'eux-mêmes devaient renoncer à en connaître les bords.

-- Eh bien! nous sommes perdus, répéta Serge gaiement. C'est meilleur, lorsqu'on ne sait pas où l'on va.

Il se rapprocha, humblement.

-- Tu n'as pas peur?

-- Oh! non. Il n'y a que toi et moi, dans le jardin... De qui veux-tu que j'aie peur? Les murailles sont trop hautes. Nous ne les voyons pas, mais elles nous gardent, comprends-tu?

Il était tout près d'elle. Il murmura:

-- Tout à l'heure, tu as eu peur de moi.

Mais elle le regardait en face, sereine, sans un battement de paupière.

-- Tu me faisais du mal, répondit-elle. Maintenant, tu as l'air très bon. Pourquoi aurais-je peur de toi?

-- Alors, tu me permets de te prendre comme cela? Nous retournerons sous les arbres.

-- Oui. Tu peux me serrer, tu me fais plaisir. Et marchons lentement, n'est-ce pas? pour ne pas retrouver notre chemin trop vite.

Il lui avait passé un bras à la taille. Ce fut ainsi qu'ils revinrent sous les hautes futaies, où la majesté des voûtes ralentit encore leur promenade de grands enfants qui s'éveillaient à l'amour. Elle se dit un peu lasse, elle appuya la tête contre l'épaule de Serge. Ni l'un ni l'autre pourtant ne parla de s'asseoir. Ils n'y songeaient pas, cela les aurait dérangés. Quelle joie pouvait leur procurer un repos sur l'herbe, comparée à la joie qu'ils goûtaient en marchant toujours, côte à côte? L'arbre légendaire était oublié. Ils ne cherchaient plus qu'à rapprocher leur visage, pour se sourire de plus près. Et c'étaient les arbres, les érables, les ormes, les chênes, qui leur soufflaient leurs premiers mots de tendresse, dans leur ombre claire.

-- Je t'aime! disait Serge d'une voix légère qui soulevait les petits cheveux dorés des tempes d'Albine.

Il voulait trouver une autre parole, il répétait:

-- Je t'aime! Je t'aime!

Albine écoutait avec un beau sourire. Elle apprenait cette musique.

-- Je t'aime! Je t'aime! soupirait-elle plus délicieusement, de sa voix perlée de jeune fille.

Puis, levant ses yeux bleus, où une aube de lumière grandissait, elle demanda:

-- Comment m'aimes-tu?

Alors, Serge se recueillit. Les futaies avaient une douceur solennelle, les nefs profondes gardaient le frisson des pas assourdis du couple.

-- Je t'aime plus que tout, répondit-il. Tu es plus belle que tout ce que je vois le matin en ouvrant ma fenêtre. Quand je te regarde, tu me suffis. Je voudrais n'avoir que toi, et je serais bien heureux.

Elle baissait les paupières, elle roulait la tête comme bercée.

-- Je t'aime, continua-t-il. Je ne te connais pas, je ne sais qui tu es, je ne sais d'où tu viens; tu n'es ni ma mère, ni ma soeur; et je t'aime, à te donner tout mon coeur, à n'en rien garder pour le reste du monde... Ecoute, j'aime tes joues soyeuses comme un satin, j'aime ta bouche qui a une odeur de rose, j'aime tes yeux dans lesquels je me vois avec mon amour, j'aime jusqu'à tes cils, jusqu'à ces petites veines qui bleuissent la pâleur de tes tempes... C'est pour te dire que je t'aime, que je t'aime, Albine.

-- Oui, je t'aime, reprit-elle. Tu as une barbe très fine qui ne me fait pas mal, lorsque j'appuie mon front sur ton cou. Tu es fort, tu es grand, tu es beau. Je t'aime, Serge.

Un moment, ils se turent, ravis. Il leur semblait qu'un chant de flûte les précédait, que leurs paroles leur venaient d'un orchestre suave qu'ils ne voyaient point. Ils ne s'en allaient plus qu'à tout petits pas, penchés l'un vers l'autre, tournant sans fin entre les troncs gigantesques. Au loin, le long des colonnades, il y avait des coups de soleil couchant, pareils à un défilé de filles en robes blanches, entrant dans l'église, pour des fiançailles, au sourd ronflement des orgues.

-- Et pourquoi m'aimes-tu? demanda de nouveau Albine.

Il sourit, il ne répondit pas d'abord. Puis il dit:

-- Je t'aime parce que tu es venue. Cela dit tout... Maintenant, nous sommes ensemble, nous nous aimons. Il me semble que je ne vivrais plus, si je ne t'aimais pas. Tu es mon souffle.

Il baissa la voix, parlant dans le rêve.

-- On ne sait pas cela tout de suite. Ça pousse en vous avec votre coeur. Il faut grandir, il faut être fort... Tu te souviens comme nous nous aimions! Mais nous ne le disions pas. On est enfant, on est bête. Puis, un beau jour, cela devient trop clair, cela vous échappe... Va, nous n'avons pas d'autre affaire; nous nous aimons parce que c'est notre vie de nous aimer.

Albine, la tête renversée, les paupières complètement fermées, retenait son haleine. Elle goûtait le silence encore chaud de cette caresse de paroles.

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? balbutia-t-elle, sans ouvrir les yeux.

Lui, resta muet, très malheureux, ne trouvant plus rien à dire, pour lui montrer qu'il l'aimait. Il promenait lentement le regard sur son visage rose, qui s'abandonnait comme endormi; les paupières avaient une délicatesse de soie vivante; la bouche faisait un pli adorable, humide d'un sourire; le front était une pureté, noyée d'une ligne dorée à la racine des cheveux. Et lui, aurait voulu donner tout son être dans le mot qu'il sentait sur ses lèvres, sans pouvoir le prononcer. Alors, il se pencha encore, il parut chercher à quelle place exquise de ce visage il poserait le mot suprême. Puis, il ne dit rien, il n'eut qu'un petit souffle. Il baisa les lèvres d'Albine.

- Albine, je t'aime!

- Je t'aime Serge!

Et ils s'arrêtèrent, frémissants de ce premier baiser. Elle avait ouvert les yeux très grands. Il restait la bouche légèrement avancée. Tous deux, sans rougir, se regardaient. Quelque chose de puissant, de souverain les envahissait; c'était comme une rencontre longtemps attendue, dans laquelle ils se revoyaient grandis, faits l'un pour l'autre, à jamais liés. Ils s'étonnèrent un instant, levèrent les regards vers la voûte religieuse des feuillages, parurent interroger le peuple paisible des arbres, pour retrouver l'écho de leur baiser. Mais, en face de la complaisance sereine de la futaie, ils eurent une gaieté d'amoureux impunis, une gaieté prolongée, sonnante, toute pleine de l'éclosion bavarde de leur tendresse.

-- Ah! conte-moi les jours où tu m'as aimée. Dis-moi tout... M'aimais-tu, lorsque tu dormais sur ma main? M'aimais-tu, la fois que je suis tombée du cerisier, et que tu étais en bas, si pâle, les bras tendus? M'aimais-tu, au milieu des prairies, quand tu me prenais à la taille pour me faire sauter les ruisseaux?

-- Tais-toi, laisse-moi dire. Je t'ai toujours aimée... Et toi, m'aimais-tu? M'aimais-tu?

Jusqu'à la nuit, ils vécurent de ce mot aimer qui, sans cesse, revenait avec une douceur nouvelle. Ils le cherchaient, le ramenaient dans leurs phrases, le prononçaient hors de propos, pour la seule joie de le prononcer. Serge ne songea pas à mettre un second baiser sur les lèvres d'Albine. Cela suffisait à leur ignorance, de garder l'odeur du premier. Ils avaient retrouvé leur chemin, sans s'être souciés des sentiers le moins du monde. Comme ils sortaient de la forêt, le crépuscule était tombé, la lune se levait, jaune, entre les verdures noires. Et ce fut un retour adorable, au milieu du parc, avec cet astre discret qui les regardait par tous les trous des grands arbres. Albine disait que la lune les suivait. La nuit était très douce, chaude d'étoiles. Au loin, les futaies avaient un grand murmure, que Serge écoutait, en songeant: "Elles causent de nous."

Lorsqu'ils traversèrent le parterre, ils marchèrent dans un parfum extraordinairement doux, ce parfum que les fleurs ont la nuit, plus alangui, plus caressant, qui est comme la respiration même de leur sommeil.

-- Bonne nuit, Serge.

-- Bonne nuit, Albine.

Ils s'étaient pris les mains, sur le palier du premier étage, sans entrer dans la chambre, où ils avaient l'habitude de se souhaiter le bonsoir. Ils ne s'embrassèrent pas. Quand il fut seul, assis au bord de son lit, Serge écouta longuement Albine qui se couchait, en haut, au-dessus de sa tête. Il était las d'un bonheur qui lui endormait les membres.

 

 

XII.

Mais, les jours suivants, Albine et Serge restèrent embarrassés l'un devant l'autre. Ils évitèrent de faire aucune allusion à leur promenade sous les arbres. Ils n'avaient pas échangé un baiser, ils ne s'étaient pas dit qu'ils s'aimaient. Ce n'était point une honte qui les empêchait de parler, mais une crainte, une peur de gâter leur joie. Et, lorsqu'ils n'étaient plus ensemble, ils ne vivaient que du bon souvenir; ils s'y enfonçaient, ils revivaient les heures qu'ils avaient passées, les bras à la taille, à se caresser le visage de leur haleine. Cela avait fini par leur donner une grosse fièvre. Ils se regardaient, les yeux meurtris, très tristes, causant de choses qui ne les intéressaient pas. Puis, après de longs silences, Serge demandait à Albine d'une voix inquiète:

-- Tu es souffrante?

Mais elle hochait la tête; elle répondait:

-- Non, non. C'est toi qui ne te portes pas bien. Tes mains brûlent.

Le parc leur causait une sourde inquiétude qu'ils ne s'expliquaient pas. Il y avait un danger au détour de quelque sentier, qui les guettait, qui les prendrait à la nuque pour les renverser par terre et leur faire du mal. Jamais ils n'ouvraient la bouche de ces choses; mais, à certains regards poltrons, ils se confessaient cette angoisse, qui les rendait singuliers, comme ennemis. Cependant, un matin, Albine hasarda, après une longue hésitation:

-- Tu as tort de rester toujours enfermé. Tu retomberas malade.

Serge eut un rire gêné.

-- Bah! murmura-t-il, nous sommes allés partout, nous connaissons tout le jardin.

Elle dit non de la tête; puis, elle répéta très bas

-- Non, non... Nous ne connaissons pas les rochers, nous ne sommes pas allés aux sources. C'est là que je me chauffais, l'hiver. Il y a des coins où les pierres elles-mêmes semblent vivre.

Le lendemain, sans avoir ajouté un mot, ils sortirent. Ils montèrent à gauche, derrière la grotte où dormait la femme de marbre. Comme ils posaient le pied sur les premières pierres, Serge dit:

-- Ça nous avait laissé un souci. Il faut voir partout. Peut-être serons-nous tranquilles après.

La journée était étouffante, d'une chaleur lourde d'orage. Ils n'avaient pas osé se prendre à la taille. Ils marchaient l'un derrière l'autre, tout brûlants de soleil. Elle profita d'un élargissement du sentier pour le laisser passer devant elle; car elle était inquiétée par son haleine, elle souffrait de le sentir derrière son dos, si près de ses jupes. Autour d'eux, les rochers s'élevaient par larges assises; des rampes douces étageaient des champs d'immenses dalles, hérissés d'une rude végétation. Ils rencontrèrent d'abord des genêts d'or, des nappes de thym, des nappes de sauge, des nappes de lavande, toutes les plantes balsamiques, et les genévriers âpres, et les romarins amers, d'une odeur si forte qu'elle les grisait. Aux deux côtés du chemin, des houx, par moments, faisaient des haies, qui ressemblaient à des ouvrages délicats de serrurerie, à des grilles de bronze noir, de fer forgé, de cuivre poli, très compliquées d'ornements, très fleuries de rosaces épineuses. Puis, il leur fallut traverser un bois de pins, pour arriver aux sources; l'ombre maigre pesait à leurs épaules comme du plomb; les aiguilles sèches craquaient à terre, sous leurs pieds, avec une légère poussière de résine, qui achevait de leur brûler les lèvres.

-- Ton jardin ne plaisante pas, par ici, dit Serge en se tournant vers Albine.

Ils sourirent. Ils étaient au bord des sources. Ces eaux claires furent un soulagement pour eux. Elles ne se cachaient pourtant pas sous des verdures, comme les sources des plaines, qui plantent autour d'elles d'épais feuillages, afin de dormir paresseusement à l'ombre. Elles naissaient en plein soleil, dans un trou du roc, sans un brin d'herbe qui verdit leur eau bleue. Elles paraissaient d'argent, toutes trempées de la grande lumière. Au fond d'elles, le soleil était sur le sable, en une poussière de clarté vivante qui respirait. Et, du premier bassin, elles s'en allaient, elles allongeaient des bras d'une blancheur pure; elles rebondissaient, pareilles à des nudités joueuses d'enfant; elles tombaient brusquement en une chute, dont la courbe molle semblait renverser un torse de femme, d'une chair blonde.

-- Trempe tes mains, cria Albine. Au fond, l'eau est glacée.

En effet, ils purent se rafraîchir les mains. Ils se jetèrent de l'eau au visage; ils restèrent là, dans la buée de pluie qui montait des nappes ruisselantes. Le soleil était comme mouillé.

-- Tiens, regarde! cria de nouveau Albine. Voilà le parterre, voilà les prairies, voilà la forêt.

Un moment, ils regardèrent le Paradou étalé à leurs pieds.

-- Et tu vois, continua-t-elle, on n'aperçoit pas le moindre bout de muraille. Tout le pays est à nous, jusqu'au bord du ciel.

Ils s'étaient, enfin, pris à la taille, sans le savoir, d'un geste rassuré et confiant. Les sources calmaient leur fièvre. Mais, comme ils s'éloignaient, Albine parut céder à un souvenir; elle ramena Serge, en disant:

-- Là, au bas des rochers, j'ai vu la muraille, une fois. Il y a longtemps.

-- Mais on ne voit rien, murmura Serge, légèrement pâle.

-- Si, si... Elle doit être derrière l'avenue des marronniers, après ces broussailles.

Puis, sentant le bras de Serge qui la serrait plus nerveusement, elle ajouta:

-- Je me trompe peut-être... Pourtant, je me rappelle que je l'ai trouvée tout d'un coup devant moi, en sortant de l'allée. Elle me barrait le chemin, si haute, que j'en ai eu peur... Et, à quelques pas de là, j'ai été bien surprise. Elle était crevée, elle avait un trou énorme, par lequel on apercevait tout le pays d'à côté.

Serge la regarda, avec une supplication inquiète dans les yeux. Elle eut un haussement d'épaules pour le rassurer.

-- Oh! mais j'ai bouché le trou! Va, je te l'ai dit, nous sommes bien seuls... Je l'ai bouché tout de suite. J'avais mon couteau. J'ai coupé des ronces, j'ai roulé de grosses pierres. Je défie bien à un moineau de passer... Si tu veux, nous irons voir, un de ces jours. Ça te tranquillisera.

Il dit non de la tête. Puis, ils s'en allèrent, se tenant à la taille; mais ils étaient redevenus anxieux. Serge abaissait des regards de côté sur le visage d'Albine, qui souffrait, les paupières battantes, à être ainsi regardée. Tous deux auraient voulu redescendre, s'éviter le malaise d'une promenade plus longue. Et, malgré eux, comme cédant à une force qui les poussait, ils tournèrent un rocher, ils arrivèrent sur un plateau, où les attendait de nouveau l'ivresse du grand soleil. Ce n'était plus l'heureuse langueur des plantes aromatiques, le musc du thym, l'encens de la lavande. Ils écrasaient des herbes puantes: l'absinthe, d'une griserie amère; la rue, d'une odeur de chair fétide; la valériane, brûlante, toute trempée de sa sueur aphrodisiaque. Des mandragores, des ciguës, des hellébores, des belladones, montait un vertige à leurs tempes, un assoupissement, qui les faisait chanceler aux bras l'un de l'autre, le coeur sur les lèvres.

-- Veux-tu que je te prenne? demanda Serge à Albine, en la sentant s'abandonner contre lui.

Il la serrait déjà entre ses deux bras. Mais elle se dégagea, respirant fortement.

-- Non, tu m'étouffes, dit-elle. Laisse. Je ne sais ce que j'ai. La terre remue sous mes pieds... Vois-tu, c'est là que j'ai mal.

Elle lui prit une main qu'elle posa sur sa poitrine. Alors, lui, devint tout blanc. Il était plus défaillant qu'elle. Et tous deux avaient des larmes au bord des yeux, de se voir ainsi, sans trouver de remède à leur grand malheur. Allaient-ils donc mourir là, de ce mal inconnu?

-- Viens à l'ombre, viens t'asseoir, dit Serge. Ce sont ces plantes qui nous tuent, avec leurs odeurs.

Il la conduisit par le bout des doigts, car elle tressaillait, lorsqu'il lui touchait seulement le poignet. Le bois d'arbres verts où elle s'assit était fait d'un beau cèdre, qui élargissait à plus de dix mètres les toits plats de ses branches. Puis, en arrière, poussaient les essences bizarres des conifères; les cupressus au feuillage mou et plat comme une épaisse guipure; les abiès, droits et graves, pareils à d'anciennes pierres sacrées, noires encore du sang des victimes; les taxus, dont les robes sombres se frangeaient d'argent; toutes les plantes à feuillage persistant, d'une végétation trapue, à la verdure foncée de cuir verni, éclaboussée de jaune et de rouge, si puissante, que le soleil glissait sur elle sans l'assouplir. Un araucaria surtout était étrange, avec ses grands bras réguliers, qui ressemblaient à une architecture de reptiles, entés les uns sur les autres, hérissant leurs feuilles imbriquées comme des écailles de serpents en colère. Là, sous ces ombrages lourds, la chaleur avait un sommeil voluptueux. L'air dormait, sans un souffle, dans une moiteur d'alcôve. Un parfum d'amour oriental, le parfum des lèvres peintes de la Sunamite, s'exhalait des bois odorants.

-- Tu ne t'assois pas? dit Albine.

Et elle s'écartait un peu, pour lui faire place. Mais lui, recula, se tint debout. Puis, comme elle l'invitait de nouveau, il se laissa glisser sur les genoux, à quelques pas. Il murmurait:

-- Non, j'ai plus de fièvre que toi, je te brûlerais... Ecoute, si je n'avais pas peur de te faire du mal, je te prendrais dans mes bras, si fort, si fort, que nous ne sentirions plus nos souffrances.

Il se traîna sur les genoux, il s'approcha un peu.

-- Oh! t'avoir dans mes bras, t'avoir dans ma chair... Je ne pense qu'à cela. La nuit, je m'éveille, serrant le vide, serrant ton rêve. Je voudrais ne te prendre d'abord que par le bout du petit doigt; puis, je t'aurais tout entière, lentement, jusqu'à ce qu'il ne reste rien de toi, jusqu'à ce que tu sois devenue mienne, de tes pieds au dernier de tes cils. Je te garderais toujours. Ce doit être un bien délicieux, de posséder ainsi ce qu'on aime. Mon coeur fondrait dans ton coeur.

Il s'approcha encore. Il aurait touché le bord de ses jupes, s'il avait allongé les mains.

-- Mais, je ne sais pas, je me sens loin de toi... Il y a quelque mur entre nous que mes poings fermés ne sauraient abattre. Je suis fort pourtant, aujourd'hui; je pourrais te lier de mes bras, te jeter sur mon épaule, t'emporter comme une chose à moi. Et ce n'est pas cela. Je ne t'aurais pas assez. Quand mes mains te prennent, elles ne tiennent qu'un rien de ton être... Où es-tu donc tout entière, pour que j'aille t'y chercher?

Il était tombé sur les coudes, prosterné, dans une attitude écrasée d'adoration. Il posa un baiser au bord de la jupe d'Albine. Alors, comme si elle avait reçu ce baiser sur la peau, elle se leva toute droite. Elle portait les mains à ses tempes, affolée, balbutiante.

-- Non, je t'en supplie, marchons encore.

Elle ne fuyait pas. Elle se laissait suivre par Serge, lentement, éperdument, les pieds butant contre les racines, la tête toujours entre les mains, pour étouffer la clameur qui montait en elle. Et quand ils sortirent du petit bois, ils firent quelques pas sur des gradins de rocher, où s'accroupissait tout un peuple ardent de plantes grasses. C'était un rampement, un jaillissement de bêtes sans nom entrevues dans un cauchemar, de monstres tenant de l'araignée, de la chenille, du cloporte, extraordinairement grandis, à peau nue et glauque, à peau hérissée de duvets immondes, traînant des membres infirmes, des jambes avortées, des bras cassés, les uns ballonnés comme des ventres obscènes, les autres avec des échines grossies d'un pullulement de gibbosités, d'autres dégingandés, en loques, ainsi que des squelettes aux charnières rompues. Les mamillaria entassaient des pustules vivantes, un grouillement de tortues verdâtres, terriblement barbues de longs crins plus durs que des pointes d'acier. Les échinocactus, montrant davantage de peau, ressemblaient à des nids de jeunes vipères nouées. Les échinopsis n'étaient qu'une bosse, une excroissance au poil roux, qui faisait songer à quelque insecte géant roulé en boule. Les opuntias dressaient en arbres leurs feuilles charnues, poudrées d'aiguilles rougies, pareilles à des essaims d'abeilles microscopiques, à des bourses pleines de vermine et dont les mailles crevaient. Les gastérias élargissaient des pattes de grands faucheux renversés, aux membres noirâtres, pointillés, striés, damassés. Les cereus plantaient des végétations honteuses, des polypiers énormes, maladies de cette terre trop chaude, débauches d'une sève empoisonnée. Mais les aloès surtout épanouissaient en foule leurs coeurs de plantes pâmées; il y en avait de tous les verts, de tendres, de puissants, de jaunâtres, de grisâtres, de bruns éclaboussés de rouille, de verts foncés bordés d'or pâle; il y en avait de toutes les formes, aux feuilles larges découpées comme des coeurs, aux feuilles minces semblables à des lames de glaive, les uns dentelés d'épines, les autres finement ourlés; d'énormes portant à l'écart le haut bâton de leurs fleurs, d'où pendaient des colliers de corail rose; de petits poussés en tas sur une tige, ainsi que des floraisons charnues, dardant de toutes parts des langues agiles de couleuvre.

-- Retournons à l'ombre, implora Serge. Tu t'assoiras comme tout à l'heure, et je me mettrai à genoux, et je te parlerai.

Il pleuvait là de larges gouttes de soleil. L'astre y triomphait, y prenait la terre nue, la serrait contre l'embrasement de sa poitrine. Dans l'étourdissement de la chaleur, Albine chancela, se tourna vers Serge.

-- Prends-moi, dit-elle d'une voix mourante.

Dès qu'ils se touchèrent, ils s'abattirent, les lèvres sur les lèvres, sans un cri. Il leur semblait tomber toujours, comme si le roc se fût enfoncé sous eux, indéfiniment. Leurs mains errantes cherchaient sur leur visage, sur leur nuque, descendaient le long de leurs vêtements. Mais c'était une approche si pleine d'angoisse, qu'ils se relevèrent presque aussitôt, exaspérés, ne pouvant aller plus loin dans le contentement de leurs désirs. Et ils s'enfuirent, chacun par un sentier différent. Serge courut jusqu'au pavillon, se jeta sur son lit, la tête en feu, le coeur au désespoir. Albine ne rentra qu'à la nuit, après avoir pleuré toutes ses larmes, dans un coin du jardin. Pour la première fois, ils ne revenaient pas ensemble, las de la joie des longues promenades. Pendant trois jours, ils se boudèrent. Ils étaient horriblement malheureux.

 

 

XIII.

Cependant, à cette heure, le parc entier était à eux. Ils en avaient pris possession, souverainement. Pas un coin de terre qui ne leur appartint. C'était pour eux que le bois de roses fleurissait, que le parterre avait des odeurs douces, alanguies, dont les bouffées les endormaient, la nuit, par leurs fenêtres ouvertes. Le verger les nourrissait, emplissait de fruits les jupes d'Albine, les rafraîchissait de l'ombre musquée de ses branches, sous lesquelles il faisait si bon déjeuner, après le lever du soleil. Dans les prairies, ils avaient les herbes et les eaux: les herbes qui élargissaient indéfiniment leur royaume, en déroulant sans cesse devant eux des tapis de soie; les eaux qui étaient la meilleure de leurs joies, leur grande pureté, leur grande innocence, le ruissellement de fraîcheur où ils aimaient à tremper leur jeunesse. Ils possédaient la forêt, depuis les chênes énormes que dix hommes n'auraient pu embrasser, jusqu'aux bouleaux minces qu'un enfant aurait cassé d'un effort; la forêt avec tous ses arbres, toute son ombre, ses avenues, ses clairières, ses trous de verdure, inconnus aux oiseaux eux-mêmes; la forêt dont ils disposaient à leur guise, comme d'une tente géante, pour y abriter, à l'heure de midi, leur tendresse née du matin. Ils régnaient partout, même sur les rochers, sur les sources, sur ce sol terrible, aux plantes monstrueuses, qui avait tressailli sous le poids de leurs corps, et qu'ils aimaient, plus que les autres couches molles du jardin, pour l'étrange frisson qu'ils y avaient goûté. Ainsi, maintenant, en face, à gauche, à droite, ils étaient les maîtres, ils avaient conquis leur domaine, ils marchaient au milieu d'une nature amie, qui les connaissait, les saluant d'un rire au passage, s'offrant à leurs plaisirs, en servante soumise. Et ils jouissaient encore du ciel, du large pan bleu étalé au-dessus de leurs têtes; les murailles ne l'enfermaient pas, mais il appartenait à leurs yeux, il entrait dans leur bonheur de vivre, le jour avec son soleil triomphant, la nuit avec sa pluie chaude d'étoiles. Il les ravissait à toutes les minutes de la journée, changeant comme une chair vivante, plus blanc au matin qu'une fille à son lever, doré à midi d'un désir de fécondité, pâmé le soir dans la lassitude heureuse de ses tendresses. Jamais il n'avait le même visage. Chaque soir, surtout, il les émerveillait, à l'heure des adieux. Le soleil glissant à l'horizon trouvait toujours un nouveau sourire. Parfois, il s'en allait, au milieu d'une paix sereine, sans un nuage, noyé peu à peu dans un bain d'or. D'autres fois, il éclatait en rayons de pourpre, il crevait sa robe de vapeur, s'échappait en ondées de flammes qui barraient le ciel de queues de comètes gigantesques, dont les chevelures incendiaient les cimes des hautes futaies. Puis, c'étaient, sur des plages de sable rouge, sur des bancs allongés de corail rose, un coucher d'astre attendri, soufflant un à un ses rayons; ou encore un coucher discret, derrière quelque gros nuage, drapé comme un rideau d'alcôve de soie grise, ne montrant qu'une rougeur de veilleuse, au fond de l'ombre croissante; ou encore un coucher passionné, des blancheurs renversées, peu à peu saignantes sous le disque embrasé qui les mordait, finissant par rouler avec lui derrière l'horizon, au milieu d'un chaos de membres tordus qui s'écroulait dans de la lumière.

Les plantes seules n'avaient pas fait leur soumission. Albine et Serge marchaient royalement dans la foule des animaux qui leur rendaient obéissance. Lorsqu'ils traversaient le parterre, des vols de papillons se levaient pour le plaisir de leurs yeux, les éventaient de leurs ailes battantes, les suivaient comme le frisson vivant du soleil, comme des fleurs envolées secouant leur parfum. Au verger, ils se rencontraient, en haut des arbres, avec les oiseaux gourmands; les pierrots, les pinsons, les loriots, les bouvreuils, leur indiquaient les fruits les plus mûrs, tout cicatrisés des coups de leur bec; et il y avait là un vacarme d'écoliers en récréation, une gaieté turbulente de maraude, des bandes effrontées qui venaient voler des cerises à leurs pieds, pendant qu'ils déjeunaient, à califourchon sur les branches. Albine s'amusait plus encore dans les prairies, à prendre les petites grenouilles vertes accroupies le long des brins de jonc, avec leurs yeux d'or, leur douceur de bêtes contemplatives; tandis que, à l'aide d'une paille sèche, Serge faisait sortir les grillons de leurs trous, chatouillait le ventre des cigales pour les engager à chanter, ramassait des insectes bleus, des insectes roses, des insectes jaunes, qu'il promenait ensuite sur ses manches, pareils à des boutons de saphir, de rubis et de topaze; puis, là était la vie mystérieuse des rivières, les poissons à dos sombre filant dans le vague de l'eau, les anguilles devinées au trouble léger des herbes, le frai s'éparpillant au moindre bruit comme une fumée de sable noirâtre, les mouches montées sur de grands patins ridant la nappe morte de larges ronds argentés, tout ce pullulement silencieux qui les retenait le long des rives leur donnait l'envie souvent de se planter, les jambes nues, au beau milieu du courant, pour sentir le glissement sans fin de ces millions d'existences. D'autres jours, les jours de langueur tendre, c'était sous les arbres de la forêt, dans l'ombre sonore, qu'ils allaient écouter les sérénades de leurs musiciens, la flûte de cristal des rossignols, la petite trompette argentine des mésanges, l'accompagnement lointain des coucous; ils s'émerveillaient du vol brusque des faisans, dont la queue mettait comme une raie de soleil au milieu des branches; ils s'arrêtaient, souriants, laissant passer à quelques pas une bande joueuse de jeunes chevreuils, ou des couples de cerfs sérieux qui ralentissaient leur trot pour les regarder. D'autres jours encore, lorsque le ciel brûlait, ils montaient sur les roches, ils prenaient plaisir aux nuées de sauterelles que leurs pieds faisaient lever des landes de thym, avec le crépitement d'un brasier qui s'effare; les couleuvres déroulées au bord des buissons roussis, les lézards allongés sur les pierres chauffées à blanc, les suivaient d'un oeil amical; les flamants roses, qui trempaient leurs pattes dans l'eau des sources, ne s'envolaient pas à leur approche, rassurant par leur gravité confiante les poules d'eau assoupies au milieu du bassin.

Cette vie du parc, Albine et Serge ne la sentaient grandir autour d'eux que depuis le jour où ils s'étaient senti vivre eux-mêmes, dans un baiser. Maintenant, elle les assourdissait par instants, elle leur parlait une langue qu'ils n'entendaient pas, elle leur adressait des sollicitations, auxquelles ils ne savaient comment céder. C'était cette vie, toutes ces voix et ces chaleurs d'animaux, toutes ces odeurs et ces ombres de plantes, qui les troublaient, au point de les fâcher l'un contre l'autre. Et, cependant, ils ne trouvaient dans le parc qu'une familiarité affectueuse. Chaque herbe, chaque bestiole, leur devenaient des amies. Le Paradou était une grande caresse. Avant leur venue, pendant plus de cent ans, le soleil seul avait régné là, en maître libre, accrochant sa splendeur à chaque branche. Le jardin, alors, ne connaissait que lui. Il le voyait, tous les matins, sauter le mur de clôture de ses rayons obliques, s'asseoir d'aplomb à midi sur la terre pâmée, s'en aller le soir, à l'autre bout, en un baiser d'adieu rasant les feuillages. Aussi le jardin n'avait-il plus honte, il accueillait Albine et Serge, comme il avait si longtemps accueilli le soleil, en bons enfants avec lesquels on ne se gêne pas. Les bêtes, les arbres, les eaux, les pierres, restaient d'une extravagance adorable, parlant tout haut, vivant tout nus, sans un secret, étalant l'effronterie innocente, la belle tendresse des premiers jours du monde. Ce coin de nature riait discrètement des peurs d'Albine et de Serge, il se faisait plus attendri, déroulait sous leurs pieds ses couches de gazon les plus molles, rapprochait les arbustes pour leur ménager des sentiers étroits. S'il ne les avait pas encore jetés aux bras l'un de l'autre, c'était qu'il se plaisait à promener leurs désirs, à s'égayer de leurs baisers maladroits, sonnant sous les ombrages comme des cris d'oiseaux courroucés. Mais eux, souffrant de la grande volupté qui les entourait, maudissaient le jardin. L'après-midi où Albine avait tant pleuré, à la suite de leur promenade dans les rochers, elle avait crié au Paradou, en le sentant si vivant et si brûlant autour d'elle:

-- Si tu es notre ami, pourquoi nous désoles-tu?

 

 

XIV.

Dès le lendemain, Serge se barricada dans sa chambre. L'odeur du parterre l'exaspérait. Il tira les rideaux de calicot, pour ne plus voir le parc, pour l'empêcher d'entrer chez lui. Peut-être retrouverait-il la paix de l'enfance, loin de ces verdures, dont l'ombre était comme un frôlement sur sa peau. Puis, dans leurs longues heures de tête-à-tête, Albine et lui ne parlèrent plus ni des roches, ni des eaux, ni des arbres, ni du ciel. Le Paradou n'existait plus. Ils tâchaient de l'oublier. Et ils le sentaient quand même là, tout-puissant, énorme, derrière les rideaux minces; des odeurs d'herbe pénétraient par les fentes des boiseries; des voix prolongées faisaient sonner les vitres; toute la vie du dehors riait, chuchotait, embusquée sous les fenêtres. Alors, pâlissants, ils haussaient la voix, ils cherchaient quelque distraction qui leur permît de ne pas entendre.

-- Tu n'a pas vu? dit Serge un matin, dans une de ces heures de trouble; il y a là, au-dessus de la porte, une femme peinte qui te ressemble.

Il riait bruyamment. Et ils revinrent aux peintures; ils traînèrent de nouveau la table le long des murs, cherchant à s'occuper.

-- Oh! non, murmura Albine, elle est bien plus grosse que moi. Puis, on ne peut pas savoir: elle est si drôlement couchée, la tête en bas!

Ils se turent. De la peinture déteinte, mangée par le temps, se levait une scène qu'ils n'avaient point encore aperçue. C'était une résurrection de chairs tendres sortant du gris de la muraille, une image ravivée, dont les détails semblaient reparaître un à un, dans la chaleur de l'été. La femme couchée se renversait sous l'étreinte d'un faune aux pieds de bouc. On distinguait nettement les bras rejetés, le torse abandonné, la taille roulante de cette grande fille nue, surprise sur des gerbes de fleurs, fauchées par de petits Amours, qui, la faucille en main, ajoutaient sans cesse à la couche de nouvelles poignées de roses. On distinguait aussi l'effort du faune, sa poitrine soufflante qui s'abattait. Puis, à l'autre bout, il n'y avait plus que les deux pieds de la femme, lancés en l'air, s'envolant comme deux colombes roses.

-- Non, répéta Albine, elle ne me ressemble pas... Elle est laide.

Serge ne dit rien. Il regardait la femme, il regardait Albine, ayant l'air de comparer. Celle-ci retroussa une de ses manches jusqu'à l'épaule, pour montrer qu'elle avait le bras plus blanc. Et ils se turent une seconde fois, revenant à la peinture, ayant sur les lèvres des questions qu'ils ne voulaient pas se faire. Les larges yeux bleus d'Albine se posèrent un instant sur les yeux gris de Serge, où luisait une flamme.

-- Tu as donc repeint toute la chambré? s'écria-t-elle, en sautant de la table. On dirait que ce monde-là se réveille.

Ils se mirent à rire, mais d'un rire inquiet, avec des coups d'oeil jetés aux Amours qui polissonnaient et aux grandes nudités étalant des corps presque entiers. Ils voulurent tout revoir, par bravade, s'étonnant à chaque panneau, s'appelant pour se montrer des membres de personnages qui n'étaient certainement pas là le mois passé. C'étaient des reins souples pliés sur des bras nerveux, des jambes se dessinant jusqu'aux hanches, des femmes reparues dans des embrassades d'hommes, dont les mains élargies ne serraient auparavant que le vide. Les Amours de plâtre de l'alcôve semblaient eux-mêmes se culbuter avec une effronterie plus libre. Et Albine ne parlait plus d'enfants qui jouaient, Serge ne hasardait plus des hypothèses à voix haute. Ils devenaient graves, ils s'attardaient devant les scènes, souhaitant que la peinture retrouvât d'un coup tout son éclat, alanguis et troublés davantage par les derniers voiles qui cachaient les crudités des tableaux. Ces revenants de la volupté achevaient de leur apprendre la science d'aimer.

Mais Albine s'effraya. Elle échappa à Serge dont elle sentait le souffle plus chaud sur son cou. Elle vint s'asseoir à un bout du canapé, en murmurant:

-- Ils me font peur, à la fin. Les hommes ressemblent à des bandits, les femmes ont des yeux mourants de personnes qu'on tue.

Serge se mit à quelques pas d'elle, dans un fauteuil, parlant d'autre chose. Ils étaient très las tous les deux, comme s'ils avaient fait une longue course. Et ils éprouvaient un malaise, à croire que les peintures les regardaient. Les grappes d'Amours roulaient hors des lambris, avec un tapage de chairs amoureuses, une débandade de gamins éhontés leur jetant leurs fleurs, les menaçants de les lier ensemble, à l'aide des faveurs bleues dont ils enchaînaient étroitement deux amants, dans un coin du plafond. Les couples s'animaient, déroulaient l'histoire de cette grande fille nue aimée d'un faune, qu'ils pouvaient reconstruire depuis le guet du faune derrière un buisson de roses, jusqu'à l'abandon de la grande fille au milieu des roses effeuillées. Est-ce qu'ils allaient tous descendre? N'était-ce pas eux qui soupiraient déjà, et dont l'haleine emplissait la chambre de l'odeur d'une volupté ancienne?

-- On étouffe, n'est-ce pas? dit Albine. J'ai eu beau donner de l'air, la chambre a toujours senti le vieux.

-- L'autre nuit, raconta Serge, j'ai été réveillé par un parfum si pénétrant, que je t'ai appelée, croyant que tu venais d'entrer dans la chambre. On aurait dit la tiédeur de tes cheveux, lorsque tu piques dedans des brins d'héliotrope... Les premiers jours, cela arrivait de loin, comme un souvenir d'odeur. Mais à présent, je ne puis plus dormir, l'odeur grandit jusqu'à me suffoquer. Le soir surtout, l'alcôve est si chaude que je finirai par coucher sur le canapé.

Albine mit un doigt à ses lèvres, murmurant:

- C'est la morte, tu sais, celle qui a vécu ici.

Ils allèrent flairer l'alcôve plaisantant, très sérieux au fond. Assurément, jamais l'alcôve n'avait exhalé une senteur si troublante. Les murs semblaient encore frissonnants d'un frôlement de jupe musquée. Le parquet avait gardé la douceur embaumée de deux pantoufles de satin tombées devant le lit. Et, sur le lit lui-même, contre le bois du chevet, Serge prétendait retrouver l'empreinte d'une petite main, qui avait laissé là son parfum persistant de violette. De tous les meubles, à cette heure, se levait le fantôme odorant de la morte.

-- Tiens! voilà le fauteuil où elle devait s'asseoir, cria Albine. On sent ses épaules, dans le dossier.

Et elle s'assit elle-même, elle dit à Serge de se mettre à genoux pour lui baiser la main.

-- Tu te souviens, le jour où je t'ai reçu, en te disant: "Bonjour, mon cher seigneur..." Mais ce n'était pas tout, n'est-ce pas? Il lui baisait les mains, quand ils avaient refermé la porte... Les voilà, mes mains. Elles sont à toi.

Alors, ils tentèrent de recommencer leurs anciens jeux, pour oublier le Paradou dont ils entendaient le grand rire croissant, pour ne plus voir les peintures, pour ne plus céder aux langueurs de l'alcôve. Albine faisait des mines, se renversait, riait de la figure sotte que Serge avait à ses pieds.

- Gros bêta, prends-moi la taille, dis-moi des choses aimables, puisque tu es censé mon amoureux... Tu ne sais donc pas m'aimer?

Mais dès qu'il la tenait, qu'il la soulevait brutalement, elle se débattait, elle s'échappait, toute fâchée.

- Non, laisse-moi, je ne veux pas!... On meurt dans cette chambre.

A partir de ce jour, ils eurent peur de la chambre, de même qu'ils avaient peur du jardin. Leur dernier asile devenait un lieu redoutable, où ils ne pouvaient se trouver ensemble, sans se surveiller d'un regard furtif. Albine n'y entrait presque plus; elle restait sur le seuil, la porte grande ouverte derrière elle, comme pour se ménager une fuite prompte.
Serge y vivait seul, dans une anxiété douloureuse, étouffant davantage, couchant sur le canapé, tâchant d'échapper aux soupirs du parc, aux odeurs des vieux meubles. La nuit, les nudités des peintures lui donnaient des rêves fous, dont il ne gardait au réveil qu'une inquiétude nerveuse. Il se crut malade de nouveau; sa santé avait un dernier besoin pour se rétablir complètement, le besoin d'une plénitude suprême, d'une satisfaction entière qu'il ne savait où aller chercher. Alors, il passa ses journées, silencieux, les yeux meurtris, ne s'éveillant d'un léger tressaillement qu'aux heures où Albine venait le voir. Ils demeuraient en face l'un de l'autre, à se regarder gravement, avec de rares paroles très douces, qui les navraient. Les yeux d'Albine étaient encore plus meurtris que ceux de Serge, et ils l'imploraient.

Puis, au bout d'une semaine, Albine ne resta plus que quelques minutes. Elle paraissait l'éviter. Elle arrivait, toute soucieuse, se tenait debout, avait hâte de sortir. Quand il l'interrogeait, lui reprochant de n'être plus son amie, elle détournait la tête, pour ne pas avoir à répondre. Jamais elle ne voulait lui conter l'emploi des matinées qu'elle vivait loin de lui. Elle secouait la tête d'un air gêné, parlait de sa paresse. S'il la pressait davantage, elle se retirait d'un bond, lui jetait le soir un simple adieu au travers de la porte. Cependant, lui, voyait bien qu'elle devait pleurer souvent. Il suivait sur son visage les phases d'un espoir toujours déçu, la continuelle révolte d'un désir acharné à se satisfaire. Certains jours, elle était mortellement triste, la face découragée, avec une marche lente qui hésitait à tenter plus longtemps la joie de vivre. D'autres jours, elle avait des rires contenus, la figure rayonnante d'une pensée de triomphe, dont elle ne voulait pas parler encore, les pieds inquiets, ne pouvant tenir en place, ayant hâte de courir à une dernière certitude. Et, le lendemain, elle retombait à ses désolations, pour se remettre à espérer le jour suivant. Mais ce qu'il lui devint bientôt impossible de cacher, ce fut une immense fatigue, une lassitude qui lui brisait les membres. Même aux instants de confiance, elle fléchissait, elle glissait au sommeil, les yeux ouverts.

Serge avait cessé de la questionner, comprenant qu'elle ne voulait pas répondre. Maintenant, dès qu'elle entrait, il la regardait avec anxiété, craignant qu'elle n'eût plus la force un soir de revenir jusqu'à lui. Où pouvait-elle se lasser ainsi? Quelle lutte de chaque heure la rendait si désolée et si heureuse? Un matin, un léger pas qu'il entendit sous ses fenêtres le fit tressaillir. Ce ne pouvait être un chevreuil qui se hasardait de la sorte. Il connaissait trop bien ce pas rythmé dont les herbes n'avaient pas à souffrir. Albine courait sans lui le Paradou. C'était du Paradou qu'elle lui rapportait des découragements, qu'elle lui rapportait des espérances, tout ce combat, toute cette lassitude dont elle se mourait. Et il se doutait bien de ce qu'elle cherchait, seule, au fond des feuillages, sans une parole, avec un entêtement muet de femme qui s'est juré de trouver. Dès lors, il écouta son pas. Il n'osait soulever le rideau, la suivre de loin à travers les branches; mais il goûtait une singulière émotion, presque douloureuse, à savoir si elle allait à gauche ou à droite, si elle s'enfonçait dans le parterre, et jusqu'où elle poussait ses courses. Au milieu de la vie bruyante du parc, de la voix roulante des arbres, du ruissellement des eaux, de la chanson continue des bêtes, il distinguait le petit bruit de ses bottines, si nettement, qu'il aurait pu dire si elle marchait sur le gravier des rivières, ou sur la terre émiettée de la forêt, ou sur les dalles des roches nues. Même il en arriva à reconnaître, au retour, les joies ou les tristesses d'Albine au choc nerveux de ses talons. Dès qu'elle montait l'escalier, il quittait la fenêtre, il ne lui avouait pas qu'il l'avait ainsi accompagnée partout. Mais elle avait dû deviner sa complicité, car elle lui contait ses recherches, désormais, d'un regard.