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La faute de l'abbé Mouret cover

La faute de l'abbé Mouret

Chapter 39: I
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About This Book

A devout young priest suffers a psychological and spiritual collapse that removes him from parish life and places him under care at an isolated estate. Away from liturgical routine, he encounters luxuriant, almost Edenic nature and a simple young woman with whom he forms an intense, physical bond that challenges his clerical vows. The narrative follows his awakening to bodily desire, the conflict between doctrine and instinct, and the fallout when memory, duty, and guilt reassert themselves. It explores faith, repression, the healing and destructive powers of the natural world, and the moral cost of returning to institutional norms.

-- Reste, ne sors plus, lui dit-il à mains jointes, un matin qu'il la voyait essoufflée encore de la ville. Tu me désespères.

Elle s'échappa, irritée. Lui, commençait à souffrir davantage de ce jardin tout sonore des pas d'Albine. Le petit bruit des bottines était une voix de plus qui l'appelait, une voix dominante dont le retentissement grandissait en lui. Il se ferma les oreilles, il ne voulut plus entendre, et le pas, au loin, gardait un écho, dans le battement de son coeur. Puis, le soir, lorsqu'elle revenait, c'était tout le parc qui rentrait derrière elle, avec les souvenirs de leurs promenades, le lent éveil de leurs tendresses, au milieu de la nature complice. Elle semblait plus grande, plus grave, comme mûrie par ses courses solitaires. Il ne restait rien en elle de l'enfant joueuse, tellement qu'il claquait des dents parfois, en la regardant, à la voir si désirable.

Ce fut un jour, vers midi, que Serge entendit Albine revenir au galop. Il s'était défendu de l'écouter, lorsqu'elle était partie. D'ordinaire, elle ne rentrait que tard. Et il demeura surpris des sauts qu'elle devait faire, allant droit devant elle, brisant les branches qui barraient les sentiers. En bas, sous les fenêtres, elle riait. Lorsqu'elle fut dans l'escalier, elle soufflait si fortement, qu'il crut sentir la chaleur de son haleine sur son visage. Et elle ouvrit la porte toute grande, elle cria:

-- J'ai trouvé!

Elle s'était assise, elle répétait doucement, d'une voix suffoquée:

-- J'ai trouvé! J'ai trouvé!

Mais Serge lui mit la main sur les lèvres, éperdu, balbutiant:

-- Je t'en prie, ne me dis rien. Je ne veux rien savoir. Cela me tuerait, si tu parlais.

Alors, elle se tut, les yeux ardents, serrant les lèvres pour que les paroles n'en jaillissent pas malgré elle. Et elle resta dans la chambre jusqu'au soir, cherchant le regard de Serge, lui confiant un peu de ce qu'elle savait, dès qu'elle parvenait à le rencontrer. Elle avait comme de la lumière sur la face. Elle sentait si bon, elle était si sonore de vie, qu'il la respirait, qu'elle entrait en lui autant par l'ouïe que par la vue. Tous ses sens la buvaient. Et il se défendait désespérément contre cette lente possession de son être.

Le lendemain, lorsqu'elle fut descendue, elle s'installa de même dans la chambre.

-- Tu ne sors pas? demanda-t-il, se sentant vaincu, si elle demeurait là.

Elle répondit que non, qu'elle ne sortirait plus. A mesure qu'elle se délassait, il la sentait plus forte, plus triomphante. Bientôt elle pourrait le prendre par le petit doigt, le mener à cette couche d'herbe, dont son silence contait si haut la douceur. Ce jour-là, elle ne parla pas encore, elle se contenta de l'attirer à ses pieds, assis sur un coussin. Le jour suivant seulement, elle se hasarda à dire:

-- Pourquoi t'emprisonnes-tu ici? Il fait si bon sous les arbres!

Il se souleva, les bras tendus, suppliant. Mais elle riait.

-- Non, non, nous n'irons pas, puisque tu ne veux pas... C'est cette chambre qui a une si singulière odeur! Nous serions mieux dans le jardin, plus à l'aise, plus à l'abri. Tu as tort d'en vouloir au jardin.

Il s'était remis à ses pieds, muet, les paupières baissées, avec des frémissements qui lui couraient sur la face.

-- Nous n'irons pas, reprit-elle, ne te fâche pas. Mais est-ce que tu ne préfères pas les herbes du parc à ces peintures? Tu te rappelles tout ce que nous avons vu ensemble... Ce sont ces peintures qui nous attristent. Elles sont gênantes, à nous regarder toujours.

Et comme il s'abandonnait peu à peu contre elle, elle lui passa un bras au cou, elle lui renversa la tête sur ses genoux, murmurant encore, à voix plus basse:

-- C'est comme cela qu'on serait bien, dans un coin que je connais. Là, rien ne nous troublerait. Le grand air guérirait ta fièvre.

Elle se tut, sentant qu'il frissonnait. Elle craignait qu'un mot trop vif ne le rendit à ses terreurs. Lentement, elle le conquérait, rien qu'à promener sur son visage la caresse bleue de son regard. Il avait relevé les paupières, il reposait sans tressaillements nerveux, tout à elle.

-- Ah! si tu savais! souffla-t-elle doucement à son oreille.

Elle s'enhardit, en voyant qu'il ne cessait pas de sourire.

-- C'est un mensonge, ce n'est pas défendu, murmura-t-elle. Tu es un homme, tu ne dois pas avoir peur... Si nous allions là, et que quelque danger me menaçât, tu me défendrais, n'est-ce pas? Tu saurais bien m'emporter à ton cou? Moi, je suis tranquille, quand je suis avec toi... Vois donc comme tu as des bras forts. Est-ce qu'on redoute quelque chose, lorsqu'on des bras aussi forts que les tiens!

D'une main, elle le flattait, longuement, sur les cheveux, sur la nuque, sur les épaules.

-- Non, ce n'est pas défendu, reprit-elle. Cette histoire-là est bonne pour les bêtes. Ceux qui l'ont répandue, autrefois, avaient intérêt à ce qu'on n'allât pas les déranger dans l'endroit le plus délicieux du jardin... Dis-toi que, dès que tu seras assis sur ce tapis d'herbe, tu seras parfaitement heureux. Alors seulement nous connaîtrons tout, nous serons les vrais maîtres... Ecoute-moi, viens avec moi.

Il refusa de la tête, mais sans colère, en homme que ce jeu amusait.

Puis, au bout d'un silence, désolé de la voir bouder, voulant qu'elle le caressât encore, il ouvrit enfin les lèvres, il demanda:

- Où est-ce?

Elle ne répondit pas d'abord. Elle semblait regarder au loin.

-- C'est là-bas, murmura-t-elle. Je ne puis pas t'indiquer. Il faut suivre la longue allée, puis on tourne à gauche, et encore à gauche. Nous avons dû passer à côté vingt fois... Va, tu aurais beau chercher, tu ne trouverais pas, si je ne t'y menais par la main. Moi, j'irais tout droit, bien qu'il me soit impossible de t'enseigner le chemin.

-- Et qui t'a conduite?

-- Je ne sais pas... Les plantes, ce matin-là, avaient toutes l'air de me pousser de ce côté. Les branches longues me fouettaient par-derrière, les herbes ménageaient des pentes, les sentiers s'offraient d'eux-mêmes. Et je crois que les bêtes s'en mêlaient aussi, car j'ai vu un cerf qui galopait devant moi comme pour m'inviter à le suivre, tandis qu'un vol de bouvreuils allait d'arbre en arbre, m'avertissant par de petits cris, lorsque j'étais tentée de prendre une mauvaise route.

-- Et c'est très beau?

De nouveau, elle ne répondit pas. Une profonde extase noyait ses yeux. Et quand elle put parler:

-- Beau comme je ne saurais le dire... J'ai été pénétrée d'un tel charme, que j'ai eu simplement conscience d'une joie sans nom, tombant des feuillages, dormant sur les herbes. Et je suis revenue en courant, pour te ramener avec moi, pour ne pas goûter sans toi le bonheur de m'asseoir dans cette ombre.

Elle lui reprit le cou entre ses bras, le suppliant ardemment, de tout près, les lèvres presque sur ses lèvres.

-- Oh! tu viendras, balbutia-t-elle. Songe que je vivrais désolée, si tu ne venais pas... C'est une envie que j'ai, un besoin lointain, qui a grandi chaque jour, qui maintenant me fait souffrir. Tu ne peux pas vouloir que je souffre?... Et quand même tu devrais en mourir, quand même cette ombre nous tuerait tous les deux, est-ce que tu hésiterais, est-ce que tu aurais le moindre regret? Nous resterions couchés ensemble, au pied de l'arbre; nous dormirions toujours, l'un contre l'autre. Cela serait très bon, n'est-ce pas?

-- Oui, oui, bégaya-t-il, gagné par l'affolement de cette passion toute vibrante de désir.

-- Mais nous ne mourrons pas, continua-t-elle, haussant la voix, avec un rire de femme victorieuse; nous vivrons pour nous aimer... C'est un arbre de vie, un arbre sous lequel nous serons plus forts, plus sains, plus parfaits. Tu verras, tout nous deviendra aisé. Tu pourras me prendre, ainsi que tu rêvais de le faire, si étroitement, que pas un bout de mon corps ne sera hors de toi. Alors, j'imagine quelque chose de céleste qui descendra en nous... Veux-tu?

Il pâlissait, il battait des paupières, comme si une grande clarté l'eût gêné.

-- Veux-tu? Veux-tu? répéta-t-elle, plus brûlante, déjà soulevée à demi.

Il se mit debout, il la suivit, chancelant d'abord, puis attaché à sa taille, ne pouvant se séparer d'elle. Il allait où elle allait, entraîné dans l'air chaud coulant de sa chevelure. Et comme il venait un peu en arrière, elle se tournait à demi; elle avait un visage tout luisant d'amour, une bouche et des yeux de tentation, qui l'appelaient, avec un tel empire, qu'il l'aurait ainsi accompagnée, partout en chien fidèle.

 

 

XV.

Ils descendirent, ils marchèrent au milieu du jardin, sans que Serge cessât de sourire. Il n'aperçut les verdures que dans les miroirs clairs des yeux d'Albine. Le jardin, en les voyant, avait eu comme un rire prolongé, un murmure satisfait volant de feuille en feuille, jusqu'au bout des avenues les plus profondes. Depuis des journées, il devait les attendre, ainsi liés à la taille, réconciliés avec les arbres, cherchant sur les couches d'herbe leur amour perdu. Un chut solennel courut sous les branches. Le ciel de deux heures avait un assoupissement de brasier. Des plantes se haussaient pour les regarder passer.

-- Les entends-tu? demandait Albine à demi-voix. Elles se taisent quand nous approchons. Mais, au loin, elles nous attendent, elles se confient de l'une à l'autre le chemin qu'elles doivent nous indiquer... Je t'avais bien dit que nous n'aurions pas à nous inquiéter des sentiers. Ce sont les arbres qui me montrent la route, de leurs bras tendus.

En effet, le parc entier les poussait doucement. Derrière eux, il semblait qu'une barrière de buissons se hérissât, pour les empêcher de revenir sur leurs pas; tandis que, devant eux, le tapis des gazons se déroulait, si aisément, qu'ils ne regardaient même plus à leurs pieds, s'abandonnant aux pentes douces des terrains.

-- Et les oiseaux nous accompagnent, reprenait Albine. Ce sont des mésanges, cette fois. Les vois-tu?... Elles filent le long des haies, elles s'arrêtent à chaque détour, pour veiller à ce que nous ne nous égarions pas. Ah! si nous comprenions leur chant, nous saurions qu'elles nous invitent à nous hâter.

Puis, elle ajoutait:

-- Toutes les bêtes du parc sont avec nous. Ne les sens-tu pas? Il y a un grand frôlement qui nous suit: ce sont les oiseaux dans les arbres, les insectes dans les herbes, les chevreuils et les cerfs dans les taillis, et jusqu'aux poissons, dont les nageoires battent les eaux muettes... Ne te retourne pas, cela les effrayerait; mais je suis sûre que nous avons un beau cortège.

Cependant, ils marchaient toujours, d'un pas sans fatigue. Albine ne parlait que pour charmer Serge de la musique de sa voix. Serge obéissait à la moindre pression de la main d'Albine. Ils ignoraient l'un et l'autre où ils passaient, certains d'aller droit où ils voulaient aller. Et, à mesure qu'ils avançaient, le jardin se faisait plus discret, retenait le soupir de ses ombrages, le bavardage de ses eaux, la vie ardente de ses bêtes. Il n'y avait plus qu'un grand silence frissonnant, une attente religieuse.

Alors, instinctivement, Albine et Serge levèrent la tête. En face d'eux était un feuillage colossal. Et, comme ils hésitaient, un chevreuil, qui les regardait de ses beaux yeux doux, sauta d'un bond dans les taillis.

-- C'est là, dit Albine.

Elle s'approcha la première, la tête de nouveau tournée, tirant à elle Serge; puis, ils disparurent derrière le frisson des feuilles remuées, et tout se calma. Ils entraient dans une paix délicieuse.

C'était, au centre, un arbre noyé d'une ombre si épaisse, qu'on ne pouvait en distinguer l'essence. Il avait une taille géante, un tronc qui respirait comme une poitrine, des branches qu'il étendait au loin, pareilles à des membres protecteurs. Il semblait bon, robuste, puissant, fécond; il était le doyen du jardin, le père de la forêt, l'orgueil des herbes, l'ami du soleil qui se levait et se couchait chaque jour sur sa cime. De sa voûte verte, tombait toute la joie de la création: des odeurs de fleurs, des chants d'oiseaux, des gouttes de lumière, des réveils frais d'aurore, des tiédeurs endormies de crépuscule. Sa sève avait une telle force, qu'elle coulait de son écorce; elle le baignait d'une buée de fécondation; elle faisait de lui la virilité même de la terre. Et il suffisait à l'enchantement de la clairière. Les autres arbres, autour de lui, bâtissaient le mur impénétrable qui l'isolait au fond d'un tabernacle de silence et de demi-jour; il n'y avait là qu'une verdure, sans un coin de ciel, sans une échappée d'horizon, qu'une rotonde, drapée partout de la soie attendrie des feuilles, tendue à terre du velours satiné des mousses. On y entrait comme dans le cristal d'une source, au milieu d'une limpidité verdâtre, nappe d'argent assoupie sous un reflet de roseaux. Couleurs, parfums, sonorités, frissons, tout restait vague, transparent, innommé, pâmé d'un bonheur allant jusqu'à l'évanouissement des choses. Une langueur d'alcôve, une lueur de nuit d'été mourant sur l'épaule nue d'une amoureuse, un balbutiement d'amour à peine distinct, tombant brusquement à un grand spasme muet, traînaient dans l'immobilité des branches que pas un souffle n'agitait. Solitude nuptiale, toute peuplée d'êtres embrassés, chambre vide, où l'on sentait quelque part, derrière des rideaux tirés, dans un accouplement ardent, la nature assouvie aux bras du soleil. Par moments, les reins de l'arbre craquaient; ses membres se raidissaient comme ceux d'une femme en couches; la sueur de vie qui coulait de son écorce pleuvait plus largement sur les gazons d'alentour, exhalant la mollesse d'un désir, noyant l'air d'abandon, pâlissant la clairière d'une jouissance. L'arbre alors défaillait avec son ombre, ses tapis d'herbe, sa ceinture d'épais taillis. Il n'était plus qu'une volupté.

Albine et Serge restaient ravis. Dès que l'arbre les eut pris sous la douceur de ses branches, ils se sentirent guéris de l'anxiété intolérable dont ils avaient souffert. Ils n'éprouvaient plus cette peur qui les faisait se fuir, ces luttes chaudes, désespérées, dans lesquelles ils se meurtrissaient, sans savoir contre quel ennemi ils résistaient si furieusement. Au contraire, une confiance absolue, une sérénité suprême les emplissaient; ils s'abandonnaient l'un à l'autre, glissant lentement au plaisir d'être ensemble, très loin, au fond d'une retraite miraculeusement cachée. Sans se douter encore de ce que le jardin exigeait d'eux, ils le laissaient libre de disposer de leur tendresse; ils attendaient, sans trouble, que l'arbre leur parlât. L'arbre les mettait dans un aveuglement d'amour tel, que la clairière disparaissait, immense, royale, n'ayant plus qu'un bercement d'odeur.

Ils s'étaient arrêtés, avec un léger soupir, saisis par la fraîcheur musquée.

-- L'air a le goût d'un fruit, murmura Albine.

Serge, à son tour, dit très bas:

-- L'herbe est si vivante, que je crois marcher sur un coin de ta robe.

Ils baissaient la voix par un sentiment religieux. Ils n'eurent pas même la curiosité de regarder en l'air, pour voir l'arbre. Ils en sentaient trop la majesté sur leurs épaules. Albine, d'un regard, demandait si elle avait exagéré l'enchantement des verdures. Serge répondait par deux larmes claires, qui coulaient sur ses joues. Leur joie d'être enfin là restait indicible.

-- Viens, dit-elle à son oreille, d'une voix plus légère qu'un souffle.

Et elle alla, la première, se coucher au pied même de l'arbre. Elle lui tendit les mains avec un sourire, tandis que lui, debout, souriait aussi, en lui donnant les siennes. Lorsqu'elle les tint, elle l'attira à elle, lentement. Il tomba à son côté. Il la prit tout de suite contre sa poitrine. Cette étreinte les laissa pleins d'aise.

-- Ah! tu te rappelles, dit-il, ce mur qui semblait nous séparer... Maintenant, je te sens, il n'y a plus rien entre nous... Tu ne souffres pas?

-- Non, non, répondit-elle. Il fait bon.

Ils gardèrent le silence, sans se lâcher. Une émotion délicieuse, sans secousse, douce comme une nappe de lait répandue, les envahissait. Puis, Serge promena les mains le long du corps d'Albine. Il répétait:

--Ton visage est à moi, tes yeux, ta bouche, tes joues... Tes bras sont à moi, depuis tes ongles jusqu'à tes épaules... Tes pieds sont à moi, tes genoux sont à moi, toute ta personne est à moi.

Et il lui baisait le visage, sur les yeux, sur la bouche, sur les joues. Il lui baisait les bras, à petits baisers rapides, remontant des doigts jusqu'aux épaules. Il lui baisait les pieds, il lui baisait les genoux. Il la baignait d'une pluie de baisers, tombant à larges gouttes, tièdes comme les gouttes d'une averse d'été, partout, lui battant le cou, les seins, les hanches, les flancs. C'était une prise de possession sans emportement, continue, conquérant les plus petites veines bleues sous la peau rose.

-- C'est pour me donner que je te prends, reprit-il. Je veux me donner à toi tout entier, à jamais; car, je le sais bien à cette heure, tu es ma maîtresse, ma souveraine, celle que je dois adorer à genoux. Je ne suis ici que pour t'obéir, pour rester à tes pieds, guettant tes volontés, te protégeant de mes bras étendus, écartant du souffle les feuilles volantes qui troubleraient ta paix... Oh! daigne permettre que je disparaisse, que je m'absorbe dans ton être, que je sois l'eau que tu bois, le pain que tu manges. Tu es ma fin. Depuis que je me suis éveillé au milieu de ce jardin, j'ai marché à toi, j'ai grandi pour toi. Toujours, comme but, comme récompense, j'ai vu ta grâce. Tu passais dans le soleil, avec ta chevelure d'or; tu étais une promesse m'annonçant que tu me ferais connaître, un jour, la nécessité de cette création, de cette terre, de ces arbres, de ces eaux, de ce ciel, dont le mot suprême m'échappe encore... Je t'appartiens, je suis esclave, je t'écouterai, les lèvres sur tes pieds.

Il disait ces choses, courbé à terre, adorant la femme. Albine, orgueilleuse, se laissait adorer. Elle tendait les doigts, les seins, les lèvres, aux baisers dévots de Serge. Elle se sentait reine, à le regarder si fort et si humble devant elle. Elle l'avait vaincu, elle le tenait à sa merci, elle pouvait d'un seul mot disposer de lui. Et ce qui la rendait toute-puissante, c'était qu'elle entendait autour d'eux le jardin se réjouir de son triomphe, l'aider d'une clameur lentement grossie.

Serge n'avait plus que des balbutiements. Ses baisers s'égaraient. Il murmura encore:

-- Ah! je voudrais savoir... Je voudrais te prendre, te garder, mourir peut-être, ou nous envoler, je ne puis pas dire...

Tous deux, renversés, restèrent muets, perdant haleine, la tête roulante. Albine eut la force de lever un doigt, comme pour inviter Serge à écouter.

C'était le jardin qui avait voulu la faute. Pendant des semaines, il s'était prêté au lent apprentissage de leur tendresse. Puis, au dernier jour, il venait de les conduire dans l'alcôve verte. Maintenant, il était le tentateur, dont toutes les voix enseignaient l'amour. Du parterre, arrivaient des odeurs de fleurs pâmées, un long chuchotement, qui contait les noces des roses, les voluptés des violettes; et jamais les sollicitations des héliotropes n'avaient eu une ardeur plus sensuelle. Du verger, c'étaient des bouffées de fruits mûrs que le vent apportait, une senteur grasse de fécondité, la vanille des abricots, le musc des oranges. Les prairies élevaient une voix plus profonde, faite des soupirs des millions d'herbes que le soleil baisait, large plainte d'une foule innombrable en rut, qu'attendrissaient les caresses fraîches des rivières, les nudités des eaux courantes, au bord desquelles les saules rêvaient tout haut de désir. La forêt soufflait la passion géante des chênes, les chants d'orgue des hautes futaies, une musique solennelle, menant le mariage des frênes, des bouleaux, des charmes, des platanes, au fond des sanctuaires de feuillage; tandis que les buissons, les jeunes taillis étaient pleins d'une polissonnerie adorable, d'un vacarme d'amants se poursuivant, se jetant au bord des fossés, se volant le plaisir, au milieu d'un grand froissement de branches. Et, dans cet accouplement du parc entier, les étreintes les plus rudes s'entendaient au loin, sur les roches, là où la chaleur faisait éclater les pierres gonflées de passion, où les plantes épineuses aimaient d'une façon tragique, sans que les sources voisines pussent les soulager, tout allumées elles-mêmes par l'astre qui descendait dans leur lit.

-- Que disent-ils? murmura Serge, éperdu. Que veulent-ils de nous, à nous supplier ainsi?

Albine, sans parler, le serra contre elle.

Les voix étaient devenues plus distinctes. Les bêtes du jardin, à leur tour, leur criaient de s'aimer. Les cigales chantaient de tendresse à en mourir. Les papillons éparpillaient des baisers, aux battements de leurs ailes. Les moineaux avaient des caprices d'une seconde, des caresses de sultans vivement promenées au milieu d'un sérail. Dans les eaux claires, c'étaient des pâmoisons de poissons déposant leur frai au soleil, des appels ardents et mélancoliques de grenouilles, toute une passion mystérieuse, monstrueusement assouvie dans la fadeur glauque des roseaux. Au fond des bois, les rossignols jetaient des rires perlés de volupté, les cerfs bramaient, ivres d'une telle concupiscence, qu'ils expiraient de lassitude à côté des femelles presque éventrées. Et, sur les dalles des rochers, au bord des buissons maigres, des couleuvres, nouées deux à deux, sifflaient avec douceur, tandis que de grands lézards couvaient leurs oeufs, l'échine vibrante d'un léger ronflement d'extase. Des coins les plus reculés, des nappes de soleil, des trous d'ombre, une odeur animale montait, chaude du rut universel. Toute cette vie pullulante avait un frisson d'enfantement. Sous chaque feuille, un insecte concevait; dans chaque touffe d'herbe, une famille poussait; des mouches volantes, collées l'une à l'autre, n'attendaient pas de s'être posées pour se féconder. Les parcelles de vie invisibles qui peuplent la matière, les atomes de la matière eux-mêmes, aimaient, s'accouplaient, donnaient au sol un branle voluptueux, faisaient du parc une grande fornication.

Alors, Albine et Serge entendirent. Il ne dit rien, il la lia de ses bras, toujours plus étroitement. La fatalité de la génération les entourait. Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l'arbre qui confia à l'oreille d'Albine ce que les mères murmurent aux épousées, le soir des noces.

Albine se livra. Serge la posséda.

Et le jardin entier s'abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent; les herbes laissèrent échapper un sanglot d'ivresse; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme; le ciel lui-même, tout embrasé d'un coucher d'astre, eut des nuages immobiles, des nuages pâmés, d'où tombait un ravissement surhumain. Et c'était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l'entrée de ces deux enfants dans l'éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.

 

 

XVI.

Lorsque Albine et Serge s'éveillèrent de la stupeur de leur félicité, ils se sourirent. Ils revenaient d'un pays de lumière. Ils redescendaient de très haut. Alors, ils se serrèrent la main, pour se remercier. Ils se reconnurent et se dirent:

-- Je t'aime, Albine.

-- Serge, je t'aime.

Et jamais ce mot: "Je t'aime" n'avait eu pour eux un sens si souverain. Il signifiait tout, il expliquait tout. Pendant un temps qu'ils ne purent mesurer, ils restèrent là, dans un repos délicieux, s'étreignant encore. Ils éprouvaient une perfection absolue de leur être. La joie de la création les baignait, les égalait aux puissances mères du monde, faisait d'eux les forces mêmes de la terre. Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas.

Serge disait, la reprenant dans ses bras forts:

-- Vois, je suis guéri; tu m'as donné toute ta santé.

Albine répondait, s'abandonnant:

-- Prends-moi toute, prends ma vie.

Une plénitude leur mettait de la vie jusqu'aux lèvres. Serge venait, dans la possession d'Albine, de trouver enfin son sexe d'homme, l'énergie de ses muscles, le courage de son coeur, la santé dernière qui avait jusque-là manqué à sa longue adolescence. Maintenant, il se sentait complet. Il avait des sens plus nets, une intelligence plus large. C'était comme si, tout d'un coup, il se fût réveillé lion, avec la royauté de la plaine, la vue du ciel libre. Quand il se leva, ses pieds se posèrent carrément sur le sol, son corps se développa, orgueilleux de ses membres. Il prit les mains d'Albine, qu'il mit debout à son tour. Elle chancelait un peu, et il dut la soutenir.

-- N'aie pas peur, dit-il. Tu es celle que j'aime.

Maintenant, elle était la servante. Elle renversait la tête sur son épaule, le regardant d'un air de reconnaissance inquiète. Ne lui en voudrait-il jamais de ce qu'elle l'avait amené là? Ne lui reprocherait-il pas un jour cette heure d'adoration dans laquelle il s'était dit son esclave?

-- Tu n'es point fâché? demanda-t-elle humblement.

Il sourit, renouant ses cheveux, la flattant du bout des doigts comme une enfant. Elle continua:

-- Oh! tu verras, je me ferai toute petite. Tu ne sauras même pas que je suis là. Mais tu me laisseras ainsi, n'est-ce pas? dans tes bras, car j'ai besoin que tu m'apprennes à marcher... Il me semble que je ne sais plus marcher, à cette heure.

Puis elle devint très grave.

-- Il faut m'aimer toujours, et je serai obéissante, je travaillerai à tes joies, je t'abandonnerai tout, jusqu'à mes plus secrètes volontés.

Serge avait comme un redoublement de puissance, à la voir si soumise et si caressante. Il lui demanda:

-- Pourquoi trembles-tu? Qu'ai-je donc à te reprocher?

Elle ne répondit pas. Elle regarda presque tristement l'arbre, les verdures, l'herbe qu'ils avaient foulée.

-- Grande enfant! reprit-il avec un rire. As-tu donc peur que je ne te garde rancune du don que tu m'as fait? Va, ce ne peut être une faute. Nous nous sommes aimés comme nous devions nous aimer... Je voudrais baiser les empreintes que tes pas ont laissées, lorsque tu m'as amené ici, de même que je baise tes lèvres qui m'ont tenté, de même que je baise tes seins qui viennent d'achever la cure, commencée, tu te souviens? par tes petites mains fraîches.

Elle hocha la tête. Et, détournant les yeux, évitant de voir l'arbre davantage:

-- Emmène-moi, dit-elle à voix basse.

Serge l'emmena à pas lents. Lui, largement, regarda l'arbre une dernière fois. Il le remerciait. L'ombre devenait plus noire dans la clairière; un frisson de femme surprise à son coucher tombait des verdures. Quand ils revirent, au sortir des feuillages, le soleil, dont la splendeur emplissait encore un coin de l'horizon, ils se rassurèrent, Serge surtout, qui trouvait à chaque être, à chaque plante, un sens nouveau. Autour de lui, tout s'inclinait, tout apportait un hommage à son amour. Le jardin n'était plus qu'une dépendance de la beauté d'Albine, et il semblait avoir grandi, s'être embelli, dans le baiser de ses maîtres.

Mais la joie d'Albine restait inquiète. Elle interrompait ses rires, pour prêter l'oreille, avec des tressaillements brusques.

-- Qu'as-tu donc? demandait Serge.

-- Rien, répondait-elle, avec des coups d'oeil jetés furtivement derrière elle.

Ils ne savaient dans quel coin perdu du parc ils étaient. D'ordinaire, cela les égayait, d'ignorer où leur caprice les poussait. Cette fois, ils éprouvaient un trouble, un embarras singulier. Peu à peu, ils hâtèrent le pas. Ils s'enfonçaient de plus en plus, au milieu d'un labyrinthe de buissons.

-- N'as-tu pas entendu? dit peureusement Albine, qui s'arrêta essoufflée.

Et comme il écoutait, pris à son tour de l'anxiété qu'elle ne pouvait plus cacher:

-- Les taillis sont pleins de voix, continua-t-elle. On dirait des gens qui se moquent... Tiens, n'est-ce pas un rire qui vient de cet arbre? Et, là-bas, ces herbes n'ont-elles pas eu un murmure, quand je les ai effleurées de ma robe?

-- Non, non, dit-il, voulant la rassurer; le jardin nous aime. S'il parlait, ce ne serait pas pour t'effrayer. Ne te rappelles-tu pas toutes les bonnes paroles chuchotées dans les feuilles?... Tu es nerveuse, tu as des imaginations.

Mais elle hocha la tête, murmurant:

-- Je sais bien que le jardin est notre ami... Alors, c'est que quelqu'un est entré. Je t'assure que j'entends quelqu'un. Je tremble trop! Ah! je t'en prie, emmène-moi, cache-moi.

Ils se remirent à marcher, surveillant les taillis, croyant voir des visages apparaître derrière chaque tronc. Albine jurait qu'un pas, au loin, les cherchait.

-- Cachons-nous, cachons-nous, répétait-elle d'un ton suppliant.

Et elle devenait toute rose. C'était une pudeur naissante, une honte qui la prenait comme un mal, qui tachait la candeur de sa peau, où jusque-là pas un trouble du sang n'était monté. Serge eut peur, à la voir ainsi toute rose, les joues confuses, les yeux gros de larmes. Il voulait la reprendre, la calmer d'une caresse; mais elle s'écarta, elle lui fit signe, d'un geste désespéré, qu'ils n'étaient plus seuls. Elle regardait, rougissant davantage, sa robe dénouée qui montrait sa nudité, ses bras, son cou, sa gorge. Sur ses épaules, les mèches folles de ses cheveux mettaient un frisson. Elle essaya de rattacher son chignon; puis, elle craignit de découvrir sa nuque. Maintenant, le frôlement d'une branche, le heurt léger d'une aile d'insecte, la moindre haleine du vent, la faisaient tressaillir, comme sous l'attouchement déshonnête d'une main invisible.

-- Tranquillise-toi, implorait Serge. Il n'y a personne... Te voilà rouge de fièvre. Reposons-nous un instant, je t'en supplie.

Elle n'avait point la fièvre, elle voulait rentrer tout de suite, pour que personne ne pût rire, en la regardant. Et, hâtant le pas de plus en plus, elle cueillait, le long des haies, des verdures dont elle cachait sa nudité. Elle noua sur ses cheveux un rameau de mûrier; elle s'enroula aux bras des liserons, qu'elle attacha à ses poignets; elle se mit au cou un collier, fait de brins de viorne, si longs, qu'ils couvraient sa poitrine d'un voile de feuilles.

-- Tu vas au bal? demanda Serge, qui cherchait à la faire rire.

Mais elle lui jeta les feuillages qu'elle continuait de cueillir. Elle lui dit à voix basse, d'un air d'alarme:

-- Ne vois-tu pas que nous sommes nus?

Et il eut honte à son tour, il ceignit les feuillages sur ses vêtements défaits.

Cependant, ils ne pouvaient sortir des buissons. Tout d'un coup, au bout d'un sentier, ils se trouvèrent en face d'un obstacle, d'une masse grise, haute, grave. C'était la muraille.

-- Viens, viens! cria Albine.

Elle voulait l'entraîner. Mais ils n'avaient pas fait vingt pas, qu'ils retrouvèrent la muraille. Alors, ils la suivirent en courant, pris de panique. Elle restait sombre, sans une fente sur le dehors. Puis, au bord d'un pré, elle parut subitement s'écrouler. Une brèche ouvrait sur la vallée voisine une fenêtre de lumière. Ce devait être le trou dont Albine avait parlé, un jour, ce trou qu'elle disait avoir bouché avec des ronces et des pierres; les ronces traînaient par bouts épars comme des cordes coupées, les pierres étaient rejetées au loin, le trou semblait avoir été agrandi par quelque main furieuse.

 

 

XVII.

-- Ah! je le sentais! dit Albine, avec un cri de suprême désespoir. Je te suppliais de m'emmener... Serge, par grâce, ne regarde pas!

Serge regardait, malgré lui, cloué au seuil de la brèche. En bas, au fond de la plaine, le soleil couchant éclairait d'une nappe d'or le village des Artaud, pareil à une vision surgissant du crépuscule dont les champs voisins étaient déjà noyés. On distinguait nettement les masures bâties à la débandade le long de la route, les petites cours pleines de fumier, les jardins étroits plantés de légumes. Plus haut, le grand cyprès du cimetière dressait son profil sombre. Et les tuiles rouges de l'église semblaient un brasier, au-dessus duquel la cloche, toute noire, mettait comme un visage d'un dessin délié; tandis que le vieux presbytère, à côté, ouvrait ses portes et ses fenêtres à l'air du soir.

-- Par pitié, répétait Albine, en sanglotant, ne regarde pas, Serge!... Souviens-toi que tu m'as promis de m'aimer toujours. Ah! m'aimeras-tu jamais assez, maintenant!... Tiens, laisse-moi te fermer les yeux de mes mains. Tu sais bien que ce sont mes mains qui t'ont guéri... Tu ne peux me repousser.

Il l'écartait lentement. Puis, pendant qu'elle lui embrassait les genoux, il se passa les mains sur la face, comme pour chasser de ses yeux et de son front un reste de sommeil. C'était donc là le monde inconnu, le pays étranger auquel il n'avait jamais songé sans une peur sourde. Où avait-il donc vu ce pays? De quel rêve s'éveillait-il, pour sentir monter de ses reins une angoisse si poignante, qui grossissait peu à peu dans sa poitrine, jusqu'à l'étouffer? Le village s'animait du retour des champs. Les hommes rentraient, la veste jetée sur l'épaule, d'un pas de bêtes harassées; les femmes, au seuil des maisons, avaient des gestes d'appel; tandis que les enfants, par bandes, poursuivaient les poules à coups de pierre. Dans le cimetière, deux galopins se glissaient, un garçon et une fille, qui marchaient à quatre pattes, le long du petit mur, pour ne pas être vus. Des vols de moineaux se couchaient sous les tuiles de l'église. Une jupe de cotonnade bleue venait d'apparaître sur le perron du presbytère, si large, qu'elle bouchait la porte.

-- Ah! misère! balbutiait Albine, il regarde, il regarde... Ecoute-moi. Tu jurais de m'obéir tout à l'heure. Je t'en supplie, tourne-toi, regarde le jardin... N'as-tu pas été heureux, dans le jardin? C'est lui qui m'a donnée à toi. Et que d'heureuses journées il nous réserve, quelle longue félicité, maintenant que nous connaissons tout le bonheur de l'ombre!... Au lieu que la mort entrera par ce trou, si tu ne te sauves pas, si tu ne m'emportes pas. Vois, ce sont les autres, c'est tout ce monde qui va se mettre entre nous. Nous étions si seuls, si perdus, si gardés par les arbres!... Le jardin, c'est notre amour. Regarde le jardin, je t'en prie à genoux.

Mais Serge était secoué d'un tressaillement. Il se souvenait. Le passé ressuscitait. Au loin, il entendait nettement vivre le village. Ces paysans, ces femmes, ces enfants, c'était le maire Bambousse, revenant de son champ des Olivettes, en chiffrant la prochaine vendange; c'étaient les Brichet, l'homme trainant les pieds, la femme geignant de misère; c'était la Rosalie, derrière un mur, se faisant embrasser par le grand Fortuné. Il reconnaissait aussi les deux galopins, dans le cimetière, ce vaurien de Vincent et cette effrontée de Catherine, en train de guetter les grosses sauterelles volantes, au milieu des tombes; même ils avaient avec eux Voriau, le chien noir, qui les aidait, quêtant parmi les herbes sèches, soufflant à chaque fente des vieilles dalles. Sous les tuiles de l'église, les moineaux se battaient, avant de se coucher; les plus hardis redescendaient, entraient d'un coup d'aile, par les carreaux cassés, si bien qu'en les suivant des yeux, il se rappelait leur beau tapage, au bas de la chaire, sur la marche de l'estrade, où il y avait toujours du pain pour eux. Et, au seuil du presbytère, la Teuse, en robe de cotonnade bleue, semblait avoir encore grossi; elle tournait la tête, souriant à Désirée, qui revenait de la basse-cour, avec de grands rires, accompagnée de tout un troupeau. Puis, elles disparurent toutes deux. Alors, Serge, éperdu, tendit les bras.

-- Il est trop tard, va! murmura Albine, en s'affaissant au milieu des bouts de ronces coupés. Tu ne m'aimeras jamais assez.

Elle sanglotait. Lui, ardemment, écoutait, cherchant à saisir les moindres bruits lointains, attendant qu'une voix l'éveillât tout à fait. La cloche avait eu un léger saut. Et, lentement, dans l'air endormi du soir, les trois coups de l'Angelus arrivèrent jusqu'au Paradou. C'étaient des souffles argentins, des appels très doux, réguliers. Maintenant, la cloche semblait vivante.

-- Mon Dieu! cria Serge, tombé à genoux, renversé par les petits souffles de la cloche.

Il se prosternait, il sentait les trois coups de l'Angelus lui passer sur la nuque, lui retentir jusqu'au coeur. La cloche prenait une voix plus haute. Elle revint, implacable, pendant quelques minutes qui lui parurent durer des années. Elle évoquait toute sa vie passée, son enfance pieuse, ses joies du séminaire, ses premières messes, dans la vallée brûlée des Artaud, où il rêvait la solitude des saints. Toujours elle lui avait parlé ainsi. Il retrouvait jusqu'aux moindres inflexions de cette voix de l'église, qui sans cesse s'était élevée à ses oreilles, pareille à une voix de mère grave et douce. Pourquoi ne l'avait-il plus entendue? Autrefois, elle lui promettait la venue de Marie. Etait-ce Marie qui l'avait emmené, au fond des verdures heureuses, où la voix de la cloche n'arrivait pas? Jamais il n'aurait oublié, si la cloche n'avait cessé de sonner. Et, comme il se courbait davantage, la caresse de sa barbe sur ses mains jointes lui fit peur. Il ne se connaissait pas ce poil long, ce poil soyeux qui lui donnait une beauté de bête. Il tordit sa barbe, il prit ses cheveux à deux mains, cherchant la nudité de la tonsure; mais ses cheveux avait poussé puissamment, la tonsure était noyée sous un flot viril de grandes boucles rejetées du front jusqu'à la nuque. Toute sa chair, jadis rasée, avait un hérissement fauve.

-- Ah! tu avais raison, dit-il, en jetant un regard désespéré à Albine; nous avons péché, nous méritons quelque châtiment terrible... Moi, je te rassurais, je n'entendais pas les menaces qui te venaient à travers les branches.

Albine tenta de le reprendre dans ses bras, en murmurant:

-- Relève-toi, fuyons ensemble... Il est peut-être temps encore de nous aimer.

-- Non, je n'ai plus la force, le moindre gravier me ferait tomber... Ecoute. Je m'épouvante moi-même. Je ne sais quel homme est en moi. Je me suis tué, et j'ai de mon sang plein les mains. Si tu m'emmenais, tu n'aurais plus jamais de mes yeux que des larmes.

Elle baisa ses yeux qui pleuraient. Elle reprit avec emportement:

-- N'importe! M'aimes-tu?

Lui, terrifié, ne put répondre. Un pas lourd, derrière la muraille, faisait rouler les cailloux. C'était comme l'approche lente d'un grognement de colère. Albine ne s'était pas trompée, quelqu'un était là, troublant la paix des taillis d'une haleine jalouse. Alors, tous deux voulurent se cacher derrière une broussaille, pris d'un redoublement de honte. Mais déjà, debout au seuil de la brèche, Frère Archangias les voyait.

Le Frère resta un instant, les poings fermés, sans parler. Il regardait le couple, Albine réfugiée au cou de Serge, avec un dégoût d'homme rencontrant une ordure au bord d'un fossé.

-- Je m'en doutais, mâcha-t-il entre ses dents. On avait dû le cacher là.

Il fit quelques pas, il cria:

-- Je vous vois, je sais que vous êtes nus... C'est une abomination. Etes-vous une bête, pour courir les bois avec cette femelle? Elle vous a mené loin, dites! Elle vous a traîné dans la pourriture, et vous voilà tout couvert de poils comme un bouc... Arrachez donc une branche pour la lui casser sur les reins!

Albine, d'une voix ardente, disait tout bas:

-- M'aimes-tu? M'aimes-tu?

Serge, la tête basse, se taisait, sans la repousser encore.

-- Heureusement que je vous ai trouvé, continua Frère Archangias. J'avais découvert ce trou... Vous avez désobéi à Dieu, vous avez tué votre paix. Toujours la tentation vous mordra de sa dent de flamme, et désormais vous n'aurez plus votre ignorance pour la combattre... C'est cette gueuse qui vous a tenté, n'est-ce pas? Ne voyez-vous pas la queue du serpent se tordre parmi les mèches de ses cheveux? Elle a des épaules dont la vue seule donne un vomissement... Lâchez-la, ne la touchez plus, car elle est le commencement de l'enfer... Au nom de Dieu, sortez de ce jardin!

- M'aimes-tu? M'aimes-tu? répétait Albine.

Mais Serge s'était écarté d'elle, comme véritablement brûlé par ses bras nus, par ses épaules nues.

-- Au nom de Dieu! Au nom de Dieu! criait le Frère d'une voix tonnante.

Serge, invinciblement, marchait vers la brèche. Quand Frère Archangias, d'un geste brutal, l'eut tiré hors du Paradou, Albine, glissée à terre, les mains follement tendues vers son amour qui s'en allait, se releva, la gorge brisée de sanglots. Elle s'enfuit, elle disparut au milieu des arbres, dont elle battait les troncs de ses cheveux dénoués

 

 

LIVRE TROISIÈME

I

Après le Pater, l'abbé Mouret, s'étant incliné devant l'autel, alla du côté de l'Epître. Puis, il descendit, il vint faire un signe de croix sur le grand Fortuné et sur la Rosalie, agenouillés côte à côte, au bord de l'estrade.

-- Ego conjugo vos in matrimonium; in nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti.

-- Amen, répondit Vincent, qui servait la messe, en regardant la mine de son grand frère, curieusement, du coin de l'oeil.

Fortuné et Rosalie baissaient le menton, un peu émus, bien qu'ils se fussent poussés du coude en s'agenouillant, pour se faire rire. Cependant, Vincent était allé chercher le bassin et l'aspersoir. Fortuné mit l'anneau dans le bassin, une grosse bague d'argent tout unie. Quand le prêtre l'eut béni en l'aspergeant en forme de croix, il le rendit à Fortuné qui le passa à l'annulaire de Rosalie, dont la main restait verdie de taches d'herbe que le savon n'avait pu enlever.

-- Il nomine Patris, et Filii, et Spiritus sancti, murmura de nouveau l'abbé Mouret, en leur donnant une dernière bénédiction.

-- Amen, répondit Vincent.

Il était de grand matin. Le soleil n'entrait pas encore par les larges fenêtres de l'église. Au-dehors, sur les branches du sorbier, dont la verdure semblait avoir enfoncé les vitres, on entendait le réveil bruyant des moineaux. La Teuse, qui n'avait pas eu le temps de faire le ménage du bon Dieu, époussetait les autels, se haussait sur sa bonne jambe pour essuyer les pieds du Christ barbouillé d'ocre et de laque, rangeait les chaises le plus discrètement possible, s'inclinant, se signant, se frappant la poitrine, suivant la messe, tout en ne perdant pas un seul coup de plumeau. Seule, au pied de la chaire, à quelques pas des époux, la mère Brichet assistait au mariage; elle priait d'une façon outrée; elle restait à genoux, avec un balbutiement si fort, que la nef était comme pleine d'un vol de mouches. Et, à l'autre bout, à côté du confessionnal, Catherine tenait sur ses bras un enfant au maillot; l'enfant s'étant mis à pleurer, elle avait dû tourner le dos à l'autel, le faisant sauter, l'amusant avec la corde de la cloche qui lui pendait juste sur le nez.

-- Dominus vobiscum, dit le prêtre, se tournant, les mains élargies.

-- Et cum spiritu tuo, répondit Vincent.

A ce moment, trois grandes filles entrèrent. Elles se poussaient, pour voir, sans oser pourtant trop avancer. C'étaient trois amies de la Rosalie, qui, en allant aux champs, venaient de s'échapper, curieuses d'entendre ce que monsieur le curé dirait aux mariés. Elles avaient de gros ciseaux pendus à la ceinture. Elles finirent par se cacher derrière le baptistère, se pinçant, se tordant avec des déhanchements de grandes vauriennes, étouffant des rires dans leurs poings fermés.

-- Ah bien! dit à demi-voix la Rousse, une fille superbe, qui avait des cheveux et une peau de cuivre, on ne se battra pas à la sortie!

-- Tiens! le père Bambousse a raison, murmura Lisa, toute petite, toute noire, avec des yeux de flamme; quand on a des vignes, on les soigne... Puisque monsieur le curé a absolument voulu marier Rosalie, il peut bien la marier tout seul.

L'autre, Babet, bossue, les os trop gros, ricanait.

-- Il y a toujours la mère Brichet, dit-elle. Celle-là est dévote pour toute la famille... Hein! entendez-vous comme elle ronfle! Ça va lui gagner sa journée. Elle sait ce qu'elle fait, allez!

-- Elle joue de l'orgue, reprit la Rousse.

Et elles partirent de rire toutes les trois. La Teuse, de loin, les menaça de son plumeau. A l'autel, l'abbé Mouret communiait. Quand il alla du côté de l'Epitre se faire verser par Vincent, sur le pouce et sur l'index, le vin et l'eau de l'ablution, Lisa dit plus doucement:

-- C'est bientôt fini. Il leur parlera tout à l'heure.

-- Comme ça, fit remarquer la Rousse, le grand Fortuné pourra encore aller à son champ, et la Rosalie n'aura pas perdu sa journée de vendange. C'est commode de se marier matin... Il a l'air bête, le grand Fortuné.

-- Pardi! murmura Babet, ça l'ennuie, ce garçon, de se tenir si longtemps sur les genoux. Bien sûr que ça ne lui était pas arrivé depuis sa première communion.

Mais elles furent tout d'un coup distraites par le marmot que Catherine amusait. Il voulait la corde de la cloche, il tendait les mains, bleu de colère, s'étranglant à crier.

-- Eh! le petit est là, dit la Rousse.

L'enfant pleurait plus haut, se débattait comme un diable.

-- Mets-le sur le ventre, fais-le têter, souffla Babet à Catherine.

Celle-ci, avec son effronterie de gueuse de dix ans, leva la tête et se prit à rire.

-- Ça ne m'amuse pas, dit-elle, en secouant l'enfant. Veux-tu te taire, petit cochon!... Ma soeur me l'a lâché sur les genoux.

-- Je crois bien, reprit méchamment Babet. Elle ne pouvait pas le donner à garder à monsieur le curé, peut-être!

Cette fois, la Rousse faillit tomber à la renverse, tant elle éclata. Elle se laissa aller contre le mur, les poings aux côtes, riant à se crever. Lisa s'était jetée contre elle, se soulageant mieux, en lui prenant aux épaules et aux reins des pincées de chair. Babet avait un rire de bossue, qui passait entre ses lèvres serrées avec un bruit de scie.

-- Sans le petit, continua-t-elle, monsieur le curé perdait son eau bénite... Le père Bambousse était décidé à marier Rosalie au fils Laurent, du quartier des Figuières.

-- Oui, dit la Rousse, entre deux rires, savez-vous ce qu'il faisait, le père Bambousse? Il jetait des mottes de terre dans le dos de Rosalie, pour empêcher le petit de venir.

-- Il est joliment gros, tout de même, murmura Lisa. Les mottes lui ont profité.

Du coup, elles se mordaient toutes trois, dans un accès d'hilarité folle, lorsque la Teuse s'avança en boitant furieusement. Elle était allée prendre son balai derrière l'autel. Les trois grandes filles eurent peur, reculèrent, se tinrent sages.

-- Coquines! bégaya la Teuse. Vous venez encore dire vos saletés, ici!... Tu n'as pas honte, toi, la Rousse! Ta place serait là-bas, à genoux devant l'autel, comme la Rosalie... Je vous jette dehors, entendez-vous! si vous bougez.

Les joues cuivrées de la Rousse eurent une légère rougeur, pendant que Babet lui regardait la taille, avec un ricanement.

-- Et toi, continua la Teuse en se tournant vers Catherine, veux-tu laisser cet enfant tranquille! Tu le pinces pour le faire crier. Ne dis pas non!... Donne-le-moi.

Elle le prit, le berça un instant, le posa sur une chaise, où il dormit, dans une paix de chérubin. L'église retomba au calme triste, que coupaient seuls les cris des moineaux, sur le sorbier. A l'autel, Vincent avait reporté le Missel à droite, l'abbé Mouret venait de replier le corporal et de le glisser dans la bourse. Maintenant, il disait les dernières oraisons, avec un recueillement sévère, que n'avaient pu troubler ni les pleurs de l'enfant ni les rires des grandes filles. Il paraissait ne rien entendre, être tout aux voeux qu'il adressait au ciel pour le bonheur du couple dont il avait béni l'union. Ce matin-là, le ciel restait gris d'une poussière de chaleur, qui noyait le soleil. Par les carreaux cassés, il n'entrait qu'une buée rousse, annonçant un jour d'orage.

Le long des murs, les gravures violemment enluminées du chemin de la Croix étalaient la brutalité assombrie de leurs taches jaunes, bleues et rouges. Au fond de la nef, les boiseries séchées de la tribune craquaient; tandis que les herbes du perron, devenues géantes, laissaient passer sous la grand-porte de longues pailles mûres, peuplées de petites sauterelles brunes. L'horloge, dans sa caisse de bois, eut un arrachement de mécanique poitrinaire, comme pour s'éclaircir la voix, et sonna sourdement le coup de six heures et demie.

-- Ite, missa est, dit le prêtre, se tournant vers l'église.

-- Deo gratias, répondit Vincent.

Puis, après avoir baisé l'autel, l'abbé Mouret se tourna de nouveau, murmurant, au-dessus de la nuque inclinée des époux, la prière finale:

-- Deus Abraham, Deus Isaac, et Deus Jacob vobiscum sit...

Sa voix se perdait dans une douceur monotone.

-- Voilà, il va leur parler, souffla Babet à ses deux amies.

-- Il est tout pâle, fit remarquer Lisa. Ce n'est pas comme monsieur Caffin dont la grosse figure semblait toujours rire... Ma petite soeur Rose m'a conté qu'elle n'ose rien lui dire, à confesse.

-- N'importe, murmura la Rousse, il n'est pas vilain homme. La maladie l'a un peu vieilli; mais ça lui va bien. Il a des yeux plus grands, avec deux plis aux coins de la bouche qui lui donnent l'air d'un homme... Avant sa fièvre, il était trop fille.

-- Moi, je crois qu'il a un chagrin, reprit Babet. On dirait qu'il se mine. Son visage semble mort, mais ses yeux luisent, allez! Vous ne le voyez pas, lorsqu'il baisse lentement les paupières, comme pour éteindre ses yeux.

La Teuse agita son balai.

-- Chut! siffla-t-elle, si énergiquement, qu'un coup de vent parut s'être engouffré dans l'église.

L'abbé Mouret s'était recueilli. Il commença à voix presque basse:

-- Mon cher frère, ma chère soeur, vous êtes unis en Jésus. L'institution du mariage est la figure de l'union sacrée de Jésus et de son Eglise. C'est un lien que rien ne peut rompre, que Dieu veut éternel, pour que l'homme ne sépare pas ce que le ciel a joint. En vous faisant l'os de vos os, Dieu vous a enseigné que vous avez le devoir de marcher côte à côte, comme un couple fidèle, selon les voies préparées par sa toute puissance. Et vous devez vous aimer dans l'amour même de Dieu. La moindre amertume entre vous serait une désobéissance au Créateur qui vous a tirés d'un seul corps. Restez donc à jamais unis, à l'image de l'Eglise que Jésus a épousée, en nous donnant à tous sa chair et son sang.

Le grand Fortuné et la Rosalie, le nez curieusement levé, écoutaient.

-- Que dit-il? demanda Lisa qui entendait mal.

-- Pardi! il dit ce qu'on dit toujours, répondit la Rousse. Il a la langue bien pendue, comme tous les curés.

Cependant, l'abbé Mouret continuait à réciter, les yeux vagues, regardant, par-dessus la tête des époux, un coin perdu de l'église. Et peu à peu sa voix mollissait, il mettait un attendrissement dans ces paroles, qu'il avait autrefois apprises, à l'aide d'un manuel destiné aux jeunes desservants. Il s'était légèrement tourné vers la Rosalie; il disait, ajoutant des phrases émues, lorsque la mémoire lui manquait:

-- Ma chère soeur, soyez soumise à votre mari, comme l'Eglise est soumise à Jésus. Rappelez-vous que vous devez tout quitter pour le suivre, en servante fidèle. Vous abandonnerez votre père et votre mère, vous vous attacherez à votre époux, vous lui obéirez, afin d'obéir à Dieu lui-même. Et votre joug sera un joug d'amour et de paix. Soyez son repos, sa félicité, le parfum de ses bonnes oeuvres, le salut de ses heures de défaillance. Qu'il vous trouve sans cesse à son côté, ainsi qu'une grâce. Qu'il n'ait qu'à étendre la main pour rencontrer la vôtre. C'est ainsi que vous marcherez tous les deux, sans jamais vous égarer, et que vous rencontrerez le bonheur dans l'accomplissement des lois divines. Oh! ma chère soeur, ma chère fille, votre humilité est toute pleine de fruits suaves; elle fera pousser chez vous les vertus domestiques, les joies du foyer, les prospérités des familles pieuses. Ayez pour votre mari les tendresses de Rachel, ayez la sagesse de Rébecca, la longue fidélité de Sara. Dites-vous qu'une vie pure mène à tous les biens. Demandez à Dieu chaque matin la force de vivre en femme qui respecte ses devoirs; car la punition serait terrible, vous perdriez votre amour. Oh! vivre sans amour, arracher la chair de sa chair, n'être plus à celui qui est la moitié de vous-même, agoniser loin de ce qu'on a aimé! Vous tendriez les bras, et il se détournerait de vous. Vous chercheriez vos joies, et vous ne trouveriez que de la honte au fond de votre coeur. Entendez-moi, ma fille, c'est en vous, dans la soumission, dans la pureté, dans l'amour, que Dieu a mis la force de votre union.

A ce moment, il y eut un rire, à l'autre bout de l'église. L'enfant venait de se réveiller sur la chaise où l'avait couché la Teuse. Mais il n'était plus méchant; il riait tout seul, ayant enfoncé son maillot, laissant passer des petits pieds roses qu'il agitait en l'air. Et c'étaient ses petits pieds qui le faisaient rire.

Rosalie, que l'allocution du prêtre ennuyait, tourna vivement la tête, souriant à l'enfant. Mais quand elle le vit gigotant sur la chaise, elle eut peur; elle jeta un regard terrible à Catherine.

-- Va, tu peux me regarder, murmura celle-ci. Je ne le reprends pas... Pour qu'il crie encore!

Et elle alla, sous la tribune, guetter un trou de fourmis, dans l'encoignure cassée d'une dalle.

-- Monsieur Caffin n'en racontait pas tant, dit la Rousse. Lorsqu'il a marié la belle Miette, il ne lui a donné que deux tapes sur la joue, en lui disant d'être sage.

-- Mon cher frère, reprit l'abbé Mouret, à demi tourné vers le grand Fortuné, c'est Dieu qui vous accorde aujourd'hui une compagne; car il n'a pas voulu que l'homme vécût solitaire. Mais, s'il a décidé qu'elle serait votre servante, il exige de vous que vous soyez un maître plein de douceur et d'affection. Vous l'aimerez, parce qu'elle est votre chair elle-même, votre sang et vos os. Vous la protégerez, parce que Dieu ne vous a donné vos bras forts que pour les étendre au-dessus de sa tête, aux heures de danger. Rappelez-vous qu'elle vous est confiée; elle est la soumission et la faiblesse dont vous ne sauriez abuser sans crime. Oh! mon cher frère, quelle fierté heureuse doit être la vôtre! Désormais, vous ne vivrez plus dans l'égoïsme de la solitude. A toute heure, vous aurez un devoir adorable. Rien n'est meilleur que d'aimer, si ce n'est de protéger ceux qu'on aime. Votre coeur s'y élargira, vos forces d'homme s'y centupleront. Oh! être un soutien, recevoir une tendresse en garde, voir une enfant s'anéantir en vous, en disant: "Prends-moi, fais de moi ce qu'il te plaira; j'ai confiance dans ta loyauté!" Et que vous soyez damné, si vous la délaissiez jamais! Ce serait le plus lâche abandon que Dieu eût à punir. Dès qu'elle s'est donnée, elle est vôtre, pour toujours. Emportez-la plutôt entre vos bras, ne la posez à terre que lorsqu'elle devra y être en sûreté. Quittez tout, mon cher frère...

L'abbé Mouret, la voix profondément altérée, ne fit plus entendre qu'un murmure indistinct. Il avait baissé complètement les paupières, la figure toute blanche, parlant avec une émotion si douloureuse, que le grand Fortuné lui-même pleurait, sans comprendre.

-- Il n'est pas encore remis, dit Lisa. Il a tort de se fatiguer... Tiens! Fortuné qui pleure!

-- Les hommes, c'est plus tendre que les femmes, murmura Babet...

-- Il a bien parlé tout de même, conclut la Rousse. Ces curés, ça va chercher un tas de choses auxquelles personne ne songe.

-- Chut! cria la Teuse, qui s'apprêtait déjà à éteindre les cierges.

Mais l'abbé Mouret balbutiait, tâchait de trouver les phrases finales.

-- C'est pourquoi, mon cher frère, ma chère soeur, vous devez vivre dans la foi catholique, qui seule peut assurer la paix de votre foyer. Vos familles vous ont certainement appris à aimer Dieu, à le prier matin et soir, à ne compter que sur les dons de sa miséricorde...

Il n'acheva pas. Il se tourna pour prendre le calice sur l'autel, et rentra à la sacristie, la tête penchée, précédé de Vincent, qui faillit laisser tomber les burettes et le manuterge, en cherchant à voir ce que Catherine faisait, au fond de l'église.

-- Oh! la sans-coeur! dit Rosalie, qui planta là son mari pour venir prendre son enfant entre les bras.

L'enfant riait. Elle le baisa, elle rattacha son maillot, tout en menaçant du poing Catherine.

-- S'il était tombé, je t'aurais allongé une belle paire de soufflets.

Le grand Fortuné arrivait, en se dandinant. Les trois filles s'étaient avancées, avec des pincements de lèvres.

-- Le voilà fier, maintenant, murmura Babet à l'oreille des deux autres. Ce gueux-là, il a gagné les écus du père Bambousse dans le foin, derrière le moulin... Je le voyais tous les soirs s'en aller avec Rosalie, à quatre pattes, le long du petit mur.

Elles ricanèrent. Le grand Fortuné, debout devant elles, ricana plus haut. Il pinça la Rousse, se laissa traiter de bête par Lisa. C'était un garçon solide et qui se moquait du monde. Le curé l'avait ennuyé.

-- Hé! la mère! appela-t-il de sa grosse voix.

Mais la vieille Brichet mendiait à la porte de la sacristie. Elle se tenait là, toute pleurarde, toute maigre, devant la Teuse, qui lui glissait des oeufs dans les poches de son tablier. Fortuné n'eut pas la moindre honte. Il cligna les yeux, en disant:

-- Elle est futée, la mère!... Dame! puisque le curé veut du monde dans son église!

Cependant, Rosalie s'était calmée. Avant de s'en aller, elle demanda à Fortuné s'il avait prié monsieur le curé de venir le soir bénir leur chambre, selon l'usage du pays. Alors, Fortuné courut à la sacristie, traversant la nef à gros coups de talon, comme il aurait traversé un champ. Et il reparut, en criant que le curé viendrait. La Teuse, scandalisée du tapage de ces gens, qui semblaient se croire sur une grande route, tapait légèrement dans ses mains, les poussait vers la porte.

-- C'est fini, disait-elle, retirez-vous, allez au travail.

Et elle les croyait tous dehors, lorsqu'elle aperçut Catherine, que Vincent était venu rejoindre. Tous les deux se penchaient anxieusement au-dessus du trou de fourmis. Catherine, avec une longue paille, fouillait dans le trou, si violemment, qu'un flot de fourmis effarées coulait sur la dalle. Et Vincent disait qu'il fallait aller jusqu'au fond, pour trouver la reine.

-- Ah! les brigands! cria la Teuse. Qu'est-ce que vous faites là? Voulez-vous bien laisser ces bêtes tranquilles!... C'est le trou de fourmis à mademoiselle Désirée. Elle serait contente, si elle vous voyait.

Les enfants se sauvèrent.

 

 

II.

L'abbé Mouret, en soutane, la tête nue, était revenu s'agenouiller au pied de l'autel. Dans la clarté grise tombant des fenêtres, sa tonsure trouait ses cheveux d'une tache pâle, très large, et le léger frisson qui lui pliait la nuque semblait venir du froid qu'il devait éprouver là. Il priait ardemment, les mains jointes, si perdu au fond de ses supplications, qu'il n'entendait point les pas lourds de la Teuse, tournant autour de lui, sans oser l'interrompre. Celle-ci paraissait souffrir, à le voir écrasé ainsi, les genoux cassés. Un moment, elle crut qu'il pleurait. Alors, elle passa derrière l'autel, pour le guetter. Depuis son retour, elle ne voulait plus le laisser seul dans l'église, l'ayant un soir trouvé évanoui par terre, les dents serrées, les joues glacées, comme mort.

-- Venez donc, mademoiselle, dit-elle à Désirée, qui allongeait la tête par la porte de la sacristie. Il est encore là, à se faire du mal... Vous savez bien qu'il n'écoute que vous.

Désirée souriait.

-- Pardi! il faut déjeuner, murmura-t-elle. J'ai très faim.

Et elle s'approcha du prêtre, à pas de loup. Quand elle fut tout près, elle lui prit le cou, elle l'embrassa.

-- Bonjour, frère, dit-elle. Tu veux donc me faire mourir de faim, aujourd'hui?

Il leva un visage si douloureux, qu'elle l'embrassa de nouveau, sur les deux joues; il sortait d'une agonie. Puis, il la reconnut, il chercha à l'écarter doucement; mais elle tenait une de ses mains, elle ne la lâchait pas. Ce fut à peine si elle lui permit de se signer. Elle l'emmenait.

-- Puisque j'ai faim, viens donc. Tu as faim aussi, toi.

La Teuse avait préparé le déjeuner, au fond du petit jardin, sous deux grands mûriers, dont les branches étalées mettaient là une toiture de feuillage. Le soleil, vainqueur enfin des buées orageuses du matin, chauffait les carrés de légumes, tandis que le mûrier jetait un large pan d'ombre sur la table boiteuse, où étaient servies deux tasses de lait, accompagnées d'épaisses tartines.

-- Tu vois, c'est gentil, dit Désirée, ravie de manger en plein air.

Elle coupait déjà d'énormes mouillettes, qu'elle mordait avec un appétit superbe. Comme la Teuse restait debout devant eux:

-- Alors, tu ne manges pas, toi? demanda-t-elle.

-- Tout à l'heure, répondit la vieille servante. Ma soupe chauffe.

Et, au bout d'un silence, émerveillée des coups de dents de cette grande enfant, elle reprit, s'adressant au prêtre:

-- C'est un plaisir, au moins... Ça ne vous donne pas faim, monsieur le curé? Il faut vous forcer.

L'abbé Mouret souriait, en regardant sa soeur.

-- Oh! elle se porte bien, murmura-t-il. Elle grossit tous les jours.

-- Tiens! c'est parce que je mange! s'écria-t-elle. Toi, si tu mangeais, tu deviendrais très gros... Tu es donc encore malade? Tu as l'air tout triste... Je ne veux pas que ça recommence, entends-tu? Je me suis trop ennuyée, pendant qu'on t'avait emmené pour te guérir.

-- Elle a raison, dit la Teuse. Vous n'avez pas de bon sens, monsieur le curé; ce n'est point une existence, de vivre de deux ou trois miettes par jour, comme un oiseau. Vous ne vous faites plus de sang, parbleu! C'est ça qui vous rend tout pâle... Est-ce que vous n'avez pas honte de rester plus maigre qu'un clou, lorsque nous sommes si grasses, nous autres, qui ne sommes que des femmes? On doit croire que nous ne vous laissons rien dans les plats.

Et toutes deux, crevant de santé, le grondaient amicalement. Il avait des yeux très grands, très clairs, derrière lesquels on voyait comme un vide. Il souriait toujours.

-- Je ne suis pas malade, répondit-il. J'ai presque fini mon lait. Il avait bu deux petites gorgées, sans toucher aux tartines.

-- Les bêtes, dit Désirée songeuse, ça se porte mieux que les gens.

-- Eh bien! c'est joli pour nous, ce que vous avez trouvé là! s'écria la Teuse en riant.

Mais cette chère innocente de vingt ans n'avait aucune malice.

-- Bien sûr, continua-t-elle. Les poules n'ont pas mal à la tête, n'est-ce-pas? Les lapins, on les engraisse tant qu'on veut. Et mon cochon, tu ne peux pas dire qu'il ait jamais l'air triste.

Puis, se tournant vers son frère, d'un air ravi:

-- Je l'ai appelé Mathieu, parce qu'il ressemble à ce gros homme qui apporte les lettres; il est devenu joliment fort... Tu n'es pas aimable de refuser toujours de le voir. Un de ces jours, tu voudras bien que je te le montre, dis?

Tout en se faisant caressante, elle avait pris les tartines de son frère, qu'elle mordait à belles dents. Elle en avait achevé une, elle entamait la seconde, lorsque la Teuse s'en aperçut.

-- Mais ce n'est pas à vous, ce pain-là! Voilà que vous lui retirez les morceaux de la bouche, maintenant!

-- Laissez, dit l'abbé Mouret doucement, je n'y aurais pas touché... Mange, mange tout, ma chérie.

Désirée était demeurée un instant confuse, regardant le pain, se contenant pour ne pas pleurer. Puis, elle se mit à rire, achevant la tartine. Et elle continuait:

-- Ma vache non plus n'est pas triste comme toi... Tu n'étais pas là, lorsque l'oncle Pascal me l'a donnée, en me faisant promettre d'être sage. Autrement, tu aurais vu comme elle a été contente, quand je l'ai embrassée, la première fois.

Elle tendit l'oreille. Un chant de coq venait de la basse-cour, un vacarme grandissait, des battements d'ailes, des grognements, des cris rauques, toute une panique de bêtes effarouchées.

-- Ah! tu ne sais pas, reprit-elle brusquement en tapant dans ses mains, elle doit être pleine... Je l'ai menée au taureau, à trois lieues d'ici, au Béage. Dame! c'est qu'il n'y a pas des taureaux partout!... Alors, pendant qu'elle était avec lui, j'ai voulu rester, pour voir.

La Teuse haussait les épaules, en regardant le prêtre, d'un air contrarié.

-- Vous feriez mieux, mademoiselle, d'aller mettre la paix parmi vos poules... Tout votre monde s'assassine là-bas.

Mais Désirée tenait à son histoire.

-- Il est monté sur elle, il l'a prise entre ses pattes... On riait. Il n'y a pourtant pas de quoi rire; c'est naturel. Il faut bien que les mères fassent des petits, n'est-ce pas?... Dis? Crois-tu qu'elle aura un petit?

L'abbé Mouret eut un geste vague. Ses paupières s'étaient baissées devant les regards clairs de la jeune fille.

-- Eh! courez donc! cria la Teuse. Ils se mangent.

La querelle devenait si violente, dans la basse-cour, qu'elle partait avec un grand bruit de jupes, lorsque le prêtre la rappela.

-- Et le lait, chérie, tu n'as pas fini le lait?

Il lui tendait sa tasse, à laquelle il avait à peine touché.

Elle revint, but le lait sans le moindre scrupule, malgré les yeux irrités de la Teuse. Puis, elle reprit son élan, courut à la basse-cour, où on l'entendit mettre la paix. Elle devait s'être assise au milieu de ses bêtes; elle chantonnait doucement, comme pour les bercer.