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La faute de l'abbé Mouret cover

La faute de l'abbé Mouret

Chapter 43: V.
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About This Book

A devout young priest suffers a psychological and spiritual collapse that removes him from parish life and places him under care at an isolated estate. Away from liturgical routine, he encounters luxuriant, almost Edenic nature and a simple young woman with whom he forms an intense, physical bond that challenges his clerical vows. The narrative follows his awakening to bodily desire, the conflict between doctrine and instinct, and the fallout when memory, duty, and guilt reassert themselves. It explores faith, repression, the healing and destructive powers of the natural world, and the moral cost of returning to institutional norms.

 

 

III.

-- Maintenant ma soupe est trop chaude, gronda la Teuse, qui revenait de la cuisine avec une écuelle, dans laquelle une cuiller de bois était plantée debout.

Elle se tint devant l'abbé Mouret, en commençant à manger sur le bout de la cuiller, avec précaution. Elle espérait l'égayer, le tirer du silence accablé où elle le voyait. Depuis qu'il était revenu du Paradou, il se disait guéri, il ne se plaignait jamais; souvent même, il souriait d'une si tendre façon, que la maladie, selon les gens des Artaud, semblait avoir redoublé sa sainteté. Mais, par moments, des crises de silence le prenaient; il semblait rouler dans une torture qu'il mettait toutes ses forces à ne point avouer; et c'était une agonie muette qui le brisait, qui le rendait, pendant des heures, stupide, en proie à quelque abominable lutte intérieure, dont la violence ne se devinait qu'à la sueur d'angoisse de sa face. La Teuse alors ne le quittait plus, l'étourdissant d'un flot de paroles, jusqu'à ce qu'il eût repris peu à peu son air doux, comme vainqueur de la révolte de son sang. Ce matin-là, la vieille servante pressentait une attaque plus rude encore que les autres. Elle se mit à parler abondamment, tout en continuant à se méfier de la cuiller qui lui brûlait la langue.

-- Vraiment, il faut vivre au fond d'un pays de loups pour voir des choses pareilles. Est-ce que, dans les villages honnêtes, on se marie jamais aux chandelles? Ça montre assez que tous ces Artaud sont des pas-grand-chose... Moi, en Normandie, j'ai vu des noces qui mettaient les gens en l'air, à deux lieues à la ronde. On mangeait pendant trois jours. Le curé en était; le maire aussi; même, à la noce d'une de mes cousines, les pompiers sont venus. Et l'on s'amusait donc!... Mais faire lever un prêtre avant le soleil pour s'épouser à une heure où les poules elles-mêmes sont encore couchées, il n'y a pas de bon sens! A votre place, monsieur le curé, j'aurais refusé... Pardi! vous n'avez pas assez dormi, vous avez peut-être pris froid dans l'église. C'est ça qui vous a tout retourné. Ajoutez qu'on aimerait mieux marier des bêtes que cette Rosalie et son gueux, avec leur mioche qui a pissé sur une chaise... Vous avez tort de ne pas me dire où vous vous sentez mal. Je vous ferais quelque chose de chaud... Hein? monsieur le curé, répondez-moi?

Il répondit faiblement qu'il était bien, qu'il n'avait besoin que d'un peu d'air. Il venait de s'adosser à un des mûriers, la respiration courte, s'abandonnant.

-- Bien, bien! n'en faites qu'à votre tête, reprit la Teuse. Mariez les gens, lorsque vous n'en avez pas la force, et lorsque cela doit vous rendre malade. Je m'en doutais, je l'avais dit hier... C'est comme, si vous m'écoutiez, vous ne resteriez pas là, puisque l'odeur de la basse-cour vous incommode. Ça pue joliment, dans ce moment-ci. Je ne sais pas ce que mademoiselle Désirée peut encore remuer. Elle chante, elle; elle s'en moque, ça lui donne des couleurs... Ah! je voulais vous dire. Vous savez que j'ai tout fait pour l'empêcher de rester là, quand le taureau a pris la vache. Mais elle vous ressemble, elle est d'un entêtement! Heureusement que, pour elle, ça ne tire pas à conséquence. C'est sa joie, les bêtes avec les petits... Voyons, monsieur le curé, soyez raisonnable. Laissez-moi vous conduire dans votre chambre. Vous vous coucherez, vous vous reposerez un peu... Non, vous ne voulez pas? Eh bien! c'est tant pis, si vous souffrez! On ne garde pas ainsi son mal sur la conscience, jusqu'à en étouffer.

Et, de colère, elle avala une grande cuillerée de soupe, au risque de s'emporter la gorge. Elle tapait le manche de bois contre son écuelle, grognant, se parlant à elle-même.

-- On n'a jamais vu un homme comme ça. Il crèverait plutôt que de lâcher un mot... Ah! il peut bien se taire. J'en sais assez long. Ce n'est pas malin de deviner le reste... Oui, oui, qu'il se taise. Ça vaut mieux.

La Teuse était jalouse. Le docteur Pascal lui avait livré un véritable combat, pour lui enlever son malade, lorsqu'il avait jugé le jeune prêtre perdu, s'il le laissait au presbytère. Il dut lui expliquer que la cloche redoublait sa fièvre, que les images de sainteté, dont sa chambre était pleine, hantaient son cerveau d'hallucinations, qu'il lui fallait, enfin, un oubli complet, un milieu autre, où il pût renaître, dans la paix d'une existence nouvelle. Et elle hochait la tête, elle disait que nulle part "le cher enfant" ne trouverait une garde-malade meilleure qu'elle. Pourtant, elle avait fini par consentir; elle s'était même résignée à le voir aller au Paradou, tout en protestant contre ce choix du docteur, qui la confondait. Mais elle gardait contre le Paradou une haine solide. Elle se trouvait surtout blessée du silence de l'abbé Mouret sur le temps qu'il y avait vécu. Souvent, elle s'était vainement ingéniée à le faire causer. Ce matin-là, exaspérée de le voir tout pâle, s'entêtant à souffrir sans une plainte, elle finit par agiter sa cuiller comme un bâton, elle cria:

-- Il faut retourner là-bas, monsieur le curé, si vous y étiez si bien... Il y a là-bas une personne qui vous soignera sans doute mieux que moi.

C'était la première fois qu'elle hasardait une allusion directe. Le coup fut si cruel, que le prêtre laissa échapper un léger cri, en levant sa face douloureuse. La bonne âme de la Teuse eut regret.

-- Aussi, murmura-t-elle, c'est la faute de votre oncle Pascal. Allez, je lui en ai dit assez. Mais ces savants, ça tient à leurs idées. Il y en a qui vous font mourir, pour vous regarder dans le corps après... Moi, ça m'avait mise dans une telle colère, que je n'ai voulu en parler à personne. Oui, monsieur, c'est grâce à moi, si personne n'a su où vous étiez, tant je trouvais ça abominable. Quand l'abbé Guyot, de Saint-Eutrope, qui vous a remplacé pendant votre absence, venait dire la messe ici, le dimanche, je lui racontais des histoires, je lui jurais que vous étiez en Suisse. Je ne sais seulement pas où ça est, la Suisse... Certes, je ne veux point vous faire de la peine, mais c'est sûrement là-bas que vous avez pris votre mal. Vous voilà drôlement guéri. On aurait bien mieux fait de vous laisser avec moi qui ne me serais pas avisée de vous tourner la tête.

L'abbé Mouret, le front de nouveau penché, ne l'interrompait pas. Elle s'était assise par terre, à quelques pas de lui, pour tâcher de rencontrer ses yeux. Elle reprit maternellement, ravie de la complaisance qu'il semblait mettre à l'écouter.

-- Vous n'avez jamais voulu connaître l'histoire de l'abbé Caffin. Dès que je parle, vous me faites taire... Eh bien! l'abbé Caffin, dans notre pays, à Canteleu, avait eu des ennuis. C'était pourtant un bien saint homme, et qui possédait un caractère d'or. Mais, voyez-vous, il était très douillet, il aimait les choses délicates. Si bien qu'une demoiselle rôdait autour de lui, la fille d'un meunier, que ses parents avaient mise en pension. Bref, il arriva ce qui devait arriver, vous me comprenez, n'est-ce pas? Alors, quand on a su la chose, tout le pays s'est fâché contre l'abbé. On le cherchait pour le tuer à coups de pierres. Il s'est sauvé à Rouen, il est allé pleurer chez l'archevêque. Et on l'a envoyé ici. Le pauvre homme était bien assez puni de vivre dans ce trou... Plus tard, j'ai eu des nouvelles de la fille. Elle a épousé un marchand de boeufs. Elle est très heureuse.

La Teuse, enchantée d'avoir placé son histoire, vit un encouragement dans l'immobilité du prêtre. Elle se rapprocha, elle continua:

-- Ce bon monsieur Caffin! Il n'était pas fier avec moi, il me parlait souvent de son péché. Ça ne l'empêche pas d'être dans le ciel, je vous en réponds! Il peut dormir tranquille, là, à côté, sous l'herbe, car il n'a jamais fait de tort à personne... Moi, je ne comprends pas qu'on en veuille tant à un prêtre, quand il se dérange. C'est si naturel! Ce n'est pas beau, sans doute, c'est une saleté qui doit mettre Dieu en colère. Mais il vaut encore mieux faire ça que d'aller voler. On se confesse donc, et on est quitte!... N'est-ce pas, monsieur le curé, lorsqu'on a un vrai repentir, on fait son salut tout de même?

L'abbé Mouret s'était lentement redressé. Par un effort suprême, il venait de dompter son angoisse. Pâle encore, il dit d'une voix ferme:

-- Il ne faut jamais pécher, jamais, jamais!

-- Ah! tenez, s'écria la vieille servante, vous êtes trop fier, monsieur! Ce n'est pas beau non plus, l'orgueil!... A votre place, moi, je ne me raidirais pas comme cela. On cause de son mal, on ne se coupe pas le coeur en quatre tout d'un coup, on s'habitue à la séparation, enfin! Ça se passe petit à petit... Au lieu que vous, voilà que vous évitez même de prononcer le nom des gens. Vous défendez qu'on parle d'eux, ils sont comme s'ils étaient morts. Depuis votre retour, je n'ai pas osé vous donner la moindre nouvelle. Eh bien! je causerai maintenant, je dirai ce que je saurai, parce que je vois bien que c'est tout ce silence qui vous tourne sur le coeur.

Il la regardait sévèrement, levant un doigt pour la faire taire.

-- Oui, oui, continua-t-elle, j'ai des nouvelles de là-bas, très souvent même, et je vous les donnerai... D'abord, la personne n'est pas plus heureuse que vous.

-- Taisez-vous! dit l'abbé Mouret, qui trouva la force de se mettre debout pour s'éloigner.

La Teuse se leva aussi, lui barrant le passage de sa masse énorme. Elle se fâchait, elle criait:

-- Là, vous voilà déjà parti!... Mais vous m'écouterez. Vous savez que je n'aime guère les gens de là-bas, n'est-ce pas? Si je vous parle d'eux, c'est pour votre bien... On prétend que je suis jalouse. Eh bien, je rêve de vous mener un jour là-bas. Vous seriez avec moi, vous ne craindriez pas de mal faire... Voulez-vous?

Il l'écarta du geste, la face calmée, en disant:

-- Je ne veux rien, je ne sais rien... Nous avons une grand-messe demain. Il faudra préparer l'autel.

Puis, s'étant mis à marcher, il ajouta avec un sourire:

-- Ne vous inquiétez pas, ma bonne Teuse. Je suis plus fort que vous ne croyez. Je me guérirai tout seul.

Et il s'éloigna, l'air solide, la tête droite, ayant vaincu. Sa soutane, le long des bordures de thym, avait un frôlement très doux. La Teuse, qui était restée plantée à la même place, ramassa son écuelle et sa cuiller de bois, en bougonnant. Elle mâchait entre ses dents des paroles qu'elle accompagnait de grands haussements d'épaules.

-- Ça fait le brave, ça se croit bâti autrement que les autres hommes, parce que c'est curé... La vérité est que celui-là est joliment dur. J'en ai connu qu'on n'avait pas besoin de chatouiller si longtemps. Et il est capable de s'écraser le coeur, comme on écrase une puce. C'est son bon Dieu qui lui donne cette force.

Elle rentrait à la cuisine, lorsqu'elle aperçut l'abbé Mouret debout, devant la porte à claire-voie de la basse-cour. Désirée l'avait arrêté pour lui faire peser un chapon qu'elle engraissait depuis quelques semaines. Il disait complaisamment qu'il était très lourd, ce qui donnait un rire d'aise à la grande enfant.

-- Les chapons, eux aussi, s'écrasent le coeur comme une puce, bégaya la Teuse, tout à fait furieuse. Ils ont des raisons pour cela. Alors, il n'y a pas de gloire à bien vivre.

 

 

IV.

L'abbé Mouret passait les journées au presbytère. Il évitait les longues promenades qu'il faisait avant sa maladie. Les terres brûlées des Artaud, les ardeurs de cette vallée où ne poussaient que des vignes tordues, l'inquiétaient. A deux reprises, il avait essayé de sortir, le matin, pour lire son bréviaire, le long des routes; mais il n'avait pas dépassé le village, il était rentré, troublé par les odeurs, le plein soleil, la largeur de l'horizon. Le soir seulement, dans la fraîcheur de la nuit tombante, il hasardait quelques pas devant l'église, sur l'esplanade qui s'étendait jusqu'au cimetière. L'après-midi, pour s'occuper, pris d'un besoin d'activité qu'il ne savait comment satisfaire, il s'était donné la tâche de coller des vitres de papier aux carreaux cassés de la nef. Cela, pendant huit jours, l'avait tenu sur une échelle, très attentif à poser les vitres proprement, découpant le papier avec des délicatesses de broderie, étalant la colle de façon à ce qu'il n'y eût pas de bavure. La Teuse veillait au pied de l'échelle. Désirée criait qu'il fallait ne pas boucher tous les carreaux, afin que les moineaux pussent entrer; et, pour ne pas la faire pleurer, le prêtre en oubliait deux ou trois, à chaque fenêtre. Puis, cette réparation finie, l'ambition lui avait poussé d'embellir l'église, sans appeler ni maçon, ni menuisier, ni peintre. Il ferait tout lui-même. Ces travaux manuels, disait-il, l'amusaient, lui rendaient des forces. L'oncle Pascal, chaque fois qu'il passait à la cure, l'encourageait, en assurant que cette fatigue-là valait mieux que toutes les drogues du monde. Dès lors, l'abbé Mouret boucha les trous des murs avec des poignées de plâtre, recloua les autels à grands coups de marteau, broya des couleurs pour donner une couche à la chaire et au confessionnal. Ce fut un événement dans le pays. On en causait à deux lieues. Des paysans venaient, les mains derrière le dos, voir travailler monsieur le curé. Lui, un tablier bleu serré à la taille, les poignets meurtris, s'absorbait dans cette rude besogne, avait un prétexte pour ne plus sortir. Il vivait ses journées au milieu des plâtras, plus tranquille, presque souriant, oubliant le dehors, les arbres, le soleil, les vents tièdes, qui le troublaient.

-- Monsieur le curé est bien libre, du moment que ça ne coûte rien à la commune, disait le père Bambousse avec un ricanement, en entrant chaque soir pour constater où en étaient les travaux.

L'abbé Mouret dépensa là ses économies du séminaire. C'étaient, d'ailleurs, des embellissements dont la naïveté maladroite eût fait sourire. La maçonnerie le rebuta vite. Il se contenta de recrépir le tour de l'église, à hauteur d'homme. La Teuse gâchait le plâtre. Quand elle parla de réparer aussi le presbytère, qu'elle craignait toujours, disait-elle, de voir tomber sur leurs têtes, il lui expliqua qu'il ne saurait pas, qu'il faudrait un ouvrier; ce qui amena une querelle terrible entre eux. Elle criait qu'il n'était pas raisonnable de faire si belle une église où personne ne couchait, lorsqu'il y avait à côté des chambres dans lesquelles on les trouverait sûrement morts, un de ces matins, écrasés par les plafonds.

-- Moi, d'abord, grondait-elle, je finirai par venir faire mon lit ici, derrière l'autel. J'ai trop peur, la nuit.

Le plâtre manquant, elle ne parla plus du presbytère. Puis, la vue des peintures qu'exécutait monsieur le curé la ravissait. Ce fut le grand charme de toute cette besogne. L'abbé, qui avait remis des bouts de planche partout, se plaisait à étaler sur les boiseries une belle couleur jaune, avec un gros pinceau. Il y avait, dans le pinceau, un va-et-vient très doux, dont le bercement l'endormait un peu, le laissait sans pensée pendant des heures, à suivre les traînées grasses de la peinture. Lorsque tout fut jaune, le confessionnal, la chaire, l'estrade, jusqu'à la caisse de l'horloge, il se risqua à faire des raccords de faux marbre pour rafraîchir le maître-autel. Et, s'enhardissant, il le repeignit tout entier. Le maître-autel, blanc, jaune et bleu, était superbe. Des gens qui n'avaient pas assisté à une messe depuis cinquante ans vinrent en procession pour le voir.

Les peintures, maintenant, étaient sèches. L'abbé Mouret n'avait plus qu'à encadrer les panneaux d'un filet brun. Aussi, dès l'après-midi, se mit-il à l'oeuvre, voulant que tout fût terminé le soir même, le lendemain étant un jour de grand-messe, ainsi qu'il l'avait rappelé à la Teuse. Celle-ci attendait pour faire la toilette de l'autel; elle avait déjà posé sur la crédence les chandeliers et la croix d'argent, les vases de porcelaine plantés de roses artificielles, la nappe garnie de dentelle des grandes fêtes. Mais les filets furent si délicats à faire proprement, qu'il s'attarda jusqu'à la nuit. Le jour tombait, au moment où il achevait le dernier panneau.

-- Ce sera trop beau, dit une voix rude, sortie de la poussière grise du crépuscule, dont l'église s'emplissait.

La Teuse, qui s'était agenouillée pour mieux suivre le pinceau le long de la règle, eut un tressaillement de peur.

-- Ah! c'est Frère Archangias, dit-elle en tournant la tête; vous êtes donc entré par la sacristie?... Mon sang n'a fait qu'un tour. J'ai cru que la voix venait de dessous les dalles.

L'abbé Mouret s'était remis au travail, après avoir salué le Frère d'un léger signe de tête. Celui-ci se tint debout, silencieux, ses grosses mains nouées devant sa soutane. Puis, après avoir haussé les épaules, en voyant le soin que mettait le prêtre à ce que les filets fussent bien droits, il répéta:

-- Ce sera trop beau.

La Teuse, en extase, tressaillit une seconde fois.

-- Bon, cria-t-elle, j'avais oublié que vous étiez là, vous! Vous pourriez bien tousser, avant de parler. Vous avez une voix qui part brusquement, comme celle d'un mort.

Elle s'était relevée, elle se reculait pour admirer.

-- Pourquoi, trop beau? reprit-elle. Il n'y a rien de trop beau, quand il s'agit du bon Dieu... Si monsieur le curé avait eu de l'or, il y aurait mis de l'or, allez!

Le prêtre ayant fini, elle se hâta de changer la nappe, en ayant bien soin de ne pas effacer les filets. Puis, elle disposa symétriquement la croix, les chandeliers et les vases. L'abbé Mouret était allé s'adosser à côté de Frère Archangias, contre la barrière de bois qui séparait le choeur de la nef. Ils n'échangèrent pas une parole. Ils regardaient la croix d'argent qui, dans l'ombre croissante, gardait des gouttes de lumière, sur les pieds, le long du flanc gauche et à la tempe droite du crucifié. Quand la Teuse eut fini, elle s'avança triomphante:

-- Hein! dit-elle, c'est gentil. Vous verrez le monde, demain, à la messe! Ces païens ne viennent chez Dieu que lorsqu'ils le croient riche... Maintenant, monsieur le curé, il faudra en faire autant à l'autel de la Vierge.

-- De l'argent perdu, gronda Frère Archangias.

Mais la Teuse se fâcha. Et, comme l'abbé Mouret continuait à se taire, elle les emmena tous deux devant l'autel de la Vierge, les poussant, les tirant par leur soutane.

-- Mais regardez donc! Ça jure trop, maintenant que le maître-autel est propre. On ne sait plus même s'il y a eu des peintures. J'ai beau essuyer, le matin, le bois garde toute la poussière. C'est noir, c'est laid... Vous ne savez pas ce qu'on dira, monsieur le curé? On dira que vous n'aimez pas la sainte Vierge, voilà tout.

-- Et après? demanda Frère Archangias.

La Teuse resta toute suffoquée.

-- Après, murmura-t-elle, ça serait un péché, pardi!... L'autel est comme une de ces tombes qu'on abandonne dans les cimetières. Sans moi, les araignées y feraient leurs toiles, la mousse y pousserait. De temps en temps, quand je peux mettre un bouquet de côté, je le donne à la Vierge... Toutes les fleurs de notre jardin étaient pour elle, autrefois.

Elle était montée devant l'autel, elle avait pris deux bouquets séchés, oubliés sur les gradins.

-- Vous voyez bien que c'est comme dans les cimetières, ajouta-t-elle, en les jetant aux pieds de l'abbé Mouret.

Celui-ci les ramassa, sans répondre. La nuit était complètement venue. Frère Archangias s'embarrassa au milieu des chaises, manqua tomber. Il jurait, il mâchait des phrases sourdes, où revenaient les noms de Jésus et de Marie. Quand la Teuse, qui était allée chercher une lampe, rentra dans l'église, elle demanda simplement au prêtre:

-- Alors, je puis mettre les pots et les pinceaux au grenier?

-- Oui, répondit-il, c'est fini. Nous verrons plus tard pour le reste.

Elle marcha devant eux, emportant tout, se taisant, de peur d'en trop dire. Et, comme l'abbé Mouret avait gardé les deux bouquets séchés à la main, Frère Archangias lui cria, en passant devant la basse-cour:

-- Jetez donc ça!

L'abbé fit encore quelques pas, la tête penchée; puis, il jeta les fleurs dans le trou au fumier, par-dessus la claire-voie.

 

 

V.

Le Frère, qui avait mangé, resta là, à califourchon sur une chaise retournée, pendant le dîner du prêtre. Depuis que ce dernier était de retour aux Artaud, il venait ainsi presque tous les soirs s'installer au presbytère. Jamais il ne s'y était imposé plus rudement. Ses gros souliers écrasaient le carreau, sa voix tonnait, ses poings s'abattaient sur les meubles, tandis qu'il racontait les fessées données le matin aux petites filles, ou qu'il résumait sa morale en formules dures comme des coups de bâton. Puis, s'ennuyant, il avait imaginé de jouer aux cartes avec la Teuse. Ils jouaient à la bataille, interminablement, la Teuse n'ayant jamais pu apprendre un autre jeu. L'abbé Mouret, qui souriait aux premières cartes abattues rageusement sur la table, tombait peu à peu dans une rêverie profonde; et, pendant des heures, il s'oubliait, il s'échappait, sous les coups d'oeil défiants de Frère Archangias.

Ce soir-là, la Teuse était d'une telle humeur, qu'elle parla d'aller se coucher, dès que la nappe fut ôtée. Mais le Frère voulait jouer. Il lui donna des tapes sur les épaules, finit par l'asseoir, et si violemment, que la chaise craqua. Il battait déjà les cartes. Désirée, qui le détestait, avait disparu avec son dessert, qu'elle montait presque tous les soir manger dans son lit.

-- Je veux les rouges, dit la Teuse.

Et la lutte s'engagea. La Teuse enleva d'abord quelques belles cartes au Frère. Puis, deux as tombèrent en même temps sur la table.

-- Bataille! cria-t-elle avec une émotion extraordinaire.

Elle jeta un neuf, ce qui la consterna; mais le Frère n'ayant jeté qu'un sept, elle ramassa les cartes, triomphante. Au bout d'une demi-heure, elle n'avait plus de nouveau que deux as, les chances se trouvaient rétablies. Et, vers le troisième quart d'heure, c'était elle qui perdait un as. Le va-et-vient des valets, des dames et des rois, avait toute la furie d'un massacre.

-- Hein! elle est fameuse, cette partie! dit Frère Archangias, en se tournant vers l'abbé Mouret.

Mais il le vit si perdu, si loin, ayant aux lèvres un sourire si inconscient, qu'il haussa brutalement la voix.

-- Eh bien! monsieur le curé, vous ne nous regardez donc pas? Ce n'est guère poli... Nous ne jouons que pour vous. Nous cherchons à vous égayer... Allons, regardez le jeu. Ça vous vaudra mieux que de rêvasser. Où étiez-vous encore?

Le prêtre avait eu un tressaillement. Il ne répondit pas, il s'efforça de suivre le jeu, les paupières battantes. La partie continuait avec acharnement. La Teuse regagna son as, puis le reperdit. Certains soirs, ils se disputaient ainsi les as pendant quatre heures; et souvent même ils allaient se coucher, furibonds, n'ayant pu se battre.

-- Mais j'y songe! cria tout d'un coup la Teuse, qui avait une grosse peur de perdre, monsieur le curé devait sortir ce soir. Il a promis au grand Fortuné et à la Rosalie d'aller bénir leur chambre, comme il est d'usage... Vite, monsieur le curé! Le Frère vous accompagnera.

L'abbé Mouret était déjà debout, cherchant son chapeau. Mais Frère Archangias, sans lâcher ses cartes, se fâchait.

-- Laissez donc! Est-ce que ça a besoin d'être béni, ce trou à cochons! Pour ce qu'ils vont y faire de propre, dans leur chambre!... Encore un usage que vous devriez abolir. Un prêtre n'a pas à mettre son nez dans les draps des nouveaux mariés... Restez. Finissons la partie. Ça vaudra mieux.

-- Non, dit le prêtre, j'ai promis. Ces braves gens pourraient se blesser... Restez, vous. Finissez la partie, en m'attendant.

La Teuse, très inquiète, regardait Frère Archangias.

-- Eh bien! oui, je reste, cria celui-ci. C'est trop bête!

Mais l'abbé Mouret n'avait pas ouvert la porte, qu'il se levait pour le suivre, jetant violemment ses cartes. Il revint, il dit à la Teuse:

-- J'allais gagner... Laissez les paquets tels qu'ils sont. Nous continuerons la partie demain.

-- Ah bien, tout est brouillé, maintenant, répondit la vieille servante qui s'était empressée de mêler les cartes. Si vous croyez que je vais le mettre sous verre, votre paquet! Et puis je pouvais gagner, j'avais encore un as.

Frère Archangias, en quelques enjambées, rejoignit l'abbé Mouret qui descendait l'étroit sentier conduisant aux Artaud. Il s'était donné la tâche de veiller sur lui. Il l'entourait d'un espionnage de toutes les heures, l'accompagnant partout, le faisant suivre par un gamin de son école, lorsqu'il ne pouvait s'acquitter lui-même de ce soin. Il disait, avec son rire terrible, qu'il était "le gendarme de Dieu". Et, à la vérité, le prêtre semblait un coupable emprisonné dans l'ombre noire de la soutane du Frère, un coupable dont on se méfie, que l'on juge assez faible pour retourner à sa faute, si on le perdait des yeux une minute. C'était une âpreté de vieille fille jalouse, un souci minutieux de geôlier qui pousse son devoir jusqu'à cacher les coins de ciel entrevus par les lucarnes. Frère Archangias se tenait toujours là, à boucher le soleil, à empêcher une odeur d'entrer, à murer si complètement le cachot, que rien du dehors n'y venait plus. Il guettait les moindres faiblesses de l'abbé, reconnaissait, à la clarté de son regard, les pensées tendres, les écrasait d'une parole, sans pitié, comme des bêtes mauvaises. Les silences, les sourires, les pâleurs du front, les frissons des membres, tout lui appartenait. D'ailleurs, il évitait de parler nettement de la faute. Sa présence seule était un reproche. La façon dont il prononçait certaines phrases leur donnait le cinglement d'un coup de fouet. Il mettait dans un geste toute l'ordure qu'il crachait sur le péché. Comme ces maris trompés qui plient leurs femmes sous des allusions sanglantes, dont ils goûtent seuls la cruauté, il ne reparlait pas de la scène du Paradou, il se contentait de l'évoquer d'un mot, pour anéantir, aux heures de crise, cette chair rebelle. Lui aussi avait été trompé par ce prêtre, tout souillé de son adultère divin, ayant trahi ses serments, rapportant sur lui des caresses défendues, dont la senteur lointaine suffisait à exaspérer sa continence de bouc qui ne s'était jamais satisfait.

Il était près de dix heures. Le village dormait; mais, à l'autre bout, du côté du moulin, un tapage montait d'une des masures, vivement éclairée. Le père Bambousse avait abandonné à sa fille et à son gendre un coin de la maison, se réservant pour lui les plus belles pièces. On buvait là un dernier coup, en attendant le curé.

-- Ils sont soûls, gronda Frère Archangias. Les entendez-vous se vautrer?

L'abbé Mouret ne répondit pas. La nuit était superbe, toute bleue d'un clair de lune qui changeait au loin la vallée en un lac dormant. Et il ralentissait sa marche, comme baigné d'un bien-être par ces clartés douces; il s'arrêtait même devant certaines nappes de lumière, avec le frisson délicieux que donne l'approche d'une eau fraîche. Le Frère continuait ses grandes enjambées, le gourmandant, l'appelant.

-- Venez donc... Ce n'est pas sain, de courir la campagne à cette heure. Vous seriez mieux dans votre lit.

Mais, brusquement, à l'entrée du village, il se planta au milieu de la route. Il regardait vers les hauteurs, où les lignes blanches des ornières se perdaient dans les taches noires des petits bois de pins. Il avait un grognement de chien qui flaire un danger.

-- Qui descend de là-haut, si tard? murmura-t-il.

Le prêtre, n'entendant rien, ne voyant rien, voulut à son tour lui faire presser le pas.

-- Laissez donc, le voici, reprit vivement Frère Archangias. Il vient de tourner le coude. Tenez, la lune l'éclaire. Vous le voyez bien, à présent... C'est un grand, avec un bâton.

Puis, au bout d'un silence, il reprit, la voix rauque, étouffée par la fureur:

-- C'est lui, c'est ce gueux!... Je le sentais.

Alors, le nouveau venu étant au bas de la côte, l'abbé Mouret reconnut Jeanbernat. Malgré ses quatre-vingts ans, le vieux tapait si dur des talons, que ses gros souliers ferrés tiraient des étincelles des silex de la route. Il marchait droit comme un chêne, sans même se servir de son bâton, qu'il portait sur son épaule, en manière de fusil.

-- Ah! le damné! bégaya le Frère cloué sur place, en arrêt. Le diable lui jette toute la braise de l'enfer sous les pieds.

Le prêtre, très troublé, désespérant de faire lâcher prise à son compagnon, tourna le dos pour continuer sa route, espérant encore éviter Jeanbernat, en se hâtant de gagner la maison des Bambousse. Mais il n'avait pas fait cinq pas, que la voix railleuse du vieux s'éleva, presque derrière son dos.

-- Eh! curé, attendez-moi. Je vous fais donc peur?

Et l'abbé Mouret s'étant arrêté, il s'approcha, il continua:

-- Dame! vos soutanes, ça n'est pas commode, ça empêche de courir. Puis, il a beau faire nuit, on vous reconnaît de loin... Du haut de la côte, je me suis dit: "Tiens! c'est le petit curé qui est là-bas." Oh! j'ai encore de bons yeux... Alors, vous ne venez plus nous voir?

-- J'ai eu tant d'occupations, murmura le prêtre, très pâle.

-- Bien, bien, tout le monde est libre. Ce que je vous en dis, c'est pour vous montrer que je ne vous garde pas rancune d'être curé. Nous ne parlerions même pas de votre bon Dieu, ça m'est égal... La petite croit que c'est moi qui vous empêche de revenir. Je lui ai répondu: "Le curé est une bête." Et ça, je le pense. Est-ce que je vous ai mangé, pendant votre maladie? Je ne suis même pas monté vous voir... Tout le monde est libre.

Il parlait avec sa belle indifférence, en affectant de ne pas s'apercevoir de la présence de Frère Archangias. Mais celui-ci ayant poussé un grognement plus menaçant, il reprit:

-- Eh! curé, vous promenez donc votre cochon avec vous?

-- Attends, brigand! hurla le Frère, les poings fermés.

Jeanbernat, le bâton levé, feignit de le reconnaître.

-- Bas les pattes! cria-t-il. Ah! c'est toi, calotin! J'aurais dû te flairer à l'odeur de ton cuir... Nous avons un compte à régler ensemble. J'ai juré d'aller te couper les oreilles au milieu de ta classe. Ça amusera les gamins que tu empoisonnes.

Le Frère, devant le bâton, recula, la gorge pleine d'injures. Il balbutiait, il ne trouvait plus les mots.

-- Je t'enverrai les gendarmes, assassin! Tu as craché sur l'église, je t'ai vu! Tu donnes le mal de la mort au pauvre monde, rien qu'en passant devant les portes. A Saint-Eutrope, tu as fait avorter une fille en la forçant à mâcher une hostie consacrée que tu avais volée. Au Béage, tu es allé déterrer des enfants que tu as emportés sur ton dos pour tes abominations... Tout le monde sait cela, misérable! Tu es le scandale du pays. Celui qui t'étranglerait gagnerait du coup le paradis.

Le vieux écoutait, ricanant, faisant le moulinet avec son bâton. Entre deux injures de l'autre, il répétait à demi-voix.

-- Va, va, soulage-toi, serpent! Tout à l'heure, je te casserai les reins.

L'abbé Mouret voulut intervenir. Mais Frère Archangias le repoussa, en criant:

-- Vous êtes avec lui, vous! Est-ce qu'il ne vous a pas fait marcher sur la croix, dites le contraire!

Et se tournant de nouveau vers Jeanbernat

-- Ah! Satan, tu as dû bien rire, quand tu as tenu un prêtre! Le ciel écrase ceux qui t'ont aidé à ce sacrilège!... Que faisais-tu, la nuit, pendant qu'il dormait? Tu venais avec ta salive, n'est-ce pas? lui mouiller la tonsure, afin que ses cheveux grandissent plus vite. Tu lui soufflais sur le menton et sur les joues, pour que la barbe y poussât d'un doigt en une nuit. Tu lui frottais tout le corps de tes maléfices, tu lui soufflais dans la bouche la rage d'un chien, tu le mettais en rut... Et c'est ainsi que tu l'avais changé en bête, Satan!

-- Il est stupide, dit Jeanbernat, en reposant son bâton sur l'épaule. Il m'ennuie.

Le Frère, enhardi, vint lui allonger ses deux poings sous le nez.

-- Et ta gueuse! cria-t-il. C'est toi qui l'a fourrée toute nue dans le lit du prêtre!

Mais il poussa un hurlement, en faisant un bond en arrière. Le bâton du vieux, lancé à toute volée, venait de se casser sur son échine. Il recula encore, ramassa dans un tas de cailloux, au bord de la route, un silex gros comme les deux poings, qu'il lança à la tête de Jeanbernat. Celui-ci avait le front fendu, s'il ne s'était courbé. Il courut au tas de cailloux voisin, s'abrita, prit des pierres. Et, d'un tas à l'autre, un terrible combat s'engagea. Les silex grêlaient. La lune, très claire, découpait nettement les ombres.

-- Oui, tu l'as fourrée dans son lit, répétait le Frère affolé! Et tu avais mis un Christ sous le matelas, pour que l'ordure tombât sur lui... Ha! ha! tu es étonné que je sache tout. Tu attends quelque monstre de cet accouplement-là. Tu fais chaque matin les treize signes de l'enfer sur le ventre de ta gueuse, pour qu'elle accouche de l'Antéchrist. Tu veux l'Antéchrist, bandit!... Tiens, que ce caillou t'éborgne!

-- Et que celui-ci te ferme le bec, calotin! reprit Jeanbernat, redevenu très calme. Est-il bête, cet animal, avec ses histoires!... Va-t-il falloir que je te casse la tête pour continuer ma route? Est-ce ton catéchisme qui t'a tourné sur la cervelle?

-- Le catéchisme! Veux-tu connaître le catéchisme qu'on enseigne aux damnés de ton espèce? Oui, je t'apprendrai à faire le signe de croix...Ceci est pour le Père, et ceci pour le Fils, et ceci pour le Saint-Esprit...Ah! tu es encore debout. Attends, attends!... Ainsi soit-il!

Il lui jeta une volée de petites pierres en façon de mitraille. Jeanbernat, atteint à l'épaule, lâcha les cailloux qu'il tenait et s'avança tranquillement, pendant que Frère Archangias prenait dans le tas deux nouvelles poignées, en bégayant:

-- Je t'extermine. C'est Dieu qui le veut. Dieu est dans mon bras.

-- Te tairas-tu! dit le vieux en l'empoignant à la nuque.

Alors, il y eut une courte lutte dans la poussière de la route, bleuie par la lune. Le Frère, se voyant le plus faible, cherchait à mordre. Les membres séchés de Jeanbernat étaient comme des paquets de cordes qui le liaient, si étroitement, qu'il en sentait les noeuds lui entrer dans la chair. Il se taisait, étouffant, rêvant quelque traîtrise. Quand il l'eut mis sous lui, le vieux reprit en raillant:

-- J'ai envie de te casser un bras pour casser ton bon Dieu... Tu vois bien qu'il n'est pas le plus fort, ton bon Dieu. C'est moi qui t'extermine... Maintenant, je vais te couper les oreilles. Tu m'as trop ennuyé.

Et il tirait paisiblement un couteau de sa poche. L'abbé Mouret, qui, à plusieurs reprises, s'était en vain jeté entre les combattants, s'interposa si vivement, qu'il finit par consentir à remettre cette opération à plus tard.

-- Vous avez tort, curé, murmura-t-il. Ce gaillard a besoin d'une saignée. Enfin, puisque ça vous contrarie, j'attendrai. Je le rencontrerai bien encore dans un petit coin.

Le Frère ayant poussé un grognement, il s'interrompit pour lui crier:

-- Ne bouge pas ou je te les coupe tout de suite.

-- Mais, dit le prêtre, vous êtes assis sur sa poitrine. Otez-vous de là pour qu'il puisse respirer.

-- Non, non, il recommencerait ses farces. Je le lâcherai, lorsque je m'en irai... Je vous disais donc, curé, quand ce gredin s'est jeté entre nous, que vous seriez le bienvenu là-bas. La petite est maîtresse, vous savez. Je ne la contrarie pas plus que mes salades. Tout ça pousse... Il n'y a que des imbéciles comme ce calotin-là pour voir le mal... Où as-tu vu le mal, coquin! C'est toi qui as inventé le mal, brute!

Il secouait le Frère de nouveau.

-- Laissez-le se relever, supplia l'abbé Mouret.

-- Tout à l'heure... La petite n'est pas à son aise depuis quelque temps. Je ne m'apercevais de rien. Mais elle me l'a dit. Alors je vais prévenir votre oncle Pascal, à Plassans. La nuit, on est tranquille, on ne rencontre personne... Oui, oui, la petite ne se porte pas bien.

Le prêtre ne trouva pas une parole. Il chancelait, la tête basse.

-- Elle était si contente de vous soigner, continua le vieux. En fumant ma pipe, je l'entendais rire. Ça me suffisait. Les filles, c'est comme les aubépines: quand elles font des fleurs, elles font tout ce qu'elles peuvent... Enfin, vous viendrez, si le coeur vous en dit. Peut-être que ça amuserait la petite. Bonsoir, curé.

Il s'était relevé avec lenteur, serrant les poings du Frère, se méfiant d'un mauvais coup. Et il s'éloigna, sans tourner la tête, en reprenant son pas dur et allongé.

Le Frère, en silence, rampa jusqu'au tas de cailloux. Il attendit que le vieux fût à quelque distance. Puis, à deux mains, il recommença, furieusement. Mais les pierres roulaient dans la poussière de la route. Jeanbernat, ne daignant plus se fâcher, s'en allait, droit comme un arbre, au fond de la nuit sereine.

-- Le maudit! Satan le pousse! balbutia le Frère Archangias, en faisant ronfler une dernière pierre. Un vieux qu'une chiquenaude devrait casser! Il est cuit au feu de l'enfer. J'ai senti ses griffes.

Sa rage impuissante piétinait sur les cailloux épars. Brusquement, il se tourna contre l'abbé Mouret.

-- C'est votre faute! cria-t-il. Vous auriez dû m'aider, et à nous deux nous l'aurions étranglé.

A l'autre bout du village, le tapage avait grandi dans la maison de Bambousse. On entendait distinctement les culs de verres tapés en mesure sur la table. Le prêtre s'était remis à marcher, sans lever la tête, se dirigeant vers la grande clarté que jetait la fenêtre, pareille à la flambée d'un feu de sarments. Le Frère le suivit, sombre, la soutane souillée de poussière, une joue saignant de l'effleurement d'un caillou.

Puis, de sa voix dure, après un silence:

-- Irez-vous? demanda-t-il.

Et, l'abbé Mouret ne répondant pas, il continua:

-- Prenez garde! vous retournez au péché... Il a suffi que cet homme passât, pour que toute votre chair eût un tressaillement. Je vous ai vu sous la lune, pâle comme une fille... Prenez garde, entendez-vous! Cette fois Dieu ne pardonnerait pas. Vous tomberiez dans la pourriture dernière... Ah! misérable boue, c'est la saleté qui vous emporte!

Alors, le prêtre leva enfin la face. Il pleurait à grosses larmes, silencieusement. Il dit avec une douceur navrée:

-- Pourquoi me parlez-vous ainsi?... Vous êtes toujours là, vous connaissez mes luttes de chaque heure. Ne doutez pas de moi, laissez-moi la force de me vaincre.

Ces paroles si simples, baignées de larmes muettes, prenaient dans la nuit un tel caractère de douleur sublime, que Frère Archangias lui-même, malgré sa rudesse, se sentit troublé. Il n'ajouta pas un mot, secouant sa soutane, essuyant sa joue saignante. Lorsqu'ils furent devant la maison des Bambousse, il refusa d'entrer. Il s'assit, à quelques pas, sur la caisse renversée d'une vieille charrette, où il attendit avec une patience de dogue.

-- Voilà monsieur le curé! crièrent tous les Bambousse et tous les Brichet attablés.

Et l'on remplit de nouveau les verres. L'abbé Mouret dut en prendre un. Il n'y avait pas eu de noce. Seulement, le soir, après le dîner, on avait posé sur la table une dame-jeanne d'une cinquantaine de litres, qu'il s'agissait de vider, avant d'aller se mettre au lit. Ils étaient dix, et déjà le père Bambousse renversait d'une seule main la dame-jeanne, d'où ne coulait plus qu'un mince filet rouge. La Rosalie, très gaie, trempait le menton du petit dans son verre, tandis que le grand Fortuné faisait des tours, soulevait des chaises, avec les dents. Tout le monde passa dans la chambre. L'usage voulait que le curé y bût le vin qu'on lui avait versé. C'était là ce qu'on appelait bénir la chambre. Ça portait bonheur, ça empêchait le ménage de se battre. Du temps de M. Caffin, les choses se passaient joyeusement, le vieux prêtre aimant à rire; il était même réputé pour la façon dont il vidait le verre, sans laisser une goutte au fond; d'autant plus que les femmes, aux Artaud, prétendaient que chaque goutte laissée était une année d'amour en moins pour les époux. Avec l'abbé Mouret, on plaisantait moins haut. Il but pourtant d'un trait, ce qui parut flatter beaucoup le père Bambousse. La vieille Brichet regarda avec une moue le fond du verre, où un peu de vin restait. Devant le lit, un oncle, qui était garde champêtre, risquait des gaudrioles très raides, dont riait la Rosalie, que le grand Fortuné avait déjà poussée à plat ventre au bord des matelas, par manière de caresse. Et quand tous eurent trouvé un mot gaillard, on retourna dans la salle. Vincent et Catherine y étaient demeurés seuls. Vincent, monté sur une chaise, penchant l'énorme dame-jeanne, entre ses bras, achevait de la vider dans la bouche ouverte de Catherine.

-- Merci, monsieur le curé, cria Bambousse en reconduisant le prêtre. Eh bien! les voilà mariés, vous êtes content. Ah! les gueux! si vous croyez qu'ils vont dire des Pater et des Ave, tout à l'heure... Bonne nuit, dormez bien, monsieur le curé.

Frère Archangias avait lentement quitté le cul de la charrette, où il s'était assis.

-- Que le diable, murmura-t-il, jette des pelletées de charbons entre leurs peaux, et qu'ils en crèvent!

Il n'ouvrit plus les lèvres, il accompagna l'abbé Mouret jusqu'au presbytère. Là, il attendit qu'il eût refermé la porte, avant de se retirer; même il se retourna, à deux reprises, pour s'assurer qu'il ne ressortait pas. Quand le prêtre fut dans sa chambre, il se jeta tout habillé sur son lit, les mains aux oreilles, la face contre l'oreiller, pour ne plus entendre, pour ne plus voir. Il s'anéantit, il s'endormit d'un sommeil de mort.

 

 

VI.

Le lendemain était un dimanche. L'Exaltation de la Sainte-Croix tombant un jour de grand-messe, l'abbé Mouret avait voulu célébrer cette fête religieuse avec un éclat particulier. Il s'était pris d'une dévotion extraordinaire pour la Croix, il avait remplacé dans sa chambre la statuette de l'Immaculée Conception par un grand crucifix de bois noir, devant lequel il passait de longues heures d'adoration. Exalter la Croix, la planter devant lui, au-dessus de toutes choses, dans une gloire, comme le but unique de sa vie, lui donnait la force de souffrir et de lutter. Il rêvait de s'y attacher à la place de Jésus, d'y être couronné d'épines, d'y avoir les membres troués, le flanc ouvert. Quel lâche était-il donc pour oser se plaindre d'une blessure menteuse, lorsque son Dieu saignait là de tout son corps, avec le sourire de la Rédemption aux lèvres? Et, si misérable qu'elle fût, il offrait sa blessure en holocauste, il finissait par glisser à l'extase, par croire que le sang lui ruisselait réellement du front, des membres, de la poitrine. C'étaient des heures de soulagement, toutes ses impuretés coulaient par ses plaies. Il se redressait avec des héroïsmes de martyr, il souhaitait des tortures effroyables pour les endurer sans un seul frisson de sa chair.

Dès le petit jour, il s'agenouilla devant le crucifix. Et la grâce vint, abondante comme une rosée. Il ne fit pas d'effort, il n'eut qu'à plier les genoux, pour la recevoir sur le coeur, pour en être trempé jusqu'aux os, d'une façon délicieusement douce. La veille, il avait agonisé, sans qu'elle descendit. Elle restait longtemps sourde à ses lamentations de damné; elle le secourait souvent, lorsque, d'un geste d'enfant, il ne savait plus que joindre les mains. Ce fut, ce matin-là, une bénédiction, un repos absolu, une foi entière. Il oublia ses angoisses des jours précédents. Il se donna tout à la joie triomphale de la Croix. Une armure lui montait aux épaules, si impénétrable, que le monde s'émoussait sur elle. Quand il descendit, il marchait dans un air de victoire et de sérénité. La Teuse émerveillée alla chercher Désirée, pour qu'il l'embrassât. Toutes deux tapaient des mains, en criant qu'il n'avait pas eu si bonne mine depuis six mois.

Dans l'église, pendant la grand-messe, le prêtre acheva de retrouver Dieu. Il y avait longtemps qu'il ne s'était approché de l'autel avec un tel attendrissement. Il dut se contenir, pour ne pas éclater en larmes, la bouche collée sur la nappe. C'était une grand-messe solennelle. L'oncle de la Rosalie, le garde champêtre, chantait au lutrin, d'une voix de basse dont le ronflement emplissait d'un chant d'orgue la voûte écrasée. Vincent, habillé d'un surplis trop large, qui avait appartenu à l'abbé Caffin, balançait un vieil encensoir d'argent, prodigieusement amusé par le bruit des chaînettes, encensant très haut pour obtenir beaucoup de fumée, regardant derrière lui si ça ne faisait tousser personne. L'église était presque pleine. On avait voulu voir les peintures de monsieur le curé. Des paysannes riaient, parce que ça sentait bon; tandis que les hommes, au fond, debout sous la tribune, hochaient la tête, à chaque note plus creuse du chantre. Par les fenêtres, le grand soleil de dix heures, que tamisaient les vitres de papier, entrait, étalant sur les murs recrépis de grandes moires très gaies, où l'ombre des bonnets de femme mettait des vols de gros papillons. Et les bouquets artificiels, posés sur les gradins de l'autel, avaient eux-mêmes une joie humide de fleurs naturelles, fraîchement cueillies. Lorsque le prêtre se tourna, pour bénir les assistants, il éprouva un attendrissement plus vif encore, à voir l'église si propre, si pleine, si trempée de musique, d'encens et de lumière.

Après l'offertoire, un murmure courut parmi les paysannes. Vincent, qui avait levé curieusement la tête, faillit envoyer toute la braise de son encensoir sur la chasuble du prêtre. Et comme celui-ci le regardait sévèrement, il voulut s'excuser, il murmura:

-- C'est l'oncle de monsieur le curé qui vient d'entrer.

Au fond de l'église, contre une des minces colonnettes de bois qui soutenaient la tribune, l'abbé Mouret aperçut le docteur Pascal. Celui-ci n'avait pas sa bonne face souriante, légèrement railleuse. Il s'était découvert, grave, fâché, suivant la messe avec une visible impatience. Le spectacle du prêtre à l'autel, son recueillement, ses gestes ralentis, la sérénité parfaite de son visage, parurent peu à peu l'irriter davantage. Il ne put attendre la fin de la messe. Il sortit, alla tourner autour de son cabriolet et de son cheval, qu'il avait attaché à un des volets du presbytère.

-- Eh bien! ce gaillard-là n'en finira donc plus, de se faire encenser? demanda-t-il à la Teuse, qui revenait de la sacristie.

-- C'est fini, répondit-elle. Entrez au salon... Monsieur le curé se déshabille. Il sait que vous êtes là.

-- Pardi! à moins qu'il ne soit aveugle, murmura le docteur, en la suivant dans la pièce froide, aux meubles durs, qu'elle appelait pompeusement le salon.

Il se promena quelques minutes, de long en large. La pièce, d'une tristesse grise, redoublait sa mauvaise humeur. Tout en marchant, il donnait du bout de sa canne de petits coups sur le crin mangé des sièges, qui avaient le son cassant de la pierre. Puis, fatigué, il s'arrêta devant la cheminée, où un grand saint Joseph, abominablement peinturluré, tenait lieu de pendule.

-- Ah! ce n'est pas malheureux! dit-il, lorsqu'il entendit le bruit de la porte.

Et s'avançant vers l'abbé:

-- Sais-tu que tu m'as fait avaler la moitié d'une messe? Il y a longtemps que ça ne m'était arrivé... Enfin, je tenais absolument à te voir aujourd'hui. Je voulais causer avec toi.

Il n'acheva pas. Il regardait le prêtre avec surprise. Il y eut un silence.

-- Tu te portes bien, toi? reprit-il enfin d'une voix changée.

-- Oui, je vais beaucoup mieux, dit l'abbé Mouret en souriant. Je ne vous attendais que jeudi. Ce n'est pas votre jour, le dimanche... Vous avez quelque chose à me communiquer?

Mais l'oncle Pascal ne répondit pas sur-le-champ. Il continuait d'examiner l'abbé. Celui-ci était encore tout trempé des tiédeurs de l'église; il apportait dans ses cheveux l'odeur de l'encens; il gardait au fond de ses yeux la joie de la Croix. L'oncle hocha la tête, en face de cette paix triomphante.

-- Je sors du Paradou, dit-il brusquement. Jeanbernat est venu me chercher cette nuit... J'ai vu Albine. Elle m'inquiète. Elle a besoin de beaucoup de ménagements.

Il étudiait toujours le prêtre en parlant. Il ne vit pas même ses paupières battre.

-- Enfin, elle t'a soigné, ajouta-t-il plus rudement. Sans elle, mon garçon, tu serais peut-être à cette heure dans un cabanon des Tulettes, avec la camisole de force aux épaules... Eh bien! j'ai promis que tu irais la voir. Je t'emmène avec moi. C'est un adieu. Elle veut partir.

-- Je ne puis que prier pour la personne dont vous parlez, dit l'abbé Mouret avec douceur.

Et comme le docteur s'emportait, allongeant un grand coup de canne sur le canapé:

-- Je suis prêtre, je n'ai que des prières, acheva-t-il simplement, d'une voix très ferme.

-- Ah! tiens, tu as raison! cria l'oncle Pascal, se laissant tomber dans un fauteuil, les jambes cassées. C'est moi qui suis un vieux fou. Oui, j'ai pleuré dans mon cabriolet en venant ici, tout seul, ainsi qu'un enfant... Voilà ce que c'est que de vivre au milieu des bouquins. On fait de belles expériences; mais on se conduit en malhonnête homme... Est-ce que j'allais me douter que tout cela tournerait si mal?

Il se leva, se remit à marcher, désespéré.

-- Oui, oui, j'aurais dû m'en douter. C'était logique. Et avec toi ça devenait abominable. Tu n'es pas un homme comme les autres... Mais écoute, je t'assure que tu étais perdu. L'air qu'elle a mis autour de toi pouvait seul te sauver de la folie. Enfin, tu m'entends, je n'ai pas besoin de te dire où tu en étais. C'est une de mes plus belles cures. Et je n'en suis pas fier, va! car, maintenant, voilà que la pauvre fille en meurt!

L'abbé Mouret était resté debout, très calme, avec son rayonnement tranquille de martyr, que rien d'humain ne peut plus abattre.

-- Dieu lui fera miséricorde, dit-il.

-- Dieu! Dieu! murmura le docteur sourdement, il ferait mieux de ne pas se jeter dans nos jambes. On arrangerait l'affaire.

Puis, haussant la voix, il reprit:

-- J'avais tout calculé. C'est là le plus fort! Oh! l'imbécile!... Tu restais un mois en convalescence. L'ombre des arbres, le souffle frais de l'enfant, toute cette jeunesse te remettait sur pied. D'un autre côté, l'enfant perdait sa sauvagerie, tu l'humanisais, nous en faisions à nous deux une demoiselle que nous aurions mariée quelque part. C'était parfait... Aussi pouvais-je m'imaginer que ce vieux philosophe de Jeanbernat ne quitterait pas ses salades d'un pouce! Il est vrai que moi non plus je n'ai pas bougé de mon laboratoire. J'avais des études en train... Et c'est ma faute! Je suis un malhonnête homme!

Il étouffait, il voulait sortir. Il chercha partout son chapeau qu'il avait sur la tête.

-- Adieu, balbutia-t-il, je m'en vais... Alors, tu refuses de venir? Voyons, fais-le pour moi; tu vois combien je souffre. Je te jure qu'elle partira ensuite. C'est convenu... J'ai mon cabriolet. Dans une heure, tu seras de retour... Viens, je t'en prie.

Le prêtre eut un geste large, un de ces gestes que le docteur lui avait vu faire à l'autel.

-- Non, dit-il, je ne puis.

En accompagnant son oncle, il ajouta:

-- Dites-lui qu'elle s'agenouille et qu'elle implore Dieu... Dieu l'entendra comme il m'a entendu; il la soulagera comme il m'a soulagé. Il n'y a pas d'autre salut.

Le docteur le regarda en face, haussa terriblement les épaules.

-- Adieu, répéta-t-il. Tu te portes bien. Tu n'as plus besoin de moi.

Mais, comme il détachait son cheval, Désirée, qui venait d'entendre sa voix, arriva en courant. Elle adorait l'oncle. Quand elle était plus jeune, il écoutait son bavardage de gamine pendant des heures, sans se lasser. Maintenant encore, il la gâtait, s'intéressait à sa basse-cour, restait très bien un après-midi avec elle, au milieu des poules et des canards, à lui sourire de ses yeux aigus de savant. Il l'appelait "la grande bête", d'un ton d'admiration caressante. Il paraissait la mettre bien au-dessus des autres filles. Aussi se jeta-t-elle à son cou, d'un élan de tendresse. Elle cria:

-- Tu restes? Tu déjeunes?

Mais il l'embrassa, refusant, se débarrassant de son étreinte d'un air bourru. Elle avait un rire clair; elle se pendit de nouveau à ses épaules.

-- Tu as bien tort, reprit-elle. J'ai des oeufs tout chauds. Je guettais les poules. Elles en ont fait quatorze, ce matin... Et nous aurions mangé un poulet, le blanc, celui qui bat les autres. Tu étais là, jeudi, quand il a crevé un oeil au grand moucheté.

L'oncle restait fâché. Il s'irritait contre le noeud de la bride, qu'il ne parvenait pas à défaire. Alors, elle se mit à sauter autour de lui, tapant des mains, chantonnant, sur un air de flûte:

-- Si, si, tu restes... Nous le mangerons, nous le mangerons!

Et la colère de l'oncle ne put tenir davantage. Il leva la tête, il sourit. Elle était trop saine, trop vivante, trop vraie. Elle avait une gaieté trop large, naturelle et franche comme la nappe de soleil qui dorait sa chair nue.

-- La grande bête! murmura-t-il, charmé. Puis, la prenant par les poignets, pendant qu'elle continuait à sauter:

-- Ecoute, pas aujourd'hui. J'ai une pauvre fille qui est malade. Mais je reviendrai un autre matin... Je te le promets.

-- Quand? jeudi? insista-t-elle. Tu sais, la vache est grosse. Elle n'a pas l'air à son aise, depuis deux jours... Tu es médecin, tu pourrais peut-être lui donner un remède.

L'abbé Mouret, qui était demeuré là, paisible, ne put retenir un léger rire. Le docteur monta gaiement dans son cabriolet, en disant:

-- C'est ça, je soignerai la vache... Approche, que je t'embrasse, la grande bête! Tu sens bon, tu sens la santé.

Et tu vaux mieux que tout le monde. Si tout le monde était comme ma grande bête, la terre serait trop belle.

Il jeta à son cheval un léger claquement de la langue, et continua à parler tout seul, pendant que le cabriolet descendait la pente.

-- Oui, des brutes, il ne faudrait que des brutes. On serait beau, on serait gai, on serait fort. Ah! c'est le rêve!... Ça a bien tourné pour la fille, qui est aussi heureuse que sa vache. Ça a mal tourné pour le garçon, qui agonise dans sa soutane. Un peu plus de sang, un peu plus de nerfs, va te promener! On manque sa vie... De vrais Rougon et de vrais Macquart, ces enfants-là! La queue de la bande, la dégénérescence finale.

Et poussant son cheval, il monta au trot le coteau qui conduisait au Paradou.

 

 

VII.

Le dimanche était un jour de grande occupation pour l'abbé Mouret. Il avait les vêpres, qu'il disait généralement devant les chaises vides, la Brichet elle-même ne poussant pas la dévotion au point de revenir à l'église l'après-midi. Puis, à quatre heures, Frère Archangias amenait les galopins de son école pour que monsieur le curé leur fît réciter leur leçon de catéchisme. Cette récitation se prolongeait parfois fort tard. Lorsque les enfants se montraient par trop indomptables, on appelait la Teuse, qui leur faisait peur avec son balai.

Ce dimanche-là, vers quatre heures, Désirée se trouva seule au presbytère. Comme elle s'ennuyait, elle alla arracher de l'herbe pour ses lapins, dans le cimetière, où poussaient des coquelicots superbes, que les lapins adoraient. Elle se traînait à genoux entre les tombes, elle rapportait de pleins tabliers de verdures grasses, sur lesquelles ses bêtes tombaient goulûment.

-- Oh! les beaux plantains! murmura-t-elle en s'accroupissant devant la pierre de l'abbé Caffin, ravie de sa trouvaille.

Là, en effet, dans la fissure même de la pierre, des plantains magnifiques étalaient leurs larges feuilles. Elle avait achevé d'emplir son tablier, lorsqu'elle crut entendre un bruit singulier. Un froissement de branches, un glissement de petits cailloux montaient du gouffre qui longeait un des côtés du cimetière, et au fond duquel coulait le Mascle, un torrent descendu des hauteurs du Paradou. La pente était si rude, si impraticable, que Désirée songea à quelque chien perdu, à quelque chèvre échappée. Elle s'avança vivement. Et, comme elle se penchait elle resta stupéfaite, en apercevant au milieu des ronces une fille qui s'aidait des moindres creux du roc avec une agilité extraordinaire.

-- Je vais vous donner la main, lui cria-t-elle. Il y a de quoi se rompre le cou.

La fille, se voyant découverte, eut un saut de peur, comme si elle allait redescendre. Mais elle leva la tête, elle s'enhardit jusqu'à accepter la main qu'on lui tendait.

-- Oh! je vous reconnais, reprit Désirée, heureuse, lâchant son tablier pour la prendre à la taille, avec sa câlinerie de grande enfant. Vous m'avez donné des merles. Ils sont morts, les chers petits. J'ai eu bien du chagrin... Attendez, je sais votre nom, je l'ai entendu. La Teuse le dit souvent, quand Serge n'est pas là. Elle m'a bien défendu de le répéter... Attendez, je vais me souvenir.

Elle faisait des efforts de mémoire, qui la rendaient toute sérieuse. Puis, ayant trouvé, elle redevint très gaie, elle goûta à plusieurs reprises la musique du nom.

-- Albine! Albine!... C'est très doux. J'avais cru d'abord que vous étiez une mésange, parce que j'ai eu une mésange que j'appelais à peu près comme cela, je ne sais plus bien.

Albine ne sourit pas. Elle était toute blanche, avec une flamme de fièvre dans les yeux. Quelques gouttes de sang roulaient sur ses mains. Quand elle eut repris haleine, elle dit rapidement:

-- Non, laissez. Vous allez tacher votre mouchoir à m'essuyer. Ce n'est rien, quelques piqûres... Je n'ai pas voulu venir par la route, on m'aurait vue. J'ai préféré suivre le torrent... Serge est là?

Ce nom prononcé familièrement, avec une ardeur sourde, ne choqua point Désirée. Elle répondit qu'il était là, dans l'église, à faire le catéchisme.

-- Il ne faut pas parler haut, ajouta-t-elle, en mettant un doigt sur ses lèvres. Serge me défend de parler haut, quand il fait le catéchisme. Autrement, on viendrait nous gronder... Nous allons nous mettre dans l'écurie, voulez-vous? Nous serons bien; nous causerons.

-- Je veux voir Serge, dit simplement Albine.

La grande enfant baissa encore la voix. Elle jetait des coups d'oeil furtifs sur l'église, murmurant:

-- Oui, oui... Serge sera bien attrapé. Venez avec moi. Nous nous cacherons, nous ne ferons pas de bruit. Oh! que c'est amusant!

Elle avait ramassé le tas d'herbes glissé de son tablier. Elle sortit du cimetière, rentra à la cure, avec des précautions infinies, en recommandant bien à Albine de se cacher derrière elle, de se faire toute petite. Comme elles se réfugiaient toutes deux en courant dans la basse-cour, elles aperçurent la Teuse, qui traversait la sacristie, et qui ne parut pas les voir.

-- Chut! Chut! répétait Désiréee, enchantée, quand elles se furent blotties au fond de l'écurie. Maintenant, personne ne nous trouvera plus... Il y a de la paille. Allongez-vous donc.

Albine dut s'asseoir sur une botte de paille.

-- Et Serge? demanda-t-elle, avec l'entêtement de l'idée fixe.

-- Tenez, on entend sa voix... Quand il tapera dans ses mains, ça sera fini, les petits s'en iront... Ecoutez, il leur raconte une histoire.

La voix de l'abbé Mouret arrivait, en effet, très adoucie, par la porte de la sacristie, que la Teuse, sans doute, venait d'ouvrir. Ce fut comme une bouffée religieuse, un murmure où passa à trois fois le nom de Jésus. Albine frissonna. Elle se levait pour courir à cette voix aimée, dont elle reconnaissait la caresse, lorsque le son parut s'envoler, étouffé par la porte, qui était retombée. Alors, elle se rassit, elle sembla attendre, les mains serrées l'une contre l'autre, tout à la pensée brûlant au fond de ses yeux clairs. Désirée, couchée à ses pieds, la regardait avec une admiration naïve.

-- Oh! vous êtes belle, murmura-t-elle. Vous ressemblez à une image que Serge avait dans sa chambre. Elle était toute blanche comme vous. Elle avait de grandes boucles qui lui flottaient le cou. Et elle montrait son coeur rouge, là, à la place où je sens battre le vôtre... Vous ne m'écoutez pas, vous êtes triste. Jouons, voulez-vous?

Mais elle s'interrompit, criant entre ses dents, contenant sa voix:

-- Les gueuses! elles vont nous faire surprendre.

Elle n'avait pas lâché son tablier d'herbes, et ses bêtes la prenaient d'assaut. Une bande de poules était accourue, gloussant, s'appelant, piquant les brins verts qui pendaient. La chèvre passait sournoisement la tête sous son bras, mordait aux larges feuilles. La vache elle-même, attachée au mur, tirait sur sa corde, allongeait son mufle, soufflait son haleine chaude.

-- Ah! les voleuses! répétait Désirée. C'est pour les lapins!... Voulez-vous bien me laisser tranquille! Toi tu vas recevoir une calotte. Et toi, si je t'y prends encore, je te retrousse la queue.... Les poisons! elles me mangeraient plutôt les mains!

Elle souffletait la chèvre, elles dispersait les poules à coups de pied, elle tapait de toute la force de ses poings sur le mufle de la vache. Mais les bêtes se secouaient, revenaient plus goulues, sautaient sur elle, l'envahissaient, arrachaient son tablier. Et clignant les yeux, elle murmurait à l'oreille d'Albine, comme si les bêtes avaient pu l'entendre:

-- Sont-elles drôles, ces amours! Attendez, vous allez les voir manger.

Albine regardait de son air grave.

-- Allons, soyez sages, reprit Désirée. Vous en aurez toutes. Mais chacune son tour... La grande Lise, d'abord. Hein! tu aimes joliment le plantain, toi!

La grande Lise, c'était la vache. Elle broya lentement une poignée des feuilles grasses poussées sur la tombe de l'abbé Caffin. Un léger filet de bave pendait de son mufle. Ses gros yeux bruns avaient une douceur gourmande.

-- A toi, maintenant, continua Désirée, en se tournant vers la chèvre. Oh! je sais que tu veux des coquelicots. Et tu les préfères fleuris, n'est-ce pas? avec des boutons qui éclatent sous tes dents comme des papillottes de braise rouge... Tiens, en voilà de joliment beaux. Ils viennent du coin à gauche, où l'on enterrait l'année dernière.

Et, tout en parlant, elle présentait à la chèvre un bouquet de fleurs saignantes, que la bête broutait. Quand elle n'eut plus dans les mains que les tiges, elle les lui mit entre les dents. Par-derrière, les poules furieuses lui déchiquetaient les jupes. Elle leur jeta des chicorées sauvages et des pissenlits, qu'elle avait cueillis autour des vieilles dalles rangées le long du mur de l'église. Les poules se disputèrent surtout les pissenlits, avec une telle voracité, une telle rage d'ailes et d'ergots, que les autres bêtes de la basse-cour entendirent. Alors, ce fut un envahissement. Le grand coq fauve, Alexandre, parut le premier. Il piqua un pissenlit, le coupa en deux, sans l'entamer. Il cacardait, appelant les poules restées dehors, se reculant pour les inviter à manger. Et une poule blanche entra, puis une poule noire, puis toute une file de poules, qui se bousculaient, se montaient sur la queue, finissaient par couler comme une mare de plumes folles. Derrière les poules vinrent les pigeons, et les canards, et les oies, enfin les dindes. Désirée riait au milieu de ce flot vivant, noyée, perdue, répétant:

-- Toutes les fois que j'apporte de l'herbe du cimetière, c'est comme ça. Elles se tueraient pour en manger... L'herbe doit avoir un goût.

Et elle se débattait, levant les dernières poignées de verdure, afin de les sauver de ces becs gloutons qui se levaient vers elle, répétant qu'il fallait en garder pour les lapins, qu'elle allait se fâcher, qu'elle les mettrait tous au pain sec. Mais elle faiblissait. Les oies tiraient les coins de son tablier, si rudement, qu'elle manquait tomber sur les genoux. Les canards lui dévoraient les chevilles. Deux pigeons avaient volé sur sa tête. Des poules montaient jusqu'à ses épaules. C'était une férocité de bêtes sentant la chair, les plantains gras, les coquelicots sanguins, les pissenlits engorgés de sève, où il y avait un peu de la vie des morts. Elle riait trop, elle se sentait sur le point de glisser, de lâcher les deux dernières poignées, lorsqu'un grognement terrible vint mettre la panique autour d'elle.

-- C'est toi, mon gros, dit-elle ravie. Mange-les, délivre-moi.

Le cochon entrait. Ce n'était plus le petit cochon, rose comme un joujou fraîchement peint, le derrière planté d'une queue pareille à un bout de ficelle; mais un fort cochon, bon à tuer, rond comme une bedaine de chantre, l'échine couverte de soies rudes qui pissaient la graisse. Il avait le ventre couleur d'ambre, pour avoir dormi dans le fumier. Le groin en avant, roulant sur ses pattes, il se jeta au milieu des bêtes, ce qui permit à Désirée de s'échapper et de courir donner aux lapins les quelques herbes qu'elle avait si vaillamment défendues. Quand elle revint, la paix était faite. Les oies balançaient le cou mollement, stupides, béates; les canards et les dindes s'en allaient le long des murs, avec des déhanchements prudents d'animaux infirmes; les poules caquetaient à voix basse, piquant un grain invisible dans le sol dur de l'écurie; tandis que le cochon, la chèvre, la grande vache, comme peu à peu ensommeillés, clignaient les paupières. Au-dehors, une pluie d'orage commençait à tomber.

-- Ah bien! voilà une averse, dit Désirée, qui se rassit sur la paille avec un frisson. Vous ferez bien de rester là, mes amours, si vous ne voulez pas être trempées.

Elle se tourna vers Albine, en ajoutant:

-- Hein! ont-elles l'air godiche! Elles ne se réveillent que pour tomber sur la nourriture, ces bêtes-là!

Albine était restée silencieuse. Les rires de cette belle fille se débattant au milieu de ces cous voraces, de ces becs goulus, qui la chatouillaient, qui la baisaient, qui semblaient vouloir lui manger la chair, l'avaient rendue plus blanche. Tant de gaieté, tant de santé, tant de vie, la désespérait. Elle serrait ses bras fiévreux, elle pressait le vide sur sa poitrine, séchée par l'abandon.

-- Et Serge? demanda-t-elle de sa même voix, nette et entêtée.

-- Chut! dit Désirée, je viens de l'entendre, il n'a pas fini... Nous avons fait joliment du bruit tout à l'heure. Il faut que la Teuse soit sourde, ce soir... Tenons-nous tranquilles, maintenant. C'est bon d'entendre tomber la pluie.

L'averse entrait par la porte laissée ouverte, battait le seuil à larges gouttes. Des poules, inquiètes, après s'être hasardées, avaient reculé jusqu'au fond de l'écurie. Toutes les bêtes se réfugiaient là, autour des jupes des deux filles, sauf trois canards qui s'en étaient allés sous la pluie se promener tranquillement. La fraîcheur de l'eau, ruisselant au-dehors, semblait refouler à l'intérieur les buées ardentes de la basse-cour. Il faisait très chaud dans la paille. Désirée attira deux grosses bottes, s'y étala comme sur des oreillers, s'y abandonna. Elle était à l'aise, elle jouissait par tout son corps.