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La fée des grèves

Chapter 10: X. Douze lévriers.
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About This Book

Un paysage côtier de marais, de marées changeantes et de vieilles légendes encadre l'action, où des forêts disparues et l'humeur de la mer conditionnent l'existence locale. Une narration épisodique suit une galerie de villageois, seigneurs et voyageurs dont les destins se croisent à travers cavalcades, querelles, passions, crimes et combats. Une présence surnaturelle liée aux grèves se manifeste par apparitions, mirages et prodiges qui bouleversent les certitudes et influent sur les décisions des personnages. Mêlant folklore, aventure et réflexion morale, les épisodes convergent vers sièges, révélations personnelles et un épilogue marqué par le repentir.

X. Douze lévriers.

Quand le chevalier Méloir se fut mis les pieds au feu et qu'il eut entamé l'attaque des volailles froides, absolument comme s'il n'avait point soupé la veille, Gueffès, debout à ses côtés, le bonnet à la main et la mâchoire inclinée, reprit respectueusement la parole.

— Mon cher seigneur, dit-il, je ne sais pas pourquoi je me sens porté vers vous si tendrement. Je vous aime comme un chien aime son maître.

— J'ai eu autrefois un mâtin qui me mordait, grommela Méloir entre deux bouchées.

— Moi, mon cher seigneur, poursuivit Gueffès, je n'ai jamais rencontré de gentilhomme qui m'ait traité si favorablement que vous.

— Allons maître Vincent, vous n'êtes pas difficile.

— Je crois, sur ma foi, que si vous m'ordonniez d'aimer le petit Jeannin, je l'aimerais. Méloir bâilla la bouche pleine.

— Ceci est pour vous faire comprendre, mon cher seigneur, continua encore Gueffès, toute l'étendue de mon dévouement. On dit que je suis un païen, mais qui dit cela ? des gens qui croient à la Fée des Grèves et autres sornettes, au lieu de se fier à la vierge Marie !

— Ah ça ! dit Méloir, au fait, qu'est-ce que c'est que la Fée des Grèves ?

— C'est une jeune fille, monseigneur, qui pourrait, si elle le voulait, vous mener tout droit à la retraite de Maurever.

— Vrai ?

— Très vrai.

— Où la trouve-t-on, cette jolie fée ?

— Ici et là, tantôt à droite, tantôt à gauche. Vous l'avez vue cette nuit.

Méloir porta la main à sa ceinture, où pendait encore le cordon coupé de son escarcelle.

— Quoi ! s'écria-t-il, ce serait ?… Gueffès eut un sourire.

— La fée des Grèves, ni plus ni moins, monseigneur, interrompit-il. Méloir cessa de manger.

— Est-ce que tu voudrais te moquer de moi ? gronda-t-il en fronçant le sourcil.

Le vent apporta le son le plus rapproché d'une seconde fanfare.

— À Dieu ne plaise ! monseigneur, répondit Gueffès ; mais voici vos lévriers qui arrivent. Quand ils seront là, vous ne voudrez plus m'écouter. Permettez-moi de mettre à profit le temps qui me reste. Si je ne peux pas faire mieux, je tiens au moins à gagner mes cinquante écus nantais. Comme je vous le disais, je vais de côté et d'autre pour avoir du pain. Partout où l'on parle, j'écoute. Y a-t-il longtemps que vous n'avez vu la cour ?

— Tout au plus une semaine.

— Un siècle, mon pauvre seigneur ! Combien de fois le vent peut-il tourner en une semaine ? François de Bretagne enfle et pâlit. À la cour du roi Charles, on commence à prononcer le mot de fratricide. Et monsieur Pierre de Bretagne, notre futur duc, a juré qu'il ferait pendre messire Jean de la Haise à la plus haute tour de son manoir du Guildo.

— Tu es sûr de cela ? murmura Méloir.

— Comme je suis sûr de voir devant moi un vaillant chevalier, répondit maître Vincent Gueffès. Quant à Robert Roussel, on le rôtira sur un feu de bois vert dans la cour du château de la Hardouinays.

Méloir était tout pensif.

— Vous n'avez rien à voir à tout cela, monseigneur, reprit négligemment Gueffès. Aussi, je ne vous dis même pas ce qu'on fera du Milanais Bastardi, de messire Olivier de Meel et des autres. Seulement, il faut vous hâter, si vous voulez conquérir Reine de Maurever, car, dans une autre semaine, souvenez-vous de ceci, monsieur Hue ne sera plus fugitif. Le vent aura tourné. Monsieur Hue trouvera protection auprès des Normands et jusque dans l'enceinte du Mont-Saint-Michel.

Une troisième fanfare éclata au pied du tertre même. Méloir ne bougea pas. La mâchoire de Gueffès souriait malgré lui.

— Voilà vos chiens, mon cher seigneur, dit-il ; je vous laisse. Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez à la ferme de Simon Le Priol.

Il fit mine de sortir. Mais il revint.

— Voyons, dit-il encore de sa voix la plus caressante : Si par mon industrie, sans que mon cher seigneur s'en mêlât, le petit Jeannin était pendu…

— Va-t'en au diable, misérable coquin ! s'écria Méloir d'une voix tonnante.

Gueffès se hâta d'obéir. Cependant sur le seuil, il s'arrêta pour ajouter :

— Pendu, assommé, étouffé ou noyé, j'entends… Méloir saisit une cruche à cidre. La cruche alla s'écraser contre la porte où maître Gueffès n'était plus.

Mais Méloir entendit sa voix de damné qui disait dans la cour :

— C'est convenu, mon cher seigneur, vous ne vous en mêlerez pas !

Bellissan, le veneur, entrait à ce moment dans la cour avec trois valets de chiens menant douze lévriers de la grande origine.

Merveilleuses bêtes de tous poils, sortant du chenil de l'aîné de Rieux, sieur d'Acérac et de Sourdéac, dans le pays de Vannes et seigneur des îles.

Ces lévriers étaient dressés à la chasse d'Ouessant, à la chasse des naufragés dans les Grèves.

Car le sang de Rieux était un bon et noble sang. Là-bas, au bout du vieux monde, derrière les rochers de Penmar'ch, Rieux chassait au naufragé, comme, de nos jours, les religieux du mont Saint-Bernard chassent au voyageur égaré dans les neiges.

Hauts sur leurs jambes, musculeux, frileux, le museau allongé, les côtes à l'air, les douze lévriers, malgré la fatigue de la route, bondissaient dans la cour, jetant ça et là leur aboiement rare et plaintif.

Bellissan, la trompe au dos, les découplait et les caressait.

Le chevalier Méloir descendit.

Les lévriers sautèrent follement, puis vinrent, à la voix de Bellissan qui les appelait par leurs noms.

— Rougeot, Tarot, Noirot ! messire, dit-il en les présentant à tour de rôle et chacun par son nom ; Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois ! Ravageux et Merlin ! Léopard et Linot ! Quant à ce dernier, ajouta-t-il en montrant une admirable bête de poil noir sans tache, il ne vient pas de Rieux ; je l'ai acheté à Dol pour remplacer le pauvre Ravot, qui est mort de la poitrine en route.

— Ils seront bons pour la chasse que nous allons entreprendre ? demanda Méloir.

— Ils sont habitués à dépister un homme, vivant ou mort, dans les rocs ou sur la grève, à une lieue de distance, messire. Donnez-leur seulement un jour de repos, et vous aurez de leurs nouvelles !

— Nous les mettrons en grève cette nuit, dit Méloir qui tourna le dos.

Bellissan avait compté sur un autre succès. Recevoir ainsi douze lévriers de Rieux ! sans une caresse ! Un regard froid et puis bonsoir !

Il fallait que le chevalier Méloir fût malade. De fait, le chevalier Méloir songeait aux paroles de Gueffès. Le duc enflait et pâlissait. On prononçait le mot fratricide à la cour du roi Charles VII, et monsieur Pierre, le futur maître de la Bretagne, avait juré que messire Jean de la Haise serait pendu à la plus haute tour de son manoir du Guildo.

Le vent tournait.

Désormais, la partie devait être jouée d'un seul coup.

À moins qu'on ne se fit des amis dans les deux camps.

Or, le chevalier Méloir était Normand à demi.

Quand notre beau petit Jeannin prit congé des hommes d'armes, au pas de course, sous le manoir de Saint-Jean-des-Grèves, ce fut pour retourner à la ferme de Simon Le Priol.

Mais la ferme de Simon Le Priol était close.

L'arrivée des soudards avait mis fin à la veillée. Le métayer et sa femme dormaient ; Simonnette était dans son petit lit en soupente. Les deux vaches, la Rousse et la Noire, ruminaient auprès du lit commun. Quant aux quatre Gothon et aux quatre Mathurin, les Mémoires du temps ne disent pas ce qu'il faisaient à cette heure.

Le petit Jeannin courait volontiers au clair de lune. Les nuits passées à la belle étoile ne l'effrayaient point, bien qu'il fût au dire de tout le monde, poltron comme les poules.

Les trous de sa peau de mouton laissaient passer le vent froid, mais sa peau, à lui, ne s'en souciait guère.

Plus d'une fois, et plus de cent fois aussi, le petit Jeannin était venu à pareille heure, à cette même place, l'hiver ou l'été, par le beau temps ou par la pluie.

Il s'asseyait sous un gros pommier, dont le tronc, tout plein de blessures et de verrues, lançait encore vaillamment ses branches en parasol.

Un pommier de douce-au-bec ma foi !

Ce sont de bonnes pommes, oh ! oui, sucrées comme les becs-d'anges (bédanges) et goûtées comme les pigeonnets.

Mais le petit Jeannin n'était presque plus gourmand depuis qu'il songeait à Simonnette.

Donc, c'était par une belle nuit de juin que notre Jeannin, assis sous son pommier et rêvant tout éveillé, avait aperçu la fée, la bonne fée.

Il s'amusait à bâtir toutes sortes de châteaux, faisant de l'avenir un joyeux paradis où Simonnette avait, bien entendu, la meilleure place, lorsqu'un pas léger effleura les cailloux du chemin.

Jeannin vit une jeune fille. Il ne dormait pas, pour sûr ! La jeune fille passa devant la porte de Simon Le Priol et prit le gâteau de froment que Fanchon la ménagère n'oubliait jamais de déposer sur le seuil, quand il n'y avait pas de bouillie fraîche.

Cela s'était passé la veille.

Jeannin avait eu peur, il s'était bien douté que cette jeune fille était une fée des Grèves.

Et certes, pendant que le frisson lui courait par tout le corps, pendant que ses petites dents claquaient dans sa bouche, il n'avait point songé à poursuivre la fée.

Bien au contraire, il avait fermé les yeux et caché sa tête entre ses deux mains.

Mais c'est qu'il ne savait pas encore, cette nuit-là, l'histoire du chevalier breton dans l'embarras.

Il ne savait pas que ceux qui parvenaient à saisir la bonne fée au corps pouvaient lui demander tout ce qu'ils voulaient.

Aujourd'hui, le petit Jeannin était plus savant que la veille.

Et ce n'était plus tout à fait pour rêver qu'il se cachait sous le vieux pommier à l'écorce rugueuse.

Il guettait la fée.

Il tremblait d'avance à l'idée de ce qu'il allait faire, c'est vrai, mais il était bien résolu.

Rien de tel que ces petits poltrons pour tenter l'impossible.

Jeannin attendait, le cœur gros et la respiration haletante.

Il s'était assuré que l'écuellée de gruau était intacte sur le seuil.

La fée allait venir.

Il attendit longtemps. La lune marquait plus de minuit lorsqu'un murmure confus vint à ses oreilles, du côté du manoir.

Presque aussitôt après, les cailloux du chemin bruirent.

La jeune fille de la veille arrivait en courant.

Il s'était dit :

— Quand la fée se baissera pour prendre l'écuelle, je la saisirai. Mais la fée passa, légère et rapide. Elle ne se baissa point pour prendre l'écuelle. Le petit Jeannin resta un instant abasourdi.

Puis, ma foi, il jeta son bonnet par-dessus les moulins et se mit bravement à courir après la fée.

 

XI. Course à la fée.

Jeannin était le meilleur coureur du pays, mais la fée allait comme le vent. L'hésitation du petit coquetier avait laissé à la fée une centaine de pas d'avance. Après dix minutes de course, elle ne semblait pas avoir perdu un pouce de terrain.

Elle allait droit à la grève.

Jeannin jeta ses sabots. Il était déjà tout en sueur.

Mais il redoublait d'efforts.

— Heureusement que la mer est basse, se disait-il ; car la fée marche sur l'eau aussi bien que sur le sable, et sur l'eau je ne pourrais pas la suivre…

— Mais pourquoi n'a-t-elle pas pris l'écuellée de gruau ? se demandait-il l'instant d'après. Le gruau était bon pourtant, ce soir ! Peut-être qu'elle aime mieux la galette de froment.

Et ces méditations sérieuses ne l'empêchaient pas d'avaler la route, comme on dit, le long du Couesnon. Maintenant qu'il avait les pieds nus, Dieu sait qu'il faisait du chemin !

Le sentier qu'ils suivaient, lui et la fée, descendait à la grève et décrivait mille détours entre les haies. La lune était brillante. Chaque fois que la fée disparaissait à un coude de la route, Jeannin, tournant le coude à son tour, l'apercevait de nouveau, légère comme une vision.

Elle ne faisait point de bruit en courant ; du moins, Jeannin n'entendait plus son pas.

Une fois, il crut la voir se retourner pour jeter un regard en arrière.

C'était tout près de la grève, sous un moulin à vent ruiné qui s'entourait de broussailles et de petites pousses de tremble au blanc feuillage.

La fée qui, sans doute, jusqu'à ce moment, ne se savait pas poursuivie, sauta brusquement dans les broussailles.

Jeannin la perdit de vue.

Il fit le tour du moulin. Derrière le moulin, c'était la grève uniformément éclairée par la lune, et où personne ne pouvait certes se cacher.

Il n'y avait point de brume. On voyait au loin, noir tous deux et distincts sur l'azur du laiteux ciel, le Mont-Saint-Michel et Tombelène.

Jeannin tourna autour du moulin ruiné. Puis, sans perdre son temps à battre les broussailles, il se jeta sur le ventre et colla son oreille contre le sable.

Il entendit trois choses : à l'ouest, du côté de Saint-Jean, des pas de chevaux sonnant sur les cailloux du chemin, au nord, la voix sourde de la mer, vers l'orient, un pas léger.

Ce dernier bruit était si faible, qu'il fallait l'oreille du petit Jeannin pour le saisir.

Il se leva radieux.

— Elle est à moi ! pensa-t-il. Et il bondit comme un faon dans la direction du bruit léger qui était celui du pas de la fée.

La fée était rentrée dans les terres au moment où Jeannin tournait le moulin. Pour protéger une fuite, la grève est trop découverte. La fée ne savait probablement pas à quel genre d'ennemi elle avait affaire.

Elle songeait à bien d'autres qu'au petit Jeannin !

Quand elle avait regardé en arrière, elle avait vu quelque chose qui se mouvait sur la route. Voilà tout. Car la lune était au couchant et prenait Jeannin à revers, tandis qu'elle éclairait en plein la fée.

La pauvre fée s'était dit :

— Celui-là est en avant parce qu'il court plus vite, mais les autres viennent après !

Les autres, c'étaient les hommes d'armes et les soudards endormis naguères dans la grand'salle du manoir de Saint-Jean.

Elle les avait bravés dans sa témérité folle. Ils venaient la punir.

La fée ne se trompait pas de beaucoup, car, en ce moment même, huit ou dix cavaliers descendaient le tertre de Saint-Jean et prenaient au galop le chemin de la grève.

Seulement, le petit Jeannin ne servait point d'avant-garde à cette troupe de cavaliers. Il chassait pour son propre compte.

La fée avait jugé tout de suite qu'elle ne pourrait échapper que par la ruse. Or, bon Dieu ! Depuis quand les fées ont-elles besoin de ruse ? Ne savait-elle plus, cette fée, enfourcher les rayons d'argent de la lune qui étaient sa monture ordinaire ?

Ne pouvait-elle bondir en se jouant par-dessus les chênes ébranchés du Marais, par-dessus les pommiers, par-dessus les trembles aux feuilles de neige ?

Ou glisser, plus rapide que l'éclair, sur la grève mouillée, franchir les lises et plonger sous le flot, jusqu'à ces grottes diamantées qui sont, comme chacun sait, au fond de la mer ?

Vraiment, ce n'est pas la peine d'être fée quand il faut s'essouffler par les chemins battus, donner le change comme un lièvre aux abois et se cacher dans les broussailles !

Ce raisonnement était à la portée du petit Jeannin ; s'il l'eût fait, peut-être aurait-il arrêté sa course, car c'était une vraie fée qu'il lui fallait, une fée pouvant changer sa misère en opulence.

Et non point une fée de hasard, tremblant la peur comme une fillette.

Mais il ne fit pas ce raisonnement. Il avait confiance.

— Elle est à moi ! avait-il dit. Il se croyait désormais sûr de son fait. Le bruit léger que saisissait son oreille collée contre terre était dans la direction du Couesnon. En coupant droit au Couesnon sans quitter les bords de la grève, Jeannin s'épargnait tous les détours des sentiers qui serpentent à travers les champs. Il s'élança dans cette voie nouvelle avec ardeur.

Il ne se souvenait même pas d'avoir eu peur. Il souriait.

La fée n'avait qu'à se bien garer !

Ce sont d'étranges rivières que les cours d'eau qui sillonnent les grèves. Le Couesnon surtout, la Rivière de Bretagne.

Aucun fleuve ne tient son urne d'une main plus capricieuse. Torrent aujourd'hui, humble ruisseau demain, le Couesnon étonne ses riverains eux-mêmes par la bizarre soudaineté de ses fantaisies. On aurait dû lui donner un nom féminin, car cette fantasque humeur ne sied point à un dieu barbu, à moins qu'il ne soit en puissance de naïade.

Parfois, en arrivant sur les bords du Couesnon, vous diriez un étang desséché. Ses berges, creusées à pic par le flot qui s'est retiré, semblent des murailles de marne verdâtre. Loin des rives, au milieu du lit, un étroit canal passe ; le Couesnon y coule en bavardant sur des galets.

La veille, sous le pont pittoresque, le Couesnon grondait, blanc comme les fleuves puissants qui tourmentent le limon de leur lit ; le Couesnon tonnait contre les piles du pont. Le Couesnon était fier.

Ce jour-là, il prodigua l'eau de son urne, sans souci du lendemain.

Comme ces fils de famille qui éblouissent la ville avant de lui inspirer de la compassion, le Couesnon a fait des folies.

Et le voilà aujourd'hui tout humble, tout petit, tout réduit, encore comme un pauvre diable entre la dernière nuit d'orgie et le premier jour d'hôpital.

Mais ce n'est rien tant qu'il reste en terre ferme.

Quand il attaque la grève, le caprice des sables s'ajoute au caprice de l'eau, et c'est entre eux une lutte folle.

Le Couesnon est le plus fort. La grève lui appartient toute entière. Il y choisit sa place, aujourd'hui à droite, demain à gauche. Ne le cherchez jamais où il était la semaine passée.

Il coulait ici ; c'est une raison pour qu'il soit ailleurs. D'une marée à l'autre il déménage.

Ce filet d'eau qui raie la grève et qui la tranche en quelque sorte comme le soc d'une charrue, c'est le Couesnon.

Il est vrai que cette grande rivière, large comme la Loire, on la passe sans mouiller ses jarretières.

Dans ce cas-là, le Couesnon étale sur le sable une immense nappe d'eau de trois pouces d'épaisseur ; le soleil s'y mire, éblouissant. Vous diriez une mer.

Et cette mer a ses naufrages, ses sables tremblent sous les pas du voyageur ; ils brillent, ils s'ouvrent, on s'enfonce ; ils se referment et brillent.

Elle doit être terrible, la mort qui vient ainsi lentement et que chaque effort rend plus sûre, la mort qui creuse peu à peu la tombe sous les pieds même de l'agonisant, la mort dans les tangues.

Et que de trépassés dans ce large sépulcre !

Les gens de la rive disent que le deuxième jour de novembre, le lendemain de la Toussaint, un brouillard blanc se lève à la tombée de la nuit.

C'est la fête des morts.

Ce brouillard blanc est fait avec les âmes de ceux qui dorment sous les tangues.

Et comme ces âmes sont innombrables, le brouillard s'étend sur toute la baie, enveloppant dans ces plis funèbres Tombelène et le Mont-Saint-Michel.

Au matin, des plaintes courent dans cette brume animée ; ceux qui passent sur la rive entendent :

— Dans un an ! Dans un an !

Ce sont les esprits qui se donnent rendez-vous pour l'année suivante.

On se signe. L'aube naît. La grande tombe se rouvre, le brouillard a disparu.

Au moment où le petit Jeannin arrivait sur les bords du Couesnon, la cavalcade partie du manoir de Saint-Jean s'arrêtait aussi devant la rivière. On sembla se consulter un instant parmi les hommes d'armes, puis la troupe se sépara en deux.

L'une remonta le cours du Couesnon, du côté de Pontorson, l'autre poursuivait sa route vers la grève.

Jeannin ne savait pas quel était le motif de cette marche nocturne.

Il se tapit dans un buisson pour laisser passer les cavaliers qui descendaient à la grève.

Les cavaliers passèrent. — Mais la fée ?

Le pauvre Jeannin avait perdu sa trace.

Hélas ! hélas ! les cinquante écus nantais !

Jeannin mit encore son oreille contre terre. Peine inutile. Le pas lourd des chevaux étouffait tout autre bruit.

La fée s'était-elle cachée comme lui pour éviter les soudards ?

La fée avait-elle franchi le Couesnon ?

Il ne savait. Pour comble de malheur, la lune était sous un nuage.

On ne voyait rien en grève.

Jeannin était consterné. Il avait bien envie de pleurer. Désormais, la fée allait se défier de lui. Jamais, au grand jamais, il ne devait trouver l'occasion si belle.

Il s'assit, de guerre lasse, et mit sa tête entre ses mains.

Comme il était ainsi, quelque chose frôla ses cheveux. Il se leva en sursaut et poussa un cri.

Un autre cri faible lui répondit.

C'était la fée qui sautait dans le courant du Couesnon.

Elle ne savait donc plus courir sur l'eau sans mouiller la pointe de ses pieds, la fée ?

Jeannin n'eut garde de se faire à lui-même cette indiscrète question.

Il reprit sa course.

La fée avait déjà gravi l'autre rive.

Bonté du Ciel ! ce qui avait frôlé les cheveux du petit Jeannin, c'était le voile de la fée. S'il avait eu l'esprit seulement d'avancer le bras !

De l'autre côté du Couesnon, il fallait décidément entrer en grève ou prendre le chemin des bourgs normands qui avoisinent la côte. Ce chemin tourne le dos au Mont-Saint-Michel ; et, d'après la première direction suivie, Jeannin pensait bien que la fée allait vers le Mont-Saint-Michel.

Il n'y eut pas longtemps à douter. La fée, après avoir jeté encore un regard derrière elle, fit un brusque détour et se lança dans les sables à pleine course.

Les sables ! c'était l'élément de Jeannin. Il serra la corde qui lui servait de ceinture, et se remit à jouer des jambes.

La lune sortait des nuages. La grève s'illuminait. On pouvait voir la cavalcade du manoir de Saint-Jean qui allait ça et là au hasard, sur les tangues, tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant du Couesnon. Jeannin et celle qu'il poursuivait étaient déjà trop loin pour qu'il y eût pour eux grand danger d'être aperçus.

Ils couraient maintenant, à cinquante pas l'un de l'autre, sur un terrain uni comme une glace.

Et il n'y avait pas à dire, le petit Jeannin gagnait à vue d'œil.

Le pas de la fée était toujours léger et rapide, mais Jeannin, qui la dévorait des yeux, croyait découvrir déjà quelques symptômes de fatigue. Son courage en devenait double, et il se disait encore :

— Elle est à moi ! elle est à moi ! Il ne savait pas que les fées sont généralement d'un naturel assez moqueur. Simon Le Priol, qui était très fort sur les fées, aurait pu lui dire cela. Les fées se laissent approcher par le pauvre garçon qui les poursuit : elles l'encouragent par une fatigue feinte : elles l'amorcent : quand il va se lasser, elles trouvent moyen de le piquer au jeu.

Tant qu'il a un souffle, il court.

Puis, au moment où il croit saisir la fée, la fée s'envole en riant.

Et il tombe à plat ventre, suant et geignant.

Bien heureux si le lutin mignon ne l'a pas attiré dans quelque trou !

C'était un ignorant que ce petit Jeannin.

Prendre une fée à la course ; prendre la lune avec ses dents ! On surprend les fées, on ne les prend pas. Voilà ce que tout le monde sait bien.

Si le père Le Priol avait entendu le petit coquetier répéter en courant : Elle est à moi ! elle est à moi ! il aurait ri comme un bossu.

Pourquoi le chevalier breton de la légende avait-il réussi ? C'est qu'il avait saisi la fée au moment où elle se baissait pour ramasser les friandises achetées chez le marchand d'épices de la ville de Dol…

Tout cela est évident. Mais le petit Jeannin gagnait du terrain.

Il n'y avait plus guère entre lui et la fée qu'une trentaine de pas.

Le vent vint plus frais à son front.

— La mer monte, se dit-il. Et d'un regard connaisseur, il interrogea la grève. Il se vit à moitié route du Mont, dans la ligne de Pontorson. Tout en courant, il arrangeait un stratagème que lui suggérait sa parfaite connaissance des grèves et des marées. Les tangues sont plates, mais il y a des canaux dont la pente est presque imperceptible à l'œil et où la mer monte bien longtemps avant de couvrir les sables. Le petit Jeannin étudia le terrain pendant quelques secondes. Puis il changea brusquement de direction. Vous eussiez dit qu'il cessait de poursuivre la fée. Tandis que celle-ci courait au nord, sur le Mont que l'on voyait comme en plein jour, Jeannin prenait à l'est, sans ralentir son pas le moins du monde. C'est ici que Simon Le Priol, les quatre Mathurin et les quatre Gothon auraient ri de bon cœur.

Tout à coup la fée s'arrêta devant une mare qu'elle n'avait pas soupçonnée.

Puis, elle voulut en faire le tour et se trouva naturellement en face de Jeannin qui l'attendait de l'autre côté.

Elle rabaissa son voile sur son visage.

— Que voulez-vous de moi ? dit-elle d'une voix qui tremblait un peu. Le cœur de Jeannin battait, battait !

Il répondit pourtant résolument, dans toute la naïveté de sa foi superstitieuse.

— Bonne fée, pardonnez-moi ! Je veux cinquante écus nantais pour me marier avec Simonnette.

Et afin que la bonne fée ne lui jouât pas de mauvais tour (en ceci les quatre Mathurin et les quatre Gothon l'auraient hautement approuvé, ainsi que Simon Le Priol), il saisit la fée, tout en lui témoignant le plus grand respect, et la serra ferme.

 

XII. Les mirages.

— Oses-tu bien m'arrêter, malheureux enfant ! dit la fée en grossissant sa douce voix.

— Oh ! bonne dame ! bonne dame ! répliqua Jeannin d'un accent larmoyant, mais en la serrant plus fort, tout le monde sait que je ne suis pas brave. Si je risque ma vie, c'est que je ne peux pas faire autrement, allez !

— Et je si te la prenais, ta vie ?

— Bonne fée ! je suis un poltron, c'est connu, mais on ne meurt qu'une fois, et j'aime mieux mourir que de voir Simonnette mariée à ce vilain coquin de Gueffès.

— Lâche-moi !

— Non pas, bonne fée ! s'écria Jeannin, vivement ; si je vous lâchais, vous vous changeriez en brouillard !

— Mais je puis me venger sur Simonnette. Jeannin frémit de tous ses membres.

— Voilà, par exemple, qui serait bien méchant de votre part ! murmura-t-il, car Simonnette ne vous a rien fait, la pauvre fille !

— Lâche-moi, te dis-je !

— Écoutez, bonne fée, une fois pour toutes, je ne vous lâcherai pas que vous ne m'ayez donné cinquante écus nantais. C'est dit.

La fée avait laissé tomber son panier sur le sable. L'escarcelle du chevalier Méloir était à sa ceinture.

Le petit Jeannin avait prononcé ces dernières paroles d'un ton respectueux, mais déterminé.

Il y eut un court silence, pendant lequel on n'entendit que le sifflement du vent du large et la trompe lointaine des cavaliers bretons qui se ralliaient dans la nuit.

— Ce vent annonce que la mer monte, n'est-ce pas ? demanda brusquement la fée.

— Oh ! dit Jeannin qui se mit à sourire ; vous connaissez les grèves aussi bien que moi, bonne dame… quoique je vous aie attrapée, ajouta-t-il, comme si une idée lui fût venue tout à coup, à la mare de Cayeu, qui n'arrêterait pas un enfant de huit ans. Enfin, n'importe ; ça vous amuse de faire l'ignorante. Oui, bonne fée, ce vent annonce que la mer monte.

— Montera-t-elle vite, aujourd'hui ?

— Assez.

— Combien faut-il de temps pour aller d'ici au Mont-Saint-Michel ?

— Vous me le demandez ? La fée frappa son petit pied contre le sable.

— Un gros quart d'heure, en courant comme nous le faisions, ajouta Jeannin.

— Et la mer fermera la route ?

— À peu près dans une demi-heure. La fée prit l'escarcelle à sa ceinture et la jeta sur le sable, où les écus parlèrent leur langage joyeux. Jeannin poussa un grand cri d'allégresse, lâcha la fée et se précipita sur l'escarcelle. Mais un doute le prit soudain.

— Si c'était de la monnaie du diable ! se dit-il. Il se retourna vivement, pensant bien que la fée était déjà à mi-chemin des nuages. La fée était debout à la même place. Et le petit Jeannin remarqua pour la première fois combien sa taille était fine, noble et gracieuse. On ne voyait point son visage, mais Jeannin, en ce moment, la devina bien belle.

— Enfant, dit-elle, d'une voix triste et si douce que le petit coquetier se rapprocha d'elle involontairement, ne montre cette escarcelle à personne, car elle pourrait te porter malheur.

— Il faudra pourtant bien la porter à Simon Le Priol, pensa Jeannin.

— Simonnette est belle et bonne, reprit la fée ; rends-la heureuse.

— Oh ! quant à ça, soyez tranquille !

— Prie Dieu pour monsieur Hue de Maurever, ton seigneur, qui est dans la peine, poursuivit encore la fée, et s'il a besoin de toi, sois prêt !

— Dam ! fit Jeannin avec embarras, je ne suis pas bien brave, vous savez, bonne dame ! Mais c'est égal, je commence à croire que je deviendrai un homme un jour ou l'autre ! Et, tenez, j'avais bonne envie des cinquante écus nantais, n'est-ce pas, puisque j'ai osé courir après vous pour les avoir ? Eh bien ! ce soir, le chevalier qui est là-bas m'a dit : « Si tu veux me livrer le traître Maurever, tu auras cinquante écus nantais ». Moi, j'ai pris mes jambes à mon cou…

— Est-ce que tu sais où se cache monsieur Hue ? demanda la fée.

— Je pêche quelquefois du côté de Tombelène, répondit Jeannin qui eut un sourire sournois.

La fée tressaillit, puis elle lui prit la main. Jeannin trembla bien un peu, mais ce fut par habitude.

— Si on t'appelait au nom de la Fée des Grèves, dit-elle, viendrais-tu ?

— Par ma foi, oui ! répondit Jeannin sans hésiter ; maintenant, j'irais !

— C'est bien… souviens-toi et attends. Adieu ! La fée franchit d'un bond la queue de la mare Cayeu. Le vent du large prit son voile qui flotta gracieusement derrière elle. Jeannin resta frappé à la même place.

C'était à présent que lui venait la terreur superstitieuse.

Un instant, lorsque la fée avait prononcé le nom de Hue de Maurever, une idée avait voulu entrer dans l'esprit du petit Jeannin.

— Mademoiselle Reine… s'était-il dit.

— Ou son Esprit peut-être, avait-il ajouté, puisqu'on dit qu'elle est défunte ! Nous avons glissé à dessein sur la partie prosaïque de la scène. Par exemple, nous n'avons parlé qu'une seule fois du panier de la fée.

Jeannin n'avait sans doute pas vu ce panier, qui n'allait pas bien à une fée, mais qui eût été tout à fait mal séant pour un Esprit.

Un Esprit n'ira jamais porter un panier contenant des poulets (ô poésie !), un pain et un flacon de bon vin vieux.

Non. Un Esprit est incapable de cela.

Jeannin, cependant, renonça bien plus vite à l'idée de Reine de Maurever vivante qu'à l'idée de Reine fantôme.

Et vraiment, il ne faut pas voir les choses sur ces grèves si l'on veut rester dans la réalité.

Tout y revêt un cachet fantastique. La lumière, source et agent de tout spectacle, s'y comporte autrement qu'en terre ferme. De même que l'objet le plus commun placé au centre du kaléidoscope brille tout à coup et se teint de couleurs imprévues, de même les conditions de l'atmosphère, la nature du sol, quelque chose enfin qu'il importe peu de définir ici, font de ces grèves un immense appareil où la dioptrique et la catoptrique…

Hélas ! bon Dieu, où allons-nous ? L'auteur affirme sous serment qu'il a trouvé ces deux mots redoutables dans un almanach.

Pour en revenir aux merveilles de nos grèves, aux mille jeux de lumière qui trompent l'œil des riverains eux-mêmes et des Montois, il faut dire qu'aucun appareil de physique n'en pourrait donner une idée. Pas n'est besoin d'aller au Sahara pour voir de splendides mirages.

Les sables de la baie de Cancale reflètent des fantaisies aussi brillantes, aussi variées que les sables d'Afrique. La pâle lune des rivages bretons évoque des féeries comme le brûlant soleil de Numidie.

Ce sont là des miraculeuses visions, des rêves inouïs que nulle imagination n'inventerait, même dans le délire de la fièvre.

La grève, comme un magique miroir, trahit alors les secrets d'un monde qui n'est pas le monde des hommes.

J'ai vu là des bocages enchantés voguant parmi les nuées qui bercent mollement l'île d'Armide plus belle que dans les songes du Tasse ; j'ai vu les froides et nobles lignes du paysage grec, la perspective sans fin des Champs-Élysées ; j'ai vu Babylone et ses terrasses orgueilleuses portant des orangers plus hauts que les chênes de nos bois.

J'ai vu, et c'était un fantôme, la forêt morte, la vieille forêt de Scissy, prolongeant ses massifs dans la mer et couvrant de son ombre sacrée Tombelène, le lieu des sacrifices humains.

Plus loin, c'était une flotte qui allait toutes voiles déployées, cinglant sur les tangues à sec. Plus loin une procession muette déroulant la pourpre et l'or de ses anneaux infinis.

Plus loin encore, un pauvre rideau de peupliers, devant la maison aimée…

Illusions ! illusions ! mensonges qui ravissent ou qui font pleurer !

Mais sous lesquels il n'y a que les sables nus attendant leur proie.

Oh ! non, ce n'était pas une femme mortelle, l'être que voyait le petit Jeannin aux rayons de la lune !

Elle courait. Mais Jeannin voyait bien que son pied n'effleurait pas même les lises brillantes, où le pied d'un chrétien se serait enfoncé jusqu'à la cheville.

Elle courait, mais c'était son écharpe et son voile, déployés au vent, qui la portaient.

Parmi ces étincelles que la lune arrache aux tangues mouillées, elle passait comme dans une pluie d'or…

Et tout à coup le sol s'abaissa. La fée monta. Elle glissait dans les nuages.

Puis ce fut autre chose :

Jeannin se repentit amèrement de lui avoir dit que la mer mettait une demi-heure à revenir.

Car la mer venait.

La mer passait, lisse comme une lame de cristal, sous les pieds de la jeune fille.

Mais les pieds de la jeune fille ne s'y mouillaient point.

Oh ! que c'était bien la fée, la fée du récit de Simon Le Priol ! la fée du chevalier breton qui courait sur les vagues…

Un nuage cacha la lune. La fée disparut.

Le petit Jeannin pesa l'escarcelle dans sa main, et reprit tout pensif le chemin du village de Saint-Jean.

Il possédait cette fortune qu'il avait souhaitée avec tant de passion, les cinquante écus nantais qui devaient le rendre si heureux ; et pourtant sa tête pendait sur sa poitrine.

Ce n'était pas la mer que le petit Jeannin avait vu sous les pieds de la fée, c'était le mirage de la nuit.

Jeannin connaissait trop bien les marées, lui qui vivait les jambes dans l'eau depuis sa première enfance, pour s'être trompé d'une demi-heure.

On a dit souvent que, dans les grèves de la baie de Cancale, la mer monte avec la vitesse d'un cheval au galop.

Ceci mérite explication.

Si l'on a voulu dire que la marée partant des basses eaux, gagnait avec la rapidité d'un cheval qui galope, on s'est assurément trompé.

Si l'on a voulu dire, au contraire, qu'un cheval, partant du bas de l'eau en grande marée, aurait besoin de prendre le galop pour n'être point submergé, on n'a avancé que l'exacte vérité.

Cela tient à ce que la grève, plate en apparence, a, comme nous l'avons déjà dit, des rides, — des plans, suivant le langage des sculpteurs, — des endroits où la tangue cède d'une manière presque insensible, mais suffisante pour attirer le flot, justement à cause de l'absence de pente générale.

Ces défauts de la grève forment quand la mer monte, des espèces de rivières sinueuses qui s'emplissent tout d'abord et qu'il est très difficile d'apercevoir dès la tombée de la brune, parce que ces rivières n'ont point de bords.

L'eau qui se trouve là ne fait que combler les défauts de la grève.

De telle sorte qu'on peut courir, bien loin devant le flot, sur une surface sèche et être déjà condamné. Car la mer invisible s'est épanchée sans bruit dans quelque canal circulaire, et l'on est dans une île qui va disparaître à son tour sous les eaux.

C'est là un des principaux dangers des lises ou sables mouvants que détrempent les lacs souterrains.

À vue d'œil, la mer monte, au contraire, avec une certaine lenteur, égale et patiente, excepté dans les grandes marées.

Cela ne ressemble en rien au flux fougueux et bruyant qui a lieu sur les côtes.

Ici, on ne voit à proprement parler, ni vague ni ressac, parce que la lame a été brisée mille fois depuis l'entrée de la baie jusqu'aux grèves et aussi sans doute parce que la marée ne rencontre aucune espèce d'obstacle.

C'est tout simplement le niveau qui monte et l'eau qui s'épanche en vertu des lois de la gravité.

Point d'efforts, point de luttes, point de montagnes chevelues, creusant leur ventre d'émeraude et jetant leur écume folle vers le ciel.

Pour peindre la grande mer et sa fureur, un peintre ne choisira certes jamais les alentours du Mont-Saint-Michel.

Mais qu'importe le mouvement, le fracas, la colère ? Les gens qui frappent froidement et en silence tuent tout aussi bien et mieux que si la rage les emportait.

Le mouvement désordonné, le fracas, les menaces, en un mot, sont des avertissements, tandis que la tranquillité attire et trompe.

Plus d'un parmi ceux qui sont morts sous les sables a dû sourire en voyant la mer monter entre Avranches et le Mont. Pourquoi prendre garde à ce lac bénin qui s'enfle peu à peu et qui vient vous caresser les pieds si doucement.

Ce lac bénin a de longs bras qu'il étend et referme derrière vous. Prenez garde !

Il était plus de deux heures de nuit lorsque la fée atteignit les roches noires qui forment la base du Mont-Saint-Michel.

La mer venait derrière elle. On l'entendait rouler de l'autre côté du Mont.

La fée s'assit sur un quartier de roc afin de reprendre haleine. Elle appuya ses deux mains contre sa poitrine pour comprimer les battements de son cœur.

De Saint-Jean-des-Grèves au Mont, il y a une grande lieue et demie. La fée, en parcourant cette distance, n'avait pas cessé un seul instant de courir.

Elle releva son voile pour étancher la sueur de son front et montra aux rayons de la lune cette douce et noble figure que nous avons admirée déjà dans la grande salle du manoir de Saint-Jean.

Puis elle tourna la base du roc et entra dans l'ombre sous la muraille méridionale de la ville.

Elle pouvait entendre en haut du rempart le pas lourd et mesuré du soldat de la garde de nuit qui veillait.

Ce n'était pas pour s'introduire dans la ville que notre fée prenait ce chemin, car elle passa derrière la Tour-du-Moulin, qui était la dernière entrée de la ville, et s'engagea dans des roches à pic où nul sentier n'était tracé.

Bien que la nuit fût claire, elle avait grand'peine à se guider parmi ces dents de pierre qui déchirent les mains et où le pied peut à peine se poser.

Elle allait avec courage, mais elle ne faisait guère de chemin.

Elle atteignit enfin une sorte de petite plate-forme au-dessus de laquelle un pan de pierre coupé verticalement rejoignait la muraille du château. Impossible de faire un pas de plus.

Mais la fée n'avait pas besoin d'aller plus loin, à ce qu'il paraît, car elle posa son panier sur le roc et s'approcha du pan de pierre.

Une sorte de meurtrière, taillée dans le granit même défendue par un fort barreau de fer, s'ouvrait sur la plate-forme.

La fée mit sa blonde tête contre le barreau.

— Messire Aubry ! dit-elle tout bas.

— Est-ce vous, Reine ? répondit une voix lointaine et qui semblait sortir des entrailles mêmes de la terre.