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La fée des grèves

Chapter 15: XV. À quand la noce ?
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About This Book

Un paysage côtier de marais, de marées changeantes et de vieilles légendes encadre l'action, où des forêts disparues et l'humeur de la mer conditionnent l'existence locale. Une narration épisodique suit une galerie de villageois, seigneurs et voyageurs dont les destins se croisent à travers cavalcades, querelles, passions, crimes et combats. Une présence surnaturelle liée aux grèves se manifeste par apparitions, mirages et prodiges qui bouleversent les certitudes et influent sur les décisions des personnages. Mêlant folklore, aventure et réflexion morale, les épisodes convergent vers sièges, révélations personnelles et un épilogue marqué par le repentir.

XIII. Où l'on parle pour la première fois de maître Loys.

L'endroit du Mont où se trouvait maintenant Reine de Maurever était à peine assez large pour qu'une personne pût s'y asseoir à l'aise. Immédiatement au-dessus s'élevait la grande plate-forme du château que surmonte la basilique. Reine avait à sa gauche les murs inclinés de la Montgomerie, par où l'on monte au cloître et à toute cette partie des bâtiments appelée la Merveille.

Il y avait un archer de garde dans la guérite de pierre qui flanquait la plate-forme. Reine le savait ; ce n'était pas la première fois qu'elle venait là. Elle savait aussi que la consigne des archers était de tirer sans crier gare, partout où ils apercevaient un mouvement dans les rochers.

Et cette consigne, soit dit en passant, n'était point superflue, car les Anglais tentèrent plus d'une fois, en ce siècle, de s'introduire nuitamment et par trahison dans l'enceinte du couvent-forteresse.

Reine de Maurever, dans sa vie ordinaire, était une enfant timide.

Mais Reine avait le cœur d'un chevalier quand il s'agissait de bien faire.

La mort, elle n'y songeait même pas ! C'était chose convenue avec elle-même que, dans ses courses hasardeuses, la mort était partout, sur les Grèves comme autour du Mont.

Les sables mouvants, la mer, les balles ou les carreaux des arbalétriers, tout cela tue. Reine bravait tout cela.

Nous sommes au siècle des vierges inspirées, des dentelles de granit et de splendides cathédrales.

Jeanne d'Arc, une autre jeune fille possédée de Dieu, venait d'accomplir le miracle qui reste comme un diamant éblouissant dans l'écrin de nos annales.

Jeanne d'Arc, que Voltaire a insultée, afin qu'aucun honneur ne manquât à la mémoire de Jeanne d'Arc.

La pauvre Reine n'était point une Jeanne d'Arc. Peut-être que son bras eût fléchi sous l'armure. Mais elle n'avait pas un trône à sauver.

Sa force était à la hauteur de son dévouement modeste.

La vengeance du duc François la faisait plus pauvre et plus dénuée que la plus indigente parmi les filles des vassaux de son père. Elle n'avait plus à donner que sa vie. Elle donnait sa vie simplement, nous allions dire gaiement.

C'était une jeune fille, ce n'était rien qu'une jeune fille, supportant sa peine avec courage, mais aspirant ardemment au bonheur.

Aubry était bien le fiancé qu'il fallait à cette blonde enfant des Grèves. Brave comme un lion, vif, bouillant, sincère ; un vrai chevalier en herbe.

Il y avait quinze jours qu'Aubry était captif. François de Bretagne l'avait fait arrêter le soir même de l'événement raconté aux premières pages de ce livre. Depuis lors, Aubry n'avait vu que le frère-convers, chargé de lui apporter sa provende, et Reine, qui était venue parfois le visiter.

La fenêtre de son cachot était taillée de façon à ce qu'il ne pût apercevoir que le ciel. Le sol où il reposait restait à six pieds au-dessous de la fenêtre-meurtrière.

Ce cachot avait été creusé, avec trois autres pareils, sous la plate-forme, par Nicolas Famigot, ancien prieur claustral et vingt-quatrième abbé de Saint-Michel. L'intérieur était tout roc. Le dessus de la porte avait un carré taillé au ciseau dans la pierre, avec la date : A. D. 1276.

Les ouvriers, en creusant cette cellule carrée dans le roc vif, avaient ménagé un petit cube de granit destiné à soutenir la tête du prisonnier.

À part cette attention, les quatre cachots étaient entièrement nus.

Ce fut quelques années plus tard seulement que Louis XI, le roi démocrate, s'arrêta émerveillé à la vue de ces prisons modèles, Louis XI savait les dangers de la guerre qu'il avait déclarée à ses grands vassaux. Il aimait les cachots bien établis. Le Mont-Saint-Michel lui plut au-delà de tout dire.

Il y revint et il utilisa du mieux qu'il put ces cachots si recommandables.

À l'époque où se passe notre histoire, aucun captif politique n'avait encore illustré les dessous du Mont-Saint-Michel. Ces cachots étaient bonnement le pénitentiaire du couvent. On y mettait des moines ou des vassaux de l'abbaye, il avait fallu la requête du duc François pour qu'Aubry de Kergariou y pût trouver place.

Par autre grâce spéciale, le frère gardien avait été autorisé à lui délivrer quatre bottes de paille : de sorte qu'Aubry était à son aise.

Au moment où la voix de Reine se fit entendre sur la petite saillie qui était sous la fenêtre-meurtrière, Aubry dormait, couché sur la paille. Mais le sommeil des captifs est léger. Il ne fallut qu'un appel pour mettre Aubry sur ses pieds.

D'un bond il atteignit l'appui de la meurtrière et s'y tint suspendu.

— Pauvre Aubry ! dit Reine. Et ils causèrent. Au bout de quelques minutes, la main droite d'Aubry qui tenait l'appui de la meurtrière lâcha prise, parce qu'elle commençait à s'engourdir ; ses pieds touchèrent le sol et rebondirent : sa main gauche saisit l'arête de granit et supporta tout le poids de son corps à son tour.

— Vous souvenez-vous de maître Loys, Reine ? dit-il.

— Votre beau lévrier noir ?

— Oui, mon beau lévrier ! mon pauvre ami si cher ! Reine convint que maître Loys était un parfait lévrier.

En ce moment, Aubry disparut pour reparaître aussitôt après, et, cette fois, ce fut sa main droite qui saisit l'appui de la meurtrière.

— Il est bien heureux, ce maître Loys ! dit Reine en riant.

— Cela vous étonne que je pense à lui ? demanda Aubry. Quand vous serez ma femme, Reine, vous verrez comme il vous aimera ! Mais vous ne pouvez pas l'aller chercher à Dinan…

— J'ai un messager tout trouvé, interrompit Reine.

Elle songeait au petit coquetier Jeannin qui avait de si bonnes jambes…

— Merci ! merci ! s'écria Aubry avec chaleur ; il me semble que rien ne me manquerait ici si je savais que mon beau Loys est en bonnes mains et traité comme il faut. Mais parlons de vous. Y a-t-il du nouveau ?

Reine secoua la tête.

— Il y a que le pays est rempli de soldats, répondit-elle ; nous aurons de la peine à nous défendre et à nous cacher désormais. Hier on a crié la somme promise à qui livrera la tête de mon père.

— Elle n'est pas encore gagnée, cette somme-là, Dieu merci !

— Ils sont nombreux. Une douzaine d'hommes d'armes, sans compter le chef, qui est un chevalier… et beaucoup de soldats.

— Ah ! dit Aubry, notre seigneur François a trouvé un chevalier pour s'avilir à ce métier-là !

— Il n'en a pas trouvé, répliqua Reine ; il en a fait un.

— À la bonne heure ! et quel est le croquant ?…

— Un de vos parents, Aubry…

— Méloir ! s'écria le jeune homme avec cette indignation mêlée de mépris qui ne peut tuer tout à fait le sourire ; Méloir… mon rival, vous savez, Reine…

Reine se redressa.

— Oh ! ne vous offensez pas ! Il était bon autrefois, mais vous verrez qu'il sera pendu quelque jour comme un vilain, si je ne lui donne pas de ma dague dans la poitrine.

— Pauvre Aubry ! dit Reine, entre sa poitrine et votre dague il y a loin !

Aubry disparut, comme si cette observation, cruelle dans sa vérité, l'eût foudroyé.

Ce n'était que sa main droite qui se fatiguait.

Ces plongeons soudains du pauvre prisonnier mettaient le comble à la bizarrerie de cette scène, où la gaieté de deux cœurs vaillants et jeunes luttait presque victorieusement contre une profonde détresse.

Quand la tête d'Aubry se remontra, Reine vit qu'il secouait ses cheveux bouclés avec colère.

— Patience ! dit-il ; je sais que je ne suis bon à rien… Mais je payerai toutes nos dettes d'un seul coup, si Dieu le veut. Revenons à vous, Reine, vous parliez de la suite de ce coquin de Méloir…

— Je disais que leur nombre m'épouvante, Aubry, et j'allais ajouter que le secret de la retraite de mon père n'est plus à moi.

— Comment ! vous auriez confié…

— À vous seul, Aubry ! interrompit la jeune fille ; et si j'ai eu tort, ce n'est pas vous qui devez me le reprocher. Mais il y a deux nuits, en traversant la grève, j'ai vu qu'on me suivait. Je suis revenue sur mes pas ; j'ai fait tout ce que j'ai pu pour tromper cette surveillance… j'ai cru avoir réussi ; je me trompais : en mettant le pied sur le roc de Tombelène, j'ai revu la grande ombre maigre et difforme qui sortait du brouillard en même temps que moi…

— Vous avez reconnu l'espion ?

— J'ai reconnu le Normand Vincent Gueffès, qui habite depuis quelques mois sur le domaine de Saint-Jean-des-Grèves.

— Est-ce un brave homme ?

— On dit dans le village qu'il vendrait bien son âme pour un écu. Aubry garda le silence.

— Il y en a encore un autre, poursuivit Reine ; mais celui-là est un enfant loyal et dévoué. Je ne crains que Gueffès.

— Vous souvenez-vous, Aubry ? reprit-elle encore après une pause, la semaine passée nous étions tout pleins d'espoir, nous nous disions : notre peine ne durera, au pis aller, que quarante jours, puisque François de Bretagne n'a plus que quarante jours à vivre. Dieu m'est témoin que je prie chaque soir pour que monseigneur le duc se repente et non pas pour qu'il meure, mais enfin ce sont là des choses que mes prières ne changeront point. Monsieur Gilles a dit : « dans quarante jours » ! je l'ai entendu ; sa voix mourante sonne encore à mon oreille. Aujourd'hui, deux semaines sont écoulées ; nous n'avons plus que vingt-cinq jours de peine. Nous parlions ainsi… Eh bien ! Aubry, mon espoir s'en va !

— Ne dites pas cela. Reine, où vous me ferez devenir fou dans cette cage maudite !

— Hélas ! continua mademoiselle de Maurever : un vieillard et une jeune fille pour combattre tant de soldats ! Je ne vous ai pas tout appris. Si Vincent Gueffès ne nous vend pas, ils sauront se passer de lui. Avez-vous entendu parler, Aubry, de ces lévriers qui chassent les naufragés sur les grèves d'Audierne et de Douarnenez, autour des rochers de Penmarch ? Méloir attend douze de ces lévriers.

— Le misérable ! s'écria Aubry.

— Demain, en traversant la grève pour porter le repas de mon père, acheva Reine, je serai chassée par la meute de Rieux comme une bête fauve.

La main d'Aubry se tendit jusqu'au barreau qu'il secoua avec furie. Le barreau, scellé dans le roc, ne remua même pas.

— Il faudra bien qu'il cède, râla le pauvre porte-bannière, emporté par un accès de délire ; je l'arracherai ! oh ! je l'arracherai ! et si je ne peux pas, j'userai le roc avec mes ongles. Reine, je mourrai enragé dans ce trou, maintenant ! et si le vent m'apporte cette nuit les cris de cette meute infernale…

Il n'acheva pas. Un gémissement sortit de sa poitrine. Sa main ensanglantée lâcha du même coup le barreau et la saillie de pierre. Reine l'entendit tomber comme une masse au fond du cachot.

— Aubry ! dit la jeune fille effrayée. Point de réponse.

— Aubry ! murmura-t-elle encore. Elle n'osait élever la voix, à cause de l'archer qui veillait sur la plate-forme.

Aubry garda le silence.

Reine joignit ses mains, et sa prière désespérée s'élança vers le ciel.

— Mon Dieu ! Et vous, sainte Vierge ! dit-elle, ayez pitié de nous !

— Aubry ! murmura-t-elle pour la troisième fois ; revenez ! revenez ! j'ai été à Dol, je vous apporte une lime d'acier…

Ces mots n'étaient pas achevés, que la tête d'Aubry rayonnait à la meurtrière.

— Une lime ! s'écria-t-il, délirant de joie comme il délirait naguère de douleur : une lime d'acier ! nous sommes sauvés, Reine, sauvés ! sauvés !

Un bruit rauque se fit à l'intérieur de la cellule, qui s'illumina soudain.

— Baissez-vous ! murmura Aubry qui se laissa choir aussitôt.

Reine obéit ; elle avait eu le temps de voir à l'intérieur du cachot, une tête chauve dont le front plombé recevait en plein la lumière d'une lampe.

 

XIV. Prouesses de maître Loys.

Reine n'eut que le temps de se rejeter en arrière vivement et de se coller à la paroi extérieure du cachot.

À l'intérieur, elle entendit une grosse et joyeuse voix qui disait :

— On vous y prend, messire Aubry ! toujours bâillant à la lune ! Par saint Bruno, mon patron, n'avez-vous pas assez du jour pour songer creux ? Allez ! si mon devoir ne m'appelait pas ici à cette heure, je ronflerais comme le maître serpent du chœur, moi qui vous parle.

— Moi, je n'ai pas sommeil, mon bon frère Bruno, répondit Aubry, qui aurait voulu le voir à cent pieds sous terre.

— Eh bien ! je ne m'y connais plus ! s'écria le convers ; de mon temps, les jeunes gens dormaient mieux que les vieillards ! Mais, après tout, c'est la tristesse qui vous pique, mon gentilhomme, et je conçois cela. Que saint Michel me garde ! j'ai été soldat avant d'être moine, et je dis que vous avez bien fait de jeter votre épée aux pieds de ce pâle coquin qui a empoisonné son frère.

— Bruno ! interrompit sévèrement le jeune homme d'armes, il ne faut pas parler ainsi devant moi de mon seigneur le duc !

— Bien ! bien ! je sais que vous êtes loyal comme l'acier, messire Aubry. Je vous aime, moi, voyez-vous, et si j'étais le maître, vous auriez la clef des champs à l'heure même, car c'est une honte à l'abbaye de Saint-Michel de servir de prison à ce damné de François. Bien ! bien ! je retiens ma langue, messire. Je disais donc que vous êtes un joli homme d'armes, mon fils, et que pour tout au monde je ne voudrais pas vous faire de la peine. Et tenez, ajouta-t-il d'un accent tout à fait paternel, si vous me disiez quelquefois : Frère Bruno, je boirais bien un flacon de vin de Gascogne, pourvu que ce ne fut ni quatre-temps ni vigiles, je ne me fâcherais pas contre vous.

L'excellent frère Bruno parlait ainsi avec une volubilité superbe, sans virgules ni points, et pendant qu'il parlait son franc visage souriait bonnement.

C'était presque un vieillard : une tête chauve, mais joyeuse et pleine, qui avait bien pu être au temps jadis, la tête d'un vrai luron.

Depuis qu'Aubry était prisonnier dans les cachots de l'abbaye, frère Bruno faisait son possible pour adoucir la rigueur de sa captivité.

À l'heure des rondes il ne passait jamais devant la cellule d'Aubry sans y entrer pour faire un doigt de causette. Aubry l'aimait parce qu'il avait reconnu en lui un digne cœur.

Il laissait le frère Bruno lui conter les détails du dernier siège du Mont. Le bon moine s'était refait un peu soldat pour la circonstance. Il aurait voulu que le Mont fût assiégé toujours.

Mais les Anglais vaincus avaient abandonné jusqu'à leur forteresse de Tombelène, après l'avoir préalablement ruinée. Les jours de fête étaient passés.

D'ordinaire, Aubry recevait avec plaisir et cordialité les visites du moine ; mais aujourd'hui, nous savons bien qu'il ne pouvait être à la conversation. Pendant que frère Bruno parlait, il rêvait.

Bruno s'en aperçut et se prit à rire.

— Je ne veux pourtant pas vous déranger, dit-il, car je pense que vous ne recevez pas de visites. Aubry s'efforça de garder un visage serein.

— Mais j'y pense, reprit le moine en riant plus fort, on dit que le lutin de nos grèves, qui avait disparu depuis cent ans, est revenu. Les pêcheurs du Mont ne parlent plus que de la bonne fée, depuis quinze jours. Vous étiez là perché à votre lucarne quand je suis entré… peut-être que la Fée des Grèves était venue vous voir à cheval sur son rayon de lune.

Assurément, le frère Bruno ne croyait pas si bien dire. Aubry rêvait toujours.

— À propos de cette Fée des Grèves, poursuivit le moine, il y a des milliers de légendes toutes plus divertissantes les unes que les autres. Vous qui aimez tant les vieilles légendes, messire Aubry, vous plairait-il que je vous en récite une ?

Ce disant, le frère Bruno s'asseyait sur la paille du lit et déposait sa lampe à terre. L'idée de conter une légende le mettait évidemment en joie.

Aubry le donnait au diable du meilleur de son cœur.

— Au temps de la première croisade, commença frère Bruno, le seigneur de Châteauneuf, qui était Jean de Rieux, vendit tout, jusqu'à la chaîne d'or de sa femme, pour équiper cent lances. M'écoutez-vous, messire Aubry ?

— Pas beaucoup, mon bon frère Bruno.

— La légende que je vous conte là s'appelle la Grotte des Saphirs, et montre tous les trésors cachés au fond de la mer.

— Je n'irai point les y quérir, mon frère Bruno.

— Jean de Rieux ayant donc équipé ses cent lances, reprit le moine convers, poussa jusqu'à Dinan suspendre un médaillon bénit à l'autel de Notre-Dame, puis il partit, laissant sa dame, la belle Aliénor, aux soins de son sénéchal.

Aubry bâilla.

— Jamais je ne vis chrétien bâiller en écoutant cette légende, messire Aubry, dit le moine un peu piqué, et cela me rappelle une autre aventure…

— Oh ! mon bon frère Bruno ! si vous saviez comme j'ai sommeil !

— Tout à l'heure vous prétendiez…

— Sans doute, mais depuis…

— C'est donc moi qui vous endors, messire ! demanda le moine en se levant.

— Vous ne le croyez pas, mon excellent frère ! Aubry lui tendit la main. Le moine la prit sans rancune et la secoua rondement.

— Allons, s'écria-t-il ; pour votre peine vous ne m'entendrez jamais vous conter la légende de la grotte des Saphirs, qui est au fond de la mer. Bonne nuit donc, messire Aubry, n'oubliez pas vos oraisons, et faites de bons rêves.

À peine la porte était-elle refermée qu'Aubry se suspendait de nouveau à l'appui de la meurtrière.

— Reine ! oh ! Reine ! dit-il ; que Dieu vous bénisse pour avoir eu cette pensée d'acheter une lime ! Nous sommes sauvés !

— Puissiez-vous ne point vous tromper, Aubry !

— Demain soir, ce barreau sera tranché…

— Mais pourriez-vous passer par cette fente étroite !

— J'y passerai, dussé-je y laisser la peau de mes épaules et de mes reins !

— Et une fois que vous serez passé, mon pauvre Aubry, aurons-nous seulement un ennemi de moins ?

— Vous aurez un défenseur de plus, Reine ! s'écria le jeune homme avec enthousiasme. Écoutez ! pendant que ce bon moine était là, je rêvais et je me souvenais. Sait-on ce que peut un homme de cœur, même contre une multitude ? Avec Loys pour combattre les lévriers de Rieux, et moi pour combattre les hommes d'armes du mécréant Méloir, par saint Brieuc ! j'irai à la bataille d'une âme bien contente !

— Je ne sais… voulut dire la jeune fille.

— Écoutez ! écoutez, Reine, poursuivit Aubry avec une chaleur croissante ; vous ne connaissez pas maître Loys ! C'est un preux à sa façon, j'en fais serment ! Une fois, il y a deux ans de cela, mon noble père, qui était malade à la mort, eut envie de manger des lombes de daim. Les daims s'en vont de notre Bretagne, mais il y en a encore dans la forêt de Jugon.

Je dis à mon père : Messire, je vais vous quérir un daim. Il sourit et me donna sa main pâlie : quand un homme va mourir, il a des désirs fous comme les enfants ou les femmes. Je pris maître Loys, et je descendis vers Lamballe. Nous marchâmes lui et moi tout un jour. Au revers de la forêt du Jugon s'élève le manoir des anciens seigneurs de Kermel, habité maintenant par le juif Isaac Hellès, argentier du dernier duc.

Isaac avait six fils qui se prétendaient maîtres de la forêt. Tous grands et robustes, bruns de poil, la bouche rentrée, le nez en bec d'aigle comme les gens d'Orient. Si quelqu'un, gentilhomme ou vilain, chassait dans la forêt, les fils d'Isaac Hellès venaient et le tuaient.

On savait cela.

Ils avaient une meute dressée à fondre sur les braconniers et leurs chiens.

J'arrivai à la nuit tombante sur la lisière de la forêt de Jugon. Maître Loys releva piste dès les premiers pas, mais il était trop tard pour chasser.

Je connus les traces et je fis une lieue dans la forêt pour choisir un affût.

J'avais pour armes mon épieu et mon couteau.

Un bon épieu, Reine, fort comme une lance et pointu comme une aiguille.

J'attachai maître Loys au tronc d'un châtaignier, et je lui dis : « Couche ! », il ne bougea plus.

Le daim arriva, trottant dans le taillis ; maître Loys faisait le mort.

Quand le daim passa, je lui plantai mon épieu sous l'épaule ; il tomba sur ses genoux, et je l'achevai d'un coup de couteau dans la gorge.

Maître Loys poussa un long hurlement de joie.

Et alors ! comme si ce cri eut évoqué une armée de démons, la forêt s'illumina soudain. Des torches brillèrent à travers les arbres, la trompe sonna. Je vis des cavaliers qui accouraient au galop, excitant des chiens lancés ventre à terre.

Je me dis :

— Voici les fils d'Isaac Hellès le juif, qui viennent avec leur meute pour me tuer.

D'un revers, je coupai la courroie qui retenait Loys, et je pris mon épieu à la main. Loys ne s'élança pas. Il resta devant moi, les jarrets tendus, la tête haute. Les juifs criaient déjà de loin : Sus ! sus !

Il y avait un grand chêne qui s'élevait à la droite de la voie ; j'allai m'y adosser, pour ne pas être massacré par derrière.

À ce moment-là même, les fils d'Isaac, avec leur meute et leurs valets, tombèrent sur nous comme la foudre.

Je vois encore leurs visages longs et cuivrés à la rouge lueur des torches.

Vous dire exactement ce qui se passa, Reine je ne le pourrais pas, car je ne le sais guère moi-même.

Un tourbillon s'agitait autour de moi. Je recevais à la fois des coups par tout le corps. Mon front s'inondait de sang et de sueur.

Je me souviens seulement que je disais de temps en temps, machinalement et sans savoir :

— Hardi ! maître Loys ! Je me souviens aussi que je le voyais toujours devant moi, muet au milieu de la meute hurlante, et travaillant Dieu sait comme ! Mon épieu se levait et retombait. Je commençais à ne plus sentir mes blessures, ce qui est signe qu'on va s'évanouir ou mourir… Aubry s'arrêta pour reprendre haleine.

En ces temps où toute vie traversait des dangers violents, la délicatesse des femmes, loin de répugner à de pareils récits, doublait l'intérêt qu'elles y portaient. Elles n'avaient plus horreur du sang pour avoir pansé trop de plaies.

Reine écoutait, haletante.

Elle était avec Aubry dans la forêt, au pied du grand chêne. Les torches l'éblouissaient ; le bruit l'étourdissait ; elle saignait par les blessures d'Aubry.

Hardi ! maître Loys ! défends ton maître !

— Pourtant, reprit Aubry, dans la simplicité de sa vaillance, je voulais rapporter les lombes du daim à monsieur mon père, qui en avait désir.

Comme je sentais bien que j'allais tomber, je me dis :

— Allons, Aubry ! un dernier coup de boutoir ! Et je quittai mon poste comme une garnison assiégée qui fait une sortie. Et je brandis mon épieu ! et je frappai, merci de moi, tant que je pus ! Il me sembla que les torches s'étaient éteintes, et qu'il n'y avait plus personne devant moi. Je crus que c'était le voile de la dernière heure qui s'étendait sous mes yeux.

Je me laissai choir.

Je restai là bien longtemps. Quand je m'éveillai, le soleil se jouait dans les hautes branches des arbres.

Maître Loys, le poil sanglant, léchait mes blessures.

Autour de moi, gisant sur l'herbe, il y avait six cadavres, qui étaient les six fils d'Isaac Hellès. Pour sa part, maître Loys avait étranglé deux juifs et une demi-douzaine de chiens.

C'est une bonne bête que maître Loys !

Je dépeçai le daim ; ne pouvant l'emporter tout entier, je pris le filet avec les lombes, et je revins au manoir, un peu maltraité, mais content.

Mon vieux père, qui n'y voyait plus, ne sut pas que j'étais blessé. Il fit en souriant, avec les lombes du daim, son dernier repas qu'il trouva fort bon, et puis mourut.

Telle fut la conclusion du récit d'Aubry.

Comme Reine écoutait encore, il ajouta :

— Que Dieu me donne cette joie de me voir, avec maître Loys à mes côtés et une arme dans la main, au milieu des soudards de mon cousin Méloir, je ne lui demande pas autre chose !

— Vous êtes brave, Aubry ! dit Reine doucement ; vous serez un capitaine ! Oui, vous avez raison, si vous étiez libre, nous pourrions sauver mon père.

— Eh bien donc, s'écria le jeune homme en donnant le premier coup de lime au barreau, travaillons à ma liberté ! L'acier grinça sur le fer.

Aubry était bien mal à l'aise, mais il y allait de si grand cœur !

— Et maintenant, Aubry, dit Reine après quelques instants, que Dieu soit avec vous ; je vais me retirer.

— Déjà !

— Il y a deux jours que mon père m'attend.

— Mais la mer est haute !

— Elle baisse. Et s'il reste de l'eau entre Tombelène et le Mont au point du jour, il faudra bien que je la traverse à la nage.

— À la nage ! se récria Aubry ? ne faites pas cela, Reine, le courant est si terrible !

— Si je traversais de jour, on me verrait, et la retraite de mon père serait découverte. Aubry ne trouva pas d'objection, mais toute son allégresse avait disparu.

La lune tournait en ce moment l'angle des fortifications. Un reflet vint à l'épaule de Reine, puis la lumière monta lentement, se jouant dans les plis de son voile noir et parmi ses cheveux blonds.

— Quand je traverserai la mer à la nage, dit Reine, je serai moins en danger qu'ici, mon pauvre Aubry.

— Pourquoi ?

— Parce que la lune luit pour tout le monde, répliqua Reine. L'archer qui est sur la plate-forme…

— Il vous voit ? interrompit Aubry d'une voix étouffée par la terreur.

— Oui, répondit Reine, le voilà qui tend son arbalète.

— Fuyez ! oh ! fuyez ! Reine lui fit un adieu de la main et se baissa. Un trait siffla et rebondit sur les roches. Aubry se laissa choir au fond de son cachot. Puis il se reprit encore à la saillie de pierre.

— Reine ! Reine ! cria-t-il ; un mot par pitié… Un second trait vint frapper l'extrême pointe du rocher, la brisa et fit jaillir une gerbe d'étincelles. Aubry sentit son cœur s'arrêter.

En ce moment, dans le silence de la nuit, une voix déjà lointaine s'éleva et monta jusqu'à sa cellule.

Elle disait :

— Au revoir !

Aubry se mit à genoux et remercia Dieu comme il ne l'avait jamais fait en sa vie.

 

XV. À quand la noce ?

Le petit Jeannin était resté longtemps à regarder la fée courir sur le miroir des grèves.

Quand la fée disparut enfin dans l'ombre du Mont, le petit Jeannin sembla s'éveiller.

Il secoua sa jolie tête chevelue, pesa l'escarcelle, et fit une gambade. Sa joie s'enflait et grandissait à mesure qu'il marchait, le nez au vent et la tête fière, comme un homme opulent peut marcher. L'allégresse lui montait au cerveau. Il était ivre.

Tantôt il gesticulait follement, tantôt il entonnait à pleine gorge un noël appris à la paroisse de Cherrueix, tantôt encore il prenait son élan, touchait le sable de ses deux mains étendues, retombait sur ses pieds et poursuivait cet exercice durant des demi-lieues.

Quiconque a voyagé sur nos routes de l'Ouest a pu voir de jeunes citoyens exécuter ce naïf tour de force sous le poitrail des chevaux. Cela s'appelle faire la roue. Jeannin faisait la roue comme un dieu.

Quand il avait bien fait la roue, il rejetait en arrière la masse de ses cheveux qui l'aveuglait, et c'étaient des éclats de rire, des sauts, des cabrioles.

Il s'en donnait, il s'en donnait le petit Jeannin !

Puis tout à coup il mettait le poing sur la hanche, comme le hallebardier de la cathédrale de Dol. Il marchait à pas comptés. Voyez quel homme grand cela faisait !

Avec une soutanelle de laine brune au lieu de sa peau de mouton, il eût ressemblé à un clerc.

Mais cette gravité-là ne durait point.

Jeannin demeurait aux Quatre-Salines. Sa vieille mère avait une petite cabane où le vent venait par tous les bouts. Cette nuit, le rêve de Jeannin bâtit une bonne maison de marne à sa vieille mère.

Quant à lui, nous savons qu'il couchait rarement au logis.

À l'extrémité du village des Quatre-Salines, il y avait une ferme riche ; devant la ferme, dans le verger, une belle meule de paille six fois grande comme la cabane de la mère de Jeannin.

C'était là le vrai domicile du petit coquetier. Il s'était creusé un trou bien commode dans la paille, et il dormait là mieux que vous et moi.

Sa mère avait une bique (chèvre). La bique tenait dans la cabane la place du petit Jeannin : il lui fallait bien trouver son gîte ailleurs.

Par delà le mont Dol et les coteaux de Saint-Méloir-des-Ondes, l'aube teintait de blanc les contours de l'horizon, quand Jeannin arriva au bout de la grève. Il était trop tôt pour se présenter chez Simon Le Priol. Jeannin sauta tête première dans sa meule de paille et s'endormit tout d'un temps.

Le bon somme qu'il fit ! et les bons rêves !

Il vit des cierges allumés pour ses noces dans l'église du bourg de Saint-Georges. Fanchon la ménagère tenait sa fillette par la main et la conduisait à l'autel. Simon Le Priol avait son pourpoint de fêtes gardées.

Quand le petit Jeannin dormait une fois, c'était pour tout de bon. Le soleil se leva et se coucha pendant qu'il dormait. À son réveil, la brune était déjà tombée.

— Oh ! dà ! se dit-il, le jour tarde bien à se montrer ce matin !

Il sortit de sa meule attendant toujours le soleil. Ce fut la lune qui vint.

— Allons ! se dit le petit Jeannin, j'ai fait un joli somme. Il faut courir chez Simon Le Priol pour demander Simonnette en mariage !

La route se fit gaiement. Jeannin avait son escarcelle sous sa peau de mouton. Il frappa à la porte de Simon.

— Holà ! petiot, lui dit le bonhomme quand il fut entré, depuis quand frappes-tu aux portes comme si tu étais quelque chose ?

De fait, le petit Jeannin n'avait point coutume de frapper. Il faisait comme les chats : il entrait tout doucement sans dire gare.

S'il avait frappé ce soir, c'est qu'en effet, sans se rendre compte de cela, il se sentait devenu quelque chose.

 Bonjour, Simon Le Priol, dit-il avec un pied de rouge sur la joue ; bonjour, dame Fanchon et la maisonnée.

La maisonnée se composait de deux vaches et de quatre gorets, car Simonnette était dehors, ainsi que tous les Mathurin et toutes les Gothon.

Fanchon et Simon se regardèrent.

— Qu'a-t-il donc, ce petit gars-là ? demanda la métayère ; il a l'air tout affolé !

— Est-ce que tu es malade, petiot ? interrompit Simon avec bonté. Jeannin ne savait pas s'il était bien portant ou malade.

Sa langue était paralysée. Simon Le Priol et sa ménagère lui semblaient, en ce moment, plus imposants qu'un roi et une reine.

Il n'avait point préparé son discours. Tout à l'heure, cela lui paraissait si simple de dire en entrant :

— Bonjours à trétous, je viens pour épouser Simonnette. Maintenant il ne pouvait plus.

— Femme, dit Simon, il est tout pâle et il tremble les fièvres. Donne-lui une écuellée de cidre bien chaud pour lui recaler le cœur.

— Oh ! merci tout de même, murmura Jeannin ; mais dam, je n'ai point froid au cœur. Bien du contraire quoique l'écuellée de cidre ne soit pas de refus. Mais, je vais vous dire : faut que vous sachiez ça tous deux. Il m'est tombé un bonheur.

La porte grinça sur ses gonds. La mâchoire de maître Vincent Gueffès se montra sur le seuil. Ce fut dommage, car le petit Jeannin était lancé : il allait défiler son chapelet tout d'un coup. Vincent Gueffès tira la mèche de cheveux qui pendait sur son front. C'était sa manière de saluer. Puis il s'assit, dans le foyer, sur un billot. Il fit à Jeannin un signe de tête amical.

Depuis le matin, maître Vincent Gueffès ruminait pour trouver un moyen honnête de faire pendre le petit coquetier. Jeannin resta la bouche ouverte.

— Eh bien ! dit Fanchon, qu'est-ce que c'est que ce bonheur-là qui t'est tombé, mon petit gars ?

Jeannin se mit à tortiller les poils de sa peau de mouton. Gueffès vit qu'il gênait. Cela lui fit un véritable plaisir.

— Allons ! cause vite ! s'écria Simon ; crois-tu qu'on a le temps de s'occuper de toi toute la soirée ?

— Oh ! que non fait ! maître Simon, répliqua Jeannin avec humilité, quoique je n'en aurais pas eu l'idée sans vous, bien sûr et bien vrai.

— Quelle idée ?

— L'idée des cinquante écus nantais…

— Est-ce que tu voudrais vendre la tête de notre bon seigneur ! s'écria Fanchon déjà rouge d'indignation.

Maître Vincent Gueffès dressa l'oreille. Il l'avait longue.

— Pas de moitié ! dit Jeannin, employant ainsi la plus énergique négation qui soit dans le langage du pays ; le chef des soudards me l'a bien proposé, mais je n'entends pas de cette oreille-là !

— À la bonne heure !

— C'est d'autres écus, reprit Jeannin, des écus qui… que… enfin, je vas vous dire… C'est des écus, quoi !

Il releva la tête, tout satisfait d'avoir pu donner une explication aussi catégorique.

— Ça ne nous apprend pas… commença maître Vincent Gueffès. Mais Jeannin ne le laissa pas achever.

— Pour ce qui est de vous, l'homme, dit-il rudement, on ne vous parle point ! Et si vous voulez causer tous deux, allez m'attendre à la porte !

Simon et sa femme se regardèrent encore. Ce petit Jeannin, plus poltron que les poules ! Maître Gueffès essaya de sourire, ce qui produisit une grimace très laide. Jeannin se retourna de nouveau vers le métayer et la métayère.

— Voyez-vous, dit-il en forme d'explication, je n'aime pas ce Normand-là, parce qu'il rôde toujours autour de Simonnette.

— Et qu'est-ce que ça te fait, petiot ? demanda Simon en riant.

La figure de Jeannin exprima l'étonnement le plus sincère.

— Ce que ça me fait ! répéta-t-il ; mais je ne vous ai donc rien dit depuis que nous bavardons là ! Ça me fait que Simonnette est ma promise…

Simon et sa femme éclatèrent de rire pour le coup.

— Oh ! le pauvre Jeannin ! s'écria Fanchon, en se tenant les côtes, il a bien sûr marché sur le trèfle à quatre feuilles !

Il n'en fallait pas tant pour déconcerter le petit Jeannin. Toute sa vaillance tomba, et les larmes lui vinrent aux yeux.

— Dam ! fit-il, puisqu'il ne faut que cinquante écus nantais.

— Et où les pêcheras-tu, garçonnet, les cinquante écus nantais ? Jean tira de dessous sa peau de mouton l'escarcelle de fines mailles, qui scintilla aux lueurs du foyer.

Simon et sa ménagère ouvrirent de grands yeux. Maître Gueffès allongea le cou pour mieux voir.

— Qu'est-ce que c'est que ça ? demandèrent à la fois Simon et Fanchon. Jeannin souriait.

— Ah ! mais ! répondit-il, quand on tient la Fée des Grèves, elle donne tout ce qu'on demande !

— La Fée des Grèves ! répétèrent les deux bonnes gens stupéfaits.

Maître Simon Le Priol était un peu dans la situation d'un charlatan qui évoquerait des fantômes de carton pour amuser son public et qui verrait surgir un vrai spectre.

— La Fée des Grèves ! répéta-t-il une seconde fois ; mais c'est des contes de veillée, tout ça, petiot !

— Comment ? l'histoire du chevalier breton ?…

— Un conte !

Jeannin fit sonner les pièces d'or qui étaient dans l'escarcelle.

— Et ça, est-ce des contes ? demanda-t-il d'un accent de triomphe ; la Fée des Grèves a bien pu transporter le chevalier au Mont, à la marée haute, puisqu'elle m'a donné de quoi épouser Simonnette !

Ce disant, le petit Jeannin ouvrit l'escarcelle et fit ruisseler les écus sur la table de la ferme. Il y en avait bien plus de cinquante. Simon et Fanchon étaient littéralement éblouis.

Vincent Gueffès restait immobile dans son coin.

Il se disait :

— J'ai pourtant failli être pendu pour ces beaux écus tout neufs, moi ! Il se dit encore :

— La demoiselle aurait pris l'escarcelle ; le petit falot, la tête pleine des contes de maître Simon, aura couru après la demoiselle… Et puis, voilà.

Maître Vincent Gueffès, comme on voit, était un homme de beaucoup de sens. Impossible de mieux résumer l'histoire que nous avons racontée en tant de chapitres ! Simon et sa femme étaient bien loin de voir aussi clair dans ces mystérieuses ténèbres. Ils regardaient les écus d'un air peu rassuré. Mais c'étaient des écus. Simon les aimait ; Fanchon aussi. Simon interrogea Fanchon de l'œil et Fanchon répondit :

— Dam ! notre homme. Jeannin est un beau petit gars, tout de même !

— Pour ça, c'est vrai ! appuya Simon Le Priol en considérant Jeannin avec attention, ce qu'il n'avait jamais fait en sa vie.

— Il a de beaux yeux bleus, ce petit-là, ajouta Fanchon d'une voix presque caressante déjà.

— Et des cheveux comme une gloire ! renchérit Simon.

Le petit Jeannin, rouge de plaisir, se laissait chatouiller. Maître Vincent Gueffès s'était levé bien doucement. Il était au centre du groupe avant qu'on n'eût songé à lui.

— À quand la noce ? dit-il.

Son air était si narquois que les deux bonnes gens en tressaillirent.

— Ça ne te fait rien, à toi, répliqua Jeannin, puisque tu n'en seras pas de la noce. Va t'en !

Maître Gueffès tira sa mèche et s'en alla, mais sur le seuil il se retourna :

— Si fait ! si fait ! petit Jeannin, dit-il sans se fâcher, tu épouseras la hart, mon mignon… et j'en serai, de la noce ! Il disparut. On entendit au dehors son aigre éclat de rire.

— Bah ! dit la ménagère Fanchon, jalousie !

— Rancune ! ajouta Simon Le Priol. Et l'on fit asseoir le petit Jeannin à la bonne place, pour causer du mariage.

Car le mariage était désormais affaire conclue.

Les écus restaient sur la table auprès de l'escarcelle ouverte.

Il se fit tout à coup un grand bruit dans la campagne.

Le cor sonnait, et le pas lourd des chevaux retentissait sur les cailloux. En même temps, de vagues et lointaines clameurs arrivaient par le tuyau de la cheminée. Simon, sa femme et le petit Jeannin continuaient de causer mariage. On heurta rudement à la porte, et l'on dit :

— De par notre seigneur le duc ! Simon, tout effaré, courut ouvrir. La Noire et la Rousse beuglaient d'effroi sur la paille. Les hommes d'armes de Méloir entrèrent, commandés par Kéravel et conduits par maître Vincent Gueffès. Derrière eux venait tout le village, les quatre Mathurin, les quatre Gothon, la Scholastique, trois Catiche, une Perrine et deux Joson. Simonnette et son frère Julien étaient toujours dehors.

— Que voulez-vous ? demanda Simon Le Priol.

L'archer Merry le jeta sans beaucoup de façon à l'autre bout de la chambre.

— Messeigneurs, dit Vincent Gueffès, voici l'escarcelle et voilà le voleur ! Il montrait le petit Jeannin. Tous les hommes d'armes reconnurent l'escarcelle du chevalier Méloir. On se saisit du pauvre Jeannin et Kéravel dit :

— Attachez la hart haut et cours au pommier qui est en face !

On attacha la hart pour pendre le voleur. Maître Vincent Gueffès était derrière Jeannin.

— Je t'avais bien dit, petiot, murmura-t-il, que j'en serais de la noce !