XIX. Le départ.
Les soldats se mirent en devoir d'obéir à l'ordre de Morgan, mais ce fut à contrecœur. Ils avaient l'esprit frappé.
Dans la ferme, Jeannin et Simonnette étaient à genoux côte à côte.
Jeannin avait prié Simonnette de l'aider à dire sa dernière prière.
Simonnette pleurait, à chaudes larmes, mais Jeannin avait encore la force de sourire, quand il la regardait.
Il priait de son mieux, demandant que sa mère eût une douce vieillesse, et Simonnette une longue vie de bonheur.
Et vraiment, ainsi agenouillé, les yeux au ciel, ce petit Jeannin avait la figure d'un ange.
Lorsque les soldats entrèrent il se releva.
— Adieu, Simonnette, dit-il, pense un petit peu à moi, et souviens-toi de ce que tu m'as juré pour ma mère.
— Oh ! Jeannin ! ne t'en va pas ! criait la jeune fille qui s'attachait à lui avec désespoir. Simon et sa ménagère regardaient cela du dehors. Ils voyaient bien que le bonheur de leur foyer n'était plus. Les soldats prirent Jeannin et le menèrent vers le pommier qui devait servir de potence.
Maître Vincent Gueffès se cachait derrière les Gothon. Sa mâchoire souriait diaboliquement.
— Mon joli petit Jeannin, cria-t-il comme l'enfant passait, je t'avais bien dit que je serais de la noce !
Une main se posa sur l'épaule du Normand. C'était la main de Simon Le Priol.
— Vincent Gueffès, dit le bonhomme, je te défends de passer jamais le seuil de ma maison. Gueffès se recula et grommela entre ses dents :
— Voilà qui est bien, maître Simon ! Il y avait une agitation singulière parmi les soudards qui attendaient sous le pommier. Ils se parlaient à voix basse et d'un accent effrayé. On entendait :
— Je te dis que je l'ai vue… une grande figure blanche et pâle sur un corps tout noir.
— Elle est là, balbutia un autre ; elle nous guette…
— Où ça ?
— Derrière la haie.
— Saint Guinou ! c'est vrai ! Je vois ses yeux briller entre les feuilles. Les torches jetaient des lueurs ternes et mourantes qui faisaient tous les visages livides.
La lune, énorme et rouge, montrait la moitié de son disque sur le talus du chemin.
— Est-ce fait ? cria Morgan. Les deux soldats qui prirent le petit Jeannin pour passer son cou dans le nœud de la hart, tremblaient de la tête aux pieds. Jeannin murmura :
— Ah ! bonne fée ! bonne fée ! Elle m'avait pourtant bien dit que ces écus-là me porteraient malheur !
— Il appelle la fée ! balbutia l'un des soldats.
L'autre lâcha prise. Le cou de Jeannin était pris dans la hart.
— Est-ce fait ? demanda encore Morgan.
— C'est fait.
— Agitez les torches, que je voie cela ! Les torches s'agitèrent et lancèrent de longs jets de flammes.
On vit le pauvre Jeannin suspendu au pommier.
Mais on vit aussi une belle jeune fille qui soutenait ses pieds et portait le poids de son corps. Jeannin souriait, au lieu de rouler ses yeux et de tirer la langue comme font les patients de la hart. Les torches avaient jeté leurs dernières lueurs. Elles s'éteignirent. Dans cette obscurité soudaine, la panique prit les soldats de Méloir, qui s'enfuirent en criant. Ils avaient vu le pendu sourire et la Fée des Grèves qui le soutenait par les pieds ! Pas n'est besoin de dire que les Mathurin, les Gothon, les Catiche, la Scholastique et les Joson avaient devancé les soudards. Quelques minutes après, dans la ferme barricadée, Fanchon la ménagère, et Simonnette s'empressaient autour du petit Jeannin évanoui.
Simon Le Priol et Julien, son fils, étaient pensifs auprès du foyer.
Dans un coin, une femme vêtue de noir se tenait immobile.
— Il revient à lui, le pauvre gars, dit Fanchon.
— Jeannin, mon petit Jeannin ! répétait Simonnette, qui souriait et pleurait.
— On ne peut pas le rendre à ses coquins de soudards, maintenant, murmura Julien, c'est bien sûr ! Simon secoua la tête.
— J'avais dit que mon gendre aurait cinquante écus nantais, pensa-t-il tout haut ; mais j'avais compté sans ma fillette. Le petit gars n'a pas un denier vaillant, mais c'est tout de même, puisque ma fillette le veut, il sera mon gendre.
— Le petit gars aura les cinquante écus nantais, s'il plaît à Dieu ! dit une douce voix dans l'ombre. Jeannin se leva tout droit.
— C'est la voix de la bonne fée ! s'écria-t-il. Julien et Simonnette disaient en même temps :
— C'est la voix de notre demoiselle ! Ils demeurèrent un instant interdits, parce que Reine avait passé pour morte, et que l'idée d'un fantôme vient toujours la première à l'esprit du paysan breton.
Il fallut que Reine se montrât à visage découvert.
Le petit Jeannin, tout chancelant encore, vint se mettre à genoux devant elle.
— Fée ou femme, dit-il, morte ou vivante, que Dieu vous bénisse !
Reine lui prit la main.
— Oh ! notre chère demoiselle est en vie, s'écria Julien, puisqu'elle prend la main du petiot ! Simonnette tenait déjà l'autre main de Reine et la baisait.
— Je vous aimais bien déjà, murmura-t-elle, avant que vous l'eussiez sauvé…
— Et tu m'aimes deux fois plus à présent ? interrompit Reine, qui souriait. Simon et Fanchon, mes bonnes gens, nous ferons ce mariage-là pour la Sainte-Anne.
Le Priol et sa femme se tenaient inclinés respectueusement.
— Il me fallait bien sauver, continua Reine, ce beau petit homme-là, puisque c'était moi qui lui avais mis la corde au cou.
Tous les regards l'interrogèrent, tandis que Jeannin murmurait confus :
— Si j'avais su que c'était vous, là-bas, sur la grève, notre demoiselle, je n'aurais pas serré si fort !
— Mes amis, dit Reine, je vais vous expliquer l'énigme en deux mots : c'est moi qui avait enlevé l'escarcelle du chevalier Méloir, parce que l'escarcelle contenait le prix maudit de la vie de mon père. Jeannin qui me prenait pour la Fée des Grèves, a exigé de moi cinquante écus d'or. J'étais pressée, car je portais des vivres à monsieur Hue de Maurever : j'ai jeté l'escarcelle en lui disant de bien prendre garde…
— C'est vrai, ça, interrompit Jeannin, et je ne méritais guère un si bon conseil en ce moment-là !
— C'était donc vous, noble demoiselle, que j'avais aperçue hier, à la brune, par les fenêtres brisées du manoir ? demanda Julien.
— C'était moi.
— Et c'était vous aussi, notre maîtresse, ajouta Fanchon, qui emportiez le gruau que nous placions sur le seuil de nos maisons pour la Fée des Grèves ?
— C'était moi.
— Et pourquoi notre chère demoiselle, murmura Simonnette, en caressant la main de sa maîtresse et amie, n'entrait-elle pas chez ses vassaux dévoués ?
— Parce qu'il s'agissait de vie et de mort, fillette, répondit Reine qui, cette fois, ne souriait plus.
— Notre demoiselle se défiait de nous, ma sœur, dit Julien, avec un peu d'amertume ; elle se faisait passer pour morte, afin que les Le Priol ne puissent point la trahir !
— Votre demoiselle, ami Julien, répliqua Reine, a partagé vos jeux quand vous étiez enfant. Elle vous aurait confié de bon cœur sa propre vie, mais…
Julien l'interrompit d'un geste plein de respect et mit un genou en terre auprès de Jeannin.
— Ce que notre demoiselle a fait est bien fait, dit-il ; ma langue a trahi mon cœur. Reine lui tendit la main, tout émue. Il y avait l'étoffe d'un beau soldat dans ce grand et fier jeune homme qui était à genoux devant elle.
La main qu'on lui tendait, Julien Le Priol la baisa avec un enthousiasme chevaleresque.
— Je ne suis qu'un paysan, s'écria-t-il, mais je sais un lieu où il y a des épées, et si Maurever, mon seigneur, et sa fille ont besoin de mon sang, me voilà !
— Et moi aussi, me voilà ! répéta gaillardement le petit Jeannin.
— Comment, toi, petiot ! dit Reine, qui riait, attendrie, toi qui es plus poltron que les poules !
— Je ne suis plus poltron, notre demoiselle, répliqua Jeannin de la meilleure foi du monde ; je crois même que je suis brave ! Depuis que j'ai vu la mort face à face, je sais ce que c'est ; je ne crains plus que le bon Dieu. Quant au diable et aux soudards, eh bien, tenez, je m'en moque !
Il rejetait en arrière ses cheveux blonds d'un air mutin et ses yeux pétillaient. Simonnette fut si contente de ce discours, qu'elle lui planta un gros baiser sur la joue.
— Et moi aussi, me voilà ! s'écria-t-elle ensuite, et mon père, et ma mère, et tout le monde ici ! et tout le monde dans le village ! Ah ! Seigneur Jésus ! que je me battrais bien pour ma chère demoiselle !
— Donc, me voici à la tête d'une armée, dit Reine gaiement, ma première opération militaire sera de diriger un convoi de vivres vers la retraite de monsieur Hue, que je n'ai pu joindre depuis trois jours.
— Prenons tout ce qu'il y a dans la maison et partons ! dit Julien. Simon Le Priol et Fanchon s'étaient mutuellement interrogés du regard. Ils étaient dévoués aussi, mais ils étaient gens d'âge.
— Bien parlé, fils, prononça Simon d'un ton ferme, quoique peut-être il eût été mieux de consulter ton père.
— Mon père ne sait pas ce que je sais, répondit le jeune homme en se tournant vers le vieux Le Priol ; je me suis mêlé aux soldats tout à l'heure. Cette vipère de Vincent Gueffès les a excités au mal. Ils disaient que le village de Saint-Jean était un nid de traîtres, et que le mieux serait d'y mettre le feu une de ces nuits.
— Ils sont les plus forts, murmura le vieillard en baissant la tête.
— Pas pour longtemps peut-être, poursuivit Julien, car je sais encore autre chose. Pendant que le chevalier Méloir repose sa meute et s'apprête à mal faire, il se dit d'étranges nouvelles du côté de la ville. Le duc François est malade et chacun regarde sa maladie comme un châtiment infligé par Dieu au fratricide. Un prêtre l'a dit en chaire dans l'église de Combourg. Si monsieur Hue voulait, demain, il serait à la tête de dix mille bourgeois et paysans…
— Monsieur Hue ne voudra pas ! interrompit Reine ; Hue de Maurever est un gentilhomme et un Breton. Il aimerait mieux mourir mille fois que de lever sa bannière contre son souverain légitime !
— Je vous le dis, notre demoiselle, reprit Julien, les choses iront alors sans lui, et les soudards n'ont qu'à se presser s'ils veulent avoir le temps d'incendier nos demeures. En attendant, si mon père et ma mère acceptent pour fils ce petit gars-là (il tendit la main à Jeannin), et j'en serai content, car il a un bon cœur sous sa peau de mouton percée, m'est avis qu'il nous faut prendre le large, car, demain, il fera jour, et toute cette ribaudaille, sonnant le vieux fer, n'a peur des lutins que la nuit.
Fanchon, la ménagère, parcourut la ferme d'un regard triste.
— Voilà trente ans que je dors sous ce toit, murmura-t-elle : c'est ici que vous êtes nés tous deux, mes chers enfants.
— C'est ici que mon père est mort, dit à son tour Simon Le Priol, et aussi le père de mon père. Sur ce lit, qui est là, j'ai fermé les yeux de ma mère. Écoute-moi, fils Julien, et crois-moi : par intérêt, pour tout l'or de la terre, par crainte, avec la mort devant mes yeux, je ne quitterais point la pauvre maison des Le Priol. Je m'en vais hors d'ici parce que je veux montrer mes vieux bras à mon seigneur Hue de Maurever, et lui dire : Voilà ce qui est à vous !
Reine sauta au cou du vieillard et l'embrassa comme s'il eût été son père. Puis elle embrassa la ménagère Fanchon, qui essuyait ses yeux pleins de larmes.
Simonnette, le cœur gros et la main tremblante, caressait les deux belles vaches, la Rousse et la Noire.
— Allons ! Allons ! dit le petit Jeannin qui grandissait en importance et prenait voix au conseil, nous reviendrons, maître Simon, nous reviendrons, dame Fanchon. Simonnette, ma mie, nous retrouverons la Noire et la Rousse. En route avant que la chasse ne commence, ou nous pourrions bien rester en chemin !
Ce mot frappa tout le monde. Julien s'élança vers la partie de la salle qui servait d'étable. Il appela de bonne amitié le petit Jeannin, son nouveau frère, et tous deux revinrent bientôt avec trois arbalètes et trois épées. Les paniers des femmes s'emplirent. Tout ce que la ferme avait de provisions y passa.
Tubleu ! si vous saviez comme le petit Jeannin était considérable avec sa grande épée au côté et son arbalète à l'épaule !
Il cherchait d'instinct quelque chose à friser au coin de sa lèvre.
Il est vrai qu'il n'y trouvait rien.
Quand tout fut prêt, Julien ôta les barricades de la porte.
C'était une caravane, vraiment, qui partait :
Le père, la mère, Reine, Julien, Simonnette et le petit Jeannin équipé en guerre.
On fut bien encore un quart d'heure à tourner pour ne rien oublier.
Puis le père Simon dit de sa plus grosse voix :
— Partons ! Mais il avait les yeux mouillés, le vieil homme. Quant à Fanchon, la ménagère, on fut obligé de l'entraîner. Elle s'était agenouillée devant le crucifix de bois qui pendait à la ruelle du lit. Elle disait :
— Une minute encore, que j'achève ma prière. C'était comme si on l'eût menée au supplice. Et le petit Jeannin n'avait point fait tant de façons pour aller sous le pommier. Enfin, tout le monde était dehors. Simon referma sa porte et donna sa maison à la garde de Dieu. Les bestiaux étaient libres dans le pâtis. La caravane se mit en marche.
Jeannin faisait l'avant-garde, comme de raison. Les trois femmes venaient ensuite. Simon et Julien formaient l'arrière-garde.
Au premier détour du chemin, Jeannin reconnut, contre la haie, l'ombre longue et mal bâtie de maître Vincent Gueffès.
Il épaula vivement son arbalète. Mais le Normand perça la haie et se sauva en criant :
— Bon voyage !
XX. Deux cousins.
Ce Vincent Gueffès était un gaillard sans préjugés comme sans faiblesse. Son malheur était de vivre en ces temps ténébreux où de larges épaules valaient mieux que la philosophie. Au sein de notre âge éblouissant, maître Gueffès aurait fait son chemin.
Il faut plaindre ces siècles gothiques où des gens de talent comme Vincent Gueffès étaient réduits à commettre des perfidies inédites au fond d'une bourgade. Perles dans un fumier !
Vincent Gueffès compta nos voyageurs de nuit. Ils étaient six.
Vincent Gueffès ne croyait pas à la Fée des Grèves. Il savait parfaitement le vrai nom de la fée prétendue.
Il lui en voulait à mort pour avoir sauvé le petit coquetier Jeannin.
Il en voulait au vieux Simon Le Priol, qui lui avait interdit le seuil de sa demeure. Il en voulait à Simonnette qui l'avait méprisé, il en voulait à Julien qui était beau et brave : il en voulait à tout le monde.
D'un saut, il gagna le manoir de Saint-Jean, où les soldats s'étaient installés, et pria qu'on l'introduisît auprès du chevalier Méloir.
Le chevalier Méloir venait de rentrer à son quartier-général, après avoir couru les bourgs environnants pour crier l'édit ducal.
Il était las et de mauvaise humeur.
Pour le distraire, Bellissan le veneur découplait les lévriers devant lui, dans la cour du manoir.
— Oh ! Tarot ! oh ! Voirot ! Fa-hi ! Rougeot ! Fa-hi ! Voyez Nantois, messire, quel jarret ! et Pivois ! et Ardois !
— Mais ce grand noir ? demanda le chevalier en montrant un énorme lévrier magnifiquement venu, qui se couchait à l'écart.
— Une belle bête, messire, répondit Bellissan, mais paresseuse et couarde, je crois.
— Comment l'appelles-tu ?
— Je l'ai acheté d'un manant qui le tenait par le cou et qui ne savait pas son nom. Il y a bien quelque chose de griffonné sur son collier, mais du diable si j'ai appris à lire !
— Il aura nom Reinot, pour l'amour de ma dame, dit Méloir.
— Reinot, soit. Ici, Reinot ! Reinot, ici, chien ! Le lévrier noir, assis sur la hanche, les deux jambes de devant croisées, gardait une superbe immobilité.
Bellissan fit claquer son fouet.
Le lévrier se leva, tira ses jambes, bâilla de toute la fente de sa gueule et poussa un hurlement plaintif, en allongeant le cou.
— Voilà tout ce qu'il sait faire ? demanda Méloir d'un ton de mépris.
En ce moment, Grégeois et Pivois, les deux plus fortes bêtes de la meute s'approchèrent de leur nouveau compagnon pour le reconnaître. Entre chiens, la connaissance ne se fait guère autrement que par un coup de gueule. Il y eut des grognements échangés. Pivois et Grégeois voulurent mordre. Le lévrier noir bondit par deux fois.
Grégeois et Pivois roulèrent en hurlant sur le pavé de la cour.
— Bon là ! Reinot, mon filleul ! cria Méloir enchanté ; voilà un brave camarade, Bellissan, et nous allons le mettre à la besogne cette nuit même. Or ça, soupons lestement, et puis en route !
— C'est encore toi ? se reprit-il, en voyant qu'on lui amenait maître Vincent Gueffès.
— C'est encore moi, mon cher seigneur.
— Que veux-tu ?
— Je veux vous dire que vous allez vous mettre en route d'abord, quitte à souper ensuite.
— Explique-toi. Gueffès ne demandait pas mieux. Il raconta la fuite de la famille et prononça le nom de Reine. Méloir ne le laissa pas achever.
— Quel chemin ont-ils pris ? demanda-t-il.
— La route de Normandie, mon cher seigneur.
— À cheval, têtebleu ! à cheval ! cria Méloir ; si nous arrivons avant eux au Couesnon, la fille du traître Maurever est à nous !
Le souper, cuit aux trois quarts, flairait bon pour l'appétit. Hommes d'armes et archers s'ébranlèrent avec un regret manifeste.
Méloir laissa au château la moitié de sa troupe, sous les ordres de Morgan.
Bien entendu qu'on n'avait pas même dit à Méloir l'histoire du petit Jeannin pendu au pommier. C'était là un détail de trop mince importance.
On partit. La meute s'élança au-devant des chevaux, et le lévrier noir au-devant de la meute.
Au manoir restaient Corson, le héraut, Morgan et huit ou dix soldats.
Corson soupa, bâilla et s'endormit ; Morgan fit de même.
Maître Gueffès dit alors aux soudards :
— Il y a du cidre, du vin et de l'hypocras à la ferme du vieux Simon Le Priol. Les soldats descendirent sans bruit la colline. On enfonça la porte de Le Priol et l'on se mit à faire bombance. De ce qui se passa en ce lieu entre Gueffès et les soldats ivres, nous ne donnerons point le détail.
Mais quand nos fugitifs, qui avaient poussé leur pointe dans les terres jusqu'au delà d'Ardevon pour éviter les poursuites, descendirent dans le village de la Rive et entrèrent en grève, le petit Jeannin s'arrêta tout à coup. Son bras étendu montra la côte de Bretagne, dans la direction de Saint-Georges.
On voyait une grande flambée parmi les arbres. Les Le Priol et Reine se retournèrent. Reine poussa un cri.
— Qu'est cela ? demanda-t-elle. Le vieux Simon fit un signe de croix.
— Que Dieu nous assiste, balbutia-t-il ; c'est au village de Saint-Jean-des-Grèves.
Fanchon fut obligé de s'asseoir sur le sable. Le cœur lui manquait.
— Femme, lui dit Simon, la maison de mon père est brûlée. Nous n'avons plus rien sur la terre, mais nous avons fait notre devoir.
Les doigts de Julien se crispaient autour du bois de son arbalète.
Les fugitifs restèrent là cinq minutes. Puis le petit Jeannin dit : En avant !
On tourna le dos à l'incendie, et l'on se dirigea sur Tombelène.
Le vieux Simon ne se trompait point. C'était bien au village de Saint-Jean qu'avait lieu l'incendie, et c'était bien sa maison qui brûlait.
Seulement, il y avait d'autres maisons que la sienne. Maître Vincent Gueffès ne faisait jamais le mal à demi.
Pendant toute cette nuit-là, Aubry travailla de son mieux. Il avait travaillé la nuit précédente et la journée entière.
La lime était bonne. Aubry avançait à la besogne.
N'eût été la posture intolérable qu'il était obligé de garder, limant d'une main, et de l'autre se soutenant à l'embrasure de la meurtrière, sa tâche aurait été vite à fin.
Mais à chaque instant, ses doigts fatigués lâchaient prise. Il retombait au fond de sa cellule, suant à grosses gouttes, épuisé, haletant.
Pour retrouver du cœur, il lui fallait évoquer l'image de Reine.
Mais aussi, quelle vaillance nouvelle dès que ce nom chéri venait à sa lèvre !
Il la voyait ; elle était là, le soutenant et l'encourageant.
Il l'entendait qui disait :
— Nous avons besoin de votre bras, Aubry, pour nous défendre contre nos persécuteurs. Courage !
Ce fut une nuit de fièvre, pendant laquelle plus d'une imagination folle visita la solitude du captif. Vers le matin, la plus étrange de toutes le prit au milieu de son travail.
Ce qu'il avait prévu la veille, dans sa conversation avec Reine, arrivait. Il croyait entendre les aboiements lointains d'une meute chassant sur la grève.
C'était une illusion, sans doute. Et pourtant, chaque fois que le vent donnait, il apportait les aboiements plus distincts.
Et une fois, parmi ces aboiements, Aubry crut reconnaître celui de maître Loys, son beau lévrier noir.
La fièvre amène comme cela de bizarres illusions. Aubry reprit sa lime et travailla. La barre de fer était presque coupée.
Pourtant, elle tenait encore. L'aube se leva. Aubry se coucha sur la paille et voulut prendre un instant de sommeil.
À peine était-il endormi que le bruit de la clé de frère Bruno, tournant dans la serrure, le réveilla en sursaut. Frère Bruno était pourtant déjà venu faire sa ronde et raconter son histoire. Ordinairement, il ne venait qu'une fois.
Allait-il prendre l'habitude de faire deux rondes par nuit, et de raconter deux histoires ?
Ou bien le travail nocturne d'Aubry avait-il éveillé les soupçons ?
Avant que notre prisonnier eût eu le temps de répondre en lui-même à ces questions, un pas lourd et sonnant la ferraille succéda au bruit des verrous.
— Eh bien ! mon cousin Aubry, dit une grosse voix à la porte, nous dormons encore ! par mon patron, il paraît que nous faisons ici la grâce matinée ?
Aubry se leva vivement.
— Méloir ! s'écria-t-il.
— Entrez, entrez, sire chevalier, dit le frère Bruno à son tour ; ce n'est pas très grand ces cellules, mais pour ce qu'on y fait, voyez-vous, ça suffit. Je me souviens qu'en l'an trente-cinq, peu de temps après mon arrivée au monastère, il y avait un prisonnier nommé Olivier Triquetaine, lequel prisonnier était si gros qu'on eut bien du mal à lui faire passer la porte pour entrer. Quant à sortir, il n'en sortit que dans sa bière. Cet Olivier Triquetaine était un assez joyeux compagnon. Il disait toujours le samedi soir…
— Quand vous me reconduirez, mon frère, dit Méloir en le congédiant, vous m'apprendrez au long ce que disait Olivier Triquetaine les samedis soirs.
— Bon ! fit Bruno, je n'y manquerai pas, puisque ça vous intéresse, sire chevalier. Il sortit et ferma la porte à triple tour.
— Sire chevalier, cria-t-il à travers la planche de chêne, à l'heure où il vous plaira de vous en aller, frappez et ne vous impatientez pas, je vais à matines.
— Peste ! dit Méloir en se tournant vers Aubry, mon cousin, tu as un geôlier de bonne humeur ! Et comment te portes-tu, depuis le temps ?
— Bien, répliqua Aubry.
— Le fait est que tu n'as pas encore trop mauvaise mine.
— Que viens-tu faire ici ?
— Savoir de tes nouvelles en passant, mon cousin Aubry, et te donner une bonne poignée de main. Il tendit sa main à Aubry, qui la repoussa.
— Oh ! oh ! fit Méloir ; sais-tu que c'est la main d'un chevalier, mon cousin ?
— Je le sais, et j'ai grande honte pour la chevalerie.
— Qu'est-ce à dire ! s'écria Méloir qui fronça le sourcil. Mais il se ravisa tout de suite.
— De temps immémorial, continua-t-il, les vaincus ont eu droit d'insolence. Ne te gêne pas, mon cousin, ces murs de granit doivent bien aigrir un peu le caractère. Des captifs, des enfants et des femmes, un chevalier sait tout souffrir.
— Un chevalier ! répéta Aubry qui haussa les épaules. Et l'on se plaint que la chevalerie s'en va ! Par Notre-Dame, mon cousin, s'il y a beaucoup de gens comme toi portant éperons d'or et cœurs de coquins…
Méloir pâlit.
— J'ai dit cœurs de coquins, appuya Aubry, dont la voix était calme et froide ; si tu as quelque chose dans l'âme, va-t-en ; car je n'aurai pour toi que des paroles de mépris.
— Eh bien ! mon cousin Aubry, dit Méloir en riant de mauvaise grâce, j'en prends mon parti et je reste. Accable-moi, cela te soulagera. Et moi, je prierai Dieu de me compter cette humiliation, chrétiennement supportée, quand il s'agira de passer la grande épreuve.
Que diable ! ajouta-t-il, changeant de ton brusquement ; ne peut-on se faire la guerre et vivre en amis pendant la trêve ? Allons ! cousin Aubry, laisse là ta gourme d'Amadis et causons comme d'honnêtes parents que nous sommes.
Nous ferons remarquer ici que le type normand se divise en trois catégories bien distinctes, mais également sujettes à caution.
Et il est entendu ici que ce mot normand ne s'applique pas du tout dans notre bouche aux habitants d'une province aussi célèbre par son beurre que recommandable par son cidre. Le mot normand est passé dans la langue usuelle au même titre que le mot gascon, que le mot juif, et autres vocables exprimant des nuances de mœurs ou de caractères.
Le Juif est un Arabe double ; l'Arabe est un coquin sans malice qui fait la petite usure et devient rarement ministre des finances. Le Gascon ment pour mentir, c'est un artiste en mensonges ; le Normand n'a garde de faire ainsi de l'art pour l'art : il ment pour de l'argent.
Chez le Gascon, il n'y a pas beaucoup de bon, tandis que chez le Normand, il n'y a rigoureusement que du détestable.
Voici du reste les trois catégories normandes :
1° Le Normand-finaud : type connu surabondamment ; le maquignon ordinaire des naturalistes.
2° Le Normand-doux, bien gentil garçon, mais plat comme ces insectes dont le nom est proscrit, et qui troublent le sommeil du pauvre.
3° Le Normand-brusque : un brave homme, un peu rustique, un peu rude, mais le cœur sur la main.
Un franc luron, grosse voix, gros corps, gros mots.
Ah ! un bien digne cœur, allez ! trop probe peut-être pour nos siècles corrompus, trop intègre, trop pur, à ce qu'il dit.
Néanmoins, veillez à vos poches !
Le chevalier Méloir n'était qu'une moitié de Normand collé à une moitié de Breton.
La moitié bretonne déterminait son genre ; il était Normand-brusque.
Maître Gueffès appartenait à une quatrième espèce, le Normand-vipère.
Mais, encore une fois, la patrie de Corneille, le moins normand des grands poètes, est en dehors de tout cela, et nos normands typiques naissent à Paris aussi souvent, pour le moins, qu'en Normandie.
Méloir avait repris son air sans gêne.
— Songe donc, mon cousin Aubry, continua-t-il gaiement, je suis las comme un malheureux, j'entre au couvent pour me reposer, le prieur, comme de raison, m'offre sa table ; mais moi je lui réponds : « Mon révérend, vous avez ici un jeune homme d'armes qui est mon cousin et que j'aime comme s'il était mon frère cadet, il est prisonnier, permettez-moi de l'aller voir. » On me fait descendre des escaliers du diable, au lieu de m'asseoir devant un bon pâté de venaison, je m'enfouis dans un trou humide ; et, pour me récompenser, tu me dis des injures !
— Je ne t'avais pas prié de venir.
— C'est vrai, mais si je venais pour t'apporter de bonnes nouvelles ?
— Je n'aimerais pas à les recevoir de toi.
— Peste ! mais c'est décidément de la haine !
— Non, prononça Aubry sans s'émouvoir ; ce n'est que du mépris.
Méloir eut encore un petit mouvement de colère. Ce fut le dernier. On s'habitue à l'insulte comme à autre chose.
— Haine ou mépris, mon cousin Aubry, dit-il, peu m'importe ; je suis venu ici pour causer, et, de par tous les diables, nous causerons ! prête-moi la moitié de ta paille.
Aubry ne répondit pas. Méloir prit une brassée de paille et la jeta à l'autre bout du cachot.
— Comme cela, poursuivit-il en s'asseyant le dos contre le roc, nous serons tous les deux à notre aise et nous ne pourrons pas nous mordre.
Il avait débouclé son ceinturon pour s'asseoir, et son épée était près de lui.
XXI. La rubrique du chevalier Méloir.
Il faisait grand jour maintenant, et, bien que le sol du cachot fût encaissé profondément, Aubry et le chevalier pouvaient se voir.
Le chevalier s'était arrangé de son mieux sur la paille et paraissait bien décidé à ne point abréger sa visite.
— Te souviens-tu, mon cousin Aubry, dit-il, d'une conversation que nous eûmes ensemble non loin d'ici, sur la route d'Avranches au Mont ? Tu portais la bannière de monsieur Gilles ; moi, je portais la bannière de Bretagne. Tu jugeais sévèrement notre seigneur le duc ; moi qui ai plus d'âge et d'expérience, j'étais plus indulgent. Nous en vînmes à parler de nos dames, car il faut toujours en venir là, et nous nous aperçûmes que nous étions rivaux. Eh bien ! Aubry, la main sur le cœur, cela me fit de la peine pour toi.
Aubry eut un dédaigneux sourire.
— Il ne s'agit pas de cela, dit Méloir, ton sourire fait bien sous ta moustache naissante, mais comme ELLE n'est pas là, ton sourire est perdu. Il ne s'agit pas du tout, entre deux hommes qui se disputent une belle, de savoir lequel des deux elle aimera.
— De quoi s'agit-il donc ?
— Il s'agit de savoir lequel des deux en définitive sera son seigneur et maître. Or, j'avais de la peine pour toi, mon cousin Aubry, parce que je savais d'avance que tu ne gagnerais pas la partie.
— Je ne l'ai pas perdue encore, murmura Aubry. Le regard du chevalier se fixa sur lui à la dérobée, vif et perçant. Puis il examina le cachot en détail comme s'il eût voulu guérir une crainte fâcheuse qui lui était venue tout à coup.
Cette boîte de granit était bien faite pour chasser toute inquiétude.
— Figure-toi, cousin Aubry, dit-il, qu'une idée folle vient de me traverser la cervelle. La manière dont tu as prononcé ces paroles : « Je ne l'ai pas encore perdue ! » m'a sonné à l'oreille comme une menace. J'ai pensé que tu avais peut-être un moyen de trouver la clé des champs. Or, si tu la trouvais, la clé des champs, ta partie ne serait vraiment pas trop mauvaise.
Le regard d'Aubry se releva lentement.
— Voilà qui commence à piquer ta curiosité, n'est-ce pas ? interrompit Méloir. Je pourrais te tenir rigueur à présent, car tu n'as pas été aimable avec moi, mais je suis bon prince et n'ai point de rancune. Je vais te parler absolument comme si tu m'avais reçu à bras ouverts. Oui, mon cousin Aubry, la chance tourne, et si tu étais en liberté, tu aurais, comme on dit, les quatre as de la quinte de grande séquence, qui marquent, (ensemble le point) quatre-vingt-dix sans jouer. Et alors, moi, je me trouverais repic avec ma fameuse maxime : il vaut mieux se faire craindre qu'aimer, car je n'aurais plus même le moyen de me faire craindre.
Aubry écoutait de toutes ses oreilles.
Méloir fit une pause.
Il semblait jouir de l'attention nouvelle que lui prêtait son compagnon.
— Mais, reprit-il avec un gros rire railleur, il te manque justement la clé des champs, mon cousin Aubry, et ce n'est pas moi qui te la donnerai ! Voilà de bonnes murailles, ma foi ! mon jeu vaut mieux que le tien. On t'aime, mais j'épouserai. N'y a-t-il pas de quoi rire ?
— Quand on est un mécréant sans foi ni honneur… commença Aubry.
— Fi donc ! tu en arrives tout de suite aux gros mots. Ta position te protège, mon cousin, ce n'est pas généreux.
— Fais-moi descendre en grève, s'écria Aubry, donne-moi une épée, et prends avec toi deux ou trois de tes routiers, tu verras si je soutiens mes paroles !
— Bien riposté ! Mais nous sommes trop vieux, mon cousin, pour nous laisser prendre ainsi. Je te tiens quitte de toute réparation. Tu es le plus vaillant écuyer du monde, voilà qui est dit. Si nous étions tous deux en grève, tu me pourfendrais, comme Arthur de Bretagne pourfendit le géant du mont Tombelène, voilà qui est convenu… En attendant, causons raison ; il me reste à t'apprendre pourquoi ta partie serait si belle, si une bonne fée venait, par aventure, briser tes fers et percer les murailles de ton cachot. Les choses ont bien marché depuis le huitième jour du présent mois de juin qui va finir. François de Bretagne est demeuré frappé de la citation solennelle à lui portée par le vieux Maurever. Il a vieilli de dix années en deux semaines. Sans cesse il pense au dix-huitième jour de juillet, qui est le jour fixé pour sa comparution devant le tribunal de Dieu. Et ses médecins ne savent pas s'il atteindra ce terme, tant la vie s'use vite en lui. Or, le soleil couchant n'a plus guère d'adorateurs : les mages vont au soleil qui se lève ; en ce moment où je te parle, un homme résolu qui déploierait au vent un chiffon armorié en criant le nom de monsieur Pierre, le futur duc, mettrait en fuite mes cavaliers et mes soudards, comme une troupe d'oies effrayées.
Aubry baissait la tête pour cacher le feu qu'il sentait dans ses yeux.
Il songeait à son barreau de fer coupé aux trois quarts.
Dans quelques heures il pouvait être libre.
Il avait besoin de toute sa force pour contenir le cri de joie qui voulait s'échapper de son cœur.
Méloir qui lui voyait ainsi la tête basse, triomphait à part soi.
Il poursuivit :
— Mais qui diable songerait à jouer ce jeu, sinon toi, mon cousin Aubry ? Le vieux Maurever, qui est un saint, — cela, je le proclame ! — aimerait mieux se faire tuer cent fois que de lever la bannière de la révolte. Et notre petite Reine n'est qu'une femme, après tout.
— Oh ! gronda Aubry, feignant le désespoir et la rage, être obligé de rester là comme une bête fauve dans sa cage de fer !
— C'est désolant, je ne dis pas non, car je travaille, moi, pendant ce temps-là, mon cousin Aubry. Si bas que soit le duc François, j'ai toujours bien une quinzaine devant moi, et je m'en demande pas tant, par Dieu ! Dans trois jours j'aurai fait mon affaire…
— Trois jours ! répéta Aubry plaintivement.
— Au plus tard. J'oubliais de te le dire : cette fatigue qui m'oblige à m'asseoir sur ta paille vient de ce que j'ai fait un petit tour de chasse cette nuit dans les grèves.
— Ah ! fit Aubry qui se redressa ; j'avais bien cru entendre…
— Les cris de ma meute ? interrompit Méloir ; ah ! les chiens endiablés ! Quelle vie ils ont menée ! Figure-toi qu'ils sont venus jusque dans les roches au pied du Mont. Cette nuit nous les mènerons à Tombelène.
Un frisson courut dans le sang d'Aubry, mais il garda le silence.
— D'ailleurs, poursuivit Méloir, c'est du luxe que cette meute. Je l'ai fait venir pour me donner des airs de grandissime zèle, car je sais un coquin qui me mènera, dès que je le voudrai, à la retraite de Maurever.
Aubry ne respirait plus. Le chevalier s'arrangea sur la paille et chercha ses aises.
— Ce n'est pas là le principal, dit-il ; ce que je veux t'apprendre, c'est ce qui a trait à notre fameuse partie, c'est le moyen que j'emploierai pour obtenir la main de notre belle Reine.
— La violence ? murmura Aubry.
— Fi donc ! tu ne me connais pas. La belle avance de se faire craindre, pour en arriver à menacer comme un brutal ! Ce ne serait vraiment pas la peine. Se faire craindre, mon cousin Aubry, c'est comme je te l'ai dit déjà, le grand secret d'amour, mais à la condition d'avoir en soi, quand on use de ce cher talisman, tout ce qu'il faut pour plaire. Or, malgré les quinze ou vingt années que j'aie de plus que toi, Aubry, mon ami, je porte encore assez galamment mon panache ; ma jambe n'enfle pas trop le cuissard : regarde ! et dans ce corselet d'acier, ma taille conserve sa souplesse. La violence ! sarpebleu ! les voilà bien, ces jouvenceaux, qui frapperaient les femmes s'ils ne soupiraient pas en esclaves à leurs pieds ! Nous autres chevaliers, — et Méloir se redressa, ma foi, d'un grand sérieux, — nous avons d'autres rubriques. Et pour ton édification, mon cousin Aubry, je vais t'en enseigner une.
Il s'interrompit et son gros rire le reprit.
— Oh ! oh ! s'écria-t-il, pour le coup, te voilà qui dresses l'oreille ! Il faut, en vérité, que je sois un bien bon parent, ou que j'aie confiance majeure dans les verrous de messer Jean Gonnault, prieur des moines du mont Saint-Michel, pour te montrer comme cela le fond de mon sac. Mais je ne me souviens pas d'avoir vu jamais une figure plus drôle que la tienne, mon cousin Aubry : je m'amuse à te contempler comme on s'amuse à regarder un mystère ou une sotie, représentée par d'habiles histrions.
Ce fut au tour du prisonnier de froncer le sourcil. Méloir prenait rondement sa revanche.
— Ne te fâche pas, continua-t-il, et laisse-moi me divertir. Voici donc la rubrique annoncée : J'arrive à la retraite de monsieur Hue de Maurever, mon futur et vénéré beau-père, je l'arrête au nom du duc François, lui, sa fille et sa suite, s'il en a, par fortune, ce que je ne crois guère. Je les emmène. Tu suis bien, n'est-ce pas ? En chemin, je pousse mon cheval aux côtés du sien et je lui dis :
— Sire chevalier, je fus de vos amis, et vous avez dû vous étonner grandement de me voir prendre le rôle qui est présentement le mien.
Il ne répond que par un regard de dédain. J'insiste. Il m'envoie au diable.
Tu vois que je mets tout au pis, mon cousin.
J'insiste encore et je lui dis avec tristesse :
— Vous m'avez bien mal jugé, Hue de Maurever. Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour vous. Dès la première heure où vous avez été en danger, j'ai voulu vous sauver, fût-ce au péril de ma propre vie !
Naturellement il ouvre une oreille, car enfin, dès qu'une énigme est posée, on aime à en savoir le mot. Moi, je salue respectueusement, et je fais mine de vouloir me retirer. Il me retient en disant :
— Je ne vous comprends pas. À moins qu'il ne préfère dire :
— Expliquez-vous. Je lui laisse le choix entre les deux tournures. Je reviens aussitôt d'un air humble et affectueux. Je reprends :
— Messire Hue, j'aime votre fille…
— Et à ce coup, il te tourne le dos, malandrin que tu es ! interrompit Aubry.
— Je crois que tu as raison, répondit tranquillement Méloir ; à cet aveu il devra me tourner le dos. C'est la crise. Mais je ne me démonte pas, et j'ajoute d'un ton pénétré :
— Pensez-vous, messire Hue, qu'avec un pareil amour, j'aie pu, un seul instant ?… Il m'interrompt par un rude :
— En voilà assez !
Car il faut faire la part de sa mauvaise humeur. Moi, je m'écrie :
— Ah ! messire Hue ! l'accusé a du moins le droit de la défense ; au moment où je vous ai dit : j'aime votre fille, vous avez cru deviner le mobile de ma conduite, vous avez pensé : le chevalier Méloir veut nous conduire aux pieds du duc François, livrer ma tête et demander pour récompense la main de ma fille…
Si je puis verser une larme en cet endroit, mon cousin Aubry, tout est dit ! Si je ne peux pas verser une larme, je ferai semblant de m'essuyer les yeux et je poursuivrai avec chaleur :
— Hélas ! messire Hue, tel n'est point mon dessein. Je ne suis qu'un pauvre gentilhomme, c'est vrai, mais j'ai le cœur aussi haut qu'un roi. Mon dessein, c'était de prendre l'emploi de vous pourchasser, afin qu'un autre, moins ami, n'en fût point chargé. Mon dessein était, le premier jour comme aujourd'hui, de venir à vous et de vous dire : « La terre Normande est là, sous vos pieds, messire Hue ; vous êtes libre. Que Dieu vous garde… »
— Ah ! scélérat maudit ! s'écria Aubry, qui avait de la sueur aux tempes.
— Aimerais-tu mieux me voir te livrer au grand prévôt du duc François ? demanda Méloir en ricanant.
— Je voudrais te voir en champ clos et l'épée à la main, charlatan d'honneur !
— Puisque tu te fâches ainsi, mon cousin Aubry, interrompit Méloir en se levant, c'est que ma recette est bonne et qu'elle doit réussir.
Aubry se leva également.
— Oui, elle est bonne, ta recette ! balbutia-t-il d'une voix entrecoupée par la fureur ; Hue de Maurever, qui est la générosité même. Et peut-être que Reine pour sauver la vie de son père…
— Par saint Méloir ! s'écria le chevalier, chacune de tes paroles me ravit d'aise, mon cousin. Il paraît décidément que j'ai touché le joint.
La colère bouillait dans le cœur d'Aubry. L'effort même qu'il faisait pour se contenir était un aliment à sa fureur. Méloir le regardait d'un air provocant.
— Et maintenant, reprit-il, je n'ai plus rien à te dire, mon pauvre cousin. Au revoir, et bien de la résignation je te souhaite. Quand nous nous retrouverons, je te présenterai à ma dame.
La rage du jeune homme fit explosion en ce moment. Toute idée de prudence avait disparu en lui.
— Lâche ! lâche ! lâche ! s'écria-t-il par trois fois en s'adossant contre la porte ; tu me retrouveras plus tôt que tu ne penses… et quand tu ouvriras la bouche pour tromper le noble vieillard et sa fille, mon épée te fera rentrer le mensonge dans la gorge !
— Ah !… fit Méloir qui recula jusque sous la fenêtre. Aubry aurait voulu rappeler les paroles prononcées. Mais il n'était plus temps.
— Sarpebleu ! dit Méloir, j'étais venu un peu pour cela. Il paraît que nous avons, nous aussi, des rubriques ? Il regarda tout autour du cachot une seconde fois et plus attentivement. Aubry s'était recouché sur sa paille ; il ne parlait plus.
Aubry avait les mains libres ; plus d'une fois l'idée lui était venue de s'élancer sur le chevalier ; mais celui-ci était armé jusqu'aux dents, et Aubry n'avait rien pour se défendre.
Après qu'il eut fait son examen, Méloir grommela :
— Pas une fente où passer le doigt ! ce petit-là n'est pas un farfadet, pourtant !
— Ah ! fit-il en se ravisant ; la meurtrière ! Aubry tressaillit de la tête aux pieds. Méloir redressa sa grande taille, et comme sa tête n'atteignait pas encore la meurtrière, il sauta.
— Un lapin passerait bien là ! murmura-t-il.
Son regard sembla faire la comparaison de la largeur de la fenêtre avec l'épaisseur du corps d'Aubry.
— Si le barreau était coupé… pensa-t-il tout haut.
Il ôta son gantelet de fer, se haussa sur ses pointes et le lança violemment contre le barreau qui rendit un son fêlé.
— Ah ! sarpebleu ! sarpebleu ! s'écria-t-il, mon cousin, j'ai bien fait de venir !
Mais il n'acheva pas, parce que le jeune homme se voyant perdu et prenant une résolution soudaine, avait profité du moment où Méloir attaquait le barreau pour s'élancer sur lui.
En un clin d'œil, Méloir fut terrassé.
Aubry, qui appuyait son genou contre sa poitrine, lui mit sa propre épée sur la gorge.
— Un cri, un mot, dit-il à voix basse, et je te tue comme un chien !
— Et bien tu ferais, mon cousin Aubry, repartit Méloir qui ne se déconcertait pas pour si peu ; tu as agi de bonne guerre… Et je n'ai pas déjà si bien fait de venir ! Mais tu peux serrer ma gorge un peu moins fort si tu veux. Je t'engage ma parole de chevalier que je n'appellerai pas au secours.