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La fée des grèves

Chapter 22: XXII. Frère Bruno.
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About This Book

Un paysage côtier de marais, de marées changeantes et de vieilles légendes encadre l'action, où des forêts disparues et l'humeur de la mer conditionnent l'existence locale. Une narration épisodique suit une galerie de villageois, seigneurs et voyageurs dont les destins se croisent à travers cavalcades, querelles, passions, crimes et combats. Une présence surnaturelle liée aux grèves se manifeste par apparitions, mirages et prodiges qui bouleversent les certitudes et influent sur les décisions des personnages. Mêlant folklore, aventure et réflexion morale, les épisodes convergent vers sièges, révélations personnelles et un épilogue marqué par le repentir.

XXII. Frère Bruno.

Quand Aubry eut un peu lâché prise, Méloir avala une lampée d'air avec une satisfaction manifeste.

— Tu as un bon poignet, mon cousin, dit-il, et moi, je suis un sot. Ta rubrique vaut beaucoup mieux que la mienne. Voilà tout. Il n'y a pas de quoi se fâcher pour cela.

— Écoute, Méloir, lui répondit le jeune homme d'armes, tu étais un brave soldat autrefois, et un bon compagnon… Je n'ai pas le courage de te tuer…

— Peste ! interrompit Méloir, me tuer ! Tu n'y vas pas par quatre chemins, toi, mon cousin Aubry !

— Je le devrais pour monsieur Hue de Maurever et pour sa fille…

— Du tout, interrompit encore Méloir ; tu sais bien, je suis incapable…

La main d'Aubry s'appesantit un peu plus sur la gorge du chevalier.

— Tais-toi ! dit-il rudement ; je n'ai pas le loisir d'écouter tes billevesées. Je veux bien t'épargner, mais c'est à condition que tu ne me gêneras point dans l'accomplissement de mon dessein.

— Foi de chevalier ! s'écria Méloir ; tu n'as qu'à scier ton barreau devant moi ; si tu veux, je te ferais la courte échelle.

— Bien obligé. Cette voie me semble désormais incommode et dangereuse. Pourquoi sortir par la fenêtre, quand la porte est là ?

— Je te fais observer, mon cousin Aubry, que tu me serres le cou sans y songer. Je déteste les demi-mesures. Étrangle-moi comme il faut, morbleu ! ou lâche-moi !

— Je te lâcherai dès que nous serons d'accord.

— Je ne peux pourtant pas t'ouvrir cette porte, moi ! s'écria Méloir d'un ton dolent.

— Me promets-tu qu'une fois libre, tu ne tenteras contre moi aucune résistance ?

— Je le promets.

— Me promets-tu que tu te laisseras lier les mains et les jambes ?

— À quoi bon, mon cousin ?

— Et mettre un bâillon sur la bouche ? acheva Aubry, dont les doigts firent un petit mouvement.

— Je le promets ! je le promets ! je le promets ! dit Méloir précipitamment.

— T'engages-tu à me céder ton armure pour que je m'en revête sous tes yeux ?

— Mon armure ?

— Depuis les éperonnières jusqu'à la salade.

— Ah ! cousin Aubry ! mon cousin Aubry, grommela le pauvre chevalier, je ne t'aurais jamais cru si madré que cela !

— T'y engages-tu ?

— Je m'y engage.

— Sous serment ?

— Sous serment.

— À la bonne heure ! Relève-toi donc et tiens ta parole comme un gentilhomme.

Pour ce qui était de se relever, Méloir ne se le fit point dire deux fois. Quant à tenir sa parole, peut-être aurait-il trouvé quelque exception, comme on dit au Palais, s'il n'avait pas vu sa bonne épée toute nue entre les mains d'Aubry.

Sa dague restait bien encore au fourreau, mais Aubry de Kergariou était un fier homme d'armes. L'attaquer avec une dague quand il avait l'épée à la main, c'eût été folie.

Méloir se secoua, s'étira, se tâta.

— Allons, dit Aubry, en besogne ! Méloir fit un pas vers lui. Aubry lui mit sans façon la pointe de l'épée entre les deux yeux.

— À distance ! dit-il ; les bons comptes font les bons amis ; ne m'approche pas, ou je te pique !

— Tu as donc défiance ?

— J'ai hâte. En besogne.

— J'y suis, mon cousin Aubry, j'y suis ! Méloir se mit en effet à délacer son armure. Il n'avait que les pièces légères et non point la carapace en fer que le quinzième siècle portait encore au combat. Son équipement consistait en éperonnières d'acier, vissées aux cuissards de gros buffle, corselet de mailles, manches de buffle, salade sans visière, à plumail. Aubry le suivait de l'œil.

Quand Méloir eut achevé de se désarmer, ne gardant que ses chausses et son justaucorps, Aubry prit sous la paille de son lit une corde qui devait lui servir dans son évasion projetée.

— Donne tes poignets ! commanda-t-il.

— Attends au moins que tu sois armé. Aubry eut un sourire.

— Je m'armerai quand tu seras lié, répliqua-t-il ; donne tes poignets !

Méloir obéit enfin, mais bien à contrecœur. Ce bon chevalier avait espéré véritablement rétablir sa partie pendant qu'Aubry ferait sa toilette.

Il grommela en tendant ses poignets :

— Qui diable aurait pensé que ce petit homme-là pût jouer si serré ?

— Voilà, dit Aubry, qui avait fait un beau nœud ; je te tiens quitte des pieds. Assieds-toi maintenant à ma place et réfléchis, si tu veux, aux vicissitudes du sort.

Méloir s'assit. Il avait beaucoup l'air d'un renard qu'une poule aurait pris. En un clin d'œil, Aubry fut armé de pied en cap.

— Suis-je bien comme cela ? demanda-t-il.

— Sarpebleu ! s'écria Méloir en colère, ne faut-il encore que je te serve de miroir ?

— Allons ! allons ! ne te fâche pas, cousin Méloir. Une fois ou l'autre, je te rendrai tes armes. À présent, nous n'avons plus que le bâillon à mettre.

Il était trop tard pour faire résistance.

Méloir se laissa bâillonner.

Mais il ne restait plus trace de son excellent caractère. Il roulait dans sa tête de féroces pensées de vengeance.

Aubry lui souhaita courtoisement le bonjour et donna du gantelet dans la porte.

Il frappait à tour de bras, se souvenant que le bon frère Bruno avait dit : « Je vais à matines ».

Mais il paraît que le bon frère Bruno s'était ravisé, car au premier coup la porte s'ouvrit.

Aubry ne put s'empêcher de faire un pas en arrière.

— Il était là ! pensa-t-il ; il a dû tout entendre. Et comme, au même instant, Méloir se leva brusquement, poussant des cris inarticulés sous son bâillon, Aubry se vit perdu.

— Qu'a donc ce maître fou ? s'écria cependant le bon frère Bruno. Sire chevalier, donnez-lui du plat de votre épée entre les deux épaules !

Méloir s'était élancé vers la porte. Il cherchait à mettre son visage en lumière et à se faire reconnaître du moine convers.

Mais celui-ci se tournant vers Aubry :

— Je n'ai jamais vu le prisonnier comme cela ! dit-il, vous l'aurez donc fait boire, sire chevalier ? En l'an trente-neuf, nous avions un captif du nom de Thomas Gréveleur, qui devint maniaque dans ce même cachot. J'ai envie de vous conter son histoire. Figurez-vous que ce Thomas Gréveleur…

Méloir se démenait furieusement.

— Sortons ! dit Aubry qui était tout pâle et qui s'étonnait que la méprise du frère pût se prolonger ainsi.

Le bon Bruno fit retraite aussitôt, et comme Méloir s'attachait à lui, le bon Bruno ne crut pouvoir moins faire que de communiquer à ce prisonnier récalcitrant un coup de poing paternel.

C'était un digne poignet que celui du bon moine. La poitrine de Méloir sonna comme un tambour. Il chancela et tomba sur la paille.

— Voire ! dit Bruno indigné, ce n'est pas ma besogne que de caresser les fous ! je m'en suis fait mal à la deuxième phalange du doigt annularius…

Aubry avait passé le seuil. Bruno le suivit, parlant toujours et grondant de plus belle. Il ferma la porte avec soin. Cela fait, il se prit les côtes à deux mains et regarda Aubry en éclatant de rire. Aubry ne savait que penser.

— Oh !… oh !… oh !… disait le frère Bruno, dont les yeux se remplissaient de larmes ; j'en mourrai, messire Aubry, j'en mourrai ! Voilà une histoire, seigneur Dieu ! une histoire comme on n'en a jamais raconté !

— Vous m'aviez donc reconnu ? balbutia Aubry déconcerté.

— Bon Jésus ! pensez-vous que j'aie la berlue ! Oh ! oh ! les côtes ! les côtes ! il s'est déshabillé de lui-même ! il a été bien obéissant !

— Ah ça, est-ce que vous le voyiez ?

— Le trou de la serrure, donc, messire Aubry ! Je le voyais comme je vous ai vu toute la journée d'hier limer votre barreau, et j'avais bonne envie de vous apporter une escabelle pour tenir vos pieds, car vous deviez fatiguer dans cette position-là.

Aubry le regardait ébaubi.

— Eh bien ! mon jeune seigneur, reprit Bruno, quand vous m'aurez regardé avec des yeux d'une toise ! J'aime les bonnes histoires, moi ! Et je raconterai encore celle-là dans vingt ans si je vis. D'ailleurs, vous savez bien : j'étais un soldat entier, vertubleu ! avant d'être une moitié de moine. Le vieux Maurever m'a gagné le cœur en venant jusqu'ici rabattre l'orgueil d'un meurtrier. Vous m'avez gagné le cœur, vous, en brisant votre épée pour ne la point déshonorer. Et ce coquin de Méloir, au contraire, m'échauffa les oreilles quand il fit le chien couchant, ce jour-là. Or, tout ceci me rappelle une assez gaillarde histoire qui se passa en l'an vingt-huit, derrière Bellesmes, en Normandie…

— Mon bon frère Bruno, interrompit Aubry, le plus pressé est que je sorte de l'enceinte du monastère ; vous me conterez votre histoire dehors.

— Je puis vous la conter en chemin, messire Aubry. C'était le chevalier Pothon de Xaintrailles qui voulait entrer dans Bellesmes, de nuit, malgré l'Anglais. Durham était dans Bellesmes avec quatre cents archers du Nord, qui auraient tué une alouette à cinquante toises…

Aubry serra tout à coup le bras du frère convers. Ils étaient sortis du corridor et débouchaient dans le cloître, où quantité de moines se promenaient. Bruno changea de ton soudain.

— Oui, sire chevalier, dit-il avec toutes les apparences d'un respect profond ; les trois cachots se font suite l'un à l'autre et sont creusés dans le roc vif. Dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du saint monastère, fit, en outre, redorer la statue tournante de saint Michel, archange, qui est au sommet du campanile. Son décès eut lieu le dix-neuvième jour de mars, en l'an 1272, et le cartulaire rapporte…

Le cloître était traversé.

— Du diable si je sais ce que rapporte le cartulaire, messire Aubry, reprit Bruno ; le cartulaire ne contient point de bonnes aventures comme celle dont j'ai été témoin aujourd'hui. Ah ! laissez-moi rire encore un petit peu, je vous en prie. Quelle figure il avait ce Méloir ! et ses regards piteux !… Ah !… ah !… ah !… Et maintenant, je donnerais bien deux ou trois deniers pour savoir quelle vie il mène tout seul dans votre cachot !

Aubry ne pouvait partager l'expansive hilarité du frère servant. Son casque n'avait pas de visière. Méloir avait dû amener quelque suite avec lui au couvent : Aubry craignait de rencontrer des hommes d'armes sur son passage et d'être reconnu.

Mais Bruno avait contre sa crainte des arguments sans réplique.

— Les soudards, disait-il ; ah ! ah ! je les ai vus, ce sont d'assez bons drilles. C'est moi qui les ai menés au réfectoire des laïques. Ils y sont entrés sur leurs jambes ; mais il faudra les en tirer sur des civières, oui bien ! Ah ! ah ! j'ai été soldat, et je fais pénitence !

Frère Bruno passa sa langue sur ses lèvres, ému au souvenir de quelque bonne aventure.

Ils descendirent le grand escalier, traversèrent la salle des chevaliers, le réfectoire des moines, et arrivèrent au seuil de la salle des gardes.

— La tête haute ! dit frère Bruno qui était un observateur ; l'air insolent, le poing sur la hanche, c'est comme cela que marche le Méloir !

Les gardes firent avec respect le salut des armes. La porte extérieure s'ouvrit.

— Je suis chargé, dit le moine servant au portier, de montrer la chapelle Saint-Aubert au digne chevalier Méloir.

— Que Dieu vous accompagne ! souhaita le frère tourier. Et ils passèrent. Aubry respira bruyamment. Le frère Bruno était aussi content de lui.

— Maintenant, reprit-il, où allez-vous, mon jeune seigneur ?

— Je ne puis vous le dire, répliqua Aubry.

— Ah ! si fait, si fait ! s'écria Bruno, puisque je vais avec vous.

— Comment ! vous venez avec moi ?

— Je vous suis au bout du monde !

— Mais votre habit, mon frère ?…

— Je n'ai pas fait des vœux, messire Aubry, je vous l'ai dit : je ne suis qu'une moitié de moine, et je ne me soucie pas beaucoup de vous remplacer dans le cachot creusé par dom Nicolas Famigot, vingt-quatrième abbé du mont Saint-Michel, — bien que ce soit un fort bel ouvrage.

— Vous croyez qu'on vous rendrait responsable ?…

— Le chevalier Méloir parlerait du coup de poing. Un beau coup de poing, messire, avez-vous vu ? Et ce soir je coucherais sur la paille. À ce sujet-là je sais une histoire qui va véritablement vous bien divertir, du moins je l'espère. C'était en l'an… attendez donc !… l'année m'échappe, mais c'était bien sûr avant l'an quarante, parce que j'avais encore mes trois dents de devant qui me furent cassées d'un méchant coup de masse d'armes sous Hennebon. Et celui qui me gâta ainsi la mâchoire en mourut. Il arriva que le sire de Vilaine qui tenait la seigneurie de Landevan…

— Mon frère Bruno, interrompit Aubry, je vais en un lieu où je n'ai pas le droit de vous emmener.

— Tournez ici, messire Aubry, répondit le convers ; mieux vaut entrer un peu en grève que de marcher dans ces roches diaboliques qui usent en deux jours de temps la meilleure paire de sandales. Comme ça, vous ne voulez pas de mon histoire ? C'est bon messire Aubry ; quant au lieu où vous allez, si vous ne m'y menez pas, moi, je vous y mènerai.

— Vous sauriez ?…

— Croyez-vous que le troisième carreau de mon compagnon Alain, l'archer qui veillait sur la plate-forme, il y a deux nuits, n'aurait pas mieux touché but que les deux premiers ? Mon compagnon Alain n'a jamais manqué trois coups de suite en sa vie. Et Dieu merci, on voyait la jeune fille au clair de lune comme je vous vois, messire Aubry. Heureusement, j'avais écouté au trou de la serrure, pendant que vous causiez avec elle…

— Ah ça ! tu es un diable, toi ! s'écria le jeune homme d'armes, moitié riant, moitié fâché.

— Plaignez-vous ! Je saisis le bras d'Alain, mon compagnon, et je lui dis : Voici un gobelet de vin que saint Michel archange envoie à son fidèle gardien. Et maître Alain de relever son arbalète pour prendre la tasse. La tasse était profonde. Quand Alain, mon compagnon, l'eut retournée, la demoiselle Reine de Maurever était à l'abri derrière l'angle de la muraille.

Aubry lui prit la main et la serra vivement. Frère Bruno s'arrêta et releva les manches larges de son froc.

— Regardez-moi ça, dit-il en montrant des bras d'athlète ; quand les soudards de Méloir viendront chercher le vieux Hue de Maurever là-bas, à Tombelène, ces bras-là pourront leur faire encore bien du chagrin. Je tiens joliment une épée. Quand je n'ai pas d'épée, j'aime assez un gourdin. Quand je n'ai pas de gourdin, tenez, je m'en tire comme je peux.

Il avait saisi à deux mains une grosse roche qu'il balança un instant au-dessus de sa tête. La roche partit comme si elle eût été lancée par une machine de guerre, et s'en alla briser un poteau planté dans le sable à trente pas delà.

Frère Bruno sourit bonnement.

— Supposez le Méloir en place du poteau, dit-il, ça lui aurait, bien sûr, ôté l'appétit pour longtemps.

— Mais dites-moi, mon jeune seigneur, reprit-il soudainement, avez-vous jamais ouï conter l'aventure de Joson Drelin, bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets ?

 

XXIII. Comment Joson Drelin but la rivière de Rance.

Tout en parlant, Aubry de Kergariou et frère Bruno avaient fait le tour du Mont. Ils se trouvaient à peu près en face de Tombelène.

Aubry réfléchissait.

Bruno racontait.

— Joson Drelin, disait-il, en son vivant bedeau de la paroisse de Saint-Jouan-des-Guérets, était un vrai compère qui se connaissait en cidre, comme le pauvre monsieur Gilles de Bretagne, dont Dieu ait l'âme, se connaissait en vins de France.

Et après tout, messire Aubry, se connaître en rubis gascons est le fait d'un chevalier, comme se connaître en jus de pommes est le fait d'un bedeau, c'est moi qui dis cela, sauf le respect d'un chacun et la révérence-parler.

Donc, au baptême des cloches de Saint-Jouan-des-Guérets, en l'an quarante-trois, ou quatre, car la mémoire n'y est plus. Ah dam ! je n'ai plus vingt-cinq ans, non, ni trente non plus : être et avoir été, ça fait deux !

Je disais donc qu'en l'an quarante-trois ou quatre, Joson Drelin sonna tant qu'il but beaucoup.

S'il sonna tant, c'est que le sonneur était malade ; s'il but beaucoup, c'est qu'il avait grand'soif, pas vrai ? M'écoutez-vous, messire Aubry ?

Aubry ne répondit point. Il pressait le pas, car il avait grande hâte de voir ceux qu'il aimait.

Et après tout, il ne pouvait pas renvoyer ce brave homme, qui s'était compromis pour le sauver.

Pourtant, introduire un étranger dans la retraite du proscrit ! Aubry hésitait parfois.

— C'est bon ! je vois bien que vous m'écoutez, cette fois, continuait le bon frère servant, qui suait, qui soufflait, qui bavardait tant qu'il pouvait ; et ça ne m'étonne point, l'histoire étant agréable, quoique véridique en tout point. Pour avoir bu beaucoup, il advint qu'un soir, Joson Drelin se trouva un peu ivre. Sa ménagère lui dit : Couche-toi, Joson, mon bonhomme ; comme ça tu seras sûr de ne point battre et de n'être point battu.

Joson Drelin, justement, n'avait pas sommeil.

— Holà ! dit-il, la femme, donne-moi la paix ou je vais reboire !

— Reboire ! Tu n'avalerais pas seulement plein mon dé de cidre, tant tu es rond, mon pauvre bonhomme Joson ! Quant à cela, chacun sait bien que les femmes sont sur la terre pour nos péchés. Défier un homme de boire ! Avez-vous vu chose pareille ?

Joson Drelin, ainsi tenté par le démon de son chez soi, prit la rage ; il appela des métayers qui passaient sur le chemin et leur dit :

— Hé ! les chrétiens ! voulez-vous voir un homme boire toute l'eau de la rivière de Rance ? Les métayers s'approchèrent.

— Voilà ce que c'est, reprit Joson Drelin, mes vrais amis, écoutez-moi bien. La femme dit que je ne boirais pas plein un dé de cidre ; moi, je parie boire toute l'eau qui, présentement, coule en rivière de Rance, de Plouër jusqu'à Saint-Suliac…

Les métayers haussèrent les épaules. L'un d'eux avait un sac de cuir plein de pièces d'argent, parce qu'il avait vendu ses vaches au marché de Châteauneuf. Joson Drelin lui dit :

— Ton argent contre ma maison ! Qui poussa les hauts cris ? Ce fut la ménagère. Mais l'homme au sac de cuir regarda la maison, qui était bonne, et répondit bien vite :

— Tope ! Ta maison contre mon argent ! Les autres métayers dirent :

— C'est topé la main dans la main ! Qui renie est un failli coq !

— Au fait, s'écria Aubry répondant à ses propres réflexions, un brave soldat de plus, dans la bagarre, c'est quelquefois le salut.

— Oh ! sur ma foi, messire Aubry, repartit Bruno, Joson Drelin était bedeau, non point soldat du tout, je vous l'assure.

— Allons ! marchons ferme, frère Bruno ! La mer monte, et il nous faut passer à Tombelène.

— Je sais bien, messire, je sais bien. Mais vous n'avez donc pas fantaisie de connaître comment fit Joson Drelin pour boire toute l'eau qui coulait en rivière de Rance, depuis Plouër jusqu'à Saint-Suliac ?

C'est pourtant là le merveilleux de l'histoire. Et je me souviens que le frère Pacôme, second sommelier du temps de l'abbé défunt… Oh ! oh ! mais c'est ce frère Pacôme qui eut une bonne aventure en l'an trente-sept ! Figurez-vous que la veille de Noël, il était allé quérir le vin des trois messes…

— Allons ! disait Aubry qui voyait venir la mer ; pressons le pas !

— Saint-Sauveur ! je vais pourtant de mon mieux ! frère Pacôme se trouvait être sourd d'une oreille depuis l'an vingt-huit, qu'il avait été piqué d'un insecte malfaisant dans les blés normands.

En allant chercher le vin des trois messes il rencontra maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches. Savez-vous comment il s'était marié, ce maître Olivier Chouesnel ? Mais il ne s'agit pas de maître Olivier Chouesnel. Revenons à frère Pacôme… c'est-à-dire, finissons auparavant, afin de procéder par ordre, l'histoire de Joson Drelin, bedeau de Saint-Jouan-des-Guérets ; les autres viendront ensuite à leur tour.

Une belle paroisse, messire Aubry, où j'ai connu un vicaire qui se nommait Mélin Moreau, et qui fatiguait bellement les chantres au lutrin quand il voulait.

Son frère cadet vendait du lard au Pré-Botté de Rennes, du lard et des œufs cuits durs, saindoux, savons, fromage et beurre assaisonné. Il mourut des coups que lui avait donnés sa troisième femme.

Oh ! la maîtresse femme ! L'année qu'il trépassa, je me souviens que le feu prit en l'église Saint-Sulpice, à Fougères, et que mon oncle Mathieu, hallebardier de la chanoirie, eut la jambe cassée par un cheval fou.

Donc, Joson Drelin était bien empêché quand il fallut tenir sa gageure de boire la rivière.

Sa ménagère se lamentait et pleurait, disant : Que Dieu ait pitié de nos vieux jours ! Nous voilà sans maison et sur la paille !…

Frère Bruno en était là de son récit, lorsque Aubry le saisit rudement par les épaules et le poussa en avant.

La mer arrivait dans le lit du ruisseau qui sépare les deux monts, et frère Bruno avait déjà de l'eau jusqu'aux mollets.

Or, dans ces sables, quand on a de l'eau jusqu'aux mollets, la tête y passe souvent.

Frère Bruno se mit à rire quand il fut à pied sec.

— Messire Aubry, dit-il, je vous rends grâce. Voilà ce que c'est que de bavarder : je ne regardais pas mon chemin. Cela me rappelle l'histoire du vieux Martin de Saint-Jacut, qui fut noyé en chantant ma mère l'Oie… Donc, la femme de Joson Drelin…

— Morbleu ! mon frère ! s'écria Aubry, nous allons nous fâcher si vous ne laissez là une bonne fois Joson Drelin et sa femme !

Bruno le regarda stupéfait.

— L'histoire ne vous plaît pas, messire ? dit-il ; c'est surprenant. Mais des goûts, il ne faut point discuter, et je vais alors, vous achever l'aventure de Pacôme, second sommelier de l'abbé défunt.

— Ni cette aventure ni d'autres, mon frère ! Avalez votre langue et mettez vos jambes au trot, car la mer va nous entourer.

— Oh ! répliqua le moine servant, j'aurai toujours bien le temps de vous conter ce qui advint à maître Olivier Chouesnel, syndic des peaussiers et mégisseurs de la ville d'Avranches, le jour de ses noces.

— Un mot de plus, et je vous laisse là, mon frère !

— Bon, bon, messire Aubry, ne vous fâchez pas ! Je ne conte mes anecdotes qu'à ceux qui me les demandent. Et encore, bien souvent, je me fais prier, témoin ce qui m'arriva en l'an quarante-cinq, au pardon de Noyal-sur-Seiche…

Aubry n'en voulut point entendre davantage. Il prit sa course, et le frère Bruno resta seul dans les tangues.

— Oh ! oh ! fit-il : pareille chose m'advint en Basse-Bretagne avant la guerre. Je voulus raconter l'histoire du meunier Rouan, qui vendit son âme au Malin pour une paire de meules, mais…

— Oh ! oh ! fit-il encore en sursaut, voici la mer pour tout de bon !

Cette fois, il n'entama aucune histoire, et prit ses jambes à son cou.

La forteresse que les Anglais avaient construite au mont Tombelène était considérable, et pouvait contenir nombreuse garnison. En partant, quelques mois avant les événements que nous mettons sous les yeux du lecteur, Knolle ou Kernol, le lieutenant de Bembroc, qui était resté le dernier à Tombelène, avec cent ou cent cinquante hommes d'armes, fit sauter les ouvrages de défense, rasa le château et mit le mont à nu.

Il ne restait debout que la partie occidentale des murailles, flanquée par la tour démantelée où nous avons vu monsieur Hue de Maurever dormir, son épée entre les jambes.

Ces murailles, la tour, une courtine élevée de plusieurs pieds au-dessus du sol, et le bâtiment intérieur dont le rez-de-chaussée n'avait été démoli qu'en partie, formaient encore une retraite assez vaste, qu'il était très facile de clore et de mettre à l'abri d'un coup de main, surtout à cause de cette circonstance, que le reste de l'île était complètement découvert.

Au moment où Aubry de Kergariou et le frère Bruno traversaient la Grève, il y avait bien des yeux inquiets fixés sur eux derrière le mur en ruine. Monsieur Hue de Maurever, qui était resté si longtemps seul sur le roc abandonné, avait maintenant de la compagnie, plus qu'il n'en eût voulu peut-être.

Outre sa fille Reine, les Le Priol et le petit Jeannin qui étaient arrivés au milieu de la nuit, nous trouvons à Tombelène tout le village de Saint-Jean : les quatre Gothon, les quatre Mathurin, Scholastique, les trois Catiche, les deux Joson et d'autres, dont nous ferions le dénombrement avec zèle si ces humbles pages étaient une épopée.

Nous dirions l'âge, le poil et la généalogie de tous ces braves fils du Marais, de toutes ces vierges laides ou belles. Et après avoir invoqué la muse Calliope, fille de Jupiter et de Mnémosyne (patronne antique des plagiaires), nous prêterions à nos Bretons des actions grecques ou latines.

Mais les brouillards salés de l'Armorique détendraient vite les cordes de la vieille guitare d'Apollon. Le biniou seul, avec sa poche de cuir et sa nasillarde embouchure, supporte le rhume chronique de ces contrées.

Chantons au biniou !

Les paysans du village de Saint-Jean-des-Grèves avaient émigré, parce que leurs demeures n'étaient plus qu'un monceau de cendres.

Maître Vincent Gueffès avait payé ainsi l'hospitalité reçue.

Il avait dit aux soudards ivres :

— Le traître Maurever se cache dans une des maisons du village. J'en suis sûr.

Les soldats avaient enfoncé les portes. Quand on enfonce la porte du paysan breton, si faible qu'il soit, il frappe. Les bonnes gens avaient tapé de leur mieux. Il y avait eu la bataille.

Puis l'incendie.

Car c'était bien le village de Saint-Jean que Reine et les Le Priol avaient vu flamber en entrant dans la grève, de l'autre côté d'Ardevon.

Hommes, femmes, enfants, ils étaient là une quarantaine derrière les débris de la forteresse anglaise.

Comme ils se doutaient bien qu'on avait reconnu leurs traces et qu'on les relancerait, toute la nuit avait été employée au travail. Des pierres amoncelées bouchaient déjà les brèches, et une nouvelle enceinte s'élevait du côté de l'intérieur.

On se préparait à un siège.

Le vieux Maurever ne s'occupait point de tout cela. Il était dans sa tour ; Reine, assise à ses pieds, mettait sa belle tête blonde sur ses genoux. Maurever était plus heureux qu'un roi.

— Reine, dit-il en caressant les doux cheveux de la jeune fille, j'ai cru que je ne te verrais plus. Quand ton panier a passé sous mes yeux emporté par le courant, mon cœur est devenu froid et comme mort. Oh ! que je t'aime, ma fille chérie ! Pour les travaux de ma longue vie, je ne demande à Dieu qu'une récompense, ton bonheur !

Reine couvrait ses mains de baisers.

— Toi, reprenait Maurever avec mélancolie, tu m'aimes bien aussi, je le sais. Mais l'amour des jeunes gens pleins d'espérances ne ressemble point à l'amour triste des vieillards. À mesure qu'on vieillit, Reine, la tendresse se concentre et se resserre, parce que les objets aimés deviennent plus rares. Ainsi, moi, j'ai perdu ma femme qui était une sainte, j'ai perdu tes frères qui étaient de nobles cœurs. Il ne me reste que toi. Toi, au contraire, tu prendras un mari et tu l'aimeras. Tu auras des enfants et tu les adoreras. Que restera-t-il pour ton pauvre vieux père ?

— Ce qui restait à votre mère tant aimée quand vous fûtes époux et que vous devîntes père. Une larme tomba sur la barbe blanche du chevalier.

— Ma mère ! murmura-t-il ; Dieu m'est témoin que je l'aimais. Oh ! Reine ! pourtant ma mère est morte seule au manoir du Roz, pendant que j'étais en guerre. Promets-moi que tu seras là pour me fermer les yeux !

Reine ne répondit que par des baisers plus tendres. Ç'avait été une scène touchante, lorsque le vieux proscrit, après trois jours entiers d'attente, avait revu enfin sa fille, escortée par ses fidèles vassaux.

Avant de la baiser, il avait mis un genou en terre pour remercier Dieu.

Puis, il l'avait serrée contre sa poitrine déjà creusée par la faim.

Puis encore, il avait mangé avidement, au milieu des Le Priol, qui avaient des larmes plein les yeux à l'idée de ce qu'avait souffert leur pauvre seigneur.

Reine le servait, lui présentant le pain et la coupe pleine.

On les avait laissés seuls après le repas.

Il y avait déjà longtemps qu'ils s'entretenaient ainsi.

Un silence se fit. Le chevalier contemplait sa fille. Un sourire vint à sa lèvre austère.

— Je suis jaloux de lui ! murmura-t-il.

— Lui qui vous aime tant, mon père !

— Et crois-tu que je ne l'aime pas, moi, pour lui donner ainsi mon cher trésor ! s'écria le proscrit qui enleva Reine dans ses bras et la posa sur ses genoux comme un enfant. C'est un bon soldat, c'est un cœur généreux ; je veux bien qu'il soit mon fils. Mais je te le dis, ma Reine bien-aimée, la vieillesse est un long supplice. Nous n'acquérons plus jamais, et toujours nous perdons jusqu'au seuil de la tombe. Voici un homme fort, jeune, heureux, souriant aux promesses que l'avenir prodigue. Le monde est à lui ! que fait-il ? Il vient demander au vieillard dépossédé une part de son bien suprême. Le riche a besoin de l'obole du pauvre : ainsi est la vie !

Il baissa la tête, et ses cheveux blancs inondèrent son front. Reine était devenue triste à l'écouter.

— Tu l'aimes donc bien ! demanda-t-il brusquement. Reine se redressa.

— Oui, mon père, dit-elle d'une voix grave et lente.

— Et lui ?

— Mon père, il m'aime assez pour renoncer à moi si je lui dis : Monsieur Hue de Maurever a besoin de sa fille et la veut garder.

Elle n'acheva pas, parce que le vieillard l'étouffait en un baiser passionné.

— Folle ! folle ! disait-il. Oh ! le cher cœur ! Oh ! la bonne fille qui aime bien son père ! Écoutes-tu les paroles d'un fiévreux ! Je rêve, tu vois bien, je rêve ! Ce qu'il me faut, ma Reine, c'est ton bonheur, c'est le sourire à ta lèvre rose. Écoute, la vieillesse n'est si malheureuse que par son égoïsme ombrageux. Nous ne gagnons rien, disais-je. Ingrat et insensé ! Ce fils, Aubry, qui va venir remplacer mes fils décédés, n'est-ce rien ? Et ces beaux anges blonds qui ressembleront à leur mère, les enfants de ma Reine, mes petits-enfants, mes jolis amours !

Reine cacha dans son sein son front rougissant. Il lui prit la tête à pleines mains et la baisa.

— Dieu est bon, dit-il en extase ; ce sont de beaux jours qui me restent !

À ce moment, les planches qui fermaient la tour tombèrent en dedans.

— Le chevalier Méloir avec un moine ! cria Julien Le Priol, essoufflé.

— Le chevalier Méloir ! répéta Maurever, qui s'élança vers la meurtrière.

On se souvient qu'Aubry avait endossé l'armure de l'ancien porte-bannière de Bretagne.

— Noir et argent, murmura le vieux seigneur après avoir regardé ; ce sont bien ses couleurs ! Julien posa un carreau sur son arbalète.

— Je ne manque guère mon coup, messire, dit-il en épaulant son arme, et j'attends vos ordres.

 

XXIV. Dits et gestes de frère Bruno.

Heureusement Reine avait de bons yeux. Elle abattit vivement, de sa blanche main, l'arbalète de Julien Le Priol qui cherchait déjà son point de mire.

— Ce n'est pas le chevalier Méloir, dit-elle.

— Et qui est-ce donc, notre demoiselle ?

— C'est Aubry de Kergariou.

— Déjà ! murmura Maurever. Julien sourit, débanda son arbalète et sortit.

— Si j'étais seulement gentilhomme, pensait-il en regagnant l'abri de sa famille, je voudrais qu'elle ne reconnût personne d'aussi loin que cela !

Il soupira un petit peu.

Et ce fut tout, car Julien était un vaillant gars dont la pensée pouvait se montrer tout entière.

L'instant d'après, Aubry entrait dans la tour.

Maurever lui tendit les bras et l'appela son fils.

Reine lui donna sa main.

Il fallut savoir l'histoire de ce déguisement. Aubry s'assit entre sa fiancée et son père. Cet instant-là compensait toutes les heures cruelles passées dans la cage de pierre.

— Mes fils, disait cependant Bruno aux émigrés du village de Saint-Jean, nous avons vu vos maisons brûler, du haut de la plate-forme, ici près, au monastère. Moi qui ai été soldat avant d'être moine, je connais cela. Si vous avez un verre de cidre, je boirai à votre santé, bien volontiers, mes fils, car, tout le long du chemin, messire Aubry m'a forcé de lui conter des histoires.

Jeannin lui emplit une écuelle.

— Toi, reprit Bruno en caressant la joue du petit coquetier, tu ressembles comme deux gouttes d'eau au saint Jean-Baptiste de l'église de Tinténiac, mon pays natal, et je vais te conter une histoire qui te fera grand plaisir.

— Si vous avez été soldat comme vous le dites, repartit Jeannin, mieux vaudrait nous aider dans nos travaux.

— Bien parlé, mon neveu ! s'écria Bruno, comme disait Malestroit, mon capitaine, qui eut le bras coupé par un boulet de pierre au bas de Bécherel, en l'an trente et un. Quant à vous aider, ce sera de bon cœur ; je suis ici pour cela, ne pouvant rentrer au monastère sans une immunité du prieur claustral. Voyons votre besogne.

Il rejeta son froc en arrière et retroussa ses manches, en homme de vert travail. Jeannin, Julien, quelques Mathurin et les Joson lui montrèrent le commencement d'enceinte. Frère Bruno approuva le tracé et se mit immédiatement à l'œuvre.

Dans la courtine, étaient Simon Le Priol, sa femme, Simonnette, toutes les Gothon et autres Catiche ; Scholastique préparait le repas commun. On était triste en cet endroit-là. Simonnette avait la larme à l'œil, parce que le petit Jeannin, étant devenu un homme de guerre, ne s'occupait plus d'elle autant qu'elle l'aurait voulu.

Les choses étaient bien changées, rien que depuis l'avant-veille, jour de la Saint-Jean. Ce soir-là, souvenez-vous-en, le petit Jeannin avait ses pieds nus dans les cendres si humblement ! Et, pour une fois qu'il osa prendre la parole, on le fit taire.

Mais il avait été pendu depuis lors, et cela forme un jeune homme.

Son importance grandissait à vue d'œil, les Gothon le regardaient ; les Mathurin le jalousaient. On prétendait que deux Suzon, dont nous n'avons point parlé encore à cause de l'abondance des matières, l'avaient effrontément demandé en mariage.

C'était un personnage.

— Peau-de-Mouton, mon joli blondin, lui dit frère Bruno, je me fais maître-maçon, et je te prends pour ma coterie. À ce coup Jeannin se redressa ; sa position était désormais officielle.

Il jeta un regard vers la courtine, où les femmes étaient rassemblées, et prit le pas sur tous les Mathurin.

— Je ferai de mon mieux, frère Bruno, répliqua-t-il avec une orgueilleuse modestie.

— Apporte-moi cette roche, mon garçonnet, reprit le moine en montrant un pierre presque aussi grosse que Jeannin. Jeannin s'y prit vaillamment, mais son effort n'ébranla pas même la roche. Les Mathurin se mirent à rire.

— Vous qui riez, dit le moine, mettez-vous quatre et faites ce que le blondin n'a pu faire. Les Mathurin suèrent sang et eau ; la pierre ne bougea pas.

— Oh ! oh ! s'écria le frère Bruno ; on dit que les gars du Marais ont des mains de beurre. Voyez ce que vaut la moitié d'un moine !

Il saisit la roche et la porta, l'espace de dix pas, jusqu'à l'enceinte improvisée.

Tout en la portant, il disait :

— Personne de vous n'a connu Robin de Ploërmel, qui écrasa la queue du diable ? Je vous réciterai sa légende au souper. À présent, travaillons, mes mignons, car nous aurons du nouveau cette nuit.

Les Mathurin le contemplaient avec admiration. Frère Bruno leur assigna leur poste de travail et entonna la ronde du pays de Vannes :

La beauté, de quoi sert-elle

Ligèrement belle hirondelle,

Ligèrement ?

El' sert à porter en terre,

Ligèrement, blanche bergère.

Ligèrement !

Il chantait cela, le frère Bruno, d'une belle voix de vêpres, sur un de ces airs tristes et bizarrement rythmés que l'on ne trouve qu'en Bretagne.

C'était de la gaieté, mais de la gaieté bretonne, qui donne aux noces même une bonne couleur d'enterrement.

Les gars se prirent à travailler en mesure comme les matelots au cabestan.

La besogne allait, le moine chantait :

As-tu la chanson nouvelle,

Ligèrement, belle hirondelle,

Ligèrement ? La chanson du cimetière,

Ligèrement, blanche bergère,

Ligèrement !

La fable d'Orphée se renouvelait. Les pierres dansaient au son de cette musique. Les gars se démenaient.

— Holà ! les filles ! cria le frère Bruno, je ne peux pas tout faire, moi ! Venez donc chanter pendant que nous peinons.

Les filles qui s'ennuyaient toutes seules ne demandaient pas mieux. Le troisième couplet, un peu plus lugubre que les deux premiers, s'entonna en chœur, bien joyeusement. Le quatrième, ou bière rime avec bergère, fut chanté en sautant. Au cinquième, on ne se sentait plus d'allégresse.

Au sixième, les Gothon, les Catiche, la Scholastique, les Suzon, Simon Le Priol et sa grave ménagère elle-même remuaient la terre en gavottant comme des bienheureux.

L'enceinte s'élevait. Quand le vieux Maurever, Aubry et Reine sortirent de la tour, ils étaient dans une véritable forteresse. Le frère Bruno s'approcha respectueusement de monsieur Hue.

— Que Dieu vous bénisse, mon bon seigneur, dit-il, et la jolie demoiselle, et même messire Aubry, mon ami, qui m'a planté là en pleine grève, quoique je prisse la peine de lui raconter une histoire ou deux pour abréger le chemin. Je viens ici dérouiller mes pauvres bras, qui s'engourdissaient là-haut.

— Mais si le prieur s'aperçoit de votre fuite, répliqua monsieur Hue, il enverra ses hommes d'armes après vous.

— Quel prieur ? Il faut distinguer : le prieur claustral, je ne dis pas ; mais il ne s'occupe pas du dehors. Quant au prieur des moines, il a porté l'armure comme moi, et la main lui démange trop souvent pour qu'il ne comprenne point mon cas. D'ailleurs, je n'ai point prononcé de vœu, mon bon seigneur, et à mon retour je n'aurai que la discipline simple, qui est donnée par frère Eustache, mon compère.

Le vieux Maurever fronça le sourcil.

— Je n'aime pas qu'on plaisante, même innocemment, des choses de la religion, mon frère, dit-il avec sévérité.

— Bon ! s'écria Bruno désespéré, voilà qu'on va me renvoyer avant la bagarre ! J'aurai la discipline tout de même et je ne me serai point battu ! Mon bon seigneur, ayez pitié de moi !

— Père, murmura la douce voix de Reine, il a aidé Aubry à se sauver.

— Et j'ai donné trois tours de clé sur ce coquin de Méloir, ajouta Bruno ; saint patron, monseigneur, si vous aviez vu sa figure !

— C'est un excellent homme, dit Aubry, à son tour ; sans lui, les jours de ma captivité auraient été bien durs.

— Oui, oui, s'écria Bruno ; je lui ai conté de fières histoires au jeune seigneur…

— Et tenez, interrompit-il en prenant sans façon monsieur Hue par la manche, ce frère Eustache, dont je vous parlais, a eu, avant d'entrer en religion, vers l'an trente-trois, au mois d'avril, une bien gaillarde aventure dans la ville de Guichen, entre Rennes et Redon.

Il venait de vendre des poules au marché de Guer, car il tenait une métairie pour la douairière de La Bourdonnaye, là-bas, sous Pont-Réan. Il était à cheval, jambe de ci, jambe de là, sur son bât et il allait chantant :

Dansons la litra,

Litra litanrire,

Dansons la litra,

Litra lilanla !

Vous savez, la litra se danse à reculons, en se tapant les talons devant derrière. Et j'ai connu au bourg de Bains un tailleur de cercles en châtaignier pour les fûts, poinçons et barriques, qu'on venait voir danser la litra de dix lieues à la ronde. Il était borgne d'un œil et se nommait Pelo Halluin. Sa sœur Matheline piquait la toile à voile à la Roche-Bernard et fut mariée à Juillon le Guennec, qu'on appelait le Bancal, à cause de ses jambes qu'il avait de travers.

Ce Pelo Halluin… mais c'est de frère Eustache que je veux vous entretenir, mon bon seigneur.

— Que vous disais-je ? murmura Aubry à l'oreille de monsieur Hue.

Le vieillard se prit à sourire. Il paraît qu'Aubry lui avait déjà parlé du digne frère Bruno et de ses histoires.

— Donc, reprit ce dernier, frère Eustache était alors un jeune gars, éveillé comme un ver luisant…

— Assez ! frère Bruno, interrompit monsieur Hue.

Le pauvre moine s'arrêta court.

— Aurai-je offensé mon bon seigneur ? balbutia-t-il.

— Assez ! vous dis-je, je vous permets de rester ici avec nous.

Bruno frappa ses mains l'une contre l'autre et poussa un long cri de joie.

— Mais à une condition, ajouta Maurever.

— Laquelle, monseigneur, laquelle ?

— C'est que, pendant votre séjour, vous ne raconterez pas une seule histoire.

— Ah ! s'écria le moine en riant de tout son cœur ; voilà, par exemple, qui n'est pas difficile ! Croyez-vous que je sois un bavard, Seigneur Dieu ! Cela me rappelle une aventure qui m'arriva en l'an quarante-quatre dans une auberge de la Guerche. Nous étions trois : mon cousin Jean, Michel Legris et moi. Je dis à Michel Legris : Michel, mon fils, as-tu ouï conter l'aventure du gruyer-juré de Lamballe qui…

Il fut interrompu par un éclat de rire que poussa en chœur toute l'assistance. Pourquoi riait-on ? Frère Bruno ne le devina point.

— Si vous aviez attendu un petit peu, dit-il, c'est mon histoire qui vous aurait fait rire !

Le chevalier Méloir, enfermé dans la prison d'Aubry, supporta d'abord assez gaiement son infortune. Il était philosophe. Le pis-aller, c'était quelques heures passées dans ce fâcheux état.

Mais les heures se succédaient et la philosophie du chevalier Méloir s'usait. Il était environ dix heures du matin quand Aubry lui avait emprunté de force son costume. Midi sonna au beffroi du monastère. Puis une heure, puis deux heures, puis trois.

Sarpebleu ! le chevalier Méloir perdait patience.

S'il n'avait pas eu ce diable de bâillon, il aurait appelé ; mais son bâillon était très bien attaché.

Ses jambes seules étaient libres. Il s'en servit d'abord pour arpenter son cachot étroit à grands pas, puis pour lancer des coups furieux dans le chêne de la porte.

Mais c'est bien le moins que les prisonniers aient le droit de passer leur mauvaise humeur sur les portes ou les murs de leurs cabanons.

Des coups de pieds du chevalier Méloir personne ne s'inquiétait.

Vers quatre heures de l'après-midi, une clef tourna pourtant dans la serrure.

— Eh bien ! Bruno ! dit une voix sur le seuil, est-ce toi qui fais tout ce tapage ? Pourquoi tes clefs sont-elles au dehors ?… Mais Bruno n'est pas là… où est-il ?

Le malheureux Méloir n'avait garde de répondre. Il se mit au-devant du nouveau venu qui était frère Eustache, et qui pensa :

— Bruno a lié les mains du prisonnier avec une corde et lui a mis un bâillon sur la bouche… c'est peut-être parce qu'il est enragé.

Méloir poussait des sons inarticulés sous son bâillon.

— Bien sûr qu'il est enragé ! reprit Eustache ; je voudrais bien savoir ce qu'il a fait du pauvre Bruno !

Eustache était partagé entre l'envie de faire retraite et le désir de savoir.

La curiosité finit par l'emporter.

Il s'approcha de Méloir et lui dit :

— Ne me mordez pas, l'homme, ou je vous assomme avec mon trousseau de clefs.

Cette précaution oratoire une fois prise, il détacha le bâillon du chevalier.

— Votre Bruno, s'écria aussitôt Méloir, qui écumait de rage, votre Bruno est un coquin ; vous aussi et tous ceux qui habitent ce monastère maudit. Jour de Dieu ! nous verrons si monseigneur François de Bretagne ne tirera point vengeance de cette indignité !

— Messire, dit Eustache étonné, n'est-ce point monseigneur François de Bretagne qui vous fait détenir en cette prison ?

Méloir le poussa violemment au lieu de répondre, monta les escaliers quatre à quatre, et força l'entrée du réfectoire où le procureur de l'abbé dînait au milieu de ses moines.

Méloir montra ses mains liées, et demanda raison au nom du duc de Bretagne. Guillaume Robert le regarda en face.

— Je vous ai déjà vu dans le chœur de la basilique, messire, dit-il froidement, le jour où le fratricide fut confondu devant Dieu et devant les hommes.

— Le fratricide ! répéta Méloir qui recula stupéfait ; est-ce de monseigneur François que vous parlez ainsi ? Guillaume Robert ne répondit point.

— Déliez les mains de cet homme, dit-il ; si le village qu'il a incendié hier était de Normandie au lieu d'être de Bretagne, je fais serment qu'il ne sortirait pas vivant du monastère de Saint-Michel !

— Un village incendié ! balbutia Méloir.

— Va-t'en ! lui dit encore le procureur ; ton duc a le pied droit dans la tombe. Je prie Dieu qu'il lui inspire des sentiments de pénitence.

— Il faut, en effet, que monseigneur François de Bretagne soit aux trois quarts mort et un peu plus, pour que ce moine parle de lui en ces termes, pensa Méloir ; j'ai gâté ma partie, le diable soit de moi !

En arrivant dans la cour, il trouva ses hommes d'armes qui l'attendaient.

Comme il allait passer la porte, son regard tomba sur deux ou trois douzaines de pauvres hères qui recevaient des aumônes de vivres sous la tour.

Parmi eux, il reconnut maître Gueffès, lequel faisait bois de toutes flèches et empochait bravement le pain de Dieu.

— Viens avec moi, lui dit Méloir. Vincent Gueffès s'inclina et obéit. Méloir lui fit donner un cheval. On prit au galop la route du manoir de Saint-Jean. Pendant la route, Gueffès dit bien des fois à Méloir :

— Mon cher seigneur m'a ordonné de le suivre, pourquoi ? Méloir ne répondait pas et restait enfoncé dans sa sombre rêverie.

Arrivé en terre ferme, il se tourna brusquement vers Gueffès :

— C'est toi qui a mis le feu au village, dit-il.

— Non, messire, ce sont vos braves soldats.

— Ce doit être toi ! tu ne seras pas puni, si tu me dis où est Maurever.

— Je dirais à mon cher seigneur où est Maurever, répondit Gueffès avec assurance, à condition qu'on me donnera : 1° cent écus d'or ; 2° la tête de ce petit malheureux, Jeannin le coquetier ; 3° la fille de Simon Le Priol, Simonnette, dont je prétends me venger quand elle sera ma femme.