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La fée des grèves

Chapter 26: XXVI. Avant la bataille.
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About This Book

Un paysage côtier de marais, de marées changeantes et de vieilles légendes encadre l'action, où des forêts disparues et l'humeur de la mer conditionnent l'existence locale. Une narration épisodique suit une galerie de villageois, seigneurs et voyageurs dont les destins se croisent à travers cavalcades, querelles, passions, crimes et combats. Une présence surnaturelle liée aux grèves se manifeste par apparitions, mirages et prodiges qui bouleversent les certitudes et influent sur les décisions des personnages. Mêlant folklore, aventure et réflexion morale, les épisodes convergent vers sièges, révélations personnelles et un épilogue marqué par le repentir.

XXV. Gueffès s'en va en guerre.

Méloir arrêta son cheval et regarda Vincent Gueffès. Celui-ci ne baissa point les yeux. Méloir était pâle ; des gouttes de sueurs perlaient à ses tempes.

— C'est comme si je vendais mon âme à Satan, murmura-t-il ; mais peu importe ! Tu auras les cent écus d'or, la tête du petit Jeannin et la jolie Simonnette.

— Quels sont mes gages ?

— Ma foi de chevalier que je te donne.

Vincent Gueffès aurait peut-être préféré autre chose, mais il n'osa pas le dire.

— La foi d'un illustre chevalier tel que vous, répliqua-t-il, vaut toutes les garanties du monde.

Il toucha son cheval pour se mettre sur la même ligne que Méloir et reprit :

— Le traître Maurever a maintenant de la compagnie. Les gens du village ont été le rejoindre, après que vos soldats… car ce sont bien vos soldats qui ont mis le feu, messire ! Moi, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour les en empêcher…

— Je m'en fie à toi, maître Vincent !

— Je suis un homme de paix, messire, et cette catastrophe m'a gravement saigné le cœur. Nous trouverons donc, disais-je, auprès du traître Maurever, les manants du village de Saint-Jean, plus sa fille Reine, qui se moqua si bien de vous l'autre nuit, en coupant les cordons de votre escarcelle…

— C'était Reine ! s'écria Méloir.

— Elle aurait pu vous donner de votre propre dague dans la gorge, messire, et les rieurs seraient restés de son côté. Je continue : nous trouverons probablement aussi cette bouture de chevalier, messire Aubry de Kergariou.

— Celui-là, que Dieu le confonde !

— Amen ! mon cher seigneur ! En conséquence, ce n'est plus une meute qu'il nous faut, mais une armée.

— Une armée ! dit Méloir en haussant les épaules, une armée pour réduire deux douzaines de patauds et quelques femmes. Sont-ils donc dans une forteresse ?

— Oui, messire, répondit Gueffès.

— Ils ne sont pas au couvent du mont Saint-Michel, je pense ! s'écria Méloir. Gueffès secoua la tête en ricanant.

— Ma foi, répondit-il, s'ils n'y sont pas, c'est qu'ils n'y veulent point être ; car votre duc François est terriblement en baisse parmi les bons moines. Mais, enfin, ils n'y sont pas. Seulement, des murs du couvent qui dominent la ville, on les voit assez bien…

— Ils sont à Tombelène !

— Vous l'avez dit, messire. On les voit assez bien remuer leurs roches et clore leur enceinte. Il y a de bons bras parmi eux, mon cher seigneur, et de bonnes têtes, car leur petit fort prend tournure.

— Hommes d'armes ! cria Méloir : au galop !

Les lourds chevaux frappèrent le sable en mesure. On passait devant le bourg de Saint-Georges.

Gueffès, quoique un peu maquignon, n'était pas un écuyer de première force.

Il se prit à la crinière de sa monture et galopa ainsi aux côtés de Méloir.

Plusieurs fois il voulut poursuivre la conversation, mais le mouvement de son cheval et le vent de la grève lui coupaient la parole.

Quand la cavalcade traversa le lieu où le pauvre village de Saint-Jean élevait naguère ses huit ou dix chaumines, Méloir détourna la tête.

Vincent Gueffès pensait :

— Toutes ces bonnes gens se moquaient de moi. On riait quand je passais. Les enfants disaient : voici venir la mâchoire du Normand… la mâchoire avait des dents, elle a mordu, voilà tout.

Et il regardait les places noires qui marquaient l'incendie. C'était un coquin sans faiblesse, n'ayant pas plus de nerfs que de cœur. Placé comme il faut, au temps qui court, il eût été loin, ce maître Vincent Gueffès ! La troupe de Méloir était campée maintenant dans la cour du manoir de Saint-Jean. Les hommes d'armes occupaient la salle où nous avons assisté à ce triomphant souper de la première nuit. Les choses avaient beaucoup changé depuis lors, à ce qu'il paraît, bien qu'on ne fût séparé de ce fâcheux souper que par quarante-huit heures à peine.

Dans la cour, les soudards et archers vous avaient une contenance mélancolique. Bellissan, le veneur, lui-même grondait, sans motif aucun, ses grands lévriers de Rieux.

Il était pourtant arrivé dans la journée sept ou huit lances de Saint-Brieuc avec leur suite.

— Holà, qu'on se prépare à partir ! cria Méloir en entrant dans la cour.

D'ordinaire, ce commandement trouvait tous les soldats alertes et joyeux. Ce soir, ils s'ébranlèrent lentement et comme à contrecœur.

Était-ce conscience de leur méfait de la nuit précédente ? On n'oserait point l'affirmer. En tout temps, le soldat se pardonna bien des choses à lui-même, mais ces hommes d'armes qui venaient d'arriver apportaient des nouvelles.

La main de Dieu était sur le duc François de Bretagne.

Tout le monde l'abandonnait à la fois.

Et tout le monde attendait avec une sévère impatience le moment fatal, fixé par la citation de monsieur Gilles.

Personne, d'ailleurs, ne doutait que François ne dût aller, avant quarante jours écoulés, devant le terrible tribunal où l'appelait son frère.

Car, l'histoire, si variable en ses autres enseignements, ne s'est jamais démentie sur ce fait : les princes à qui la Pensée religieuse a déclaré la guerre sont perdus :

Soit qu'une excommunication tombe sur leur tête rebelle des hauteurs du Vatican, soit que la conscience populaire se mette aux lieu et place des foudres de l'Église.

Ici, c'était la voix du sépulcre qui s'était élevée, et la voix des morts, comme la voix du pape ou la voix du peuple, est la voix de Dieu.

Au moment où le chevalier Méloir passait le seuil de la salle où étaient rassemblés ses hommes d'armes, une discussion très vive et très échauffée cessa brusquement.

Méloir n'en put entendre que quelques mots ; mais ce qui suivit fut une explication parfaitement suffisante.

Kéravel et Fontebrault se levèrent en même temps à son approche.

— Messire, lui dit Kéravel ; je m'en vais retourner à mon manoir du Huelduc, devers Hennebon, sauf votre bon vouloir.

— Et pourquoi cela ? demanda le chevalier en fronçant le sourcil.

— Parce que mes moissons se font mûres, répondit le brave homme d'armes avec embarras.

— Du diable si tu te soucies de tes moissons, toi, Kéravel ! Mais va-t'en où tu voudras, tu es libre.

— En vous remerciant, messire. Kéravel tourna les talons — Et toi, Fontebrault, dit Méloir, est-ce que tu aurais aussi fantaisie d'aller voir mûrir tes seigles ?

— J'ai reçu avis, répliqua gravement Fontebrault, que madame ma femme est en voie de délivrance.

— Sarpebleu ! s'écria Méloir ; c'est affaire du médecin-chirurgien, mon compagnon.

— Sauf votre bon vouloir, messire, je vais m'en retourner du côté de Lamballe, où est ma demeure.

— Sarpebleu ! sarpebleu ! Fontebrault prit congé. Méloir jeta un regard oblique sur les hommes d'armes qui restaient. Il vit Rochemesnil qui se levait.

— Toi, tu n'as ni moissons ni femme, Rochemesnil ! s'écria-t-il ; je te préviens qu'il y a bataille cette nuit. Si tu veux t'en aller après cela, honte à toi !

— S'il y a bataille, je reste, repartit Rochemesnil ; mais après la bataille, je m'en vais.

— Où ça ?

— Devers Guérande, où feu monsieur mon cousin Foulcher m'a laissé des salines sous son beau château de Carheil.

Méloir se laissa choir sur l'unique fauteuil qui fût dans la salle.

— Sarpebleu ! sarpebleu ! sarpebleu ! grommela-t-il par trois fois. Et c'était preuve d'embarras majeur.

— En sommes-nous donc là déjà ? reprit-il ; je croyais que nous avions encore, au moins, une vingtaine de jours devant nous.

Comme on le voit, entre lui et les autres, ce n'était qu'une question de semaines. Il demeura un instant pensif ; puis il se redressa tout à coup.

— Allons ! Rochemesnil, dit-il, va-t'en voir les salines que t'a laissées feu monsieur ton cousin Foulcher de Carheil et que le diable t'emporte !

Rochemesnil ne se le fit pas répéter.

Méloir regarda ceux qui restaient.

— Voilà les brebis parties, s'écria-t-il. Il ne reste plus céans que les loups. Sarpebleu ! mes fils, une dernière danse et qu'elle soit bonne ! Après, s'il le faut, nous aurons toute une quinzaine pour faire notre paix avec le futur duc, que saint Sauveur protège ! ajouta-t-il en touchant la toque qui remplaçait, sur sa tête, le casque conquis par Aubry de Kergariou.

Ce bout de harangue fit un assez bon effet. Péan, Coëtaudon, Kerbehel, Corson, Hercoat et d'autres encore se levèrent et dirent :

— Nous sommes prêts.

— Donc, commençons le bal ! ordonna Méloir. Chacun s'arma. On ne laissa pas un seul soldat au manoir. Bellissan fut chargé d'emmener les lévriers qu'on devait parquer sous la chapelle Saint-Aubert au mont Saint-Michel, afin de couper la retraite aux proscrits s'il s'avisaient de vouloir tenter la fuite à travers les grèves.

À la nuit tombante, la cavalcade sortit du manoir, suivie par les archers et les soldats en bon ordre.

Maître Gueffès était de la partie.

Son souhait se trouvait, du reste, accompli. C'était une véritable armée, une armée trois fois plus forte qu'il ne fallait, selon toute apparence, pour réduire les pauvres gens réfugiés à Tombelène.

 

XXVI. Avant la bataille.

À Tombelène, on avait dîné gaiement, car la gaieté se fourre partout, même dans une retraite de proscrits. Seulement, il y avait là tant de bouches largement fendues en communication directe avec d'excellents estomacs, qu'un seul repas suffit pour engloutir la presque totalité des provisions apportées.

Les quatre Gothon dévoraient. Les Mathurin étaient des gouffres. Quant aux Joson, il n'y avait guère que les Catiche qui mangeassent plus gloutonnement qu'eux.

Les Catiche étaient nées en juin, et Mathieu Laensberg dit :

« Femme née en juin aura le teint et les cheveux rouges, sera robuste, aimera la bonne chère, mais point le travail entre ses repas ».

Or, qui oserait prétendre que Mathieu Laensberg se soit trompé ou ait jamais trompé ?

La grande famille formée par tous les ménages de Saint-Jean réunis se prit à réfléchir en regardant les débris du festin.

Et le résultat des réflexions de chacun fut ceci :

— Il n'y a pas de quoi faire un autre repas.

— J'ai vu le temps, dit frère Bruno, répondant au sentiment général, le temps où nous prenions de beaux mulets (le lupus de Pline) au nord de Tombelène. L'abbé Gontran, un rude amateur de poissons, les appelait des surmulets, et à cet égard, je sais une aventure…

— Mais, se reprit-il précipitamment, monsieur Hue m'a défendu de conter des histoires !

— Dites-nous plutôt comment nous prendrions bien des mulets ! s'écria le petit Jeannin.

— Avec des filets, mon fils, c'est bien simple.

— Mais où prendre des filets ?

— Voilà, mon garçonnet, ou j'en voulais venir. Nous n'avons pas de filets, par conséquent, nous ne pouvons prendre de mulets ou surmulets, suivant l'abbé Gontran, en latin lupus.

 C'est bien la peine de nous mettre l'eau à la bouche, s'écrièrent trois Gothon.

Le quatrième dormait, comme font encore de nos jours beaucoup de Gothon, tout de suite après la soupe.

— Ah, ah ! dit le frère Bruno, on est goulu sur la côte bretonne ; je sais bien ça, et l'histoire de Toinon Basselet, la mailletière, le prouve du reste !

— Voyons l'histoire de Toinon la mailletière, crièrent en chœur les filles et les gars.

Pour la première fois de sa vie, le frère Bruno comprit le mystérieux plaisir de la résistance. Pour la première fois de sa vie, il put entrevoir la valeur que donne à une chose ou à un homme le « se faire prier », cette qualité qui est le seul mérite de tant d'esprits graves et de tant de chanteurs légers !

D'ordinaire, quand il voulait conter, on lui coupait la parole.

Aujourd'hui qu'il était muet, on le suppliait d'ouvrir la bouche.

On s'instruit à tout âge. Le frère Bruno, qui était un homme avisé, fit peut-être son profit de cette leçon. Nos renseignements, recueillis sur les lieux mêmes, ne nous donnent, néanmoins, aucune certitude à cet égard.

— Je vous dirai l'histoire de Toinon la mailletière à la veillée de la mi-août, répliqua-t-il ; et quant aux mulets ou surmulets, le nom n'y fait rien, je sais quelque chose qui les remplacerait avec avantage.

— Quoi donc ? quoi donc ?

— Sautés dans le beurre frais, avec ciboule, persil, casse-pierre et civettes à la reine, les lapins de Tombelène sont un manger de chevalier.

— Chassons le lapin ! s'écria Jeannin. Chacune des quatre Gothon pensa au fond de son cœur :

— Je mangerais bien du lapin ! Scholastique, depuis qu'elle avait atteint l'âge de garder les oies, avait envie de manger du lapin !

Le petit Jeannin s'était levé, fier comme Artaban, et enjambait déjà le mur d'enceinte, l'arbalète à la main.

— Attends, mon fils, attends ! dit le frère Bruno ; les lapins de Tombelène sont bons, c'est vrai, mais il n'y en a plus, depuis que les Anglais ont tenu garnison dans l'île.

— Oh ! les coquins d'Anglais ! gronda le chœur.

— Ils aiment le gibier comme s'ils étaient des chrétiens, repartit Bruno, le mieux est de gratter le sable pour trouver des coques, si nous voulons souper ce soir.

— Nous autres, ça ne fait pas grand'chose, dit Jeannin, qui n'obtint point cette fois l'approbation des Gothon ; mais monsieur Hue, mademoiselle Reine et Simonnette ne doivent manquer de rien. Hé ! ho ! les Mathurin ! aux coques ! aux coques !

— Eh bien ! se disait le bon moine convers, je raconterai cette histoire-là : Le petit Jeannin du village de Saint-Jean, sous la ville de Dol, qui portait une peau de mouton comme saint Jean-Baptiste… en l'an cinquante…

Ces détails principaux se gravaient dans un des mille casiers de sa redoutable mémoire. C'était de la matière pour plus tard.

Les Mathurin, Bruno et Jeannin sortirent de l'enceinte pour aller chercher des coques au revers de Tombelène.

Pendant cela, Aubry était seul avec le vieux sire de Maurever dans la tour démantelée. À deux pas de là, dans un angle saillant de l'ancienne ligne des murailles, Jeannin avait bâti à l'aide de pierres et de planches apportées par le flot, une petite cabane où Reine et Simonnette étaient assises l'une auprès de l'autre.

Simon Le Priol, sa femme Fanchon et le reste de l'émigration s'abritaient du mieux qu'ils pouvaient et faisaient leurs préparatifs de nuit.

— Mon fils, disait le vieux Maurever à Aubry, ce me fut un grand crève-cœur, quand je vous vis jeter votre épée aux pieds de notre seigneur François. C'était pour l'amour de Reine qui est ma fille que vous faisiez cela, et je pensais : Me voilà, moi, Hugues de Maurever, chevalier breton, qui enlève une bonne épée à mon duc de Bretagne !

— Monsieur mon père, répondit Aubry, ce que je fis ce jour-là, tous les nobles du duché le feront demain. Maurever courba sa tête blanche.

— Alors, puisse Dieu m'épargner le châtiment que j'ai mérité peut-être ! murmura-t-il. Et comme Aubry le regardait, étonné, le vieillard reprit :

— J'ai cru faire mon devoir, mais le crime de l'homme est entre l'homme et Dieu. Le crime ne change pas le droit de notre seigneur duc à qui appartient la vie de notre corps. J'ai mal fait, mon fils Aubry, j'ai mal fait, j'ai mal fait !

Il se frappa la poitrine durement.

— J'aurais dû rester à genoux sur la dalle du chœur, continua-t-il, et tendre mes vieilles mains aux fers. Au lieu de cela, traître que je suis, j'ai pris la fuite parce que je devinais derrière son voile de deuil le doux visage de Reine, ma fille, et que je voulais l'embrasser encore.

— Vous ! un traître ! s'écria Aubry ; vous, le saint et le loyal !

— Tais-toi enfant ! tais-toi ! ne blasphème pas ! Oui, je suis un traître, et Dieu m'a puni en livrant aux flammes les demeures de mes vassaux de Saint-Jean. Dans ma solitude, n'ai-je pas entendu comme un écho funeste ? Coëtivy est mort devant Cherbourg, Coëtivy, notre grand homme de guerre ! Ainsi s'en vont les Bretons vaillants, laissant leurs dépouilles dans les champs de la Normandie. Je te le dis, Aubry, je te le dis : la Bretagne commence son agonie dans la victoire, comme le duc François lui-même. Un vent souffle de l'est, qui sera une tempête. La France allongera son bras de fer… et l'on dira : « C'était autrefois une noble nation que la Bretagne… »

Aubry ne comprenait pas.

Maurever poursuivait avec une exaltation croissante, les cheveux épars et les yeux au ciel :

— Maudit soit, entre tous les jours maudits, le jour où tu mourras, ô Bretagne ! Maudite soit la main qui touchera l'or de ta couronne ducale ! Maudit soit le Breton qui ne donnera pas tout son sang avant de dire : « le roi de France est mon roi ! »

— Où est-il, ce Breton ? s'écria Aubry. Maurever le regarda d'un air sombre.

— Tu es jeune ; tu verras cela ! dit-il ; une malédiction est sortie de cette tombe où dort monsieur Gilles. Tu verras cela ! Nantes, la riche, et Rennes, l'illustre, et Brest, et Vannes, et le vieux Pontivy, et Fougères, et Vitré, seront des villes françaises.

— Jamais !

— Bientôt ! Il mit sa tête entre ses mains et ne parla plus. Aubry n'osait l'interroger. Au bout de quelques minutes, le vieillard s'agenouilla devant sa croix de bois et pria. Quand il eut achevé sa prière, il se retourna vers Aubry qui demeurait immobile à la même place.

— Enfant, dit-il, si nous étions seuls tous les deux, je te prendrais par la main et nous irions ensemble vers notre seigneur, lui porter notre vie. Mais nous ne sommes pas seuls. Et peut-être vaut-il mieux que cela soit ainsi, car le sang ne lave pas le sang, et l'esprit de révolte s'exalterait davantage tout autour de nos têtes tranchées. Nous allons être attaqués, sans doute : fais suivant ta conscience ; moi, je laisserai mon épée dans le fourreau.

— Moi, je défendrai Reine ! s'écria Aubry, fallût-il mettre en terre Méloir et tous ses hommes d'armes. Maurever croisa ses bras sur sa poitrine.

— Nous en sommes là, dit-il, chacun pour soi !… Et qui sait si ce n'est pas la loi de l'homme !

* * * *

À ce moment, la nuit était tout à fait tombée.

Le ciel n'était point clair comme la nuit précédente. La grande marée approchait, amenant avec soi les bourrasques sur terre et les nuages au ciel.

Il faisait vent capricieux, soufflant par brusques rafales. Le firmament d'un bleu vif, semé d'étoiles qui brillaient extraordinairement, se couvrait à chaque instant de nuées noires. Les nuées allaient comme d'énormes vaisseaux, toutes voiles dehors. Elles mangeaient les étoiles, suivant l'expression bretonne.

À l'Orient, quand l'horizon se découvrait, on voyait le disque énorme et rougeâtre de la pleine lune qui sortait à moitié de la mer.

Cela était sombre, mais plein de mouvement. Quand la lumière de la lune fut assez forte pour argenter le rebord des nuages, tout ce mouvement s'accusa violemment, et le ciel présenta l'image du chaos révolté.

Dans leur petite cabane improvisée, Reine et Simonnette étaient seules. Simonnette s'asseyait aux pieds de Reine, à qui on avait fait un banc d'herbes et de goémons desséchés.

— Tu l'aimes donc bien, ma pauvre Simonnette ? disait Reine en souriant.

— Oh ! chère demoiselle, je ne le savais pas hier. C'est quand j'ai appris qu'on allait le pendre, que mon cœur s'est brisé. Lui, il y a longtemps, longtemps qu'il m'aime ; bien souvent, je me levais la nuit pour regarder par la croisée de la ferme, et toujours je le voyais guettant sous le grand pommier qui est de l'autre côté du chemin. Le croiriez-vous, cela me faisait rire et je me disais : Le drôle de petit gars ! le drôle de petit gars ! Mais hier ! ah ! Seigneur mon Dieu ! que j'ai pleuré !

Ses yeux étaient encore tout pleins de larmes. Reine l'attira contre elle et la baisa.

— Ah ! mais j'ai pleuré, poursuivait Simonnette, qui riait parmi ses larmes, j'ai pleuré ! que je n'y voyais plus du tout, notre bonne demoiselle ! Ce que c'est que de nous ! Je n'avais pas pleuré beaucoup plus quand on nous a dit que vous étiez morte.

Elle porta la main de Reine à ses lèvres en ajoutant :

— Et pourtant je donnerais mille fois ma vie pour l'amour de notre chère maîtresse ! vous le croyez bien, n'est-ce pas ?

— Je le crois, ma bonne Simonnette.

— Mais quand on ne sait pas qu'on aime, voyez-vous, et que ça vient comme ça, tout d'une fois, il paraît que c'est plus fort. Figurez-vous que c'était justement aux branches du grand pommier qu'ils voulaient pendre mon pauvre Jeannin. Et si vous n'étiez pas venue…

— Ah ! mon Dieu ! fit-elle en s'interrompant, je le disais tantôt à Jeannin, qui fait l'homme, oui-da, depuis qu'il a été pendu à moitié ; je lui disais : Si tu ne te fais pas couper en morceaux pour notre demoiselle, toi, tu peux chercher une autre promise ! Et savez-vous ce qu'il m'a répondu, car c'est étonnant comme il devient faraud !

— Que t'a-t-il répondu, ma fille ?

— Il m'a répondu : Si tu ne parlais pas comme ça, toi, quand il s'agit de notre demoiselle, tu pourrais bien chercher un autre promis !

— En vérité ?

— Vrai, comme je vous le dis. Ça vous change fièrement un jeune gars, de lui mettre la corde au cou. Et vous pensez si ça m'a fait plaisir de le voir vous aimer autant que je vous aime, mademoiselle Reine !

Reine était distraite. Simonnette se tut et se prit à la regarder d'un air malicieusement ingénu.

— Notre demoiselle, poursuivit-elle tout à coup, comme si une idée lui fût venue, vous ne savez pas, quand il est arrivé, les filles et les gars disaient : Oh ! le beau jeune seigneur ! le beau jeune seigneur !

Reine rougit légèrement.

— De qui parles-tu, ma fille ? demanda-t-elle.

Nous ajoutons pour mémoire qu'elle savait parfaitement de qui parlait Simonnette.

— Eh mais ! répondit celle-ci ; de messire Aubry, donc ! avec son casque à plume et sa cotte brillante. Les gars et les filles disaient encore : C'est le fiancé de notre demoiselle… Est-ce vrai, ça ?

— C'est vrai.

— Oh ! tant mieux ! s'écria Simonnette ; je voudrais tant vous voir heureuse ! Comme il doit vous aimer, le jeune gentilhomme ! et comme ce sera beau de vous voir tous deux à la chapelle du manoir ! Dieu merci, les temps durs passeront, et la joie reviendra. Voulez-vous m'accorder une grâce, mademoiselle Reine ?

— Une grâce, ma pauvre enfant, répondit Reine en secouant sa jolie tête blonde ; je ne suis guère en position d'accorder des grâces.

— Aujourd'hui, non, mais demain. C'est pour demain la grâce que j'implore.

Reine ne put s'empêcher de sourire, tant il y avait de caressante confiance dans la voix de Simonnette.

— Eh bien, répliqua-t-elle presque gaiement, nous t'octroyons la grâce que tu sollicites, ma fille.

Simonnette lui couvrit les mains de baisers. Elle était joyeuse autant que si ces paroles fussent tombées de la belle bouche de madame Isabeau, duchesse de Bretagne.

— Merci, ma chère demoiselle, mille fois merci, dit-elle ; la grâce que je vous demande, ce n'est pas pour moi, mais pour Jeannin, mon ami, qui ne gagnera guère à devenir mon mari, puisque notre maison est brûlée. Hélas ! mon Dieu ! ajouta-t-elle entre parenthèse, qui sait ce que sont devenues la Noire et la Rousse dans tous ces malheurs-là ?

— Et que puis-je faire pour ton ami Jeannin, ma pauvre Simonnette ?

— Quand le noble Aubry sera chevalier, répondit la jeune fille, il aura besoin d'une suite. Je sais ce que vous allez me répondre : On dit que Jeannin est poltron comme les poules. C'est menti, allez, ma bonne demoiselle ! Si vous aviez vu Jeannin quand il allait mourir ! Il pensait à sa vieille mère et à moi ; il priait le bon Dieu bien doucement, comme s'il eût récité son oraison de tous les soirs, mais il ne tremblait pas. Oh ! il est brave, mon ami Jeannin ! et je n'oublierai jamais l'heure que j'ai passée avec lui ; c'était moi qui pleurais ; c'était lui qui me consolait.

— Quand Aubry de Kergariou sera chevalier, dit Reine, nous ferons un bel écuyer du petit Jeannin.

Simonnette, qui n'avait pourtant pas sa langue dans sa poche, ne trouvait plus de paroles pour remercier, tant elle était heureuse.

Reine se pencha et lui mit un baiser sur le front. Les boucles légères et cendrées de ses cheveux blonds se mêlèrent à l'opulente chevelure noire de la jeune vassale. C'était un tableau gracieux et charmant.

— Écoutez ! dit Simonnette, qui tressaillit avec violence et se leva. Elle s'élança sur une pierre qui était en dehors du seuil, et sa tête dépassa l'enceinte. Reine était déjà auprès d'elle.

Leurs joues, qui naguère brillaient de jeunesse et de fraîcheur, étaient pareillement pâles. Tout leur corps tremblait.

Sur le sable blanc de la grève, on voyait des objets noirs qui avançaient et semblaient ramper. La lune passa entre deux nuages. Au pied même de l'enceinte, une forme sombre se dressa lentement.

 

XXVII. Le siège.

Reine de Maurever et Simonnette étaient comme pétrifiées.

Au moment où Reine, qui se remit la première, ouvrait la bouche pour jeter un cri d'alarme, une main de fer la saisit par derrière.

Un homme de haute taille, que l'obscurité revenue l'empêchait de reconnaître, était debout à ses côtés.

— Silence ! murmura-t-il.

— Mon père ! dit Reine. Les formes noires continuaient de ramper sur le sable.

— Où est Aubry ? demanda Reine, dont le souffle s'arrêtait dans sa poitrine.

— Il dort.

— Et les gens du village ?

— Ils dorment. L'homme qui était au bas de la muraille, en dehors de l'enceinte, commençait à escalader. On l'entendait ficher sa dague entre les pierres et monter.

— Fillette, dit le vieux Maurever à Simonnette, va éveiller les tiens, mais ne fais pas de bruit.

Simonnette se glissa le long du mur et disparut. Elle pensait :

— Mon pauvre Jeannin qui est en dehors !

— Toi, dit Maurever à Reine, va éveiller Aubry dans la tour.

— Vous resterez seul, mon père ?

— Je resterai seul.

— Tirez au moins votre épée.

— J'ai juré par le nom de Dieu que je ne tirerais pas mon épée.

— Mais cet homme qui est dehors monte, monte !

— Il descendra. Va, ma fille. Reine obéit. En ce moment, la tête de l'assiégeant dépassa la muraille. Il jeta un regard au-dedans de l'enceinte. La nuit était obscure à cause des nuages opaques et lourds qui couvraient la lune levante. L'homme d'armes ne vit rien. Il se tourna du côté de la grève et dit tout bas :

— Avancez ! Les objets noirs qui rampaient sur le sable accélérèrent aussitôt leur mouvement. Il y avait du temps déjà que monsieur Hue de Maurever voyait ces taches noires sur le sable. Pendant qu'il faisait sa prière, Aubry, succombant à la fatigue de trois nuits passées au travail, s'était endormi. Le vieillard, à genoux devant sa croix de bois, prolongeait son oraison, parce qu'il y avait eu en lui un doute poignant et un cruel remords.

Son œil, habitué à la vigilance, interrogeait la grève par l'une des meurtrières percées dans sa tour. Tout en priant, il veillait.

Longtemps il ne vit que l'ombre vague, du sein de laquelle s'élançait comme un géant debout la masse du monastère de Saint-Michel.

Aux croisées et meurtrières du couvent les lumières s'étaient éteintes l'une après l'autre, et le vent d'ouest avait apporté comme un écho perdu le son de la cloche du couvre-feu.

Ce fut alors que, pour la première fois, Hue de Maurever aperçut au loin, par une échappée de lune, l'approche menaçante de l'ennemi.

Car, pour un vieux soldat, il n'y avait point à s'y méprendre.

Chaque siècle a son défaut dominant. Le nôtre ne peut point, assurément, s'accuser d'un excès de courage chevaleresque. Mais en 1450, l'esprit des preux n'était point mort tout à fait. Tout homme de guerre, malgré le progrès de l'art des batailles, gardait un peu cette confiance orgueilleuse en sa vaillance isolée, qui était le fond même de l'ancienne chevalerie.

L'âge n'y faisait rien. Ces témérités n'allaient point mal aux cheveux blancs des vieillards.

Monsieur Hue de Maurever mit instinctivement la main à son épée, mais il la repoussa aussitôt à cause de son serment.

Il sortit de la tour sans songer à troubler le sommeil d'Aubry. On avait encore dix minutes. Aubry pouvait dormir.

Monsieur Hue fit le tour de l'enceinte et jeta un coup d'œil satisfait sur les défenses improvisées.

— Ce moine conteur d'histoires est un précieux soldat, pensa-t-il ; les limiers ébrécheront leurs dents contre ces pierres !

Il est arrivé ainsi derrière Reine et Simonnette au moment où les deux jeunes filles, paralysées par la terreur, cherchaient la force de crier au secours.

Maintenant, depuis que Simonnette et Reine n'étaient plus là, il restait seul, collé au mur de la cabane.

L'homme d'armes enjamba le parapet de l'enceinte, puis il chercha à s'orienter, tandis que ses compagnons montaient.

Comme il descendait le long de la cabane, Hue de Maurever lui mit brusquement la main sur la bouche. L'homme d'armes voulut crier. La main du vieux Hue était un fier bâillon : la voix de l'homme d'armes s'étouffa dans son gosier.

De son autre main, monsieur Hue le saisit à la ceinture et le souleva comme un paquet.

— Or ça, dit-il, en se montrant sur le mur avec son fardeau, et en s'adressant à ceux qui grimpaient à l'escalade : Pensez-vous avoir affaire à de vieilles femmes endormies ? J'ai juré Dieu que je ne me servirais point de mon épée contre les sujets de mon seigneur François de Bretagne ; mais avec des coquins tels que vous, pas n'est besoin d'épées : on vous chasse avec des ordures !

Ce disant, il lança le pauvre homme d'armes sur la tête des assaillants qui tombèrent pêle-mêle au pied du roc.

— Oh ! le digne et brave seigneur ! s'écria le frère Bruno qui revenait avec un sac plein de coques ; oh ! le joyeux soldat ! Voilà une histoire que je conterai longtemps !

Et faisant son travail mnémotechnique, il ajouta entre ses dents :

« En l'an cinquante, à Tombelène, Hue de Maurever, qui soutient un siège avec des ordures, contre des malandrins, lesquelles ordures sont une partie des malandrins eux-mêmes, que monsieur Hue prend à poignée et jette à la tête les uns des autres malandrins. »

L'alarme était cependant donnée. Tous les réfugiés étaient aux murailles. Les assiégeants tirèrent quelques coups d'arquebuse et s'enfuirent en désordre. L'homme d'armes qui avait servi de projectile fut emporté par ses compagnons. Aubry reconnut la voix de Méloir qui disait :

— La nuit est longue. D'ici au soleil levant, nous avons le temps de leur rendre plus d'une fois la monnaie de leur pièce.

— En vous attendant, mes bons seigneurs, cria frère Bruno, qui était debout sur la muraille, nous allons passer au réfectoire.

— Je connais cette voix, dit Méloir en s'arrêtant. Conan !

un coup d'arquebuse à ce braillard. Un éclair s'alluma, et l'arquebuse de Conan retentit.

— Oh ! le vilain, gronda Bruno en colère ; il a troué mon froc tout neuf. Dis donc, poursuivit-il à pleine voix, toi qu'on appelle Conan, serais-tu pas du bourg de Lesneven, auprès de Landerneau ?

— Juste ! répliqua Conan, qui rechargeait son arquebuse.

— Eh bien nous sommes de vieux amis, Conan ; si tu reviens, je te casserai la tête.

Second coup d'arquebuse. Frère Bruno dégringola et tomba dans l'enceinte.

— Il a toujours bien tiré, ce Conan de Lesneven ! dit-il en essuyant sa joue qui saignait ; un peu plus, il me coupait l'oreille. Allons ! les filles, faites bouillir les coques. Et vous, garçons, en sentinelles !

Hue de Maurever était rentré dans sa tour, refusant de prendre le commandement de la petite garnison.

Ce fut Aubry qui le remplaça.

Frère Bruno s'institua commandant en second. Il choisit pour écuyer le petit Jeannin, qui avait fourni les coques du souper et qui prit pour arme son long bâton de pêcheur, terminé par une corne de bœuf.

On établit les postes de combat. Hommes et femmes eurent de la besogne taillée en cas d'attaque. Et vraiment, il ne s'agit que de s'y mettre. Les Gothon étaient transformées en autant d'héroïnes, les Catiches frémissaient d'ardeur ; Scholastique parlait de faire une sortie.

Vers une heure du matin, les assiégeants reparurent : mais ils ne venaient plus de la grève, où la mer était maintenant. Ils faisaient leurs approches par l'intérieur de l'île, du côté de la nouvelle enceinte, élevée à la hâte par le frère Bruno.

Il y avait dans le petit fort quatre ou cinq arbalétriers, dirigés par Julien Le Priol. Le vieux Simon combattait dans cette escouade.

Reine, Fanchon et Simonnette étaient seules dispensées de mettre la main à l'œuvre.

Encore, Simonnette se trouvait-elle plus souvent aux murailles que dans la cabane, parce qu'elle voulait voir travailler le petit Jeannin.

Le petit Jeannin était à côté du frère Bruno, juste en face de l'ennemi. Il avait à la main sa lance à pointe de corne et ne baissait point les yeux, je vous assure.

Méloir, bien certain de ne pouvoir surprendre désormais la place, s'approchait à découvert. Ses archers et arquebusiers commencèrent à travailler quand ils furent à cinquante pas des murailles.

— Courbez vos têtes ! dit frère Bruno ; les balles et les carreaux ne font pas de mal aux pierres.

Mais il ne fut bientôt plus temps de plaisanter. Méloir et ses hommes d'armes s'élancèrent furieusement aux murailles.

C'étaient de bons soldats, durs aux coups et jouant leur vie de grand cœur. Il y eut un instant de terrible mêlée. Sans Aubry de Kergariou et Bruno, qui se battaient comme de vrais diables, la place eût été emportée du premier assaut. — Au dire de Simonnette, qui raconta souvent, depuis, ce combat mémorable, Jeannin contribua beaucoup aussi au salut de la citadelle.

Mais, ô Muse ! comment dire les exploits surprenants des quatre Mathurin, qui se couvrirent, cette nuit, d'une gloire immortelle !

Gothon Lecerf, l'aînée des Gothon, la plus rousse et celle qui avait aux mains le plus de verrues, déshonora son sexe et le lieu qui l'avait vu naître, dès le commencement de l'action.

Elle déserta son poste, prise qu'elle fût de frayeur, en voyant aux rayons de la lune la figure jaunâtre de maître Vincent Gueffès, qui essayait de s'introduire dans la citadelle par les derrières.

Il n'y avait personne de ce côté. Gueffès, au contraire, était accompagné de quatre ou cinq soudards qu'il avait embauchés pour cette entreprise.

Gothon Lecerf, pâle et toute tremblante, vint se réfugier dans l'asile où étaient réunies Reine de Maurever, Fanchon, la ménagère et Simonnette. Simonnette et Fanchon se portèrent vaillamment à la rencontre de l'ennemi.

La chaudière où avaient bouilli les coques était encore sur le feu. Fanchon et sa fille la prirent chacune par une anse, et maître Vincent Gueffès fut échaudé de la bonne façon.

Cet homme adroit et rempli d'astuce reçut le contenu de la chaudière sur le crâne au moment où il s'applaudissait du succès de sa ruse. Il s'enfuit en hurlant et ne revint pas.

Simonnette et Fanchon reprirent leurs places dans la cabane avec la fierté légitime que donne une action d'éclat.

Mais les Mathurin, ô Muse ! les quatre Mathurin ! n'oublions pas ces intrépides Mathurin, non plus que les deux Joson, Pelo, les Catiche, Scholastique et le reste des Gothon ; car aucune autre Gothon n'imita le fatal exemple de Gothon Lecerf dont nous ne prononcerons plus jamais le nom souillé par la honte.

Frère Bruno s'était fait une jolie massue avec la tête du mât d'un bateau pêcheur qu'il avait trouvée sur la grève. Chaque fois que son esparre touchait un homme d'armes ou un archer, l'archer ou l'homme d'armes tombait.

Quand l'assaut se ralentissait et que les assiégeants se tenaient au bas des murailles, frère Bruno déposait sa massue et prenait des quartiers de roc qu'il lançait avec une vigueur homérique.

Il y avait déjà pas mal de soudards hors de combat. Aucun Mathurin, au contraire, n'avait subi le moindre accroc, et le petit Jeannin, qui manœuvrait sa lance à découvert, n'avait pas reçu une égratignure.

— Holà ! Péan ! Kerbehel ! Hercoat ! Coëtaudon ! Corson et les autres ! criait incessamment Méloir : à la rescousse ! à la rescousse !

— Holà ! Corson, Coëtaudon, Hercoat, Kerbehel, Péan et les autres ! répondait le bon frère Bruno, venez faire connaissance avec Joséphine !

À l'exemple de tous les paladins fameux, il avait baptisé son arme.

Joséphine, c'était sa jolie massue.

Il la maniait avec une aisance inconcevable. Tête nue, les manches retroussées, le sourire à la bouche, il rassemblait des matériaux pour une foule d'histoires, datées de l'an cinquante.

Il frappait, il parlait. Jamais vous ne vîtes d'homme si sincèrement occupé.

— Bien touché, Peau-de-Mouton, mon petit, disait-il à Jeannin ; nous ferons quelque chose de toi, c'est moi qui te le dis ! Hé ! Mathurin, le gros Mathurin ! attention à ta gauche ! Voici un routier qui grimpe comme il faut… Ma parole ! Mathurin lui a donné son compte. À toi, Mathurin, l'autre Mathurin, Mathurin-le-Roux ! On s'y perd dans ces Mathurin ! Saint Michel Archange ! ce sont des figues sèches qu'ils lancent avec leurs arbalètes. Voici un carreau qui s'est aplati sur Joséphine, et Joséphine n'a seulement pas dit : Seigneur Dieu ! Hé ! ho ! Conan de Lesneven ! Te souviens-tu de Jacqueline Tréfeu, qui nous fit une omelette aux rognons de faon en l'an vingt-deux, l'avant-veille de la Chandeleur ?

Conan, qui montait à l'assaut, lui porta un grand coup de sa courte épée ; frère Bruno para, saisit Conan par les cheveux et l'attira tout près de lui.

— Hélas ! Saint Jésus ! dit-il, comme te voilà vilain et changé, mon pauvre Conan, toi qui étais si gaillard en ce temps !

— Ne me tue pas, Bruno ! murmura Conan.

— Te tuer, mon fils chéri ! non, du tout point. J'ai le cœur trop tendre ! Et quant à l'omelette de Jacqueline Tréfeu, il n'y manquait que le beurre !

Il avait déposé Joséphine, sa jolie massue, et tenait le malheureux Conan par les deux aisselles.

— Tiens ! tiens ! s'écria-t-il ; voici Kervoz, et voici Merry… tous nos chers camarades ! à toi, Merry, mon compère ! Il lui donna un coup de Conan : Merry tomba au pied du mur, assommé aux trois quarts. Conan criait lamentablement.

— À toi, Kervoz ! reprit frère Bruno en lui assénant un autre coup de Conan, qu'il employait au lieu et place de Joséphine ; oh ! les vrais gaillards ! Et comme on est bien aise de se retrouver ensemble après si longtemps ! car il y a longtemps que nous ne nous sommes vus, mes compères !

Il déposa Conan, qui chancela comme un homme ivre.

— Ma foi de Dieu ! s'écria-t-il, employant le juron favori des Bas-Bretons, tu chancelais tout comme cela chez Jacqueline Tréfeu, mon pauvre Conan ! Mais c'était le vin que tu lui avais volé. Jacqueline est morte de la fièvre tierce en l'an trente-cinq et sa fille est la ménagère du cornet à bouquin de Saint-Pol-de-Léon. Bien des choses à nos amis : je te donne congé en souvenir de nos honnêtes ripailles du temps jadis.

Il le fit tourner comme une toupie et le lança dehors. Les gens de Méloir disaient :

— C'est le diable déguisé en moine !

— Es-tu malade, Conan ? demanda frère Bruno. Pour réponse, il reçut une arquebusade dans le bras gauche. Son bras tomba le long de son flanc.

— Bien reparti, mon compagnon, s'écria-t-il, mais ce sera ta dernière réplique !

Il avait saisi de la main droite un quartier de roc qui traversa la nuit en sifflant et alla écraser la tête de l'archer dans son casque.

— C'est le diable ! c'est le diable ! répétèrent les soudards épouvantés.

— En l'an vingt-neuf, dit Bruno, je fus frappé d'un coup d'estoc par un grand coquin d'Anglais qui avait les yeux de travers. Chacun sait bien que si on répand le sang de ceux qui louchent, on devient borgne. Souviens-toi de ça, petit Jeannin… et pique de ta lance ce taupin qui monte à droite. Bien travaillé, mon enfançon ! Je voulais tuer l'Anglais, mais non pas devenir borgne. Gare à toi, Mathurin, le troisième Mathurin !… Où en étais-je ? Ah ! je ne voulais pas devenir borgne. Comment faire ? Et qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin ?

Petit Jeannin était aux prises avec l'homme d'armes Kerbehel, qui le tenait déjà à bras-le-corps.

Bruno déchargea un coup de Joséphine sur la tête de Kerbehel, qui tomba foudroyé, puis il reprit :

— Qu'aurais-tu fait, toi, petit Jeannin ?

— Jarnigod ! s'écria Jeannin, croyez-vous que j'aie besoin de vous pour faire mes affaires ! Ce taupin était à moi !

— Je t'en donnerai un autre, mon fils… Moi, je connaissais un puits à un quart de lieue de là. Je pris mon Anglais par le cou et j'allai le noyer. Il était lourd… mais j'ai gardé mes deux yeux.

— Gare ! gare ! Mathurin ! le quatrième Mathurin ! interrompit-il précipitamment ; oh ! le fainéant ! il s'est laissé assommer.

Il s'élança vers l'angle de l'enceinte où l'un des paysans venait en effet d'être tué. Sept ou huit hommes d'armes et soldats avaient déjà franchi le mur.