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La fée des grèves

Chapter 29: XXIX. Le brouillard.
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About This Book

Un paysage côtier de marais, de marées changeantes et de vieilles légendes encadre l'action, où des forêts disparues et l'humeur de la mer conditionnent l'existence locale. Une narration épisodique suit une galerie de villageois, seigneurs et voyageurs dont les destins se croisent à travers cavalcades, querelles, passions, crimes et combats. Une présence surnaturelle liée aux grèves se manifeste par apparitions, mirages et prodiges qui bouleversent les certitudes et influent sur les décisions des personnages. Mêlant folklore, aventure et réflexion morale, les épisodes convergent vers sièges, révélations personnelles et un épilogue marqué par le repentir.

XXVIII. Où Jeannin a une idée.

Pour le coup, la mêlée devint terrible. La place était forcée. Frère Bruno garda le silence pendant dix bonnes minutes.

Mais Joséphine, sa jolie massue, parla pour lui.

— Salut, mon cousin Aubry, dit Méloir qui était dans l'enceinte, je crois que nous voilà encore en partie !

— Je te provoque en combat singulier, traître et lâche que tu es ! s'écria Aubry en se posant devant lui.

— Provoque si tu veux, mon cousin Aubry, répondit Méloir en riant ; moi, j'ai autre chose à faire. Je vais voir si ma belle Reine pense un peu à son chevalier.

— Toi ! son chevalier ! s'écria Aubry furieux ; tu en as menti par la gorge ! Défends-toi !

Il lui porta en même temps un coup d'épée au visage, mais Méloir avait sa visière à demi rabattue. L'épée, frappant à faux contre l'acier, se brisa par la violence même du coup.

Méloir leva le fer à son tour.

— Il faut donc te payer ma dette tout de suite, mon cousin Aubry ? dit-il.

Mais au moment où son arme retombait sur Aubry sans défense, une forme blanche glissa entre les deux combattants. L'épée de Méloir se teignit de sang.

Ce n'était pas celui d'Aubry.

— Reine ! s'écrièrent en même temps les deux adversaires.

Reine se laissa choir sur ses genoux.

— Tiens, Aubry, dit-elle d'une voix faible, je t'apporte l'épée de mon père !

— Reine ! Reine ! vous êtes blessée…

— Que Dieu soit béni, si je meurs pour toi, mon ami et mon seigneur ! murmura la jeune fille. Sa tête s'inclina, pâle, et sa taille s'affaissa.

Aubry, fou de douleur, se précipita sur Méloir. En même temps, Jeannin, Bruno, Julien et Simon Le Priol, tout le monde enfin, hommes et femmes, tentant un suprême effort, se ruèrent contre les assiégeants.

Un instant, au milieu de la nuit obscure, on n'aurait pu voir qu'une masse confuse et compacte, une sorte de monstre, agitant ses cent bras. Puis des plaintes s'élevèrent. Des râles sourds gémirent.

— Ferme ! ferme ! commanda Bruno, dont la tête et le bras droit s'élevèrent au-dessus de la masse, par deux ou trois fois.

Par deux ou trois fois l'acier cria, broyé sous le poids de son esparre. Il avait fait un large cercle autour d'Aubry, dont la bonne épée ruisselait.

Aubry, dégagé, fondit à son tour sur le gros des hommes d'armes qui plièrent et se retirèrent vers l'angle de l'enceinte qui leur avait donné entrée.

— Ils sont à nous ! ils sont à nous ! hurlait Bruno, ivre de joie.

Et Dieu sait que les gens du village incendié n'avaient pas besoin d'être excités.

Mais au moment où les hommes d'armes et les soldats qui avaient pénétré dans l'enceinte se trouvaient acculés au mur, la grande taille de monsieur Hue de Maurever se dressa entre eux et les défenseurs de la place.

— Assez ! dit le vieux chevalier, en étendant sa main désarmée — Ils ont tué mademoiselle Reine ! s'écrièrent Jeannin, Julien et les autres.

— Assez, répéta le vieillard, dont la voix austère ne trembla pas. Tout le monde s'arrêta, bien à contrecœur. Les assaillants sautèrent par-dessus le mur et s'enfuirent en menaçant. Bruno grommela :

— En l'an cinquante, le vieux Hue de Maurever qui ouvre le piège à loup et laisse échapper la bête. Mauvaise histoire !

— Jeannin, mon petit Peau-de-Mouton, ajouta-t-il, le loup qu'on laisse échapper va aiguiser ses dents, revient et mord. Mais Jeannin était déjà, avec Simonnette, auprès de Reine évanouie.

On porta la jeune fille dans la tour. L'épée de Méloir avait entamé la chair de son épaule, et le sang coulait sur son bras blanc.

Aubry était agenouillé près d'elle et pleurait comme une femme. Quand elle rouvrit ses beaux yeux bleus, elle tendit l'une de ses mains à son père, l'autre à son fiancé. Son sourire était doux et heureux.

— Dieu m'a gardé tous ceux que j'aime, murmura-t-elle ; que son saint nom soit béni !

Ses yeux se refermèrent. Elle s'endormit pendant qu'on lui posait le premier appareil.

— Or ça, vient ici, Peau-de-Mouton ! dit frère Bruno ; c'est à mon tour d'être soigné un petit peu. J'ai un bras endommagé légèrement (il montrait son bras gauche où s'ouvrait une énorme blessure) ; j'ai un carreau d'arbalète dans la cuisse droite, et un coup de coutelas à la hanche. Je prie mon saint patron pour que les pauvres garçons qui m'ont fait ces divers cadeaux, car ils sont trépassés à cette heure. Dis aux Gothon de m'apporter de l'eau. Ce sont d'honnêtes filles qui tapent vertueusement et mieux que bien des hommes. Quant à des herbes médicinales ou simples, comme on les appelle dans l'usage, on n'en trouverait pas une seule sur ce rocher. Sais-tu l'histoire du roi Artus, de la belle Hélène et du géant, Peau-de-Mouton ?

— Ne parlez pas tant, mon frère Bruno, répliqua Jeannin qui coupait une chemise en bandes pour faire des ligatures.

— Que je ne parle pas, graine de taupin ! s'écria Bruno en colère, tu veux donc que j'aie la male fièvre ! À présent que les malandrins sont partis et que j'ai quatre ou cinq trous dans le corps, j'espère bien que le vieux Maurever lèvera l'interdit qui pèse sur moi. Laisse ces chiffons, Peau-de-Mouton, mon ami, et va bien vite demander à monsieur Hue s'il veut me donner licence de conter quelque histoire.

— Vous vous fatiguerez, mon frère Bruno.

— Tais-toi, petit coquin, tu ne connais rien à la chirurgie. Parler fait toujours du bien. Apporte-moi cette pierre qui est là-bas et que j'ai eu grand tort de ne pas leur jeter à la tête.

Jeannin alla vers la pierre et tâcha d'obéir. Mais il ne put seulement pas la remuer.

Frère Bruno se leva en chancelant, prit la pierre avec la seule main qu'il eût de libre, et la lança à sa place pour s'en faire un siège.

— Vous êtes tout de même un fier homme ! dit Jeannin avec admiration.

— Oh ! mon pauvre petit ! répliqua Bruno plaintivement ; demain, en rentrant au couvent, j'aurai la discipline double ! Mais il faut dire que je l'ai bien gagnée, ajouta-t-il en riant dans sa barbe.

— Holà ! les Gothon ! s'écria-t-il tout à coup, voulez-vous que je meure au bout de mon sang ? De l'eau et du linge, mes bonnes chrétiennes ? vite ! vite !

Il était devenu tout pâle, et la vaillante vigueur de son corps fléchissait.

Les Gothon, les Mathurin, les Catiche, Scolastique et le reste, s'empressèrent aussitôt autour de lui, car il était évidemment le roi de la partie plébéienne de la garnison.

Ses blessures furent lavées et pansées tant bien que mal.

— Nous voilà bien ! dit-il ; maintenant, je recommencerais de bon cœur. Oh ! oh ! mes vrais amis, j'en ai vu bien d'autres ! Savez-vous l'histoire de Tête-d'Anguille, le meunier de l'Île-Yon, en rivière de Vilaine ? Tête-d'Anguille était père de dix-neuf enfants, huit fils et onze filles, qu'il avait eus de sa femme Monique, laquelle était du bourg d'Acigné. Une nuit qu'il ne dormait point, il entendit son moulin parler.

Son moulin disait :

— Valaô ! Valaô ! Valaô !

Comme disent tous les moulins, vous savez bien, pendant que le blutoir fait : cot-cot-cot-cot-cot-cot !…

Tête-d'Anguille comprit bien que son moulin voulait dire :

— Va là-haut ! va là-haut. Il éveilla sa ménagère, et lui recommanda d'écouter le moulin. La ménagère écouta.

— Que dit-il ? demanda Tête-d'Anguille.

— Il dit : Vahalô ! vahalô ! vahalô ! comme qui serait : Va à l'eau, va à l'eau, va à l'eau !

Or, Tête-d'Anguille avait eu un songe qui lui annonçait un grand trésor, et Tête-d'Anguille devait deux annuités à son seigneur, qui était justement Jean de Kerbraz, le bègue, dont je comptais vous dire l'histoire après celle-ci…

À cet endroit, un Gothon laissa échapper un ronflement timide.

Scolastique y répondit par un son de trompe mieux accusé.

Trois Mathurin prirent le diapason et sonnèrent en chœur la fanfare nasale.

Les Joson, les Catiche et les deux autres Gothon (car nous ne parlerons plus jamais de Gothon Lecerf, vouée à un opprobre éternel !) ripostèrent aussitôt et la symphonie s'organisa sérieusement.

Le frère Bruno regarda d'un œil stupéfait son auditoire endormi. Jusqu'au petit Jeannin qui avait sa jolie tête blonde sur son épaule et qui sommeillait comme un bienheureux.

— C'est bon, gronda frère Bruno avec rancune ; ils ne sauront pas la fin de l'histoire de Tête-d'Anguille, voilà tout ! Il arrangea sa roche en oreiller et mêla sa basse-taille au sommeil général.

De tous les gens rassemblés dans la petite forteresse de Tombelène, il n'y en avait qu'un seul qui gardât ses yeux ouverts.

C'était monsieur Hue. Pendant tout le reste de la nuit, on eût pu le voir faire sentinelle autour de l'enceinte, désarmé, tête nue, la prière aux lèvres. Le crépuscule se leva. Le mont Saint-Michel sortit le premier de l'ombre, offrant aux reflets de l'aube naissante les ailes d'or de son archange ; puis les côtes de la Normandie et de Bretagne s'éclairèrent tour à tour. Puis encore une sorte de vapeur légère sembla monter de la mer qui se retirait et tout se voila, sauf la statue de saint Michel qui dominait ce large océan de brume. Hue de Maurever était debout et immobile du côté de l'enceinte où l'escalade nocturne avait eu lieu. En dedans des murailles, il y avait trois cadavres ; il y en avait cinq au dehors. Hue de Maurever pensait :

— Huit chrétiens ! huit Bretons mis à mort à cause de moi ! Quand on s'éveilla dans la forteresse, monsieur Hue dit :

— Je ne passerai point une nuit de plus ici. Il y a eu trop de sang de répandu déjà. Quand viendra la brume, j'irai sur la côte de Normandie, qui voudra me suivra.

Hue de Maurever était de ces hommes à qui on ne réplique point.

Pourtant Aubry fit cette objection :

— Si Reine est trop faible pour le voyage ?

— On la portera, dit monsieur Hue.

— Voilà qui est bien, mon bon seigneur, reprit le frère Bruno avec respect ; vous regardez mon bras et ma cuisse, c'est de la charité de votre part. Mon bras et ma cuisse sont en bon bois, Dieu merci, comme on dit, et dans une semaine il n'y paraîtra plus. J'avais justement besoin d'une saignée contre l'apoplexie qui me guette. Quant à passer en Normandie, nous y sommes, et ces coquins, en tirant l'épée sur le territoire du roi Charles, ont soulevé un casus belli, comme parlerait messire Jean Connault, notre prieur, qui est un grand politique, mais ils ne s'en inquiètent guère. M'est-il permis de donner un humble conseil ?

— Donne, l'ami, répliqua monsieur Hue, quoique j'eusse aimé voir l'esprit des batailles sous un autre habit que le tien.

— Eh, Monseigneur ! chacun fait comme il peut, murmura frère Bruno ; je suis valet de moines et non point moine, n'ayant pas été admis encore à prononcer mes vœux. D'ailleurs, quand madame Jeanne d'Arc sacra le roi dans Reims, on ne lui reprocha point son habit, que je sache ! Mon conseil, le voici : les grèves, par ce troisième quartier de la lune junienne (qui signifie de juin), sont aussi claires que le jour, et souvent davantage. En cette saison, les brouillards sont diurnes (qui signifie de jour), et si j'avais à prendre la fuite, je ne choisirais certes pas les heures de nuit.

— Quel moment choisirais-tu ?

— L'heure où nous sommes.

— Où penses-tu que soit l'ennemi ?

— L'ennemi n'aura pas laissé un seul traînard à Tombelène. Il est à son repaire de Saint-Jean, de l'autre côté des grèves, ou bien il se cache parmi les rochers qui sont autour de la chapelle Saint-Aubert, à la pointe du mont Saint-Michel. Si mon digne seigneur me le permet, j'ajouterai une autre considération…

— Parle, mais parle vite.

— Je peux bien dire que je n'ai point le défaut de bavardage. La considération que je voulais ajouter est celle-ci : ils ont une meute qui fera merveille après vous par la nuit claire, tandis que chacun sait bien que les lévriers, comme les limiers et autres chiens de courre, perdent les trois quarts de leur flair dans la brume.

— Je n'ai jamais ouï parler de cette meute, dit monsieur Hue. Aubry s'approcha.

— Monsieur mon père, répliqua-t-il, tout ce que vient d'avancer le brave frère Bruno est la vérité même. Il connaît les grèves mieux que nous, et je crois que nous pourrions, à la faveur du brouillard…

— Mais si le brouillard se lève ? objecta Maurever.

Bruno monta sur le mur, afin d'examiner l'atmosphère attentivement.

— Le vent est tombé, dit-il ; la mer baisse, nous en avons jusqu'au flux.

— Soit donc fait suivant cet avis, conclut Maurever ; allons visiter ma fille.

Aubry n'avait pas attendu si longtemps pour cela. Quand il avait pris la parole pour soutenir l'avis du moine convers, c'est qu'il avait déjà rendu visite à Reine.

Reine était un peu pâle, mais sa blessure, assez légère, ne pouvait réellement faire obstacle au départ.

Son père la trouva souriante et gaie, faisant ses préparatifs qui ne devaient pas être bien longs.

Monsieur Hue planta la croix de bois qui lui avait servi pour ses dévotions au point culminant du roc de Tombelène. Nous ne pouvons dire qu'elle y soit encore, mais le petit mamelon qui est au versant occidental du mont porte de nos jours le nom de Croix-Mauvers.

Le frère Bruno songeait bien un peu à déjeuner, seulement, c'était peine perdue. La brume s'épaississait. Il fallait profiter de l'occasion.

Comme on allait se mettre en marche, Simonnette entra dans la tour avec son père, sa mère et le petit Jeannin, qu'elle tenait par la main.

— Que voulez-vous, bonnes gens ? demanda monsieur Hue.

— Monseigneur, répondit le vieux Simon, vous nous connaissez bien, nous sommes vos vassaux fidèles, les Le Priol, du village de Saint-Jean. Notre fille Simonnette que voilà est fiancée au jeune gars Jeannin.

— Ce n'est pas le moment… commença Maurever.

— C'est étonnant, pensa frère Bruno, comme il y a des gens qui sont verbeux !

— Je ne veux pas vous parler de fiançailles, Monseigneur, reprit Simon ; mais le jeune Jeannin est venu à nous et nous a fait part d'une bonne idée qu'il a pour le salut de mademoiselle Reine, notre maîtresse, et nous l'amenons, bien qu'il ne soit point votre vassal. Parle, mon fils Jeannin.

Jeannin était rouge comme une pomme d'api.

— Voilà, dit-il, en tournant son bonnet dans ses doigts ; on assure que c'est pour la demoiselle que le chevalier Méloir fait tout ce tapage-là. Dans le brouillard, qui sait ce qui peut arriver ? Moi, j'ai pensé : j'ai les cheveux comme la demoiselle, et ma barbe n'est pas encore poussée. Je pourrais bien mettre les habits de la demoiselle, et alors, en cas de malheur, ils me prendraient pour elle…

— Et s'ils te tuaient, enfant ! dit Maurever.

— Oh ! ça pourrait arriver, répliqua Jeannin en souriant, car ils seraient en colère de s'être trompés. Mais ça ne fait rien.

— Je vous dis que c'est un vrai bijou, ce Peau-de-Mouton ! s'écria Bruno enthousiasmé.

— La demoiselle serait sauvée, reprit Jeannin, voilà le principal.

Reine de Maurever et le vieux Hue lui-même voulurent s'opposer à ce déguisement, mais il y eut contrainte, parce qu'Aubry fit un signe.

Toutes les filles, Simonnette en tête (elle avait pourtant la larme à l'œil), s'emparèrent de Reine, Jeannin passa derrière le mur.

L'instant d'après, Reine revint vêtue de la peau de mouton. Jeannin, lui, avait le costume de la Fée des Grèves. Et il était joli comme un cœur, au dire de toutes les Gothon !

Il arrangea le voile de dentelles sur ses cheveux blonds, envoya un baiser à Simonnette, qui riait et qui pleurait, et franchit le premier l'enceinte pour entrer en grève.

 

XXIX. Le brouillard.

Il était environ sept heures du matin quand la mer permit de se mettre en marche.

Ces brouillards de grèves forment une couche très peu profonde, et qui souvent n'a pas deux fois la hauteur d'un homme.

En général, moins la couche de brume a d'épaisseur, plus elle est dense et impénétrable aux regards.

Nous avons montré une fois déjà, au début de ce récit, le monastère de Saint-Michel voguant comme une gigantesque nef au milieu de cette mer de vapeurs. Nous avons montré la brume, arrondissant ses vagues cotonneuses, balançant ses sillons estompés et laissant au radieux soleil de juin, qui dorait le sommet du Mont, toutes ses éblouissantes ardeurs.

Au printemps et en automne, cet aspect, qui arrête le voyageur ébahi, se représente fréquemment. Les gens du pays, blasés sur ces merveilles, jettent au prodigieux paysage un regard distrait et passent.

Ce qui les occupe, et ils ont raison, c'est le fond de cet océan de brume.

De tous les dangers de la grève celui-là est, en effet, le plus terrible.

Le brouillard des grèves est assez compact pour former autour de l'homme qui marche une sorte de barrière mouvante, possédant à peine la transparence d'un verre dépoli. Figurez-vous un malheureux, errant parmi ces sables où nulle route n'est frayée, avec un bandeau sur la vue, avec un masque qui laisse passer les rayons lumineux, mais qui les disperse, qui les confond, qui les brouille comme ferait un épais et triple voile de mousseline.

On y voit, la lumière est même la plupart du temps vive et blessante pour l'œil, répercutée qu'elle est à l'infini par les molécules blanchâtres de la brume. Mais cette sensation de la vue est vaine ; on perçoit le vide brillant, le néant éclairé.

Les objets échappent ; toute forme accusée se noie dans ce milieu mou et nuageux.

Nous avons dit le mot, du reste, et aucune comparaison ne peut rendre plus précisément la réalité. Collez votre œil à la vitre dépolie et regardez le grand jour au travers.

Vous serez ébloui sans rien voir.

La nuit, le peu de lumière qui descend du firmament suffit toujours à guider les pas. Dans le brouillard, rien ne guide, rien, et le vertige nage dans ce blanc duvet qui provoque et lasse les paupières.

La nuit, le son se propage avec une grande netteté. Or, quand la vue fait défaut, l'ouïe peut la remplacer à la rigueur.

Dans le brouillard, le son s'égare, s'étouffe et meurt.

C'est quelque chose d'inerte et de lourd, qui endort l'élasticité de l'air ; c'est quelque chose de redoutable comme cette toile, blanche aussi, qui s'appelle le suaire. Ici, le courage même a la conscience de son impuissance. Le sang se fige, la force cède. On est à la fois submergé et fasciné.

Ceux qui ont échappé à cette terrible mort racontent des choses étranges. Ils disent que la cloche du Mont sonnant la détresse arrive parfois tout à coup à l'oreille et fait tressaillir l'agonie. Elle vibre plaintivement, et l'oreille étonnée croit l'entendre sortir des profondeurs des tangues.

Puis la cloche se tait. Un silence pesant succède à ses tristes tintements. Puis tout à coup le sable, devenu sonore comme par enchantement, apporte le bruit de la mer qui monte.

Oh ! comme elle va vite ! la mer, la mort ! Comme elle court, invisible, là-bas ! De quel côté ? On ne sait.

Près ou loin ? On ne sait.

Mais elle court, elle glisse, elle arrive.

Elle est là cachée derrière l'inconnu, au fond de ces espaces mystérieux et voilés. On l'entend qui approche et qui gronde.

Oh ! comme elle va vite !

N'est-ce pas elle déjà, ce froid qui vous glace les pieds ?

On ne sait, je le dis encore, on ne sait, car le sang s'est précipité au cerveau. La fièvre tremble, puis brûle.

Et cette morne solitude, ce brouillard lugubre et gris vont se peupler de visions folles.

Écoutez ! ce n'est plus la mer, c'est le rêve. On chante vêpres à la paroisse aimée. Ils sont tous là, les parents, les amis. Derrière le pilier, voici la préférée qui est là et qui prie.

Douce fille ! que Dieu te fasse heureuse ! — N'a-t-elle pas tourné sa tête brune, coiffée de la dentelle normande, pour lancer à la dérobée un regard au fiancé ?

Un seul regard, car deux distractions annulent une prière.

Mais ce ne sont pas les vêpres, non. Matheline a des fleurs d'oranger sur le front. A-t-on des fleurs d'oranger un autre jour que le jour du mariage ?

Quoi ! c'est la messe des noces ! le père avec ses cheveux blancs, la mère qui a les yeux mouillés de larmes heureuses.

Et la petite sœur espiègle, Rose, la fillette aux yeux malins.

Quelque jour tu te marieras, toi aussi, petite sœur.

— Merci, mes amis ; oui ; je suis bien content, oui, ma fiancée est bien belle ! Merci Pierre, merci René… vertubleu ! puisque voici la messe finie, à table ! et buvons à ma douce Matheline !

Elle est émue ; le rouge lui vient à la joue. Elle cache sa tête dans le sein de sa mère.

On n'a ces chères angoisses qu'une fois dans la vie. Une fois dans la vie seulement on porte la couronne d'oranger.

Rougis, jeune fille, et souris derrière tes larmes.

Oh !… mais la table oscille et tombe. Où sont les convives joyeux ?

Où est Matheline, l'épousée ? Pierre, René, le père avec ses cheveux blancs ? la mère pleurant et riant, Rose, la petite sœur aux yeux malins ?

Le brouillard gris, silencieux, livide…

— Au secours ! Seigneur, mon Dieu ! au secours ! Hélas ! la voix tombe à terre, brisée. Dieu n'entend pas. C'est la dernière heure. Il y a dans la brume des éclats de rire lointains. Des gémissements leur répondent. Le sable gonflé pousse ces bizarres soupirs qui semblent l'appel des victimes d'hier à la victime d'aujourd'hui.

Et ne voyez-vous pas ici, — ici ! — ces danseurs pâles qui mènent tout à l'entour leur ronde insensée ?

Les bras enlacés, les cheveux au vent, des lambeaux de linceul qui flottent, des yeux profonds et vides…

— Au secours ! Seigneur Dieu ! au secours ! Personne ne vient. La mer monte. Ou bien la lise molle cède sous les pieds avec lenteur. Ils sont rares ceux qui racontent ce rêve du malheureux perdu dans les brouillards. Bien peu sont revenus pour dire ce qu'invente la fièvre à l'instant suprême.

* * * *

Les réfugiés du village de Saint-Jean qui avaient passé la nuit à Tombelène n'auraient pas même dû hésiter à fuir, car il était mille fois probable que Méloir et ses soldats profiteraient du brouillard pour renouveler leur attaque.

Or, la partie du rocher où Bruno et sa petite armée s'étaient défendus si vaillamment sortait presque tout entière de la brume, qui l'entourait comme une ceinture. Les assaillants eussent attaqué cette fois à coup sûr, car ils auraient vu et seraient restés invisibles.

Au contraire, en se mettant résolument en grève, les assiégés qui connaissaient, pour la plupart, les cours d'eau et tous les secrets des tangues, n'avaient contre eux que le brouillard.

Le brouillard devait, suivant toute vraisemblance, les protéger contre la poursuite de leurs ennemis.

La route la plus sûre, par rapport aux dangers de la chasse, aurait été celle qui mène directement à Avranches et au bourg de Genest ; mais cette partie de la grève, sillonnée par d'innombrables ruisseaux, affluents de la Sée et de l'Hordée, présente des difficultés si graves qu'on s'y hasarde à regret, même par le grand soleil. Par la brume, c'eût été folie.

Le petit Jeannin, qui avait pris d'autorité l'emploi de guide, marcha sans hésiter à l'est du mont Saint-Michel, dans la direction du bourg d'Ardevon, limite extrême de la Normandie.

Nous sommes bien forcés d'avouer que le petit Jeannin avait les jambes un peu trop longues pour la robe de Reine, et que ses mouvements hardis et découplés n'allaient pas au mieux avec le chaste voile qui descendait sur ses cheveux blonds.

Mais, à part ces détails, le petit Jeannin faisait une Fée des Grèves très présentable, et d'ailleurs il n'est pas mauvais qu'une fée ait en sa personne quelque chose d'excentrique. Ce serait bien la peine d'avoir un charme dans son petit doigt et de chevaucher sur des rayons de lune, si on ressemblait trait pour trait à une demoiselle de bonne maison !

Jeannin avait de beaux cheveux bouclés, de grands yeux bleus et un sourire espiègle. C'était plus qu'il ne fallait.

N'eût-il rien eu de tout cela, le brouillard, en ce moment, aurait encore suffi à déguiser la supercherie.

C'était un vrai brouillard, un brouillard à ne pas voir son nez, comme on dit entre Avranches et Cherrueix.

À peine les gens qui composaient la caravane eurent-ils quitté le sommet de Tombelène pour entrer dans cet immense nuage, qu'ils cessèrent incontinent de s'apercevoir les uns et les autres.

Ils marchaient côte à côte cependant. Chacun d'eux pouvait entendre le pas de son voisin et sentir le vent de son haleine. Mais l'œil était pour tous un organe désormais inutile.

On ne distinguait rien. Pour apercevoir le sol vaguement et comme à travers une gaze, il fallait s'agenouiller.

Frère Bruno étendit son bras et sa main disparut dans la brume.

— Allons ! dit-il, voilà qui est bon ! ça me rappelle l'aventure du bailli de Carolles et de son âne. Ils se cherchaient tous deux dans le brouillard, devant le rocher de Champeaux. L'âne et le bailli firent soixante-dix-huit fois le tour de la pierre, jusqu'à ce que M. le bailli s'avisa de faire : Hi ! han…

— Silence ! ordonna la voix de Maurever.

— Seigneur Jésus ! on se tait, on se tait ! répliqua le moine convers ; je pense que je ne suis pas un bavard !

Et il ajouta en se penchant à l'oreille d'un Mathurin quelconque :

— Devinez ce que répondit l'âne ? Mais le Mathurin n'était pas en humeur de rire.

— Nous approchons de la rivière, dit en ce moment le petit Jeannin ; prenez-vous par la main et ne vous quittez pas. Les mains se cherchèrent et se réunirent au hasard.

Il y avait à peine dix minutes qu'on avait abandonné Tombelène et déjà les rangs étaient intervertis. On fut obligé de parler pour se reconnaître.

Voici comment la caravane était disposée : Après le petit Jeannin, qui marchait en tête avec sa gaule à corne de bœuf, venaient monsieur Hue de Maurever et Aubry de Kergariou, escortant Reine.

Derrière ce groupe c'étaient les Le Priol, Simon, Fanchon, Simonnette et Julien, qui avait l'arbalète sur l'épaule.

Suivaient les Gothon, dont trois avaient eu une belle conduite, tandis qu'il nous faudra pleurer éternellement sur la faiblesse de la quatrième. Les Gothon étaient accompagnées de Scholastique, des Suzon et des Catiche.

Les Mathurin, les Joson, etc., formaient l'arrière-garde avec frère Bruno, qui s'était placé là dans l'espoir de conter à l'occasion quelque bonne aventure. Mais son espérance se trouvait cruellement déçue. Le silence était de rigueur.

La caravane marcha dans cet ordre pendant un quart d'heure environ.

Au bout d'un quart d'heure, chacun sentit l'eau à ses pieds.

En même temps, un bruit sourd se fit entendre sur le sable.

— Les hommes d'armes ! dit tout bas le petit Jeannin. Halte !

On s'arrêta, et il y eut un moment d'anxiété terrible, car c'était ici un coup de dés. Les hommes d'armes pouvaient passer à droite ou à gauche de la caravane, comme ils pouvaient y donner en plein sans le savoir.

La petite troupe se tenait immobile et silencieuse. Les chevaux approchaient. On entendit bientôt la voix de Méloir qui disait :

— De l'éperon, mes enfants, de l'éperon ! Ce brouillard-là nous la baille belle ! Nous allons prendre notre revanche cette fois !

— Excepté Reine, qui est votre dame, et le traître Maurever que nous mènerons à Nantes pieds et poings liés, répondit un homme d'armes, il ne faut qu'il en reste un seul pour voir le soleil de midi !

Reine tremblait. Les filles de Saint-Jean se serraient les unes contre les autres. Frère Bruno fit claquer les doigts de sa main droite et grommela :

— Ça me rappelle plus d'une histoire, mais chut ! il y a temps pour tout. Quand ils seront passés, on pourra délier un peu sa pauvre langue.

— Allons ! Bellissan ! criait Méloir ; découple tes lévriers, ils vont quêter dans le brouillard ; et qui sait ce qu'ils trouveront !

Aubry serra la main de Maurever et tira son épée. Chacun crut que l'heure était venue de mourir. Bellissan répondit :

— Je ferai tout ce que vous voudrez, sire chevalier ; mais du diable si les chiens ont du nez par ce temps-là ! Ils détaleraient à dix pas d'un homme ou d'un renard sans s'en douter.

La cavalcade passait. Elle passa si près que chacun, dans la petite troupe, crut sentir le vent de la course. Bruno affirma même depuis qu'il avait vu glisser un cavalier dans la brume, mais Bruno aimait tant à parler ! Chacun retint son souffle.

— Holà ! cria Méloir, ceci est la rivière ; dans dix minutes, nous serons à Tombelène… Mais j'ai entendu quelque chose ! La cavalcade s'arrêta brusquement à vingt pas des fugitifs.

Frère Bruno caressa Joséphine, sa jolie massue, qu'il n'avait eu garde de laisser dans le fort.

— C'est un de mes lévriers qui est parti, dit Bellissan ; je n'en ai plus que onze en laisse. Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! Une sorte de gémissement lui répondit :

— Ho ! ho ! ho ! Noirot ! ho ! cria encore le veneur. Cette fois il n'eut point de réponse.

— Si nous restons là, dit Méloir, nous nous ensablerons ; les pieds de mon cheval sont déjà de trois pouces dans la tangue. En avant !

La cavalcade reprit le galop. Les gens de notre petite troupe étaient absolument dans la même situation que le cheval de Méloir. Partout, le long de ces grèves, mais surtout dans le voisinage des cours d'eau, où se trouvent les lises ou sables mouvants, l'immobilité est périlleuse. Le sable cède sous les pieds, l'eau souterraine monte par l'effet de la pression, et l'on enfonce avec lenteur. Rien ne peut donner l'idée de cette substance tremblante et molle qu'on appelle la tangue. La surface présente une assez grande résistance, pourvu que la pression soit instantanée et rapide. Notre boue terrestre, les corps gras, toutes choses que nous connaissons et qui tiennent le milieu entre les matières solides et les matières liquides, ont un caractère commun ; le pied y enfonce au moment même où il s'y pose.

Ici, non. Le pied marque à peine au premier instant, il soulève une manière d'ourlet sablonneux et relativement sec, tandis qu'à l'endroit même où la pression s'opère, l'eau monte et remplace le sable.

Si le pied quitte lestement le sol, comme cela a lieu dans une marche légère, on voit sa trace peu profonde former une petite mare qui s'efface bientôt parce que la tangue reprend aisément son niveau.

Mais si le pied reste, il enfonce indéfiniment et plus vite à mesure que l'immersion (la langue n'a pas d'autre mot) a lieu.

On dit qu'un homme met bien un quart d'heure à disparaître entièrement dans les lises.

 

XXX. Où maître Vincent Gueffès est forcé d'admettre l'existence de la Fée des Grèves.

Un quart d'heure à disparaître !

Certes, il est difficile de se représenter une plus terrible agonie !

Car une fois que les jambes sont prises à une certaine hauteur, les efforts de l'homme le plus robuste sont vains et ne servent qu'à hâter l'immersion complète.

Le corps fait son trou lentement… lentement !

Le sable monte, emprisonnant les membres, moulant chaque pli de la chair, les jambes, le torse, la tête.

On dit encore, car il y a bien des on-dit sur ces côtes, qu'il suffirait d'étendre ses deux bras en croix pour arrêter la submersion à la hauteur des aisselles. Mais la mer est là-bas. Un demi-pied de mer va noyer cette pauvre tête qui respire encore au-dessus des sables.

Ce bruit qui avait arrêté le chevalier Méloir dans sa marche, les fugitifs l'avaient entendu tout comme lui.

Quand la cavalcade se fut éloignée, le petit Jeannin prit la parole avec précaution.

— Jamais je n'avais vu d'animal pareil ! dit-il.

— Quel animal ? demanda Aubry.

— Voyez ! répliqua Jeannin. Mais il n'était pas facile de voir.

Aubry s'approcha en tâtonnant, et sa main rencontra le corps tout chaud d'un énorme lévrier blanc et noir qui était étendu sur le sable.

— Maître Loys était plus grand et plus beau que cela, murmura-t-il.

— Quand Méloir a dit à son veneur de découpler les chiens, reprit Jeannin, celui-là qui était sous le vent de moi n'a fait qu'un bond et m'a pris à la gorge en grondant, mais je me méfiais. J'avais la main sur mon couteau que je lui ai plongé entre les côtes.

— Et tu n'as pas poussé un cri, petit homme ! dit Aubry en lui frappant sur l'épaule ; c'est bien, tu feras un maître soldat ! Jeannin rougit de plaisir.

Quelque part, dans le brouillard, Simonnette était là qui devait entendre.

— Oui, oui, dit frère Bruno, Peau-de-Mouton sera un fier soldat, c'est vrai. Il a tué un chien, à ce que je comprends, mais il en reste onze, et si monsieur Hue veut me permettre de parler, je vais donner un bon conseil.

— Parle, répliqua le vieux Maurever, que ces divers événements semblaient préoccuper très peu.

— Parle ! grommela Bruno ; le vieux seigneur est dans ses méditations jusqu'au cou. Et les méditations, c'est comme les tangues, on s'y noie ! mais il ne m'appartient pas de juger un seigneur.

— Eh bien ? fit monsieur Hue.

— Voilà ! maintenant il s'impatiente parce que je ne parle pas assez vite. Eh bien ! messire, reprit-il tout haut, je déclare que je vous regarde comme notre chef, tant à cause de votre âge respectable que pour le titre de chevalier banneret que vous avez…

— Incorrigible bavard ! interrompit Maurever.

— Ah ! par exemple ! s'écria Bruno en colère, depuis cinquante-deux ans que je vis, et je pourrais dire cinquante-trois ans, vienne la Saint-Mathieu, car je suis né trois ans avant le siècle, oui-da ! et mes dents ne branlent pas encore, voici la première fois qu'on m'appelle bavard ! Mais c'est égal, je n'ai pas de rancune : mon bon conseil, je vous le donne gratis et pro Deo, comme disait Quentin de la Villegille, porte-lance de M. le connétable. Les soudards et cavaliers de ce Méloir sont maintenant à Tombelène ou bien près, pas vrai ? Eh bien ! quand ils vont voir les oiseaux dénichés, ils seront de méchante humeur. Ils ont des chiens et les chevaux vont plus vite que les hommes. Les chiens n'ont guère de nez dans le brouillard, c'est le veneur lui-même qui l'a dit ; mais on leur mettra le museau dans nos traces fraîches, et alors…

— C'est vrai ! s'écria Aubry.

— Bon ! bon ! fit Bruno ; maintenant, chacun va me couper la parole, je m'y attendais !

— Que faire ? demanda Maurever.

— Voilà ! J'ai vu plus d'une poursuite dans les grèves. Olivier de Plugastel, chevalier, seigneur de Plougaz, échappa aux Anglais tenant garnison à Tombelène, pas plus tard qu'en l'an quarante-deux, en suivant le cours de cette rivière où nous sommes. L'eau qui coulait sur le sable effaçait, à mesure, la trace de ses pas.

— Suivons donc la rivière ! dit Aubry.

— La rivière, en descendant, est pleine de lises, fit observer Jeannin ; en remontant, elle nous mène dans la partie la plus dangereuse des grèves. Et si nous ne nous hâtons pas de gagner la terre, ce brouillard se lèvera. Nous resterons à découvert au milieu des grèves.

Cela était si complètement évident, que personne n'y trouva de réplique. Le frère Bruno lui-même se gratta l'oreille et ne répondit point.

— Marchons à reculons, reprit Jeannin, le plus vite que nous pourrons. Le veneur collera son œil contre terre et voudra connaître nos traces. Ils font toujours comme cela. Quand le veneur aura connu nos traces, il voudra mettre sa raison à la place de l'instinct des chiens, et nous serons sauvés.

— Oh ! Peau-de-Mouton ! Peau-de-Mouton ! s'écria Bruno, tu ne vivras pas : tu as trop d'esprit ! Allons ! vous autres, à reculons !

On se remit en marche, selon l'avis du petit coquetier. — Dix ou douze minutes se passèrent, — Maurever avait de nouveau commandé le silence.

Au bout de ce temps, Bruno quitta son poste d'arrière-garde, et, sans dire un mot cette fois, traversa toute la troupe pour se rapprocher de Jeannin.

Sans le brouillard, on aurait pu voir sur la figure du frère convers une inquiétude grave. Et il ne fallait pas peu de chose pour produire cet effet-là !

— Où es-tu, petit ? demanda-t-il à voix basse, quand il se crut auprès de Jeannin.

— Ici, répliqua ce dernier.

Bruno s'avança encore jusqu'à ce qu'il pût lui prendre la main.

— Es-tu bien sûr du chemin que tu suis ? dit-il.

— Non, répondit Jeannin, dont la main était froide et la respiration haletante ; depuis deux ou trois minutes je vais à la grâce de Dieu.

— Où crois-tu être ?

— À l'orient du Mont.

— Moi, je crois que nous sommes à l'ouest ; la tangue mollit ; le vent vient de l'ouest, et si nous étions de l'autre côté, nous ne le sentirions guère.

— C'est vrai. Tournons à gauche.

— Avertis, au moins, avant de tourner.

— Tournons à gauche ! répéta Jeannin à haute voix. Il n'y eut point de réponse. Jeannin pâlit et se prit à trembler.

— Monsieur Hue ! dit-il doucement d'abord. Puis il cria de toute sa force :

— Monsieur Hue ! Le silence ! Sa voix tremblait comme si elle eût rencontré au passage un obstacle inerte et sourd. Il était arrivé ceci : Tout en parlant et sans y songer le frère Bruno et Jeannin s'étaient arrêtés. Pendant cela, les fugitifs, continuant leur route, avaient passé à droite ou à gauche, et ils étaient loin déjà. Les bras de Jeannin s'affaissèrent le long de ses flancs.

— Simonnette ! et la demoiselle ! murmura-t-il.

— Allons, petit ! du courage ! reprit Bruno ; si l'un de nous les retrouve, cela suffira ; prends à gauche ; moi j'irai à droite. Et des jambes !

Ils s'élancèrent chacun dans la direction indiquée. Deux minutes après, il leur eût été impossible de se retrouver mutuellement. Vers ce même instant, Méloir et ses hommes d'armes arrivaient à Tombelène qu'ils avaient manqué plusieurs fois dans le brouillard. Bruno avait deviné juste. Dès que Méloir reconnut que les fugitifs avaient quitté leur retraite, il mit ses lévriers sur leur trace, et ouvrit la chasse gaiement.

— Par mon patron, dit-il ; j'aime mieux la chose ainsi ! nous allons les forcer comme des lièvres en plaine.

Péan, Kerbehel, Hercoat, Corson, Coëtaudon, suivis des archers et soudards à pied, s'élancèrent dans la voie. Bellissan, le veneur, tenait son meilleur lévrier en laisse et ouvrait la marche.

Le brouillard était toujours aussi intense, les hommes d'armes, montés sur leurs chevaux, ne voyaient point le sol ; mais chacun d'eux tenait la laisse d'un lévrier et ils allaient en ligne droite, comme s'il eût fait beau soleil.

Les chiens s'arrêtèrent sur les bords de la rivière qui passe entre le mont Saint-Michel et Tombelène. Bellissan n'était pas homme à s'embarrasser pour si peu. Il passa l'eau et connut les traces nouvelles comme s'il se fût agi d'un cerf ou d'un sanglier, puis il caressa doucement son lévrier en disant :

— Vellecy ! allez ! Le chien donna de la voix à bas bruit. La chasse recommença. Mais bientôt un obstacle d'un nouveau genre se présenta.

Nous ne voulons point parler de la marche à reculons. Ceci eût été bon peut-être pour tromper des hommes, mais les chiens vont au flair et ne raisonnent guère, les heureux !

À cause de quoi, ils ne commettent point d'erreurs.

L'obstacle dont il s'agit, c'était la divergence des routes suivies par le petit Jeannin d'abord, frère Bruno ensuite, et enfin le gros de la caravane.

Les chiens quêtèrent un instant, soufflant au vent, éternuant, reniflant, et attendant l'indication bonne ou mauvaise qui leur vient de l'homme, quand leur instinct fait défaut.

Mais ici les hommes étaient encore plus empêchés que les chiens.

Tout le monde mit pied à terre. On s'accroupit sur le sable, on regarda la tangue de près ; on fit de son mieux.

On ne fit rien de bon.

La brume semblait se rire de tout effort.

Maître Vincent Gueffès, car il était là, maître Vincent Gueffès fut le premier qui se releva. Il avait le nez tout barbouillé de sable, tant il avait approché de la tangue ses yeux clignotants et gris.

— M'est avis qu'ils se sont séparés en trois troupes, dit-il, volontairement ou par l'effet du hasard.

— Après ? demanda Méloir.

— Après, mon bon seigneur ? on prétend que le sire d'Estouteville a reçu ordre du roi de France de s'opposer à toute poursuite armée sur le territoire du royaume.

— Qui prétend cela ?

— De gens bien informés, mon cher seigneur. Le vieux Maurever est un matois. Il aura pris à gauche du Mont pour se trouver tout de suite le plus près possible de la protection française.

— Oh ! hé ! cria Bellissan, le gros de la bande a pris à droite du mont Saint-Michel. Allez, chiens, allez !

Il pouvait y avoir du bon dans l'avis de maître Vincent Gueffès ; mais le lévrier de Bellissan le veneur entraîna tous les autres, et maître Gueffès resta seul. Il s'arrêta un instant indécis.

Dans les sables, par le brouillard, il n'est pas permis de réfléchir.

Quand maître Vincent Gueffès se ravisa et voulut suivre la troupe de Méloir, il n'était déjà plus temps. Aucun bruit n'arrivait à son oreille.

Il tourna sur lui-même pour s'orienter ! Seconde imprudence.

Par le brouillard, dans les sables, il ne faut jamais tourner sur soi-même, à moins qu'on n'ait dans sa poche une boussole.

On perd, en effet, absolument le sens de la direction et dès qu'on l'a perdu, rien ne peut le rendre. Il n'y a là aucun objet extérieur qui puisse servir de guide. Les gens du pays égarés dans la brume se dirigent quelquefois, quand ils se voient réduits à ces extrémités, par l'inclinaison des paumelles ou petites rides de sable que le reflux laisse sur la grève. Ils ont remarqué que ces paumelles s'élèvent à pic du côté de la terre, et gardent au contraire du côté de l'eau une pente douce et presque insensible.

Mais outre que cette règle est fort loin d'être générale, il n'y a que certains endroits des grèves où le sable soit assez pur pour former ces paumelles.

La marne, qui est presque partout un des éléments de la tangue, résiste au flot et garde son plan.

Maître Gueffès était justement en un lieu où il n'y avait point de paumelles.

Il se baissa pour examiner les traces. Les traces se mêlaient maintenant en tous sens ; chaque pas formait un trou arrondi dans ce sable mou et prompt à s'affaisser.

Maître Gueffès était absolument dans la position d'un homme qui joue à colin-maillard.

La bravoure n'était pas son fait.

Il eut peur, et se prit à courir en suivant au hasard une des lignes de pas qui partaient du centre où les deux troupes, les fugitifs d'abord, puis les hommes de Méloir, s'étaient successivement arrêtées.

Oh ! le pauvre Normand ! s'il avait su ce qui l'attendait au bout du chemin, il n'aurait pas couru si vite !

Il est notoire que la Fée des Grèves n'aime pas ceux qui doutent d'elle.

Il est connu que la Fée des Grèves étrangle volontiers dans un coin ceux qu'elle n'aime pas.

Les fées sont du reste presque toutes comme cela, les fées bretonnes surtout.

Or, la Fée des Grèves glisse dans le brouillard comme dans la nuit.

La trace que suivait maître Vincent Gueffès se trouvait être par hasard celle du petit Jeannin, Fée des Grèves par intérim.

Tout en marchant, maître Vincent Gueffès se rassurait un peu et il se disait :

— C'est une journée de cent écus nantais, plus Simonnette, sans parler du petit scélérat de coquetier, qui sera pendu cette fois pour tout de bon ! Le chevalier Méloir m'a promis tout cela. Laissons faire, l'heure du déjeuner vient. Si je gagne le Mont, j'ôterai mon bonnet, et je mangerai la soupe des bons moines pour l'amour de Dieu.

Justement, un son grave et vibrant perça le brouillard. Maître Vincent poussa un cri de joie. C'était la cloche du monastère. Il était à cent pas du Mont.

— Laissons faire ! laissons faire ! reprit-il, en se frottant les mains : Jeannin pendu, Simonnette que voilà devenue ma femme, et cent écus d'or !

Une forme indécise passa près de lui, si près qu'il sentit comme un frôlement.

Une robe de femme ! il n'y avait pas à s'y tromper !

On peut fuir un homme, quand on a le caractère prudent. Mais une femme !

Maître Gueffès, devenu brave tout à coup, s'élança en avant. Ce pouvait être Simonnette, ce pouvait être mademoiselle Reine.

Bonne prise, dans tous les cas !

Au bout d'une vingtaine d'enjambées, il vit le brouillard s'ouvrir. Le roc noir de Saint-Michel était devant lui.

C'était hors des murailles de la ville, en un lieu sauvage et sombre que surplombent les contreforts du monastère.

Sous les fondations, entre les roches énormes, il y avait une femme, la forme que maître Gueffès avait vue passer dans la brume.

Bonne prise ! oh ! bonne prise ! maître Vincent Gueffès reconnut les vêtements de Reine de Maurever.

Et derrière son voile, il reconnut aussi ses cheveux blonds bouclés, qui brillaient au soleil.

Il s'approcha tortueusement.

De l'autre côté des rochers, il y avait de pauvres pêcheurs qui faisaient sécher leur filets. Ils avaient bien reconnu la Fée des Grèves pour l'avoir vue souvent glisser, la nuit, sur le sable, depuis que monsieur était caché à Tombelène.

Ils se dirent :

— Voilà le Normand Gueffès qui va attaquer la Fée. Sorcier contre lutin : voyons la bataille ! La bataille ne fut pas longue. Il paraît que les fées sont plus fortes que les Normands.

Dès le commencement du combat, maître Gueffès devint fou, car on l'entendit crier :

— Jeannin, petit Jeannin ! pitié ! pitié ! Qu'avait-il à faire là-dedans Jeannin, le petit coquetier des Quatre-Salines ?

La Fée prit, cependant, Gueffès par le cou et l'entraîna dans le brouillard.

Il se débattait, le malheureux ! La Fée et lui disparurent derrière la brume.

Quand le brouillard se leva, vers midi, les pêcheurs trouvèrent maître Vincent Gueffès étendu sur le sable, la Fée lui avait tordu le cou.

Il faut se méfier. Chacun savait que maître Gueffès, quand il avait les pieds dans les cendres, et le piché au coude, parlait trop à son aise de la Fée des Grèves.

Il faut se méfier. Se taire est le mieux. Mais si vous avez à parler d'elle, dites toujours la bonne fée, ou ne passez jamais en grève…