XXXI. Où l'on voit revenir maître Loys, lévrier noir.
C'est à peine si nous avons le temps de verser une larme sur le sort malheureux de Vincent Gueffès, Normand. Il était maquignon comme ceux de son pays ; il avait une mâchoire mémorable ; il ne disait jamais ni oui ni non ; il possédait quelque teinture de philosophie éclectique, bien que cette gaie science ne fût point encore inventée.
Il était païen à l'instar de tous les beaux esprits.
Il était même un peu voleur.
En le quittant pour jamais, nous aimons à jeter ces quelques fleurs sur la tombe d'un homme qui, devançant le progrès, secoua si vite les préjugés idiots où croupissait son siècle.
Cela dit, Vincent Gueffès, adieu !
À deux ou trois reprises différentes, Méloir et ses hommes d'armes furent obligés de s'arrêter dans leur chasse devant des obstacles absolument pareils à celui que nous avons décrit naguère, et qui fut la cause du tant regrettable trépas de maître Vincent Gueffès.
Deux ou trois fois la troupe fugitive s'était divisée, soit de parti pris, soit par l'effet du hasard. Suivant toute apparence, les émigrés du village de Saint-Jean et monsieur Hue avaient essayé de marcher ensemble et quelque incident les avait séparés.
Ils s'étaient perdus dans la brume et se cherchaient peut-être.
Mais le proverbe : Chercher une aiguille dans une charretée de foin est de beaucoup trop faible pour exprimer la folie qu'il y aurait à courir après un homme dans ces immenses ténèbres.
Méloir et sa troupe avaient leurs lévriers.
Encore ne trouvaient-ils rien.
Ils continuaient néanmoins la chasse. Désormais Méloir ne pouvait plus reculer.
Méloir avait passé la moitié de sa vie à se battre comme il faut. C'était une brave lance ; mais ce n'était que cela. Les gens de cette espèce arrivent tout à coup au mal, parce que leur bonne conduite ne fut jamais le résultat d'un principe.
Si le hasard les sert, ils peuvent fournir la plus honorable carrière du monde et demeurer fermes jusqu'au bout dans le droit chemin, parce qu'ils ne sont essentiellement ni vicieux ni méchants.
Mais comme ils ne sont pas essentiellement bons et qu'ils n'ont d'autre mobile que l'intérêt humain, vous les voyez glisser aussitôt que leur pied touche une pente facile.
Et dès qu'ils glissent, ils aident la pente. Leur sagesse menteuse érige en système le hasard de leur chute.
S'ils ont déjà de la fange jusqu'à la ceinture, ils s'écrient : On a calomnié la fange ! La fange est un bon lit ! C'est exprès que je suis dans la fange !
Vive la fange !
Les chiens se détournent quand ils s'aperçoivent qu'ils font fausse route ; les hommes, non.
Il y avait, au temps des druides, dans l'Armor, un fou qui mettait une citrouille au bout d'une pique, et qui se prosternait devant cet emblème auguste en disant :
— Ceci est le soleil. Les druides qui n'entendaient pas la plaisanterie, invitèrent ce fou à rentrer dans le giron de Belenus. Le fou ne voulut pas. Les druides le placèrent sur un tas de fagots qu'ils allumèrent. Le fou mourut comme un héros en criant à tue-tête :
— Imposteurs, vous pouvez tuez mon corps, mais ma citrouille était bien le soleil ! Méloir avait regardé un jour ses cheveux qui grisonnaient. Il s'était dit : Je veux un manoir, une femme, des vassaux, etc. Et il avait fait choix de ce triomphant moyen, expliqué par lui à Aubry de Kergariou, au début de ce récit : la terreur. Au fond, ce n'était qu'un épouvantail : l'escopette du mendiant espagnol qui n'a ni poudre ni balles.
Mais à l'heure où nous sommes, Méloir avait chargé son arme jusqu'à la gueule. Il ne demandait pas mieux que de tuer. C'était un parfait coquin.
Tant la logique est une irrésistible et belle chose ! Posez les prémisses, le diable tirera la conséquence. Ceci étant accepté qu'il fallait se venger d'Aubry, faire disparaître le vieux Maurever et s'emparer de Reine à tout prix, le temps pressait. Méloir sentait que le terrain politique tremblait sous ses pas. Son zèle qui lui valait aujourd'hui la faveur du prince régnant pouvait, demain, le mener au supplice.
Mais, en 1450, comme de nos jours, les esprits pratiques connaissent le mérite du fait accompli.
Ce qui est fait est fait, dit l'odieux proverbe.
Et croyez-nous bien, sur douze proverbes, il y en a onze d'abominables ; de même que sur cent almanachs, ces évangiles de l'ignorance impie, il y a quatre-vingt-dix-neuf turpitudes.
Méloir pensait : Si je me hâte, tout sera fini avant la mort du duc François. Je serai en possession de l'héritière et de l'héritage. On me montrera les dents peut-être, mais on ne mordra pas !
— Et allons ! Rougeot, Tarot ! Allons ! Nantois, Grégeois, Pivois, Ardois ! Allons, Léopard et Finot !
Le pauvre Noirot était couché là-bas sous la tangue, on ne l'appelait plus.
— Allons, bons chiens, dressés à secourir les naufragés, en chasse ! en chasse ! Ils allaient, en vérité ! les chevaux ne quittaient pas le petit trot. Les soudards couraient derrière. Les fugitifs ne pouvaient se soustraire désormais bien longtemps à cette poursuite acharnée.
Il est même probable que, sans les retards occasionnés par l'hésitation des lévriers, aux endroits de la grève où les traces se bifurquaient tout à coup, quelques traînards fussent tombés déjà au pouvoir des hommes d'armes.
Voici cependant ce qui était advenu de monsieur Hue et de sa suite.
Aubry s'était mis à la tête de la caravane lorsqu'il avait reconnu l'absence du petit Jeannin. Aubry ne savait guère son chemin dans les sables ; il allait droit devant lui, ce qui est quelquefois le mieux.
Au bout d'une heure de marche, le bruit de la mer se fit entendre si distinctement qu'il n'y eût point à douter. Ils avaient fait fausse route. Reine souffrait de sa blessure. La fatigue et le découragement venaient.
Et le brouillard ne diminuait point.
La troupe se trouvait engagée dans cette partie des grèves qui est au nord-ouest du Mont, et où les mares abondent.
En retournant sur ses pas, Aubry laissa fléchir vers le sud la ligne qu'il suivait. Ce n'était plus du sable, c'était de la marne délayée que la troupe avait sous les pieds.
Pour éviter les mares, à fond de lises, on faisait de nombreux circuits. Les uns passaient à droite, les autres à gauche.
De temps en temps, un homme ou une femme se perdait.
Une fois, Maurever appela Reine qui ne répondit pas.
Une horrible angoisse serra le cœur du vieillard.
Et à dater de cet instant, tout fut confusion parmi les fugitifs.
Chacun voulut chercher Reine.
On tourna ; on perdit la voie. Puis, les groupes se détachèrent. Il y avait maintenant impossibilité de se rallier.
Hue de Maurever marchait avec son vieux vassal Simon Le Priol qui tenait sa femme par la main.
Fanchon pleurait à chaudes larmes, la pauvre femme, parce que ses deux enfants, Julien et Simonnette, n'étaient plus là pour répondre à sa voix.
Aubry allait tout seul, fou de douleur, courant dans cette nuit éclairée, sans but, sans direction, presque sans espoir.
Les filles et les gars de Saint-Jean erraient ça et là à l'aventure.
Dans la brume, tous ces différents groupes se croisaient maintenant sans se voir. Tout était à la débandade. Et la besogne des hommes d'armes du chevalier Méloir n'en valait pas mieux pour cela. Cette foule dispersée des fugitifs n'était bonne qu'à donner le change aux chasseurs.
Aubry avait quitté ses compagnons depuis un quart d'heure, lorsqu'il crut ouïr un bruit léger derrière lui.
Il s'arrêta et colla son oreille contre la tangue.
Son cœur battait bien fort.
Mais quand il se releva, le rayon d'espoir qui brillait naguère à son front avait disparu.
Ce bruit qu'il entendait, c'était le pas des chevaux de Méloir.
Aubry chercha de quel côté il prendrait la fuite, car son premier besoin était de vivre, afin de protéger Reine.
Les pas approchaient.
Aubry pouvait ouïr déjà la voix des hommes d'armes.
— Holà ! disait Péan, qu'a-t-il donc ce brigand d'Ardois, il va rompre sa laisse !
— Et Rougeot ! répliquait Goëtaudon ; ah ça, ils deviennent enragés, Bellissan, vos lévriers !
— Chut ! fit le veneur ; ne voyez-vous pas qu'ils rencontrent ? J'ai de la peine à tenir ce grand diable de chien que j'ai acheté sur la route. Bellemont, Reinot, coquin, bellement ! Le chevalier Méloir est-il là ?
— Messire Méloir ! appelèrent discrètement plusieurs voix.
Messire Méloir était ailleurs, car il ne donna point de réponse.
— Voilà qui est grand dommage ! dit encore Bellissan, car je suis bien sûr que nous allons avoir un relancé. Bellement, Reinot, coquin, bellement !
— Hé bien ! hé bien ! cria Corson, le héraut, voilà Pivois qui m'entraîne. À bas, Pivois ! à bas, de par le ciel ! Bon ! sa laisse s'est rompue dans ma main et Dieu sait où est le chien à cette heure.
Pivois s'était élancé en poussant cet aboiement court et plaintif des lévriers de race, qui ressemble au cri d'un sourd-muet.
Les autres chiens se démenèrent avec fureur.
Deux ou trois d'entre eux parvinrent successivement à rompre leurs laisses et se précipitèrent en avant sur les traces de Pivois.
Pivois était une belle et noble bête, nourrie dans l'héroïque chenil de Rieux ; gris de fer foncé, le museau pointu comme un poignard, le corps musculeux, les griffes tranchantes.
En trois bonds, il fut auprès d'Aubry.
C'était une sorte de tumulus ou renflement à peine sensible. Le brouillard y était moins opaque que dans les fonds. On distinguait parfaitement le sol ; on voyait même à trois pieds à la ronde.
Au centre du mamelon, il y avait un poteau humide et gluant, couvert de mousse marine et qui, à marée haute, indiquait le bas-fond aux petites barques de pêcheurs montois.
Aubry s'était adossé contre ce poteau.
Il avait à la main son épée nue.
Dès l'instant où il avait entendu la conversation des hommes d'armes et senti, en quelque sorte, la fringale des chiens qui le flairaient, il avait dû renoncer à toute idée de fuir.
Une seule ressource restait : le combat.
Le combat se présentait, certes, bien inégal ; mais Aubry avait foi en sa force, et ces soldats du vieux temps, un contre dix, ne désespéraient pas de la victoire.
Tant que leurs doigts d'acier pressaient la croix d'une épée, ils taillaient de leur mieux.
Il y avait ici quelque chose de plus terrible que les hommes, c'étaient les lévriers. Mais Aubry devinait là des hommes d'armes qui serraient la laisse de chaque chien au lieu de lâcher à la fois la meute tout entière.
Il se disait :
— Ah ! si j'avais seulement avec moi maître Loys ! vrai Dieu ! ce serait une belle équipée ! Dix chiens pour maître Loys, dix hommes pour moi : c'est notre mesure.
— Mais, se reprenait-il en soupirant ; pauvre maître Loys !… où est-il ?
Une masse sombre saillit hors du brouillard. Aubry sentit une haleine de feu et son épaule saigna sous la griffe de Pivois.
Mais Pivois tomba éventré d'un coup d'épée à bras raccourci, que lui donna Aubry.
— Belle bête ! murmura-t-il ; c'est dommage ! Ardois, lancé comme une flèche, passa par-dessus le corps de Pivois. Aubry lui fendit la tête à la volée d'un coup de revers. Rougeot, magnifique animal, brun de cotte à pèlerine rousse, avec deux feux pourpres sous la paupière, roula sur ses deux compagnons morts. Il avait le col tranché aux trois quarts.
— Vrai Dieu ! grondait maître Aubry qui s'échauffait à la besogne, les hommes ne viendront-ils pas à la fin ! Les hommes venaient. On entendait parfaitement le pas sourd des chevaux. Aubry vit la silhouette d'un cavalier qui passait à sa gauche sans l'apercevoir.
Comme il ouvrait la bouche pour l'appeler, car il était en train et il avait hâte de sentir une épée grincer contre la sienne, un quatrième lévrier sortit du brouillard et fondit sur lui.
Énorme, celui-là ! noir de la tête aux pieds ! beau comme on se représente les chiens fabuleux qui mènent l'éternelle course de Diane chasseresse.
L'Achille des chiens !
Il bondit littéralement par-dessus l'épée d'Aubry, tomba de l'autre côté, rebondit avant qu'Aubry eût le temps de faire volte-face et le saisit à la gorge.
Mais non point pour l'étrangler, oh ! non ! Pour le caresser plutôt, doucement et tendrement, comme l'épagneul favori vient mêler ses longues soies aux longs cheveux de la châtelaine aimée.
Pour le chérir, pour le baiser en gémissant de joie. Loys ! maître Loys ! le grand, le fier, l'intrépide ! L'Achille des chiens, on vous le dit. C'était lui que Bellissan avait acheté à Dinan, par hasard, pour remplacer le pauvre Ravot, mort de la poitrine. C'était lui qu'on appelait Reinot, c'était maître Loys ! Écoutez, Aubry le baisa sur le museau, comme un enfant, comme un ami. Aubry avait une larme à la paupière.
— Seigneur Dieu ! vous êtes avec moi ! s'écria-t-il sans plus se cacher, grand merci ! Hardi, Loys !
Puis, donnant sa voix qui vibra comme un clairon dans la brume :
— À moi, taupins ! ajouta-t-il, à moi, traîtres maudits ! Méloir, Péan ! Coëtaudon ! Corson et d'autres, s'il y en a ! Venez ! venez ! venez !
Une clameur, lointaine déjà, répondit à cet appel. Aubry était dépassé ; il aurait pu éviter la lutte. Mais ce n'était pas ce qu'il voulait. Pendant qu'il allait combattre, qui sait si Reine n'aurait pas le temps de se sauver ? C'était quelques minutes de gagnées : le salut peut-être !
Et puis, avec maître Loys, Aubry se croyait sûr de vaincre.
Les pas des chevaux se rapprochaient. Loys se mit à côté de son maître, les jarrets ramassés, le museau dans le sable.
Le nom de Reine vint encore une fois aux lèvres d'Aubry, puis il serra sa bonne épée.
— Hardi, Loys ! Il y eut tout à coup un grand cliquetis de fer. Le sable se rougit autour du vieux poteau, vert de goémon. Les chiens étranglés hurlèrent. Les hommes d'armes repoussés blasphémèrent. Hardi, Loys ! maître Loys ! ils sont à nous !
XXXII. Le tube miraculeux.
C'était un étrange combat.
Aubry, à pied, avait, il faut le dire, tout l'avantage sur les hommes d'armes à cheval.
Leste et jeune, il se servait du brouillard comme d'une machine de guerre.
Il avait quitté le mamelon où la brume était trop claire, et les hommes d'armes l'avaient suivi dans un fond, sur la tangue molle, où les sabots de leurs montures enfonçaient à chaque pas.
Aubry était pour eux comme un fantôme qui paraissait à l'improviste, qui disparaissait tout à coup pour reparaître encore.
Mais l'épée d'Aubry n'était pas un fantôme d'épée ; elle taillait bel et bien, Péan le savait, Corson aussi, Kerbehel de même, car ils avaient tous les trois de profondes blessures.
Le pauvre héraut Corson grommelait :
— Le buffle de mon justaucorps est devenu de gueules !
— L'épée haute, Corson ! lui dit Kerbehel, ou bien on pourra blasonner le lieu où nous sommes : « De sable au corps de héraut, couché, de carnation… »
— » …Accompagné de quatre malandrins de même », acheva Corson plaintivement.
Kerbehel voulut répondre ; mais Loys, qui en avait fini avec Nantois, Léopard, Varot et les autres, s'élança sur lui, la gueule rouge, et le malmena cruellement.
En même temps, Péan tombait, la gorge traversée par l'épée d'Aubry — Hardi, Loys ! maître Loys ! ils sont à nous !
— Cet homme est le diable ! s'écria Coëtaudon qui donnait de grands coups de lance dans le vide.
— Non pas ! c'est le chien qui est le diable ! balbutia Kerbehel, désarçonné à demi.
— Ô mes compagnons ! pleura Corson, il n'y a pour nous ici ni profit, ni gloire ! Ce n'est pas celui-là que nous cherchons. Sus au vieux Maurever ! et laissons ce ragot qui nous donne le change.
L'avis était bon.
— Sus ! sus ! clama Kerbehel, enchanté de ce biais.
— Sus ! sus ! Et les éperons s'enfoncèrent dans le cuir des chevaux. En ce temps déjà, les mots prenaient, à l'occasion, des significations très subtilement détournées.
Sus ! voulait dire ici : sauve qui peut !
Mais la gloire était sauvegardée.
Maître Loys fournit encore une charge ; Aubry se lança une dernière fois dans le brouillard, puis ils s'étendirent fraternellement, l'un près de l'autre, haletants, harassés, — mais vainqueurs !
Il était neuf heures du matin. Le soleil prenait de la force et pompait lentement le brouillard.
Un vent léger venait du large, annonçant le flux.
Le moment s'approchait où ce rideau immense, qui cachait les grèves allait se déchirer.
Soit qu'il s'évanouit subitement avec la prestesse d'un changement à vue, soit qu'il dût s'éclaircir peu à peu, faisant sa gaze de plus en plus transparente, découvrant les objets un à un, et luttant jusqu'à la dernière seconde contre le jour enfin victorieux.
Dans l'un et l'autre cas, les différentes troupes, dispersées sur les tangues, allaient se chercher, à coup sûr, se voir et se combattre.
Sur les rochers qui bordent le mont Saint-Michel, du côté de la Bretagne, une troupe d'hommes armés était rangée en bon ordre.
À la tête de cette troupe, se trouvait un chevalier banneret, portant à son haubert l'écusson vairé-contrevairé d'or et de sable des sires de Ligneville en Cotentin.
Son petit bataillon et lui demeuraient immobiles, comme s'ils eussent été chargés de garder le Mont contre une attaque prochaine.
Vers cette heure, Corson, Coëtaudon et les autres, qui avaient rallié une douzaine de soudards, suivaient, dans la brume éclaircie, la piste de monsieur Hue de Maurever.
Derrière la troupe cantonnée sur les rochers, l'étendard de Saint-Michel était planté en terre, au-dessous de la bannière de France.
Un coup de vent chassa la brume qui enveloppait encore la base du roc.
On vit dans les sables un vieillard entouré de quelques femmes et de quelques paysans. Presque au même instant, les hommes d'armes de Méloir sortirent de la brume refermée.
— En avant ! dit le sire de Ligneville. La bannière de France fit flotter au soleil ses longs plis d'argent.
La troupe descendit sur la grève. Elle se mit entre les fugitifs et les hommes d'armes.
— Que venez-vous quérir sur les domaines du Roi ? demanda monsieur de Ligneville.
— Nous venons, par la volonté de notre seigneur le duc, répondit Corson, quérir monsieur Hue de Maurever, coupable de trahison.
— Et portez-vous licence de franchir la frontière ?
— De par Dieu ! monsieur de Ligneville, riposta Corson, quand notre seigneur François a sauvé votre sire des griffes de l'Anglais, il a franchi la frontière sans licence.
Ligneville fit un geste. Ses soldats se rangèrent en bataille. Hue de Maurever perça les rangs.
— Messire, dit-il, si ces gens de Bretagne veulent s'en retourner chez eux en se contentant de ma personne et en laissant libres tous les pauvres paysans de mes anciens domaines, je suis prêt à me livrer en leurs mains.
— Donc, pour ce, franchissez la rivière de Couesnon, messire, répliqua Ligneville ; sur la terre du Roi, on ne se rend qu'au Roi.
Le sire de Ligneville demanda ensuite aux Bretons :
— Qui est votre chef ? Kerbehel, Corson et Coëtaudon se consultèrent.
— Notre chef est le chevalier Méloir, dirent-ils.
— J'ai entendu parler de ce chevalier Méloir, répondit M. de Ligneville ; dites-lui, pour l'honneur de la chevalerie, qu'il évite de passer à portée de ma lance, car monsieur l'abbé du mont Saint-Michel m'a donné l'ordre de le faire pendre.
Le rouge vint au front du vieux Maurever.
— Par mon salut ! messire, s'écria-t-il ; le duc François l'a fait chevalier. Je vous prie de me faire raison de ce qui est une insulte au duché de Bretagne tout entier.
— Allons ! disaient en riant les soldats du monastère ; voici le vieux chevalier qui va se mettre avec ses assassins contre nous.
Mais Ligneville avait pris la main de Maurever et l'avait serrée avec respect.
— Si mes paroles vous ont causé de la colère, monsieur mon digne ami, avait-il dit, de grand cœur je rétracte mes paroles.
Mais je ne vous laisserai point, ajouta-t-il en souriant, faire de l'héroïsme avec de pareils coquins. Ce serait jeter des perles aux animaux que vous savez. Monsieur Hue de Maurever, vous êtes le prisonnier du Roi !
Avant que le vieillard pût répondre, on l'avait saisi et conduit derrière les rangs.
— Holà ! maraudaille ! s'écria Ligneville, avec rudesse ; maintenant, hors d'ici et vitement ! Il s'adressait ainsi aux hommes d'armes de Méloir.
Ceux-ci pouvaient être en effet des gens de conscience large et peu délicats sur le choix de leur besogne. Mais c'étaient des Bretons.
Ligneville n'avait pas fini de parler, qu'un carreau d'arbalète faisait sonner l'acier de son casque. Les Bretons chargèrent résolument et se firent tuer ou prendre tous jusqu'au dernier.
Monsieur Hue, cependant, avait demandé aux soldats du monastère si quelques fugitifs n'avaient point déjà touché le Mont. Les réponses des soldats l'avaient à peu près rassuré sur le sort de sa fille, qui devait être en ce moment dans l'enceinte des murailles avec Aubry et les enfants de Simon Le Priol.
On monta la rampe.
Aubry et le petit Jeannin, arrivés, en effet, les premiers au monastère, attendaient avec anxiété. Ils espéraient que Reine et Simonnette étaient avec le gros de la troupe.
Hélas ! le pauvre Bruno avait l'oreille basse.
Il était rentré au bercail et s'était mis à la disposition du frère pénitencier. Ils avaient causé tous deux discipline et bien sérieusement.
Frère Bruno avait le bras gauche cassé, ce qui retardait l'exécution.
— Mon frère Eustache, disait-il au pénitencier, cela me rappelle l'histoire de Jacob Malteste du bourg de Cesson, auprès de Rennes. Il était bien malade quand il fut condamné à la peine de la hart. On lui fit prendre de bons remèdes, on le guérit, et puis on le pendit.
Heureusement pour Bruno que l'influence du duc de Bretagne était fort mince au monastère en ce moment, et que le secours apporté à monsieur Hue de Maurever lui fut compté comme œuvre pie.
Ce fut lui qui aperçut le premier monsieur Hue gravissant la rampe.
Il courut avertir Aubry qui s'élança au-devant du vieillard.
— Reine ! prononcèrent tous deux, en même temps, monsieur Hue et Aubry.
— Elle n'est pas au monastère ? demanda le vieux chevalier.
— Vous ne la ramenez pas ? demanda Aubry à son tour. Ce fut un moment d'angoisse cruelle. Jeannin, l'heureux petit Jeannin, avait Simonnette dans ses bras. Mais quand il entendit que mademoiselle Reine était perdue, il s'arracha des bras de Simonnette.
— Je vais rentrer en grève, dit-il ; la mer monte, il faut se hâter ! Maurever et Aubry avaient du froid dans les veines.
Ce mot : « la mer monte » les frappait au cœur. Aubry serra la main de Jeannin, et lui dit :
— Viens avec moi ! Mais, au lieu de descendre à la grève, il gravit précipitamment la rampe et s'élança dans l'escalier de la salle des gardes. Jeannin et Bruno le suivaient.
De la salle des gardes à la plate-forme, il y a bien des marches. Aubry fut sur la plate-forme en quelques secondes. Jeannin ne l'avait pas quitté d'une semelle, mais le frère Bruno soufflait encore dans les escaliers.
— Ouf ! disait-il ; ou… ouf ! cela me rappelle l'histoire de Jean Miolaine, le maître gantier, qui paria de monter au beffroi de Coutances pendant que Perrin Langérier, son compère, boirait une double pinte de vin d'Anjou… ou-ou-ouf !
Quand il arriva sur la plate-forme, Aubry et Jeannin dévoraient déjà l'espace du regard.
Le brouillard s'était levé. L'œil planait sur l'immensité des sables. Au nord-ouest, on voyait la ligne bleue de la mer qui montait. Sur la grève, rien.
Rien, sinon un point sombre et perceptible à peine qui se montrait de l'autre côté du Couesnon, à la hauteur du bourg de Saint-Georges.
Aubry le désigna du doigt à Jeannin.
— C'est trop loin, dit le petit coquetier ; on ne peut pas savoir… Puis il ajouta :
— Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Aubry avait au front des gouttes de sueur glacée.
— Messer Jean Connault, le prieur des moines, qui est un savant physicien, murmura le frère Bruno, a ici près, dans le clocher, un tube de bois garni de verres. J'ai mis mon œil une fois dans ce tube, et j'ai vu, — n'est-ce point magie ? — j'ai vu les femmes de Cancale avec leurs coiffes et leurs gorgerettes plissées, comme si Cancale se fût avancé vers moi tout à coup, jusqu'au pied du mur à travers la mer.
— Ce bonhomme rêve ! s'écria Aubry qui frappa du pied. Bruno s'élança vers le clocher et redescendit l'instant d'après avec une sorte de bâton creux, formé d'anneaux cylindriques qui s'emboîtaient les uns dans les autres.
Aubry mit son œil au hasard à l'une des extrémités.
Il vit distinctement les vaches qui passaient sur le Mont-Dol, à quatre lieues de là.
Un cri de stupéfaction s'étouffa dans sa poitrine.
Le tube fut dirigé vers le point sombre qui tranchait sur le sable étincelant. Cette fois, Aubry laissa tomber le tube et saisit sa poitrine à deux mains.
— Reine ! Reine ! dit-il ; Julien et Méloir ! ! ! Au risque de se briser le crâne, il se précipita à corps perdu dans l'escalier de la plate-forme. Ceux qui le virent passer dans le réfectoire et traverser la salle des gardes en courant, le prirent pour un fou. Le cheval du sire de Ligneville était attaché au bas de la rampe. Aubry sauta en selle sans dire une parole et piqua des deux. Bientôt, on put le voir galoper à fond de train sur la grève. Il tenait à la main la lance de Ligneville. Devant lui, un grand lévrier noir bondissait. Ils allaient, ils allaient. — C'était un tourbillon ! Jeannin avait dit :
— Dans dix minutes, la mer couvrira ce point noir. Ce point noir, c'était Reine. Du sang aux éperons ! hope ! hope ! Reine — et Méloir ! Car pour Julien, Aubry avait vu, à l'aide du tube, l'épée de Méloir se plonger dans sa chair. Pauvre Julien ! Hope ! hope ! hardi, maître Loys ! Sur la plate-forme, il y avait maintenant grande foule. Grande foule autour de monsieur Hue de Maurever qui était agenouillé sur la pierre et qui levait au ciel ses mains tremblantes. On suivait du regard la course d'Aubry. Arriverait-il à temps ? Jeannin se demandait :
— Mais pourquoi le chevalier et la demoiselle restent-ils immobiles, si près de la mer qui monte ? Il prit le tube à son tour et devint plus pâle qu'un mort.
— Ils sont enlisés ! balbutia-t-il ; le chevalier a du sable jusqu'à la ceinture, et demoiselle Reine disparaît… disparaît… La cloche du monastère tinta le glas.
Une voix tomba des galeries supérieures. Cette voix disait :
— Il y a deux malheureux en détresse dans les tangues. Priez pour ceux qui vont mourir !
XXXIII. Les lises.
Quand le brouillard avait enfin cédé la place aux clairs rayons du soleil de juin, le chevalier Méloir s'était trouvé seul, aux environs de la rivière de Couesnon, à deux lieues au moins de la terre ferme.
Ce que son escorte était devenue, le chevalier Méloir ne le savait point.
Il était de terrible humeur.
Quelque chose comme un remords grondait au fond de sa conscience, car rien n'appelle si bien le remords que l'insuccès.
Or, le chevalier Méloir était un homme trop sage pour ne pas s'avouer qu'il avait échoué honteusement.
Siège et chasse avaient eu un résultat pareil.
Sarpebleu ! comme il disait le bon Méloir ; damner son âme, encore passe s'il s'agit d'un bon prix ! Mais se donner à Satan gratis, quelle école ! et que ce maître Satan devait bien rire !
En vérité, dans ce moment de fatigue et de défaite, sa philosophie fléchissait. Il n'était pas très éloigné d'avouer sa faute et de dire son meâ culpâ.
D'autant qu'il pensait à l'avenir, où il voyait des nuages formidables.
L'occasion était manquée. Un crime qui n'a pas réussi se punit double.
Et c'est bien fait !
Hélas ! hélas ! tout n'est donc pas rose dans la vie d'un brave homme qui veut la tranquillité pour ses vieux jours, un ou deux manoirs, quelques rentes, une femme à son gré, l'aurea mediocritas enfin, et qui dévie un peu de la ligne droite pour atteindre ce joyeux résultat ?
Hélas ! il y a tant de coquins, pourtant, qui réussissent ! Le ciel était injuste envers ce pauvre chevalier Méloir !
Tout à coup, de l'autre côté du Couesnon, il aperçut deux paysans qui cheminaient.
Il s'était trop hâté de désespérer.
L'un de ces paysans, en effet, avait une arbalète sur l'épaule, et l'autre portait un costume qui réveilla quelques vagues souvenirs dans l'esprit du chevalier Méloir.
Une peau de mouton, nouée en écharpe et qui semblait avoir fourni de longs services.
Méloir se rappela ce jeune guide aux blonds cheveux qu'il avait interrogé en vain quelques jours auparavant, et que maître Vincent Gueffès voulait si bien faire pendre.
Le pauvre enfant marchait avec peine. La fatigue paraissait l'accabler.
Son compagnon et lui étaient évidemment des fugitifs du village de Saint-Jean-des-Grèves. Méloir songea qu'ils pourraient le renseigner. Il leur ordonna d'arrêter.
L'enfant à la peau de mouton et le paysan qui portait une arbalète n'eurent garde d'obéir. Ils pressèrent, au contraire, leur marche.
Méloir choisit un endroit où le Couesnon étalait sur le sable, c'est-à-dire coulait sur une large surface, sans rives et à fleur de grève.
Ces passages sont les gués les plus sûrs.
Méloir lança son cheval.
Le jeune garçon et son compagnon semblèrent se consulter. Le premier fit un geste de lassitude désespérée. Ils s'arrêtèrent.
Le paysan banda son arbalète et se mit au devant du jeune garçon.
— Que diable veut dire ceci ? gronda Méloir. Puis il ajouta tout haut :
— Bonnes gens, je ne vous ferai point de mal.
Un carreau d'acier vint frapper le front de son cheval, qui se leva sur ses pieds de derrière et retomba mort.
— Maintenant fuyons ! s'écria Julien Le Priol ; ses armes le gênent ; il ne nous atteindra pas.
Oh ! certes, sans sa blessure, Reine de Maurever, qui avait trompé naguère si longtemps la poursuite du petit Jeannin, Reine eût échappé en se jouant au chevalier Méloir.
Mais elle souffrait cruellement, mais elle était accablée. Elle essaya de suivre Julien. Elle ne put et s'affaissa sur le sable.
— Sarpebleu ! s'écria Méloir exaspéré ; est-ce comme cela, manant endiablé ? Dix drôles comme toi ne payeraient pas mon bon cheval ! Attends !
Il prit son élan et vint l'épée haute sur Julien.
C'était à ce moment qu'Aubry de Kergariou mettait l'œil au télescope élémentaire, fabriqué par Messer Jean Connault, prieur des moines et amateur de physique.
Julien attendit le chevalier de pied ferme et le blessa d'un second coup d'arbalète.
Mais il n'avait que son couteau court pour détourner la longue épée de Méloir. Il fut renversé du premier choc.
— Adieu, mademoiselle Reine, dit-il en mourant ; que Dieu vous protège ! moi, j'ai fait ce que j'ai pu.
— Reine ! s'écria Méloir qui n'en pouvait croire ses oreilles.
Il regarda le prétendu jeune garçon, et reconnut en effet la fille de Maurever.
— Oh ! oh ! dit-il, voilà donc pourquoi ce rustre prétendait résister à un chevalier !
— Damoiselle, ajouta-t-il en s'inclinant courtoisement, vous ne faites que changer de serviteur.
En ce moment Aubry entrait en grève, monté sur le cheval du sire de Ligneville.
Maître Loys volait, le ventre sur le sable.
Vers le nord-ouest, la ligne bleue courait aussi. Elle galopait. C'était la mer.
Le chevalier Méloir s'était approché de Reine et cherchait à la relever. Bien qu'il ne connût pas exactement les dangers de ces grèves, il ne pouvait pas manquer de voir et d'entendre la mer.
Reine était presque évanouie.
Le chevalier, dans les efforts qu'il fit pour la remettre debout, ne s'aperçut point d'abord que la tangue cédait sous ses pieds.
Il était armé lourdement.
Quand il s'en aperçut, le sable humide touchait les agrafes de ses genouillères.
Il lâcha Reine et voulut se dégager.
Comme il arrive toujours, ses efforts ne servirent qu'à creuser davantage le trou qui allait être son tombeau.
Il vit le sable au-dessus de ses genoux et devint livide.
— Est-ce qu'il me faudra mourir ici ! pensa-t-il tout haut. Reine l'entendit. Elle se redressa galvanisée. Couchée comme elle l'était, et occupant une grande surface, son poids avait à peine attaqué le sable.
Pour se lever et s'enfuir, elle n'avait qu'un effort à faire, car ses pieds n'étaient point emprisonnés comme ceux du chevalier dans la tangue lourde et molle.
L'espoir lui monta au cœur avec violence.
La pensée d'Aubry, qui tout à l'heure la navrait, vint lui donner une force nouvelle. Elle jeta un coup d'œil sur Méloir qui enfonçait à vue d'œil.
— Je ne peux pas le sauver, murmura-t-elle. Et sa belle main blanche s'appuya sur le sable pour aider le mouvement de son corps.
Mais une autre main, une main de fer, se referma sur sa belle main blanche.
Méloir avait aux lèvres un sourire sinistre. Il dit :
— Ceci est notre couche nuptiale, Reine de Maurever, dit-il ; j'avais juré que tu serais ma femme. Reine poussa un cri d'horreur.
Ce fut en ce moment que, du haut des galeries supérieures, une voix tomba sur la plate-forme du monastère et dit :
— Priez pour ceux qui vont mourir ! Sur la plate-forme tout le monde s'était agenouillé. Le glas tinta. Le vieux Maurever, plus pâle qu'un mort, mais les yeux secs et la voix ferme, répondait l'oraison dite par les moines pour les condamnés du periculum maris. Jeannin, Simonnette, son père et les autres vassaux de Maurever pleuraient silencieusement. Au nord-ouest, la grande ligne bleue avançait, étincelante, sous les rayons du soleil. Le cheval d'Aubry dévorait les sables, précédé toujours par maître Loys, le grand lévrier noir. Qui de la mer ou du cavalier, de la mort ou de la vie, allait arriver le premier ?
Reine n'avait poussé qu'un cri.
Puis sa charmante tête blonde s'était renversée, tandis que ses grands yeux bleus se tournaient vers le ciel.
Elle aussi priait.
Elle priait pour son père et pour Aubry avant de prier pour elle-même.
Méloir la couvrait d'un regard de damné.
Méloir avait du sable au-dessus de la ceinture.
Une fois le vent apporta le son lointain de la cloche de Saint-Michel.
Méloir sourit.
Reine détourna la tête.
Elle jeta un regard aux rives bretonnes. Un léger renflement du terrain lui indiqua le lieu où le manoir de Saint-Jean-des-Grèves se cachait derrière les arbres.
C'était là que son enfance heureuse s'était écoulée. C'était là qu'elle avait vu Aubry pour la première fois.
— Vous pensez à lui, damoiselle ? dit Méloir qui voulait railler, mais dont les dents grinçaient.
— Pensez à Dieu ! répliqua la jeune fille, sereine et calme, en face de la dernière heure. On entendait le sourd grondement du flot.
Méloir avait du sable jusqu'aux seins. Sa main de fer se rivait sur le bras de Reine…
Il tourna la tête tout à coup à un bruit qui se faisait. Maître Loys bondissait dans le cours du Couesnon, où était déjà la mer.
Et Aubry était derrière maître Loys.
— Aubry ! Aubry ! à moi ! cria Reine. Par un effort désespéré, Méloir essaya de l'attirer à lui. Ses yeux hagards disaient quel était son dessein horrible.
La vengeance qui lui échappait, il voulait la ressaisir, et jeter à son rival vainqueur un cadavre pour fiancée.
— À moi, Aubry ! à moi ! répéta la jeune fille qui résistait, mais qui se sentait entraînée invinciblement.
— Je ne mourrai pas seul ! cria Méloir. Au moment où son autre main allait toucher le col de Reine, Aubry passa, plus rapide qu'une flèche. Sa lance avait traversé de part en part la gorge de Méloir. Méloir blasphéma et lâcha prise. Le sable cacha sa blessure. Il n'avait plus que la tête au-dessus de la tangue. Et la mer mouillait déjà les vêtements de Reine qui, elle aussi, s'enlisait lentement. Aubry sauta sur le sable, et mit sa lance en travers pour assurer ses pieds.
— Tu n'auras pas le temps ! dit Méloir en souriant au flot qui vint lui baigner le visage. Un visage de réprouvé ! Le cheval, dès qu'il sentit l'eau à ses pieds, souffla et mit le nez au vent, cherchant la direction de sa fuite.
Aubry se sentit défaillir, car l'imagination ne peut rêver un danger plus terrible et plus prochain que celui qui l'écrasait de toutes parts.
Si le cheval partait, Reine était perdue sans ressource. Aubry la quitta, saisit la bride du cheval et la mit dans la gueule de maître Loys en commandant :
— Ne bouge pas ! Le cheval révolté fit un bond.
— Hope ! hope ! cria Méloir d'une voix étranglée et mourante. Maître Loys se pendit à la bride. Le flot passa par-dessus la tête de Méloir. Aubry tenait Reine dans ses bras. Il sauta en selle avec son fardeau.
Et maître Loys de bondir, fou de joie, dans la mer montante.
— Hope ! hope ! cria Aubry à son tour. L'eau jaillit sous le sabot du bon cheval. Du chevalier Méloir, il n'était plus question. Son dernier soupir mit une bulle d'air à la surface du flot. La bulle creva. Ce fut tout. Reine souriait dans les bras de son fiancé. Elle remerciait Dieu ardemment.
Sauvée ! sauvée par Aubry ! Deux immenses joies !
Sur la plate-forme de Saint-Michel, monsieur Hue de Maurever remerciait Dieu, lui aussi, car grâce à la lunette miraculeuse, il assistait réellement à ce drame lointain et rapide que nous venons de dénouer.
Pas par ses yeux à lui, les larmes l'aveuglaient, mais par les yeux du petit Jeannin, qui avait saisi d'autorité le tube de Messer Jean Connault, et qui ne l'eût pas cédé au roi de France en personne.
Le petit Jeannin avait dit toutes les péripéties de la course et de la lutte.
Seigneur Jésus ! au moment où les doigts crispés du réprouvé avaient touché le cou de la pauvre Reine, le petit Jeannin avait failli tomber à la renverse.
Mais la lance d'Aubry ! oh ! le bon coup de lance !
Et le lévrier noir, qui tenait dans sa gueule la bride du cheval ! c'était cela un chien !
Frère Bruno se disait, le matois : « En l'an cinquante, le lévrier de messire Aubry, qui est plus avisé que bien des chrétiens, etc., etc. »
Une histoire de plus, enfin, dans le grenier d'abondance de sa mémoire !
Et à mesure que le petit Jeannin parlait, l'assistance écoutait, bouche béante.
Quand Reine et Aubry furent en selle, ce fut un long cri de joie.
Jeannin trépignait et la fièvre le prenait, car un ennemi restait à combattre : la mer.
— Oh ! disait-il, comme si Aubry eût pu l'entendre ; à droite, messire, à droite, au nom de Dieu ! Devant vous est le fond de Courtils. Saint Jésus ! le chien a deviné ! Ils tournent à droite !
— Allons, vous autres, reprenait-il en s'adressant à l'assistance, un Ave, vite, vite, pour qu'ils passent les lises du Haut-Mené. Mais vous n'aurez pas le temps… Oh ! le brave chien !… il les conduit tout droit, comme s'il avait péché des coques toute sa vie dans les tangues. Tenez ! tenez ! les voilà qui sortent du flot… s'ils peuvent tourner la mare d'Anguil, tout est dit… Bonne Vierge ! bonne Vierge ! le flot les reprend !… mais piquez donc, messire Aubry ; de l'éperon ! de l'éperon !
Il essuya la sueur de son front.
— Eh bien, enfant ? murmura Maurever qui ne respirait plus. Jeannin fut une seconde avant de répondre.
Puis il quitta la lunette et se prit à cabrioler comme un fou sur la plate-forme.
— La mare est tournée, dit-il. Oh ! le brave chien ! Maintenant, vous pouvez bien aller à l'église remercier le bon Dieu.
Une demi-heure après, Reine était sur le sein de son père. Petit Jeannin embrassa maître Loys d'importance et lui jura une éternelle amitié.
— Voilà qui est bien, dit le frère Bruno, tout le monde est content, excepté moi. Messire Aubry sera chevalier, et Peau-de-Mouton sera écuyer de messire Aubry.
— Que demandes-tu ? s'écria monsieur Hue, qui avait ses lèvres sur le front de Reine ; tu es un vaillant homme !
— Je ne suis qu'un pauvre moine, messire, et cela me rappelle l'aventure de Domineuc, le fouacier du Vieux-Bourg, qui chantait à sa femme, Francine Horain, la cousine du petit Tiennet de la ferme brûlée (qui avait les yeux en croix comme Barrabas), qui lui chantait… Mais ne vous fâchez pas, messire. Je fais réflexion que vous n'aimez point les histoires, et je ne vous dirai pas ce que Domineuc chantait à sa femme. Seulement, pour le silence rigoureux que j'ai gardé depuis vingt-quatre heures, je vous prie d'intercéder auprès du Messer Jean Connault, afin qu'il me tienne quitte de la discipline.
Frère Bruno eut sa grâce.
En montant l'escalier de l'infirmerie, il se disait :
— Je me suis bien battu pour un seul bras cassé ! Saint-Michel archange ! la bonne nuit ! Si on avait pu conter, par-ci par-là, une petite aventure, je dis que la fête n'aurait pas eu sa pareille ! Et cela me fait souvenir de l'histoire d'Olivier Jicquel, le bossu de Plestin, que je vais narrer par le menu au frère infirmier pour me refaire un peu la langue !