IV. Veillée de la Saint-Jean.
Le manoir de Saint-Jean-des-Grèves était situé entre le bourg de Saint-Georges, sur le Couesnon, et le bourg de Cherrueix.
Sous le manoir, comme c'était la coutume, quelques maisons se groupaient.
Le manoir occupait le faîte d'un petit mamelon. Un taillis de chênes le séparait du village.
Le Bief-Neuf coulait derrière le manoir.
On nomme biefs les ruisseaux marneux à berges escarpées, au cours manquant de pente, qui dorment tristement dans l'étendue du Marais.
La principale maison du village appartenait à Simon Le Priol, laboureur et fermier de Maurever.
C'était une bâtisse en marne battue et séchée, que soutenaient des pans de bois croisés en X. La toiture de roseaux était haute et svelte, comme si elle eût essayé de relever le style épais de la maison.
Dans ce pays plat et gras, le pittoresque fait défaut ; alors comme aujourd'hui, c'était du blé dru et bien venu sous des pommiers difformes et sur de la marne labourée.
Terre grisâtre comme du savon de ménage ou noire comme du brai en fusion ; moulins à vent qui ne tournent guère ; masures ennuyées derrière leur haie jaune et portant leur toiture de roz près du sol, comme un gars innocent et frileux qui rabat jusqu'au menton son gros bonnet de laine.
Bon pain, cidre gluant, sang de Bretagne mêlé à sang de Normandie, querelles au bâton, querelles à l'écritoire : deux hommes de loi pour un médecin, un médecin pour un quart de malade, quatre malades pour un homme en santé.
Tournez la tête, faites trois cents pas, vous quittez la boue, vous trouvez le sable, la grève, le vent vif, les pêcheurs découplés comme des héros : la vraie Bretagne.
On est enfoui sous ces odieux pommiers. Mais ils sont si bas ! Pour voir l'horizon immense, il suffit de se hausser sur un trou de taupe.
Dol ! heureux pays de gros marrons et des procès incurables ! Contrée sans prétention, à l'abri de toute poésie ! Dol ! ville naïve qui possède un joyau pour cathédrale, et qui entend la messe dans une grange ! Dol ! cité druidique d'où les épiciers raisonnables ont chassé les bardes fous !
Salut et prospérité ! Bon pain, cidre gluant, pommes de terre guéries, voilà les souhaits qu'on forme pour ton bonheur !
Le village de Saint-Jean était trop près de la grève, bien qu'il ne la vît point, aveuglé qu'il était par six châtaigniers et trois douzaines de pommiers, pour ne pas secouer cette torpeur lymphatique qui endort le Marais. Il y avait autant de coquetiers que de garçons de charrue au village de Saint-Jean, et le Bief-Neuf y amenait l'eau de la mer aux grandes marées, jusqu'à la porte de la grange.
Simon Le Priol était à la tête du village de plein droit et sans conteste. Après lui venait maître Gueffès, être hybride, moitié mendiant, moitié maquignon, un peu clerc, un peu païen, Normand triple avec un nom breton.
Après maître Gueffès, le commun des mortels.
C'était une quinzaine de jours après le service célébré au Mont-Saint-Michel pour le repos et le salut de monsieur Gilles de Bretagne.
Il y avait grande veillée chez Simon Le Priol pour la fête de la Saint-Jean, qui était en même temps la fête de manoir et celle du village.
On avait brûlé vingt-cinq fagots de châtaignier sur l'aire, des fagots qui pétillent gaiement dans la flamme et qui lancent au vent des fusées de folles étincelles.
Le souper cuisait dans le chaudron massif, suspendu à la crémaillère.
Dans l'unique pièce qui composait le rez-de-chaussée de la ferme, le village entier était réuni.
Dix à douze gars, autant de filles, deux ménagères et maître Vincent Gueffès, lequel n'appartenait à aucun sexe : ce n'était pas un homme, en effet, puisqu'il ne savait ni labourer, ni pêcher, ni se battre ; ce n'était pas une femme, puisqu'il s'appelait maître Vincent Gueffès, et qu'il mendiait à Dol ou à Avranches dans un vieux sac d'échevin.
L'assemblée était présidée par Simon Le Priol et sa métayère Fanchon la Fileuse, bonne grosse Doloise, rouge, forte, franche, buvant son coup de cidre comme une luronne qu'elle était, et ne disant jamais non quand un pauvre quémandait à sa porte.
Fanchon la Fileuse était, ma foi, la fille d'un valet de notre sieur le pro-secrétaire de l'évêché, ce qui lui donnait un peu d'orgueil.
Simon Le Priol, lui, avait une honnête figure un peu sèche sous une forêt de cheveux gris. C'était un grand bonhomme ayant la conscience de sa valeur, et sachant garder son quant à soi parmi les petites gens du village.
Il tenait sa ferme à fief, non à bail, et comme Hue de Maurever était bien la perle des maîtres, Simon Le Priol avait de quoi dans quelque coin. Il passait pour riche. Quand un homme est riche, on l'accuse d'être avare : Simon subissait le sort commun.
Cela n'empêchait pas sa fille Simonnette de rire et de chanter comme une bienheureuse, et d'aller, plus rouge qu'une cerise, toujours courant, toujours sautant, babillant ici, là, mordant une pomme, grimpant au talus, passant pardessus les haies, se signant au-devant des croix, et rêvant parfois, quand son grand œil noir plongeait à l'horizon.
Du reste, Simonnette ne rêvait pas souvent.
Elle avait autre chose à faire.
Elle avait deux belles vaches à soigner, une rousse et une noire : cornes évasées, mufle court, regards fixes ; gaies toutes deux et bonnes laitières : des vaches qu'on aurait payées trois anges d'or la pièce au marché de Pontorson !
Des vaches comme il en fallait pour fournir la crème exquise du déjeuner de mademoiselle Reine.
Car Reine de Maurever habitait presque toujours le manoir de Saint-Jean.
Pas maintenant, hélas ! Maintenant Reine était Dieu savait où, depuis que son vieux père menait la vie d'un proscrit.
Pauvre demoiselle ! si douce, si charitable, si aimée !
Quand Simonnette allait par les chemins, les bras passés autour du cou de la Rousse ou de la Noire, elle pensait bien souvent à mademoiselle Reine.
Elles étaient du même âge, la fille du gentilhomme et la fille du paysan. Elles avaient joué ensemble sur la pelouse du manoir. Ensemble elles étaient devenues belles.
Reine avait la noble beauté de sa race. Plus tard, nous la verrons bien plus belle encore sous son voile de deuil.
Simonnette… franchement, vous n'avez jamais pu rencontrer de plus mignonne créature ! Un sourire contagieux, un sourire irrésistible. À la voir les fronts se déridaient. Simonnette ! Simonnette ! rien que ce nom-là, c'était de la gaieté pour ceux qui l'avaient vue.
Excepté pourtant pour ce pauvre petit Jeannin, le coquetier.[5]
Jeannin pleurait quand les autres souriaient.
Il se cachait pour voir passer Simonnette, et quand Simonnette était passée, il se prenait le front à deux mains.
S'il avait osé, le petit Jeannin, il se serait vraiment cassé la tête contre un pommier. Mais il aurait eu peur de se faire trop de mal.
Figurez-vous une tête de chérubin avec des cheveux bouclés à profusion, des grands yeux bleus, tendres et timides, et sous sa peau de mouton, hélas ! bien usée, cette gaucherie gracieuse des adolescents.
Il était fait comme cela, le petit Jeannin, et il allait avoir dix-huit ans.
Par exemple, pas un denier vaillant ! Des pieds nus, des chausses trouées, pas seulement une devantière de grosse toile pour remplacer sa peau de mouton qui s'en allait.
Simon Le Priol ne l'avait jamais peut-être regardé. Ce n'était pas un parti. Simon voulait pour sa fille un homme de cinquante écus nantais.
Cinquante écus, grand Dieu ! Chaque écu valant douze livres de vingt sols royaux, à douze deniers tournois le sol (s'il n'est rogné).
Le petit Jeannin n'avait jamais vu tant d'argent, même en songe.
Et, en conscience, est-ce bon pour faire des maris, ces séraphins aux yeux de saphir et aux cheveux d'or ?
Maître Vincent Gueffès disait non.
Parlons de maître Vincent Gueffès.
Front étroit, vaste nez, bouche fendue avec une hallebarde. Dans cette bouche, une mâchoire monumentale, haute, large, solide et ressemblant à ces belles mâchoires antédiluviennes, à l'aide desquelles, quatre cents ans plus tard, les savants devaient reconstruire tout un monde.
La mâchoire de maître Vincent Gueffès, retrouvée par hasard, a dû conduire tout droit à l'idée du mastodonte.
Beaux petits yeux ronds, doucement frangés de rouge, cheveux couleur de poussière, longue taille maigre et droite dans une houppelande faite pour autrui : tel se présentait maître Vincent Gueffès.
Simon Le Priol avait coutume de dire qu'il n'était point laid. Simon Le Priol avait raison, en ce sens que maître Gueffès était affreux.
Du reste, point d'âge. Vous savez, ces bonnes gens ont de vingt-cinq à soixante ans. Passé soixante ans, ils rajeunissent.
Eh bien ! avec cela, maître Gueffès était bas-normand des pieds à la tête. Il avait de l'esprit comme quatre malins de Domfront, sa patrie. Or, un malin de Domfront vaut quatre finauds de Vire qui valent chacun quatre citrouilles de Condé-sur-Noireau, ville où les huîtres naissent à vingt lieues de la mer !
Maître Gueffès était le rival du petit Jeannin, le coquetier. Il trouvait Simonnette charmante, et quand il songeait à la dot de Simonnette, sa mâchoire toute entière se montrait en un épouvantable sourire.
Maître Gueffès ne mendiait jamais aux environs de Saint-Jean. D'ailleurs, mendier, en ce temps, c'était tout bonnement prendre sa part de certaines largesses périodiques. Maître Vincent Gueffès allait quérir sa soupe à la distribution du monastère ; il criait noël sur le passage des seigneurs ; mais ce n'était pas un gueux.
On savait bien qu'il avait quelque part un sac de cuir qui motivait amplement la bienveillance de Simon Le Priol.
Le pauvre petit Jeannin était peureux comme un lièvre. Oh ! sans cela maître Gueffès aurait eu son compte !
Et maintenant, reste-t-il quelqu'un à décrire autour de la grande cheminée ? À part Simon le métayer, Fanchon la métayère, Simonnette. Gueffès et le petit Jeannin, il n'y a guère que des comparses : Joson le vannier, Michon la buandière, quatre Mathurin, autant de Gothon, une Scolastique et deux Catiche. N'oublions pas cependant la Rousse et la Noire, les deux belles vaches, commodément vautrées à l'autre bout de la chambre, et trois gorets[6] (sauf respect), grognant sous la table même.
La veillée allait bien. La cruche au cidre circulait assez vivement, escortée de l'écuelle commune. Fanchon, la digne métayère, à cause de la solennité de la Saint-Jean, savourait toute seule une tasse d'hypocras.
Les rouets chômaient, les fuseaux de même. Les quatre Gothon étaient lasses de jouer à la main chaude avec les quatre Mathurin.
Le petit Jeannin, les pieds nus dans les cendres, laissait passer l'écuelle sans y mouiller ses lèvres et regardait Simonnette tant qu'il pouvait.
Dans sa blonde tête, il brodait de mille manières diverses ce thème invariable : Si j'avais cinquante écus nantais !
Maître Vincent Gueffès se taisait, comme devraient faire tous les bas-normands d'esprit.
Simonnette riait avec l'un, avec l'autre, avec tous, l'heureuse fille. En ce moment, elle écoutait Simon Le Priol, son père, qui contait une histoire.
Une belle histoire, car vous eussiez entendu la souris courir dans la salle basse de la ferme.
— Voilà donc qu'est comme ça, mes vrais amis, disait Simon ; le chevalier était de quelque part par là en Léon ou en Cornouailles, du côté de la Bretagne bretonnante, comme on l'appelle, à cause qu'on y parle baragouin.
Il venait en la ville de Dol pour voir sa mère ou autre chose, je ne sais pas. Voilà qu'est comme ça.
Ils couchaient trois dans la même chambre, à l'hôtellerie des Quatre Besans d'Or, sous le couvent des Minimes, au bout de la Rue-qui-Tourne : un Français, un Normand et le chevalier breton, qui fait trois, comme je vous le dis.
Avant de s'endormir, c'est pourtant vrai, ce que je vous fais là, le Français chanta une antienne luronne, le Normand compta les angelots de son escarcelle, et le Breton récita ses prières.
Faut pas mentir ! le Français dit au Normand :
— Combien as-tu dans ton sac, mon compagnon ?
— Cent sols de la monnaie de Rouen et trois ducats de Flandre, répondit le Normand.
— Veux-tu les jouer aux dés en quinze passes contre cent sols parisis et trois anneaux de ma chaîne d'or ?
Le Normand ferma son escarcelle et la mit sous son oreiller.
— Tu ne veux pas ? repris l'enragé Français ; eh bien ! buvons-les s'il ne te plaît pas de les jouer.
— Mes chers compagnons, interrompit ici le Breton, je vous prie de me laisser dire mes oraisons… Passe-moi l'écuelle, Mathurin !
Ce n'était autour du cercle, que bouches béantes et regards curieux. Simon Le Priol but un large coup et poursuivit :
— Nous n'y sommes pas, mes bonnes gens ! Oh ! mais non ! Vous allez voir bientôt ce que fit la Fée des Grèves. Attention !
V. Un Breton, un Français, un Normand.
Simon Le Priol continua ainsi :
— Voilà donc qu'est comme ça, vous autres ! Le chevalier breton leur dit : Mes compagnons, je vous prie de me laisser dire mes oraisons.
Mais les Français, mes petits enfants, ça a le diable dans le corps, faut pas mentir ! Le Français reprit :
— Ta prière sera bonne demain comme ce soir, sire Baragoin. Si tu as quelque chose dans ton escarcelle, je te propose la même partie qu'au Normand.
Le Breton se signa et dit amen ; sa prière était finie.
— Tu dis amen, s'écria le Français ; donc tu consens ! J'ai des dés dans ma bourse comme un honnête homme. Normand ! lève-toi et sois témoin !
Mes petits enfants, qui fut embarrassé ? Ce fut le chevalier breton, car il n'avait dans son aumônière qu'une pauvre piécette de vingt-quatre sous, percée au milieu et rognée tout à l'entour. Cependant, il avait dit amen, et pour l'honneur de la Bretagne il ne pouvait point se dédire.
— Pour si futile objet, pensait-il, Dieu et la Vierge ne me viendront point en aide. À moi la bonne Fée des Grèves !
Il y eut à ce nom un long soupir de contentement autour de la cheminée.
Les escabelles se rapprochèrent. Tous les yeux dévorèrent le conteur.
Simon Le Priol, sûr de son effet, réclama la cruche et l'écuelle.
Et tout le monde de murmurer :
— Oh ! maître Simon, dites vite ! dites vite !
Maître Simon prit son temps, lampa une terrible rasade et poursuivit :
— Vous me demanderez ce que pouvait faire la Fée des Grèves dans une partie de dés, jouée en terre ferme ?
Attendez, mes petits enfants. Vous allez voir. Voilà donc qu'est comme ça !
— Mon compagnon, dit le chevalier breton, dans mon pays de Cornouailles, on ne sait point jouer aux dés.
— Quel jeu joue-t-on dans ton pays de Cornouailles ?
— Le jeu du bois de cormier, mon compagnon.
— Et comment le joue-t-on ce jeu du bois de cormier ?
— On le joue sans table ni tapis, dans l'aire avec deux gaules d'une toise : Bon pied, bon œil, et à la grâce de Dieu !
Le Français comprit et fit la grimace. L'assemblée eut ici un gros rire franc et joyeux.
— Il n'était pas gaucher, le Breton ! dit un Mathurin.
— En voilà un malin, le Breton ! s'écrièrent plusieurs Gothon.
Et entre voisins on se pinça le gras des bras jusqu'au sang par jubilation et sans malice.
Le pauvre petit Jeannin seul n'écoutait guère et ne pinçait personne. Il en était toujours à penser :
— Si j'avais seulement cinquante écus nantais !
— Quoi donc ! voilà qu'est comme ça, reprit encore Simon Le Priol ; le Breton n'était pas bête, c'est la vérité, faut pas mentir !
Ce fut au tour du Français d'être embarrassé. Le Normand, lui, avait son idée.
— Mes bons chrétiens, dit-il, on peut arranger ça, et je serai, s'il vous plaît, de la partie. Ni dés, ni bâtons ! Faisons un pèlerinage à la maison de saint Michel, archange, et partons en même temps. Le premier arrivé sera le maître.
— Tope ! s'écria le Français, qui avait vu le Mont de loin, en passant sur la route.
— Tope ! dit le Breton qui ne voulait pas reculer. Le Normand sourit dans sa barbe, parce qu'il connaissait les tangues, étant du gros bourg de Genest, de l'autre côté d'Avranches. Ils se donnèrent la main et descendirent tous trois à l'écurie. Vous dire l'avide curiosité excitée par cette simple légende dans l'auditoire du maître Simon Le Priol, serait chose impossible. D'abord la lutte était bien établie entre les trois races rivales : Bretons, Normands, Français ; ensuite il s'agissait des tangues, ces déserts sans routes tracées, aux dangers connus et toujours mystérieux ; enfin, on voyait apparaître dans le lointain du récit la Fée des Grèves, la mythologie du pays, l'élément surnaturel si cher aux imaginations bretonnes.
La Fée des Grèves allait jouer son rôle.
La Fée des Grèves ! l'être étrange dont le nom revenait toujours dans les épopées rustiques, racontées au coin du foyer.
Le lutin caché dans les grands brouillards.
Le feu follet des nuits d'automne.
L'esprit qui danse parmi la poudre éblouissante des mirages de midi.
Le fantôme qui glisse sur les lises dans les ténèbres de minuit.
La Fée des Grèves ! avec son manteau d'azur et sa couronne d'étoiles !
— Ah ! dam ! poursuivit Simon Le Priol, ah ! dam ! ah ! dam ! Voilà donc qu'est comme ça, pour de vrai, les gars et les filles, je ne mens pas.
Le Breton sella son cheval noir ; le Français sella son cheval blanc ; le Normand sella son cheval qui n'était ni blanc ni noir, parce que, dans son pays, tout est pie, blanc et noir, chèvre et chou, un petit peu chair, un petit peu poisson. Quoi ! un pied chez le bon Dieu, un pied chez le diable.
Et en route !
— Bon voyage, mes vrais amis, leur cria le Normand qui prit la route de Pontorson. Le Français répondit : Bon voyage ! et piqua droit aux sables. Le Breton dit aussi : Bon voyage ! mais il retint son cheval.
Que fit-il ? C'est à présent que la Fée pouvait le perdre ou le sauver.
— Ah ! dam, oui, par exemple ! interrompit l'assistance tout d'une voix.
Simon flatté de cet élan naïf, fit un signe amical à la ronde et poursuivit :
— Pas moins, le Normand courait en faisant le grand tour et le Français galopait vers les Grèves.
Mon Breton, ayant réfléchi, vrai comme je vous le dis, entra chez un marchand d'épices et acheta des friandises pour toute sa piécette de vingt-quatre sous.
Il savait que la bonne Fée aimait les doudoux parce qu'elle est une femme.
Et il partit semant ses épices au bord du rivage, en disant : Bonne Fée, bonne Fée, prends pitié de moi !
On vous l'a dit et c'est la vérité : la Fée descend dans le brouillard, mais elle se laisse aussi glisser le long des rayons de la lune.
Le Breton la vit venir ainsi.
Ah ! grand Dieu ! c'était un brave homme, vous allez voir !
La Fée courut aux épices. Le Breton se coula jusqu'à elle et comme la Fée s'amusait aux friandises, il la saisit à bras-le-corps…
— Voyez-vous ça ! fit-on dans l'assistance. Et l'attention de redoubler. Le petit Jeannin lui-même tournait maintenant ses grands yeux bleus vers Simon Le Priol.
— Ma foi ! dam ! oui, les gars et les filles ! continua Simon : le Breton la saisit à la brassée, et si vous ne savez pas grand'chose, vous savez bien sûr, qu'une fois prise, la Fée fait tout ce qu'on veut et donne tout ce qu'on demande.
— Oh ! fit le petit Jeannin qui n'avait peut-être jamais osé prendre la parole devant une si imposante assemblée, est-ce bien vrai, ça ?
— Si c'est vrai… commença Simon scandalisé.
— Donne-t-elle des écus nantais ? interrompit encore le petit Jeannin. Tout le monde éclata de rire. Le pauvre enfant, rouge et confus, baissa la tête.
Simonnette, toute seule, comprit le sens détourné de cette question, et son regard remercia le petit coquetier.
— Toi, disait cependant Simon Le Priol, tu vas te taire, pêcheur de coques vides ! La Fée donne des écus nantais comme elle donnerait des perles, des diamants et de tout ; ça ne lui coûterait pas davantage, puisqu'elle voit au fond de la mer !
Voilà qu'est donc comme ça ! Le Breton, lui, dit à la Fée :
— Bonne Fée, je ne veux ni or ni argent. Je veux passer au Mont à pied sec, en droite ligne. Il n'avait pas fini de parler, que la Fée était assise gracieusement sur le cou de son cheval, et lui en selle. Eh ! hop ! Le cheval noir prit le galop tout seul.
Ah ! dam ! fallait voir ça. Au bout d'une lieue, le Breton, vit le Français qui était en train de s'ensabler avec son cheval blanc dans une coquine de lise au beau milieu du cours de Couesnon.
Eh ! hop ! C'est tout au plus si le Breton eut le temps de dire : Dieu ait son âme ! Le cheval noir allait, allait !
Et la Fée, demi-couchée sur l'encolure, laissait flotter au vent la gaze blanche de son voile.
Tant que le cheval noir eut la grève sous les pieds, ce ne fut rien ; mais on était en marée et la mer montait.
Bientôt le flot passa entre les jambes du cheval.
Eh ! hop ! Le cheval se mit à courir sur la mer, effleurant à peine l'écume de la pointe de son sabot.
Les vagues dansaient. Le Breton fermait les yeux pour ne pas devenir fou.
Eh ! hop ! eh ! hop !…
Toutes les respirations s'étaient arrêtées. On perdait le souffle à suivre cette course fantastique.
Simon Le Priol reprit haleine et essuya la sueur de son front.
Car il contait cela de grand cœur, comme il faut conter quand on veut passionner son auditoire.
On peut dire qu'autour de la cheminée chacun voyait le cheval noir courir sur la pointe des lames, et le voile de la Fée flottant à la brise nocturne.
Fanchon la ménagère plongea sa cuiller de bois dans le chaudron où cuisait la bouillie d'avoine, et emplit une pleine écuellée.
— La part de la bonne Fée ! murmura-t-on à la ronde. Maître Vincent Gueffès, le vilain Normand, fut tout seul à hausser les épaules. Ce ne fut pas long, mes petits enfants, poursuivit Simon Le Priol ; le Breton commençait un Ave dévotement, parce qu'il se reconnaissait en faute pour s'être mis sous une protection autre que celle de la vierge Marie, lorsqu'il sentit un grand choc.
C'était le cheval noir qui prenait pied sur le rocher du Mont.
Le Breton rouvrit les yeux. La Fée se balançait comme une vapeur aux rayons de la lune.
Elle se jeta tête première dans la mer bleue qui rendit des étincelles.
Le chevalier breton passa la nuit en prières dans la chapelle du couvent. Le lendemain, au bas de l'eau, il vit arriver le fin Normand par la route de Pontaubault. Le Normand donna ses cent sous de la monnaie de Rouen, et ses trois écus royaux, bien à contrecœur.
Quant au Français, Satan sait de ses nouvelles.
Voilà ce que c'est, mes petits enfants ; tout est vrai comme ma mère me l'a dit. N, i, ni, j'ai fini.
Il y eut une bruyante explosion, parce que chacun avait retenu son souffle. Les observations se croisèrent. Les langues des quatre Gothon surtout, trop longtemps immobiles, avaient absolument besoin de fonctionner.
— Ah ! Jésus Dieu ! s'écria Gothon Lecerf, le pauvre Français fut bien puni tout de même !
— Pourquoi chantait-il les vêpres luronnes ! riposta Gothon Legris.
— Et le Normand ! reprit Gothon Lenoir.
— Ah ! dam ! conclut Gothon Ledoux, le Normand fut dindon, ça c'est vrai, et bien fait. Et chacun de rire.
Pourquoi rit-on toujours quand un Normand se casse le cou ?
Maître Gueffès haussa encore les épaules.
— Et vous allez mettre à présent une bonne écuellée de gruau sur le pas de votre porte, n'est-ce pas, dame Fanchon ? dit-il d'un air narquois.
— Oui, maître Gueffès, répondit la ménagère, qui ajouta en s'adressant à Simonnette : Tiens, fillette, porte la part de la bonne Fée.
Simonnette prit l'écuelle fumante et la déposa sur le pas de la porte, en dehors.
— Et vous croyez que la Fée va venir lécher votre écuelle ? dit encore maître Gueffès, la mâchoire sceptique.
— Si je le crois ! s'écria Fanchon scandalisée.
— Et qui ne le croirait ? demanda Simon Le Priol ; nos pères et nos mères l'ont bien cru avant nous !
— Vos pères et vos mères, répliqua Gueffès, perdaient leur bouillie ; vous aussi. C'est pitié de voir jeter ainsi de bonne farine à la gloutonnerie des vagabonds ou des chiens égarés.
— Si on peut parler comme ça ! s'écrièrent les quatre Gothon tout d'une voix.
Les quatre Mathurin agitèrent en eux-mêmes la question de savoir s'il n'était pas convenable et opportun de jeter le vilain Gueffès dans la mare.
— Moi, je vous dis, reprit Gueffès, qu'il n'y a pas plus de fée dans les Grèves que dans le creux de ma main. Quelqu'un de vous l'a-t-il vue ?
Cette question fut faite d'un ton de triomphe. On se regarda à la ronde un peu déconcerté.
— Vous voyez bien… commença maître Gueffès.
Mais il fut interrompu par le petit Jeannin qui dit d'une voix ferme et claire :
— Moi, je l'ai vue !
VI. Ce que Julien avait appris au marché de Dol.
Les partisans de la bonne Fée, déconcertée par la question de maître Gueffès, ne s'attendaient pas à cet auxiliaire qui leur venait tout à coup en aide.
Le petit Jeannin était plutôt toléré qu'accueilli dans l'assemblée des notables du village de Saint-Jean, et d'habitude on ne lui accordait point la parole.
Mais l'homme qui a une idée grandit tout à coup, et depuis le moment où Simon Le Priol avait dit : « La bonne Fée donne tout ce qu'on lui demande », Jeannin avait une idée.
Il était debout devant l'âtre, le front rouge et haut, mais les yeux baissés.
Tous les regards étonnés se fixaient sur lui.
— Ah ! tu l'as vue, toi, petiot ? dit Gueffès, avec son air moqueur.
— Oui, moi, je l'ai vue, répondit Jeannin.
— Il l'a vue ! il l'a vue ! répétait-on à la ronde.
— Et où l'as-tu vue ? demanda Gueffès.
— Ici, devant la porte.
— Quand ?
— Hier.
— À quelle heure ?
— À minuit.
Toutes ces réponses furent faites rondement et d'un ton assuré.
Mais Vincent Gueffès allongea sa mâchoire en un sourire méchant.
— Ah ! ah ! petiot ! dit-il, et que fais-tu à minuit, si loin de ton trou, devant la porte de Simon Le Priol ? Détourner la question est le fort de la diplomatie normande.
Le petit Jeannin se campa crânement devant Gueffès et répondit :
— Là, ou ailleurs, je fais ce que je veux. Et souvenez-vous du jeu que le Breton proposa au Français, dans l'auberge des Quatre Besans d'or : du jeu qui se joue sans table ni tapis, maître Vincent Gueffès, avec deux gaules d'une toise. Bon pied, bon œil, main alerte, et à la grâce de Dieu !
Ma foi, Simon Le Priol ne put s'empêcher de rire, et ce ne fut pas aux dépens du petit Jeannin. Simonnette était toute rose de plaisir. Fanchon, la ménagère, but un coup d'hypocras pour cacher sa gaieté. Les quatre Mathurin écrasèrent, dans leur contentement, les pieds des quatre Gothon. Maître Gueffès ne broncha pas.
— Un bâton d'une toise ne prouve pas que mensonge soit parole d'Évangile, dit-il. Que faisait la fée quand tu l'as vue !
— Elle se baissait sur le seuil pour ramasser un gâteau de froment.
— Ça, c'est la vérité, appuya la ménagère ; j'avais mis un gâteau de froment sur la porte.
— Et comment est-elle faite, la Fée, petiot ? demanda encore maître Gueffès. Jeannin hésita.
— Elle est belle, répliqua-t-il enfin, belle comme un ange… presque aussi belle que la fille de Simon Le Priol. Simon et sa femme froncèrent le sourcil à la fois.
Maître Vincent Gueffès ouvrait sa large bouche pour lancer quelque trait envenimé qui pût venger sa défaite, car il était vaincu, lorsque le pas d'un cheval se fit entendre sur le chemin.
Tout le monde se leva.
— Julien ! Julien ! s'écria-t-on, Julien Le Priol ! nous allons avoir des nouvelles de la ville ! Le cheval s'arrêta en dehors de la porte qui s'ouvrit. Julien Le Priol, fils de Simon, entra.
C'était un beau gars de vingt ans, fortement découplé : cheveux noirs, œil vif et franc, un gars qui s'était plus souvent tourné, pour respirer, du côté du bon air des grèves que du côté de l'atmosphère lourde et tiède du Marais. Il baisa sa mère et Simonnette.
— Quelles nouvelles, garçon ? demanda le père.
— Mauvaises ! répliqua Julien, en jetant sur la table les lames de faux qu'il était allé acheter chez le taillandier de Dol ; mauvaises ! Ce ne sont pas des malfaiteurs qui ont saccagé le manoir de Saint-Jean et ce n'est pas par dérision qu'on a planté au bas du perron le poteau de la justice ducale. Monsieur Hue de Maurever, notre seigneur, est accusé de haute trahison.
— De haute trahison ! répéta Le Priol stupéfait.
Les nouvelles, en ce temps-là, ne couraient point la poste. Le hameau de Saint-Jean, qui était situé en vue du Mont, à cinq ou six lieues d'Avranches, ne savait pas encore ce qui s'était passé, à quinze jours de là, dans la basilique du monastère.
Une nuit de la semaine qui venait de s'écouler, le manoir de Saint-Jean avait été saccagé de fond en comble par des mains invisibles. Les villageois effrayés avaient entendu des chants et des cris. Le lendemain, il n'y avait plus un seul serviteur au manoir désolé.
Et, devant la grand'porte, un écriteau aux armes de Bretagne portait ces mots que Vincent Gueffès avait déchiffrés : Justice ducale.
Du reste, les maîtres étaient absents depuis du temps, et, quand les pillards étaient venus, ils n'avaient trouvé que des valets au manoir.
Le lendemain, à travers les fenêtres désemparées, les gens du village avaient jeté leurs regards à l'intérieur du château. Il n'y avait plus que les murailles nues.
Julien était assis entre son père et sa mère. Tout le monde l'interrogeait des yeux. Il y avait sur son visage une émotion grave et triste.
— Quand monsieur Hue de Maurever, commença-t-il avec lenteur, me conduisit au château du Guildo, apanage de monsieur Gilles de Bretagne, je vis de belles fêtes, mon père et ma mère ! Il était jeune, monsieur Gilles de Bretagne et fier, et brillant.
Maintenant, il est couché dans un cercueil de plomb, sous les dalles de quelque chapelle. Et tout le monde sait bien qu'il est mort empoisonné !
— Mon fils Julien, dit Simon Le Priol, nous avons prié Dieu pour le salut de son âme. Que peuvent faire de plus des chrétiens ?
— Nous autres ! répliqua le jeune homme en jetant un regard sur son habit de paysan, rien… mais monsieur Hue de Maurever est un chevalier !
Voilà ce qu'ils disent, mon père et ma mère, sur le marché de Dol :
Notre seigneur François était jaloux de monsieur Gilles, son frère. Il le fit enlever nuitamment du manoir du Guildo par Jean, sire de la Haise, qui n'est pas un Breton, et Olivier de Méel qui est un lâche ! Jean de la Haise enferma monsieur Gilles dans la tour de Dinan. Et comme le pauvre jeune seigneur, prisonnier, faisait des signaux au travers de la Rance, Robert Roussel — un damné ! — l'emmena jusqu'à Châteaubriant où les cachots sont sous la terre.
Les cachots de Châteaubriant ne parurent point pourtant assez profonds. Jean de la Haise et Robert Roussel mirent leurs hommes d'armes à cheval par une nuit d'hiver, et conduisirent monsieur Gilles à Moncontour.
À Moncontour, il y a des hommes. On plaignait monsieur Gilles. Jean de la Haise et Robert Roussel fermèrent sur lui les portes de la forteresse de Touffon.
Et comme Touffon est trop près d'un village, on chercha encore. On trouva, au milieu d'une forêt déserte, le château de la Hardouinays, où monsieur Gilles a rendu son âme à Dieu…
Mon père et ma mère, je ne suis qu'un vilain, mais mon cœur se soulève à la pensée de ce qu'a dû souffrir le fils de Bretagne avant de mourir. Jean de la Haise et Robert Roussel se fatiguaient de garder le captif. Ils voulurent d'abord le tuer par la faim…
— Oh ! interrompit Fanchon, la métayère, qui ne put retenir un cri d'horreur.
Le même cri s'échappa de toutes les poitrines oppressées. Maître Gueffès tout seul garda un silence glacé.
— Gilles de Bretagne, reprit Julien, était dans un cachot dont le soupirail donnait dans des broussailles, au ras du sol. On fut deux jours sans lui porter à manger, puis trois jours, puis toute une semaine. Au bout de ce temps, Jean de la Haise et Robert Roussel descendirent au cachot pour fournir la sépulture chrétienne au cadavre.
Mais il n'y avait pas de cadavre. Gilles de Bretagne vivait encore. Un ange avait veillé sur les jours de la pauvre victime.
Un ange ! Et vous l'avez vu, ce bel ange aux blonds cheveux et au doux sourire, cet ange qui porta si longtemps dans notre pays la consolation charitable…
— Mademoiselle Reine ! murmura Simonnette, dont les beaux yeux noirs se mouillèrent.
— Oh ! la chère demoiselle ! que Dieu la bénisse ! s'écria-t-on tout d'une voix.
La vilaine voix de maître Gueffès manquait seule à ce concert.
— Reine de Maurever ! répéta Julien d'un accent enthousiaste ; oui, c'était elle, c'était Reine de Maurever ! Chaque soir elle venait, bravant le carreau des arbalètes ou la balle des arquebuses, elle venait apporter du pain au captif. Mais quand les deux bourreaux geôliers virent que la faim ne tuait pas monsieur Gilles assez vite, ils achetèrent trois paquets de poison au Milanais Marco Bastardi, l'âme damnée du sire de Montauban.
Olivier de Méel lui-même recula devant la pensée de ce crime, et s'enfuit alors du château de la Hardouinays. Robert Roussel et Jean de la Haise restèrent. Ces deux-là sont maudits ; l'enfer les soutient.
Un soir, Reine de Maurever vint, comme de coutume, déguisée en paysanne. Elle frappa aux barreaux. Nul ne répondit. Monsieur Gilles était couché tout de son long sur la paille humide.
Reine devina. Elle courut chercher son père qui se cachait dans les environs, et un prêtre.
Monsieur Gilles put se lever sur son séant et se confessa à travers le soupirail.
Quand il eut fini de se confesser, le prêtre lui demanda :
— Gilles de Bretagne, pardonnez-vous à vos ennemis ?[7]
— Je pardonne à tous excepté à François de Bretagne, mon frère, répondit le mourant, qui trouva un dernier éclair de vie ; Abel n'a point pardonné à Caïn. Pour le fratricide, point de pardon, car le pardon serait une impiété !
Je ne sais pas s'il se trompait en disant cela. Il se leva sur ses jambes chancelantes et vint jusqu'au soupirail dont il saisit les barreaux.
— Prêtre, dit-il, tes pareils sont sans peur, parce qu'ils sont sans reproche. Va vers le duc François, mon frère, mon seigneur et mon assassin. Dis-lui que Gilles de Bretagne meurt en le citant au tribunal de Dieu. Le feras-tu ?
Le prêtre hésitait.
— Moi, je le ferai, prononça Hue de Maurever parmi ses sanglots. Car il aimait monsieur Gilles comme son fils. Celui-ci tendit sa main à travers les barreaux. Hue de Maurever la baisa en pleurant. Puis monsieur Gilles murmura : Merci et tomba à la renverse.
Les uns disent que Jean de la Haise et Robert Roussel, lorsqu'ils vinrent le soir, ne trouvèrent plus qu'un cadavre. Les autres affirment que Gilles de Bretagne n'était pas encore défunt, et que les deux infâmes l'achevèrent en l'étranglant de leurs mains.
Julien Le Priol fit une pause. Personne ne prit la parole. Chacun était frappé de stupeur.
Julien raconta ensuite comme quoi Monsieur Hue de Maurever, accomplissant la promesse faite au mourant, était venu, déguisé en moine, dans la basilique de Saint-Michel, et avait arrêté le duc François au moment où il allait jeter l'eau sainte sur le cénotaphe.
Comme quoi Monsieur Hue avait disparu. Comme quoi le jeune homme d'armes Aubry de Kergariou avait jeté son épée aux pieds du duc et refusé de poursuivre Maurever.
— Maintenant, reprit Julien, Monsieur Hue se cache on ne sait où. Le duc a mis sa tête au prix de cinquante écus nantais. Mademoiselle Reine a disparu, et Aubry de Kergariou est dans les cachots souterrains du Mont. Voilà ce qui se dit sur le marché de Dol, mon père et ma mère.
À ces mots : Cinquante écus nantais, deux personnes avaient dressé l'oreille.
C'était d'abord le petit Jeannin, dont les grands yeux brillèrent à ces paroles magiques.
Ce fut ensuite maître Vincent Gueffès, lequel gratta sa longue oreille, et se prit à réfléchir profondément.
— Et l'on ne sait pas où notre demoiselle Reine s'est réfugiée ? demanda Simon. Julien secoua la tête.
— On dit qu'elle a été d'abord au domaine du Roz, puis au domaine de l'Aumône. Les vassaux ont eut peur et l'ont chassée.
— Chassée ! notre demoiselle !
— On dit qu'elle a eu peur d'être chassée aussi du domaine de Saint-Jean, car les hérauts de la cour vont partout dans les campagnes, sonnant de la trompe le jour et la nuit, et promettant male mort à qui abritera le sang de Maurever !
— Mais où est-elle ? où est-elle ? Julien fut bien une minute avant de répondre.
— J'ai rencontré, dit-il enfin avec effort, le vieux vicaire du Roz sous le porche de l'église. Il pleurait…
— Il pleurait !
— Et il m'a dit : « Julien, n'oublie pas la fille de ton maître quand tu réciteras le De Profundis du soir ». Les yeux de Simonnette s'inondèrent de larmes.
La grosse métayère Fanchon essaya de se soulever et retomba suffoquée.
— Morte ! morte ! répéta Julien Le Priol. Puis il ajouta en se signant :
— Et je crois que j'ai déjà vu son esprit !
Une frayeur vague remplaça l'expression douloureuse qui était sur tous les visages.
— Tout à l'heure, en passant sous le manoir, poursuivit Julien, je regardais les fenêtres qui n'ont plus de vitraux. Les murailles étaient éclairées par la lumière de la lune, et chaque croisée faisait comme un trou noir. Dans l'un de ces trous noirs, j'ai vu saillir une blanche figure… et j'ai dit ma première oraison pour que Dieu ait l'âme de notre demoiselle.
Le silence se fit. La cruche au cidre et l'écuelle chômaient sur la table. À la crémaillère, la bouillie d'avoine brûlait sans que personne s'en aperçût.
De grosses larmes roulaient sur les joues de Simonnette. Il n'y avait plus de trace de cette bonne joie de la Saint-Jean qui emplissait la ferme naguère. Dans ce silence où l'on n'entendait que le bruit des respirations oppressées, un bruit éclata tout à coup. C'était le son d'une trompe disant les trois mots de l'appel ducal.
— Écoutez ! s'écria Julien, qui se leva tout pâle.
— Qu'est-ce que cela ? demanda le vieux Simon.
— C'est le héraut de Monseigneur François qui vient crier le prix de la tête de Maurever.
— À cette heure de nuit ?
— La vengeance ne dort pas, mon père, et François de Bretagne a déjà vieilli de dix ans depuis dix jours. Il faut bien qu'il se dépêche, s'il veut tuer encore un homme avant de mourir !