VII. À la guerre comme à la guerre.
Les gens de la veillée pensaient :
— L'esprit de la pauvre demoiselle Reine revient chez nous parce qu'on l'a chassée de ses autres manoirs. C'étaient de bonnes âmes, depuis les quatre Gothon jusqu'au petit coquetier, en passant par les quatre Mathurin.
Ce que nous ne saurions point dire, c'est la pensée de maître Vincent Gueffès, le Normand, dont le front se plissait sous les mèches rudes et bas plantées de ses cheveux.
Devant la chapelle, dans le cimetière servant de place publique au pauvre village de Saint-Jean, il y avait un grand fracas de fer et de chevaux. Des torches allumées secouaient leurs crinières de feu. Les trompes sonnaient, appelant les fidèles sujets de Monseigneur le duc François.
Il pouvait être onze heures de nuit. Les cabanes et les fermes se vidèrent. Pas un ne resta dans son lit ni au coin du foyer. Les hôtes de Simon Le Priol et Simon Le Priol lui-même, avec sa femme, son fils et sa fille, se rendirent sur la place, car il y avait amende contre ceux qui faisaient la sourde oreille aux mandements de la cour. En tout, hommes, femmes, enfants, le village de Saint-Jean comptait soixante ou quatre-vingts habitants qui se rangèrent en cercle autour des torches plantées en terre.
C'était un chevalier avec six lances et une douzaine de soudards qui escortaient le héraut du prince breton.
Le chevalier avait une armure toute neuve qui reluisait au rouge éclat des torches. Sa visière était baissée.
Les trompes sonnèrent un dernier appel, et le héraut leva son guidon d'hermine.
Le silence n'était guère troublé que par les chiens du village, qui hurlaient à qui mieux mieux, n'ayant jamais vu pareille fête.
« — Or, écoutez, gens de Bretagne, dit le héraut.
« De par notre seigneur, haut et puissant prince François, premier du nom, monsieur le sénéchal fait savoir à tous sujets du duché de Bretagne, grands vassaux, vavasseurs, hommes-liges, bourgeois et vilains, que monsieur Hue de Maurever, chevalier, seigneur du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves, s'est rendu coupable du crime de haute trahison.
« Par quoi la volonté de mondit seigneur François est que : ledit Hue de Maurever avoir la tête tranchée de la main du bourreau, et voir ses biens et domaines confisqués pour le profit de la sentence.
« À quiconque livrera ledit traître Hue de Maurever à la justice ducale, cinquante écus d'or être comptés sur les finances de mondit seigneur.
« Ladite sentence pour que nul n'en ignore, criée à son de trompe dans toutes les villes, bourgs, villages, hameaux et lieux de l'évêché de Dol, et le double être cloué sur la porte de l'église. »
Le héraut déplia un petit carré de parchemin qu'un soudard alla clouer à la porte de la chapelle.
Toute cette mise en scène frappait de terreur les pauvres habitants du village de Saint-Jean.
Quand les soudards reprirent les torches plantées en terre, et que l'escorte s'ébranla, chacun voulut s'en retourner au plus vite.
Mais on n'était pas au bout. C'était seulement la parade solennelle qui venait de finir.
Le chevalier, qui semblait assez fier de son armure toute neuve, et qui s'était tenu raide sur son grand cheval pendant la proclamation, prit la parole à son tour.
— Holà ! mes garçons, dit-il aux soudards, faites-vous des amis parmi ces bonnes gens qui s'éparpillent là comme une volée de canards. Ils vont vous donner l'hospitalité cette nuit.
Aussitôt chaque soudard courut après un paysan. Les hommes d'armes restèrent avec le héraut et leur chef. Celui-ci tenait déjà le petit Jeannin par une oreille.
— Petit gars, lui demanda-t-il, sais-tu la route du manoir de Saint-Jean ? Jeannin avait grand'peur, quoique la voix du chevalier fût pleine de rondeur et de bonhomie. Il répondit pourtant :
— Le manoir est près d'ici.
— Eh bien ! petit gars, prends une torche et mène-nous au manoir. Jeannin prit une torche.
— Holà ! Conan ! Merry ! Kervoz ! cria le chevalier en s'adressant à quelques archers, au nombre de six, restés dans le cimetière, vous nous apporterez au manoir du pain, des poules et du vin ; petiot, marche devant.
Jeannin leva la torche et obéit.
Le chevalier, suivi des six hommes et du héraut, chevauchait derrière lui.
La lumière de la torche éclairait vivement la taille gracieuse de Jeannin, et mettait des reflets parmi les boucles de ses longs cheveux blonds.
— Voilà un gentil garçonnet ! dit le chevalier. Petiot, tu n'as pas envie de monter à cheval et de faire la guerre ?
— Non, Monseigneur, répliqua Jeannin en tremblant.
— Pourquoi cela ?
— Tout le monde dit que je suis poltron comme les poules, Monseigneur. Le chevalier éclata de rire.
— À la bonne heure ? s'écria-t-il, voilà une raison. Et tu n'as pas envie non plus de gagner les cinquante écus nantais ?
— Ah ! Monseigneur ! interrompit Jeannin, oubliant tout à coup ses craintes, si on était sûr de gagner cinquante écus nantais en faisant la guerre, je tuerais un Anglais par écu et un Français par-dessus le marché !
— Diable ! diable ! fit le chevalier, qui riait toujours ; tu aimes donc bien les écus nantais, petiot ?
Dans l'idée de Jeannin, les cinquante écus nantais, c'était la main de la jolie Simonnette. Aussi répondit-il sans balancer :
— Cinquante fois plus que ma vie, Monseigneur !
Le chevalier se tenait les côtes, et sa suite riait aussi de bon cœur.
— Oh ! le drôle de garçonnet ! s'écria-t-il ; petiot ! si tu n'es pas poltron comme tu le dis, tu es du moins avare et l'avarice ne vient guère à ton âge.
Jeannin se retourna et montra son joli visage souriant.
— Je ne suis pas avare, Monseigneur, dit-il. Le chevalier était un bon diable, paraîtrait-il, car il s'amusait franchement à cette naïve aventure. En continuant de causer avec Jeannin, il lui montra qu'il savait fort bien pourquoi le jeune homme désirait les cinquante écus nantais.
— Oh ! fit Jeannin étonné, vous avez donc écouté à la porte du père Le Priol, vous ?
— Non, mon fils, répliqua le chevalier, mais je sais cela et bien d'autres choses encore. Est-ce que nous sommes arrivés ?
Le chemin tournait en cet endroit et démasquait le manoir de Saint-Jean, dont les murailles blanchissaient aux rayons de la pleine lune.
Au moment où l'escorte dépassait la grande haie qui bordait le chemin, un vague mouvement se fit à l'une des fenêtres du manoir. On eût dit qu'une ombre rentrait dans la nuit.
— Écoute ! dit le chevalier au petit Jeannin, en prenant un ton plus sérieux, tu es bien pauvre mon mignonnet, mais le duc François est bien riche. Moi, qui sais tout, je sais que le traître Hue de Maurever est caché dans le pays. Conduis-nous à sa retraite, et, foi de chevalier, je te jure que tu épouseras la fille de Simon Le Priol !
Jeannin demeura un instant comme étourdi.
Puis il se signa et recula de trois pas.
Puis encore, sans répondre, il jeta sa torche dans le fossé et prit sa course à travers champs.
— Il a jeté sa torche comme mon cousin Aubry jeta son épée ! grommela le chevalier sous sa visière. Il resta un instant pensif, puis reprit tout haut et gaiement :
— Allons ! mes compagnons, nous aurons bon gîte et bon souper cette nuit… au manoir !
Ils gravirent le petit mamelon et n'eurent pas besoin de frapper à la porte pour entrer dans la maison de Hue de Maurever, car il n'y avait plus de porte.
Le chevalier regarda d'un air de mauvaise humeur les premiers signes de dévastation qui se montraient au dehors.
— Sarpebleu ! grommela-t-il en descendant de cheval, je ne veux pas qu'ils me gâtent comme cela mes domaines ! On entra. Le vestibule était plein de flacons vides et d'assiettes brisées. La porte de la grande salle avait servi à faire du feu.
— Sarpebleu ! sarpebleu ! répéta le chevalier. Les meubles de la grande salle étaient en miettes : sarpebleu ! Dans la salle à manger, le vaisselier était vide : sarpebleu ! sarpebleu ! Et ce fut à grand'peine que, dans tout le reste du manoir, on trouva un fauteuil boiteux pour asseoir le pauvre chevalier.
— Sarpebleu ! sarpebleu ! sarpebleu ! Il n'était pas content, ce chevalier ! Du tout, mais du tout !
— Les meubles de monsieur Hue de Maurever n'étaient pas coupables ! se disait-il avec mélancolie, et sa vaisselle n'avait jamais fait de mal à notre seigneur le duc François.
Voilà des coquins qui me ruineront en frais d'achats et réparations !
Il s'assit et ôta son casque.
Ce casque seul nous a empêchés jusqu'ici de reconnaître notre bon camarade Méloir, ancien porte-bannière ducal.
Il n'avait pas encore accompli la promesse qu'il avait faite de trouver le sire de Maurever, mais il s'y était employé de si grand cœur, que François l'avait récompensé d'avance en lui chaussant les éperons.
Et comme il faut laisser un aiguillon au dévouement même le plus ardent, François lui avait promis, en cas de réussite, les domaines confisqués du Roz, de l'Aumône et de Saint-Jean-des-Grèves.
De sorte que notre excellent compagnon Méloir avait, dès ce moment, toutes les sollicitudes du propriétaire.
C'était son bien que les soldats de François avaient dévasté.
Maurever lui-même n'aurait pas jeté un regard plus triste sur sa maison saccagée.
Heureusement, Méloir n'était pas homme à rester longtemps de mauvaise humeur.
Il lança un dernier sarpebleu, moitié comique, et déboucla son ceinturon.
— Trouvez des sièges, mes enfants, dit-il en se carrant dans l'unique fauteuil, ou asseyez-vous par terre, à votre choix. Je suis désespéré de ne pouvoir vous offrir une hospitalité meilleure. Mais voyons ! on peut amender cela ; Keravel, toi qui es un vieux soudard, va voir à la cave s'il reste en quelque coin des bouteilles oubliées ; Rochemesnil, descends à l'écurie et apporte ta charge de bottes de foin pour faire des sièges ; Péan, tâche de trouver quelques volets, nous en ferons une table ; et toi, Fontébraut, cherche une brassée de bois pour combattre le vent des grèves qui vient par les fenêtres défoncées.
Les quatre hommes d'armes sortirent et revinrent bientôt les mains pleines. En même temps, Merry, Conan, Kervoz et d'autres archers arrivèrent, apportant une paire d'oies, des poules et des canards avec d'énormes pichés[8] de cidre.
La situation s'améliorait à vue d'œil.
Keravel avait trouvé dans un trou de la cave une douzaine de vieux flacons qui semblaient dater du déluge. Les bottes de foin faisaient d'excellents sièges. Les volets appareillés, donnaient une table vaste et fort commode. Il n'y avait pas de nappe, mais à la guerre comme à la guerre !
Un grand feu s'alluma dans la cheminée au-dessus de laquelle l'écusson de Maurever, martelé par les soudards, montrait encore ses émaux : d'or à la fasce d'azur.
À mesure que le bois vert pétillait joyeusement dans l'âtre, la gaieté s'allumait dans tous les regards.
Hommes d'armes et archers se mirent à plumer la belle paire d'oies, les canards et les poules. Le héraut prêta sa longue et mince épée de parade pour faire une broche, tandis que le sieur de Keravel, lance de Clisson, et Artus de Fontebrault, hommes d'armes de Rohan, deux beaux soldats, ma foi ! battaient des omelettes dans leurs casques.
Méloir regrettait que sa nouvelle et haute dignité ne lui permit point de partager ces appétissants labeurs. Il avait quelque teinture de la cuisine. Il donna de bons conseils.
Et, pour faire quelque chose, il vida deux flacons de vin du midi qui achevèrent la déroute de sa mélancolie.
Au diable les soucis ! l'immense rôti tournait devant le brasier par les soins de Conan et de Kervoz. La table était dressée. Et après tout, le vent qui venait par la croisée n'était que la bonne brise du mois de juin.
On devisait :
— Ah ! ça ! disait Keravel, savez-vous le nom de cette maladie-là, vous autres ? Depuis que le duc François, notre cher seigneur, est rentré en Bretagne, il enfle, il enfle…
— Je l'ai vu, voilà trois jours passés, en la ville de Rennes, répliqua Fontebrault, au palais ducal de la Tour-le-bât. S'il n'avait pas eu sa couronne tréflée, je ne l'aurais pas reconnu.
— Couronne tréflée ! s'écria le héraut qui avait nom Jean de Corson ; où vîtes-vous cela, Messire ? croix tréflée je ne dis pas, mais il n'entra jamais de trèfle en une couronne, si ce n'est en celles de David et d'Assuérus. La couronne, Messire, est le signe ou l'enseigne des dignités de nos seigneurs : fermée et croisée pour souverains, coiffant le casque de face, la grille haute ; aux barons le simple diadème ; aux comtes les perles sans nombre, aux ducs les feuilles d'ache, d'acanthe ou de persil…
— Donc, sa couronne persillée, messire de Corson, rectifia gravement Artus de Fontebrault.
— Sans compter, dit Méloir, qu'un bouquet de persil ne serait pas de trop dans la sauce de ces oies. Mais voyez donc quelles nobles bêtes !
Elles étaient déjà dorées, et leur parfum violent dilatait toutes les narines.
— La maladie de notre seigneur François, reprit Méloir, a un nom de deux aunes, qui commence comme le mot hydromel, et qui finit en grec à la manière de tous les noms païens inventés par les fainéants qui savent lire. Nous sommes de fidèles sujets, n'est-ce pas ? Eh bien ! prions saint François de guérir le seigneur duc et soupons à sa santé comme des Bretons !
La proposition était trop loyale pour n'être point accueillie avec faveur.
Les deux oies, les canards, les poules et peut-être un paon que nous avions oublié dans le dénombrement des volailles assassinées, furent placées fumants sur la table, et tout le monde fit son devoir.
VIII. L'apparition.
C'était merveille de voir le vaillant appétit de ces honnêtes soldats. Ils mangeaient, ils buvaient sans relâche, imitant l'exemple de leur vénéré chef, le chevalier Méloir, qui révéla en cette occasion des capacités de goinfrerie au-dessus de tout éloge.
Ce peuple de volatiles, dont les plumes formaient un véritable monceau au milieu de la chambre, fut englouti à l'exception d'une demi-douzaine de poulets.
Il suffit d'un grain de sable pour borner les fureurs de l'Océan.
Quelques poulets du bourg de Saint-Jean firent reculer l'appétit fougueux de nos gens de Bretagne qui dirent pour s'excuser :
— Il faudra bien déjeuner demain. Car il y a de grands estomacs qui déjeunent, même après ces soupers épiques ! Le feu couvait sous la cendre, au fond de la cheminée. La nuit avançait. Méloir dit :
— Mes compagnons, bon sommeil je vous souhaite ! Et il se mit à ronfler dans son fauteuil, une main sur son épée, l'autre sur son escarcelle. Chacun fit comme lui.
Dans la salle que remplissaient tout à l'heure les chants gaillards et les mille fracas de l'orgie, on n'entendit plus que le bruit rauque et sourd des respirations embarrassées.
Tous étaient couchés pêle-mêle, hommes d'armes et archers. Les pieds de l'un s'appuyaient contre la tête de l'autre. Corson, le savant héraut, dormait étendu sur le dos, les jambes écartées symétriquement. S'il était possible à un docte homme de se regarder dormir et que Corson se fût donné ce passe-temps, il n'eût point manqué de dire qu'il ressemblait ainsi à un pairle.[9]
Mais Corson, tout fatigant qu'il était, ne pouvait pas se regarder dormir. D'ailleurs, il rêvait qu'il nageait dans une mer de sinople, fréquentée par des sirènes de carnation. Et cela le divertissait, cet ennuyeux jeune homme.
Les autres rêvaient ou ne rêvaient point.
Les torches, accrochées au manteau de la cheminée, s'étaient éteintes. Deux résines à demi consumées luttaient seules contre la lune, qui lançait obliquement dans la chambre ses rayons cristallins et limpides.
Alors une jeune fille apparut sur le seuil.
Aux lueurs indécises des deux résines, les contours de son visage fuyaient. Quelque chose de vague et de surnaturel était autour d'elle.
Il n'y avait pas de poètes parmi ces hommes de fer qui dormaient, vautrés sur le sol. À voir cette apparition pleine de grâces, un poète eût pensé tout de suite à l'ange qui est l'âme des ruines, à la fée qui est le souffle des grèves…
Ange ou fée, elle tremblait.
Pendant une minute, elle regarda cet étrange dortoir de l'orgie.
Puis un éclair s'alluma dans ses grands yeux d'un bleu obscur.
Elle fit un pas en avant. Elle entra dans la lumière de la lune qui jeta des reflets azurés dans l'or ruisselant de ses cheveux.
Vous l'eussiez alors reconnue.
Pauvre Reine ! que de larmes dans ses beaux yeux depuis le jour où nous l'avons entrevue derrière les plis de son voile de deuil !
Ce jour avait commencé sa misère. Depuis ce jour-là, son vieux père luttait contre le ressentiment d'un prince outragé ; lutte terrible et inégale ! Depuis ce jour, le pauvre Aubry était captif dans les cachots souterrains du Mont-Saint-Michel.
Et son père n'avait qu'elle au monde pour le secourir et le protéger !
Et Aubry ! Oh ! que pouvaient les mains blanches de Reine contre l'acier des barreaux ou le massif granit des murailles ?
Elle avait pleuré, mon Dieu !
Mais il y avait une audace latente sous les grâces de cette frêle enveloppe.
Et toute hardiesse a sa gaieté, parce que la gaieté, qui est un mode de l'enthousiasme, se dégage de tout effort moral, comme la chaleur de tout effort physique.
Les pleurs de Reine se séchaient souvent dans un sourire.
Elle était si jeune ! et Dieu lui faisait de si surprenantes aventures !
Cette nuit, par exemple, au milieu de ces soudards qui ronflaient, elle avait peur, c'est vrai ; mais un malicieux sourire vint à sa lèvre quand elle reconnut, trônant sur le fauteuil d'honneur, Méloir, le chevalier de nouvelle fabrique.
Naguère, dans les fêtes d'Avranches, cet homme lui avait demandé la permission de porter ses couleurs. Plus tard, il s'était offert de lui-même, sur le noble refus d'Aubry, à poursuivre Hue de Maurever. C'était maintenant un chevalier. Et pourtant Reine souriait, parce qu'il est des hommes qu'on ne peut haïr sérieusement.
La salle était grande. Reine voulait parvenir jusqu'à la table. Elle avait un panier au bras, et son regard convoitait naïvement les débris du souper.
Elle avançait avec lenteur parmi ces obstacles humains. Il lui fallait à chaque instant éviter une tête, enjamber un bras, sauter par-dessus une poitrine bardée de fer.
Parfois, lorsque l'un des dormeurs faisait un mouvement, Reine s'arrêtait effrayée. Mais elle reprenait bientôt sa tâche, et à mesure qu'elle approchait de la table, le sourire se faisait plus espiègle autour de sa lèvre.
Enfin, elle atteignit la table en passant sur le corps mal bâti du sieur de Corson, qui ruminait chevrons, bandes, barres, pals, sautoirs, burelles, lions rampants ou issants, besans, quintefeuilles et merlettes : toutes les figures du blason.
Elle mit dans son panier deux poulets, un gros morceau de pain et un flacon de vin vieux qui restait intact par fortune.
Puis elle se redressa, toute heureuse de sa victoire, en secouant ses blonds cheveux d'un air mutin.
Comme elle s'apprêtait à traverser de nouveau la salle, cette fois, pour s'enfuir avec les trophées de son triomphe, elle laissa tomber un regard sur le bon chevalier.
Le chevalier Méloir avait toujours la main sur son escarcelle rebondie.
Les sourcils délicats de Reine se froncèrent et son œil brilla d'un éclair hautain.
— L'or qui doit payer la tête de mon père ! murmura-t-elle. Il faut croire que, dans ce temps-là, les châtelaines portaient déjà des ciseaux, car on eût pu voir dans la main de Reine un reflet d'acier qui passa entre les doigts de Méloir. Le cordon qui retenait l'escarcelle fut tranché en un clin d'œil. Mais l'escarcelle ne tomba point. La main de Méloir était toujours dessus.
Ces soldats sont vigilants, même dans le sommeil.
Quand Méloir imposait à son repos la condition de garder un objet, Méloir s'éveillait, comme il s'était endormi, la main sur l'objet gardé, que ce fût une bourse ou une épée.
Reine tira l'escarcelle bien doucement, puis plus fort. Impossible de faire lâcher prise à Méloir. Reine essaya d'ouvrir l'escarcelle entre ses doigts. Impossible encore ! Pourtant elle la voulait !
Non pas peut-être pour se procurer un peu de cet argent si nécessaire au proscrit qui se cache ; non pas assurément pour s'indemniser des ravages commis sur les domaines de Maurever : Reine n'avait pas un écu vaillant, mais elle savait où prendre le pain qui soutenait l'existence du vieillard.
Non, pour rien de tout ce qui eût pu déterminer un homme à s'emparer du trésor, disons plus ; non, pas même dans le but de s'en servir.
Mais bien parce que cette escarcelle contenait, à son sens, l'odieuse récompense qui devait payer la trahison : les cinquante écus nantais promis à quiconque livrerait monsieur Hue.
Elle voulait, — et c'était bien quelque chose que la volonté de cette blonde enfant, si mignonne et si frêle !
Cette blonde enfant, si frêle et si mignonne, avait bravé naguères pendant dix nuits les balles et les traits d'arbalètes pour aller porter du pain à Gilles de Bretagne prisonnier. Et Dieu sait que les archers de Jean de la Haise avaient ordre de viser juste autour de la grille du cachot.
Cette blonde enfant, depuis dix autres jours, traversait chaque nuit les grèves, où tant d'hommes forts ont laissé leurs os, pour porter encore du pain, — du pain à son père, cette fois.
Quand elle voulait, il fallait.
Méloir grondait dans son sommeil. Il sentait confusément l'effort de la jeune fille. Sa main se raidissait sur l'escarcelle, bien qu'il ne fût point réveillé encore.
L'impatience prenait Reine, dont le petit pied frappa le sol avec colère.
Puis, comme si ce n'était pas assez d'imprudence, la téméraire enfant, par un dernier mouvement brusque et vigoureux, arracha l'escarcelle.
— Alarme ! cria Méloir, qui s'éveilla en sursaut. En une seconde, toute l'escorte fut sur pied.
Mais une seconde ! c'était dix fois plus qu'il n'en fallait à Reine de Maurever pour opérer sa retraite.
Leste comme un oiseau, elle bondit parmi les dormeurs qui s'agitaient ; elle sauta d'un seul élan sur l'appui de la fenêtre ouverte, et les soldats se frottaient encore les yeux qu'elle avait déjà franchi le seuil de la cour.
En passant près de la table, elle avait soufflé les deux résines.
La lune était sous un nuage.
Ce fut, dans la salle, une scène de désordre inexprimable. Au milieu de l'obscurité complète, on se démenait, on se choquait. Les jambes engourdies des dormeurs s'embarrassaient dans le foin qui leur servait de lit, et plus d'un tomba lourdement, mêlant aux cris confus un son retentissant de ferraille.
On eût dit qu'une lutte acharnée avait lieu.
— Allumez les résines ! commanda Méloir. Et chacun de répéter :
— Allumez les résines ! Mais quand toute le monde commande, personne n'obéit. On continua de s'agiter à vide. Le sieur de Corson s'était remis en pal, comme il disait quand il était de très joyeuse humeur. En pal, pour lui, signifiait debout.
Oh ! les sinistres joies de la science !
Quand un docte homme plaisante, fuyez ! Il n'y a qu'une plaisanterie de mathématicien, qui puisse être plus funeste qu'une plaisanterie d'archiviste-paléographe !
Les autres cherchaient leurs armes, juraient, se bourraient, trébuchaient contre les flacons vides et donnaient leurs âmes au diable, qui ne s'en souciait point.
Le chevalier Méloir était comme ébahi.
Il fallut que la lune sortît de son nuage pour mettre fin à la mêlée. Un rayon argenté inonda un instant la salle, pour s'éteindre bientôt après. Mais on avait eu le temps de se reconnaître. Conan et Kervoz battaient déjà le briquet.
— Avez-vous vu ?… commença Méloir.
— Un fantôme ? interrompit Kéravel.
— Quelque chose, continua Fontebrault, qui a glissé dans la nuit comme un brouillard léger.
— Une vision…
— Un esprit…
— Quelque chose, s'écria Méloir, qui a coupé les cordons de ma bourse !
— En vérité ! fit-on de toutes parts.
— Quelque chose, ajouta Kéravel, en soulevant une des résines allumées, qui a emporté deux de nos poules et notre dernier flacon.
— C'est pourtant vrai ! répéta-t-on à la ronde.
— Sarpebleu ! gronda Méloir, au diable les poules ! mon escarcelle contenait la rançon d'un chevalier ! On peut monter à cheval et le chercher. Ce quelque chose-là, mes compagnons, il me le faut !
Les hommes d'armes s'entre-regardèrent.
— Chercher, murmurèrent-ils, c'est possible, mais trouver…
— Il faut trouver, mes compagnons ! dit Méloir.
— Si c'est un voleur, répliqua Kéravel, il est adroit, messire, et il a de l'avance. Si c'est un esprit…
— Quand ce serait Satan, sarpebleu ! On chuchota. Méloir poursuivait :
— Sellez les chevaux, Conan et les autres. Notre nuit est finie. Vous, mes compères, écoutez, s'il vous plaît, je vais vous donner le signalement du prétendu fantôme.
— Vous l'avez donc bien vu, messire ?
— Pas trop, mais juste pour le reconnaître. De sa taille, je ne saurais rien dire, sinon qu'il est plus leste que les lévriers de Rieux. Sa figure, je ne l'ai pas aperçue, puisqu'il me tournait le dos en fuyant. Mais ses cheveux blonds, bouclés et flottants…
— C'est une femme ?
— Peut-être. Vous souvenez-vous du garçonnet qui nous a conduits jusqu'ici, messieurs ?
— Oh ! oh ! s'écria-t-on, c'est vrai ! il a des cheveux blonds.
— Et vous souvenez-vous comme il avait envie des cinquante écus nantais ?
— Oui ! Oui !
— Voilà la piste, mes compagnons. À vous de la suivre. Un bruit soudain se fit dehors.
— Sus ! sus ! criaient Conan, Merry, Kervez et les autres archers.
Et ils donnaient chasse dans la cour à un être qui fuyait avec une merveilleuse rapidité.
— Sus ! sus !
— Mon bon Seigneur, disait le pauvre diable perdant déjà le souffle, ayez pitié de moi. Je venais pour parler à votre maître, le noble chevalier Méloir.
— Au milieu de la nuit ? Attention, Conan ! Barre-lui la route, Merry ! Nous allons l'acoller contre le mur !… Les hommes d'armes et Méloir s'étaient mis aux fenêtres.
— Oh ! mes bons seigneurs ! oh ! criait le fugitif à bout de forces.
— Messire, dit Fontebrault, je crois que cet honnête gaillard va nous donner des nouvelles de votre bourse.
— Ne lui faites pas de mal, ordonna Méloir aux archers. Le fuyard s'arrêta au son de cette voix.
— Merci, mon cher seigneur, dit-il, que Dieu vous récompense !
— Amenez-le ! commanda Méloir. L'instant d'après, les archers poussaient dans la salle un individu qui ne ressemblait vraiment point au signalement donné par Méloir. Ce signalement, tout imparfait qu'il était, parlait du moins d'une taille souple et de longs cheveux blonds soyeux. Notre fugitif avait au contraire tout ce qu'il fallait pour n'être confondu de près ni de loin avec ce signalement. C'était un grand garçon d'une laideur très avancée et pourvu d'une chevelure dont chaque crin était rude comme la dent d'une étrille.
— Messire, dit l'archer Merry, nous avons surpris ce vilain oiseau-là au moment où il se glissait hors de la cour.
— Que venais-tu faire dans la cour ? demanda Méloir qui avait repris place dans son fauteuil.
— Je venais vous parler, mon bon seigneur.
— Comment t'appelles-tu ?
— Vincent Gueffès, fidèle sujet du duc François, et le plus humble de vos serviteurs, monseigneur.
IX. Maître Gueffès.
C'était bien maître Gueffès, le digne maître Gueffès, le mendiant-maquignon-clerc-normand, le prétendu de la belle Simonnette, le rival du petit Jeannin, maître Vincent Gueffès avec sa large mâchoire, son front étroit, ses bras de deux aunes.
Et maître Gueffès disait vrai par impossible : il était réellement venu au château pour parler au chevalier Méloir.
Le chevalier Méloir le considéra longtemps avec attention.
— Mes compagnons, dit-il ensuite, il est rare de trouver un animal plus laid que ce pataud-là. Tout le monde approuva de bon cœur.
— Mais vous savez, continua Méloir, quand on s'éveille comme cela en sursaut, on a la vue trouble et le sens engourdi. Peut-être avais-je la berlue, mes compagnons, peut-être ai-je vu de beaux cheveux blonds à la place de ces crins de sangliers, et une taille fine à la place de ce corps mal bâti…
Les hommes d'armes riaient. Gueffès tremblait de tous ses membres.
— Dieu me pardonne, acheva Méloir, je crois que c'est ce coquin qui m'a volé mon escarcelle !
— Oh ! mon bon seigneur, mon bon seigneur ! s'écria maître Gueffès ; je vous jure…
— Bien ! bien, mon homme, interrompit Méloir, tu vas jurer tout ce qu'on voudra, mais moi, je vais te faire pendre ! Gueffès se jeta à genoux.
— Mon cher seigneur, dit-il, les larmes aux yeux, et c'était la première fois de sa vie qu'il donnait de pareilles marques d'attendrissement, mon cher seigneur, la mort d'un pauvre innocent ne vous rendra point votre escarcelle, et si vous me laissez la vie sauve, je vous fournirai de quoi gagner les bonnes grâces du riche duc.
— Saurais-tu où se cache le traître Maurever ? demanda vivement Méloir.
— Oui, mon cher seigneur, répliqua Gueffès sans hésiter. Gueffès était trop homme d'affaires pour ne pas voir que la crise était passée. Il se redressa un petit peu, et son œil fit le tour du cercle.
— La vie sauve ! répéta-t-il ; vous êtes bien trop généreux, mon cher seigneur, pour ne pas ajouter quelque petite chose à cela.
— Allons ! parle ! s'écria Méloir. Gueffès se redressa tout à fait.
— Au clair de la lune, là-bas, sur le tertre, dit-il, tranquillement cette fois, j'ai vu passer votre escarcelle, mon cher seigneur. Oh ! les beaux cheveux blonds et le gracieux sourire !
— Parle donc !
— Quatre jambes vont plus vite que deux. Hommes d'armes ! montez à cheval, si vous voulez suivre le conseil d'un pauvre honnête chrétien, descendez par le village et piquez droit aux Grèves. Vous trouverez l'escarcelle… et quand vous serez partis, ajouta-t-il en regardant Méloir en face, moi je parlerai à mon cher seigneur.
— En route ! cria Méloir.
— Et, si c'est un sorcier ? insinua Kervoz, et qu'il vous étrangle, messire ? Méloir regarda maître Gueffès en-dessous.
— Bah ! fit-il, le jour va se lever, et j'aurai la main sur ma dague. En route !
Homme d'armes et archers s'ébranlèrent. Les chevaux étaient tous préparés dans la cour. On entendit la grand'porte s'ouvrir, puis le bruit de la cavalcade, puis le silence se fit.
— Sarpebleu ! grommela Méloir ; ils vont revenir les mains vides ! Ah ! si j'avais mes douze lévriers de Rieux ! Ma patience ! ils doivent être à Dinan à cette heure, et nous les aurons demain.
— C'est donc vrai, monseigneur ? dit bien respectueusement Gueffès.
— Quoi ?
— Que vous chasserez Maurever dans les Grèves avec des lévriers de race ?
— Que t'importe ?
— Cela m'importe beaucoup, mon cher seigneur, attendu que j'ai mis dans ma tête de gagner les cinquante écus nantais, promis par François de Bretagne à celui qui…
— Ah ! ah ! dit Méloir ; est-ce aussi pour la fillette à Simon Le Priol ? Gueffès devint tout jaune.
— Il y a donc quelqu'un, murmura-t-il, qui veut aussi gagner les cinquante écus nantais pour la fillette à Simon Le Priol ?
— Est-elle jolie ? demanda Méloir au lieu de répondre.
— Elle est riche, répliqua Gueffès. Méloir lui frappa sur l'épaule.
— Le bon compagnon que tu fais, ami Gueffès ! s'écria-t-il. Mais j'y songe ! nous n'aurons guère besoin de mes lévriers de Rieux, puisque tu sais où se cache M. Hue.
— Ai-je dit que je le savais ?
— Oui, sarpebleu ! sans cela…
— Ah ! monseigneur ! quand on a la corde au cou…
— Tu ne le sais donc pas ?
— Je le saurai, monseigneur.
Maître Gueffès avait un sourire assez irrévérencieux autour de son énorme mâchoire.
— Causons raison, reprit-il ; moi, je vis dans ce pauvre trou de Saint-Jean-des-Grèves, et je ne sais pas les nouvelles. Pourtant on m'a dit que vous vouliez épouser Reine de Maurever.
— Ah ! on t'a dit cela ?
— Mauvaise dot, monseigneur, pour un galant chevalier comme vous, que trois manoirs ruinés où il ne reste que des murailles.
— Et les tenances, mon ami Vincent.
— Et les tenances… mais les tenances et les murailles, vous les aurez sans la fille, puisque les domaines sont confisqués et que le duc François vous les a promis.
— Comment ! s'écria Méloir, tu sais aussi cela !
— Mon Dieu, messire, j'ai passé la soirée à écouter vos soudards ivres. Ils disent… mais je ne voudrais pas vous fâcher, mon cher seigneur.
— Que disent-ils ?
— Ils disent que la fille de Maurever veut épouser le gentilhomme d'armes, Aubry de Kergariou.
— C'est bien possible, cela, maître Vincent.
— Est-ce que vous êtes philosophe comme le pauvre Gueffès ? demanda humblement le Normand.
— Sarpebleu ! s'écria Méloir en riant, voilà un coquin qui a de l'esprit comme quatre ! Non, non ! je ne suis pas si philosophe que cela, mon homme ! Mais mon cousin Aubry est en prison… et, s'il plaît à Dieu, il y restera longtemps.
— S'il plaît à Dieu ! répéta Gueffès d'un air goguenard.
— Que veux-tu dire ?
— Ce que femme veut… commença le Normand.
— Bah ! interrompit Méloir, vieux dicton moisi.
— …Dieu le veut, acheva paisiblement maître Gueffès, et si j'ai de l'esprit comme quatre, c'est mon cher seigneur qui a eu la bonté de me le dire, la fille de Maurever en a quatre fois plus que moi encore.
— Tu la connais ?
— Je gagne ma vie ici et là ; je vais un peu partout à l'occasion et, au besoin, je connais un peu tout le monde.
Méloir lui prit les deux bras et le mit en face de la résine pour le considérer plus attentivement.
— Il me semble que je t'ai déjà vu, murmura-t-il.
— Ce n'est pas impossible, répondit Gueffès, dont la lumière trop voisine faisait clignoter les yeux gris.
— À Avranches ?
— Peut-être à Avranches.
— Sur le passage du duc François un grigou cria…
— Duc ! que Dieu t'oublie ! prononça tout bas Gueffès.
— Par le ciel ! maître Vincent, c'est toi qui était ce grigou !
— Mon bon seigneur, je n'avais pas pu ramasser un seul carolus dans la largesse de François de Bretagne.
— Et tu te vengeais ?
— Une pauvre espièglerie, mon bon seigneur ! Méloir lui lâcha les deux bras et se mit à réfléchir.
— À ce jeu-là, continua tranquillement maître Gueffès, on gagne parfois autre chose que des piécettes blanches. Connaissez-vous le manoir du Guildo, monseigneur ?
— L'ancien fief de Gilles de Bretagne ?
— Un beau domaine, celui-là ! Et qui vous irait bien, messire Méloir ! Mais François l'a donné à Jean de la Haise. Ah ! ce n'est pas pour dire que messire Jean ne l'a pas bien gagné ! Pour en revenir à mon histoire, une fois, je criai aussi sur le passage de monsieur Gilles. C'était en la ville de Plancoët. Monsieur Gilles faisait largesse et je n'avais pu avoir qu'un denier breton dont il faut six pour faire un denier royal à douze du sol tournois. Je criai : « Monsieur Gilles a le feu Saint-Antoine sous sa belle cotte à mailles d'or ».
— Méchant drôle ! fit Méloir en riant.
— Un gentil petit page que je n'avais pas aperçu, poursuivit maître Gueffès, dont la joue jaunâtre prit une teinte plus chaude, me sangla un coup de gaule à travers la figure. Tenez, voyez plutôt !
Il montra sa joue rougie, où une ligne blanche se dessinait en effet, nettement.
— Un bon coup de houssine ! dit Méloir.
— Oui, répondit Gueffès ; il y a bien dix ans de cela. Le coup paraît toujours, et le mire m'a dit qu'il paraîtrait jusqu'à ce que le page soit en terre.
— Le page a dû devenir un homme ?
— Un gentilhomme, monseigneur, portant une lance presque aussi bien que vous.
— Tu l'appelles ?
— Aubry de Kergariou. Il y eut encore un silence. Au dehors l'aube blanchissait l'horizon. Méloir reprit le premier la parole.
— Maître Gueffès, dit-il avec une certaine noblesse, Aubry de Kergariou est mon cousin, et je suis chevalier, je vous défends de rien entreprendre contre lui.
— Contre lui ! moi ! s'écria Gueffès de la meilleure foi du monde ; ah ! vous ne me connaissez guère. Je souhaite que messire Aubry aille en terre, c'est vrai, mais pour l'y mettre moi-même, incapable, mon cher seigneur ! Seulement si vous aviez pensé comme moi qu'un cercueil ferme toujours mieux qu'un cachot, j'aurais dit : Amen.
— Assez sur ce sujet, maître Gueffès !
— Comme vous voudrez, monseigneur. Mais moi qui ne suis pas chevalier, il m'est permis d'avoir d'autres idées… pour mon compte, j'entends ! J'ai aussi un rival auprès de Simonnette. Il n'est pas même en prison, et le plus tôt que vous pourrez le faire pendre sera le mieux.
— Comment ! le faire pendre ! se récria Méloir.
— C'est un petit cadeau que je vous demande par-dessus le marché des cinquante écus nantais.
— Pendre mon petit Jeannin ! dit Méloir en souriant.
— Oh ! oh ! vous le connaissez ! Un joli enfant, n'est-ce pas ?
— Un enfant charmant !
— Eh bien ! quand vous m'aurez promis qu'il sera pendu, nous finirons ensemble l'affaire du Maurever.
— Mais il ne sera jamais pendu, maître Gueffès.
— Assommé alors, je ne tiens pas au détail.
— Ni assommé.
— Étouffé dans les tangues.
— Ni étouffé.
— Noyé dans la mer.
— Ni noyé ! Le chevalier Méloir, à ces derniers mots, fronça un peu le sourcil. Maître Gueffès força sa mâchoire à sourire avec beaucoup d'amabilité.
— Mon cher seigneur, dit-il, vous êtes le maître et moi le serviteur. Il fait bon être de vos amis, je vois cela. Chez nous, vous savez, en Normandie, on marchande tant qu'on peut ; je suis de mon pays, laissez-moi marchander. Puisque vous ne voulez pas que le jeune coquin soit pendu, ni assommé, ni étouffé, ni noyé, on pourrait prendre un biais. Votre cousin Aubry doit avoir grand besoin d'un page, là-bas, dans sa prison. Ce serait une œuvre charitable que de lui donner ce Jeannin. Cela vous plaît-il, monseigneur ?
— Cela ne me plaît pas.
— Alors, mettons-lui une jaquette sur le corps, et faisons-le soldat. Qui sait ? il deviendra peut-être un jour capitaine.
— Il ne veut pas être soldat !
— Ah ! fit Gueffès, c'est bien différent ! Du moment que messire Jeannin ne veut pas… Il commençait à se fâcher, l'honnête Gueffès.
— Mon cher seigneur, reprit-il, le destin s'est amusé à nous mettre dans une situation à peu près pareille, vous, l'illustre chevalier, moi, le pauvre hère. Vous avez un rival préféré qui s'appelle Aubry, moi j'ai une épine dans le pied qui s'appelle Jeannin.
— Et tu voudrais l'arracher ?
— J'allais y venir, répliqua tout naturellement Gueffès. Quand on ne peut manger ni chair, ni poisson, ni froment, ni rien de ce qui se mange, on grignote le bout de ses doigts pour tromper sa faim, c'est de la philosophie. Quand le renard est trop bas, et que les raisins sont trop hauts, le renard serait bien fâché d'y mordre, c'est encore de la philosophie.
— Quand le Normand enrage, poursuivit Méloir du même ton, et qu'il est obligé de rentrer les ongles, le Normand récite des apologues.
— C'est toujours de la philosophie, conclut maître Gueffès.
— Allons, maraud ! s'écria le chevalier en se levant tout à coup, l'air est frais ce matin, allume-moi mon feu, et trêve de bavardages ! Si tu sais où se cache le traître Maurever, tu me l'apprendras pour remplir ton devoir de vassal. Si tu ne remplis pas ton devoir de vassal, c'est toi qui seras pendu !
Gueffès n'était pas homme à s'insurger contre ce brusque changement.
Il s'inclina jusqu'à terre et alluma le feu.
Mais il savait d'autres fables que celle du Renard et les Raisins. Le vieil Ésope n'avait pas attendu notre La Fontaine pour mettre en action la logique bourgeoise.
Gueffès, tout en soufflant le brasier, se disait comme le moissonneur d'Ésope : « Ne compte que sur toi-même ».
Méloir, lui, se promenait de long en large dans la chambre et secouait ses membres engourdis.
Pendant que le feu flambait déjà dans l'âtre, il s'approcha d'une fenêtre et jeta ses regards sur la campagne.
Le monticule où s'asseyait le manoir de Saint-Jean avait à peine quatre ou cinq toises d'élévation au-dessus du niveau des Grèves, mais dans ce pays cinq toises suffisent pour constituer une montagne et donner à la vue le plus vaste des horizons.
La fenêtre tournait le dos à la Normandie. Méloir voyait une échappée des grèves dans la direction de Cherrueix et de Cancale, et, en face de lui, le Marais, océan de verdure, au milieu duquel le mon Dol apparaît comme une île.
Le soleil s'élevait de l'autre côté du château, derrière les collines de l'Avranchin. Une teinte rosée montait au zénith et laissait le couchant perdu dans ces nuages grisâtres qui rejoignent nos brouillards de Bretagne et confondent en quelque sorte la terre avec le ciel.
Sur la route de Dol, au loin, un point noir se mouvait.
Et le vent d'ouest apporta comme l'écho perdu d'une fanfare.
— Vive Dieu ! s'écria Méloir, voilà Bellissan, le veneur, avec mes lévriers de Rieux ! Maître Gueffès ! nous trouverons bien la piste sans toi !
Maître Gueffès ôta son bonnet de laine :
— Si monseigneur veut se mettre les pieds au feu, dit-il, je vais lui servir son déjeuner ; j'ai encore quelques petites choses à dire à monseigneur.