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La Femme Abbé

Chapter 29: XXI.
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About This Book

A series of intimate letters recounts a young woman's visits to religious services and her close observations of a sensitive, newly ordained priest whose public collapse at the altar is traced to an unreturned passion. The correspondent describes the crowd's curiosity, the dramatic moment when the beloved appears, later sermons that cast religion as refuge from feeling, and repeated attempts to read the priest's demeanor. Personal reflections mix sympathy, erotic fascination, envy of altar assistants, domestic duties, and neighborhood gossip, weaving scene-reporting with inward confession to examine desire, devotion, and social manners.

SAINT-ALMONT.

Parlez, bon jeune homme.

AGATHE.

Celle de vous imiter.

SAINT-ALMONT.

Vous avez fait quelques études?

AGATHE.

Depuis plusieurs mois, je me suis appliqué avec toute l'ardeur dont je suis capable, et je sais assez de latin pour entendre nos saintes écritures. Dieu et vous, vous ferez le reste.

SAINT-ALMONT.

Bon jeune homme, je ne puis vous admettre dans cette maison qu'à titre d'essai.

AGATHE.

Je ne désire pas autre chose; j'espère que vous trouverez en moi des dispositions à imiter vos vertus. Hélas! ne me rebutez point: plante fragile et abandonnée seule à tous les vents, j'ai besoin d'un tuteur et d'un abri.

SAINT-ALMONT.

Vous devez pressentir que la vie qu'on mène dans un séminaire est laborieuse, austère...

AGATHE.

Je le sais; mais vos bons exemples me la rendront facile. Je vous avoue que, sans la réputation de votre mérite, je n'aurais jamais osé aspirer à une place ici: je vous devrai mon salut.

SAINT-ALMONT.

Revenez dans trois jours.

AGATHE.

Trois jours sont bien longs...

SAINT-ALMONT.

Dans trois jours.

Ils me parurent trois siècles. Cependant, ils me furent nécessaires pour me préparer au nouveau rôle dont je ne craignais pas de me charger. Je m'en reposai beaucoup sur l'amour; c'est un dieu qui fait aussi des miracles. Néanmoins, je réfléchis beaucoup; je savais combien l'amour est indiscret et téméraire, et j'avais besoin de la plus grande circonspection pour cacher deux secrets à la fois, celui de mon cœur et celui de mon sexe. Ô ma bonne Zoé! tu n'as jamais été à pareilles épreuves; tu as aimé sans contradiction, et tu possèdes sans alarmes l'homme le plus doux et le plus tendre. Je suis heureuse de ton bonheur; compatis à ton tour aux peines que j'endure, et pardonne-moi mes imprudences. Adieu.

P. S. Tu m'as vu la plus belle chevelure du monde; je viens d'en faire, sans effort, le sacrifice à mon amant, devenu mon supérieur. J'ai coupé moi-même mes cheveux en rond. Que de femmes les auraient mouillés de quelques larmes, avant d'en approcher les ciseaux! Ce luxe de la nature ne m'a point coûté de regrets. Toute ma parure est dans mon amour.

XXI.

AGATHE À ZOÉ.

De loin comme de près, je suis certaine que la sage et bonne Zoé pense à sa pauvre et folle Agathe; et moi, aussi: ce journal en portera témoignage.

Voilà donc Agathe installée au séminaire. La vie de séminaire n'est pas si rude que je me l'imaginais d'abord. Les exercices de piété et les heures d'études y sont fréquens, il est vrai; mais comme tout s'y fait en son temps, la tâche en paraît moins pénible.

Mais j'observe ici que ce qui passe pour une vérité, souffre quelquefois des exceptions. Par exemple, on est convenu de croire que l'oisiveté est la berceuse de l'amour; et qu'au contraire, un travail assidu, opiniâtre chasse cette passion; j'éprouve ici tout l'opposé. L'occupation où je ne cesse d'être ne fait qu'entretenir mon amour. Il est vrai que je suis presque toujours sous les yeux de celui à qui j'ai voué mon existence, et toutes mes facultés. Comme je suis attentive aux leçons qu'il nous donne! il nous les donne si affectueusement! La persuasion, plus encore que la conviction, nous fait adopter tous les principes religieux qu'il professe. Sous un tel maître, j'ai la vanité de croire que je ferai des progrès dans une science si peu à la portée des femmes.

Il y a dix jours que j'habite le séminaire; il me semble que j'y suis depuis dix minutes. Enhardie par les encouragemens que m'a donnés Saint-Almont, je me suis hasardée à lui demander, en le reconduisant jusqu'à la porte de son appartement, s'il était content de moi, et quel terme il mettait à l'espèce de noviciat qu'il m'avait prescrit. «Bon jeune homme,» (il continue à m'appeler ainsi, et cette expression qu'il ne donne qu'à moi me flatte infiniment.) «Bon jeune homme, m'a-t-il répondu, attendez l'expiration de la quinzaine; je pense que nous serons satisfaits l'un de l'autre.»

Ces paroles me donnent un courage au-dessus de mon sexe.

Et ces détails, ma bonne Zoé, te prouveront combien est innocent le stratagème que j'emploie pour jouir de la présence de celui que j'aime avec un désintéressement, certes! bien rare. Conviens-en, mon amie.

XXII.

AGATHE À ZOÉ.

La quinzaine expirée, Saint-Almont me fit entrer chez lui; c'était pour me dire qu'il me croyait la vocation indispensable à l'état que je voulais embrasser, et qu'il me recevait volontiers au nombre de ses néophytes.

Je le remerciai de cette grâce dans les termes les plus expressifs, et je saisis cette occasion pour le supplier de vouloir bien se charger du dépôt de mon petit pécule. Il demeura un moment rêveur, et finit par y consentir. Ainsi donc, voilà ma petite fortune et tout mon être entre les mains de l'homme que j'aime.

Les séminaristes avec lesquels je vis ne sont pas nombreux, et je ne fais société particulière avec aucun, malgré les avances de plusieurs d'entre eux. Je les repousse par mon assiduité constante à mes devoirs, et par une certaine réserve qui m'a paru ne pas déplaire à notre supérieur.

Le chef de ces sortes de maisons se choisit ordinairement parmi les ecclésiastiques qu'il gouverne, celui d'entre eux dont il est le plus content pour être son clerc, c'est-à-dire, son secrétaire particulier; et c'est une faveur qui ne laisse pas que d'être fort briguée.

Cette espèce de place donne certains priviléges; on accompagne le supérieur partout; on loge près de lui. Il vous exempte de certains exercices vulgaires.

Toute mon ambition était de devenir un jour l'être fortuné que choisirait Saint-Almont, quand il n'aurait plus celui que je lui vis en entrant. C'était un jeune homme fort sage, appartenant à une famille distinguée. Deux mois après mon admission au séminaire, je sus que ses parens lui avaient obtenu un bénéfice qui n'avait point charge d'âmes; je redoublai de zèle et de piété, pour le remplacer auprès de Saint-Almont.

Mon Dieu! pardonne-moi, si j'ai osé faire servir les choses saintes à un amour profane: mais c'est toi qui as mis dans nos cœurs les passions; elles ne sont donc pas des crimes, et je le sens à la pureté de mes intentions.

XXIII.

AGATHE À ZOÉ.

Ô combien l'amour, même le plus désintéressé, le plus pur, cause de tourmens et d'inquiétudes! Il n'est jamais satisfait. J'habite le même toit que Saint-Almont; je prends ses leçons; je mange au même réfectoire; je me lève, je me couche en même temps que lui, et pourtant je ne suis pas encore contente. Cette place de secrétaire que j'envie, m'ôte le sommeil, dans la crainte où je suis de ne pouvoir réussir. Je ne suis pas le seul clerc qu'il semble affectionner. Il en est un autre qu'il paraît distinguer aussi; et peut-être celui-ci obtiendra-t-il le poste que j'ambitionne. Si j'échoue, je crois que j'en tomberai malade.

Toutes ces idées, amoncelées dans mon cerveau, me font imaginer un coup de hardiesse qui peut me réussir. C'est d'oser demander moi-même à remplir la place de clerc particulier de Saint-Almont. Peut-être s'en fâchera t-il? n'importe! Mon âme impatiente ne peut plus se contraindre. Ah! Zoé! Zoé!... La France, dit-on vulgairement, est le paradis des femmes. Hélas! je n'y fais que mon purgatoire.

XXIV.

AGATHE À ZOÉ.

J'aime à intituler ainsi chaque page de mon journal. Ce titre me fait une douce illusion. Il me semble que je t'écris réellement une lettre, et que tu dois me lire aussitôt. J'ai besoin de te croire près de moi, et à portée de me surveiller. Hélas! tu n'existes plus pour moi que dans les souvenirs de mon cœur; de longues mers nous séparent peut-être pour toujours. Je ne serai plus peut-être, quand tu reviendras sur le continent et dans notre patrie.

Un soir, après la prière commune, je demandai en tremblant à Saint-Almont de me permettre de lui adresser quelques paroles en particulier. Il accueillit mon vœu; j'entrai avec lui dans son petit oratoire, et lui dis:

AGATHE.

Mon très-honoré supérieur, nous avons appris que votre secrétaire quitte la maison...

SAINT-ALMONT.

Oui, et je regrette ce jeune homme. C'est un excellent sujet.

AGATHE.

Nous l'aimons tous...

SAINT-ALMONT.

Eh bien! mon cher Sainte-Alba... (C'est le nom que je porte au séminaire.)

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Oserais-je vous demander si, pour le remplacer, vous avez déjà fait votre choix?

SAINT-ALMONT.

Pas encore, précisément...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Vous choisirez sans doute le plus méritant... Hélas!

SAINT-ALMONT.

Pourquoi hélas!

AGATHE-SAINTE-ALBA.

C'est que plus qu'aucun des jeunes ecclésiastiques qui vivent ici, dans ce séminaire, sous votre paisible et sage discipline, j'aurais besoin d'être continuellement sous vos regards... Pauvre orphelin que je suis... vous êtes mon très-honoré supérieur, vous seriez encore comme mon père, mon tuteur, mon ange gardien. Je réglerais tous mes pas sur les vôtres. Il faut que je vous dévoile mon âme tout entière. Sachez donc que je ne pourrais plus vivre loin de vous; ce sont vos seuls mérites qui ont décidé ma vocation. Permettez-moi donc de m'attacher à votre personne, et de me charger auprès de vous de tous les services qu'il vous plaira me confier. Ne me faites pas l'injure de croire qu'en vous parlant ainsi, en briguant cette place, j'aie en vue les petits priviléges qui y sont attachés; je prétends au contraire redoubler de zèle et de travaux. Enfin, je désire ardemment être votre clerc. Vous m'aiderez à combattre les passions, à les vaincre.... Pardon, mon très-honoré supérieur....

SAINT-ALMONT.

Bon Sainte-Alba! vous ne m'avez point offensé, et ma confiance répondra à l'ingénuité de vos sentimens. Allez en paix, et soyez toujours ce que vous avez été jusqu'à ce moment.

Ces dernières expressions me calmèrent beaucoup; je passai une nuit douce et presque heureuse. Le surlendemain, le clerc de notre supérieur fit ses adieux à ses condisciples, et partit. Le troisième jour, Saint-Almont m'appela dans son cabinet d'étude, et me fit asseoir devant un pupitre, en me disant: «Remplissez près de moi les fonctions que vous avez paru désirer; j'espère que nous serons contens tous deux.»

Zoé! tu ne peux partager le bonheur de ton Agathe. Me voici devenue le secrétaire, l'ami, et presque le confident de l'homme que j'aime, et qui est si digne, par ses malheurs et ses vertus, de l'attachement d'un cœur honnête et sensible. Nous sommes devenus presque inséparables; nous ne nous séparons que la nuit. Je l'accompagne en tous lieux, à toute heure. Félicité pure, et telle que les anges doivent la goûter dans le ciel!

XXV.

AGATHE À ZOÉ.

Il faut te dire, ma chère Zoé, que Saint-Almont et moi, nous sommes devenus tous deux l'édification de tous ceux qui nous voient. Quand quelques esprits-forts versent leurs sarcasmes sur l'état ecclésiastique, on répond: «Ils en auraient une autre opinion, s'ils pratiquaient Saint-Almont et son jeune clerc Sainte-Alba.»

Pendant les offices des fêtes, on nous fait remarquer. «Quelle piété affectueuse, s'écrie-t-on! ce n'est point là de la cafarderie. Comme ce jeune clerc a les yeux constamment levés sur son supérieur!»

Si tout le monde savait le véritable motif qui me fait agir ainsi... Eh bien! on l'a dit avant moi, et je suis peut-être la seule qui l'éprouve:

Oui! l'amour est vertu dans un cœur vertueux.

Il faut me voir servir mon amant à l'autel, soit aux offices du matin, soit à ceux du soir. Il faut me voir comme je presse amoureusement sur mes lèvres brûlantes la patène que Saint-Almont me donne en me disant: Pax tibi, et la baiser plutôt trois fois qu'une, à l'endroit où il l'a baisée le premier.

Quant au Pax tibi, hélas! le vœu religieux qu'il m'adresse est bien loin de mon cœur. La paix en est bannie pour long-temps, je pense.

Aux vêpres, pendant le Magnificat, tu sais, ma Zoé, que le clerc à son tour encense le célébrant; au lieu des trois coups d'encensoir, bien des fois j'en donne six ou neuf. On est obligé de m'avertir de ma méprise, et je rougis jusqu'au blanc des yeux. Mais que de satisfaction j'éprouve à offrir publiquement un encens pur à l'homme par excellence, le seul homme que j'aimerai dans ma vie entière!

Aux saluts d'apparat, je suis l'un des deux clercs qui, marchant à reculons, encensent le Saint-Sacrement, ou ce qu'on appelle le soleil, porté par notre supérieur. Sacrilége que je suis! hélas! ce n'est pas à Dieu que j'adresse l'encens que je brûle en ce moment. Il est tout entier pour le seul Saint-Almont.

Quelquefois, autant pour exercer les jeunes ecclésiastiques dans le saint ministère, que pour servir d'instruction au peuple, Saint-Almont, le soir, dans l'église, établit des conférences édifiantes. J'en soutins une avec lui; elle roulait sur l'amour profane. Saint-Almont jouait, comme il était convenable, le rôle de Notre-Seigneur, et moi celui du monde. Pour parler comme le vulgaire, il était l'avocat du bon Dieu; et moi, celui du diable.

Saint-Almont passe pour très-éloquent; mais cette fois-ci, tout l'auditoire convint que l'élève avait mieux parlé que le maître. On allait jusqu'à dire que le clerc avait embarrassé son supérieur en plus d'un endroit.

Saint-Almont m'en toucha quelque chose, en rentrant au séminaire, non pas qu'il fut atteint d'une basse jalousie; mais en homme sage, il me fit entendre que j'avais lieu de craindre un jour, tôt ou tard, l'ascendant de la plus terrible des passions.

Qu'ai-je à redouter, lui répondis-je, si vous ne me retirez pas votre main préservatrice? J'ajoutai: N'ai-je pas fait vœu de vous accompagner comme l'ombre suit le corps? et je renouvelle très-volontiers, et dans toute la sincérité de mon âme, cet engagement sacré.

Qu'est-ce donc que l'amour? Comme tout à ses yeux s'ennoblit et devient intéressant!

Croiras-tu, Zoé, que j'éprouvai un plaisir égal à ce qu'on appelle de la volupté, quand Saint-Almont, le mercredi des Cendres, me traça sur le front avec son pouce une croix de ces cendres consacrées? je ne pus me résoudre à mettre mon camail sur la tête, dans la crainte d'effacer sur mon front l'empreinte des doigts de mon amant.

Pendant le Carême, la confession, devenue plus fréquente, m'embarrassait beaucoup. Heureusement que Saint-Almont a autant de simplicité que moi d'amour. D'ailleurs, il est si éloigné de soupçonner le mystère!

Le dimanche des Rameaux, nouvelle scène. À la messe, on lit l'une des quatre passions; et vers la fin de cette lecture, le célébrant et tous les assistans baisent simultanément la terre. Moi, j'attendis que Saint-Almont se fût acquitté de ce saint devoir, pour poser la bouche précisément à la place marquée encore par son haleine.

Ma Zoé, il me semble t'entendre me dire: «Pauvre Agathe, te voilà folle à lier!»

Cela se peut; mais conviens que ma folie est plus innocente que la raison affectée de certaines femmes.

Le jeudi-saint, je me permis quelque chose de plus étrange; je ne puis rien avoir de caché pour ma meilleure amie. Ce jour est consacré à la pâque des ecclésiastiques. Il me fallut communier comme les autres; mais ce fut de la main de mon cher Saint-Almont. Devine, Zoé, ce qui me passa par la tête... devine! Tout te monde ne serait pas aussi indulgent que toi, quand tu le sauras. On traiterait cette action d'horrible profanation. Je retirai adroitement de ma bouche la sainte hostie, parce qu'elle avait passé entre les deux doigts de Saint-Almont; je la conserve précieusement, et je lui prodigue les plus tendres baisers.

Le soir de cette sainte journée, notre supérieur lava en public les pieds aux plus jeunes des séminaristes, et je fus du nombre. Jamais de ma vie je n'éprouvai une émotion plus délicieuse. Ô amour! amour!...

Le lendemain, nous allâmes tous à l'adoration de la croix; elle était tenue, penchée entre les bras de Saint-Almont. Ingrat! c'est toi que j'adorai; c'est à toi seul que j'adressai ces marques d'amour et de piété qui édifièrent tant de bonnes âmes, dupes des apparences.

Oh! mon Dieu! comme je serais punie, avec quelle indignation on me chasserait de ce séminaire, si l'on venait à me surprendre ces aveux sacriléges, destinés à la seule amitié! Ô mon amie! pourquoi as-tu passé les mers? reviens donc vîte. Il en est peut-être encore temps; mais non! le mal est incurable, il est à son comble; et je crains de n'y pouvoir résister encore long-temps.

XXVI.

AGATHE À ZOÉ.

Mais voici bien une autre tempête. Le moment est venu pour moi d'entrer dans ce qu'ils appellent les ordres. J'ai déjà reçu ceux nommés mineurs; mais le bon Saint-Almont me croit digne d'être élevée au soudiaconat, pour arriver bientôt au sacerdoce. Je m'humilie beaucoup; je me déprise fort, exprès pour éviter de prendre ce sérieux engagement, lequel d'ailleurs me ferait sortir du séminaire, où je voudrais rester toujours, tant du moins qu'y sera Saint-Almont. Comment faire? qui me donnera un conseil? Zoé, d'où tu es, envoie-moi quelque sage inspiration; mais j'attends en vain, et je ne puis plus demander de délai, Saint-Almont devient pressant. Que résoudre?

XXVII.

AGATHE À ZOÉ.

Ô ma Zoé! plains-moi, ne m'ôtes pas ton estime. C'en est fait, cette lettre est sans doute la dernière que je t'écrirai. Si jamais elle arrive à son adresse, Agathe n'existera plus pour sa Zoé, ni pour tout autre: ni toi, ni même Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de moi. Adieu donc pour toujours....

Voici le fait.

Le séminaire où je suis (où j'étais du moins alors) possède une maison de campagne à une petite lieue de Paris. C'est une délicieuse solitude; et les séminaristes, dans la belle saison, y vont en récréation au moins une fois par semaine, sous l'œil du supérieur.

Nous y allâmes vers la fin du mois de mai, entre Pâques et la Pentecôte. À peine délassés de la marche, Saint-Almont me prit à part dans un bosquet fleuri et fort touffu. Mes compagnons d'étude nous y voyant entrer, allèrent plus loin se livrer à leurs innocens ébats. Il me fit asseoir près de lui, et me prit la main en me disant:

SAINT-ALMONT.

Bon Sainte-Alba, je vous dois ce témoignage, et je crois vous l'avoir déjà rendu en plein séminaire; vous êtes l'édification de la maison sainte dont je suis le supérieur. Pourquoi donc vous refuser avec obstination au prix que vous êtes en droit d'obtenir pour votre bonne conduite? Pourquoi ne pas vouloir entrer dans les ordres sacrés? Les bons prêtres deviennent rares, et l'église catholique a plus besoin que jamais de bons exemples. Trop de modestie deviendrait un excès blâmable.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Ah! mon respectable supérieur, mon cher monsieur Saint-Almont... pardonnez cette expression peut-être trop familière dans la bouche du moins digne de vos disciples...

SAINT-ALMONT.

Loin de m'offenser, mon cher Sainte-Alba, elle me prouve votre confiance en moi; je n'ai rien fait pour la perdre. Parlez en toute liberté.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Eh bien! mon cher supérieur, sachez que vous me jugez beaucoup trop favorablement.

SAINT-ALMONT.

Je ne le pense pas. Rien en vous ne m'a paru démentir jusqu'à ce moment la justice et même les éloges que je me suis plu à vous donner dans toutes les occasions. Vous avez la douceur de caractère, et la docilité, la pudeur d'une jeune fille bien née; qualités précieuses qu'on cherche vainement dans des sujets de votre âge, et qui ont vécu dans Paris.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Eh bien! il ne faut pas vous tromper davantage.

SAINT-ALMONT.

Quoi donc?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Vous me connaissez mal.

SAINT-ALMONT.

Comment?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je vous en ai imposé trop long-temps....

SAINT-ALMONT.

Parlez.... nous sommes seuls.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je n'ose.

SAINT-ALMONT.

Osez donc. Que craignez-vous de moi?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je crains de perdre tout à fait votre estime. Hélas! je n'ai qu'un mot à prononcer pour cela.

SAINT-ALMONT.

Votre âme timorée et neuve vous fait peut-être un monstre de ce qui n'est qu'une faute légère.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je le voudrais.

SAINT-ALMONT.

Vous m'alarmez. Parlez.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

J'ai auparavant une prière à vous adresser.

SAINT-ALMONT.

Dites.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Promettez-moi que quelque soit la révélation que je vais vous faire, vous me la pardonnerez.

SAINT-ALMONT.

Vous savez, mon enfant, que l'aveu d'une faute grave en diminue considérablement le poids.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Ce que j'ai à vous confier est de nature à n'obtenir le pardon de personne, pas même du plus indulgent des pontifes de la religion.

SAINT-ALMONT.

Le Dieu que nous servons nous a donné l'exemple de la plus excessive indulgence.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Dites-moi, encore une fois, que vous pardonnerez à votre bon jeune homme. C'est ainsi que vous m'avez appelé long-temps, sans vous douter de votre erreur....

SAINT-ALMONT.

Je vous le promets.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Eh bien! apprenez donc...

SAINT-ALMONT.

Du courage, bon jeune homme, mon cher de Sainte-Alba.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

La parole expire sur mes lèvres, et je n'ose lever les yeux sur vous.

SAINT-ALMONT.

De la confiance! imaginez que je suis votre père. Allons, mon enfant, donnez-moi votre main... Comme elle est brûlante!...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Sachez donc... Ah! je ne puis...

SAINT-ALMONT.

Reprenez vos sens émus...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Très-honoré supérieur d'une maison d'édification, que penseriez-vous d'une femme...

SAINT-ALMONT.

Vous m'aviez caché apparemment qu'une passion malheureuse, une femme ingrate peut-être vous a précipité sans vocation dans le séminaire...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Ce n'est pas cela, mon cher Saint-Almont; c'est pis que cela...

SAINT-ALMONT.

Vous m'effrayez.... Parlez donc....

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Chassez-moi de votre présence, de votre maison sainte; j'y ai porté le scandale. Et malheur, a dit notre divin maître, malheur à ceux par qui vient le scandale. Væ! væ!...

SAINT-ALMONT (à part.)

Le délire s'empare de ce pauvre jeune homme.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Oh! non, ce n'est pas le délire, c'est le remords. Que penseriez vous d'une femme audacieuse qui, sous des habits d'homme, se serait introduite dans votre séminaire?....

SAINT-ALMONT.

Malheureux! qu'avez-vous dit?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

La vérité! punissez-moi; chassez-moi; dénoncez ce délit à la justice de Dieu et des hommes.

SAINT-ALMONT.

Malheureuse! et pourquoi ce travestissement? À quoi bon choisir un séminaire, le mien, pour le théâtre de cette scandaleuse démarche?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Ah! monsieur de Saint-Almont, vous ne savez encore que la moitié de mon crime...

SAINT-ALMONT.

Qu'entends-je? et que vais-je apprendre?

AGATHE-SAINTE-ALBA.

L'amour....

SAINT-ALMONT.

Quoi! vous veniez dans un asile de paix et d'innocence porter le brandon incendiaire de la plus ardente, de la plus impérieuse des passions; vous veniez distraire les jeunes lévites qui me sont confiés!... Quelle audace! quel sacrilége! ah! Dieu! pardonne, si tu le peux...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Ah! Saint-Almont, que votre sainte colère ne vous fasse pas commettre une injustice à mon égard! De grâce, ne m'outragez pas, et distinguez une faiblesse criminelle sans doute, d'un forfait honteux. Non, je ne suis point venu dans votre maison pour y corrompre vos dignes élèves; connaissez mieux le cœur d'une femme sensible. Un seul objet m'attira dans votre séminaire; et cet objet, digne par ses vertus qui m'ont séduite de toute la passion d'un cœur pur et brûlant, ne sait pas encore que je brûle pour lui.

SAINT-ALMONT.

Ne cherchez point à pallier l'énormité de votre faute; ne démentez pas cette candeur que j'avais cru remarquer en vous.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Vous ne vous étiez pas trompé, et ce que je vous affirme en est la preuve. Oui, celui pour lequel je me suis permis la plus étrange des démarches, ne sait pas encore qu'il était aimé d'une femme à ce point, et ne l'aurait peut-être jamais su, si j'avais pu me contraindre, si j'avais osé passer outre, et entrer dans les ordres sacrés avec un cœur profane.

SAINT-ALMONT.

Il ne faut pas le lui dire; ce secret ne pourrait être confié qu'à moi, qui suis chargé du dépôt des mœurs de ces ecclésiastiques....

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je ne puis laisser plus long-temps planer le soupçon sur les jeunes élèves de votre maison; car vous pourriez me supposer capable de vous faire une révélation infidèle ou incomplète. Apprenez donc qu'aucun d'eux n'était l'objet de mon fatal amour.

SAINT-ALMONT.

Aucun d'eux!

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Aucun.

SAINT-ALMONT.

Et qui donc?...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Faut-il donc encore que je vous dise que c'est vous, monsieur de Saint-Almont?

SAINT-ALMONT.

Moi!

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Hélas! oui! vous-même. Eh! comment n'avez-vous pas deviné ce triste aveu, vous qui avez aimé si malheureusement? Il semble que le ciel ait voulu venger votre sexe, en me punissant des fautes du mien. Quelque soit mon imprudence, ma témérité, mon sacrilége même, sachez, monsieur de Saint-Almont, que je me crois bien moins coupable que la femme qui, se jouant de votre tendresse, vous a précipité dans la prêtrise: vous n'aviez pas plus de vocation que moi.

SAINT-ALMONT.

Comment savez-vous?...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

J'ai su vos malheurs; j'ai connu vos vertus: en fallait-il davantage pour m'attacher à vous, même sans espoir et sans but? Je ne me suis jamais fait illusion. Dès le premier instant que je vous aimai, je ne me suis pas dissimulée que jamais je ne pourrais vous appartenir. Mais est-on maître de l'amour? commande-t-on à sa destinée? Plaignez-moi donc, mais ne m'avilissez pas.

SAINT-ALMONT.

Pourquoi, femme inconséquente, venir jusque dans mon séminaire?...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

J'assistai à votre première messe. Depuis cette époque sinistre pour moi bien plus que pour vous, car vous entriez au port, et moi, je me lançais sur un torrent; depuis ce triste moment, je me suis vouée, pour ainsi dire, à vous; j'ai suivi tous vos pas. C'est moi que vous remarquâtes assidue aux offices dont vous étiez le célébrant; c'est moi qui allai requérir votre saint ministère pour assister au lit de mort ma trop indulgente grand'maman; c'est elle qui, loin d'en prévoir les conséquences, me permit de revêtir les habits d'homme; c'est moi...

SAINT-ALMONT.

Ma fille!... je ferai mon devoir, vous ferez le vôtre.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je vous entends.

SAINT-ALMONT.

Vous feindrez une indisposition grave.

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Je n'aurai pas à feindre...

SAINT-ALMONT.

Vous resterez ici; vous passerez la nuit dans la demeure du concierge de cette maison. Demain, je vous renverrai le dépôt de pièces d'or que vous m'avez confié, et...

AGATHE-SAINTE-ALBA.

Et...

SAINT-ALMONT.

Nous cesserons tout rapport. Mon état, votre sexe.... Malheureuse femme! que la Providence veille sur vous!.... Adieu... cependant, il faut que ce soit moi qui vous conduise chez le concierge....

Ici finit mon existence; car je ne puis plus que végéter... Ô ma Zoé! quel dénoûment! tu me l'as fait prévoir dès le commencement. Achevons le sacrifice..... Il est parti, à la tête de ses élèves; et moi, je reste dans une chambre du concierge de la maison de campagne..... Reçois mes derniers adieux....... Un étouffement m'ôte toute faculté de t'en écrire davantage. Demain, dès l'aube du jour, je quitte cette maison pour aller je ne sais où; mais comme je te l'ai déjà marqué, ni toi, ni Saint-Almont, vous n'entendrez plus parler de l'infortunée Agathe.

Dans un billet que je laisse pour lui être remis, je le prie de joindre cette dernière lettre à un paquet d'autres qu'il trouvera sous enveloppe dans ma chambre du séminaire, et de remettre le tout à ton adresse, dans ton ancienne demeure, où ceux qui écrivent à ton mari peuvent déposer leurs missives. Adieu, adieu, adieu, Zoé.

N. B. Saint-Almont remit son dépôt pécuniaire et les papiers de celle qu'il avait cru l'un de ses néophytes, à l'adresse indiquée par elle. Deux mois après, Zoé de retour retrouva tout cela à son ancien logis, et pleura beaucoup son amie, qu'elle crut d'abord avoir perdue pour toujours.

L'éditeur de cette correspondance, au moment qu'il s'y attendait le moins, reçut d'autres renseignemens, qui intéresseront le lecteur curieux de savoir ce qu'est devenue enfin l'héroïne infortunée de ces Lettres.

Agathe passa une nuit affreuse dans le logis du concierge de la maison de campagne du séminaire. Elle en sortit dès l'aube du jour, pour devancer l'heure à laquelle Saint-Almont devait lui faire remettre le dépôt pécuniaire qu'il avait en garde; en sorte qu'Agathe, qui ne possédait sur elle que quelques pièces de petite monnaie, se trouvait dépourvue des moyens de troquer les habits de séminariste contre ceux de son sexe.

Ainsi donc, toujours vêtue en ecclésiastique, elle divagua dans les champs voisins, avec l'intention cependant de se rapprocher de la rivière. Elle roulait dans sa tête un projet sinistre, qu'elle comptait mettre à exécution.

Heureusement que, dans son délire, elle ne retrouva pas son chemin, et qu'elle n'osa demander sa route. Après deux ou trois heures d'une marche rapide et sans but, elle passe devant l'entrée d'une carrière abandonnée, sise sous la colline riante qui sépare les deux beaux villages d'Ivri et de Vitri-sur-Seine. Épuisée de fatigue, exténuée de besoin, elle porte ses pas dans l'intérieur sombre de cette espèce de caverne, creusée par la main des hommes, s'y enfonce, et se couche sur un lit de pierres. Un sommeil profond, ou plutôt une léthargie s'empare de ses sens, et enchaîne toutes ses facultés.

Cette carrière, que les ouvriers avaient épuisée, n'était point déserte: elle formait un méandre de diverses chambres, et se prolongeait fort avant, éclairée de distance en distance par des ouvertures, espèce de soupiraux pratiqués à la surface des campagnes voisines. L'une de ces galeries souterraines aboutissait aux caves d'une maison du prochain village; et ce conduit servait d'habitation ordinaire à un personnage singulier qu'il est bon de dessiner aux yeux de nos lecteurs. Nous l'appellerons Timon, ou le Misantrope moderne, pour ne compromettre personne. Cet homme, jeune encore, avait éprouvé bien des malheurs, et beaucoup plus d'injustices. Doué d'une âme sensible et d'une imagination forte, il avait un penchant irrésistible à la philosophie, mais à celle des stoïciens plus qu'à toute autre; et le monde dans lequel il vécut ne lui avait donné que trop de sujets d'exercer son esprit porté à la réflexion. Sa première jeunesse avait été studieuse. Il avait médité les livres les plus profondément pensés; et d'après eux, il s'était échafaudé une théorie brillante, mais au-dessus des forces humaines, du moins tant que le système social actuel aura lieu. Notre sage, dans l'âge des passions, eut l'imprudence de vouloir mettre à exécution les principes exaltés qu'il s'était faits, et ne trouva partout que des résistances. Son siècle n'était point assez mûr, et sa patrie était trop corrompue, pour le succès de ses plans hardis et sévères. Indignement joué par les femmes, poursuivi à outrance par le haut clergé dont il n'avait pas craint de révéler les turpitudes dans un livre qui ne fit que trop de bruit, notre philosophe dégénéré tout à coup en misantrope, se retira de la société, changea de nom, et vint habiter sous le chaume d'un paysan de Vitri. La vie solitaire qu'il y mena ne le guérit point de ses préventions plus ou moins fondées contre le monde. Rodant autour de son nouveau domicile, il fit un jour la découverte d'un souterrain qui avoisinait la paroisse où il demeurait. De ce moment, il rompit tout à fait ses liens, et ne conserva d'autres rapports avec ses semblables que ceux nécessaires pour ne pas mourir de faim. Les bonnes gens chez lesquels il résidait, et auxquels il payait une forte pension, munis de sa procuration, faisaient toutes ses affaires, et ne le contrariaient en rien. Rarement mangeait-il avec eux. Il venait lui-même prendre ses alimens, et allait les consommer dans la caverne qui répondait au cellier de ses hôtes. Là, il s'abandonnait à ses noires méditations, tout à loisir, et sans craindre les importuns. Parfois, il confiait au papier ses pensées chagrines; ou bien, il gravait sur les parois les plus lisses de sa carrière quelques poésies dans le genre des stances suivantes.

STANCES MISANTROPIQUES.