Pourquoi, depuis un temps, abattue et rêveuse,
Suis-je triste au sein des plaisirs?
Quand tout sourit à mes désirs,
Pourquoi ne suis-je pas heureuse?
Pourquoi ne vois-je plus venir à mon réveil
La foule des rians mensonges?
Pourquoi, dans les bras du sommeil,
Ne trouvai-je plus de doux songes?
Pourquoi, beaux-arts, pourquoi vos charmes souverains
N'excitent-ils plus mon délire?
Pourquoi mon infidelle lyre
S'échappe-t-elle de mes mains?
Quel est ce poison lent qui coule dans mes veines,
Et m'abreuve de ses langueurs?
Quand mon ame n'a point de peines,
Pourquoi mes yeux ont-ils des pleurs?
Elle avait à peine achevé d'en écrire le dernier mot, qu'un de ses gens vint lui annoncer la visite d'une duchesse douairière, pour laquelle elle avait beaucoup de vénération. Elle se leva précipitamment pour aller la recevoir, et laissa glisser son souvenir à terre, en croyant le serrer dans sa poche.
Tandis qu'elle causait avec la duchesse, M. de Simiane vint se promener dans le jardin avec quelques amis; un d'eux vit de loin le souvenir, le ramassa sans qu'on s'en apperçût, et cédant au désir condamnable de connaître ce qu'il contenait, s'enfonça dans une allée, lut les vers de la marquise, en prit à la hâte une copie, et replaça adroitement le souvenir au même endroit où il l'avait trouvé.
Un curieux est rarement discret, celui-ci ne le fut pas: la petite pièce dérobée à la marquise courut bientôt dans toute la société: on la commenta de cent manières différentes; enfin, on conclut que son auteur pourrait bien être en secret agité d'un autre désir que de celui de la gloire, et les hommes qui étaient admis à lui faire leur cour, se promirent de mettre à profit cette découverte.
Anaïs, qui jugeait des autres par elle-même, et chez qui le plus simple goût avait l'apparence d'une passion, ne vit dans les soins empressés qu'on lui rendait, que la preuve d'une amitié très-tendre. Abusée par la pureté de son cœur, et par sa profonde sensibilité, elle accorda tour à tour, à quelques-uns de ceux qui lui montrèrent le plus de dévouement, un sentiment de préférence, sans soupçonner qu'ils pussent former des vœux dont elle eût à rougir; mais une femme jeune, jolie, spirituelle et négligée par son époux, se flatte à tort de trouver des amis, elle ne trouve que des amans. La marquise en ayant acquis la triste conviction, se décida, quoiqu'à regret, à ne plus chérir que les arts, à ne plus vivre que dans le passé et dans l'avenir.
CHAPITRE XII.
La révolution éclata; M. de Simiane s'étant pris de querelle avec un noble qui avait embrassé le parti populaire, se battit en duel, et fut tué. Le montant des biens de sa succession suffisant à peine pour payer la moitié de ses dettes, sa veuve les acquitta sur sa propre fortune. Ses gens d'affaire lui firent inutilement des observations à cet égard: Mon père, leur répondit-elle, approuverait ma conduite. L'honneur d'une femme se compose en partie de celui de son époux; je ne veux pas qu'on ait le droit de faire un reproche au mien. Elle vendit tous ses immeubles, à l'exception de son château de Villemonble, où elle se retira sans autre société que celle de ses livres. La modicité de son revenu ne lui permettait pas de recevoir du monde; elle aurait pu recouvrer quelque aisance en se défaisant d'une propriété qui lui imposait de grandes charges, mais elle ne voulait pas, à quelque prix que ce fût, voir passer en d'autres mains cette portion de son héritage où reposaient les cendres de son père.
Aux premières nouvelles des événemens désastreux qui pesaient sur la France, Mr. D.... avait quitté la Grèce, pour revenir à Paris, où il pensait qu'il pourrait être utile. Cette ville venait d'être le théâtre des catastrophes les plus sanglantes; la mort avait saisi de nombreuses victimes dans chaque famille: Mr. D... eut l'inconsolable douleur de voir qu'il avait survécu à toute la sienne. Son attachement pour madame de Simiane en acquit de nouvelles forces; il fut la rejoindre à sa campagne, feignit de la blâmer des sacrifices considérables qu'elle avait faits à la mémoire de son époux, et l'assura qu'il ne pourrait les lui pardonner que si elle consentait à ce qu'il partageât désormais avec elle sa fortune. Elle ne crut pas devoir refuser à son unique ami la haute marque d'estime qu'il lui demandait.
Anaïs, ranimée par la présence et les encouragemens de Mr. D... retrouva dans l'étude le même charme qu'elle y avait autrefois goûté: son style acquit de la force et de la précision; elle conçut le plan d'un poëme en plusieurs chants, intitulé l'Amour paternel. Le choix du sujet semblait répondre du succès de l'ouvrage; sa mémoire reconnaissante lui en fournissait toutes les situations; elle en prendrait tous les vers dans son cœur: elle se mit à travailler jour et nuit à ce poëme. Mr. D.... ne blâmait pas son ardeur, il ne craignait pas qu'elle ne nuisît à sa santé, il savait que les seuls chagrins de l'ame usent le tempérament des personnes sensibles, tandis qu'une agitation, ou un travail qui leur plaît, ne peut que le fortifier.
Un décret exila tous les nobles de Paris; ils cherchèrent un asile dans les villages; les maisons de Villemonble se remplirent. On proposa de grands avantages à madame de Simiane, pour louer une partie de son château; elle le refusa. Heureuse de vivre solitaire, sans néanmoins vivre seule, elle ne voulait rien changer à sa position. Elle sentait que l'établissement d'un tiers chez elle gênerait son indépendance; mais ce sacrifice, qu'elle ne consentit pas à faire à l'intérêt, elle le fit au désir d'être agréable à Mr. D.... Ce savant avait été intimement lié dans sa jeunesse avec le duc de Lamerville, qui, obligé de sortir promptement de la capitale, et ne pouvant s'exposer, à cause de ses fréquentes attaques de goutte, à partir pour ses terres situées en Touraine, était venu se réfugier dans la seule petite maison qu'il eut trouvée à louer à Villemonble. Outre que cette maison ne pouvait contenir la moitié de ses gens, elle avait l'inconvénient d'être entourée d'eaux stagnantes qui en rendaient l'habitation malsaine. Le duc en ressentit les effets: les crises de sa maladie devinrent si violentes, qu'elles mirent ses jours en danger. M. De.... parla avec tristesse à madame de Simiane, de l'état où il l'avait trouvé; celle-ci s'empressa d'aller offrir son château au duc, et lui en abandonna le plus bel appartement.
CHAPITRE XIII.
Les attentions que madame de Simiane avait pour M. de Lamerville, lui inspirèrent pour elle une vive reconnaissance. Quoiqu'il fût infirme et octogénaire, il était d'une société agréable; son esprit s'était conservé dans toute sa force; il avait de la gaîté, et semait sa conversation d'anecdotes piquantes, qu'il racontait avec grace. Rien n'est plus intéressant que l'entretien d'un vieillard aimable et disert, qui a beaucoup vu, beaucoup entendu, beaucoup observé, et qui vous met dans toutes ses confidences: vous apprenez souvent plus de choses avec lui en quelques heures, que la lecture et les réflexions ne vous en apprennent en quelques mois. Madame de Simiane se plaisait d'autant plus avec M. de Lamerville, qu'il avait du goût pour la poésie; il se souvenait, avec un plaisir mêlé d'un peu de vanité, qu'il avait fait agréer plus d'une fois son amoureux hommage, à la faveur d'un couplet ou d'un madrigal ingénieux. Il chantait ou récitait à la marquise les vers légers qu'il avait faits; il mettait alors dans son regard et dans sa voix une expression qui ne lui laissait de la vieillesse que ces nobles traces qui commandent le respect.
Un soir qu'il était dans l'enchantement des attentions de la marquise, et de sa complaisance à l'écouter, il s'écria: O pourquoi mon neveu, mon cher Amador est-il absent! Que ne donnerais-je pas pour qu'il vous vît, qu'il vous aimât, qu'il fût aimé de vous! Quelle serait ma joie, s'il devenait l'époux de la seule femme selon mon cœur! Mais, hélas! chaque jour pour moi est maintenant un jour de grace; peut-être suis-je appelé à descendre dans la tombe avant d'avoir embrassé encore une fois ce neveu qui m'a causé tant de sollicitudes. En prononçant ces mots, le duc laissa tomber des larmes sur ses joues vénérables. Anaïs se hâta de les essuyer, et, lui serrant doucement la main, lui dit: Dieu vous conservera long-temps, je le lui demanderai avec tant de ferveur! vous presserez de nouveau, sur votre sein, ce neveu, l'objet de votre tendresse. Mais pourquoi n'est-il pas auprès de vous? pourquoi ne m'aviez-vous pas, jusqu'à présent, parlé de lui?—Je craignais que vous n'en eussiez conçu une idée défavorable. Vous m'êtes devenue tout d'un coup si chère, que je ne voulais pas risquer de me brouiller avec vous, et je ne pourrais entendre tranquillement, même de vous, un seul mot contre mon neveu.—Comment pourrais-je en dire ou en penser du mal? je ne le connais pas.—Il a embrassé un parti qui semblait ne devoir pas être le sien; mais l'étranger était à nos portes, il allait profiter de nos cruelles divisions, pour ravager notre patrie. Mon neveu a fait des actions d'éclat, en prodiguant son sang pour la défendre.—Vous êtes l'oncle du général de Lamerville?—Oui, je suis l'oncle de l'homme le plus parfait qui ait encore existé. Amador de Lamerville a reçu de la nature tout ce qu'il faut pour séduire les yeux, pour enchaîner le cœur; il joint à la beauté d'Apollon, le courage d'Achille. La générosité du caractère de mon neveu, la douceur de ses mœurs, la profondeur et la multiplicité de ses connaissances en font un héros accompli; objet de l'amour passionné de plusieurs femmes, je ne sache pas qu'il en ait aimé aucune: il s'est fait une image idéale de celle qu'il veut choisir pour sa compagne. Je croyais qu'il ne trouverait nulle part son modèle. Je ne vous connaissais pas. (Anaïs rougit et garda le silence.) Ce portrait vous étonne, observa le duc?—Je le crois un peu flatté.—Nullement, je puis vous en donner des preuves.—Il tira de son secrétaire une miniature et un paquet de lettres, en ajoutant: Regardez, lisez et jugez.—Anaïs ne put refuser de payer le tribut de sa timide admiration, à la figure la plus noble et la plus gracieuse qu'elle eût encore vue. Elle lut ensuite tout haut, à la prière du duc, quelques fragments de lettres qu'il lui avait remises entre les mains; sa voix était fort émue, et son œil se tournait, à la dérobée, sur la précieuse miniature qui lui avait fait éprouver une sensation aussi agréable que nouvelle. Mr. D. entra. Anaïs, cédant à un instinct du cœur, s'empressa de serrer le portrait et les lettres, comme si déjà elle avait un secret.
CHAPITRE XIV.
Le mouvement irréfléchi de madame de Simiane n'était point échappé à M. de Lamerville. Il en avait tiré un augure favorable pour ses desseins, et ne se trouvait plus tête-à-tête avec elle, sans lui parler de son neveu: il lui montrait les lettres qu'il recevait de lui, les réponses qu'il y faisait. Le nom de la marquise se trouvait souvent répété dans cette correspondance: ce n'était pas sans trouble qu'elle le voyait tracé dans les lettres du général, quoiqu'il ne s'y trouvât que par politesse: elle attendait l'heure de la poste avec la même impatience que le faisait M. de Lamerville. Le courier venait-il à manquer, elle ne pouvait se mettre à l'étude de tout le jour. Toute sa nuit se passait sans sommeil. La nouvelle d'un combat près de se livrer, la jetait dans une agitation affreuse.
Une bataille sanglante eut lieu dans la partie de l'Allemagne où le général de Lamerville commandait. On répandit le faux bruit que les Français avaient été battus, et que plusieurs de leurs officiers généraux étaient tués. Trois semaines s'écoulèrent sans qu'on reçût, au château, aucune nouvelle de l'armée. Madame de Simiane, en proie à la plus cruelle inquiétude, la cachait pourtant avec soin, par le généreux motif (du moins elle le croyait) de ne point augmenter celle de M. de Lamerville.
La contrainte qu'elle s'imposait, ajoutant à sa tristesse, elle essayait de la distraire par de longues promenades au dehors: ses pas ne la conduisaient plus dans sa forêt chérie, ils se dirigeoient toujours, d'eux-mêmes, vers la grande route. Un matin, qu'elle ne faisait que d'y entrer, elle vit de loin venir un soldat vétéran qui marchait avec peine: il avait une jambe de bois; il portait un bras en écharpe. Cet aspect la fit frémir; elle précipita sa marche, le joignit, et lui demanda s'il revenait de l'armée d'Allemagne.—Oui, Madame, répondit-il, j'en arrive.—La dernière bataille?—Nous a couverts de gloire; l'ennemi a été repoussé à plus de vingt lieues: notre chef a fait des prodiges de valeur. Mais qui pourrait s'en étonner? N'est-ce donc pas l'habitude du général de Lamerville? (Le cœur d'Anaïs palpita doucement.) Vous serviez sous M. de Lamerville?—J'ai fait avec lui ces deux dernières campagnes, et c'est presque à ses côtés que j'ai eu le bonheur de perdre ma jambe.—Le bonheur! ô dieux!—Sans doute, le bonheur; cet accident, auquel un militaire doit être préparé, m'a valu les bontés de mon digne chef: il est venu me voir à l'hôpital, il m'a fait panser devant lui, m'a recommandé aux soins des chirurgiens, et m'a enjoint de venir le trouver à son camp dès que je serais guéri. Vous jugez que je n'ai pas manqué d'y aller. Ambroise, m'a-t-il dit, le gouvernement t'a accordé les invalides; va jouir du repos au milieu de tes braves frères d'armes. J'ai appris que ta famille est honnête et pauvre, voilà de quoi la soulager; adieu. En me disant ces mots, il m'a remis une bourse qui contenait vingt pièces d'or. Je vais porter cet or à ma fille Claudine, qui est veuve et mère de quatre enfans. Quant à la bourse, je la garderai jusqu'à ma mort, et la léguerai à l'aîné de mes petits-fils; elle lui apprendra son devoir.—Votre fille demeure-t-elle près d'ici?—A environ deux lieues, au village d'Aulnay.—Vous êtes trop las pour risquer de faire maintenant ce chemin; venez vous reposer chez moi; je vous y ferai servir une bonne collation, et vous y verrez l'oncle de votre général.—Est-il possible?—Cela ne tient qu'à vous, brave homme.—Eh bien! n'ai-je pas raison de dire que le ciel m'a favorisé, quand il permit qu'un boulet m'emportât la jambe. Qui ne voudrait, au prix que j'en reçois, avoir perdu les deux!
La marquise, attendrie, passa le bras du vétéran sous le sien, et rallentit son pas, afin qu'il pût la suivre sans fatigue: elle poursuivit ainsi sa route jusqu'à Villemonble. Le vieil invalide, heureux et fier d'être conduit et soutenu par une femme jeune, élégante et belle, arriva au château, le front aussi resplendissant de joie, que l'est celui d'un soldat qui vient de planter le drapeau victorieux sur les remparts d'une ville prise d'assaut.
CHAPITRE XV.
Il y avait une grande heure que celle du déjeûner était passée. Le duc et Mr. D. attendaient avec impatience madame de Simiane, qui avait l'habitude de prendre ce repas avec eux: ils ne savaient à quoi attribuer son retard. Le domestique qu'ils avaient envoyé à sa rencontre dans la forêt, venait de les instruire de ses recherches inutiles, quand elle entra dans la salle à manger, tenant encore sous le bras le respectable Ambroise. Je vous amène, dit-elle au duc, un hôte dont la présence vous sera agréable: il a des récits intéressans à vous faire: le général de Lamerville a cueilli de nouveaux lauriers qui, graces au ciel, ne sont pas arrosés de son sang.
Madame de Simiane, tout en faisant l'histoire de sa rencontre avec Ambroise, lui approchait elle-même un siége et le faisait asseoir à table. Tandis qu'il entretenait le duc de différens combats que son neveu avait soutenus si glorieusement, elle servait aux deux vieillards d'un excellent pâté, leur coupait du pain, leur versait à boire. Le récit du soldat, quoique long et diffus, n'ennuya ni le duc ni la marquise; l'un et l'autre prêtaient une vive attention à l'écouter. Anaïs frissonnait de terreur à l'image de chaque danger que le général avait couru; elle tressaillait de plaisir au récit de chaque victoire qu'il avait remportée, et présentait en réjouissance, au vieux conteur, un verre de vin de Madère exquis. Quand il eut pris un repas solide, et quelques heures de repos, elle le fit conduire à Aulnay.
Les marques extraordinaires de bienveillance qu'Ambroise avait reçues de madame de Simiane, cette sorte d'ivresse où elle était du résultat de sa promenade, frappèrent Mr. D.; il réfléchit à quelques mots échappés au duc, et ne douta plus que l'aimable veuve n'aimât, sans le savoir, le jeune de Lamerville: toutefois, il se garda bien de lui laisser voir ses conjectures; il savait qu'on ne guérit que difficilement d'un amour qu'on s'est avoué; il espérait qu'en n'éclairant point Anaïs sur le sien, cet amour ne serait que le rêve d'une imagination ardente, et qu'il s'évanouirait sans laisser de traces douloureuses.
CHAPITRE XVI.
La rencontre du viel invalide avait fait une vive impression sur madame de Simiane: entraînée par sa bienfaisance naturelle, et par une impulsion secrète, elle résolut de n'être pas moins généreuse qu'Amador, et de contribuer à améliorer le sort de l'indigente famille du bon soldat. Occupée de cette idée, elle se rendit dès le lendemain à Aulnay; elle trouva le brave Ambroise assis à la porte de Claudine, il jouait avec ses deux petits enfans, qu'il tenait sur ses genoux; dès qu'il aperçut la marquise, il les posa vîte à terre, s'avança vers elle, et la conduisit dans la cabane, qu'il fit retentir des éclats de sa joie. Claudine interdite, mais enchantée de cette visite inattendue, présenta à la marquise un vieux fauteuil de tapisserie, seul meuble qui, avec des bancs de sapin, une vieille table et une mauvaise couchette, garnissaient une très-petite chambre, dont l'extrême propreté déguisait la misère. Ambroise avait à peine exprimé à madame de Simiane combien il était reconnaissant de sa démarche, qu'elle vit entrer une jolie brune de dix-sept à dix-huit ans, portant sur ses épaules une charge de bois.—Georgette, lui dit la pauvre veuve, approche-toi, viens saluer madame; c'est elle dont notre père fit hier l'heureuse rencontre, et dont il nous vantait la bonté, en nous disant qu'elle égalait celle de son général.—Georgette salua respectueusement la marquise.—A présent, ajouta Claudine, va traire notre vache; j'espère, dit-elle, que Madame voudra bien accepter un verre de lait chaud, que je puis lui offrir, graces aux bienfaits de M. de Lamerville. Ah! quel homme que ce M. de Lamerville! généreux, sensible et brave; toute l'armée, dit-on, répète à l'envi ses louanges. Avec quelle ferveur je prie le ciel qu'il bénisse le protecteur de mon vieux père!—Madame de Simiane, émue jusqu'aux larmes, et de cet éloge, et du ton avec lequel Claudine le prononça, lui serra affectueusement la main en s'écriant: Ah! que ne peut-il jouir comme moi de la touchante expression de votre reconnaissance! Dans ce moment, Georgette revint avec une jatte pleine de lait. Ambroise, qui l'avait suivie, rapportait quelques fruits et un pain de seigle. Pendant que madame de Simiane partageait avec eux ce goûté frugal, l'invalide parlait avec transport de ses campagnes et de son général; il ne faisait que répéter ce qu'il en avait dit la veille, et pourtant Anaïs ne se lassait pas de l'entendre.
La chute du jour l'avertit de songer à la retraite; elle ne voulait cependant pas sortir de la chaumière sans trouver les moyens d'être utile à ses habitans: elle s'informa de leur manière d'exister, et demanda à Georgette quelles étaient ses occupations. J'aide ma mère dans les soins du ménage, dit la jeune fille, puis je travaille aux champs, ou je vais chercher du bois dans la forêt.—Vous devez être bien lasse le soir.—Oh! je vous en réponds.—Et vous gagnez peut-être peu de chose?—Très-peu.—Voulez-vous venir avec moi, je vous occuperai à des travaux plus doux, et vous gagnerez davantage.—Je vous remercie, Madame, mais que deviendrait ma mère? je ne puis l'abandonner.—Je demeure près d'ici, vous viendrez souvent la voir.—Oh! souvent, ce n'est pas soir et matin.—Vous pourriez réserver pour elle une partie de vos épargnes; je ne la laisserais d'ailleurs manquer de rien.—Cela est bien tentant, mais Henry, que dirait-il? nous ne pourrions plus nous voir.—Quel est cet Henry?—Mon prétendu, Madame.—Vous l'aimez beaucoup?—Je l'aime.... comme j'aime ma mère, c'est tout dire.—Quel est son état?—Il est laboureur.—Quand devez-vous l'épouser?—Oh! pas de sitôt, par malheur; il lui faut bien deux moissons avant qu'il ait amassé de quoi monter notre ménage, parce qu'il a soin de son père qui est infirme et vieux,—Vous chérissez ce père?—Certainement; n'est-ce pas à lui que je dois mon Henry?—Mais quand vous épouserez Henry, vous quitterez votre mère.—Non, vraiment, Madame; ma mère, Henry, le vieux père et moi, nous vivrons tous ensemble.—Vos sentimens me plaisent, Georgette; j'avancerai le moment de cette réunion; voilà vingt-cinq louis que je vous donne; je veux que la noce ait lieu promptement.—Georgette, étonnée de son bonheur, balbutie quelques mots et baise mille fois les mains de la marquise; Claudine reste muette de joie; Ambroise tombe à genoux et s'écrie: Mon Dieu, je te rends graces d'avoir assez vécu pour assister au mariage de ma Georgette! Récompense, mon Dieu, sa généreuse bienfaitrice, en lui accordant un époux digne d'elle! Ah! si mon général pouvait être cet époux! Ce vœu fait tressaillir Anaïs, elle s'élance hors de la chaumière, et part environnée des bénédictions de l'honnête famille.
CHAPITRE XVII.
Mme. de Simiane n'avait jamais passé une après-midi plus agréable. Le temps était superbe; la route d'Aulnay à Villemonble lui parut courte; elle pensait aux heureux qu'elle venait de faire, et peut-être aussi au souhait exprimé par le vieux soldat. Elle descendit de voiture à quelque distance du château, entra dans son parc par une petite porte dont elle gardait toujours la clef sur elle, et, le cœur ému de ce désir vague, premier symptôme de l'amour, elle se préparait à entrer dans le bois de lilas et de chèvre-feuille, témoin ordinaire de ses plus douces rêveries, quand le son de deux voix qui lui étaient connues frappa son oreille. Curieuse, elle s'avance sans bruit derrière les arbres, et distingue à la clarté de la lune, Rosine et Félix, le valet-de-chambre de M. de Lamerville, qui, assis sur un banc de gazon ombragé par un acacia, paraissaient au milieu d'une conversation fort animée. Mme. de Simiane écoute.—Que vous êtes injuste, Félix, disait vivement Rosine, je vous aime plus que moi-même, je vous l'assure; mais je ne puis me résoudre à faire cet aveu à Madame, je crains qu'elle ne désapprouve notre projet de mariage, et je ne pourrais me décider à quitter son service; elle est si bonne! j'aimerais mieux la mort que de risquer de lui déplaire.—Nous pouvons nous épouser sans que cela change rien à notre situation. Mon maître chérit la marquise; il me répète chaque jour qu'il ne pourrait plus vivre loin d'elle, et tout-à-l'heure, en se couchant, il me parlait du dessein qu'il nourrit de lui faire épouser son neveu.—Bon! ils ne se connaissent pas.—Ils feront connaissance.—Il n'est pas dit qu'ils s'aimeront.—M. le duc prétend qu'il est impossible que cela n'arrive pas; moi, je pense comme lui. Ta maîtresse est belle, aimable, remplie de talens et d'esprit, elle plaira au général.—Je ne doute pas qu'elle ne lui plaise, mais je doute qu'elle l'aime.—Elle serait donc bien difficile? M. Amador est sans contredit le plus séduisant des hommes. Les femmes, vois-tu, ne lui résistent pas plus que l'ennemi.—Oh! j'ai vu des hommes charmans prêts à perdre la tête par amour pour Madame; elle ne s'en apercevait même pas. Son cœur, si tendre en amitié, est, je crois, incapable d'amour.—Bath c'est que son moment n'était pas venu; il faut enfin qu'il vienne, le général le fera naître. (Anaïs se troubla.)—Je souhaite, pour Madame, que vous disiez vrai, M. Félix, car, depuis que je vous aime, je sens qu'il n'existe de bonheur que dans l'amour.—Félix embrassa Rosine (Anaïs soupira). J'ai vu, reprit Félix, tant de femmes soi-disant insensibles, céder au premier regard du jeune de Lamerville, j'en ai vu tant d'autres qui l'ont adoré sur sa seule réputation, que je regarde comme impossible qu'il rencontre une cruelle.—De la manière dont vous parlez, le général a déjà aimé plusieurs femmes (Anaïs, tremblante, s'appuya contre un arbre).—Aimer, là, ce qu'on appelle réellement aimer, peut-être que non; mais ce serait pitié qu'un héros de trente ans se passât de maîtresse. Je sais qu'il y a environ deux ans, une Espagnole, jeune et jolie, lui a sacrifié un amant très-riche, qui l'adorait et allait lui donner sa main.—En ce cas, le général doit l'épouser.—La bonne folie! est-ce qu'on épouse comme ça toutes les femmes?—Vous parlez bien légèrement, M. Félix; Dieu veuille que vous n'ayez pas agi de même. Oh! quant à moi, les femmes ne se jettent pas à ma tête, je n'ai rien qui les attire; je ne suis pas un grand seigneur, un général; je marche terre à terre, j'aime bourgeoisement, pour la première et la dernière fois.—Vous le jurez.—Je vous le jure; mais promettez-moi, à votre tour, de parler promptement à madame de Simiane: songez que je serai malheureux jusque-là.—Eh bien! dès ce soir je parlerai, si j'en ai le courage.—Ayez-le, je vous en supplie. L'horloge du château sonna onze heures.—Déjà onze heures, s'écria Rosine! voyez comme je m'oublie avec vous. Je tremble que Madame n'ait eu besoin de moi: je n'avais pas jusqu'ici manqué à mon devoir. Voyez où l'amour nous entraîne. Adieu.—Madame de Simiane se promena encore quelques momens, afin de laisser à Rosine le temps de rentrer au château avant elle, et de se préparer à lui ouvrir son cœur. Mais dès que celle-ci aperçut sa maîtresse, elle ne se souvint plus d'un mot du discours qu'elle avait projeté de lui tenir, et balbutia seulement: Madame a-t-elle été satisfaite de sa soirée—Extrêmement, Rosine; j'ai rendu deux amans heureux.—Deux amans, Madame?—Sans doute, j'ai fait un mariage.—Madame ne trouve donc pas mauvais qu'on se marie?—Au contraire, Rosine: n'est-ce pas le vœu de la nature?—Madame a bien raison. Moi, j'aime Madame plus que je ne puis l'exprimer, je me ferais tuer pour elle; eh bien! cela n'empêche pas que...—Que Rosine ne voudrait vivre pour un mari.—Si j'osais, je dirais à Madame qu'elle m'a devinée.—Et ce mari serait?—Félix, le valet-de-chambre de M. de Lamerville; il y a dix ans qu'il sert son maître avec un zèle, une fidélité...—Digne de récompense, n'est-ce pas, Rosine, et vous vous chargeriez volontiers de la lui donner?—Si Madame le permettait?—Je fais plus, je l'ordonne, et je m'engage à fournir votre dot.—Rosine se confondit en remercîmens; madame de Simiane la congédia plutôt que de coutume, afin qu'elle pût annoncer, dès ce soir même, à Félix, la nouvelle qu'il attendait avec tant d'impatience.
Madame de Simiane, demeurée seule, ne songea point cette fois à prendre un livre, ou à composer des vers. Elle se mit au lit, en se rappelant les phrases de Félix qui regardaient le général: après y avoir long-temps réfléchi, elle espéra qu'Amador n'avait paru volage que parce qu'il n'avait pas connu la femme qui devait le fixer: elle se dit qu'il y aurait du plaisir et de la gloire à le rendre fidèle. Elle s'endormit en formant les projets les plus enchanteurs, et la foule des songes aimables rendit sa nuit paisible et fortunée.
CHAPITRE XVIII.
Le mariage de Georgette fut célébré la semaine suivante. Deux jours après cette fête, les jeunes époux partirent de leur village, pour conduire Ambroise s'installer aux Invalides. Tous trois passèrent par Villemonble, pour témoigner leur gratitude à la marquise: ils reçurent de nouveaux présens, et donnèrent de nouvelles bénédictions.
Les noces de Rosine ne tardèrent pas à suivre celles de Georgette. M. de Lamerville et madame de Simiane leur firent l'honneur de leur servir de parens. Le duc, enchanté du bonheur de Félix, paraissait rajeuni. Que ne puis-je, dit-il à voix basse à la marquise, que ne puis-je vous accompagner ainsi aux autels avec mon Amador. Anaïs ne souriait qu'à demi à ce discours. L'auguste cérémonie dont elle était témoin, lui rappelait celle qui l'avait engagée, sept ans auparavant, à M. de Simiane. Son père, alors, son tendre père marchait à ses côtés, sa mère la soutenait de son regard; elle croyait trouver un protecteur, un amant, un ami dans l'époux qu'elle recevait de leur main. Cet époux n'avait été pour elle qu'un hôte poli; son père et sa mère étaient descendus, prématurément, dans la tombe. Si jeune encore, elle avait déjà vu tant mourir! Elle était sur le point d'accuser la Providence, mais ses yeux rencontrèrent ceux de Mr D., qui se fixaient sur elle avec anxiété; elle se reprocha la secrète ingratitude dont elle venait d'être coupable envers lui, et parvint à surmonter sa tristesse.
M. de Lamerville ayant fait venir son notaire à Villemonble, pour dresser le contrat de mariage de Félix, profita de cette occasion pour lui dicter ses dernières volontés: cette précaution fut prise à temps; ce vénérable vieillard mourut bientôt après, d'une attaque de goutte dans l'estomac. A l'approche de son heure dernière, il remit à madame de Simiane le portrait de son neveu, en lui disant: c'est à vous désormais qu'il doit appartenir: puis, s'adressant à Mr. D.... J'ai compté sur vous, poursuivit-il, pour veiller à l'exécution de mon testament. Quoique vous ne connaissiez pas mon neveu, j'espère que vous l'aimerez par amitié pour moi; promettez-moi, au nom de notre ancien attachement, que vous travaillerez de tous vos efforts à l'accomplissement de mes vœux. Mr D.... fit à son ami la promesse qu'il désirait; le duc le remercia d'une voix faible, prit la main d'Anaïs, l'approcha de ses lèvres éteintes, et rendit le dernier soupir.
M. de Lamerville avait constitué son neveu Amador de Lamerville son légataire universel, sous la condition expresse qu'il épouserait madame de Simiane. Si son neveu se refusait à ce mariage, madame de Simiane devenait, de droit, légataire universelle à sa place: Mr D.... était exécuteur testamentaire.
On fit des obsèques magnifiques à M. de Lamerville; tous les habitans de Villemonble les suivirent en fondant en larmes: il n'y en avait pas un qui ne fût redevable d'un bienfait à celui qui n'était plus.
La marquise chargea Félix de faire une note exacte des indigens auxquels son maître distribuait des secours, afin de les leur continuer. Elle ordonna qu'on construisît un mausolée au duc, à peu de distance de celui qu'elle avait fait élever à ses parens: Il voulut aussi mon bonheur, pensa-t-elle, je lui dois aussi un hommage et des regrets!
La mort de M. de Lamerville avait sensiblement affligé Mr. D....; il perdait en lui la dernière personne avec laquelle il avait été intimement lié. Cet événement le livrait à de sombres réflexions; il se répétait souvent: Heureux celui qui meurt dans son adolescence! il n'eut personne à pleurer, et tout le monde le pleure!
Mr D.... écrivit une lettre affectueuse au général en lui envoyant une copie du testament de son oncle. Comme la réponse ne pouvait arriver de suite, et qu'il avait reçu des nouvelles qui rendaient sa présence nécessaire à Vernon, où il avait une propriété assez considérable, il se décida d'y aller. Madame de Simiane, qui n'était pas dans une situation d'esprit assez tranquille pour ne pas être effrayée d'une solitude entière, le suivit dans ce petit voyage.
CHAPITRE XIX.
Une après-midi que Mr D.... était retenu chez son notaire de Vernon, il prit envie à la marquise de visiter les environs de cette ville; elle sortit seule, à pied, et prit un chemin de traverse qui lui parut agréable. Elle avait fait environ une demi-lieue quand elle entra dans un petit bois fort épais, au bout duquel elle aperçut une maison agréablement bâtie, entourée d'un beau jardin; sur l'un des côtés de ce jardin, on avait construit un pavillon charmant, dont une porte en forme de fenêtre, garnie de persiennes, donnait sur le bois. Cette maison, la seule qui existait dans cet endroit, était éloignée du plus prochain village au moins d'un quart de lieue. Anaïs entendit accorder une guitarre dans le pavillon: les persiennes étant fermées, elle s'approcha sans crainte d'être aperçue; une voix mélancolique fit entendre cette romance:
Compagne si chère au poëte,
O lyre, jadis mon orgueil,
Toi qui, dans les jours de mon deuil,
Loin de mes yeux restas muette!
Reviens, docile à mes désirs,
Tromper l'ennui de mes loisirs.
Long-temps vivre dans la mémoire,
Quand ma main t'enlève au repos,
N'est pas le but de mes travaux;
Je n'ose plus chercher la gloire.
Le temps n'est plus où ses plaisirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Le cœur brûlant d'une autre ivresse,
Ne crois pas non plus qu'en ce jour,
Je t'appelle à chanter l'Amour,
Divinité de ma jeunesse.
Le temps n'est plus où ses soupirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Tendre Amour, Gloire enchanteresse,
Songes divins de mes beaux jours,
Hélas! vous fuyez pour toujours
Un cœur accablé de tristesse.
Le temps n'est plus où vos désirs
Trompaient l'ennui de mes loisirs.
Beaux-arts, consolez mes alarmes,
Venez embellir mon séjour;
Mais, las! un cœur mort à l'amour
Peut-il en vous trouver des charmes?
Tais-toi, mon luth, tes vains soupirs
Doublent l'ennui de mes loisirs.
Ce chant émut madame de Simiane, et porta l'inquiétude dans son sein; elle fit un retour sur elle-même, et s'écria involontairement: Craignons, craignons l'amour! Oui, craignez-le, fuyez-le, répondit un jeune homme en sortant du pavillon, fuyez-le avec soin! il séduit, enchante, enivre, mais il trompe; et quand, après des siècles de tourmens, de larmes, de regrets,
L'amour n'est plus, l'amour est éteint pour la vie:
Il laisse un vide affreux dans notre ame affaiblie,
Et la place qu'il occupait
Ne peut jamais être remplie.
Parny.
Anaïs reconnut dans celui qui lui adressait la parole, Léon, comte de Saint-Elme, qu'elle avait vu souvent autrefois chez M. de Crécy. On avait donné, à cette époque, au comte, le surnom de Métromane, parce qu'il ne rêvait que poésie: les belles femmes lui plaisaient alors bien moins que les beaux vers; il avait sacrifié plus d'une fois un rendez-vous galant, au plaisir d'aller entendre une nouvelle tragédie. Le rapport de son caractère avec celui de la marquise, avait établi entr'eux une aimable familiarité. Tous deux jeunes, sensibles, enthousiastes de la nature et des arts, se promenaient souvent, au clair de la lune, dans la forêt ou dans les réduits les plus solitaires du parc de Villemonble, sans avoir d'autre tiers que les muses.
Quelquefois ravis, en extase, ils s'arrêtaient devant une pièce d'eau, d'où ils croyaient voir sortir une naïade; ils entendaient une hamadriade gémir dans le creux d'un chêne; leur imagination appelait à leur entretien toutes les divinités de l'Olympe; mais leurs cœurs, vierges à l'amour, ne voyaient en lui que le dieu de la fable.
Madame de Simiane fut aussi charmée que surprise du hasard qui lui faisait retrouver Saint-Elme, dont elle n'avait pas entendu parler depuis cinq ans. J'éprouve, lui dit-elle, beaucoup de plaisir à vous revoir, quoique vous m'ayiez entièrement oubliée.—J'ai des torts envers vous, il est vrai; j'ai été trompé, et malheureux, voilà mon excuse.—Eh bien! je vous pardonne; mais vous m'instruirez, j'espère, des causes de la mélancolie que tous paraissez nourrir, ainsi que des événemens qui vous ont conduit dans cette retraite isolée; la part que je prendrai à vos chagrins pourra les adoucir.—Des chagrins! plût à Dieu que j'en eusse encore!—Comment?—Quelques douloureux que fussent ceux dont j'ai été la victime, ils valaient mieux que la langueur qui me consume.—Ne pouvez-vous en sortir?—Impossible; j'ai essayé de tout, rien ne m'a réussi.—Le malheur que vous avez éprouvé est donc bien affreux!—Le plus affreux de tous, il m'a tué moralement.—De grace, expliquez-vous; ne craignez pas de vous ouvrir à moi.—Je ne crains que de décheoir dans votre estime, en vous montrant ma faiblesse. Je vous plaindrai, sans vous estimer moins.—Vous le voulez, je n'hésite plus.
Le comte s'assit auprès de madame de Simiane, et commença le récit suivant:
Histoire de Léon, comte de Saint-Elme.
Il y a cinq ans, je fus obligé de partir tout-à-coup pour Strasbourg, afin d'y recueillir un héritage considérable, qu'un oncle de feu mon père m'avait laissé. Mon dessein était de ne rester dans cette ville que le temps nécessaire pour liquider la succession qui m'était échue. Je réglai tout en deux mois, et me préparais à revenir à Paris, lorsque le commandant de la place de Strasbourg m'engagea à une fête donnée à l'occasion du mariage de sa fille. Le commandant m'avait rendu quelques services, je ne pus me refuser à sa pressante invitation; je retardai l'époque de mon départ, et me rendis à la fête: les personnes les plus considérables de Strasbourg y étaient réunies. On nous servit un repas superbe, suivi d'un concert. Déjà plusieurs virtuoses s'étaient fait entendre, quand une jeune femme vint s'asseoir au piano: elle exécuta, d'une manière admirable, un morceau de Mozard je n'avais de ma vie entendu une musique aussi délicieuse: il semblait que l'ame de cette jeune femme fût passée dans ses doigts; chacun de ses accords venait retentir à mon cœur. J'avais une peine infinie à retenir mes applaudissemens: elle se leva du piano; je ne fus pas un des derniers à lui porter le tribut de mon admiration. Frappée de la vivacité de mes éloges, elle leva les yeux sur moi, et me jeta un de ces regards qui ne s'oublient jamais. Je demandai son nom à une personne du cercle qui me parut la connaître. Elle s'appelle Florestine de Rostange, me répondit-elle: c'est la plus intéressante et la plus infortunée des femmes. Fille d'un Espagnol et d'une Alsacienne, elle fut élevée à Madrid: elle entrait dans sa dix-huitième année, et son père venait de mourir quand le vicomte de Rostange arriva en Espagne; il vit cette jeune personne, en devint amoureux, eut le bonheur de lui plaire, et l'épousa. Quinze jours après son mariage, le vicomte fut assassiné en sortant du Prado. L'auteur de ce crime n'a point été découvert. Madame de Rostange, au désespoir de la mort d'un époux adoré, ne put supporter davantage le séjour de l'Espagne, et vint s'établir ici avec sa mère, madame de Las-Casas; leur fortune est modique, mais les talens supérieurs de la vicomtesse, le nom qu'elle porte, lui donnent accès dans les plus grandes maisons.
Ce court récit m'intéressa. Je regardai de nouveau Florestine; elle ne me parut pas jolie, mais ses traits avaient une expression sentimentale qui me toucha; je réfléchissais en moi-même au moyen que je pourrais employer pour me faire présenter chez elle, lorsqu'une cantatrice célèbre chanta cette arriette:
Sous les lois d'un doux hymenée,
Je goûtais le parfait bonheur.
Soudain, un coup affreux change ma destinée;
Mon époux meurt, et moi je vis pour le malheur.
Mes yeux s'étaient fixés sur Florestine; je la vois donner des signes de terreur. Je cours vers elle, une crise horrible de nerfs la saisit. Je la transporte hors du sallon, elle se calme par degrés. J'offre ma voiture à sa mère, elle l'accepte: je reconduis les dames chez elles, je demande la permission de venir m'informer de leur santés, on me l'accorde. Je suis au comble de la joie.
Je me présentai le lendemain chez Florestine; elle m'accueillit avec une grâce qui m'aurait gagné l'ame, si je n'eusse pas été prévenu en sa faveur: elle me raconta le triste événement dont j'étais déjà instruit; ses larmes coulèrent, je plaignis son infortune; j'avouai qu'il n'en était pas une plus affreuse: elle me sut gré de penser ainsi. Je passai la matinée entière chez elle, j'en sortis passionnément amoureux.
De ce moment je ne pensai plus à retourner à Paris; Strasbourg me parut un lieu de délices; je ne concevais pas qu'on pût se plaire ailleurs. Je ne sentis plus qu'un désir, celui de consoler madame de Rostange; tous mes jours lui étaient consacrés. Je l'accompagnais à la promenade, aux concerts, aux spectacles: je ne la quittais, chaque soir, que le plus tard possible, et cette courte séparation me paraissait si longue, que je croyais toujours que le lendemain n'arriverait pas: toutefois je me gardai de découvrir mon amour à Florestine; les regrets qu'elle donnait à la mémoire de son époux étaient encore trop vifs pour que je me flattasse de la voir répondre à mes sentimens. J'espérai tout du temps, de mes soins, et m'appliquai surtout à plaire à madame de Las-Casas: j'y réussis. Elle me confia la conduite d'un procès d'où dépendait toute sa fortune et celle de sa fille. Je l'arrangeai à leur satisfaction, en faisant secrètement quelques sacrifices d'argent. Elles me témoignèrent la plus vive reconnaissance; je leur avais rendu la tranquillité, j'étais plus heureux qu'elles.
Pendant environ un an je vécus étranger à tout ce qui n'était pas Florestine. J'étais enfin parvenu à dissiper son chagrin; elle ne parlait plus que rarement de l'accident horrible qui l'avait causé. Elle vivait avec moi dans une intimité charmante; elle ne m'appelait plus que son ami: elle répondait chaque soir au soupir que je laissais échapper en lui disant adieu. Je m'applaudissais de mon triomphe: elle m'aimera, répétai-je en moi-même avec ivresse, elle m'aimera; son cœur sera le prix du mien. Momens d'amour et d'espérance, deviez-vous sitôt vous écouler!
Madame de Las-Casas me pria d'aller traiter de l'échange d'un bien, avec un de ses parens qui demeurait à vingt lieues de Strasbourg. Je souffrais de me séparer de madame de Rostange; mais le désir d'être utile à sa mère ne me permit pas de balancer. Florestine répandit des pleurs en me quittant, et me fit promettre de lui écrire chaque courier: j'avais trop de plaisir à remplir ma promesse, pour ne pas être exact; mes lettres étaient celles de l'amant le plus tendre; cependant j'apportai le plus grand soin à ce que le mot d'amour n'y fût pas: je craignais que la magie de ce mot ne manquât de loin son effet; je ne voulais le prononcer qu'aux pieds de ma maîtresse; il me semblait que ma voix, mes gestes, mon regard lui donneraient plus de puissance.
La première réponse de Florestine me paya du sacrifice que j'avais fait en m'éloignant d'elle. Après plusieurs autres choses, elle me disait: «Terminez vos affaires promptement, et revenez; songez que Florestine ne vit plus où vous n'êtes pas. Vous êtes devenu aussi nécessaire à mon existence, que l'air que je respire; mon ami, vous me tenez lieu de tout, et rien ne pourrait me tenir lieu de vous.»
Je retournai à Strasbourg en formant mille projets de bonheur; madame de Las-Casas et sa fille me prodiguèrent les marques d'une tendresse touchante; Florestine laissa éclater une vive gaîté; elle me parut plus séduisante que jamais. Je pris sa main, la couvris de baisers, et lui dis: Me pardonnerez-vous, aimable Florestine, le tort dont je me suis rendu coupable envers vous?—Vous ne sauriez en avoir aucun.—Je vous ai trompée.—L'univers me le dirait, que je ne le croirais pas.—Je vous ai trompée, je vous l'atteste.—Vous vous calomniez.—Je parle vrai; je ne fus pas votre ami.—Et que fûtes-vous donc? demanda-t-elle en rougissant.—Votre amant: oui, votre amant le plus passionné; je ne saurais avoir plus long-temps la force de vous le taire. Florestine, acceptez ma main, ou je meurs à vos genoux.—Qui pourrai-je aimer plus que Léon, prononça l'enchanteresse avec un accent d'une douceur inexprimable? Qui pourrait me rendre aussi heureuse? Ma mère, continua-t-elle, embrassez votre fils.—J'étais si troublé de mon bonheur, que je ne savais ce que je faisais; j'allais, venais dans la chambre comme un insensé; je me précipitai aux pieds de Florestine, je les arrosai de mes larmes: j'étais dans un véritable délire. Quand mes transports furent un peu calmés, je m'assis auprès d'elle: Ma Florestine, lui dis-je, vous avez promis d'être à moi; rien ne manque plus à ma félicité que le consentement de ma mère; je partirai dès demain pour le chercher.—Bon dieu! vous voulez aller à Paris!—Il le faut.—Ne pouvez-vous écrire?—Je le pourrais sans doute, et telle est la bonté, l'indulgence de ma mère, que je ne craindrais pas qu'elle s'en offensât; mais, mon amie, je ne l'ai pas vue depuis un an: mon amour pour vous m'a retenu loin d'elle; j'ai souvent même négligé de lui écrire. Je lui dois, je me dois à moi-même, de lui montrer mon respect et mon dévouement dans cette circonstance importante; je reviendrai bientôt, et peut-être avec elle, m'engager à vous pour toujours. Madame de Las-Casas approuva ma résolution; Florestine cessa de la combattre. Notre séparation fut extrêmement touchante. Nous y rappelâmes mille fois le serment d'aimer à jamais.
Ma mère me reçut avec tendresse; elle ne me fit pas le plus léger reproche, approuva mon mariage, et me promit de venir à Strasbourg y assister. J'écrivis sur-le-champ ces bonnes nouvelles à madame de Rostange: j'avais trouvé d'elle une lettre touchante en arrivant à Paris; la réponse qu'elle fit à la mienne me parut froide; elle me parlait peu de notre amour, et beaucoup d'une fête donnée par le commandant au général de Lamerville, qui venait faire un séjour de quelques semaines à Strasbourg (madame de Simiane redoubla d'attention); elle me faisait un éloge pompeux de ce général, qui, disait-elle, était l'objet de l'attention de toutes les femmes, et qui lui avait fait l'honneur de ne s'occuper que d'elle. Des réflexions piquantes sur les originaux qui s'étaient trouvés à la fête, terminaient ce singulier écrit; je n'en pris cependant aucun ombrage: elle est sûre de moi, pensai-je, je suis sûr d'elle, dois-je être jaloux de ses plaisirs?
J'achetai des diamans et des étoffes superbes pour Florestine, et me préparais à l'aller rejoindre, quand je reçus une lettre dans laquelle elle me mandait qu'il était survenu un obstacle à notre union; elle finissait en m'assurant de ses regrets et de son invariable amitié. Cette lettre, à laquelle je ne comprenais rien, me plongea dans un chagrin extrême; je partis, sur-le-champ, pour en aller chercher l'explication à Strasbourg.
Je courus la poste jour et nuit, et j'arrivai dans cette ville à dix heures du matin; je ne me donnai que le temps de passer un habit décent, et courus chez madame de Rostange; je la trouvai assise dans son boudoir, vêtue d'une robe du matin très-galante; à ses côtés était le général de Lamerville.—Le général de Lamerville! prononça madame de Simiane en changeant de couleur.—Lui-même; le connaîtriez-vous?—Nullement, mais j'en ai beaucoup entendu parler.—Oh! cela ne m'étonne pas, c'est le héros à la mode.—Anaïs soupira, le comte reprit: Florestine voulut en vain se lever à mon approche, elle retomba tremblante sur son siége. Vous ne m'attendiez pas, Madame, lui dis-je; j'ai mal pris mon temps, je le vois; je reviendrai. Non, restez, balbutia-t-elle, restez. Monsieur me faisait ses adieux, il part ce matin. Ce mot dissipa ma colère. Je crus avoir commis une injustice, j'adressai des excuses à Madame de Rostange, et saluai M. de Lamerville; il répondit à mon salut, et se retira.
Il ne fut pas plutôt dehors, que Florestine fondit en larmes. Au nom du ciel, lui dis-je, expliquez-moi la cause de votre douleur; apprenez-moi quel est l'obstacle qui nous sépare. Elle continua de pleurer en silence. Auriez-vous cessé de m'aimer?—Mon attachement pour vous est inaltérable.—Votre attachement? N'osez-vous dire votre amour?—De l'amour! répondit-elle d'un air égaré, de l'amour! je n'en eus point pour vous!—Vous n'en avez pas eu pour moi! et pourquoi me l'avoir laissé croire? pourquoi m'en avoir imposé?—Je m'en imposais à moi-même.—Perfide! vous vous êtes plu à me faire avaler le poison jusqu'à la dernière goutte.—Je ne suis pas perfide, je ne suis que sensible et malheureuse.—Vous sensible! vous! qui, pour prix de l'amour le plus délicat, du dévouement le plus entier, m'avez rendu votre jouet; vous qui attendez, pour me précipiter dans l'abîme du désespoir, que je me croye parvenu au comble de la félicité. Vous êtes sensible! vous! Cela peut-il s'entendre sans indignation. Vous me promettez votre foi, je cours chercher le consentement de ma mère, elle me l'accorde; je m'empresse de tout préparer pour la fête de notre hymen: le contrat est dressé; étoffes, voitures, bijoux, diamans, tout est là, tout, et vous m'annoncez que vous ne pouvez m'appartenir (elle cacha sa tête dans ses mains); mais le motif de ce changement inoui ne me sera pas long-temps caché! Que dis-je, je le connais maintenant cet horrible mystère, l'unique barrière qui s'élève entre nous; la voici: vous aimez le général de Lamerville (elle frissonna); tremblez, tout son sang me vengera de votre trahison.—Epargnez-moi, s'écria-t-elle d'une voix déchirante; Léon épargnez-moi.—Que je vous épargne! moi! que vous avez si indignement trompé! moi! qui aurais tout sacrifié à votre bonheur! oui, tout, ingrate, tout, jusqu'à l'amour que vous m'inspirez. Eh bien! prononça-t-elle en se précipitant à mes genoux; eh bien! mon cher Léon, faites ce généreux effort; sacrifiez-le-moi cet amour auquel je ne puis désormais répondre.—Barbare, lui criai-je avec l'accent de la fureur; barbare, enfonce-le bien avant dans mon cœur ce dernier trait. Qui me l'aurait dit, grands dieux! après ce que j'ai fait pour elle, que je n'aurais pu obtenir de sa pitié qu'elle daignât au moins me tromper!—Ciel! ô ciel! balbutia Florestine en tombant sur le plancher.
Le bruit de sa chute ramena mon attention sur elle. Je la relevais: elle était glacée, son regard était fixe, on ne sentait plus son pouls: je la crus morte; mon angoisse fut terrible. Je jetai des cris épouvantables. Je l'ai tuée, répétai-je hors de moi, je suis un monstre, un assassin, je l'ai tuée. Madame de Las-Casas arriva. Je sortis comme un désespéré, et courus toute la ville sans savoir où j'allais, jusqu'au moment où je succombai sous le poids de la lassitude.
L'exercice violent que j'avais fait donna quelque trêve à l'agitation de mes esprits. Je blâmai l'emportement où je m'étais livré. Peut-être, pensai-je, Florestine n'est-elle pas aussi coupable que je l'ai cru. Si je me fusse conduit avec plus de modération, peut-être aurais-je pu la ramener à moi; son cœur ne s'est peut-être pas engagé sans retour. Je me rappelai chacune des paroles, chacun des mouvemens qui lui étaient échappés, et l'amour m'aveuglait au point que ce qui devait me confirmer mon malheur, fit naître en moi un rayon d'espérance. Je l'embrassai avec transport, et je retournai chez madame de Rostange, dans le projet d'avoir avec elle une explication tranquille.
Madame de Las-Casas ne voulait pas me laisser entrer chez sa fille. J'insistai, en lui jurant de ne rien faire, de ne rien dire qui pût lui causer de la peine. Elle me regarda tristement, me conduisit vers Florestine qui était couchée, et s'en alla.
Je vous ai fait beaucoup de mal, dis-je à madame de Rostange, je viens vous en demander pardon.—Pardon, reprit-elle, oh! moi seule ai besoin de pardon; accordez-le moi, mon ami, ajouta-t-elle en me tendant la main, soulagez-moi du remords qui m'oppresse; mon tort est affreux sans doute, mais il est involontaire.—Ainsi vous aimez M. de Lamerville.—Je l'idolâtre: j'ai pour lui une passion insurmontable; je donnerais une vie pour lui appartenir un jour, un seul jour.—Affreuse révélation! échappa-t-il à madame de Simiane.—Horrible en effet, reprit le comte; cependant j'eus la force de me contenir, et je dis avec douceur, à madame de Rostange: eh quoi! un an de soins, d'amour, n'a pu me gagner votre cœur; et lui, si vîte! si vîte!... Je tenais encore sa main, je la baignai de larmes. Ne pleurez pas, Léon, ne pleurez pas: vous me déchirez l'ame. Hélas! si vous saviez ce que j'ai souffert, depuis qu'éclairée sur mes sentimens, j'ai compris la douleur que j'allais verser dans votre sein, j'en suis certaine, vous me plaindriez.—Oui, je vous plains, Florestine, vous ne serez jamais aimée comme vous l'êtes de moi. Ce M. de Lamerville vous consacrera-t-il tous ses momens? S'apprête-t-il à recevoir la foi qui m'était due—J'ignore ses projets, il ne m'en a rien dit; je ne lui ai rien demandé, je n'en veux rien savoir: il m'aime, c'est assez.—Infortunée! puisse mon désespoir ne devenir jamais ton partage! Puisses-tu jouir de tout le repos que tu m'as ravi! Adieu.
Je ne pouvais plus tenir à l'angoisse de ma situation; un feu dévorant brûlait mes entrailles. J'entrai dans un café, et tombai dans un profond assoupissement, d'où je ne sortis que le soir. J'aperçus alors deux jeunes capitaines, assis à une table proche de moi, qui s'entretenaient d'un air de confidence. Rien n'est plus sûr, prononça l'un d'eux à voix basse, madame de Rostange vient de partir à l'instant pour rejoindre notre général. Je n'en entendis pas davantage. Agité d'un mouvement frénétique, je m'élance hors du café, j'accours chez Florestine; elle n'y était plus. Je revins à la hâte chez moi, j'ordonnai à mon laquais d'aller commander des chevaux à la poste. Je pars à la poursuite de madame de Rostange: je voulais l'enlever à mon rival, ou périr. Une fièvre maligne me contraint de m'arrêter au milieu de ma route: elle fit craindre, pendant six semaines, pour mes jours. Lorsque je fus hors de danger, je me trouvai dans les bras de ma mère; ses caresses me rappelèrent mon malheur et ses bontés; mais ces souvenirs ne produisirent pas en moi la plus légère émotion. Mon ame, usée par la douleur, était devenue insensible. On allait, venait autour de moi, sans qu'il m'en restât d'autre idée que celle d'un bruit désagréable à mon oreille. On me parlait sans que j'entendisse autre chose que des sons vagues. Je ne m'occupais de personne; je ne m'occupais pas même de moi. La tendresse de ma mère ne me charmait plus: cette mère incomparable faisait tout pour son fils, il n'était reconnaissant de rien. On s'imagina qu'on pourrait me tirer de ce triste état, en me faisant entendre de la musique. Cet essai ne réussit point: on me conduisit à la campagne, le changement d'air me fit un peu de bien; mais ce qui m'en fit davantage, ce fut d'apprendre que M. de Lamerville n'avait eu qu'un caprice de quelques mois pour madame de Rostange, qu'il ne lui avait donné aucune de ses nouvelles depuis qu'il avait rejoint l'armée, et qu'elle était revenue à Strasbourg, où elle essayait d'oublier son volage amant, en se livrant à la dissipation. Je demandai à madame de Saint-Elme de retourner à la ville; elle n'osa point contrarier le premier désir que j'eusse montré depuis ma maladie. J'allai chez le commandant, j'y rencontrai madame de Rostange; elle m'aborda la première, m'entretint avec confiance de sa folie et de son repentir: elle m'appela son ami, son plus cher ami, son unique ami. Après avoir été abusé par l'apparence de son amour, je le fus par celle de son amitié de préférence. Je cessai quelque temps d'être à plaindre. J'aimais encore.
Le sentiment auquel madame de Rostange n'avait pas craint de s'abandonner hautement pour M. de Lamerville, en altérant la pureté de ses principes, avait détruit les qualités attachantes de son caractère; sa conversation était plus spirituelle qu'entraînante; elle n'avait plus, comme autrefois, le mot du cœur; mes opinions n'étaient plus les siennes, quelquefois même il semblait qu'elle se faisait un malin plaisir de me rompre en visière; elle se vengeait sur moi, sans s'en douter, du chagrin secret que lui causait l'abandon de M. de Lamerville: je lui pardonnai long-temps ses caprices, j'espérais que la constance de mes sentimens triompherait de sa légèreté; j'espérais que j'aurais dans elle, avec le temps, une amie qui me ferait sentir les charmes de cette amitié dont parle Montaigne; je me disais que ce rare trésor ne pouvait s'acheter trop cher. Quand elle prenait avec moi le ton d'une douce intimité, j'oubliais tous les maux qu'elle m'avait fait souffrir; mais j'aperçus enfin que je n'étais pour elle, que ce qu'on nomme si improprement, dans ce siècle, un ami. Trop sûre de son empire sur moi, elle ne me ménageait pas; elle montrait souvent plus d'empressement à d'autres personnes qu'à moi; cette conduite me blessa: on veut bien être dupe en amour; mais en amitié, on veut recevoir autant qu'on donne. Je cessai d'être assidu chez madame de Rostange; ma mère souhaita de retourner à Paris, je l'y accompagnai.
Les amusemens de cette ville ne purent me distraire de la mélancolie où m'avaient plongé deux sentimens trompés; je ne pouvais me consoler de ne plus aimer Florestine, de ne plus intéresser celle qui m'avait été si chère, sous le double rapport de l'amour et de l'amitié. Je me répétais sans cesse avec amertume: Je suis devenu un étranger pour elle! Je fis connaissance de plusieurs femmes charmantes; j'inspirai, sans y songer, une vive passion à l'une d'elles; je désirai d'y répondre, je crus un jour y être parvenu, mais je me dis: Je deviendrais, dans l'avenir, un étranger pour elle! et je ne l'aimai pas.
Le poids d'une indifférence dont j'avais inutilement tenté de sortir, altéra de nouveau ma santé. Les plaisirs de Paris n'ayant plus d'attraits pour moi, je vins chercher ceux de la campagne. Ils me paraissent aussi insipides que ceux de la ville: aucun lieu, aucune occupation ne rend du ressort à mon ame, l'ennui est toujours là à mes côtés, il m'obsède sans cesse, montre à mes yeux tous les objets sous la même couleur. Je n'ai pas encore trente ans, et je suis réduit à désirer la fin d'une existence inutile aux autres, à charge à moi-même.
En prononçant ces derniers mots, le comte tomba dans une sombre rêverie; la marquise fit de vains efforts pour l'en tirer. Les ombres de la nuit voilaient déjà la cime des coteaux: il faut que je vous quitte, dit Anaïs à M. de Saint-Elme; si le changement de solitude peut vous être agréable, je pars après-demain pour Villemonble, venez m'y retrouver, vous y serez bien reçu. Il lui répondit à peine, et la laissa partir sans lui proposer de l'accompagner.
Elle retourna chez elle à pas lents, et rêva long-temps au récit qu'elle venait d'entendre: ou Florestine, pensa-t-elle, est une femme coquette et fausse, dont le comte a été la dupe, ou le général est un de ces hommes orgueilleux et perfides qui se font un jeu de déchirer le cœur des femmes tendres et crédules qu'ils ont séduites. Ce dernier soupçon lui fit un mal affreux; mais devait-elle l'accueillir, d'après ce que le duc lui avait dit d'Amador? Ah! pensa-t-elle avec amertume, les hommes qui se croyent les plus fidèles à l'honneur, ne se font pas un scrupule d'en manquer envers nous! En est-il un assez délicat pour n'avoir jamais trahi les sermens faits à l'Amour? Ils se pardonnent tous ce dont ils sont tous coupables.
Cette réflexion, qui, peut-être, n'était pas tout-à-fait juste, lui donna de l'humeur; Rosine, qui ne lui en avait pas encore vue, fut inquiète de lui en trouver; elle la crut malade: se trompait-elle?
CHAPITRE XX.
Madame de Simiane passa une mauvaise nuit; elle était si changée à son réveil, que sa femme-de-chambre ne put s'empêcher de lui montrer sa sollicitude. Madame ne me paraît pas bien, dit-elle, Madame s'est peut-être trop fatiguée hier; j'ai souvent pensé que les longues promenades qu'elle fait pouvaient lui nuire. Eh puis! que Madame veuille bien me permettre une observation: il n'est pas prudent, à ce qu'il me semble, d'aller ainsi seule, le soir, parcourir la campagne; quant à moi, je suis sur les épines quand Madame est dehors à la nuit: on a sitôt fait une mauvaise rencontre. Anaïs laissa échapper un triste sourire. L'intérêt qu'une femme-de-chambre a d'examiner tous les mouvemens de sa maîtresse, l'instruit à deviner les sentimens qui l'agitent en secret. Rosine, d'ailleurs, connaissait si bien madame de Simiane, que son sourire lui apprit qu'elle nourrissait quelque idée affligeante. Certainement, s'écria-t-elle d'un ton qui peignait l'effroi, certainement il est arrivé quelque chose à Madame.—Non, Rosine; tranquillisez-vous, il ne m'est rien arrivé de fâcheux; je réfléchis seulement à une histoire que l'on m'a racontée.—Elle est donc bien douloureuse cette histoire?—Mais... elle est singulière. Cette Florestine.—Florestine, dites-vous, Madame; Florestine, ce nom est celui d'une Espagnole qui voulait duper M. de Lamerville.—Le duper!—Comment savez-vous cela?—Oh! le feu duc disait tout à Félix, et celui-ci ne me cache rien. Rosine voyant sa maîtresse disposée à l'écouter, continua ainsi: Le général aime beaucoup la musique; dans un concert où il fut à Strasbourg, il rencontra cette Espagnole qui, dit-on, a beaucoup de talent sur le piano; il l'entendit, en fut enchanté, et se fit présenter chez elle. Florestine, orgueilleuse d'avoir attiré l'attention d'un homme dont toutes les femmes enviaient la conquête, attribua à l'amour l'enthousiasme qu'il lui avait d'abord montré. Le désir de triompher de vingt rivales, lui tourna la tête au point qu'elle se persuada avoir une passion invincible pour M. de Lamerville. Dans cette idée, elle rompit avec un jeune homme noble, riche, aimable, qu'elle était au moment d'épouser, pour partir comme une folle à la suite du général: elle s'imagina, par cette preuve publique d'amour, l'amener à l'épouser. M. de Lamerville n'avait pensé à rien moins qu'à s'engager dans un lien sérieux avec Florestine. Il fut plus chagrin que content du sacrifice qu'elle lui faisait; mais enchaîné par le plaisir de se croire l'objet d'une grande passion, il eut pendant quelque temps, pour la femme qui la lui montrait, ce qui, à son âge, tient lieu de sentiment. Quand Florestine s'aperçut que son goût pour elle était près de s'éteindre, elle essaya de le ranimer, en lui faisant redouter des rivaux. Ce manége ne lui réussit pas. Des querelles fréquentes s'élevèrent; chacune d'elle ôtait à Florestine une partie d'un empire usurpé. Le général n'osait pourtant pas se brouiller tout-à-fait avec elle, il craignait son désespoir. Il découvrit enfin que cette femme, aussi inconstante que vive dans ses amours, ne s'était pas compromise pour lui seul: elle avait autrefois suivi un amant en Angleterre; cet amant qui, pendant une courte absence, avait été supplanté par monsieur de Rostange, en parut tellement furieux, qu'on le soupçonna d'être l'auteur de l'assassinat commis sur la personne du vicomte. Le général ne crut pas devoir garder davantage de ménagemens avec une femme dont les torts n'avaient pas pour excuse un sentiment profond; il la quitta de manière à lui prouver qu'il ne voulait conserver aucune relation avec elle.
Le récit de Rosine avait rendu à madame de Simiane toute sa sérénité; elle lui donna quelques ordres relatifs à son départ de Vernon, et la congédia d'un air de bienveillance: ensuite elle tira de sa poche le portrait d'Amador, le regarda long-temps, et songea, avec délices, qu'un homme qui avait de si beaux traits, ne pouvait avoir qu'une belle ame; elle se félicita de lui être destinée pour compagne, et se promit de cultiver sans relâche des talens dont elle se flattait que le charme était non-seulement propre à le séduire, mais encore à le fixer.