The Project Gutenberg eBook of La Femme doit-elle voter? (Le pour et le contre)
Title: La Femme doit-elle voter? (Le pour et le contre)
Author: Joseph Ginestou
Release date: December 31, 2016 [eBook #53848]
Most recently updated: October 23, 2024
Language: French
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LA FEMME DOIT-ELLE VOTER?
(LE POUR ET LE CONTRE)
UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER
FACULTÉ DE DROIT
La Femme doit-elle voter?
(Le Pour et le Contre)
THÈSE
pour le Doctorat ès Sciences politiques et économiques
PAR
Joseph GINESTOU
MONTPELLIER
Imprimerie Grollier, Alfred DUPUY, successeur
7, Boulevard du Peyrou
1910
UNIVERSITÉ DE MONTPELLIER
FACULTÉ DE DROIT
| MM. VIGIÉ, Doyen, professeur de Droit civil, chargé du cours d’Enregistrement. | ||
| BRÉMOND, Assesseur, professeur de Droit administratif. | ||
| GLAIZE, professeur honoraire. | ||
| LABORDE, professeur de Droit criminel, chargé du cours de Législation et Économie industrielles. | ||
| CHARMONT, professeur de Droit civil. | ||
| CHAUSSE, professeur de Droit romain. | ||
| VALÉRY, professeur de Droit commercial, chargé du cours de Droit international privé. | ||
| PERREAU, professeur de Procédure civile. | ||
| MARGAT, professeur de Droit civil. | ||
| MOYE, professeur de Droit international public. | ||
| RIST, professeur d’Économie politique. | ||
| BARTHÉLEMY, agrégé, chargé d’un cours de Droit constitutionnel. | ||
| GIFFARD, agrégé, chargé d’un cours d’Histoire du Droit. | ||
| MORIN, agrégé, chargé d’un cours de Droit civil approfondi. | ||
| BRIDREY, agrégé, chargé d’un cours de Droit romain. | ||
| NOGARO, agrégé, chargé d’un cours d’Economie politique. | ||
| ROCHETTE, secrétaire. | ||
| MEMBRES DU JURY | ||
| MM. BRÉMOND, Président. | ||
| MOYE, | } | Assesseurs. |
| BARTHÉLEMY, | ||
La Faculté n’entend donner aucune approbation ni improbation aux opinions émises dans les thèses; ces opinions doivent être considérées comme propres à leurs auteurs.
A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE
A MA MÈRE
MEIS ET AMICIS
INTRODUCTION
La question du Suffrage des femmes qui, jusqu’à nos jours, n’avait eu en France que les honneurs d’une presse inconnue du public, les journaux féministes, ou n’avait été dans son ensemble qu’un pur mouvement littéraire, vient de prendre, grâce aux excentricités retentissantes des suffragettes anglaises et aux réclamations plus calmes et plus sensées des françaises, une importance qu’il serait peut-être téméraire de vouloir dissimuler.
De tous côtés, dans les journaux, les revues, en librairie, au théâtre, dans les conférences, le féminisme est le sujet pour ainsi dire obligatoire, la dernière nouveauté, l’inédit. Les hommes féministes, sans souci de leur dédoublement, comme les Hervieu, les Jules Bois, les Sembat, les Marguerite, ne craignent pas d’apporter à cette cause l’appui de leur haute compétence et de nous présenter, telle qu’ils la rêvent, la femme de demain: l’égale de l’homme. Au Sénat, des hommes éminents se font les porte-drapeaux des revendications du sexe faible; à la Chambre, de véritables discours féministes sont prononcés. Le cabinet de M. Briand, président du Conseil, s’ouvre devant Mme Schmall, une des plus sympathiques représentantes de ce grand mouvement. M. Fallières, président de la République, n’hésite nullement à proclamer ses sympathies pour les Eves nouvelles. En un mot, le féminisme est à l’ordre du jour. C’est une Révolution, comme on l’a dit, mais une Révolution sans R.
La bataille est engagée. D’un côté, quelques femmes convaincues et sincères dont l’idéal est de devenir des hommes; de l’autre, un public indifférent, ne connaissant la question que par les caricatures, les calembours et les plaisanteries des journalistes, riant de l’étrangeté paradoxale de ces prétentions et, bonhomme, acceptant, ironique et amusé, ce tournoi du divorce des sexes.
L’attaque est alertement menée par les suffragettes, soutenues parfois par des hommes au talent incontestable. Impassible, Monsieur Tout-le-Monde assiste à cette lutte sinon imprévue, du moins étrange.
Parfois des mots cruels traversent le champ de bataille des journaux, des livres, des revues ou des salles de conférence:
«Les féministes sont les laissés pour compte de l’amour»[1].
«La femme est un moyen terme entre l’homme et l’animal»[2].
«La famille a un vote; si elle en avait deux, elle périrait»[3].
Exaltée et vibrante d’espoir, une réponse féministe essaie de regagner la partie souvent compromise:
«Il ne faut pas désespérer du monde si les femmes obtiennent le droit de suffrage»[4].
«Dénier au sexe féminin le droit de suffrage, c’est lui refuser le droit de légitime défense»[5].
Notre intention n’est point, certes, d’endiguer les flots tumultueux de cette houle féministe; l’œuvre serait trop grande et l’auteur... trop petit. De même d’apporter au camp des révolutionnaires en dentelles, malgré tout l’attrait qu’elles nous inspirent, le secours d’une plume si peu autorisée et inconnue.
Nous nous bornerons simplement à être les spectateurs de cette lutte nouvelle et de ce pénible travail de désexualisation. Impartialement, nous compterons les coups; nous enregistrerons les défaites sans rancœur, nous soulignerons les victoires avec modestie. Dans cette thèse, nous examinerons de prime abord l’acteur principal de la question: «la femme». Nous donnerons ensuite les raisons qui militent en faveur de leur plaidoyer pour l’obtention des droits politiques; malgré toute notre galanterie, nous exposerons enfin celles qui leur sont défavorables.
Et si, nouveau révolutionnaire, nous laissons parfois entrevoir dans le courant de la discussion des sentiments féministes, que les hommes nous pardonnent!
Mais si, par contre, partisan du bon vieux temps, malgré tout l’amour et le respect que nous avons pour la femme, nous émettons des opinions contraires à leurs revendications viriles, qu’elles nous pardonnent aussi.
Avouerons-nous humblement, Mesdames, que ce pardon, si léger soit-il, nous sommes sûr de ne jamais l’obtenir!
PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
LA PLACE DE LA FEMME DANS LA SOCIÉTÉ
A TRAVERS LES AGES
QUELQUES APPRÉCIATIONS
Il est en ce moment-ci un être qui ne cesse de gémir et de se lamenter sur son sort. Nous avons nommé la femme. Et parmi ses lamentations, il en est une qui par sa persistance et son opiniâtreté a su attirer l’attention sur le sexe féminin; c’est la complainte du suffrage.
Ces dames veulent à tout prix avoir le droit et l’honneur de déposer elles-mêmes dans l’urne un bulletin de vote.
Avant d’accéder à leur désir et de satisfaire leur amour-propre chatouilleux, examinons la place occupée par la femme à travers les âges et comment elle fut appréciée.
La femme, c’est ce grand point d’interrogation éternellement suspendu sur nos têtes, c’est un cœur derrière lequel il se passe toujours quelque chose, et depuis que le monde est monde, un seul jour ne s’est levé sans que dans l’univers un homme de bon sens ne se soit demandé quelle était cette étrange petite créature! Depuis sa création, les hommes sont là, attendant vainement celui qui leur dira la clef de cette énigme parfois si amusante et si douce, parfois si cruelle et si terrible, mais néanmoins toujours troublante! Qui dira ce qu’elle a engendré de beauté, de force et de vie, mais par contre ce qu’elle a fait naître de tristesses, d’amertumes et de douleurs.
Dans les civilisations antiques, la femme nous apparaît comme étant l’esclave de l’homme. Les Grecs l’enfermèrent jalousement, ne lui donnant aucune éducation et la considérant comme un simple objet de luxe.
Rome fit d’elle une perpétuelle déchue, et malgré la gloire qui rejaillit sur la femme avec les noms d’Aggrypine, de Lucrèce et de Cornélie, la conserva dans un état d’abaissement constant.
Le catholicisme, dans sa toute bonté compatissante, releva le front de l’éternelle serve, mais ne changea guère au point de vue social et moral la domination de l’homme sur elle. Avec le Moyen-âge, la femme fut idéalisée; elle devint la Grande Inspiratrice, le stimulant et le but de toute activité. «Plus que Poète, elle est la Poésie», comme le dit Lamartine. La Renaissance commence à diminuer la femme comme être moral. Sous la Révolution, elle relève la tête, et Victor Hugo s’écrie plus tard: «Le XIXe siècle a proclamé les droits de l’homme, le XXe siècle proclamera ceux de la femme».
Parmi les appréciations portées sur elle, il en est quelques-unes qui par leur piquant, leur humour et surtout leur cruelle vérité méritent d’être citées:
«Souveraine peste, s’écrie Jean Crysostome, c’est par toi que le diable a triomphé de notre premier père»[6].
«J’ai trouvé la femme plus amère que la mort, elle est semblable au filet des chasseurs»[7].
Saint Thomas, très irrévérencieusement, la baptise: «Être accidentel et manqué».
Les lois de Manou, dans leur éternelle sagesse et leur naïveté poétique, nous la représentent comme une esclave: «Une femme ne doit jamais se gouverner à sa guise»[8].
«Il faut se défier d’elle, parce que la nature du sexe féminin est de chercher ici-bas à corrompre les hommes»[9].
«La femme peut en ce monde écarter du droit chemin non seulement l’insensé mais aussi l’homme pourvu d’expérience»[10].
Tel compare la voix de la femme au sifflement du serpent et leur langue au dard du scorpion!
Saint Paul nous dit: «Le mari est le chef de la femme.»
L’antiquité fut sans pitié pour elle. Tertullien ne désirait qu’une chose, «que la femme cachât son visage, toujours et partout.» «Femme, tu es la porte du diable; c’est toi qui as persuadé celui que le diable n’osait attaquer en face; c’est à cause de toi que le Fils de Dieu a dû mourir. Tu devrais t’en aller en haillons et en deuil, offrant aux regards des yeux pleins de larmes de repentir pour faire oublier que tu as perdu le genre humain»[11].
Saint Antoine l’appelait «le Diable en personne»; saint Bonaventure «un scorpion toujours prêt à piquer»; saint Jean de Damas «un affreux ténia qui a son siège dans le cœur de l’homme.»
Les expressions les plus cruelles lui étaient destinées: «Fille de mensonge, porte de l’enfer, vase d’impureté, larve du démon.»
Le Koran, dans ses versets enthousiastes, est parfois très dur pour elle: «Attribuera-t-on à Dieu comme enfant un être qui grandit dans les ornements et les parures et qui est toujours prêt à se disputer sans raison»[12].
Aux yeux des Chinois, «la femme n’est qu’une machine à faire des enfants. Quand elle est détraquée, on lui en adjoint une deuxième, une troisième, suivant la fortune du mari»[13].
Montaigne plaisamment se moque d’elles: «De bonnes, il n’en est point à la douzaine»[14].
Molière immortalise leurs défauts dans les Précieuses ridicules et les Femmes savantes. Les philosophes du XVIIIe siècle, Rousseau, Montesquieu, etc., la considèrent simplement comme un instrument de plaisir.
Mme de Sévigné, cependant délicieuse dans ses Lettres, se compare à une bête de compagnie; Schopenhauer n’hésite pas à écrire: «C’est un animal qu’il faut battre, bien nourrir et enfermer»; tandis qu’Alexandre Dumas, enveloppant son opinion sévère dans une phrase poétique, nous dit: «La femme est la seule œuvre inachevée que Dieu ait permis à l’homme de reprendre et de finir. C’est un ange de rebus»[15]. Milton l’appelle: «Un beau défaut de la nature».
Enfin, de nos jours, une Allemande au talent indiscutable, Mme Boelhau, avait l’audace et la superbe franchise de répondre: «La femme est une demi-Bête».
Voilà donc, très brièvement résumées, les opinions que l’on a eues sur les femmes. Certes, la question n’est point résolue et ce tableau aux larges coups de crayon, à l’emporte-pièce, ne nous donne point la solution de cet éternel problème: qui est-elle? Il permet cependant, malgré son pessimisme poussé à outrance, de se faire une idée de ce petit être qui gémit et qui pleure en demandant aujourd’hui sa part de gâteau politique et social. Que conclure? Le mieux serait, semble-t-il, de s’abstenir. Certes, il existe de par les livres enthousiastes et profondément féministes, des expressions et des chapitres nous représentant la femme comme un être supérieur et d’essence divine. Nous ne prendrons point parti dans ces comparaisons, notre but ayant été simplement d’esquisser un léger portrait de notre compagne. Et si maintenant, Mesdames, vous trouviez ridicules et malsonnantes ces appréciations par trop réalistes, mais cependant justes dans leur délicieuse concision, pour essayer d’atténuer votre douleur et calmer votre dépit, disons avec le grand Proudhon: «Non, toutes ces imprécations ne sont qu’un hommage désespéré à votre éternelle beauté.»
CHAPITRE II
RAISONS POUR LESQUELLES LA FEMME DOIT VOTER
1re: La femme doit voter parce que la loi ne lui enlève point ce droit
«Sont électeurs tous les Français âgés de 21 ans et jouissant de leurs droits civils et politiques».
Le suffrage universel, tel est le mode de vote de la nation française. Mais existe-t-il vraiment dans toute la plénitude de sa conception et malgré la merveilleuse et généreuse idée de cette expression, n’y aurait-il pas un mirage trompeur faussant sa portée et son fonctionnement?
Et tout d’abord, comme à toute règle, nous trouvons des exceptions. Le Code, dans sa rigidité absolue, nous énumère les différentes sortes d’incapables. Ce sont:
1o Les individus condamnés soit à des peines afflictives ou infamantes, soit à des peines infamantes seulement (suit l’énumération des diverses condamnations et peines);
2o Les interdits;
3o Les faillis non réhabilités dont la faillite a été déclarée soit par les tribunaux français, soit par jugements rendus à l’étranger mais exécutés en France (modifié par la loi du 31 décembre 1904). Loi du 2 février 1852, modifiée par celle du 24 janvier 1859.
Ainsi, en dehors de cette énumération d’incapables, nous concluons, anomalie étrange, qu’un citoyen, fût-il illettré, stupide, idiot, parfait gredin ou malhonnête sans condamnation, demi-fou ou voleur réhabilité, a le droit, au nom des lois de la République française, de déposer dans l’urne son bulletin de vote.
Et la femme? Pourquoi l’assimiler à cette catégorie peu intéressante d’individus: «Est incapable toute personne que la loi prive de certains droits». Mais avons-nous un texte de loi autorisant à affirmer que les femmes sont comprises parmi les incapables? Non. Pourquoi alors établir contre elle une présomption d’incapacité?
Et ce fameux suffrage, dit légalement universel, n’est-il point alors limité? La souveraineté, dit Turgeon, ne découle pas exclusivement soit des hommes, soit des femmes, mais du peuple entier, de tous les membres de la nation, de l’ensemble des hommes et des femmes. D’un mot, elle est bisexuelle. Cela étant, la conclusion s’impose: tous souverains, tous électeurs.
L’élégante place réservée à la femme entre un failli ou un voleur! Et cela au nom de quelle loi? au nom de quel texte?
«Aujourd’hui, la femme est moins encore que le gredin, que l’enfant, que l’aliéné, car le fripon redevient citoyen à l’expiration de sa peine, le mineur est capable au jour de sa majorité, l’aliéné en recouvrant sa raison est restitué dans ses droits, tandis que la femme, quelles que soient son intelligence, sa sagesse, ses vertus, demeure toujours la condamnée, la proscrite, l’éternelle mineure, la perpétuelle déchue»[16].
Incapable! «Quand je pense, s’écrie Alexandre Dumas fils, que Jeanne d’Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de Domrémy, dans ce beau pays de France qu’elle aurait sauvé»[17].
La discussion est certainement sérieuse et mérite qu’on pèse la valeur des arguments pour ou contre. Il est exact qu’on ne trouve pas dans le Code un texte refusant aux femmes le droit de voter. Il est encore exact que la femme n’est point comprise dans la liste des incapables. Mais ceux qui, obstinément, s’appuyant sur ces deux constatations, sans vouloir un seul instant discuter, se bouchent les oreilles et disent: La loi n’interdit pas aux femmes de voter..., le mot citoyen signifie: personne des deux sexes..., donc la femme a le droit de voter, ces gens-là raisonnent mal ou plutôt ne raisonnent pas du tout.
Il n’y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. Quiconque prend un texte au pied de la lettre, sans le comprendre ou l’approfondir, risque fort d’en altérer le sens et la portée. Voilà pourquoi il s’est établi à côté du Code, parfois barbare dans sa sécheresse brève et sa rigueur immuable, un courant parallèle qu’on appelle la jurisprudence.
Cette jurisprudence, établie non point pour corriger la Loi, mais simplement pour la rendre plus souple, plus malléable, éclaire à la lueur des textes et principalement de la raison et du bon sens les articles obscurs et sujets à discussion. Elle permet ainsi d’éviter souvent de nombreuses erreurs, car n’oublions pas que les extrêmes se touchent. Une justice extrêmement rigoureuse et toujours énergique ne serait souvent que de l’injustice.
Que dire alors de l’interprétation de ce texte à l’aide de la jurisprudence: «Sont électeurs tous les Français âgés de vingt et un ans et jouissant de leurs droits civils et politiques»!
Le législateur a-t-il voulu donner aux femmes le droit de voter? Non, certainement non. Nous avons tout d’abord pour nous les travaux préparatoires; en second lieu le simple bon sens qui nous dit: Si le législateur avait eu l’intention bien arrêtée de conférer au sexe féminin le droit d’être électeur, il aurait nettement mis dans l’article l’expression: «Française». Qui oserait soutenir que le mot Français vise les personnes des deux sexes? Pourquoi jouer ainsi sur les mots et leur accorder un sens que tout être intelligent se refuse à leur reconnaître.
Nous avons enfin un arrêt de la Cour de Cassation sur l’affaire de Mlle Barberousse qui, en 1885, invoquait l’universalité des lois électorales, prétendant que le mot «Français» englobait les deux sexes.
Cet arrêt faisant jurisprudence, nous nous faisons un plaisir de le reproduire in extenso.
La Cour de Cassation, par arrêt du 5 mars 1885, rejeta le pourvoi:
«Attendu qu’aux termes de l’article 7 du Code civil, l’exercice des droits civils est indépendant de la qualité de citoyen, laquelle confère seule l’exercice des droits politiques et ne s’acquiert que conformément à la loi constitutionnelle;
»Attendu que si les femmes jouissent des droits civils dans la mesure déterminée par la loi, suivant qu’elles sont célibataires ou mariées, aucune disposition constitutionnelle ou légale ne leur a conféré la jouissance et par suite l’exercice des droits politiques;
»Attendu que la jouissance de ces derniers droits est une condition essentielle de l’inscription sur les listes électorales;
»Attendu que la Constitution du 4 novembre 1848, en substituant le régime du suffrage universel au régime du suffrage censitaire ou restreint dont les femmes étaient exclues, n’a point étendu à d’autres qu’aux citoyens du sexe masculin, qui jusqu’alors en étaient seuls investis, le droit d’élire les représentants du pays aux diverses fonctions électives établies par les constitutions et par les lois; que cela résulte manifestement des lois du 11 mars 1849, 2 février 1852, 7 juillet 1874 et 5 avril 1884, mais plus encore de leur esprit attesté par les travaux et discussions qui les ont préparées et aussi par l’application ininterrompue et jamais contestée qui en a été faite depuis l’institution du suffrage universel, lors de la formation première ou de la révision annuelle des listes électorales;
»D’où il suit qu’en déclarant que la demoiselle L. Barberousse ne devait point être inscrite sur les listes électorales le jugement attaqué, loin de violer les dispositions de la loi invoquée par le pourvoi, en a fait juste application; rejette le pourvoi....»
L’arrêt est des plus clair: la question est nettement tranchée. Ce n’est plus un texte sec et aride qu’on applique, c’est la discussion, c’est l’interprétation, c’est la jurisprudence qui fait loi. Concluons donc: légalement la femme n’a pas droit de voter!
Pourquoi? direz-vous, peut-être, Mesdames! Le législateur serait-il infaillible! A cela nous n’osons répondre. Nous aimons mieux laisser cette douce tâche au célèbre économiste M. Giddes, devant la compétence duquel vous vous inclinerez certainement:
«C’est dans l’intérêt de l’ordre et des bonnes mœurs que tous les législateurs ont d’un commun accord refusé à la femme toute participation aux droits politiques. De tous temps, l’instinct des peuples a senti que la femme en sortant de l’ombre et de la paix du foyer pour s’exposer au grand jour et aux agitations de la place publique, perdrait quelque chose du charme qu’elle exerce et du respect dont elle est l’objet».
Mesdames les féministes, méditez longuement ces admirables lignes. Il y va de votre charme, de votre beauté, de votre cœur, de votre douceur et de votre esprit. Abandonnez ce rêve excentrique de la femme électeur. Croyez-nous, le geste ne serait point élégant et vous risqueriez fort de changer en un désert l’autel où tous vos adorateurs viennent en foule se prosterner à vos pieds!
2e: La femme doit voter parce qu’elle est l’égale de l’homme
Le sexe constitue-t-il une infériorité ou une supériorité, selon qu’il est mâle ou femelle? Non. La femme est l’égale de l’homme, c’est-à-dire qu’entre ces deux créatures il n’existe aucune différence, soit au point de vue physique, soit au point de vue intellectuel et moral. Nous n’avons qu’un être subdivisé en deux parties: l’homme et la femme. Ces deux parties sont identiques, égales, se valent, et par conclusion auront les mêmes devoirs et nécessairement les mêmes droits.
Examinons en premier lieu le côté scientifique.
La maternité n’est point, comme certains savants l’ont prétendu, une des causes primordiales de l’état d’abaissement dans lequel la femme est restée stationnaire. La maternité est une des fonctions les plus belles et les plus sacrées qui donne à la femme son auréole d’éternelle tendresse et nul ne songerait à prétendre sérieusement qu’elle constitue à son égard une cause d’infériorité. Darwin, Lombroso, le docteur Cleisz nous démontrent qu’elle n’oblige point la femme de jouer un rôle social inférieur à celui de l’homme.
Si nous examinons le côté anthropologique, nous nous heurtons à des discussions plus acharnées et plus vives. Les uns, se basant sur la grandeur de la boîte cranienne et le poids du cerveau, soutiennent que la femme est plus intelligente que l’homme. Le docteur Buchner affirme que sous le rapport du poids, le cerveau féminin l’emporte sur le cerveau masculin, par sa finesse, sa texture intime et la délicatesse de chacune de ses parties[18].
Havelock Ellis démontre que l’homme ne possède aucune supériorité relative en ce qui concerne l’ensemble du cerveau. S’il y a supériorité, elle est du côté de la femme[19].
M. Manouvrier nous fait toucher du doigt l’erreur dans laquelle sont tombés les anthropologistes qui ont voulu voir, dans les 100 grammes de substance cérébrale que possède la femme, la preuve de son infériorité[20].
Un curieux exemple de supériorité de la femme sur l’homme est donné par Elisa Faarham. Elle affirme que si le serpent s’est adressé à la première femme, c’est que celle-ci était évidemment supérieure à l’homme. De même la postcréation de la femme lui donne à penser que l’homme en a été l’ébauche.
L’anthropologie criminelle nous montre la femme moins sujette à la maladie, moins érotique, moins criminelle. Lombroso, après de nombreuses observations, conclut: «Les progrès de la civilisation tendent à l’égalité des sexes»[21].
Au point de vue intellectuel, qui soutiendra que la femme, depuis l’antiquité, n’a point produit des œuvres aussi fortes, aussi puissantes que celles des hommes; n’a-t-elle point eu des figures aussi nobles et aussi belles que les plus grandes illustrations masculines? N’ont-elles point dans leur galerie: Jeanne d’Arc, Charlotte Corday, Cécile Renault, Elisabeth d’Angleterre, Isabelle Ier, Catherine II de Russie, Berthe de Bourgogne. Voici Clémence Isaure, Marie de Gournay, Mme de la Fayette, Mme Deshoulières, Mme de Sévigné, Mme de Staël, George Sand, la marquise de Châtelet, etc., etc. (Nous ne citons pas nos contemporaines de peur de froisser leur modestie.)
La femme n’a-t-elle point eu d’illustres représentantes dans tous les arts, dans toutes les sciences?
Pourquoi donc vouloir à tout prix qu’elle soit inférieure à l’homme?
Malgré ce faisceau de preuves et de noms, nous nous abstiendrons de prendre position dans cette querelle, estimant, comme nous le démontrerons tout à l’heure, qu’il n’y a pas lieu de rechercher si la femme est égale, inférieure ou supérieure à l’homme. Pour répondre à ces attaques, nous nous contenterons de résumer simplement les réponses que l’on pourrait fournir.
Peu nous importe, malgré l’assertion des savants, de savoir si le crâne de la femme est supérieur au crâne de l’homme, ou si le cerveau féminin pèse plus que le cerveau masculin.
Peu nous importe, malgré les études approfondies de la doctoresse Madeleine Pelletier, que la comparaison de la glabelle des arcades sourcilières, des mandibules et des crêtes d’insertion, la conduisent à la conclusion que l’homme se rapproche plus du singe que la femme![22].
Cela nous rappelle la spirituelle réflexion d’une jeune fille arrêtée devant les singes du Jardin des Plantes: «Après tout, il ne leur manque que de l’argent». Peu flatteur, n’est-ce pas? Mais enfin, Madame la doctoresse Pelletier, si nous sommes des dégénérés, ayez la bonne grâce d’avouer que nous sommes des dégénérés supérieurs! Vous ne pourriez en dire autant?
Donc transporter la discussion sur le terrain scientifique pour savoir si la femme est l’égale ou l’inférieure de l’homme nous semble téméraire. Les arguments sont purement théoriques, les conclusions fantaisistes, et, de plus, il n’est nullement démontré qu’il existe un rapport entre la capacité cranienne ou le volume du cerveau et l’intelligence[23]. La question reste entière.
Il n’en est point de même de la femme au point de vue intellectuel. En toute sincérité, Mesdames, en envisageant la question de sang-froid et avec impartialité, croyez-vous qu’une comparaison puisse être faite avec l’homme? Non! Nous vous accordons et reconnaissons volontiers la présence dans votre camp de femmes d’une rare intelligence et d’un réel talent. Nous reconnaissons l’existence d’œuvres fortes et puissantes créées par votre génie. Dans toutes les branches de la science humaine, des femmes ont eu l’auréole de la célébrité, mais ne sont-ce point là des types d’exception qui tiendraient tous dans un salon? Et si nous envisageons en général, toutes les femmes depuis le commencement des siècles en posant cette question que vous doit l’humanité? nous sommes forcés de répondre: Rien ou pas grand chose. Dans vos plus brillantes manifestations, votre esprit n’a pas atteint les hauts sommets de la pensée, il est resté pour ainsi dire à mi-côte[24].
«Les femmes n’ont fait ni l’Illiade, ni l’Enéide, ni la Jérusalem délivrée, ni Phèdre, ni Tartuffe, ni Athalie, ni Polyeucte, ni le Panthéon, ni la Vénus de Médicis, ni l’Appollon du Belvédère. Elles font quelque chose de plus grand. C’est sur leurs genoux que se forme ce qu’il y a de plus excellent au monde: un homme et une femme[25].»
«Toute œuvre forte de la civilisation est un fruit du génie de l’homme»[26].
Vous invoquez Jeanne d’Arc, Mesdames! Qu’aurait-elle été sans ses prétendues voix? Et puis, à la fille à soldats, à l’héroïne coureuse d’aventures, à l’immortelle française aux mœurs libres et au cœur chevaleresque, oseriez-vous aujourd’hui, comtesses et nobles dames tendre vos belles mains gantées, vous qui par pose et snobisme voulez faire vôtre une femme que vous auriez dédaignée et repoussée.
Vous nous citez des noms de grandes reines! Savez-vous pourquoi une reine gouverne mieux qu’un homme? C’est que sous une reine c’est d’ordinaire un homme qui dirige, tandis que sous un roi c’est généralement une femme[27].
Non, comme nous le disions tout à l’heure, la question est mal posée. Chercher à comparer la femme à l’homme, savoir si elle lui est égale, inférieure ou supérieure, est un faux départ, car la femme est autre que l’homme.
Oui il serait fou, d’une folie sans excuse, de parler de la supériorité d’un sexe sur l’autre, parce que l’on ne peut comparer deux êtres ayant la même origine et qui diffèrent dans tous les détails; parce que l’homme et la femme sont deux moitiés d’un tout, semblables mais non égales; parce que la femme n’est ni le sexus sequior dont parle Schopenhauer, pas plus qu’elle n’est l’homme-femme de Stuart Mill.
Et c’est heureux, car cette déformation accomplie l’humanité périrait[28].
Et si ce n’est pas l’égalité que l’on cherche, si c’est l’identité ou la suppression des différences, disons tout d’abord que cette suppression est impossible. «L’esprit d’une femme et son cœur ne sont ni l’esprit ni le cœur d’un homme»[29]. Combien on doit s’en féliciter.
Voilà pourquoi la femme étant autre que l’homme et par conséquent n’étant point son égale doit avoir seulement les droits de son sexe et non ceux des hommes! Aussi ne devons-nous point sourire à la lecture de ces phrases: «Dès que l’égalité sexuelle sera conquise, la femme au contact de la vie contractera cette dureté de cœur, apanage jusqu’ici de l’autre sexe. Frappée, elle frappera; blessée, elle blessera; spoliée, elle spoliera[30].»
Oh! l’étrange et disgracieux type de femme que rêve Mme Pelletier! Quel monstre! et quelle chose plus navrante que cet être asexué! Mais vouloir enlever à la femme la seule chose qui la rende belle et bonne: sa tendresse; vouloir la lancer dans les combats pour qu’elle lutte, qu’elle frappe, et qu’elle... tombe! O! l’horrible cauchemar! Non! de l’homme et de la femme n’en faites point des âmes ennemies; ne proclamez pas le divorce des sexes, il y aurait trop de misères et trop de deuils!
3e: La femme doit voter pour défendre ses intérêts attaqués et sa liberté compromise
L’on nous dit: permettez aux femmes de voter, elles commenceront par demander une augmentation de salaire. N’est-il pas navrant de voir encore de nos jours des patrons, des directeurs de maison de commerce, assez peu scrupuleux pour obliger leurs ouvrières à un travail quotidien de douze et parfois quinze heures.
Regardons les journées d’une midinette: à 8 heures elle rentre à l’atelier jusqu’à midi. Une heure pour réparer ses forces grâce à un frugal repas n’excédant pas le plus souvent 75 centimes. De 1 heure à 7 heures 1/2 travail. Et dans les journées «à poussées», les veilles jusqu’à minuit achèvent d’épuiser ses forces affaiblies. Tout cela pour un modeste salaire de 20 à 30 sous par jour!
Que dire de ces millions de braves femmes peinant tout un jour pour gagner péniblement 1 fr. 25, 1 fr. 50? «Six millions de femmes manient à l’heure actuelle l’aiguille, la plume, l’ébauchoir, le livre d’enseignement, le scalpel, le Code, les leviers, les volants, les manettes à l’usine, la machine à écrire dans les bureaux. Songez que près de trois millions de femmes se courbent sur la terre et qu’on compte près d’un million de domestiques femmes. Refusera-t-on à ces laborieuses le droit de choisir des mandataires conscients ou conscientes de leurs intérêts?»[31].
Pourquoi nous enlever en outre le droit de disposer librement de nos salaires? La loi ne devrait-elle pas défendre le produit de notre travail contre un mari peu scrupuleux, gaspillant et dissipant au café le produit d’une semaine d’efforts. Oui les femmes ont raison de dire: puisque vous, hommes et législateurs, vous vous déclarez incapables de nous protéger contre des maris sans vergogne et sans pudeur, puisque vos lois ne défendent que les intérêts de vos semblables, donnez-nous au moins le droit de nous protéger, de conserver ce que notre travail nous donne, accordez-nous le droit de voter. Et puis que dire de cet asservissement, de cet esclavage, de cette infériorité dans lequel le mari, grâce aux liens du mariage, nous tient continuellement courbées? Notre opinion dans une discussion n’est rien, notre volonté est sans cesse annihilée, nos droits sont éternellement violés. Qui dit femme mariée dit esclave, dit servante.
Vos réclamations, mesdames, sont justes, mais peut-être entourées par instant d’une fausse sensibilité et d’un sentimentalisme excessif nuisant à leur justesse. Il faut toujours se méfier du cœur, dans les discussions; c’est un très mauvais conseiller, surtout chez vous, mesdames, et examiner une question avec impartialité quand on fait appel à ce viscère, nous paraît impossible.
Quand vous vous écriez: les salaires des femmes sont insuffisants en comparaison de leur travail, nous sommes entièrement d’accord avec vous. Il est, en effet, inadmissible que certains patrons exploitent ainsi des jeunes filles sans guide et sans soutien. Et si dans vos réclamations il est une note juste, une raison sérieuse qui milite en faveur de votre révolte, c’est bien celle-là. Mais le remède à vos maux n’est point dans le bulletin de vote.
Dites à ces femmes admirables, générales de votre armée, dites-leur vos souffrances et vos misères. Que des brochures, que des conférences dénoncent à la vindicte publique ces exploiteurs du travail féminin, les grands couturiers, les grands tailleurs, les grands patrons d’usines, les grands directeurs de salons de mode. Traquez-les, nommez-les, intéressez des hommes influents, des parlementaires actifs à vos malheurs. Soyez impitoyables dans vos attaques et fermes dans vos résolutions; et si malgré toute votre énergie le triomphe ne couronne pas vos efforts, n’hésitez pas: proclamez la grève, le seul moyen légal qui vous reste. Et tous les gens de cœur vous soutiendront.
Il ne faudrait point cependant, Mesdames, exagérer! Et quand vous parlez dans toutes les branches de l’industrie de salaires de misère, nous vous disons: casse-cou, le cœur commence à parler. Non, la femme n’est point l’éternelle exploitée, comme vous vous plaisez à le proclamer. Il n’est pas rare de trouver à Paris et dans nos grandes villes des femmes gagnant 5 et 6 francs, sans fournir pour cela un travail au-dessus de leurs forces. Les grandes administrations de l’État, Postes, Ministères, les grandes Compagnies, les entreprises privées, les exploitations agricoles, les maisons de commerce, les écoles et les lycées paient normalement, sans affamer leurs employées.
Notons que sur cinq millions et demi de femmes exerçant une profession, le nombre de femmes employées dans ces différentes branches s’élève à près de trois millions et demi, leurs salaires variant entre 5 et 8 francs, sans négliger, pour quelques-unes, le précieux avantage d’une retraite.
Ainsi donc, le but vers lequel devraient tendre tous vos efforts serait l’augmentation d’un salaire pour les femmes dont les travaux, soit de jour, soit de nuit, sont rémunérés bien au-dessous de leur valeur. Pour cela, point n’est besoin d’agiter incessamment au-dessus de vos sœurs le drapeau des revendications de vos droits politiques. Point n’est besoin de vous écrier tragiquement: Hors de l’urne, point de salut!
Non, Mesdames, ce moyen est ridicule. Concentrez plutôt tous vos efforts à vous grouper, à vous unir, à vous sentir les coudes; commencez à ne plus vous dénigrer, à ne plus vous battre entre illustres féministes; sachez savoir, vous les directrices du mouvement, faire souvent abstraction de vous-mêmes et ne point toujours ambitionner la place de généralissime ou de colonelle! Faites-vous les champions de cette noble cause: le relèvement du salaire de la femme; créez, par vos journaux, par vos revues, par vos conférences, une agitation intense; faites appel aux noms illustres et aux cœurs généreux, vous trouverez encore en France des hommes qui sauront défendre vos droits. Mais de grâce, ne perdez pas votre temps à de futiles discussions, descendez des brumes de vos rêves fous pour rentrer dans le domaine des réalités. Et si, têtues et inflexibles, vous n’aviez d’éloquence et d’énergie que pour la défense du bulletin de vote vous permettant de faire des lois en votre faveur, nous vous répondrions: «Mais enfin, les hommes peuvent bien en faire autant, et si vous aviez su vous y prendre, ce serait déjà fait.»
Il en est de même de la libre disposition de vos salaires. La preuve certaine des bons résultats obtenus par vos groupements féministes, et de la sollicitude avec laquelle sont examinées vos justes revendications, c’est la loi de 1907 donnant à la femme mariée le droit de disposer comme il lui plaît de son salaire, loi obtenue grâce au dévouement intelligent et à la persévérance sensée d’une de vos plus illustres représentantes: Mme Jane Schmall. Alors pourquoi, donc, encore une fois, perdre votre temps à trépigner comme des enfants devant les urnes en disant rageusement: «Moi je veux un bulletin de vote! na!» On rit, tout simplement, tandis que lorsque vous parlez sérieusement, on vous écoute. La voie est ouverte! à vous de savoir y pénétrer et ne pas dévier du droit chemin des justes revendications.
Arrivons enfin à cette refonte du Code civil. Que proposent les féministes le jour où elles auront le droit de voter: Obéissance au mari, supprimée. Dorénavant, dans la famille moderne, deux têtes, deux volontés, deux décisions; chacun agira à sa guise, la femme de son côté, l’homme du sien. Nous n’aurons plus alors des femmes esclaves, spoliées et enchaînées, elles seront libres, indépendantes, marchant les cheveux au vent dans le soleil de la liberté!!!
Comme théorie ce sera superbe; comme pratique ce sera piteux.
Certes nous ne dirons point, avec M. Bonaparte, que nous aurons la hardiesse, de contredire: «La nature a fait de nos femmes nos esclaves; le mari a le droit de dire à sa femme: Madame, vous ne sortirez pas, vous n’irez pas à la comédie, vous ne verrez plus telle ou telle personne, c’est-à-dire, Madame, vous m’appartiendrez corps et âme»[32].
Général, vous exagérez, et comprendre ainsi son rôle de maître de maison serait trop dégradant pour la femme... et pour l’homme!
Pas plus que la femme, l’homme ne doit commander dans un ménage. L’unité de direction que vous réclamez doit être faite de deux volontés qui s’accordent, qui s’harmonisent, de la volonté de l’époux et de l’épouse. Elle ne doit former qu’un tout qui n’atteindra sa perfection qu’après de multiples froissements et d’innombrables heurts, mais enfin qui permettra au ménage de vivre heureux! Et ne taxez pas tout de suite de bourgeois deux époux qui s’aiment, qui vivent l’un pour l’autre, et dont les décisions ne sont prises qu’après un consentement mutuel. Vous êtes faites, Mesdames, non point pour commander, mais pour conseiller; non point pour diriger, mais pour indiquer simplement la direction. Commander, être directrice de votre intérieur, le pourriez-vous avec votre sensibilité poussée jusqu’à l’exaspération, avec votre nervosité, votre exaltation et votre volonté «sautillante comme les mouches»[33]. Non, mille fois non! Et puis, soyez franches comme nous allons l’être. Dans presque tous les ménages, qui dirige, qui conduit moralement, insensiblement, et sans s’en douter la barque? Mais c’est vous, Mesdames!
Les femmes égales de l’homme! Pourquoi? Elles nous font abdiquer quand cela leur plaît: «Voyez-moi, ma fille! Etais-je assez autoritaire, jadis? Eh bien, peu à peu, j’ai plié. Mais quand à inscrire la déchéance de l’homme dans les lois de la femme! ah! non, jamais, par exemple! Ce qui est sublime dans les femmes supérieures qui nous dominent, c’est qu’elles dominent leurs maîtres»[34].
«La femme est l’inspiratrice et la reine de la société. C’est d’elle que dépend en grande partie la manière de penser des hommes»[35].
Oui, c’est vous qui grâce à votre tact, à votre finesse, à votre habileté, savez petit à petit, par ce je ne sais quoi qui nous enlace, faire de vos maîtres vos esclaves. Légalement nous vous commandons. Pratiquement nous vous obéissons.
Et toujours et sans cesse, malgré vos réclamations et vos cris, il en sera ainsi de par le monde, car aucune loi ne peut changer le cœur humain.
Les gens heureux! Ils sont foule en notre beau pays de France. «Voulez-vous connaître le secret des bons ménages? Chacun des époux reste à sa place, le mari commandant sans en avoir l’air, la femme obéissant sans en avoir conscience. Ils sont si étroitement liés qu’ils ne forment qu’un cœur et qu’une âme! Ils réalisent le mariage parfait»[36].
Oui, en France, la femme est la maîtresse de maison malgré vos déclarations, Mesdames les féministes. Vienne le jour où par un fait du hasard le plus étrange elle soit déclarée légalement l’égale de l’homme, ce jour-là il n’y aura rien de changé sous la coupole des cieux! Nous resterons toujours vos subordonnés, «car la femme est une esclave qui fait porter les chaînes à son maître».
Trêve donc de vos réclamations. N’allumez point la guerre