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La femme du diable

Chapter 4: PREFACE
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About This Book

A posthumous collection presents a Périgord legend accompanied by a prefatory essay and a biographical notice that contextualize the poet's life and work. The legend recounts a regional folktale rooted in local landscape and popular tradition; the prefatory essay considers the poet's allegiance to France and to provincial song, while the biographical notice traces his hardships, blindness, and creative perseverance. Interspersed poems and notes emphasize nostalgic imagery of rural life, rivers, orchards, and childhood visions, and the volume foregrounds sincerity of feeling, simplicity of expression, and devotion to local language and memory.

The Project Gutenberg eBook of La femme du diable

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Title: La femme du diable

Author: Joseph Lafon-Labatut

Author of introduction, etc.: Jules Claretie

Contributor: Gabriel Lafon

Release date: August 31, 2010 [eBook #33595]

Language: French

Credits: Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME DU DIABLE ***

ŒUVRES POSTHUMES DE J. LAFON-LABATUT

LA

FEMME DU DIABLE

PAR

Joseph LAFON-LABATUT


Lauréat de l'Institut

AVEC UNE

Préface par JULES CLARETIE

ET UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
——
1878.

LA FEMME DU DIABLE.

J. LAFON-LABATUT.


LA

FEMME DU DIABLE

LÉGENDE PÉRIGORDINE

PRÉCÉDÉE D'UNE

Préface par JULES CLARETIE

ET UNE

NOTICE BIOGRAPHIQUE PAR GABRIEL LAFON

PÉRIGUEUX
IMPRIMERIE CHARLES RASTOUIL, RUE TAILLEFER, 31
——
1878.

PREFACE


Dans un des volumes posthumes de Mme Sand, il est souvent question de ces poètes populaires qui ont chanté loin du bruit de Paris, et que leur province a adoptés avec une sorte d'entraînement plein de reconnaissance. Rouen, Nevers, Agen, Nîmes, Toulon, bien d'autres villes encore, ont eu leur poète local, et les noms de Reboul, de Jasmin, de Poney, l'auteur du Chantier, de Magu, etc., ne sont plus à louer aujourd'hui. La critique serait plutôt tenue de signaler à l'attention leurs successeurs, car la veine de la poésie provinciale et populaire est loin d'être tarie. «Chaque année, disait George Sand en 1844, ajoute à la liste de nouveaux noms.—Et, continuait l'auteur des Lettres d'un Voyageur, ces poètes trouvent sur le sol natal leur succès et leur récompense. Ils y trouvent aussi leur inspiration; et comme la province ne leur est point ingrate, ils ne sont pas ingrats envers elle; ils lui versent le charme de leur poésie.» C'est bien là ce que fit l'homme d'un talent véritable, dont M. Gabriel Lafon, avocat au Bugue, publie aujourd'hui cette légende périgourdine, la Femme du Diable.

Joseph Lafon-Labatut est et restera le poète de notre Périgord comme le chantre de la Mignounetto (c'était ainsi que le coiffeur Jasmin surnommait Mme Jasmin) demeure le poète de l'Agenais. Jasmin d'Agen, Roumanille d'Avignon, Peyrolles de Clermont l'Hérault, sont justement célèbres pour leurs poésies patoises. Lafon-Labatut méritait de le devenir pour ses poésies françaises. Il aura eu, en effet, cette gloire et cette raison—d'être obstinément fidèle à la France, à sa tradition, à son langage, tout en adorant son cher pays, sa saine et virile province. La petite patrie ne lui faisait pas oublier la grande. On essaie, à cette heure, d'un mouvement ardent de décentralisation littéraire. Chaque partie de la nation semble vouloir affirmer un individualisme spécial, un particularisme absolu. Les Normands fêtent la Pomme, les méridionaux la Cigale. Il est question, dans certains écrits, d'une grande et noble captive qui ne serait autre que la Provence, si méchamment tenue à la gorge par la France, qu'on traite en marâtre et non en mère dans ce camp spécial. On remonte, pour protester contre le Français, jusqu'aux horribles guerres des Albigeois, comme les Allemands dont parle Henri Heine remontaient jusqu'au meurtre de Conradin. Ce serait là un symptôme et un spectacle également navrants si l'unité française pouvait être entamée par l'amour-propre de quelques félibres, avides de se séparer pour se distinguer. Mais, fort heureusement, au pays provençal même, des patriotes de talent réagissent contre la prétention de ces adeptes trop fervents de Frédéric Mistral. On peut lire les écrits de la Laueto (l'Alouette provençale): l'idée vitale de la patrie française plane au-dessus du filial amour qu'ont ces latins pour leur Languedoc.

Ce qui me plaît dans l'art et la vie de Lafon-Labatut, c'est que ce poète des Insomnies et Regrets, qui se plaisait aussi à rimer des chansons dans notre patois du Périgord, a toujours été fidèle à la patrie et ne se vantait point d'être Périgourdin avant d'être Français, comme l'auteur de Mireille se proclamerait peut-être avant tout poète provençal.

Il est resté uni à mes premiers souvenirs d'enfance, ce Joseph Lafon-Labatut, dont M. Gabriel Lafon raconte si bien l'existence et avec une éloquence si pénétrante et si simple. Je me vois encore à Ratevoul, près de Saint-Alvère, interrogeant les vieux livres de la bibliothèque de mon grand'père. Parmi les livres aux reliures d'autrefois, à côté du Corneille tant de fois feuilleté, des Incas de Marmontel ou du Fœneste de d'Aubigné, qui fut un des premiers romans lus par moi, il y avait, traînant çà et là, les pièces de théâtre de mon grand'oncle Pélissier, l'auteur de la Dame du Louvre, qu'il donna à la Gaîté, en 1832, sous son pseudonyme de Laqueyrie, et d'un fort beau drame en vers joué à l'Odéon par Frédérick-Lemaître, Ligier et Lockroy, Médicis et Machiavel, et qu'il signa de son nom. Je dévorais curieusement ces pièces autrefois applaudies, ces tragédies maintenant oubliées.

Dans Nelly ou la Fille bannie (un de ses mélodrames signés Laqueyrie), je m'amusais à voir que l'auteur avait donné à un de ses personnages le nom de son beau-frère, mon grand-père, qu'il avait arrangé à l'anglaise: sir Clarthy. C'était Francisque l'aîné qui représentait ce personnage à la Gaîté, en 1827. Et pour moi, rien n'était plus curieux que cette pièce, où «l'honnête Clarthy» passait—persécuté par «le cruel Botwel,» qui s'écriait à la fin (ce sont, s'il m'en souvient, les derniers mots de la pièce):—Je fus bien injuste! bien cruel!..... Clarthy, mon fils, je te confie le bonheur de Nelly!» Comme ces aventures m'ont fait rêver!

Et parmi ces volumes de Ratevoul, il y avait un exemplaire doré sur tranche, gaufré, superbe, des Insomnies et Regrets de Labatut. Je lisais ces vers. On me contait la destinée du poète, mon parent, mon cousin à un degré éloigné; je n'en sais pas de plus douloureuse et de plus noblement supportée.

Cent fois plus malheureux que Chatterton ou Escousse, Lafon-Labatut, aveugle, condamné à l'éternelle nuit, eût pu désespérer et mourir. Il n'avait pas assez de maladif orgueil pour finir par le suicide. Non, il peupla de visions ses ténèbres; il calma ses fièvres par des chants, et on put dire de lui comme de Démodocus: «La Muse qui l'aima lui dispensa le bien et le mal; elle le priva des yeux, mais elle lui donna une voix mélodieuse.»

L'unique volume de vers que, de son vivant, publia le poète—ce volume que j'emportais et lisais sous les figuiers du jardin—avait paru chez Furne avec ce titre: Insomnies et Regrets, une préface de Pélissier et une lithographie de Sudre, l'ancien professeur de dessin de l'aveugle, d'après une étude de Henri Lehmann. La belle tête de Lafon-Labatut, avec ses longs cheveux divisés sur le milieu de la tête et retombant en masses puissantes sur son col, le visage maigre et régulier, enveloppé d'un collier de barbe, et ces yeux fixes, sans regard, atones, donnait vraiment l'idée de la souffrance et d'une souffrance plus profonde et plus inévitable que celle des Malfilâtre, des Gilbert et des Hégésippe Moreau.

Aussi, comme cette poésie me plaisait et m'attendrissait, moi, enfant de douze ans! Ces vers de Lafon-Labatut paraîtraient bien incolores maintenant aux poètes de l'école nouvelle, qui tordent et frappent le vers comme le forgeron la barre de fer rouge sur l'enclume. Mais il y a dans ces poésies de l'aveugle ce qui manque trop souvent à ces nouveaux-venus, aux versificateurs mieux doués, sous le rapport mécanique en quelque sorte: il y a la profondeur du sentiment et la sincérité de l'émotion.

Sainte-Beuve, étant délicat, se montrait volontiers difficile. Et pourtant il a loué le naturel et la simplicité de ces vers. Il s'est fait l'introducteur du poète. Il a dit aux lecteurs de la Revue des Deux-Mondes[1]: «Écoutez!» M. J. Troubat n'a réuni qu'une partie de cet article sur Lafon-Labatut dans le tome III des Premiers Lundis, et j'imprimerai ici les lignes omises, le feuillet oublié, du grand critique: «Après de tels accents de vérité, disait Sainte-Beuve qui donnait à ses lecteurs une lettre touchante de Lafon-Labatut, on n'a plus qu'à citer quelques pièces... Nous en pourrions trouver d'un ton plus élevé, mais inégales; nous aimons mieux en choisir de toutes simples, de naturelles, et faites, ce nous semble, pour toucher.

Elles sont beaucoup plus pures d'expression que l'auteur ne paraît le croire; elles montrent combien, chez lui, le travail intérieur est possible, et qu'il n'a, pour se perfectionner, qu'à se faire lire de bons modèles (ils ne sont pas si nombreux), et à ne pas forcer sa voix, à la régler toujours sur le sentiment dont il est pénétré.» Et Sainte-Beuve citait à la suite les pièces qui ont pour titre Une Douleur et l'Oiseau Inconnu, en avertissant le public qu'il n'avait pas, devant ce nouveau-venu, à faire l'inattentif et le dédaigneux.

On ne dédaignait point, d'ailleurs, les poésies de Labatut, et, à cette heure même, M. de Pongerville, le traducteur de Lucrèce, publiait dans le Musée des Familles tout un petit roman, l'Aveugle du Périgord, qu'illustrait au crayon le peintre Biard, alors si fort à la mode. Je rappelle ces menus souvenirs comme de petites curiosités littéraires. M. Gabriel Lafon, qui nous promet un autre volume posthume de Lafon-Labatut, les Derniers Tâtonnements, réimprimera peut-être aussi les premiers Regrets. Ce qui est certain, c'est que ce volume est introuvable, et qu'on peut le regarder comme une rareté bibliographique.

Çà et là, dans ce recueil nécessairement assombri, de singuliers coups de lumière éclatent, lorsque, par exemple, le malheureux poète essaie de rendre les visions d'autrefois, celles de son enfance torturée déjà comme sa vie:

Vague panorama de marbre et de couleurs,
De madones au bout de longs chemins en fleurs;
Un horizon qu'au loin dessine
Une mer où se joue un fidèle soleil;
Serait-ce mon berceau? Tout s'efface. Au réveil,
Ma langue murmurait: Messine!

Et après Messine, c'est le Bugue, le pays paternel, la petite ville périgourdine où le poète a trouvé un abri; le cercle de coteaux qui défend le vallon, et les vergers et les épis, et les rochers gris du Cingle, et la Vézère qui coule, oblique, au pied des vignes:

La Vézère fuyant entre ses bords fleuris
Au lit de la Dordogne, où le beau fleuve épris
Étreint sa blanche fiancée.

De tels paysages aussi me rappellent le passé, les arrivées à Périgueux le matin, la diligence du Bugue, les bois de Ratevoul, le clocher de Saint-Alvère, la silhouette sévère de Limeuil, là-haut perchée comme une ville espagnole. Comme au moindre écho, les souvenirs d'autrefois s'éveillent dans l'horizon aimé du terroir natal!

Labatut a rencontré ses poèmes les plus virils dans la terre qu'il a foulée. L'Alma parens sera toujours la grande inspiratrice. Le poète des Odes et Poèmes, M. Victor de Laprade, ce fils des Alpes, ce chantre des chênes si heureusement séduit pourtant par la muse hellénique, l'a dit en des vers admirables:

J'emprunterai ma force aux forces maternelles;
Nature, ouvre tes bras à ton fils épuisé;
Laisse ma bouche atteindre à tes fortes mamelles:
Jamais l'homme à ton sein n'a vainement puisé.

Le volume d'Insomnies et Regrets avait valu à Lafon-Labatut un prix de l'Académie décerné grâce aux démarches de Ponsard. Le poète possédait aussi une petite rente qui lui suffisait. Il vivait et vieillissait au-dessus du Bugue, sur le coteau, dans une maisonnette entourée de vignobles, et de là, chaque matin, à travers les vignes, sans guide, il descendait à la ville, et, de maison en maison, se dirigeait seul chez ses amis du Bugue. Après avoir eu une enfance sans joie, une jeunesse sans regard, il s'était fait ainsi une vieillesse sans amertume. Parfois même, il s'égayait, et, comme l'abbé Foucaud l'avait fait en Limousin, Lafon-Labatut rimait aussi des chansons en patois. Et les années fuyaient. Labuntur anni. Les ans s'écoulent... ou s'écroulent. La mort venait. M. Edgar La Selve, dans une étude touchante sur le poète, a raconté comment, dans une dernière entrevue, Lafon-Labatut lui dit, avec une amertume pourtant résignée: «Ah! vous voilà! C'est fini! Je me meurs! je me meurs!»

Il était aveugle depuis l'âge de quatorze ans, et il est mort dans un âge avancé, sans avoir jamais désespéré, sans avoir maudit la destinée, heureux et consolé lorsqu'il pouvait chanter. «La voix me reste!» disait André Chénier se comparant à la cigale. Et Lafon-Labatut pouvait, à son tour, s'écrier: «C'est assez, il me reste la chanson ou la plainte que je jette aux vignes ou aux figuiers du Bugue.»

On a fait grand bruit autour du nom de Jean Reboul, et Nîmes lui a même élevé une statue où la passion politique a bien autant fourni de matière que l'admiration littéraire. Lafon-Labatut ne mérite pas une statue sur la place publique, mais une statuette dans un coin du logis de ses amis.

On pourra graver sur le socle le titre du curieux morceau que nous donne aujourd'hui M. G. Lafon. C'est un tour de force littéraire que ce long poème, d'une originalité évidente et d'une charmante naïveté, où le même refrain revient après tous les sixains sans nulle monotonie,—au contraire,—et pareil à une sorte de coup de cloche tantôt ironique comme la fin d'une chanson narquoise, tantôt presque effrayant comme l'écho d'une vieille ballade: un vrai conte périgourdin entendu sous la cheminée pendant qu'on fait blanchir les châtaignes sur le feu et qu'on égrène les jaunes panouilles du blé d'Espagne.

Lafon-Labatut a victorieusement tenu cette gageure de trouver des rimes nouvelles à ces deux vers volontairement inévitables:

«Si le diable n'était pas beau,
«Il n'eût jamais tenté personne!»

Aussi bien, fort amusante, comme récit, cette légende de la Femme du Diable est-elle encore tout-à-fait intéressante et attirante au point de vue de la langue, d'une langue riche et savoureuse comme les raisins dorés de nos vignes, une langue gaillarde et bien portante qui me fait ajouter, en finissant, un nouvel éloge pour Lafon-Labatut, et le plus précieux peut-être.

Je le louais tout à l'heure d'être très-Français en étant bon Périgourdin. Après avoir lu la Femme du Diable, je dirai que, dans ce curieux petit poème, le mélancolique songeur des Insomnies montre qu'il a dans les veines du sang pur de la vieille Gaule.—Grande et rare vertu pour un écrivain d'avoir pour aïeux Montaigne, Rabelais, Mathurin Régnier, tous ces gens au libre parler, au verbe pittoresque!

C'est le génie gaulois qui fait la puissance de la France et lui communique sa sève éternellement jeune. Et quand on nous parle si souvent de nos origines latines, de la race et des vertus latines, n'oublions pas que nous sommes plus Gaulois encore, plus Celtes que Latins, et que le premier de nos aïeux, le plus grand peut-être, fut ce Vercingétorix qui lutta contre le César latin et donna sa vie pour ce qu'il avait déjà appelé, lui, l'ancêtre:—l'Unité de la Patrie!

JULES CLARETIE.

Paris. Août 1878.

NOTICE BIOGRAPHIQUE SUR J. LAFON-LABATUT

La muse qui jadis de ses yeux l'a privé,
Cette muse, à la fois et propice et funeste,
A dans tous ses accords mis un charme céleste.
(Homère, traduction par A. Bignan.)

L'amitié d'un homme qui restera une des gloires les plus pures du Périgord me fait un devoir de consacrer ces quelques lignes à sa mémoire. Que ne puis-je, en cela, apporter une plume moins inexpérimentée!... J'ai connu un peu tard cette nature d'élite, assez, néanmoins, pour pouvoir apprécier toute la vérité du célèbre aphorisme de Voltaire, et, s'il ne m'a pas été donné de jouir plus longtemps de ce «bienfait des Dieux,» c'est que la mort, la cruelle, vient de me priver d'un maître au moment où ses leçons allaient enfin porter leurs fruits.

Quoi qu'il en soit, me saura-t-on gré, peut-être, d'avoir réuni dans cette notice les principaux événements d'une vie féconde en infortunes et qui fut celle de notre regretté poète Joseph Lafon-Labatut.

C'est dans cet espoir et comme un sincère hommage rendu à celui qui n'est plus que j'offre au public ce récit plein d'enseignements, de souvenirs tristes et doux...

Pendant les longues guerres que la France dut soutenir contre l'étranger, vers la fin du premier Empire, Pierre Lafon-Labatut, jeune volontaire, originaire de la petite ville du Bugue, s'était particulièrement distingué sur les champs de bataille. Il venait de gagner ses épaulettes, récompense de sa bravoure, lorsqu'il fut fait prisonnier par les Anglais. Assez heureux pour s'évader, il s'éprit, à Messine, où les événements l'avaient conduit, d'une jeune et belle Sicilienne qu'il épousa. Un enfant, qui reçut le nom de Joseph, naquit de cette union le 18 mai 1809.

Bientôt après, possédé du désir de revoir le pays natal, et sur les instances de M. Pélissier[2], l'un de ses compatriotes et amis d'enfance, Pierre Lafon-Labatut se décide à gagner la France, où il espère trouver secours et protection.

Il s'embarque avec sa femme et son enfant sur un vaisseau anglais.

Le voyage s'annonçait heureux, et rien ne faisait présager le coup terrible qui devait frapper nos fugitifs.

Déjà les côtes d'Espagne apparaissent, se dessinant dans le lointain: on approche de Gibraltar. Mais bientôt la joie fait place à l'épouvante: sur les forts, sur les points culminants du rivage flotte le drapeau noir, la peste vient de se déclarer, et à peine le vaisseau a-t-il relâché que plusieurs passagers sont déjà atteints de cette fatale maladie. La femme de Labatut fut une des victimes du fléau.

Ici se place un événement capital dans la vie du héros de cette notice. Le souvenir de sa mère transportée sur un chariot à l'hôpital des pestiférés resta profondément gravé dans sa mémoire, et souvent, dans ses songes, il revit cette femme si belle lui tendant les bras, tandis que ses grands yeux noirs, que la mort commençait à voiler, se fixaient sur lui avec cette expression de bonté ineffable dont le cœur d'une mère a seul le secret.

Et lui, jeune enfant de cinq ans, se cramponnait au char funèbre. «Je perdis mes souliers dans ma course, racontait-il souvent, et mon père dut m'arracher à ma mère; le lendemain, il me mena près d'une tombe sur laquelle il jeta des fleurs... Je compris que j'étais orphelin.»

Telle fut la première douleur du jeune Joseph. Ce n'était, hélas! que le prélude des revers incessants qu'il devait rencontrer dans ce dur chemin de la vie.

Après une longue et périlleuse traversée, nos intéressants voyageurs débarquent à Calais.

L'hiver sévissait alors dans toute sa rigueur, et la neige couvrait la campagne. Quel contraste entre ce ciel sombre et froid et celui de la Sicile! Mais la patrie n'est-elle pas toujours belle? La seule pensée de se retrouver sur le sol français faisait tressaillir d'aise l'ex-prisonnier et lui donnait le courage nécessaire pour arriver au but de son voyage.

Il se met donc en route avec son jeune enfant, le portant sur ses épaules quand, vaincu par la fatigue, ses pieds meurtris se refusent à la marche, réchauffant ses petites mains rouges de froid, séchant ses larmes par la promesse d'une prochaine arrivée.

Enfin, à neuf-heures du soir, par un temps pluvieux du mois de janvier, nos voyageurs, ruinés et exténués de fatigue, arrivent à Passy et viennent frapper à une maison de belle apparence. C'est la demeure de M. Raynouard, secrétaire perpétuel de l'Académie française, et de M. Pélissier, l'ami de Labatut.

Nos pélerins sont accueillis. On pourvoit aux soins qu'exige leur état avec cet empressement et cette joie que mettent les âmes compatissantes à soulager le malheur.

Quelques jours après, ils reprennent la route du Bugue, où Labatut, miné par les chagrins, ne tarde pas à mourir, laissant son fils, parvenu à sa neuvième année, sans secours et à la charge d'une famille pauvre, qui devait bientôt se disperser.

Une bonne veuve, parente éloignée, voulut bien garder l'enfant chez elle; elle se l'attacha, devint sa seconde mère, et, charmée des dispositions du jeune Sicilien, lui apprit tant bien que mal à lire dans le seul livre qu'elle possédait, les Fables de Lafontaine.

Joseph voulut aussi écrire, et comme le savoir de la bonne veuve n'allait pas jusque-là, il dut se passer de guide, se former lui-même une écriture en prenant pour modèle le titre des fables.

Un vieux curé du village, ému de pitié, recueillit l'enfant à son tour, lui enseigna ce qu'il savait lui-même, et, au bout de quelque temps, en fit un parfait enfant de chœur.

Joseph resta quatre ans dans le modeste presbytère du vénérable pasteur, et pendant ces quelques années pleines de calme, de douces rêveries, il goûta ce bonheur sans mélange que procure aux âmes contemplatives le spectacle toujours nouveau de la nature. Le soleil empourprant l'horizon comme un vaste incendie, le papillon tournoyant dans les airs, l'oiseau chantant dans le bocage, la source murmurant sous la verdure, étaient pour lui autant de sujets de méditation.

Un jour, une circonstance insignifiante en apparence vint lui révéler sa vocation. Ce fut la découverte d'une traduction de l'Iliade d'Homère, vieux bouquin jaune et poudreux, qu'il trouva parmi les quelques livres qui composaient la bibliothèque du bon curé. Ces récits merveilleux de la guerre de Troie, ces terribles combats de héros remplirent son imagination d'une ivresse céleste, et, s'aidant de l'argile et du charbon, il reproduisait dans son enthousiasme les Hélène, les Hector et les Achille du divin rapsode, de l'immortel poeta sovrano, comme l'appelle Dante Alighieri, cet Homère italien.

La mort du vieux prêtre vint bientôt le rappeler aux misères de la vie réelle. La fatalité qui le poursuivait le laissa de nouveau sans ressources et dans un affreux isolement. L'ami qui l'avait accueilli, jadis, avec son père, ayant fait un voyage en Périgord, tendit encore une main secourable au jeune enfant et l'emmena avec lui à Paris. Un jour, conduit au musée du Louvre, il fut ébloui, enivré, à la vue des chefs-d'œuvre de Rubens, et, comme le Corrége après avoir admiré un tableau de Raphaël, il s'écria exalté: «Et moi aussi je suis peintre!» Sans perdre de temps, stimulé par l'amour de l'art, il se met à l'œuvre avec une ardeur opiniâtre, et ses progrès furent tels qu'il pût entrer bientôt dans les ateliers de Gérard, un des meilleurs peintres de l'époque, et se créer en même temps un moyen d'existence dans l'art des écritures lithographiques. A l'abri du besoin et sur le chemin de la gloire, l'avenir s'offrait brillant au jeune artiste. Mais il n'était pas, hélas! au terme de ses infortunes. Ses forces s'épuisèrent sous l'action de sa double tâche. Un soir, il rentra de l'atelier les yeux sanglants; sa vue était attaquée, et les secours de la science furent impuissants pour arrêter le mal. L'influence du climat méridional pouvait peut-être encore le sauver. Joseph revint au Bugue. Vain espoir; quelques jours après son arrivée, le soleil ne brillait plus pour lui, la cécité était complète.

Il n'avait alors que quatorze ans et se sentait, dès le début de la vie, vieilli par les malheurs. Condamné à traîner ses jours dans d'épaisses ténèbres, il hésita; à côté des souffrances inouïes du présent, la mort lui paraissait un refuge. Frappé dans ses plus chères affections, déchu de toutes espérances, presque sans pain, tenterait-il cette dernière épreuve de vivre dans ce tombeau des vivants, la cécité? Au milieu de ces luttes terribles livrées au désespoir, le ciel eut pitié du pauvre aveugle et lui envoya l'ange qui consolait jadis Homère et Milton: la poésie, lumière divine qui calma ses douleurs. Elle vint l'éclairer dans sa nuit, et, derrière ce voile épais qui le séparait à jamais du monde réel, il se créa dès lors un monde intellectuel où il revoyait les magnifiques tableaux de la nature, les bois, les vallons, les ruisseaux qu'il avait tant aimé à contempler sous les feux du jour. Ne pouvant plus être peintre, Joseph Labatut devint poète:

Hélas! de tous ces biens, qui font seuls la jeunesse,
Que me reste-t-il? Rien, gloire, espérance, amours,
J'ai tout perdu! mon luth seul berce ma tristesse
Dans la nuit monotone où s'éteignent mes jours!
 
Aussi bien que des pleurs vous calmez ma souffrance,
O vers! source brillante où j'aime à m'abreuver;
Aussi bien que ces voix qui parlent d'espérance,
Vous descendez d'en haut pour me faire rêver.
 
Vous êtes la beauté, l'amour et la nature,
Le langage confus de tant d'êtres divers,
Les plus vagues parfums que répand la verdure,
Tout, tout, ô poésie, ange éloquent des vers!
 
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Environnez-moi donc, consolez-moi, génies,
Pendant mes jours obscurs, mes longues insomnies.
De vos magiques dons devrais-je être déçu,
Moi qui, couvant des arts l'ardente frénésie,
Dans les tableaux fameux lisais la poésie,
Moi que sous son beau ciel la peinture a conçu?

C'est ainsi qu'il chantait, et ses accents mélodieux surent atteindre souvent, grâce à une puissante inspiration, les plus hautes régions de l'art.

Mais si la poésie était venue atténuer ses souffrances morales, il n'en était pas moins plongé dans le plus grand dénûment. De trop nombreux exemples, hélas! nous ont assez prouvé que si la poésie ne conduit pas à la misère, il est bien rare qu'elle en tire. Aussi, combien de jeunes littérateurs voyons-nous descendre de Pégase pour ne pas y mourir d'inanition! Et n'est-ce pas là une des causes qui ont fait dire à notre éminent critique Sainte-Beuve: «Il se trouve dans les trois quarts des hommes comme un poète qui meurt jeune, tandis que l'homme survit.» Souvent donc sacrifier le poète sera une nécessité pour sauver l'homme. Mais pareil sacrifice pourra-t-il toujours aisément s'accomplir? Contrairement à la lampe qui, privée subitement de l'huile qui lui donnait la clarté et la vie, pâlit et s'éteint, l'homme vraiment poète survivra-t-il à la privation de cette force chaleureuse, la poésie, qui était sa vie à lui? Habitant des domaines enchantés de l'imagination, pourra-t-il s'acclimater aux champs de la réalité, passer ses jours à s'occuper d'un lendemain, vivre pour vivre?

En présence d'un tel problème, Chatterton, en Angleterre, n'avait vu qu'une solution, celle de s'empoisonner. Malfilâtre et plus tard Gilbert, en France, s'étaient laissés: le premier, mourir de faim et de misère; le second, entraîner par la folie du désespoir sur un lit d'hôpital, où la mort devait bientôt l'aller chercher. La liste serait longue de ces pauvres martyrs moissonnés dès leur printemps, par la faim et le suicide, pour n'avoir pu accomplir ce divorce avec la poésie!

En cette circonstance encore, le courage de Joseph Labatut ne se laissa pas abattre par le malheur, et, plus résigné que ses frères en poésie, il quitta les sphères sereines habitées par le poète pour chercher ailleurs une occupation qui lui procurât le pain de chaque jour.

Il importe de dire qu'il restait encore de la famille appauvrie et dispersée de Labatut une pieuse femme, sœur de la bonne veuve dont nous avons déjà parlé, et qui, dans la mesure de ses forces, vint à son secours. Un jeune chirurgien l'entourait aussi, dans ce cruel moment, d'une touchante sollicitude. Ce jeune ami avait une petite fille qui devint l'Antigone de l'aveugle, et celui-ci, touché de sa bonté, s'occupa de développer cette tendre imagination en apprenant à l'enfant les plus belles fables de Lafontaine, en lui racontant les épisodes d'Homère, l'Histoire sainte, et tout ce qui était capable d'orner son intelligence en excitant sa curiosité.

Les progrès de la petite fille étonnèrent bientôt ses parents, la ville entière en parla, et plusieurs pères de famille, frappés d'un tel résultat, confièrent à Labatut le soin d'instruire leurs enfants.

C'est ainsi qu'il trouva les ressources qui lui manquaient.

Et maintenant, comment put-il accomplir un pareil professorat, obligé d'enseigner non-seulement ce qu'il ne pouvait pratiquer lui-même, mais encore ce qu'il n'avait pas appris? C'est à une mémoire prodigieuse, à une énergie indomptable au service d'une intelligence d'élite, qu'il faut demander le secret d'un pareil prodige.

Cependant, une telle dépense de forces affaiblit bientôt la santé du jeune précepteur. Les élèves devinrent plus rares, et le poète ne tarda pas à reprendre sa lyre un moment abandonnée. Il apportait alors à ses nouvelles compositions une science plus approfondie de la prosodie et des connaissances nouvelles des règles du langage; son imagination s'était élargie, grâce aux nombreuses lectures orales qui lui avaient été faites, et c'est alors qu'il produisit de nombreuses pièces, d'un rhythme varié, aussi élevées que touchantes, admirables de sentiment, et que venaient rehausser la pureté et la simplicité du style. Il travaillait dans le silence, se récitait ses vers à lui-même, les corrigeait, les polissait, et, enfin, les dictait lorsqu'ils avaient atteint le degré de perfection voulu.

M. Pélissier, qui, de loin, veillait toujours sur le malheureux aveugle, ayant eu connaissance de ses poésies, eut la pensée d'en publier le recueil. Ce ne fut pas sans résistance de la part de l'auteur, qui, modeste à l'excès, s'opposa longtemps à cette publication. Il fallut bien y consentir pourtant, car le peu de ressources qu'il avait pu recueillir de ses leçons diminuait de jour en jour, et de nouveau la pauvreté se dressait devant lui avec son hideux visage de spectre.

«.... Vous le savez, écrivait-il à son bienfaiteur, ce n'est pas un vain désir de célébrité qui m'a fait céder à vos instances, et consentir à livrer au public des vers que j'aurais voulu garder pour moi et pour quelques rares amis qui sont bien obligés de supporter quelque chose.

«Si, jusqu'à présent, je m'étais toujours refusé à me faire imprimer, c'est que je trouvais un autre moyen de vivre; il me manque aujourd'hui, et il faut bien, malgré toutes mes répugnances et mes craintes, que je me décide à prendre ce dangereux parti.

«La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets;
«Aussi, je l'avouerai, n'est-ce pas sans regrets,
«Sans cette pudeur fière, aux malheureux connue,
«Que je livre aux regards mon âme toute nue.

«Mais il le faut, vous le voulez; et puisque c'est une dernière planche de salut, je vais encore m'y hasarder.»

Des gens de cœur, et la presse elle-même, vinrent s'associer à l'œuvre si généreusement entreprise par M. Pélissier, à l'initiative duquel nous devons de compter un poète de plus. Voici comment l'Artiste, journal des salons, rendant compte d'une soirée littéraire, saluait l'apparition du nouveau-venu dans le monde des lettres:

«Êtes-vous de ceux-là qui aiment les surprises en littérature, et pour qui le talent a plus de prestige quand il se révèle spontanément avec quelque entour romanesque? En ce cas, soyez en joie, car il se prépare une nouvelle apparition en ce genre. L'autre jour, avant de partir pour quelque villa des environs de Paris, Mme la comtesse d'Agoult avait réuni chez elle un certain nombre d'écrivains et d'artistes: MM. Alfred de Vigny, Louis et Horace de Viel-Castel, Mignet, Arthur de Gabineau, Auguste Desplaces, Louis de Rouchaud, Henri Lehmann, Georges Lervegt et quelques autres; on arrivait assez mystérieusement convoqué pour une lecture. Or, il s'agissait des poésies d'un jeune homme devenu aveugle au milieu d'études ardentes faites en peinture, l'art vers lequel il se sentait tout d'abord entraîné. M. Bocage[3] a lu, avec cette passion qu'il met à tout, une biographie très-dramatique du pauvre aveugle, rédigée, par la reine du salon, avec cette sûreté et cette distinction de style que vous avez admirées maintes fois dans les pages signées Daniel Stern.

«Le poète ainsi connu dans sa vie, on devait écouter avec plus de faveur et d'intérêt les fragments de son œuvre qu'on a lus ensuite; mais, de ses poésies je ne vous dirai rien, ne voulant pas vous enlever par des louanges et des critiques indiscrètes le piquant de l'imprévu. Une chose, toutefois, dont il est bon, à ce propos, de se féliciter, c'est que les femmes aient au cœur ce sympathique souci des lettres. Alors même qu'elles se trompent dans leurs dévouements littéraires, leurs erreurs sont généreuses et dignes. Aussi, pour mon compte, je regrette de ne pas les voir prendre plus souvent l'initiative en cela; il leur sied si bien de ménager un auditoire et de l'ombre au talent délicat, violemment étouffé dans le vacarme contemporain, comme une voix d'alouette dans une rafale. C'est pourquoi, dans les rigueurs de sa destinée, le jeune aveugle du Bugue doit se trouver encore favorisé du ciel, puisqu'il se produit au monde poétique sous de tels auspices et qu'il a rencontré une si noble marraine.»

Lorsque l'ouvrage parut sous le titre d'Insomnies et Regrets[4], orné d'un portrait de l'auteur dû à M. Lehmann, avec une notice servant de préface par M. Pélissier, il produisit une grande émotion chez tous les cœurs généreux, accessibles au beau.

Les journaux de l'époque témoignent hautement de l'accueil sympathique fait à ce livre de poésies inspiré par le malheur; on comprit que ce n'était pas là une de ces douleurs fictives que réclame l'élégie, mais une terrible réalité, et que le pauvre aveugle ne faisait pas de métaphores quand il s'écriait:

La douleur est ma muse, elle a tous mes secrets.

Il faudrait un volume pour citer tous les articles que la presse consacra à l'intéressant auteur. Je me bornerai donc à donner ici quelques extraits, qui suffiront au lecteur qui n'aurait pu se procurer l'ouvrage dont l'édition fut épuisée en quelques jours, pour se faire une idée du mérite de l'œuvre et des difficultés qui, lors de son apparition, semblaient devoir en compromettre le succès:

«Voici un livre de poésies qui a produit une sensation profonde dans le monde littéraire. Paris s'en est ému tout le premier. Le livre venait pourtant du coin le plus reculé de la province, et l'on sait l'accueil réservé aux œuvres écrites loin du centre des lettres et des arts. Mais celle-là portait avec elle une double recommandation puissante, celle du malheur et du talent. Tout semblait conspirer contre son succès. Et d'abord, le temps n'est guère à la poésie, bien que les vers n'aient jamais été plus nombreux. Mais qui dit poésie dit rêverie, et l'on n'a pas le loisir de rêver. Que l'on y soit ou non disposé, sitôt qu'on a mis les pieds dans le monde, il faut s'associer à sa vie active, pratique, matérielle, bruyante, sous peine de délaissement et de misère. S'arrêter sur les bords du chemin pour contempler le ciel, pour se replier en soi, pour recueillir ses pensées, pour analyser ses émotions, pour chanter les unes et les autres, c'est courir le risque de voir les passants vous jeter leur dédain ou leur pitié.

«Il faut, pour obtenir les sympathies et gagner la fortune et la gloire, d'autres goûts et d'autres occupations; il faut étouffer son cœur, couper les ailes à son imagination, et, les regards devant soi, s'avancer hardiment dans le mouvement des affaires, dans le bruit et la fumée, dans l'effroyable pêle-mêle des ambitions, des concurrences et des cupidités.

«Or, dans ces conditions-là, le monde ne peut être qu'antipathique aux poètes, dont les chants ont besoin de silence pour être entendus.

«Il est vrai qu'en dehors de la société pratique, il y en a une autre qui s'isole pour penser et méditer, pour recueillir toute idée qui se produit; mais celle-là, on l'a rendue défiante par les déceptions qu'on lui a fait subir en matière d'art et de poésie. Elle croit peu au talent véritable depuis qu'elle en a tant vu de faux; elle se défie des réputations nouvelles, depuis qu'elle en a tant vu d'usurpées; elle est en garde contre les poètes plus encore que contre tous les autres; elle sait comment, en ces dernières années, ils ont abusé de la crédulité publique pour nous donner leurs impressions intimes, d'où sortait toujours une triste impression pour le lecteur. Les talents supérieurs eux-mêmes n'ont pas été à l'abri de ces reproches mérités, et, à l'heure qu'il est, c'est à peine s'il reste, dans ce grand naufrage de la poésie, deux ou trois voix qui aient le privilége d'appeler la confiante attention des amateurs mystifiés.

«Donc, quand le livre de Lafon-Labatut fit son apparition, on voit que ses chances étaient peu favorables. Et cependant, à peine l'eût-on lu, que l'on en parla partout, là même où l'on parle si difficilement des publications nouvelles de la province, c'est-à-dire dans la presse de Paris. M. Sainte-Beuve emboucha le premier la trompette pour annoncer la nouvelle dans la Revue des Deux-Mondes[5]. Avec sa rare sagacité, son vif sentiment, sa rapide intelligence, il avait découvert dans ce petit livre une délicieuse oasis, une source fraîche et limpide d'inspiration, une nature naissante et vierge, des émotions vraies, un style spontané, et toutes ces choses qui deviennent de plus en plus rares, à savoir la vérité, l'émotion, la grâce et la pensée.

«Il est de ces hommes qui comptent la conscience pour quelque chose dans leurs écrits, et qui, dans la critique, apportent autant de justice que d'esprit. On s'émut donc de l'article de M. Sainte-Beuve, et on lut le livre de poésie de M. Lafon-Labatut. On put se convaincre dès lors qu'il n'y avait eu à son égard ni exagération, ni engouement...»[6]

Un jeune poète, sous le pseudonyme de Benjamin, dans une critique des œuvres de Labatut, insérée dans la Colonne et l'Observateur[7], journal de Boulogne, s'exprimait ainsi:

«... Les poésies de Lafon-Labatut sont belles, palpitantes d'intérêt, souvent pleines d'énergie dans la pensée et l'exposition, riches d'images et de coloris,—la pointure s'y retrouve souvent,—harmonieuses et très-variées dans le rhythme, ce qui les sauve de la monotonie, cet écueil funeste à beaucoup de poètes. Sans doute, toutes ne sont pas parfaites: quelques morceaux, rares il est vrai, accusent un peu d'incohérence dans la conception et d'obscurité dans la forme; mais, considérées dans leur ensemble, elles n'en sont pas moins l'œuvre d'un poète qu'on ne peut que s'applaudir d'avoir lu et de pouvoir relire souvent. Les morceaux que nous aimons le mieux, et qui nous paraissent réunir le plus de qualités poétiques, sont: Apothéose, ma Mère, les Adieux, l'Absence, A un Enfant, les Hirondelles, A mon Chien, etc.; et parmi ceux où l'auteur s'est dégagé, complétement ou en partie, de ses préoccupations personnelles: les Vents, les Bois, la Cloche, et surtout le Fou. Répétons-le: toutes les pièces qui composent Insomnies et Regrets, même celles qui ne sont pas irréprochables, sont marquées au coin de la bonne poésie. Tous ceux dont le cœur n'est jamais resté froid devant un beau talent et une belle âme, unis à une grande infortune, voudront donner au poète aveugle une marque de bienveillante sympathie; les dames surtout, qui ont toujours été pour lui une Providence terrestre; les femmes, dont le cœur bat si vite à l'aspect du malheur et de la souffrance, voudront être les Antigones de ce nouvel Œdipe.

«Encore un mot à Lafon-Labatut: dans le morceau adressé à un Oiseau inconnu, il lui dit qu'il voudrait que sa voix solitaire fût, comme la sienne, l'amour d'un malheureux. Son désir ne sera pas stérile: toutes les douleurs se touchent par quelque point, et plus d'un malheureux, en retrouvant dans ses vers ce qu'il a souffert, embellis des charmes de la poésie, sentira renaître dans ses yeux de douces larmes qu'il croyait à jamais perdues, et retrempera son courage dans l'énergie de sa volonté, dans le calme de sa résignation. Quant à son nom, qu'il aurait voulu garder ignoré, il sera prononcé, par tous ceux qui le connaîtront, avec le respect et l'amour qu'il commande, et deviendra un des symboles les plus touchants du poète malheureux.....»[8]

Le Moniteur, le Constitutionnel, le National, le Messager, la Presse, l'Illustration, etc., suivirent l'exemple donné, et Labatut recueillit une ample moisson de sympathiques éloges, précurseurs de la haute marque de distinction dont l'Académie française devait l'honorer en mettant sur son front sa couronne de lauriers.

On sait avec quel enthousiasme fut accueillie, en 1835, l'apparition, à la Comédie-Française, de Chatterton, drame que M. Alfred de Vigny venait de tirer de son magnifique roman de Stello.

Le sujet était bien fait pour soulever les attaques de quelques bourgeois égoïstes et à l'esprit étroit; aussi ne furent-elles pas ménagées à l'auteur, que l'on accusait stupidement de s'être constitué l'apologiste du suicide.

L'opinion publique fit bon compte de ces basses accusations, dictées le plus souvent par la jalousie impuissante. Le succès de la pièce fut éclatant et l'enseignement salutaire; les âmes compatissantes s'émurent à ce terrible tableau de l'orgueil brutal et de l'égoïsme se coalisant pour terrasser le génie, et, au sortir d'une représentation, M. de Maillé de Latour-Landry écrivait à l'un de ses amis:

«Je viens de voir Chatterton. Eh bien! M. de Vigny a raison. Quand un poète se produit, on doit lui assurer au moins pour un an le pain quotidien, lui donner le temps d'essayer ses forces, de les montrer, et de gagner le suffrage public. Je sors de chez mon notaire. J'ai institué à cet effet un prix de quinze cents francs que décernera l'Académie.»

Telles furent les circonstances qui présidèrent à la fondation de ce prix, et que j'ai cru devoir rappeler.

Dans sa séance publique annuelle du 10 septembre 1846, l'Académie française, sur le rapport de M. Lebrun, accorda par acclamation à Joseph Lafon-Labatut le prix fondé par M. le comte de Maillé de Latour-Landry, et qui était ainsi libellé: «Prix institué en faveur d'un jeune écrivain pauvre dont le talent, déjà remarquable, paraît mériter d'être encouragé à poursuivre sa carrière dans les lettres»[9].

En outre, pour reconnaître les premiers efforts du poète qui promettait un si bel avenir, et en même temps pour l'aider surtout à réaliser cette promesse, M. de Salvandy, ministre de l'instruction publique, décida qu'il serait attribué à Lafon-Labatut une indemnité annuelle de 800 francs.

M. Villemain, secrétaire perpétuel de l'Académie française, fut chargé d'annoncer au lauréat la décision bienveillante dont il venait d'être l'objet.

C'est ainsi qu'à force de résignation, d'énergie et de patience, le jeune poète venait de conquérir un titre à la célébrité, en même temps que des secours inespérés le mettaient désormais à l'abri de la misère.

Stimulé par le succès, Labatut ajouta à son œuvre de nouvelles pièces de poésie, qui bientôt confirmèrent les espérances fondées sur son talent et qui ajoutèrent encore à l'intérêt qu'il avait déjà inspiré.

Il habitait, à l'extrémité de la petite ville du Bugue, une maison solitaire, modeste ermitage riant aux rayons du soleil levant, égayé par le chant des oiseaux et le perpétuel murmure de la Vézère. C'est là que vint le voir M. le comte Horace de Viel-Castel, qui, émerveillé des récits du poète, s'exprimait en ces termes dans une narration de son voyage:

«... Le souvenir de la journée que j'ai passée dans la modeste demeure de Lafon-Labatut est un de ceux que je garde précieusement en ma mémoire; jamais je n'oublierai cette infortune si grande et si noble du poète aveugle, ses chants si mélancoliques et si suaves, sa conversation si pleine d'intérêt, sa figure si belle d'expression et de tristesse résignée. Je reviendrai de nouveau dans sa demeure, je l'écouterai me récitant de nouveaux chants et s'interrompant pour me dire: «Prenez garde, monsieur, je vous en prie; je vous ai entendu vous appuyer contre ma fenêtre, et vous pourriez effaroucher un pauvre nid d'hirondelles qui s'est confié à moi. Tous les ans, mes amies de l'année précédente viennent l'habiter; elles me connaissent, elles m'aiment, je ne ferme jamais ma fenêtre pour leur laisser la liberté d'aller et venir à leur fantaisie... Je les aime sincèrement, ces pauvres hirondelles; elles ne s'aperçoivent pas que je suis aveugle!...»

C'est à peu près à cette époque qu'il reçut de Bergerac une adresse de félicitations signée de toute la ville, et qui rendait un public et précieux hommage au poète que quelque temps auparavant, à l'occasion du couronnement de Jasmin, l'intelligente cité avait fêté et applaudi.

Je transcris ici la réponse de Lafon-Labatut:

«MESSIEURS,

«Je suis vraiment désolé qu'une absence de plusieurs jours m'ait empêché de prendre plus tôt connaissance d'une adresse qui m'honore autant qu'elle me touche.

«Je n'ai point oublié, je n'oublierai jamais, messieurs, le jour où la ville de Bergerac a vu dans son sein un grand poète d'une part et un grand malheur de l'autre. Ce grand poète, c'était Jasmin; ce grand malheur, c'était moi.

«A cette heure, messieurs, le génie eut ses courtisans, c'était beau, et l'infortune ses flatteurs, c'était encore plus beau peut-être... Vous me pardonnerez, je l'espère, les épithètes que je vous donne ici; elles me semblent assez justifiées et ennoblies par la circonstance; l'Agenais s'en revint avec une magnifique médaille sur la poitrine, le Périgourdin avec un bienveillant appareil sur le cœur.

«Depuis cette époque, messieurs, j'ai bien souffert... c'est ma tâche sur la terre. Mais une couronne et une aisance inattendues sont venues me chercher dans ma solitude... Hélas! n'est-ce pas trop tard?...

«Quoi qu'il en soit, je garderai et montrerai toujours la félicitation écrite de mes compatriotes comme le plus beau titre de noblesse dont mon faible talent puisse se vanter. Parmi les noms qui la couvrent, quelques-uns me sont apparus comme de vieux amis, comme une touchante image du souvenir; les autres, que je désire connaître un jour, comme une douce promesse de l'espérance.

«Recevez, messieurs, l'assurance de toute ma gratitude et de mon dévouement le plus sincère.

«LAFON-LABATUT

On voit, par les citations nombreuses faites dans cette biographie, que Lafon-Labatut, grâce à son talent, était devenu un homme remarquable et remarqué. D'autres titres le recommandaient encore aux amis qui allaient le visiter. C'était d'abord sa conversation savante, qui venait rehausser le charme d'une diction pure et mélodieuse. Il possédait de plus ce don bien rare, quoiqu'on en dise, de l'esprit gaulois, quelquefois caustique, il est vrai, mais à qui l'on pardonnait bien vite, car l'on connaissait la bonté de l'homme et son exquise sensibilité de cœur.

Enfin, aimé et estimé de tous ceux qui l'approchaient, Lafon-Labatut consacra entièrement le reste de ses jours au commerce des Muses, chantant ses souvenirs, ses aspirations, avec cette vérité de sentiment et cette douceur philosophique qui distinguent ses premières œuvres.

Quand la vieillesse vint le surprendre, vieillesse que tant d'infortunes avaient rendue précoce, il se trouvait au milieu de parents qui, comme lui, longtemps secoués par la tempête, avaient demandé à de durs labeurs un peu de place au soleil.

Une longue maladie de cœur, contre laquelle vinrent échouer les secrets de la science médicale et les soins les plus empressés, l'enleva à ses concitoyens le 5 juillet 1877.

C'est ainsi qu'il mourut ou plutôt s'éteignit doucement en souhaitant à ceux qui l'entouraient le bonheur qu'il avait si peu connu.

Le recueil des poésies inédites qui me fut confié par notre regretté poète, lors des premières atteintes de la maladie qui devait l'emporter, est le fruit de trente années de travail.

Une excessive modestie, jointe au désir d'atteindre toujours un plus haut degré de perfection, empêchèrent l'auteur de livrer à la publicité ses nouvelles créations. Et pourtant, que de progrès accomplis depuis l'époque où parut son premier ouvrage! Tout ici est d'un fini parfait, et, sauf quelques rares inégalités, tout y porte les traces du génie poétique. C'est surtout dans l'élégie que se révèle son talent; c'est là que brillent, avec le plus d'éclat, cette grâce et ce naturel qui gardent les œuvres de vieillir.

On a reproché à Lafon-Labatut un peu d'uniformité, résultat inévitable de ses chants composés sous une impression personnelle, celle de son malheur. Il a tenu compte de la critique; oubliant ses souffrances, il a produit de nombreuses pièces où il s'est, pour ainsi dire, isolé de lui-même. Parmi ces morceaux, l'on remarque surtout: l'Impôt, les Inventions, le Tableau, Un de Trop, Jadis et Maintenant, la Rencontre, les Lazzaroni, l'Abeille, le Vieux Gardeur d'Oies, le Sobriquet, etc.

En livrant prochainement à la publicité ces poésies complètes sous le titre modeste de Derniers Tâtonnements que leur a donné l'auteur, je ne ferai que céder aux instances des amis du poète et au désir exprimé par la Société historique et archéologique de la Dordogne[10].

La Femme du Diable publiée aujourd'hui est une des pièces les plus remarquables du recueil, un véritable chef-d'œuvre par l'ordonnance et le pittoresque du récit, un étonnant tour de force poétique par le retour périodique des mêmes rimes. Le succès obtenu par les premières œuvres de Lafon-Labatut me garantit l'accueil favorable du public pour ces admirables strophes qui justifient si bien cette pensée de Victor Hugo prise par le poète aveugle comme épigraphe à ses Derniers Tâtonnements:

Quand l'œil du corps s'éteint, l'œil de l'esprit s'allume.

GABRIEL LAFON.

Le Bugue (Dordogne), Juin 1878.