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La fête

Chapter 16: A PERPÈTE
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About This Book

The narrative follows Sacha Borodine, a consumptive, mesmerizing widow, and Monsieur de Graveuse, a vigorous, pleasure‑seeking man, whose marriage becomes an extreme, ritualized exchange of passion and decline. Courtship and union escalate into obsessive intimacy that both consumes and sustains them while Sacha’s wasting illness magnifies her terror that he will outlive and forget her. The story traces her physical deterioration, mounting psychological torment, and a final desperate act driven by jealousy and the fear of oblivion. Recurring concerns include eroticism, mortality, possession, and the social performance that conceals inner emptiness.

LE FRISSON NOUVEAU

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Cette petite d'Ormonde avait à coup sûr le diable au corps, mais surtout une cervelle fantasque, déconcertante, où passaient les plus inouïs caprices, où les idées dansaient, se heurtaient comme ces morceaux de verre multicolores qu'on agite au fond d'un cornet et qui forment d'étranges figures, où fermentait tellement de parisine—vous savez bien, la parisine dont Roqueplan donna jadis l'analyse—que le plus docte des membres de l'Institut eût perdu sa science et sa sagesse à vouloir en suivre les écarts et les pirouettes.

Etait-ce pour cela qu'elle attirait, qu'elle retenait et affolait même ceux qui ont payé leur dette à l'implacable amour, qui se croient forts, délivrés des passions où l'on perd la tête, à l'abri des embûches perfides de la Femme? Etait-ce à cause de ses petites mains douces, fines, toujours fleurant, comme un bouquet, on ne savait quelle subtile et délicieuse odeur, et dont on baisait les doigts frêles avec presque de la dévotion, presque une absolue jouissance? Ou pour ses cheveux de soie, couleur de lumière, ses larges yeux bleuâtres hantés d'énigmes, de curiosités, de désir, sa bouche changeante par instants toute petite, tout enfantine quand elle faisait la moue, et radieuse, épanouie comme une rose qui s'ouvre au soleil quand le rire l'élargissait, découvrant ses dents nacrées, quand elle devenait une cible à caresses? Qui expliquera jamais cette sorte de magie, d'ensorcellement que quelques Elues exercent sur tous les hommes, cette autorité despotique contre laquelle rien ne prévaut et nul ne songerait à se révolter?


Or entre les nombreux qui l'avaient suppliée, attendaient anxieusement cette fabuleuse minute où son cœur battrait, où la camarade moqueuse s'alanguirait, s'abandonnerait au bonheur d'aimer et d'être aimée, se griserait du miel des tendresses, ne refuserait plus comme une bête rétive qui se dérobe et craint le joug sa bouche aux baisers, son corps aux extases, aucun ne s'était entêté à vouloir gagner la partie, à poursuivre ce siège difficile et décevant autant que Xavier de Fontrailles. Il marchait droit à son but avec une énergie patiente, une force de volonté que n'émoussaient pas les échecs, la ferveur ardente d'un croyant parti pour de lointains pèlerinages et qui brave toutes les privations, supporte toutes les souffrances le long des routes avec l'idée fixe, consolatrice qu'un jour il pourra s'agenouiller aux pieds de l'idole, entendre les divines paroles dont on demeure emparadisé.

Il se pliait aux moindres fantaisies de madame d'Ormonde, s'ingéniait à ne jamais lui paraître ni obsédant, ni ennuyeux, à l'amuser, à ne pas faire fausse route, à ne pas la heurter, à devenir l'ami dont on ne peut pas se passer, dont on finit par être jalouse plus que du mari et auquel on se confesse, on avoue ses ennuis passagers, on raconte ses chimères.

Elle eût peut-être souffert, pleuré, senti un grand vide dans son existence s'ils s'étaient séparés pour toujours, s'il avait disparu et n'aurait pas hésité à la défendre au risque de se compromettre, de passer pour sa maîtresse si quelqu'un l'avait attaqué devant elle. Des fois, elle s'écriait avec une brusque nostalgie dans l'accent rieur de sa voix:

—Si j'étais capable d'aimer cinq minutes, c'est vous que j'eusse aimé!

Et dans leurs promenades par les petites allées du Bois, tandis que la victoria haltait près d'Armenonville,—dans leurs longues causeries d'après-midi, lorsqu'ils se penchaient sur le gouffre, comme il disait, jusqu'à en avoir l'un et l'autre le vertige et parlaient encore de l'amour avec une sorte d'obsession—y revenant sans trêve et s'en imprégnant—madame d'Ormonde détaillait parfois une de ses théories préférées. Certes oui, elle comprenait la possession lorsqu'on s'aime, ce coup de folie qui vous saisit de la tête aux pieds, qui vous brûle le sang, qui vous fait oublier dans l'étreinte d'un homme, cette suprême joie qui brise, qui rive deux êtres à jamais l'un à l'autre par la chair, par le cœur et par le cerveau. Mais seulement en un décor imprévu avec autour de soi quelque chose de nouveau, d'étrange dont on se souviendra jusqu'au déclin de la vie, d'amusant, de fou, de longtemps cherché qui mettrait comme une pincée de cary dans la banalité du stupre.


Et Xavier de Fontrailles s'essoufflait à vouloir découvrir ce cadre, échouait successivement avec une garçonnière tendue d'étoffes pâlies comme un boudoir de caillette au dix-huitième siècle, avec une villa enfouie comme un nid sous les arbres et les rosiers, avec une maison japonaise aux meubles précieux, aux fenêtres treillagées d'où l'on apercevait la mer, avec un vieux palais mélancolique dont les balcons se miraient dans le Grand-Canal, avec des chambres d'hôtel en d'excentriques quartiers, des cabinets particuliers de restaurant, des pavillons de garde au fond de silencieuses forêts.

Madame d'Ormonde passait son chemin sans retourner la tête. Et Xavier était, hélas! de plus en plus amoureux, amoureux comme un collégien qui n'a jamais connu, frôlé la moindre femme, amoureux à en ramasser les fleurs qui tombaient du corsage de l'amie, être désorienté, malheureux, perdu dès qu'il ne la voyait pas, qu'il n'entendait pas les roucoulements si doux de sa voix et de son rire...


Cependant un soir il l'avait accompagnée à la foire de Saint-Cloud. Ils s'arrêtèrent dans trois baraques, assourdis par le tumulte des orgues de Barbarie, les sifflements des machines, le sourd murmure de la foule qui allait et venait le long des boutiquettes éclairées de quinquets. Et comme ils passaient devant une carriole de somnambule, monsieur de Fontrailles s'arrêta, dit à madame d'Ormonde:

—Voulez-vous que nous nous fassions prédire notre avenir?

La roulotte superbe, cabossée, paraissait avoir traîné sur tous les grands chemins. Des pancartes épinglées de médailles, couvertes de boniments pendaient au-dessus d'un escalier, aux marches branlantes. Les petites fenêtres aux volets clos étaient masquées par des caisses de basilic et de réséda. Une vieille perruche chauve dormait sur le seuil, les plumes en boule.

La tireuse de tarots tricotait placidement au bas de l'escalier sur une chaise. Elle se leva, s'approcha de madame d'Ormonde puis la voix onctueuse:

—Je révèle le présent, le passé et l'avenir, dégoisa-t-elle, même avec le nom de celui qu'on épousera, des parents qu'on a perdus, la situation de fortune qu'on avait ou qu'on aura... J'ai travaillé devant des têtes couronnées... L'empereur du Brésil est venu chez moi avec l'illustre poète Victor Hugo... C'est cinq francs pour les cartes et la main, vingt francs pour le grand jeu... Madame la princesse veut-elle le grand jeu?

Madame d'Ormonde éclata de rire, d'un rire sonore de gamine qui s'amuse. Ils gravirent l'escalier et monsieur de Fontrailles ouvrit la porte vitrée que voilait d'épais rideaux de cotonnade rouge.

Alors la jeune femme eut une exclamation de surprise. L'intérieur de la carriole était plein de roses, arrangé de la façon la plus coquette comme pour un rendez-vous d'amour. Sur une table de laque entourée de piles de coussins, un souper attendait on ne savait qui, et au fond, voilé par une portière en fines lamelles de jonc incrustées de nacre, on devinait un grand lit, large comme un reposoir, un de ces lits d'où montent comme de luxurieuses suggestions!

Xavier avait refermé la porte, madame d'Ormonde le regardait d'un air tout drôle avec un peu de rougeur aux joues, des vibrations dans les narines, des yeux troubles qu'il ne lui avait jamais vus.

Très bas, le cœur battant à coups précipités, il lui murmura à l'oreille:

—Eh bien, cette fois, le décor vous plaît-il?

Elle répondit en lui tendant ses lèvres. Et, tandis qu'il mettait le verrou, elle emplit les coupes d'extra dry, joyeux à voir comme de la peau de blonde, s'exclama à l'étourdie comme si elle eût été déjà un peu grise:

—Décidément, je veux bien le grand jeu!

Et ce fut ainsi que madame d'Ormonde trompa pour la première fois—sérieusement—son mari, au milieu de la foire de Saint-Cloud, dans une roulotte de somnambule.

A L'OMBRE

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—J'ai été en prison au temps où j'avais encore des chimères, où l'on me trouvait toujours au premier rang, d'attaque, comme disent les ouvriers, quand il s'agissait de pérorer en quelque réunion publique, de sonner la diane de revanches aux miséreux, de montrer le poing aux repus et aux satisfaits, de cogner contre ce vieil édifice social qui malgré ses lézardes nargue les plus farouches assauts et qu'hélas, ni vous, ni moi, nous ne démolirons de sitôt. J'ai connu, comme quelque vieux cheval de retour l'amertume, le spleen des geôles où l'on s'abrutit peu à peu, l'on perd la notion du temps, l'on se cristallise, l'on a cette sensation d'être comme un grenier abandonné, silencieux, où des milliers et des milliers d'araignées tissent leurs toiles, bouchent les issues, masquent d'opaques rideaux poussiéreux les lucarnes par lesquelles filtrait encore un peu de lumière.


Puis, secouant cette crinière léonine qui donne à sa figure ravagée de vieux tribun on ne sait quel aspect prophétique, Claude Ramire ajouta avec soudain dans le regard comme la mélancolie d'un mauvais souvenir:


—Et rien alors ne me parut plus pénible à endurer, plus cruel que cette privation d'amour à laquelle j'étais condamné en pleine jeunesse, en pleine exubérance de forces et de rêves. On arrivait à en être comme fou, à en sangloter dans ses mains comme les fauves qui brament leur désir au milieu des ténèbres, à en avoir le dégoût de la vie, une sorte d'ébriété maladive, le sang en fusion lorsqu'en les hasards de cette lamentable existence l'on se heurtait à quelque jupe, l'on reniflait l'odeur d'une femme. Et c'étaient des ruses inouïes, des complots émouvants, tout un labeur pour parvenir à dépister la surveillance sans trêve aux aguets des gardiens, à rencontrer quelque prisonnière, fût-elle vieille et laide, dans les obscurs recoins des couloirs, des étreintes soudaines, telles qu'un accouplement de bêtes qui se ruent l'une sur l'autre, où l'on ne pensait plus au péril, l'on ne prononçait pas une parole, l'on ne s'embrassait même pas, l'on faisait l'amour comme un vagabond lampe la bouteille qu'il vient de voler.

Ah! si l'un de ceux qui étudient la Bête Humaine et son cœur avait le courage d'étudier de près l'intérieur d'une de ces maisons de douleur où des hommes et des femmes expient leurs fautes, d'en sonder les dessous, d'en observer non pas seulement les rouages mécaniques, le peu qu'on montre à tout le monde, qu'on exhibe comme une machine propre et bien graissée, mais aussi les secrètes misères, les passions suppliciantes, étranges qui y germent, qui s'y épanouissent, qui s'y incrustent comme des fleurs vénéneuses en la fente d'un mur noir, comme ils ne regretteraient pas d'avoir exploré cet enfer, comme ils en rapporteraient le «frisson nouveau» qui hante les vrais artistes!

N'est-ce pas Esquiros qui, dans un livre oublié, a raconté cette histoire d'héroïque amour dont il fut le témoin en je ne sais plus quelle prison?

Une espèce de mendigot bohème que les gendarmes avaient peut-être ramassé au creux de quelque meule et que les juges, épeurés par ses fanfaronnades, son rire qui découvrait des dents de jeune loup, ses solides épaules et ses mains noueuses qui devaient si bien crocheter une serrure et jouer du couteau, avaient mis à l'ombre pour des mois et des mois, remarqua dans le quartier des femmes une fille si belle que le triste costume des détenues, les cheveux rasés ne l'enlaidissaient pas, semblaient un déguisement choisi à plaisir.

A eux deux, ils eussent fait comme un couple d'églogue antique, lui, taillé en force, la peau dorée par la poussière des routes et les âpres soleillées, les yeux noirs, allumés de perpétuelles convoitises, elle, grande, avec des hanches harmonieuses comme les lignes rhythmiques d'une amphore, un teint de fleur, une bouche au retroussis cruel et quelque chose de félin, de glissant, d'onduleux dans la façon dont elle marchait.

Il devenait tout pâle quand il la voyait, chancelait comme si on lui eût asséné quelque coup de poing dans la nuque. Elle souriait comme amusée par sa détresse. Il savait qu'elle tirait trois ans pour avoir jeté son enfant dans une mare.

Ils n'avaient jamais pu se rapprocher, se parler, et de loin, échangeaient des signes, de longs regards d'intelligence, toute une mimique naïve, exaltée et par instants libertine.

Mais lui seul s'offrait avec des gestes d'impudeur et de folie, tremblait de la tête aux pieds, mendiait des tendresses, la conviait de ses prunelles incendiées, striées par des éclairs de chaleur aux délices du stupre, aux griseries des étreintes, la suppliait, lui jetait à pleines mains éployées des baisers et des baisers. La belle ne lui répondait que par son éternel sourire de reine accoutumée aux flatteries, ne paraissait pas le comprendre, en ressentir quelque trouble, semblait une froide idole au cœur glacé, n'avait aux lèvres que des bâillements de lassitude.

Et un jour, elle eut comme un réveil, et par des signes moqueurs le défia de faire tout ce qu'elle exigerait, nargua ses effusions passionnées, lui expliqua qu'elle ne le croirait que s'il avait le courage de se mutiler, de lui jeter ainsi qu'un gage l'un des doigts de sa main droite.

Et l'homme, avec cette audace insoucieuse de ceux qui espèrent le ciel, qui ont la foi chevillée au cœur, n'hésita pas un instant, ne songea même pas qu'il serait désormais un invalide qui ne peut plus braver le danger, la regarda bien dans les yeux et d'un coup de dents bestial se coupa soi-même ce doigt qu'elle exigeait comme une preuve d'amour, puis le lui lança à travers les barreaux comme on jette une fleur.

Et Charles Luceuille qui s'étirait dans un amoncellement de coussins japonais, reprit:

—J'ai eu naguère un ravissant petit modèle qui s'appelait Lise tout court, une drôle de fille qui était, comme dit la chanson de Pierre Dupont, belle autant que le ciel et l'eau, et perverse dans l'âme, poussée certainement en quelque bouge de voleurs, capable des pires méfaits, avait déjà, et s'en vantait, bien qu'elle eût à peine vingt-cinq ans, connu le supplice horrible du silence perpétuel qu'on inflige aux femmes dans les maisons centrales.

Mais comme elle avait des sens de diablesse, un corps d'idéale Aphrodite, qu'elle posait à miracle, et que son bagout ordurier m'amusait, comme ces spectacles équivoques où l'on se risque en enlevant sa rosette, je la gardais malgré tout, je ne pouvais me décider à l'éconduire, à m'en séparer.

Et elle me dévoila bien souvent des choses d'amour vraiment attendrissantes qui se passent en ces prisons pareilles à des tombes, et où l'on pourrait croire que le cœur s'engourdit, que la chair est comme morte, qu'on se laisse vivre en une inertie passive d'animaux.

Les malheureuses avaient de véritables et exquises intrigues entre elles, se recherchaient, se courtisaient, s'adoraient avec des désirs, des rêves, de la jalousie, et leur cerveau arrivait à un tel degré d'exaltation, leurs sens exacerbés étaient devenus d'une telle sensibilité, leurs nerfs étaient tellement tendus qu'elles éprouvaient les suprêmes délices, rien qu'en s'effleurant des doigts au passage, qu'en se regardant à la dérobée lorsque les Sœurs inflexibles ne pouvaient les surprendre.

Oui, le heurtement de leurs regards alanguis d'une immense tendresse, mouillés de luxure, sous les cils qui palpitent ainsi que des ailes, se promettant, s'abandonnant, s'attardant passionnément, ardemment sur les lèvres de l'amie, sur les pointes de sa gorge, sur les plis mystérieux de son corps, parlant, s'épanchant, suppliant, les leurraient d'un mirage d'apothéose, le frottement furtif des mains, du poignet les brisaient, les enivraient, leur donnaient toute la joie, toute la lassitude divine de la possession.

Et Lise avouait même que la réalité, les jouissances qui secouent l'être de la nuque aux talons, qui le plongent comme en du Néant, ne lui avaient jamais paru aussi complètes, aussi délectables, aussi détraquantes que ces sensations de rêve, ce vertige cérébral!

Et il conclut, en suivant dans le ciel des tournoiements de feuilles mortes:—Ce Dieu dont on nous enseignait la toute-puissance au catéchisme lorsque nous étions tout petits, cette entité mystérieuse qui domine le monde, qui connaît jusqu'à nos plus secrètes pensées, qui nous guide, nous poursuit, nous tient dans ses mains, ce Dieu ne serait-il pas l'Amour?

PARVENU

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Vous le connaissez bien ce bon gros Dupontel qui semble le type de l'homme heureux avec ses joues pleines, colorées comme des pommes mûres, ses petites moustaches roussâtres relevées au-dessus d'une bouche lippue, ses yeux à fleur de tête que n'assombrit jamais quelque émoi, quelque mélancolie, qui font penser aux prunelles calmes des bœufs, avec son torse long planté sur de petites jambes frétillantes, qui lui valut d'être baptisé par je ne sais plus quelle pierreuse: «la rue Basse-du-Rempart».

Dupontel qui s'est donné la peine de naître, non comme les grands seigneurs de jadis que raillait Beaumarchais, mais lesté d'un nombre respectable de millions, ainsi qu'il sied à l'unique héritier d'une maison où l'on vendit les ustensiles de ménage depuis plus d'un siècle.

Nécessairement de l'Epatant, comme tout parvenu qui se respecte, il veut paraître quelque chose, jouer au clubman, posant pour la galerie parce qu'il a été élevé à Vaugirard, qu'il sait à peu près l'anglais, qu'il fit son volontariat à Rouen dans les chasseurs, qu'il monte assez bien à cheval et qu'il sait conduire un mail et jouer au tennis.

D'une élégance étudiée, trop correcte de «toute sorte», copiant ses allures, sa façon de parler, ses chapeaux et ses pantalons sur les trois ou quatre snobs qui donnent le ton, qui lancent la mode, ayant l'esprit des autres, apprenant des anecdotes et des mots comme une leçon pour les replacer dans les petites fêtes, riant bien souvent sans savoir pourquoi les camarades s'esclaffent, et accoutumé à entretenir de jolies filles pour la joie de ses meilleurs amis.

Le parfait imbécile, quoi! mais, somme toute, un excellent garçon, auquel il convient de témoigner quelque vague indulgence.


Quand il en fut à sa trente et unième maîtresse et qu'il eut constaté qu'en amour les trois quarts du temps la fortune ne fait pas le bonheur, que toutes l'avaient trompé, rendu parfaitement ridicule au bout d'une semaine, Charles Dupontel résolut de se ranger des voitures, de devenir ce qu'on appelle un homme sérieux, de se marier, non par calcul, par raison, mais selon son cœur. Une après-midi d'automne, à Auteuil, devant la tribune du club, parmi les très jolies qui entouraient les braseros, il remarqua une jeune fille d'une teinte exquise, si fraîche qu'on eût dit d'une fleur de pommier, si blonde qu'on eût pris ses cheveux pour des fils d'or, si souple et si mince qu'elle évoquait ces longues silhouettes de saintes qui sont sur les vieux vitraux d'église, et énigmatique, ayant l'air à la fois d'une ingénue délicieuse, de quelque pensionnaire en vacances et de quelque toquée qui sait déjà le pourquoi et le comment de toutes choses, qui exubère de vie et de jeunesse, qui attend le moment où le mariage lui permettra enfin de dire et de faire tout ce qui lui passera par la tête, de s'amuser jusqu'à la satiété.

Puis des petits pieds qui eussent tenu dans une main de femme, une taille qu'on eût emprisonnée en un bracelet, des cils bouclés qui palpitent comme des ailes de papillon près d'un nez effronté et sensuel, un vague sourire moqueur qui plissait ses lèvres comme des pétales de roses.

Le père était du cercle. Un décavé dans les grands prix, se défendant avec une bravoure superbe, continuant à tenir le coup, se maintenant à flot par des prodiges d'équilibre et d'adresse, race d'ailleurs comme pas un et pouvant prouver que ses aïeux avaient été à la cour de Charlemagne et pas dans la musique ni l'office, comme dit l'autre.

Cette jeunesse, cette beauté, ces parchemins éblouirent Dupontel, lui chavirèrent le cerveau, le mirent sens dessus dessous, lui apparurent comme un mirage de bonheur et d'orgueil.

Il se fit présenter au père, à la fin d'une partie de baccara, l'invita à ses chasses, et un mois après, comme on bâcle une affaire, demanda et obtint la main de mademoiselle Thérèse de Montsaigne, heureux autant qu'un mineur qui découvre quelque filon précieux.


Il ne fallut pas un jour et une nuit à la jeune femme pour s'apercevoir qu'elle avait pour mari une marionnette dérisoire, pour rêver de s'échapper de sa cage et se décider à en faire voir de toutes les couleurs au pauvre garçon qui l'adorait de toute son âme.

Elle le trompa sans la moindre clémence, sans le moindre scrupule, avec comme d'instinctives rancunes, comme un besoin de le ridiculiser, d'oublier qu'elle avait dû lui sacrifier ses rêves virginaux, lui appartenir, subir ses odieuses caresses sans pouvoir s'en défendre et le repousser.

Elle fut cruelle comme le sont les femmes quand elles n'aiment pas, se plut à des actes téméraires et absurdes, à tout risquer, à braver le péril, sembla un jeune poulain ivre de soleil, de grand air, de liberté qui galope à fond de train par les prairies, saute les fossés et les haies, rue, hennit joyeusement, se vautre à plein poitrail dans les hautes herbes parfumées.

Dupontel demeurait imperturbable, n'avait pas le plus léger soupçon, était le premier à rire dès qu'on racontait quelque bonne histoire de mari cocu, bien que sa femme le rebutât, le querellât, se prétendît perpétuellement souffrante ou anémiée pour lui échapper, prît comme un malin plaisir à le glacer par ses quolibets, par ses réponses désenchantées, son apparente inertie.

Il recevait, s'appelait maintenant Du Pontel, songeait même à acheter un titre à Rome, ne lisait plus que certains journaux, était en correspondance suivie avec les Princes, s'apprêtait à monter une écurie de courses, avait fini par croire qu'il était vraiment un homme du monde, se pavanait, se gonflait, n'ayant jamais appris probablement la célèbre fable de La Fontaine où il est question d'un âne chargé de reliques qu'on salue et qui prend les révérences pour lui.

Des lettres anonymes troublèrent brusquement cette quiétude, lui arrachèrent le bandeau des yeux.

Il les déchira d'abord sans les lire, haussa les épaules dédaigneusement, mais il en vint tant et tant, l'on s'entêta tellement à lui mettre les points sur les i, à lui clarifier le cerveau, que le malheureux s'en émut, observa, fureta, se livra à de minutieuses enquêtes et se rendit compte qu'il n'avait plus le droit de s'esclaffer aux dépens des autres maris, qu'il était le pendant parfait de Sganarelle.

Et furieux d'avoir été une dupe, il mit toute une agence en campagne, joua l'habituelle comédie et se présenta, un soir où on ne l'attendait pas, dans la tiède garçonnière qui abritait les prétentaines de sa femme.

Thérèse, affolée, aux abois, surprise en le désordre des étreintes, pâle de honte et d'épeurement, se cachait derrière les rideaux de l'alcôve. L'amant, un officier de dragons très dépité d'être mêlé à un scandale qui ferait du potin, de se trouver en chemise de soie en face de ces gens correctement redingotés, fronçait les sourcils, se contenait pour ne pas jeter sa victime par la fenêtre.

Le commissaire, calme, contemplant avec un flegme de dilettante cette petite scène intime, s'apprêta à constater le flagrant délit et, d'un ton ironique, posa au mari qui avait requis son ministère la question ordinaire:

—Vos nom et prénoms, monsieur, je vous prie?

Dupontel répondit:

—Dupontel (Charles-Joseph-Edmond).

Et, tandis que le commissaire écrivait sous sa dictée, il ajouta soudainement:

—Dupontel en deux mots, s'il vous plaît, monsieur le commissaire!

LA FILLE AUX ROULIERS

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...Alors le cocher, qui avait sauté de son siège et marchait à pas traînards auprès de ses biques efflanquées, les réveillait par instants d'une cinglée de fouet ou de rudes jurons, étendit le bras vers le haut de la côte où, comme de jaunes lanternes, luisaient les fenêtres d'une solitaire maison encore éveillée, bien que la nuit fût pleine et l'heure tardive.

—C'est là qu'on boit la goutte, Monsieur, s'exclama-t-il, et bien servie, mille Dieux!

Et ses yeux flambèrent dans sa face maigre, brûlée, d'un ton de brique recuite, ses lèvres eurent un clappement sensuel d'ivrogne qui se rappelle une bonne bouteille naguère lampée, son corps se redressa sous la blouse, prit une apparence faraude, tressaillit comme l'échine d'un bœuf piquée d'un coup d'aiguillon.

—Certes, oui, bien servie, et par une qui vous fout la mounine avant qu'on ait seulement levé le coude et bu un verre!


...La lune montait derrière les pics neigeux et rouges, comme trempée de sang, couronnée de nuages sombres qui s'échevelaient, se tordaient, ondulaient, faisait penser à quelque tête sinistre de Méduse. En cette clarté fuyante se déroulaient au loin les plaines mornes du Capsir sillonnées de torrents, les pâturages immenses où erraient d'incertaines formes, les champs de seigle pareils à de grands draps d'or, et ça et là, de misérables villages, de larges flaques d'eau où les étoiles allumaient comme des regards tristes. D'humides rafales balayaient la route, charriaient dans l'air une âpre senteur de foin, des aromes de résine et de fleurs inconnues. Et les blocs erratiques qui jalonnaient le sol comme de bornes géantes avaient des silhouettes spectrales...


L'homme enfonça d'un coup de poing son large chapeau de feutre, effila ses moustaches d'ancien hussard, et d'un ton obséquieux, prometteur, reprit:

—Monsieur veut-il qu'on s'arrête?... Nous y voilà!


C'était une pauvre guinguette de chemineaux, au toit d'ardoises roussies, comme rongées de lèpre, aux murs faits de grosses pierres et devant la porte stationnaient, barrant presque toute la route, trois charrettes attelées de mules et chargées d'énormes troncs d'arbres. Les bêtes accoutumées à cette halte sommeillaient, comme engourdies et leur lourd fardeau exhalait une odeur de forêt saccagée.

Au dedans, autour d'un feu de sarments qui pétillait, des bouteilles et des verres sur une table étroite, chantaient comme la tête partie et riaient à grands éclats des rouliers, deux jeunes et un vieux. Et une femme aux hanches rondes, le chignon épinglé dans un bonnet de dentelles selon la mode catalane, l'air solide et hardi avec, cependant, comme une grâce perverse et native, la tête jolie mais déjà fripée, les incitait à dénouer les cordons de leurs grosses bourses de cuir, ripostait aux quolibets sales d'une voix aiguë, assise sur les genoux du plus jeune et se laissait sans vergogne baiser par lui à pleine bouche et fourrager le corsage.


Le cocher poussa la porte d'un geste de maître qui se sait chez lui.

—Bonsoir la Glaizette et la compagnie, y a bien encore de la place pour deux, pas vrai?

Les rouliers s'étaient tus, nous toisaient avec des regards sournois, haineux comme des chiens auxquels on arrache leur pitance et qui montrent les crocs, prêts à mordre.

La fille haussa les épaules, leur planta ses yeux dans les yeux comme une dompteuse qui mate des fauves, eut un étrange sourire et nous demanda:

—Qu'est-ce qu'il faut vous servir?

—Deux verres de cognac et le meilleur de l'armoire, la Glaizette, fit le cocher en roulant une cigarette.

Et tandis qu'elle débouchait la bouteille, je remarquai comme ses prunelles étaient vertes, d'un vert hallucinant, tentateur, apâli, de cette teinte qu'ont les mantes prieuses, comme ses mains étaient petites et d'une blancheur de paresse, comme ses dents rayonnaient dans la bouche meurtrie, comme sa voix un peu rauque et roucouleuse avait des vibrations à la fois cruelles et câlines. Je la vis comme en un mirage triomphalement accotée à son lit; indifférente aux batailles qui se livraient pour elle, attendant sans trêve,—désirant celui qui était le plus fort, qui demeurait le victorieux, se prostituant par plaisir, par une sorte de fatalité plutôt que pour emplir d'écus et de gros sous un bas de laine. Elle était au bord de cette grande route pierreuse, pénible, l'hospitalière d'amour qui ouvre ses bras aux pauvres gens, qui leur donne une place chaude en de beaux draps blancs, qui les ranime contre sa chair en fleurs, qui leur verse l'oubli de tout, le viatique suprême de ses lèvres caressantes. Elle savait des choses sombres que nul au monde ne connaîtrait, que ses lèvres scellées emporteraient inviolées dans l'autre vie. Elle n'avait pas encore aimé et n'aimerait jamais parce qu'elle était vouée aux baisers qui passent et qui s'oublient.

Et j'avais hâte de la fuir, de ne plus contempler—avec quelle obsession despotique—ces prunelles si pâles, si vertes, cette bouche de charité et de caresses, de ne plus sentir cette femme si près de moi avec ses mains blanches, ses mains jolies, je lui jetai une pièce d'or et m'échappai sans lui avoir adressé une parole, sans attendre ma monnaie, sans même lui dire bonsoir d'un geste avec dans la nuque le frôlement de son sourire, l'inquiétude dédaigneuse de son regard...


...Et la voiture s'en alla au galop, dans une tempête de sonnailles, vers Formiguères. Je ne pouvais plus dormir, je voulais savoir d'où venait cette femme, j'avais honte d'interroger ce cocher, de marquer de l'intérêt pour une pareille créature, et quand, le long d'une nouvelle côte, il parla, comme s'il avait deviné mes secrètes pensées, me raconta ce qu'il savait sur la Glaizette, je l'écoutai avec une attention d'enfant à qui l'on brode quelque conte merveilleux.


Elle était de Fontpédrouze, un village de muletiers où les hommes, quand ils ne sont pas sur les chemins, passent leur temps à boire et à jouer au cabaret, où les femmes font la moisson, portent les plus pesantes charges sur leur dos incurvé, ont une existence de misère et de douleur.

Le père tenait une auberge, et la petite grandit heureuse, courtisée dès qu'elle eut quinze ans, si coquette qu'on était certain de la trouver toujours plantée devant son miroir, riant à sa beauté, se recoiffant, s'arrangeant comme une demoiselle de Prades. Et bientôt, parce que, dans la famille, ils ne savaient, ni les uns, ni les autres, se garder un sou, dépensaient plus qu'ils ne gagnaient, étaient comme des cruches fêlées d'où l'eau s'écoule goutte à goutte, ils se trouvèrent un jour acculés à la ruine, ainsi qu'au fond d'une impasse.

Alors, à la Notre-Dame, au temps où l'on pèlerine à Font-Romeu et où les villages sont déserts, pour toucher l'assurance, l'aubergiste mit le feu à sa maison. Et l'on eut la preuve du crime par la Glaizette, qui n'avait pu se résoudre à abandonner le miroir dont était ornée sa chambre et l'avait emporté sous sa jupe.

Les parents tirèrent des années de prison, et seule, lâchée dans la vie, l'amour dans la peau, la petite devint servante, passa de main en main, hérita d'un vieux métayer qu'elle avait englué comme un merle, et avec cet argent se fit construire ce bouchon sur la route nouvelle que l'on ouvrait à travers le Capsir...

—Une gaillarde, Monsieur, conclut le cocher, une gaillarde comme on n'en voit plus même dans les meilleures garnisons et qui vous ouvrirait la porte à toute une confrérie et pas exigeante, tout à fait brave...


...Et je l'interrompis malgré moi comme si ces paroles m'eussent fait mal, je songeai à ces prunelles vertes et pâles, ces prunelles de magie et de rêve qui avaient la teinte des mantes prieuses, je les cherchais, je les voyais dans les ténèbres, elles dansaient devant moi comme des lueurs phosphoriques et j'aurais donné toute ma bourse à cet homme pour qu'il redevînt à présent silencieux, pour qu'il harcelât ses chevaux, pour que leur galop s'affolât, m'emportât vite, vite, loin, toujours plus loin de cette fille.

LA
LA DERNIÈRE PENSÉE
DE TOM CLIBBOOTH

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...Ce Tom Clibbooth, bien qu'il fût taillé comme un Hercule de foire, qu'il sût baragouiner une douzaine de langues, qu'il n'eût jamais reculé devant une aventure à tenter, un danger à courir, un bon coup à faire, n'était arrivé qu'à crever la faim plus souvent qu'à son tour, à n'être qu'un pauvre hère toujours en quête d'aumônes et d'expédients, toujours errant de ville en ville, à l'affût des bonnes âmes et d'un gîte facile.

Cinquante fois il avait cru toucher au but, agripper la fortune volage de ses mains avides et il était retombé au troisième dessous, découragé, meurtri, à bout de forces.

On aurait dit que la destinée s'acharnait contre lui. Il faillit être lynché en Californie à la place du vrai coupable. Il perdit en un naufrage la cargaison qu'il avait amassée au Pérou en cinq années de labour et de fièvre. Il se maria avec une adorable petite miss blonde aux yeux d'archange qui, en pleine lune de miel, trouva drôle de partir dans une troupe ambulante de minstrels. Il tint un bar qui brûla dans l'incendie de Chicago. Il acheta un cirque, et en une semaine tous ses chevaux et ses éléphants moururent emportés par une maladie inconnue, qui permit aux vétérinaires de rédiger d'incohérents mémoires. Il devint croupier dans un tripot et des gentlemen en gaieté l'assommèrent au milieu d'une dispute.


A la fin, ayant tâté de tous les métiers, vainement cherché à gagner la partie, à vaincre cette persistante déveine, las de traîner sans trêve le boulet de la vie, il ne songea plus qu'à faire le grand voyage.

Il envisageait la mort avec un dilettantisme raffiné, un sang-froid absolu, comme un spectacle où il importe de s'amuser et de rire jusqu'à la tombée du rideau. Il en combinait dans son cerveau les apprêts, les détails, les sensations. Il s'y accoutumait. Il rêvait qu'elle fût la revanche des misères jusque-là endurées, de l'existence lamentable qui avait été son lot dans ce monde, qu'on en parlât dans tous les journaux de New-York à San-Francisco comme d'un événement sensationnel.

Et, hanté par cette idée fixe, il suivit les funérailles des millionnaires, en nota les moindres détails dans sa mémoire, interrogea les employés des pompes funèbres, feuilleta les livres d'histoire où l'on raconte les apothéoses posthumes des empereurs et des rois.

Oh! s'en aller dormir au fond de la terre, plus hospitalière aux morts qu'aux vivants dans un char triomphal dont frissonneraient les énormes panaches noirs, dont s'effeuilleraient les couronnes florales tout le long des rues, dont luiraient les symboliques orfèvreries, traverser la ville au pas processionnel de chevaux caparaçonnés que tiendraient en main des piqueurs, avoir derrière son cercueil des musiques qui se répondraient, des tambours qui battraient couverts de crêpes et tout un cortège de voitures aux lanternes allumées, d'hommes et de femmes vêtus de deuil, ne pas disparaître obscurément comme il avait vécu, ne pas dégringoler comme un chien abandonné dans la fosse commune des pauvres diables!

Mais comment réaliser une pareille chimère, lui qui n'avait pas un habit propre, un dollar, un ami, qui se serrait la courroie d'un cran chaque jour et couchait si rarement dans un lit?


Un matin, toutes les rues, tous les squares, toutes les façades de Baltimore apparurent placardées d'une immense affiche rouge où, en grosses lettres, se détachait le speech suivant:


M. Tom Clibbooth, de cette ville, a l'honneur d'avertir ses honorables concitoyens qu'il fera demain, dans la salle du Business-Club, une intéressante conférence sur la corruption des mœurs dans les Etats de l'Union.

La recette est destinée à couvrir les frais de ses obsèques et le leader prend l'engagement formel de se brûler la cervelle à la fin de la séance.


A midi, toute la salle fut louée jusqu'à la dernière chaise et les marchands de billets vendirent à des prix invraisemblables des places qui valaient deux dollars.

La foule fit la queue aux abords du club jusqu'à l'heure de la conférence, se rua sur les portes, fourmilla soulevée et bruyante, sifflant la police qui la chargeait vainement, qui ne parvenait pas à frayer un passage aux voitures, à maintenir l'ordre.

Etait-ce une excentricité sérieuse? Etait-ce une mystification énorme savamment combinée par quelque farceur? Se tuerait-il ou se désisterait-il au dernier moment sans la moindre vergogne? Qui avait entendu parler de ce Tom Clibbooth, qui connaissait l'existence de ce bouffon macabre?

Ce mystère que nul ne perçait avivait les curiosités jusqu'au paroxysme. On pariait pour le suicide et contre le suicide. On attendait anxieusement les détails de cette funèbre exhibition.

A l'intérieur du club, on aurait dit d'un tonneau de harengs, tant les spectateurs et les spectatrices étaient nombreux et pressés les uns contre les autres.

Et un grand silence régna quand Tom Clibbooth, irréprochable dans son habit noir, le plastron piqué de trois perles noires, la cravate blanche bien nouée, s'assit à l'heure sonnante devant sa table et tranquillement, entre le verre d'eau sucrée et son claque, posa un revolver de fort calibre.

Les lorgnettes le dévisageaient comme une bête curieuse. Les femmes avaient de petits frissons en songeant qu'un aussi bel homme allait faire la pirouette finale. Les hommes avaient peur de quelque duperie et d'en être pour leur argent.

Tom Clibbooth parla d'une voix très claire, très accentuée, blagua la société, raconta des anecdotes plaisantes et graveleuses, s'emporta par moments en de longues tirades haineuses où lui revenait comme des hoquets de fiel le souvenir de tout ce qu'il avait souffert, de ses espérances avortées, de ses rêves qui avaient eu l'aile cassée au premier essor, qui avaient agonisé dans les ornières pleines de boue.

Il éclatait de rire, d'un rire sardonique et gouailleur, qui sonnait comme une aigre fanfare d'un bout à l'autre de la salle. Il ne ménageait personne. Il gouaillait avec un cynisme furieux. Il insultait les riches et les heureux comme un de ces tribuns qui surgissent sur une borne pendant une émeute.

On l'applaudissait et on le sifflait avec une sorte de fièvre. Et quand il eut terminé son discours, le torse droit, le sourire aux lèvres, très calme, Tom salua les assistants, s'écria:

—Il ne me reste plus, ladies et gentlemen, qu'à prendre congé de vous et à m'excuser de vous avoir fait attendre trop longtemps le meilleur des spectacles.

Les trente mille dollars que je dois à votre curiosité me permettront de faire un départ convenable pour l'autre monde, et j'espère que vous vous considérerez tous comme invités à la cérémonie!

Puis gravement, froidement, comme il l'avait promis, l'orateur arma le pistolet et se brûla la cervelle sans que personne eût essayé de l'en empêcher...


...Et le lendemain, toute la ville, tous les clubs, toutes les corporations escortèrent son corbillard, le couvrirent de fleurs et de feuillages, et l'on fit même une souscription pour lui élever un monument aux colonnes de marbre et aux portes de bronze, où fut gravée la phrase classique:


STA VIATOR HEROEM CALCAS.

L'HOTEL A TOUT FAIRE

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...Des saccades de rire secouaient le gros ventre de Royaumont, rien qu'à évoquer cette histoire bouffonne promise aux camarades, et les yeux larmoyants, essoufflé, renversé au fond du large fauteuil qu'il remplissait comme d'un ballot de chair croulante, ce ramasseur de bouts de potin, ainsi qu'on l'a surnommé au club, s'exclama enfin:


—Ce n'est pas une blague, Bordenave n'a plus aujourd'hui un sou de dettes, peut passer dans n'importe quelle rue, publier ces fameux mémoires sur les huissiers qu'il écrit au jour le jour depuis dix ans et n'osait pas sortir dans la crainte de quelque implacable retour offensif, d'embêtantes représailles, vous savez bien, les petits cahiers dont il parle sans cesse, où il s'est donné la peine de noter les silhouettes de tous les distributeurs trop généreux de papier timbré auxquels il eut affaire, leurs travers, leurs trucs, leurs faiblesses, leurs plaisanteries, leur façon d'opérer tantôt d'une rudesse brutale, tantôt d'une cauteleuse bonhomie, tantôt embarrassée, presque honteuse et aussi d'une ironique jovialité de pince-sans-rire, l'aspect de leurs études, les métiers, les ruses de toutes sortes que pratiquent les clercs pour arrondir le casuel, pour dérober quelques miettes de gâteau au patron. Vous verrez ça, Chose, Machin, le vaudevilliste qu'on rencontre partout, lui a promis une préface de derrière les fagots, et il y aura de quoi rire, comme disent les camelots! Vous êtes épatés, hein? Avouez que vous êtes absolument épatés et je vous le donne en cent, en mille, je vous mets au défi de deviner comment cet excellent ami, qui rendrait des points au plus fort des équilibristes, et dont l'existence est un inexplicable problème, a pu ainsi désintéresser ses créanciers, sortir d'un coup la forte somme.


—Allez donc au fait, sacrebleu, ronchonna le commandant Le Hardeur, qu'impatientait tout ce verbiage inutile.


—On y va, on y va, gouailla Royaumont en jetant son cigare à demi éteint dans la cheminée, je tousse et je commence. Nul d'entre vous n'ignore, je le suppose, qu'il n'est pas au monde de meilleurs amis que Bordenave et cet inaltérable satisfait de Quillanet. Ils se complètent. Ils ne pourraient se passer l'un de l'autre. Ils ont fini par s'habiller de la même façon, par avoir les mêmes gestes, le même rire, les mêmes allures, les mêmes inflexions de voix, tellement qu'on croirait que quelque lien étroit de parenté les unit, qu'ils furent élevés ensemble dès l'enfance. Il y a entre eux cette unique différence que Royaumont est complètement à la côte, possède pour tout avoir des liasses d'hypothèques, de dérisoires parchemins qui attestent sa race, de chimériques espoirs d'héritages déjà fortement escomptés, s'ingénie à découvrir perpétuellement de nouveaux expédients, traîne à l'état d'épave avec, d'ailleurs, une superbe insouciance et que Sébastien Quillanet, de la maison de banque Quillanet frères, doit avoir au bas mot dans les huit cent mille de rente, descend tout bêtement d'un obscur tâcheron qui acquit des biens nationaux, fut ensuite fournisseur des armées, arrondit la boule de neige, spécula sur la défaite autant que sur la victoire, ne sait que faire de son argent. Mais le millionnaire est timide, balourd, s'ennuie à jet continu et le décavé le distrait, l'amuse de sa verve impertinente, de ses bouffonneries libertines, lui souffle ses réponses, le tire d'embarras, lui sert d'éclaireur dans cette grande forêt de Paris semée de tant d'embûches, lui évite ces gaffes grossières qui coulent l'homme le mieux lesté, lui découvre, lui indique même les maîtresses qui sont vraiment de la première marque, qui posent quelqu'un d'aplomb, font l'effet d'une jolie fleur rare épinglée à la boutonnière de l'habit. C'est le confident des intrigues, l'accompagnateur des débuts et des départs, le convive des petites fêtes, le commensal et l'hôte familier, le bouffon dont on aguiche la malice, dont on tolère les pires saillies.


—Au fait, au fait, interrompit encore le commandant, voilà plus d'un quart d'heure que vous tenez le crachoir pour ne rien dire!

Royaumont haussa les épaules et reprit:

—Ah! ce que vous êtes tannant, mon cher, lorsque vous vous y mettez!... L'an passé, aux prises avec les siens qui l'assourdissaient de leurs récriminations, le harcelaient, le menaçaient de gros ennuis, Quillanet se maria. Mariage de raison, presque blanc qui ne modifia qu'extérieurement ses habitudes et ses goûts, d'autant que le banquier avait alors à ses gages une vraie petite merveille de femme, un bijou de Paris d'une mièvrerie ineffable, d'une délicatesse ensorcelante, cette adorable Suzette Marly qui semble une Vénus de poche et dut en quelque existence antérieure être Phryné ou Lesbia. Il ne la congédia point, bien entendu, mais comme il était à présent tenu à quelques précautions discrètes, à des ruses de mari qui trompe sa femme, il loua et meubla au nom de Bordenave un hôtel entre cour et jardin qu'on aurait dit construit pour abriter quelque folie amoureuse. C'était le nid rêvé, une bonbonnière tiède, pimpante, tendue de soies aux tons lointains, d'allégoriques trumeaux, d'immenses glaces, lumineuses, pleines de meubles bas et profonds qui conviaient aux caresses et aux étreintes. Bordenave en occupait le rez-de-chaussée, et le premier servait d'aimoir au banquier et à sa maîtresse. Or il y a juste huit jours, vous voyez que je suis bien renseigné, Bordenave, pour mieux dissimuler la situation, avait offert dans son rez-de-chaussée à un pêle-mêle de petits fonds de revue, à quelques camarades et à Quillanet un déjeuner parfait et comme il s'entend à les commander, un déjeuner tellement soigné qu'au dessert chacun avait déjà une femme sur ses genoux, se demandait si un baiser de lèvres câlines et perverses ne grise pas mille fois plus vite que la plus vieille eau-de-vie et que les plus grands crûs, cherchait d'un regard oblique la porte de la chambre à coucher pour s'y défiler à l'anglaise bien que la Faculté défende sévèrement cette façon de digérer plus vite un repas raffiné, lorsque le maître d'hôtel, avec un air embarrassé, vint lui chuchoter tout bas quelques mots à l'oreille. «Dites à ce Monsieur qu'il se trompe et qu'il me fiche la paix, répliqua Bordenave d'une voix coléreuse.» Le domestique sortit et revint aussitôt l'avertir que le fâcheux devenait menaçant, se refusait à sortir de l'hôtel, parlait même de recourir au commissaire. Bordenave fronça les sourcils, jeta sa serviette sur la table, renversa deux verres, s'en alla en titubant, la face vermillonnée, jura, balbutia: «Elle est trop forte, celle-là, et le drôle va voir comment on passe par la fenêtre quand on ne veut pas passer par la porte!» Mais, il se trouva dans l'antichambre en face d'un monsieur très froid, très poli, très impassible qui s'inclina, lui dit avec un flegme tranquille: «Vous êtes monsieur le comte Robert de Bordenave, n'est-ce pas?» «Oui, Monsieur!» «Et le bail que vous avez conclu pour la location de cet hôtel chez maître Albin Calvet, notaire, rue du Faubourg-Poissonnière, est bien à votre nom, je vous prie?» «Parfaitement, Monsieur!» «J'ai donc l'extrême regret de vous prévenir que si vous n'êtes pas en mesure de me régler les diverses créances que diverses personnes m'ont chargé de recouvrer à votre domicile, je serai forcé en présence des deux témoins qui m'attendent dans la rue, de récoler tous les meubles, tableaux, argenterie, vêtements, etc., qui sont dans l'hôtel.» «C'est une plaisanterie, Monsieur!» «Elle serait trop mauvaise, monsieur le comte, et je ne me la permettrais pas à votre égard!» La situation était absolument critique et ridicule, d'autant que dans la salle à manger les femmes allumées heurtaient les verres en cadence de leurs petites cuillères, comme au beuglant, criaient: «L'attrapera, l'attrapera pas,» le réclamaient avec des rires enroués. Que vouliez-vous qu'il fît, sinon d'expliquer la mésaventure à Quillanet qui, du coup, en fut dégrisé et plutôt que de voir violer son «aimoir,» étaler son péché secret, vendre ses bibelots et le reste, paya la «douloureuse» d'un chèque en bonne et due forme, le ventre serré et la bouche déformée par une très vilaine et jaune grimace. Et l'on niera encore que les décavés ont quelquefois un brusque retour de chance!»

A PERPÈTE

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...Survenu ainsi brusquement comme quelque hallucinante apparition d'outre-tombe tandis qu'au bord du vaste lit, ils sommeillaient avachis, épuisés, cuvant leur amour, la face blanche, les lèvres encore allumées d'un sourire et se cherchant jusque dans le rêve, Sigmund Andréléief les tenait l'un et l'autre en sa possession, aurait pu les envelopper de ses bras vigoureux, les broyer, les étouffer, en faire une sanglante bouillie de chairs et cependant il demeurait immobile parmi les vacillantes clartés de la veilleuse d'église accrochée au mur, contemplait le couple avec un flegme étrange, sans un tressaillement, semblait, les sourcils froncés, quelque juge qui s'apprête à rendre un arrêt sans appel, qui en rumine les phrases inoubliables.

Eux,—l'adorable comtesse Marpha, presque nue dans ses dentelles lacérées et ses cheveux de soie épars, la nimbant d'une auréole radieuse, tout le bonheur d'aimer et d'être aimée dans l'épanouissement de sa bouche entr'ouverte comme une fleur, et Robert d'Astérille, si délicat, si nacré de peau, si féminin qu'on eût été tenté de l'habiller en demoiselle d'honneur comme Chérubin, de ne pas en faire plus de cas que d'un joli joujou fragile, de ne lui parler qu'avec ces diminutifs mignards qui alanguissent les mots d'oreiller,—avaient sombré dans l'oubli de tout, paraissaient anéantis en une extasiante hypnose.

La chambre close fleurait l'amour.

Enfin, comme la demie de trois heures sonnait à une petite pendule de voyage posée sur la cheminée au milieu de babioles, le mari s'avança vers les coupables, posa sa main d'un geste lent sur l'épaule de monsieur d'Astérille. Et éperdus de terreur, la gorge serrée, les amants se dressèrent, se roidirent comme si le froid de la mort les eût déjà glacés.

Le comte Andréléief les dévisageait d'un âpre et méprisant regard, se repaissait de leur angoisse, la prolongeait comme avec de secrètes jouissances et il éclata de rire, d'un long rire aigu, rauque qui les narguait, les insultait, faisait penser à la crécelle d'un oiseau de proie qui plane et tourne dans un ciel d'orage.

Puis scandant ses phrases, les martelant comme s'il eût voulu les leur enfoncer une à une dans le cerveau, les y planter à jamais ainsi que des clous de Calvaire, Sigmund s'écria:

—Rassurez-vous, je ne vous tuerai pas... Il me plaît que vous viviez encore, vous et elle, que vous vous aimiez... Je vous donne l'un à l'autre pour toujours, pour toujours vous m'entendez bien... Je ne vous fais grâce qu'à cette condition formelle et si vous vous sépariez, si vous cessiez de vivre ensemble, si vous vous trompiez, je vous jure sur l'honneur et sur le Christ qui nous voit et nous entend, que votre dernière heure serait venue, que je vous abattrais comme une paire de chiens qui ont la rage!

...Ils ne lui répondirent pas une parole, haletants, les prunelles fixes comme des somnambules que hante un cauchemar, les mains crispées dans les draps, et le mari répéta d'une voix plus impérieuse, plus stridente:

—Vous m'avez compris, n'est-ce pas? Je vous condamne à vous aimer à perpétuité,—à perpétuité.

Et, sans même retourner la tête, il souleva la portière de vieux brocart rose qui barrait le fond de la chambre et se retira discrètement, comme un médecin qui se sent désormais inutile.


S'aimer à perpétuité, vivre en une communion absolue de sensations, d'espoirs, de chimères, ne jamais se séparer, n'était-ce pas la réalisation de leur rêve familier, le but qui apparaissait auparavant à leurs tendresses comme quelque inabordable Icarie? Et ne fallait-il pas qu'en son excès de douleur, son accablement de honte, leur malheureuse dupe eût perdu la raison pour leur infliger comme un châtiment cette suprême joie, pour les pousser soi-même vers le paradis? Ils arrangeraient leur existence comme une éternelle partie de plaisir. Ils ne l'orienteraient que sur l'amour et leurs années seraient une suite ininterrompue de délices. Ils souriaient à leur nouvelle destinée. Ils narguaient de leurs doigts enlacés, de leurs bouches palpitantes, de toute leur âme ravie, la menaçante et railleuse pitié de celui qui avait cru leur infliger la pire des tortures.

Et des années d'enchantement, des années qui évoquaient ces douces aurores où la mer bleue se fond dans le ciel bleu, des années où ils n'avaient conscience ni des pays qu'ils traversaient, ni des saisons qui se succédaient, ni des jours qui s'écoulaient pareillement légers, pareillement joyeux, des années fuirent sans qu'aucune secousse ébranlât leur quiétude, ternît leurs prunelles sereines, sans qu'aucun émoi troublât l'attachement de leurs âmes...

Cependant le mari attendait patiemment la série à la noire et elle se dessina bientôt fatalement, logiquement comme quelque courbe aux décroissantes sinuosités.

Monsieur d'Astérille sentit le premier le poids du boulet et avec sa nature frôleuse et libertine qui le jetait dans toutes les jupes, qui le brûlait de convoitises dès qu'il découvrait quelque jolie femme nouvelle. Et cette maîtresse forcée qui lui barrait toutes les routes de volupté, qui l'annihilait, qui lui avait fait une prison de sa chair, une geôle d'où l'on ne peut s'évader, qui lui valait ce supplice de traverser l'existence avec des veuleries voulues, des déroutes, des affolements d'être neutre qui doit partout abandonner son manteau aux mains fiévreuses des séductrices, fuir devant elles, ne pas même ébaucher quelque flirt exquis, quelque adorable histoire sentimentale, lui devint peu à peu odieuse, l'obséda, lui donna l'écœurante satiété de l'amour. Il enviait ses camarades qui avaient la bride sur le cou, qui changeaient à leur guise de femmes, qui, même mariés, couraient la prétentaine. Il eût donné toute sa fortune pour pouvoir seulement un soir au Jardin-de-Paris ou sur le boulevard s'accrocher à une fille de rencontre.

La comtesse Marpha l'adorait quand même, ne savait que faire, qu'imaginer pour le retenir auprès d'elle, pour l'apaiser, pour l'émouvoir. Elle s'entêtait, s'acharnait en cette lutte décevante, souffrait comme si d'invisibles mains lui eussent lacéré le cœur à coups de couteau, mais étouffait ses sanglots, jouait la comédie afin que son amant ne s'aperçût de rien, ne s'éloignât pas en quelque crise de colère. Et elle passait des heures entières à se regarder dans ses miroirs, interrogeait sa femme de chambre, ses amies, se demandait avec de la désolation pourquoi Robert lui marchandait à présent ses baisers, ne la trouvait plus belle et attirante, la gouaillait sans raison, la traitait déjà en vieille femme.

...En cet état d'irritation, d'énervement atroce, ils ne parvinrent plus à se maîtriser, à se mentir, se heurtèrent en de continuelles disputes, se reprochèrent leur faute, cet adultère où s'était englouti, comme en un gouffre boueux, leur jeunesse, leur repos, leur bonheur...

...Et sur eux voletait, pesait sans trêve comme quelque sinistre vision de nuit la hideuse peur de mourir, plus forte, plus tenace que toutes leurs angoisses, toutes leurs souffrances...


...Le comte Sigmund Andréléief descendait de cheval, un matin, quand on lui annonça que monsieur d'Astérille insistait pour le voir aussitôt, qu'il s'agissait d'une affaire grave, impossible à remettre au lendemain...

Il y avait plus de dix ans que durait cette liaison de forçats, et à bout de forces, se sentant devenir fou, ayant eu la veille cette honte de rentrer ivre chez lui, d'avoir vu rouge cependant que l'adorable créature, celle qu'il avait tant aimée et qui ne pouvait, ne voulait pas l'oublier, lui adressait de timides remontrances, de s'être avili jusqu'à la rouer de coups avec une brutalité lâche d'homme du peuple, il venait rappeler au mari outragé sa promesse, lui annoncer qu'ils se séparaient, quoi qu'il pût en advenir, Marpha et lui, demander la mort...

Le comte avait allumé un cigare, le fumait à lentes bouffées, contemplait d'un étrange regard où il y avait à la fois du plaisir, de la haine, et comme une obscure et naissante compassion, cette figure altérée, vieillie, ravagée ainsi que par quelque mal implacable et mystérieux, écoutait cette confession de désespéré. Il haussa à la fin les épaules et s'exclama:

—N'ayez plus de crainte, Monsieur, la leçon est suffisante, nous sommes quittes!


...La comtesse Marpha Andréléief habite maintenant avec son mari un vieux château près de Szegedin. Elle paraît heureuse et les paysans l'appellent la Sainte Dame...

LE MIRACLE DES CERISIERS

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O la tristesse navrante du ciel comme faufilé de fils gris, de la mer démontée, livide, déserte qui s'enfonce on ne sait où, se perd en les brumes lourdes et dans ce deuil des choses, la mélancolie frissonnante des arbres fleuris, des mimosas en or fin, des amandiers qui semblent quelque beau bouquet de mariée, des pêchers d'un rose si tendre qu'ils évoquent la radieuse douceur d'une nuque de femme! Et n'est-ce pas une de ces heures de spleen où l'on a besoin d'appareiller pour des voyages de rêve, de fuir la vie, de relire un chapitre de la légende dorée, une des émerveillantes aventures qui ont comme une odeur nostalgique de vieux sachet?

Je vous conterai donc aujourd'hui, Madame, l'histoire de saint Honora et de sainte Marguerite qui s'aimèrent jusqu'à la mort et pour lesquels le bon Dieu se montra très clément et très doux.

Cela se passait au temps lointain, où les galères romaines sommeillaient à l'ancre dans le port de Fréjus, où les hautes tours de briques, les arches des aqueducs, les portes dorées de la florissante cité dominaient le golfe bleu, où, malgré les persécutions des Empereurs, les patriciens les plus riches et les pauvres gens venaient à cette religion nouvelle qui parlait de résurrection, de bonheur infini, de paix entre toutes les créatures, qui entrouvrait le mystère du ciel, qui avait quelque chose de magique et de rayonnant comme le pays de soleil et de parfum où elle était née.

Il y avait alors dans la ville une jeune femme qui s'appelait Marguerite et que chacun révérait pour son éclatante beauté. Si blonds, si soyeux en effet étaient ses cheveux, si attirante sa bouche, si fine la colonnette de son cou, si onduleuses, si pures les lignes de son corps, qu'on aurait pu, comme une Aphrodite triomphante, l'ériger sur quelque socle de marbre, l'offrir aux adorations des fidèles.

Il y avait aussi un patricien qui se nommait Honorat et était dans toute la force de la pleine jeunesse, on eût cru voir, avec ses bouclettes brunes couvrant à demi le front, sa taille élancée, ses yeux profonds comme les gouffres verts, cet audacieux Bakkos qu'on représente souriant, épanoui au milieu des ivresses déchaînées, des thyrses heurtés.

Or, l'un et l'autre ne savaient pas le compte de leurs biens, habitaient de somptueuses demeures, marchaient en la vie comme sur quelque belle route ensoleillée et semée de roses et ils avaient échangé leurs cœurs du premier jour où leurs regards et leurs mains s'étaient effleurés.

Ils s'aimaient ingénûment d'un amour délicieux et éperdu. Ils s'appartenaient. Elle était la vigne et lui l'ormeau. Elle eût voulu en chaque étreinte lui donner tout son être. Il songeait sans trêve à trouver de plus folles, de plus grisantes caresses, à mettre à la fois du miel et des épices dans les baisers dont il lui meurtrissait la bouche. Et quand ils se sentaient trop las, ils se faisaient porter dans leur litière par des esclaves, loin de la ville, s'étendaient côte à côte sur le sable de la grève et contemplaient les étoiles en se respirant, en se murmurant tout bas dans la monotone plainte des flots de vagues choses d'une infinie béatitude. Parfois, ils souhaitaient voluptueusement que la mort les prît, un soir, en pleine beauté, en pleine vigueur, en pleine joie, les préservant de la hideuse vieillesse, les emportant enlacés vers les Champs-Elyséens.


Cependant, aux ides de mars, un jour, les amants furent touchés de la grâce en écoutant l'homélie onctueuse qu'un vieil évêque à barbe blanche, aux joues couturées de cicatrices—stigmates des tortures autrefois affrontées—prononçait dans une assemblée de chrétiens. Ils eurent la vision de l'éternité comme si l'Esprit de Dieu était descendu sur leurs têtes, ils mesurèrent la grandeur de leur péché, l'inanité des joies humaines, le vide des coupables tendresses. Et ayant reçu l'eau sainte du baptême, purifiés, ils donnèrent tout ce qu'ils possédaient à l'église et partirent en tartane vers les îles de Lérins, résolus à y finir leurs jours dans la prière et dans la solitude, comme la courtisane Madeleine au fond de la Sainte-Baume.


Honorat se réfugia dans la plus petite des deux îles, celle qui s'allonge rocailleuse, avec ses pins tordus, déjetés par les âpres souffles du large, devant la mer grande. Marguerite choisit la seconde avec son épaisse forêt, comme emplie d'éternelle rumeurs, ses promontoires d'où l'on aperçoit les alpes neigeuses, les côtes Ligures.

Et avant de se séparer, ils s'embrassèrent douloureusement, l'âme en peine, mordue de tentations nouvelles, comme à l'agonie et conscients de leur faiblesse, sentant bien qu'ils ne pourraient jamais tuer leur amour, ni en les jeûnes ni en les oraisons, jamais supporter un tel exil s'ils ne l'éclairaient d'une lueur d'espoir, firent le vœu de ne se revoir qu'un seul jour, en l'année, le jour où les cerisiers sauvages seraient en fleurs.

Et durant des nuits, leurs sanglots retentirent désespérés, aigus, mornes comme des clameurs de bête qui a perdu son maître, qui erre au hasard sous les cieux muets. Ils souffraient le martyre dans leur chair et dans leur cœur. Ils s'ensanglantaient le front, les genoux, les mains, la poitrine aux ronces et aux pointes des rocs. Puis, peu à peu, ils s'apaisèrent, engourdirent leur mal dans les longs agenouillements, dans le bonheur des extases, dans les mirages qui donnent la faim et la soif. Honorat se béatifiait, évitait les embûches du démon, s'emplissait les oreilles de terre glaise pour ne pas écouter la chanson des oiseaux qui lui eût trop rappelé la voix cristalline de l'Adorée, fermait les yeux pour ne pas voir la mer aux teintes d'émeraude et d'améthyste où il eût retrouvé le regard étrange de Marguerite, les ondulations ensorceleuses, la grâce fuyante de son corps.


Le compte de leurs fautes s'effaçait au livre de Dieu. Et lorsque surgit enfin le printemps, que les haies de merisiers et de prunelliers épineux se couvrirent comme d'une neige odorante, tranquille, confiant en la providence, le Saint se dirigea vers la grande île. Comme le Christ sur le lac de Tibériale, il marchait sur les flots, la joie dans les yeux et l'auréole qui le nimbait se reflétait dans l'eau calme, la coupait comme d'un sillage éblouissant.

Marguerite l'attendait à genoux, les mains jointes et plus tendrement avec comme du ciel dans leurs âmes, ils unirent leurs lèvres, ils s'abandonnèrent au bonheur d'aimer.

Des anges voletaient autour d'eux, rafraîchissaient du battement de leurs grandes ailes les fronts embrasés du Saint et de la Sainte, épandaient dans l'air des pétales de fleurs, des aromes balsamiques, alentissaient la chute du soleil dans les flots, comme s'ils avaient eu pitié des pauvres amants condamnés encore à se séparer, à souffrir durant des jours et des jours...


Ils s'éloignèrent l'un de l'autre, au crépuscule, retombèrent dans leur dure pénitence. Et quand revint l'automne accrochant des chapelets de baies rouges aux branches des buissons, un matin, au réveil, le Saint et la Sainte crurent être le jouet d'un songe. Les cerisiers à nouveau étaient tout blancs de fleurs, balançaient dans les roseurs humides de l'aube leurs grappes immaculées, embaumaient la campagne d'une insaisissable odeur de vanille. Et le cœur exultant de reconnaissance, Honorat et Marguerite comprirent que Dieu les enveloppait de sa bonté infinie, avait fait un miracle pour que, sans violer leur vœu, ils eussent ce réconfort, cette consolante béatitude de se réunir une fois de plus dans la si longue année...