WeRead Powered by ReaderPub
La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 cover

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 14: CHAPITRE DIXIÈME
Open in WeRead

About This Book

The narrative follows Marc Evrard and his beloved Alice as military and political upheaval surround their community after the British conquest and contested imperial measures that provoke American insurgency. Military maneuvers, sieges, and the advance of invading forces create peril and divided loyalties among local inhabitants; officials' corruption and legal changes add social strain. The plot interweaves personal anxieties and romantic concern with the larger struggle between occupying authorities and rebellious provinces, portraying how high politics and wartime violence reshape ordinary lives.

CHAPITRE HUITIÈME

CE QUE FEMME VEUT

Après les échecs désastreux du 31 décembre, l'armée américaine, considérablement affaiblie par la capitulation de toute la division d'Arnold, recula sa ligne de circonvallation à près de deux milles de la ville assiégée. Quoique privés de plus du tiers de leurs forces, les Bostonnais n'en continuèrent pas moins le blocus.

On ne sait ce dont il faut le plus s'étonner dans ce siège, ou de la folie des assiégeants ou de la timidité du général Carleton qui n'osa jamais, avec les forces supérieures dont il pouvait disposer, faire une sortie qui eût certainement écrasé la petite armée des Bostonnais et déterminé la levée immédiate du siège. C'est assez généralement l'habitude de l'histoire de reporter toute la gloire d'une guerre, d'un siège, d'une campagne, sur le commandant en chef; à tel point que, lorsqu'on lit le récit de ces grands faits d'armes qui ont fait retentir les siècles des temps modernes et de l'antiquité, on ne songe presque jamais à se rendre compte des difficultés vaincues par les soldats dont la bravoure assure, après tout, le gain des batailles. Les auteurs, habitués depuis longtemps à ne célébrer que le génie, plus ou moins réel, du général, font tellement converger avec lui tous les rayonnements de la gloire, que nous nous laissons habituellement entraîner après eux à n'admirer que ce demi-dieu dont le resplendissement éclipse tous ceux qui l'entourent.

Mais lorsque, sans me lisser fasciner par les panégyristes de Carleton, je me demande si ce fut bien lui qui, par la force de son courage ou de son génie, ou par les efforts d'une volonté intelligente, sauva le Canada lors de l'invasion de 1775, je ne peux me convaincre, malgré la meilleure volonté du monde, qu'il eût personnellement une bien grande part au succès de nos armes. Les capitulations successives du fort Chambly et de Saint-Jean, de Montréal et des Trois-Rivières d'où nous avons vu Carleton décamper devant l'ennemi avec une merveilleuse diligence, la timidité d'un général qui se laisse assiéger par des forces de beaucoup inférieures aux siennes sans jamais tenter une sortie contre l'ennemi, font beaucoup pâlir à mes yeux l'auréole de gloire qu'on s'est plu à poser sur la tête de ce gouverneur.

En remontant même des grands effets aux petites causes, lorsque j'en viens enfin à me demander ce qui serait advenu si un homme du peuple, obscur soldat, nommé Charland, n'eût pas, au grand péril de ses jours, retiré en dedans de la seconde barricade de la rue Sault-au-Matelot, les échelles à l'aide desquelles les Bostonnais allaient franchir ce dernier obstacle, et si le capitaine Chabot et Dambourgès n'avaient point personnellement fait preuve d'une aussi prompte et ferme décision, il me paraît que le salut de Québec et la gloire future de Sir Guy Carleton eussent été singulièrement compromis!

Pour qu'on sache bien que ce jugement, tout sévère qu'il peut paraître, ne m'est point dicté par quelque sotte animosité de race, je me hâte d'ajouter que Sir Guy Carleton, s'il n'avait pas l'âme d'un héros, n'en était pas moins un homme au coeur excellent et qui sut, pendant tout la durée de son administration, s'attirer et conserver la confiance, voire même l'affection des Canadien-Français. Et certes! c'est un mérite dont on doit lui tenir compte pour peu qu'on veuille se rappeler le gouvernement tyrannique de son successeur exécré, Frédérick Haldimand.

Le siège ou plutôt le blocus de la ville continua donc en dépit des pertes terribles essuyées par les Américains, qui ne pouvaient même plus continuer le bombardement, leurs pièces ayant été démontées par l'artillerie de la place.

Les assiégés comptaient si bien n'être jamais forcé de capituler qu'ils élevèrent sur les murs, du côté des faubourgs, un énorme cheval de bois, avec une botte de foin devant lui et cette inscription: "Quand ce cheval aura mangé cette botte de foin, nous nous rendrons."

Il arriva, dans l'une des premières semaines de 1776, un fait qui prêta bien à rire aux dépens des Bostonnais. Les sieurs Lamothe et Papineau vinrent de Montréal pour informer le général Carleton que la situation des Américains était loin d'être meilleure dans le haut de la Province. Déguisés en mendiants, ils arrivèrent tous deux au camp des Bostonnais devant Québec. Il y passèrent deux ou trois jours tendant la main pour demander l'aumône, et constatant du coin de l'oeil combien était grande la détresse de cette bande déguenillée qui n'avait la témérité de continuer le blocus que parce qu'on avait la faiblesse de la laisser faire. Enfin ils s'avancèrent jusqu'à la dernière garde où, ayant obtenu un morceau de lard, l'un d'eux se mit à le faire cuire.

Soudain l'autre s'empare du lard et s'enfuit dans la direction de la ville. Le premier jette des cris de paon et court sus à son camarade qu'il rejoint aux dernières limites du camp. Il se bousculent, se chamaillent et se donnent même des taloches, au grand plaisir des soldats qui rient à pleine gorge des deux prétendus mendiants et les excitent à se rosser d'importance. D'un adroit croc en jambe le voleur renverse le poursuivant, et, serrant sa proie sur sa poitrine, franchit le cercle des curieux que s'écartent du reste pour lui donner plus de chance, et s'enfuit vers la ville.

L'autre se relève furieux et s'élance à la poursuite de son camarade. Mais feignant aussitôt d'être empêché de courir par son bissac de mendiant, il s'arrête auprès de la dernière sentinelle et lui dit:

—Tenez donc mon sac que je rejoigne mon compagnon que emporte mon lard.

—Cours! cours! répond le complaisant factionnaire en prenant le sac, tu vas l'attraper!

—Pas autant que toi! murmure notre homme qui prends ses jambes à son cou.

Les deux compères, l'un courant après l'autre ne cessèrent cette course effrénée qu'aux portes de la ville qu'on leur ouvrit aussitôt qu'ils se furent fait connaître.[26]

[Note 26: Voyez les Mémoires de Sanguinet, page. 124, et le Journal de J.-Bte. Badeaux, page 250, édition publiée par M. l'abbé Verreau.]

Dans le cours du mois de janvier, avec l'autorisation du général Carleton, le colonel McLean enrôla dans son régiment des Royal Emigrants quatre-vingt-quinze des prisonniers bostonnais qu'on avait faits le trente-et-un décembre. Les citoyens protestèrent contre cette imprudence qui mettait tant d'ennemis armés au milieu d'eux. Les Américains, contents de la liberté relative qu'on leur donnait, se comportèrent d'abord assez bien. Mais au but de quelques jours plusieurs rompirent sans façon un engagement qu'ils n'avaient contracté sans doute que dans le but de recouvrer plus aisément leur liberté entière, et désertèrent avec les armes qu'on leur avait données. McLean instruit par l'expérience réinstalla les autres en prison dans les casernes de l'artillerie où tous les Américains pris dans la nuit du 31 décembre avaient été transférés après quelques jours passés au Petit-Séminaire.

Mes lectrices ne sont pas sans se souvenir de la promesse que Lisette s'était faite à elle-même de pénétrer jusqu'à son amoureux Célestin Tranquille. Ces promesses-là, vous le savez, mesdames, c'est le diable!

    "Désir de femme est un feu qui dévore;
     Désir de fille est cent fois pire encore!"

Or donc huit jours ne s'étaient pas écoulés que Lisette s'était déjà présentée plusieurs fois au Séminaire afin de tâcher de séduire les gardes et de revoir son amant. Elle eut beau dire qu'elle était la soeur du blessé, faire la chattemite, enfin mettre en jeu toutes les coquetteries agaçantes quel les plus honnêtes femmes se permettaient en pareille occurrence, rien n'y fit. Les gardiens restaient comme des statues de bronze que les oeillades les plus brûlantes ne sauraient émouvoir.

Sur ces entrefaites les prisonniers furent transférés dans les casernes de l'artillerie[27] qu'on avait pris le temps de disposer de manière à les recevoir. Lisette qui ne se laissait pas aisément rebuter y alla tout aussitôt. La première personne qu'elle aperçut montant la garde à la porte fut ce menuisier de sa connaissance qui lui avait déjà procuré des nouvelles de Tranquille.

[Note 27: Ces casernes situées à gauche de la porte du Palais, maintenant démolies, furent construites par le gouvernement français en 1750, à la place d'autres qui s'y élevaient longtemps même auparavant.]

—Monsieur Mathurin, dit-elle, je ne veux rien vous cacher à vous; il faut que vous m'aidiez à revoir mon amoureux.

—Oh! oh! repartit l'autre, votre petit coeur en tient donc de ce gros Tranquille? Je vous en fais mon compliment mam'zelle Lisette. Si le gaillard a l'âme aussi tendre qu'il a la tête dure, je vous promets un bon mari.

—Il est donc mieux!

—Mieux? c'est-à-dire qu'il est sauvé. C'est égal, il avait reçu tout de même un fameux coup, et le chirurgien qui l'a soigné dit qu'il faut que ce diable de Célestin ait la caboche solide pour y avoir résisté.

—Mon bon Mathurin, laissez-moi donc le voir?

—Ta, ta, ta… voyez un peu ce petit lutin de fille si ça sait déjà bien vous enjôler un homme!… Monsieur Mathurin par ci!… mon bon Mathurin par là!… Tout ça c'est de la frime, Lisette. Tu fais les yeux doux au père Mathurin pour arriver plus sûrement jusqu'à l'autre. On connaît ça.

—Eh mais dites donc, mon cher Monsieur Mathurin, quand vous alliez voir Luce Côté, dans le temps—votre femme aujourd'hui et qui est encore assez jolie oui-dà…—

—Oui, ma foi! fit Mathurin en clignant de l'oeil d'un air goguenard, un assez beau brin de femme et encore pas mal conservée, hein, Lisette?

—Pardine! Eh bien, Monsieur Mathurin, quand vous lui faisiez votre cour si l'on vous eût tout à coup emprisonné pour un motif qui n'aurait eu rien de déshonorant, eussiez-vous trouvé bien mauvais que votre petite Luce eût honnêtement cherché à attendrir un gros méchant gardien comme vous pour tâcher d'aller vous consoler dans votre cachot?

—Non, c'est vrai, petite sournoise. Ce n'est pas que je blâme ta manière d'agir; mais je ne peux rien faire pour te contenter, Lisette. La consigne est là…

—La consigne… la consigne… où avez-vous trouvé ce vilain mot, père
Mathurin? Pas sous votre rabot de menuisier, j'imagine!

—Non, certes! c'est depuis que je suis devenu soldat.

—La belle avance! On perd donc tout à fait le coeur à ce beau métier de tueur d'hommes?

—Non, mais on y apprend que le devoir passe avant tout.

—Le devoir! le devoir! fit Lisette en frappant du pied, tandis qu'un sanglot faisait trembler sa voix. Eh bien, mon devoir à moi est de revoir Célestin, pour le soigner et le consoler s'il en a besoin!

—Que veux-tu ma pauvre Lisette… Eh mais! écoute… je crois qu'il me vient une idée.

—Vite! votre idée, vite, mon cher bon Mathurin!

—Mon cher bon Mathurin!… Ah! friponne… Ah! ah!

—Vous me faites mourir, à la fin!

—Un peu de patience, petit démon. J'en ai encore au moins pour une demi-heure à monter ma garde et je ne peux pas bouger d'ici sans risquer qu'on me loge une balle dans la tête pour me payer de ma désobéissance à cette consigne que sembles aussi peu connaître que respecter; ce qui serait bien embêtant pour moi, Lisette. Mais quand on viendra me remplacer j'irai trouver le chef du poste et je lui dirai:—Il y a là, mon capitaine, un beau brin de fille, et brave et honnête…

—Vous pouvez l'affirmer sans crainte, père Mathurin.

—Je crois bien, certes! Eh bien, mon commandant, cette pauvre créature du bon Dieu est là qui se lamente à la porte, et qui pleure toutes les larmes de son corps parce qu'on refuse de lui laisser voir son frère qui est blessé; un bon diable, après tout, mon capitaine, et qui n'est entré dans la rébellion que par seul attachement à son maître qu'il n'a pas voulu quitter… Et bien d'autres choses encore que je lui dira, Lisette, à mon capitaine. Et j'espère lui faire entendre raison; car vois-tu je crois que je lui ai un peu sauvé la vie dans l'affaire de la rue Sault-au-Matelot!

—Vrai, Mathurin! oh alors, vous me l'aurez sauvée à moi aussi! Mais va-t-il falloir que j'attende ici tout ce temps-là?

—Non, Lisette, cela ne ferait pas du tout! Va-t'en plutôt à l'église faire un bout de prière. Quant tu auras joint un peu tes menottes blanches sur ces petites lèvres couleur de rose qui feraient venir l'eau à la bouche des anges, et que tu auras dit comme ça au bon Dieu: "Mon Dieu vous savez que je suis une assez bonne fille, pas trop méchante, après tout, et que j'aime ce pauvre Célestin Tranquille qui m'aime aussi de tout son coeur et m'a promis de faire de moi sa petite femme. Eh bien, mon Dieu, voilà que ce pauvre garçon est bien malade d'un coup de crosse de fusil et qu'on veut m'empêcher de le voir! Cela est-t-il raisonnable, mon Dieu, de séparer ainsi deux de vos créatures qui ne demandent qu'à s'aimer pour pouvoir vous aimer davantage toutes les deux… ensemble avec les petits enfants que vous leur enverrez plus tard?…" Et ainsi de suite, Lisette. Mais tu sauras lui parler bien mieux que moi, et je crois qu'il t'écoutera.

Je reviendrai dans une demi-heure? demanda Lisette qui frétillait d'impatience.

—Disons dans une heure car il me faudra le temps de parler au capitaine.

—Merci, père Mathurin, vous êtes un brave homme et je vous aime bien.

Lisette partit en courant, comme si la rapidité de ses allures eût dû abréger la durée du temps.

Une heure ne s'était pas encore écoulée que la jeune fille revenait aux Casernes. L'entrevue de Mathurin avec le chef de poste, qui était le capitaine Cugnet, [28] n'avait pas été longue puisque Lisette aperçut notre homme qui fumait à la porte, tout en causant avec la sentinelle qui l'avait relevé de faction.

[Note 28: Mémoires de Sanguinet.]

Du plus loin qu'elle vit Mathurin, Lisette comprima de sa main tremblante les battements précipités de son coeur qui faisait le diable à quatre sous le fichu. Elle s'approcha en proie à une grande agitation nerveuse.

L'espérance et la crainte la troublaient tellement tour à tour qu'elle n'osa point parler la première à Mathurin qui l'avait vue venir et prenait un malin plaisir à l'observer du coin de l'oeil. Enfin le brave homme eut pitié d'elle et se retourna tout à coup.

—Tiens! dit-il c'est vous, mademoiselle? Donnez-vous la peine d'entrer. C'est d'elle que je te parlais tout à l'heure, fit-il en s'adressant au factionnaire. Ordre du capitaine.

La sentinelle s'inclina et Lisette, précédé de Mathurin, pénétra dans cette bienheureuse prison qui renfermait son cher Célestin, et qui était pour lors le but de tous les voeux et des aspirations de la jeune fille.

Comme ils passaient dans le vestibule, Mathurin, après s'être assuré qu'ils n'étaient pas écoutés, arrêta Lisette et lui dit:

—J'ai obtenu assez facilement du capitaine la permission de vous laisser voir Tranquille en affirmant que vous êtes la soeur du prisonnier. Mais si vous voulez le revoir encore, il fut que vous me promettiez de ne revenir ici qu'aux jours où je serai de garde, les mardis à deux heures de relevée. D'abord vous ne réussiriez pas en vous adressant à d'autres qu'à moi, et puis vous pourriez me mettre dans de mauvais draps si la menterie que j'ai faite pour vous servir venait à être découverte. Vous voir une fois la semaine ce n'est pas le diable; mais enfin ça vaut mieux que rien.

Elle promit tout ce que lui demandait Mathurin.

On nous dispensera d'assister à cette première entrevue de Lisette et Célestin qui entrait en convalescence. Il ne s'y dit rien qui puisse intéresser particulièrement le lecteur dont l'imagination saura suppléer aisément à tout ce que nous en pourrions raconter, lorsque nous aurons dit, toutefois, que Tranquille, une fois la première émotion passée, se montra fort intimidé, et que mademoiselle Lisette à la faconde que l'on connaît à la soubrette l'entretien n'en alla pas moins bon train.

Bien qu'il ne parlât que par monosyllabes, Tranquille répondit très à propos; car déjà Lisette avait su le dompter à sa main, et le gros Célestin, qui se serait bien donné garde de regimber, promettait d'être le mari le plus soumis que jamais petite femme ait, comme on dit vulgairement, mené par le bout du nez.

CHAPITRE NEUVIÈME

LE COMPLOT

La dernière quinzaine de janvier et tout le mois de février s'écoulèrent sans que Lisette manquât une seule fois d'aller voir son amoureux, à chaque mardi où Mathurin était de service. Tous les prisonniers étant détenus dans la même pièce, afin d'en faciliter la garde, les entrevues de Lisette et de Célestin avaient lieu en présence de tant de monde que je ne vois pas que les plus collets montés y puissent trouver à redire.

On était au commencement du mois de mars et la soubrette venait encore une fois de pénétrer jusqu'à son amant pour lors entièrement remis de sa blessure. Ils causaient tous deux dans un coin de la vaste salle, un peu isolés des autres prisonniers qui étaient tous occupés diversement à tromper les ennuis de leur captivité.

Lisette qui avait déjà remarqué que Tranquille était encore plus timide avec elle que d'habitude et qu'il semblait singulièrement préoccupé, constata que décidément maître Célestin avait une idée fixe que bourdonnait dans sa grosse tête.

—Évidemment, pensa-t-elle, il voudrait m'en faire part, mais il n'ose.
Voyons à l'aider, ce gros peureux-là.

Bien doucement elle se mit à lui tendre ces traîtres hameçons que les femmes habiles ont toujours su agiter d'une main si provoquante sous le bec de cette variété monstre de l'espèce des goujons appelée par les Grecs anthropos, homo par les latins et comme en français sous la désignation d'homme.

Malgré toute l'habileté que Lisette savait déployer à ce genre de pêche, Tranquille ne se hâtait pas de mordre. Il s'approchait bien de l'appât; mais il ne le flairait qu'avec méfiance et au moment où Lisette allait donner le suprême coup de ligne, Célestin faisait dans la conversation un bond qui le rejetait loin du danger des aveux.

—Oui-dà se dit Lisette, tu ne veux pas mordre, et bien je vas t'accrocher moi-même avec mon haim!

Cette manoeuvre extrême réussit quelquefois au pêcheur audacieux.

—Mon bon Célestin, fit-elle en dardant entre ses épais cils bruns l'éclair le plus perçant qui ait jamais jailli de l'oeil d'une sémillante soubrette, mon bon Célestin, il y a quelque chose que vous brûlez de me dire?

Tranquille se sentit piqué et fit un bond. Lisette appuya sa petite main sur celle de Tranquille. Ce contact électrique fit perdre la tête au pauvre garçon qui se débattit vainement et ne réussit qu'à s'enferrer davantage.

Il tenta cependant un dernier effort pour se dégager et voulut brusquement changer le sujet de la conversation. Mais Lisette, impitoyable, tira tout aussitôt sur la ligne pour prouver au goujon qu'il était pris.

—J'attends! dit-elle avec froideur et en retirant avec vivacité sa main de celle de Tranquille qui, la voyant si près de la sienne, s'en était timidement emparée.

Le pauvre garçon s'agita sur sa chaise et resta la bouche ouverte. Il voulait commencer et les mots semblaient figés dans sa gorge. C'était comme le dernier spasme du poisson que le pêcheur sort de l'eau.

—Puisque vous n'avez plus rien à me dire, continua Lisette qui fit mine de se lever, je m'en vais.

—Attendez! Mam'zelle Lisette, attendez! je vas tout vous dire! s'écria
Célestin.

Lisette se rassit. Le goujon était tiré à terre et agonisait entre les mains du pêcheur. C'était un beau coup de ligne.

—C'est… c'est bien ennuyant, ici, commença Tranquille.

Lisette qui l'avait d'abord regardé avec un grand sérieux lui décocha sous le nez un sonore éclat de rire.

—Cela valait bien la peine de se faire tant prier! s'écria-t-elle.

Célestin perdit d'abord contenance: mais ne pouvant plus s'arrêter sur la pente si glissante des aveux, il continua:

—Et nous donnerions gros pour nous en aller!

—Ah! fit Lisette dont les sourcils s'élevèrent arqués en point d'interrogation.

—Oui, moi surtout qu'on parle de fusiller comme traître, pour faire un exemple.

—Ah! mon Dieu!

—Oh! ne craignez rien, mam'zelle Lisette, nous décamperons avant la cérémonie! Mais pour ça il faut que quelqu'un nous aide.

—Il y a tout plein du monde ici.

—Ce n'est pas là l'embarras. Il nous faudrait quelqu'un dans la ville.

—Ah! ah! Et qui donc?

—Dame…

—Un homme sûr?

—Il n'est pas besoin que ce soit un homme.

—Tiens?

—Une femme fiable…

—Ferait l'affaire?

—Oui.

—En connaissez-vous?

—Oui… une.

—Et c'est?…

—Vous.

—Moi!…

—Oui, Mam'zelle Lisette.

Il y eut un moment de silence.

—Qu'est-ce qu'il faudrait donc faire?

—Ah voilà! dit Tranquille en se frottant l'oreille du bout du doigt. Il faudrait d'abord… me promettre…

—De n'en rien dire à personne? repartit Lisette avec humeur. Vous voilà bien, vous autres hommes, croyant que vous seuls savez garder un secret! (Avec dépit) Sachez, Monsieur Célestin Tranquille, qu'une femme peut tout aussi bien que vous et même mieux, retenir sa langue… (A part) surtout quand elle aime…

—Vous dites?

—On ne répète point la messe pour les sourds!… Enfin puisque vous n'avez pas confiance en moi gardez vos affaires pour vous.

Elle fit mine de se lever, Tranquille la retint d'un geste suppliant.

—Mam'zelle Lisette, dit-il, ne vous fâchez pas, je vous en prie! Ce n'était pas pour moi, mais pour les camarades… qui ne vous connaissent pas, voyez-vous.

—Eh bien parlez ou laissez-moi m'en aller.

—D'abord il nous faut des limes.

—Ah! des limes?

—Oui, et des sabres.

—Où trouver tout cela, bon Dieu!

—Écoutez, Mam'zelle Lisette. Vous m'avez dit être passée plusieurs fois devant le magasin de M. Evrard et que tout y paraissait en ordre comme avant notre départ; que la porte était restée fermée et qu'on ne paraissait pas l'avoir forcée.

—Oui, je vous ai dit ça.

—Vous avez ajouté, l'autre jour, que la barrière qui, au commencement du siège, fermait le passage en haut de la côte de Lamontagne, est ouverte depuis que les Bostonnais se sont éloignés des environs de la ville, de sorte qu'on peut aller de la haute à la basse ville sans embarras?

—Oui.

—Eh bien, mam'zelle Lisette, je sais que vous n'êtes pas du tout peureuse et que si vous voulez aller au magasin de M. Marc vous y trouverez tout ce qui nous manque pour nous aider à nous sauver.

—J'emporterai bien des limes dans mes poches. Mais les sabres?…

—En effet, ce n'est pas aisé. Après tout nous n'en avons pas besoin; vous trouverez dans une caisse, sous le comptoir, des couteaux de chasse que nous avions coutume de vendre aux sauvages où aux voyageurs. Vous pourrez bien nous en apporter quelques-uns.

—Hum!… j'essaierai.

—Vous essaierez! oh merci!

—Mais pour ouvrir la porte?

—Voici la clef. M. Evrard en avait deux. Il a gardé l'une et m'a donné l'autre, en cas de malheur.

Il restèrent tous deux pensifs durant quelques instants après lesquels
Lisette se leva et tendit la main à Tranquille.

—Tout cela demande réflexion pour ne pas manquer le coup, lui dit-elle de sa voix la plus douce. Je m'en vais y songer et… je pense que mardi prochain je vous apporterai sinon tout, du moins une partie de ce qu'il vous faut Quant au secret, Monsieur Célestin, soyez sûr qu'il est en sûreté.

—Si je n'en avais pas été certain, vous ne me l'auriez pas arraché.

—Qui sait?

Lisette fit part à sa maîtresse du projet qui tendait à faciliter l'évasion de Tranquille. Elle lui démontra si bien que Célestin courait un grand danger de mort, qu'Alice n'hésita pas à promettre son concours à la soubrette.

Alice était bien aise de contribuer à rendre Tranquille à la liberté et à son maître qui avait sans doute grand besoin en ce moment de ce serviteur dévoué. D'ailleurs ne serait-ce pas un bon tour à jouer aux Anglais qu'elle détestait collectivement dans la personne de James Evil?

Elle se doutait que le capitaine qui haïssait tant Marc Evrard serait pour beaucoup dans la condamnation du pauvre Tranquille.

Comme on était arrivé au carême et qu'on faisait le soir, à la cathédrale, les exercices religieux accoutumés, il fut facile à Alice et à sa servante de sortir sans exciter les soupçons, madame Cognard gardant la maison avec son mari qui n'était pas encore entièrement rétabli de ses blessures.

Quand Alice et la soubrette sortirent pour descendre à la basse ville, il faisait déjà nuit. La sentinelle qui montait la garde en haut de la côte les arrêta bien pour leur demander où elles allaient à pareille heure. Mais Alice lui répondit qu'elles descendaient chercher une dame de leurs amis qui craignait de monter seule à la cathédrale. La raison fut trouvée bonne, et on les laissa passer.

Ce ne fut pas sans une peur extrême que les deux jeunes filles pénétrèrent dans la maison abandonnée.

La main tremblait bien fort à Lisette en introduisant la clef dans le trou de la serrure.

Mais quand elles eurent vitement refermé la porte derrière elles pour n'être point aperçues des voisins, et qu'elles se trouvèrent dans une obscurité complète, elles sentirent courir sur leurs membres le froid de la frayeur.

Lisette avait eu soin d'apporter une bougie pour éclairer le magasin: mais elle tremblait tellement qu'elle ne put réussir à enflammer l'amadou à l'aide du maudit briquet alors en usage.

Ce fut un moment d'une terreur poignante.

Alice arracha le briquet des mains de sa suivante et réussit à faire jaillir du caillou l'étincelle bénie. La maîtresse avait de plus que sa servante cette force d'âme que donne l'éducation.

Au premier pas qu'elles firent, elles s'arrêtèrent saisies d'effroi. Décuplés par l'écho, les craquement du plancher avaient gémi sinistrement dans le magasin solitaire.

Elles restèrent un moment immobiles, un pied en avant, les yeux hagards, retenant jusqu'au bruit de leur souffle et n'entendant plus que les battements précipités de leur coeur qui bondissait sous leur poitrine haletante.

N'est-il pas étrange que la demeure de l'homme, lorsqu'elle est abandonnée, produise une impression si pénible que les plus braves mêmes ont peine à surmonter? Il semblerait que l'âme de ceux qui l'ont habitée l'occupent encore, et que vous entendez autour de vous le frémissent de leurs ailes invisibles?

La pâle lueur que la bougie répandait faiblement autour des deux jeunes femmes donnait un aspect fantastique aux objets environnants. Dans la pénombre tombaient du plafond de grandes ombres noires aux formes sinistres, dont l'une surtout, avait la forme d'un pendu: touffes de cheveux hérissés sur la tête, cou allongé sur lequel tombait une langue énorme, bras tordus, longues jambes ballantes et semblant s'étirer démesurément dans un effort désespéré pour toucher la terre.

—Mon Dieu que j'ai peur! murmura Lisette. Voyez-vous ce pendu!…

Alice fit un suprême appel! son courage et parvint à secouer la torpeur qui envahissait tout sot être.

Elle fit trois pas en avant et éleva la bougie vers le spectre.

—Folle que tu es! dit-elle à Lisette, mais d'une voix saccadée par l'émotion, ne vois-tu pas que ton pendu n'est qu'une peau de buffle accrochée à cette poutre?

—C'est pourtant vrai! fit Lisette avec un grand soupir. Vilaine peau, que tu m'as fait peur!

Allons, s'il faut s'arrêter devant chacun des fantômes créés par ta sotte imagination, la frayeur, qui est contagieuse, pourrait bien me gagner aussi et nous n'avancerions guère. Et puis il ferait beau aller nous évanouir follement ici? dépêchons-nous.

Grâce aux indications précises de Tranquille, Lisette, un peu remise de son effroi, trouva bientôt les objets qu'il fallait emporter.

Chacune d'elles prit six couteaux de chasse et quelques limes dont elles firent deux paquets séparés.

—Nous ne pouvons pas en emporter plus en une fois, sans être remarquées, dit Alice. Nous reviendrons s'il le faut.

—C'est bon, allons nous-en! répondit Lisette que avait grand hâte de partir.

Après avoir éteint la bougie elle sortirent et refermèrent la porte sans être aperçues. La lumière n'avait pas pu être remarquée du dehors, les volets du magasin étant hermétiquement clos.

Elles remontèrent à la haute ville sans être inquiétées et rentrèrent sans encombre au logis où Alice s'empressa de cacher les armes dans sa chambre.

Huit jours plus tard Lisette, grâce au confiant Mathurin qui vous l'aurait promptement éconduite s'il avait pu se douter du tour pendable que lui jouait la fillette, Lisette, dis-je, arrivait encore jusqu'à Tranquille.

Quand celui-ci l'aperçut les mains vides, un nuage de tristesse passa sur son front.

—Vous n'avez donc pas réussi? lui demanda-t-il après lui avoir serré les doigts, à les écraser, dans sa grosse main rude.

—Et pourquoi pas?

—Dame! vous n'apportez rien.

—Vous avez donc bien hâte de me quitter?

—O mam'zelle Lisette!… Après ça, si vous aimez mieux me voir fusillé pour me garder plus près de vous, je suis prêt à rester.

—Vous voyez bien que j'ai voulu rire, gros enfant.

—Mais enfin…

—Êtes-vous surveillés ici; nous observe-t-on?

—Il n'y a dans cette chambre que les camarades que vous voyez. Encore ne s'occupent-ils pas de nous.

Les autres prisonniers causaient entre eux et leur tournaient le dos.

—Eh bien vous allez voir… ce que vous allez voir, dit Lisette.

Et d'une main preste elle dégrafa la jupe de sa robe qui tomba à ses pieds avec un bruit sourd.

Eh! mon Dieu, lecteurs, n'allez pas vous voiler les yeux de vos main… quitte à regarder entre les doigts.

Lisette était une fille honnête, et la jupe de robe qu'elle avait si lestement laissée tomber n'était pas seule; une autre toute semblable recouvrait l'énorme panier—cet aïeul de la crinoline—dont les femmes de ce temps-là s'affublaient.

Lisette s'assit, retourna la jupe tombée, arma ses doigts d'une paire de ciseaux et coupa les fils qui retenaient en-dedans de la jupe une douzaine de couteaux-poignards et quelques limes de fin acier.

Cela fut fait en un tour de main, et ce bon Tranquille n'était pas encore revenu de sa surprise que déjà Lisette avait repassé sa double jupe.

Le canadien fit immédiatement disparaître les armes sous le grabat qui lui servait de lit.

—Vous êtes une brave fille dont je serai bien fier de faire ma femme! s'écria Tranquille, devenu hardi à force d'enthousiasme.

—Avec mon consentement, monsieur Célestin, s'il vous plaît. Mais avez-vous assez de ces armes?

—Hum… je vais en parler aux autres.

Tranquille rejoignit l'un des groupes que se tenait à l'écart.

Après quelques pourparlers il revint trouver Lisette.

—Ces couteaux nous suffiront pour égorger les gardes.

—Ah! mon Dieu! fit Lisette, il vous faudra verser du sang!

—Que voulez-vous? c'est le seul moyen.

—Ah! c'est affreux! Et dire que j'en aurai été la cause!

—En fin de compte, mam'zelle Lisette, s'ils se montrent bons enfants on ne les tuera point. On se contentera de les attacher solidement.

—Dans tous les cas, Célestin, s'il fout que vous employiez la violence, promettez-moi de ne point faire de mal à ce bon Mathurin qui vous le savez, m'a fait permettre de vous voir.

—Je vous jure qu'on le respectera. L'avoir trompé comme ça pour le tuer ensuite, ce serait trop fort!

Les amants se quittèrent ne sachant trop s'ils se reverraient jamais, le jour où le complot devait éclater n'étant pas encore arrêté.

Tous les deux avaient les larmes plein les yeux

—Vous allez jouer gros jeu, dit Lisette à Célestin. S'il ne vous arrive point malheur, si nous nous retrouvons un jour et que vous ne m'ayez pas oubliée, je vous laisserai me conduire à l'église pour avoir un petit bout d'entretien avec M. le Curé.

Elle disait cela moitié pleurant, moitié souriant. Elle était charmante. Ce gros Célestin qui avait déjà l'âme toute troublée perdit ou plutôt recouvra tout à fait ses sens.

—Mam'zelle Lisette? dit-il.

—Eh bien?

—Laissez-moi vous embrasser?

—Ce sera la première et la dernière fois… avant notre mariage!

—Tope là, ça y est, Lisette! s'écria Tranquille qui ne se reconnaissait plus lui-même.

Il appuya ses grosses lèvres sur la joue de son amante qui s'enfuit aussitôt la figure rouge comme une pivoine épanouie sous un chaud rayon de soleil.

L'ANCIEN RÉGIME AU CANADA [29]

Les travaux historiques sur le Canada que M. Parkman poursuit depuis quelques années sont suivis avec un intérêt toujours croissant par nos compatriotes. Accoutumés depuis longtemps à voir la plupart des écrivains d'origine étrangère n'aborder notre histoire que pour la travestir, et ne chercher qu'à avilir notre race en répétant des assertions fausses et calomnieuses, nous avons salué avec joie cet auteur américain, dont les écrits attestaient des recherches consciencieuses, et dont les appréciations toujours étudiées, étaient souvent impartiales. Ce n'est pas encore toute la justice que nous sommes en droit d'attendre; mais c'est un acheminement vers l'entière vérité. Narrateur habile, M. Parkman a su faire admirer et aimer notre histoire: c'est une conquête qui en assure d'autres.

Après avoir écrit l'histoire de la fondation du Canada dans un premier volume intitulé: Les Pionniers Français dans le Nouveau Monde, il a fait connaître, à son point de vue, l'oeuvre des missions catholiques dans la Nouvelle-France sous le titre: Les Jésuites dans l'Amérique du Nord. Il a raconté ensuite les voyages et les aventures de nos grands découvreurs dans un troisième volume qui a pour titre: La Découverte du Grant-Ouest. La vie et les portraits de Joliet, du père Marquette et de La Salle y sont tracés de main de maître.

La suite des événements amenait naturellement l'auteur à raconter l'histoire de l'établissement du système féodal au Canada, sous le titre de l'Ancien Régime au Canada. Cet ouvrage répond-til à l'attente qu'il a fait naître? C'est ce que nous allons examiner.

[Note 29: The Old Régime in Canade, by Francis Parkman. Boston; Little,
Brown and Company, 1574, I vol. in 8º, 448 pages.]

CHAPITRE DIXIÈME

OU JAMES EVIL REPARAIT

Quelques jours plus tard, l'un des captifs-porteur d'une lettre adressée à Arnold, et dans laquelle les prisonniers bostonnais annonçaient au colonel qu'ils étaient en état de recouvrer leur liberté et de lui faciliter la prise de la ville—ayant réussi à s'échapper[30], le général Carleton fit redoubler de vigilance aux casernes où les Américains étaient détenus. Comme il se méfiait cependant quelque peu des Canadiens, il enjoignit au capitaine Evil d'aller établir son domicile aux casernes de l'Artillerie afin d'y surveiller de près les prisonniers et leurs gardiens eux-mêmes.

[Note 30: Mémoires de Sanguinet.]

Evil se logea dans une chambre voisine de l'appartement où les
Bostonnais étaient emprisonnés.

Or, par une après-midi où notre capitaine, devenu geôlier, charmait les ennuis de son nouvel emploi, en tête-à-tête avec un verre de grog de vieux rhum de la Jamaïque, son attention fut attirée par un bruit de voix que partait de l'appartement voisin. Les portes étant fermées, Evil se demandait par où lui pouvait venir ce murmure qu'il n'était pas accoutumé d'entendre, quand son attention fut attirée sur le tuyau de poêle qui venait de la pièce occupée par les prisonniers et traversait la chambre où se tenait l'officier. Ce tuyau se trouvait disjoint prés de la cheminée où il aboutissait.

Evil monta sur une chaise et approcha son oreille de l'orifice béant. Ainsi placé, les paroles de ceux qui conversaient dans l'appartement contiguë lui arrivaient distinctement.

Pour l'intelligence de ce fait il faut dire que les prisonniers s'étaient pliants depuis plusieurs jours que leur poêle fumait affreusement. On en avait trouvé la cause en constatant que le tuyau, brûle en un certain endroit près du poêle, livrait par une assez large ouverture un libre passage à la fumée. Un ferblantier qui avait été appelé, venait d'enlever la feuille endommagée et de l'emporter chez lui, afin d'en prendre la mesure exacte et d'en faire un semblable. Le tuyau perdant alors son point d'appui, avait baissé du côté de l'appartement des Bostonnais, et s'était disjoint dans la chambre du capitaine Evil, établissant ainsi d'une pièce à l'autre un conduit acoustique des mieux conditionnés.

Evil tira doucement à soi l'orifice supérieur du tuyau et prêta l'oreille aux sons qui lui apportait ce complice involontaire de son espionnage.

D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, et puis, soit qu'il prêtât plus d'attention, soit que deux des captifs se fussent, à leur insu, rapprochés davantage de l'autre extrémité du tuyau, les paroles suivantes lui parvinrent clairement, accompagnées mais non couvertes par le murmure de la causerie des autres prisonniers.

—C'est donc pour cette nuit? demandait une voix.

—Oui, répondant l'autre.

—A quelle heure?

—Deux heures après minuit.

—Serons-nous prêts?

—…(Ici l'un des prisonniers toussa bruyamment et Evil perdit quelques mots)… L'une des deux pentures de la porte est limée, l'autre ne tient plus qu'à demi.

—Cela va bien jusqu'ici, mais une fois la porte enfoncée?…

—Une fois la porte enfoncée, nous égorgeons les gardes—ils ne sont que douze—à l'aide des poignards que cette jolie brunette a apportés au Canadien. A propos, celui-ci s'est réservé le soin de faire passer l'arme à gauche à cet officier anglais qui nous a été envoyé ces jours derniers pour nous espionner sans doute. Il paraît en vouloir à cet officier et dit q'ils ont de vieux comptes à régler ensemble, et qu'il tient à s'assurer par lui-même que cet homme ne puisse plus nuire à certaines personnes auxquelles notre Canadien semble fort attaché.

—Tiens! pensa Evil, intéressé au plus haut point, comme ça se trouve! On m'avait dit, en effet, que le domestique de ce maudit Evrard était du nombre des prisonniers. Oui nous réglerons bientôt nos comptes, mais d'une toute autre manière que tu penses!

—Quant une fois nous aurons mis les gardiens à la raison, continua la voix, nous nous emparerons de leurs fusils ainsi que des munitions, et guidés par ce Canadien que connaît tous les êtres de la place, nous nous dirigerons en silence vers la porte Saint-Jean très-proche d'ici, paraît-il, et dont aucun obstacle ne nous sépare.

—Le poste qui la défend est-il nombreux?

—Il n'est composé que de trente-cinq à quarante hommes que, vu notre nombre de beaucoup supérieur, nous massacrerons en un rien de temps.

—Hum! est-on bien sûr de tous ces détails?

—Parfaitement. Une fois en possession de ce poste, nous sommes maîtres d'une partie des remparts et d'une forte batterie de canons que nous tournons contre la ville. Et, en avant la mitraille sur les citadins!

—Hourra! superbe!

—Chut! pas si haut, on pourrait nous entendre!

—Bah! il n'y a pas de danger! Et après?

—Après, nous mettons le feu à deux ou trois maisons du voisinage pour avertir le colonel Arnold, ainsi que nous le lui avons fait savoir par notre lettre de l'autre jour, que nous sommes maîtres de la position et qu'il n'a qu'à s'approcher pour s'emparer de ce côté de la ville. Une fois qu'il nous aura rejoint, il faudra bien que le diable s'en mêle si toute la place n'est pas à nous avant le jour!

Je crois, pardieu! que vous avez raison!

Ici suivirent quelques paroles insignifiantes, et ils se fit de l'autre côté un grand bruit de ferraille qui couvrit les voix. C'était le ferblantier qui venait poser la nouvelle feuille de tuyau.

Evil, qui du reste n'avait plus rien à apprendre, descendit du son poste. Un méchant sourire plissait ses lèvres minces. Il se rapprocha de la table, se prépara un grand verre de grog qu'il dégusta à petites gorgées, en amateur. Après quoi, il se frotta joyeusement les mains et sortit.

La nuit vint sans que rien indiquât aux prisonniers que leur complot fût découvert. Le silence habituel se fit dans la caserne, et les prisonniers qui s'étaient couchés comme d'habitude, mais veillaient sur leur grabat, agités par les frissons nerveux de l'attente, n'entendaient plus que les pas lents et mesurés de la sentinelle qui marchait de long en large, sur les dalles de pierre du corridor.

Tous attendaient avec patience, confiants dans le succès de leur entreprise.

Sur les deux heures du matin, Célestin Tranquille se leva silencieusement et s'approcha de celui des officiers américains qui était l'âme du complot.

—Est-ce le temps? lui demanda-t-il.

—Oui, répondit l'autre.

—Tandis que Tranquille, un poignard entre les dents, se dirigeait vers la porte, tous les autres prisonniers se levaient dans le plus grand silence.

En passant près du poêle, Tranquille saisit un lourd tisonnier de fer dont on avait laissé l'usage aux prisonniers. Arrivé en face de la porte, il introduisit le bout de ce levier improvisé dans une coche qu'on avait taillée le soir même sur l'un des montants qui encadraient la porte.

Les autres vinrent se ranger derrière lui et l'officier qui devait commander au premier rang.

Sur un signe de celui-là, Tranquille se pencha en appuyant de tout son poids sur le levier.

Un craquement prolongé retentit, et la porte arrachée de ses gonds déjà à moitié rompus, tournoya sur elle-même et s'abattit sur vingt mains levées pour la recevoir.

Le passage était libre.

—En avant! cria Tranquille.

Mais il ne fit qu'un pas.

—Apprêtez armes!… joue!… cria dans le corridor une voix tonnante.

Un flot de lumière jaillit de plusieurs lanternes sourdes démasquées soudain à la fois, et trente hommes, le mousquet à l'épaule, la gueule de leurs fusil tournée du côté des prisonniers, apparurent dans le vestibule, par l'encadrement de la porte. En avant d'eux, son épée nue d'une main, un pistolet armé dans l'autre, apparaissait le capitaine Evil.

—Si l'un d'entre vous fait mine de bouger, cria-t-il aux prisonniers:
Vous êtes morts!

Tranquille saisit son tisonnier à deux mains et regarda l'officier américain. Celui-ci secoua négativement la tête d'un air qui voulait dire:

—C'est inutile, le coup est manqué!

—Regagnez vos lits, cria James Evil, ou nous tirons sur vous!

—Maudit Anglais de malheur! vociféra Tranquille qui ploya dans un spasme de rage la barre de fer sur laquelle se crispaient ses mains puissantes, tu seras donc toujours sur mon chemin!

—Ne t'en plains pas, ricana Evil, car nous nous rencontrerons bientôt pour la dernière fois; mais alors j'aurai le plaisir de te voir danser au bout d'une corde! Allons! tous à vos lits, vous autres, ou je commande le feu!

Les plus craintifs d'entre les prisonniers s'étaient déjà retirés de la foule afin d'éviter la fusillade. Les autres se dispersèrent et rentrèrent dans l'ombre en grommelant de sourdes menaces.

—Que vingt hommes gardent la porte, dit James Evil, que dix autres me suivent, et qu'on nous éclaire.

Il entra dans la vaste salle où tous les prisonniers se bousculant se jetaient sur le premier grabat venu.

Seul Tranquille restait debout, balançant le tisonnier dans sa main droite.

—Jette cela, dit Evil, ou je te brûle la cervelle!

Et s'adressant aux soldats.

—En joue cet homme; s'il bouge, feu!

Les yeux de Tranquille étincelèrent. Résister eut été de la démence. Dix mousquets braqués sur lui à bout portant suffisaient pour l'en convaincre.

—Vous êtes le plus fort, aujourd'hui, dit le Canadien en jetant le tisonnier dans un coin, mais quelque chose me dit à moi que la corde qui me pendra n'est pas encore tressée, et que le juge qui décidera entre nous est plus haut placé que tous les vôtres!

—C'est ce que nous verrons bientôt, repartit Evil en riant! Tu avais bien aussi l'espérance de m'égorger cette nuit! Je n'ai plus qu'un regret, c'est que ton maître ne soit pas avec toi. Tu lui es si fort dévoué que je t'aurais procuré l'honneur de balancer ta carcasse à côté de la sienne et au bout du même gibet.—Soldats, saisissez cet homme. S'il résiste, tuez-le comme un chien.

Tranquille se laissa faire. On l'enchaîna, ainsi que l'officier américain qui était à la tête du complot, tandis que le capitaine Evil faisait fouiller les autres prisonniers pour les désarmer.

En attendant que la forte fut remplacée sur des gonds neufs quinze hommes armés devaient veiller dans le vestibule.

Quelques minutes après l'arrestation de Tranquille et de l'officier son complice, une sourde rumeur éveilla toute la ville qui se remplit d'un grand bruit d'armes.

Prévenu le soir même du dessein des prisonniers bostonnais, le général
Carleton avait résolu de profiter de la circonstance afin de prendre les
Américains dans leur propre piège, et d'engager Arnold à venir attaquer
la ville avec les troupes qui lui restait.

Aussitôt que le capitaine Evil lui eut fait savoir que le complot avait raté et qu'on venait d'arrêter les deux principaux conjurés, Carleton fit sonner les cloches et battre le tambour pour faire croire aux assiégeants que la ville était alarmée.

Tous les citoyens prirent les armes et coururent aux remparts. Afin de persuader à Arnold que les prisonniers étaient maîtres de la porte Saint-Jean, Carleton fit tirer plusieurs décharges de mousqueterie et d'artillerie. On cria plusieurs fois hourra, comme si ces clameurs joyeuses eussent été poussées par les prisonniers victorieux, et, pour compléter l'illusion, trois grand feux furent allumés.

Les canons étaient chargés jusqu'à la gueule, et, cachés près des pièces, les artilleurs attendaient le moment de faire feu et de balayer les assaillants d'un seul coup.

Mais les Bostonnais flairèrent quelque ruse et se donnèrent garde d'approcher.

Cependant, dit Sanguinet qui rend compte de cet incident, un déserteur du camp ennemi nous assura que le colonel Arnold voulut marcher contre la ville, croyant de bonne foi que ses compagnons étaient vainqueurs; mais le général Wooster qui venait de descendre de Montréal, réussit à l'en détourner.

L'arrestation de Tranquille sous le fait de circonstances aussi graves, et l'éloignement d'Evrard que sa blessure privait d'ailleurs de tout moyen d'action, laissant Alice à la merci des desseins ambitieux de son père et des prétentions du capitaine Evil, semblaient porter le dernier coup aux projets de bonheur que Marc Evrard et sa fiancée avaient pu caresser autrefois.

Quand, après le tumulte momentanée qui régna cette nuit-là dans la ville, la tranquillité s'y fut peu à peu rétablie, Alice, que le bruit avait tenue éveillée, voyant que l'ordre habituel revenait dans la place, se sentit saisie d'appréhensions funestes. Elle savait bien que Tranquille et ses compagnons devaient tenter de s'évader d'un jour à l'autre. Elle pressentit que la conjuration avait échouée. Au grand calme qui se fit dans la ville, après l'agitation qui l'avait précédé, elle sentit qu'il se creusait encore un vide autour d'elle et q'un ami de sa cause, le dernier appui qui lui restait peut-être, venait d'être abattu par quelque nouveau coup de la fatalité, la laissant chancelante et sans soutien au milieu des débris épars de ses illusions perdues.

CHAPITRE ONZIÈME

SCÈNES D'INTÉRIEUR

M. Cognard, qui ne laissait guère une occasion de montrer son loyalisme sans la prendre au vol, saisit avec empressement le prétexte que lui offrait l'insuccès du complot des Bostonnais, pour inviter Evil à dîner. Le digne homme avait bien à coeur aussi de racheter ses faiblesses de la nuit du trente-et-un décembre, et de pallier ses défaillances politiques—en supposant que le bruit en parvint à l'oreille des autorités—par un plus grand déploiement de servilité à la cause anglaise.

Deux questions jailliront ici des lèvres du lecteur, si toutefois elles ne se sont pas déjà présentées plus d'une fois à son esprit. Comment un être aussi vil que Nicholas Cognard pouvait-il être le père de la noble et fière Alice, et par suite de quel aveugle entraînement l'arrogant capitaine voulait-il à tout prix épouser la fille d'un homme aussi méprisable?

N'avez-vous jamais remarqué quelque vieil arbre au tronc tordu par les ans et à moitié desséché et rongé de vers, pousser entre ses branches mortes un rameau verdoyant qui supportait quelque beau fruit vermeil? De loin cet arbre vous semblait bien mort, mais en l'approchant quand vous en êtes venu à l'examiner en détail, vous avez aperçu, non sans surprise, entre le fouillis des rameaux desséchés, une verte branche assez vigoureuse encore pour donner des fruits pleins d'éclat et de saveur. Si, frappé de ce phénomène, vous en avez demandé la raison au jardinier qui n'avait pas dédaigné de laisser debout cet arbre tout-à-fait mort en apparence, il vous aura répondu qu'il avait remarqué que, dans ce tronc vermoulu, couraient encore quelques fibres remplies d'une sève fécondante, dernier reste d'une ancienne vigueur éteinte.

De même l'homme—qui ne naît pas nécessairement méchant et que l'ambition et toutes les passions de l'âge mûr corrompent seulement par degré—peut aussi donner naissance à des rejetons saines et vigoureux, surtout quant les jeunes pousses sont écloses alors qu'il était jeune encore et qu'il y avait encore en lui quelque germe généreux. Fût-il d'ailleurs tout-à-fait mauvais, l'homme dans son principe générateur n'a-t-il pas pour correctif la femme, généralement meilleure, et dont la bienfaisante influence nous transmet ce qu'il y a de plus estimable en chacun de nous?

Du reste, nous avons déjà dit d'Alice qu'en elle revivait sa mère, belle âme qui s'était bien jeune envolée de la terre où elle n'avait rencontré que chagrins et déceptions.

Pour ce qui est de la passion qui entraînait insensiblement, fatalement Evil vers Alice, je consens à en rectifier à vos yeux l'inconséquence apparente, puisque surtout il n'était pas payé de retour, lorsque vous aurez bien voulu m'indiquer la mystérieuse influence qui, au milieu de la foule, attire de préférence certaine personne vers une autre. Vous pouvez bien me renvoyer aux lois de l'harmonie universelle, et me parler des deux fluides sympathiques qu, après s'être longtemps cherchés, finissent nécessairement par se rencontrer. Fort bien, s'il s'agit d'un amour partagé. Mais comment expliquer la sympathie opiniâtre en face de l'antipathie la moins dissimulée? Pourquoi de deux personnes l'une poursuivra-t-elle l'autre de ses obsessions importunes, sans la moindre probabilité d'en être jamais écoutée? Pourtant ces entraînements malheureux ne se voient-ils pas tous les jours?

Maintenant, qu'Evil aimât Alice en dépit de la répugnance qu'il eût dû éprouver à devenir le gendre de Cognard, en supposant qu'il crût parvenir à vaincre les répugnances manifestes de la jeune fille, ceci rentre un peu plus dans le domaine des choses compréhensibles. L'amour qui vit surtout d'illusions, ne frappe-t-il pas tout d'abord d'aveuglement ceux qui en sont atteints? La personne aimée, au dire des poëtes qui prétendent s'y connaître en matière de sentiments, est un astre qui éblouit celui qui le contemple. Qui sait d'ailleurs, lors même que James Evil ne fût pas entièrement aveuglé par sa passion, si, à ses yeux d'homme mûri par le réalisme de la vie, Cognard paraissait aussi méprisable qu'il le semble à bon droit au lecteur?

Aux yeux du capitaine, Cognard, tout rampant qu'il était devant le pouvoir, pouvait bien ne sembler qu'un homme habile chez qui l'envie de parvenir dominait ces instincts délicats avec lesquels l'ambitieux doit nécessairement rompre pour en arriver à son but. Enfin si, à la connaissance d'Evil, Cognard s'était montré lâche lors de l'affaire de la rue Sault-au-Matelot, n'est-il pas avéré que la bravoure n'est point le fait de la généralité des gens appelés à la vie bourgeoise? Horace, le charmant poëte, est-il moins estimé des gens d'esprit pour avoir jeté son bouclier à la bataille de Philippes afin de se sauver plus prestement?

Que James Evil se fit ou non ces raisonnements, il n'en était pas moins éperdument épris d'Alice et la voulait à tout prix. C'était un de ces hommes violents et tenaces, dont les échecs successifs, loin de les rebuter, ne font que redoubler l'intensité des convoitises. Il en était même rendu à ce degré d'exaspération qui fait trouver bons tous les moyens de vaincre une résistance qui n'est que plus irritante parce qu'elle a été plus opiniâtre et prolongée.

Ce fut avec d'autant plus d'empressement qu'il accepta l'invitation à dîner, qu'il comptait avoir en main cette fois une arme puissante sinon propre à charmer la cruelle, du moins capable de porter un coup décisif à son orgueil.

Alice essaya bien de se soustraire au supplice que lui promettait cette rencontre prolongée avec le capitaine; mais à peine eût-elle manifesté son intention de ne point paraître au dîner que le père Cognard entra dans une colère telle que sa fille dut plier devant cette volonté rageuse.

Au jour et à l'heure désignés il lui fallut donc prendre place à table, tout à côté de James Evil. C'était madame Cognard qui avait ménagé cette délicate attention à sa belle-fille.

La pauvre enfant, malgré son attitude calme et froide, avait l'âme saisie d'une morne tristesse. Elle sentait circuler autour de soi comme un souffle de vent funeste. Elle éprouvait les défaillances de la sensitive dont les pétales frissonnent et se replient sur elles-mêmes, aux premières approches de la froidure des nuits. Le pressentiment n'est-il pas la prévoyance des âmes délicates?

M. Cognard se montrait d'une gaîté peu ordinaire et d'une extrême prévenance envers l'officier anglais, qui répondait de son mieux aux avances du père d'Alice. Quant à dame Gertrude elle rayonnait. Son oeil impitoyable de marâtre pénétrant jusqu'au coeur brisé de la jeune fille, en fouillait avec délice toutes les meurtrissures.

Inquiète, Alice jetait à la dérobée des regards anxieux sur ceux qui l'entouraient. A certains signes de suffisance et de fatuité plus qu'ordinaires, qui se manifestaient de temps à autre chez le capitaine quand il la regardait, elle devina que l'orage viendrait directement de lui.

La plus grande partie du dîner s'écoula cependant sans qu'aucune agression vînt répondre à ces craintes.

Quand la grosse faim des convives—je n'entends point parler d'Alice qui ne toucha guère aux mets qu'on lui servit—eut eu raison des pièces de résistance, le vin ayant de plus en plus délié la langue de l'officieux Cognard, il éprouva le besoin d'étaler son dévouement à la bonne cause, et lança la conversation sur le sujet d'actualité qui lui avait fait inviter le capitaine Evil.

—Eh bien, dit Cognard après avoir rempli le verre de son hôte d'un rouge-bord, grâce à vous, capitaine, nous avons donc eu raison de ces gredins de prisonniers?

—Ah! ma foi, répondit Evil, ce n'est point la peine d'en parler. Un tas de gueux qui ne valent pas la corde avec laquelle on aurait dû les pendre tout d'abord!

—Pardonnez, pardonnez. Outre qu'ils étaient nombreux et déterminés, on dit qu'ils étaient armés jusqu'aux dents.

—Peuh! une dizaine seulement avaient des poignards. Mais à propos, savez-vous, monsieur Cognard, qui avait procuré ces armes aux conjurés?

—Non, ma foi.

—Hum, c'est tout une histoire qui vous causera peut-être quelque embarras si le récit s'en propage.

—Comment cela? s'écria Cognard qui bondit dur son siège.

—Eh bien! voici. Figurez-vous que parmi les prisonniers faits dans la nuit du 31 décembre se trouvait un Canadien, domestique de ce jeune homme que j'ai rencontré quelquefois ici et qui a pris fait et cause pour les rebelles. Ne s'appelait-il pas Erard… Ervard…?

—Evrard, dit dame Gertrude avec un doux sourire.

Ce coup de canif dont elle perçait le coeur de sa belle-fille lui causa, à cette excellente femme, un petit spasme intérieur d'une ineffable jouissance.

Alice sentit son coeur se serrer tellement qu'elle pensa qu'elle allait mourir.

—Evrard! C'est bien cela, madame, fit Evil en la remerciant d'un signe de tête. Or donc, le domestique de ce M. Evrard avait suivi son maître chassé de la ville, si vous vous en souvenez, par Son Excellence Sir Guy Carleton, à cause de manifestations le plus effrontées en faveur de la rébellion.

—Oh! c'est un petit misérable! s'écria Cognard qui suait à grosse gouttes et sentait vaguement le besoin d'un redoublement de zèle.

—Le serviteur de ce monsieur Evrard ayant été blessé au combat de la rue Sault-au-Matelot, a été fait prisonnier avec les autres Bostonnais. Jusqu'ici rien qui soit de nature à vous surprendre. Mais figurez-vous, du moins c'est ce dont j'ai pu m'assurer en allant aux meilleures informations, figurez-vous qu'une jeune fille, servante dans la maison d'un des meilleurs citoyens de la ville, et qui aime ce prisonnier, lequel répond, je crois au nom de Tranquille, a réussi à tromper les gardiens et à pénétrer dans la prison de son amant.

—La coquine! s'écria Cognard.

Il jaunissait à vue d'oeil.

Madame Gertrude que cette histoire semblait intéresser au plus haut point, s'oublia jusqu'à poser ses coudes sur la table.

—Je ne sais vraiment trop, poursuivit l'officier, comment vous faire part de tous les renseignements qu'on m'a fourni à ce sujet. Mon embarras n'est pas mince. Après tout, diable! n'êtes-vous pas à l'abri de tout soupçon?

—Comment donc! repartit Cognard dont la voix trembla; que voulez-vous dire?…

—Eh bien! voici. L'on prétend comme ça que la rusée maîtresse de
Tranquille n'est autre que cette jolie brunette qui est à votre service.

—Sacredieu! hurla Cognard qui se leva tout droit, blanc comme la serviette que pendait à son cou. Vous voulez plaisanter, capitaine, dit-il en retombant sur sa chaise.

—Certes non, monsieur Cognard, la chose est trop grave!

—En y songeant bien, remarqua doucement madame Cognard, je crois me rappeler avoir remarqué ce Tranquille à la cuisine, du temps que M. Evrard venait ici.

Certainement que si sa femme n'eût pas été à l'autre bout de la table et qu'elle se fût trouvée à portée de sa main, Cognard lui eût flanqué un bon soufflet.

Mais celle-ci se savait hors d'atteinte. Elle regarda tranquillement son mari. Il y avait du démon dans cette femme. Elle savait bien que Cognard, avec sa flexibilité de l'échine, se tirerait d'affaire, et elle devinait vaguement d'ailleurs le dessous des cartes que tenait en ce moment Evil. Tout ce qu'elle volait pour le quart-d'heure c'était de perdre Lisette qu'elle haïssait presque autant que sa belle-fille.

Comment analyser les sensations d'Alice pendant ce cruel entretien! Son coeur avait presque cessé de battre, et les paroles des convives n'arrivaient plus qu'indistinctes à son entendement.

Le capitaine qui jouissait de l'effet produit, se versa un verre de vin qu'il but à petits traits comme un conteur qui se recueille pour faire appel à ses souvenirs, et poursuivit:

—Ce qu'il y a de pire en tout cela, c'est que j'ai pu constater que c'est bien votre servante qui a fourni à son amant les armes trouvées sur les prisonniers.

—Mille millions de tous les diables! s'écria Cognard dont la figure s'empourpra, je la chasserai! je la tuerai!… je…

Et d'un grand coup de poing il cassa son verre et son assiette.

—Calmez-vous, monsieur Cognard, reprit Evil, en ces sortes d'affaires, croyez-m'en, il faut surtout éviter l'éclat.

—Comment! monsieur, comment! éviter l'éclat, dites-vous! Moi, Nicholas Cognard, souffrir qu'une infâme servante me compromette ainsi! Sacré tonnerre! monsieur, savez-vous que je serais homme à tuer de mes propres mains ma femme et ma fille, plutôt que de les laisser ainsi se jouer de ma réputation de loyauté envers notre souverain! Ah Alice: si je pouvais m'imaginer que au as mis les mains à cette trahison infâme, si je croyais seulement que tu en eusse eu connaissance, je…

Cognard s'arma d'un couteau et fit un geste effroyable.

—Doucement! je vous en prie, au nom de Dieu! s'écria Evil en lui saisissant le bras. Qui serait assez fou de croire que mademoiselle peut se trouver mêlée à de sales intrigues de valets? Pour ma part, Monsieur, me l'affirmât-t-on sous le sceau du serment que je n'en croirais rien. Veuillez vous calmer! Je comprends votre indignation, mais, je vous l'ai déjà dit, votre conduite nous met, vous et votre famille, à l'abri de tout soupçon. Si pourtant les envieux voulaient profiter de ces faits pour vous faire un mauvais parti, je prendrais tout sur mes charges, et il faudrait compter avec moi qui, par l'entremise de mon ami McLean, a sur son Excellence une influence assez grande pour faire taire tous vos calomniateurs. Voici, du reste, quelle est la situation. Tranquille mis au secret, subira bientôt son procès devant une cour martiale. Il faudra bien, il est vrai, établir la complicité de son amante.

—Mais ne sentez-vous pas, dit Cognard avec angoisse, que la preuve de cette complicité, rendue publique, sera précisément ce qui me perdra!