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La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 cover

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 17: CHAPITRE TREIZIÈME
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About This Book

The narrative follows Marc Evrard and his beloved Alice as military and political upheaval surround their community after the British conquest and contested imperial measures that provoke American insurgency. Military maneuvers, sieges, and the advance of invading forces create peril and divided loyalties among local inhabitants; officials' corruption and legal changes add social strain. The plot interweaves personal anxieties and romantic concern with the larger struggle between occupying authorities and rebellious provinces, portraying how high politics and wartime violence reshape ordinary lives.

—J'avoue, dit Evil avec hésitation, qu'il sera mieux d'éviter ce témoignage compromettant. Écoutez, monsieur Cognard… Mais j'espère que nous ne sommes pas épiés.

—Ah! sacré mille tonnerres! je le voudrais bien par exemple!

Et Cognard se leva pour courir à la porte de la salle.

Lisette qui, le coeur bondissant d'effroi, se tenait aux écoutes, eut heureusement le temps de s'esquiver et de disparaître, sans quoi son maître l'aurait assommée du coup.

—Ne craignez rien, dit-il en revenant s'asseoir; nous sommes seuls.

—Écoutez, monsieur, je crois qu'il est un moyen d'étouffer complètement cette malheureuse affaire. Seulement il faut que vous et madame, ainsi que mademoiselle, vouliez bien me mettre à même de pouvoir vous être utile. Je ne pose pas en homme désintéressé. Je joue carte sur table et vous demande service pour service.

—Je voudrais bien voir que quelqu'un ici s'avise de ne pas vouloir vous être agréable, gronda Cognard.

—Voici. Vous n'êtes pas sans savoir, monsieur, que j'aime mademoiselle votre fille. Veuillez me faire l'honneur de m'accorder sa main et je m'engage à étouffer cette affaire, dussé-je, si je ne puis réussir autrement, faire évader cet homme.

—Comment donc, capitaine, mais tout l'honneur est pour moi, et le jour où vous voudrez bien devenir mon gendre sera le plus beau de ma vie!

—Merci, monsieur Cognard, mais il me reste à m'assurer du consentement de mademoiselle.

—Ma fille n'a pas d'autre volonté que la mienne!

Alice qui jusqu'alors était demeurée dans une immobilité complète et semblait avoir été frappée par la foudre, se ranima soudain sous ce dernier coup de l'égoïsme de son père qui la sacrifiait impitoyablement à son ambition. Elle ouvrait la bouche pour protester contre l'engagement que son père venait de prendre sans même daigner la consulter, et jurer qu'elle ne serait jamais la femme d'un autre que Marc Evrard à qui elle était fiancée, lorsqu'Evil lui coupa la parole.

—Il serait malséant de ma part, dit-il, de prendre ainsi mademoiselle par surprise et de la forcer de donner une adhésion aussi subite à ma demande. Comme le procès de Tranquille ne peut certainement pas commencer avant une dizaine de jours, c'est donc toute une semaine qui reste à mademoiselle pour se décider à vouloir faire mon bonheur. En supposant que dans mon indignité je ne pusse par moi seul trouver grâce à vos yeux, mademoiselle voudra songer sans doute que le jour où elle consentira à devenir ma femme elle fera certainement deux heureux: moi d'abord qui ne pourrai reconnaître cette inestimable faveur que par le dévouement de toute ma vie aux moindres de ses désirs, et ce pauvre diable de Tranquille qui ne lui devra pas moins que la vie. Pour ce qui est de votre servante, monsieur Cognard, dit Evil en se levant, je suis d'avis qu'il vaut mieux maintenant ne pas lui laisser voir que vous êtes au courant de ces intrigues. Si vous la renvoyiez elle parlerait peut-être et nous causerait de embarras. Gardez-la pour le moment à votre service. Plus tard nous verrons ce qu'il en faudra faire. Seulement surveillez-la de près.

Afin de couper court à toute protestation de la part d'Alice, Evil s'était levé sans façon le premier de table. Il prétexta quelque exigence de service pour se retirer sur-le-champ.

Le capitaine avait senti que le moment était des plus critiques et qu'il fallait empêcher la jeune fille de se prononcer immédiatement.

Ne valait-il pas mieux en effet lui laisser quelques jours de répit pendant lesquels monsieur et madame Cognard auraient tout le loisir de la travailler. Et puis Evil comptait aussi quelque peu sur les prières que Lisette oserait probablement adresser à sa maîtresse pour sauver Tranquille de l'échafaud.

On conviendra que cette petite machination était assez bien ourdie.

Tandis qu'Alice atterrée regagnait sa chambre, madame Cognard, se disait que jamais de sa vie elle n'avait autant joui qu'à ce dîner.

CHAPITRE DOUZIÈME

MINES ET CONTRE-MINES

Bien qu'il ne se fût guère donné la peine de cultiver activement dame Gertrude afin de l'engager à travailler pour lui, Evil avait prévu que le moindre grain qui tomberait en pareille terre ne manquerait pas de produire des fruits abondants. Et il ne s'était pas trompé. Autant pour se débarrasser de sa belle-fille que pour la rendre sûrement malheureuse en lui faisant épouser l'officier, madame Cognard enserra la jeune fille dans un réseau d'obsessions inextricables.

Un de ses premiers soins fut de s'assurer le concours indirect de lisette. Quelques parole adroitement lancées par Evil avaient à cette femme perverse toute l'aide qu'on pourrait attendre de Lisette mise aux abois. Elle tira la servante à part et, dans l'ignorance où elle était que celle-ci fût déjà au fait de la situation, elle lui dépeignit la position de Tranquille sous les couleurs les plus sombres. Elle lui fit entendre que le sort du prisonnier était entre les mains de James Evil qui ne consentirait à sauver l'accusé qu'autant que Lisette voudrait bien aider à vaincre l'obstination d'Alice en persuadant la jeune fille d'accorder sa main à l'officier.

Lisette avait assez d'intelligence pour démêler aisément la trame de cette machination, et un trop bon coeur pour songer un instant à se joindre aux persécuteurs de sa jeune maîtresse. Et pourtant l'affreuse perspective du malheur qui attendait Tranquille sur lequel la vengeance de l'officier anglais ne manquerait pas de retomber si Alice résistait jusqu'au bout, pénétrait la pauvre fille d'une terreur profonde. Elle se gardait bien de dire à sa maîtresse le moindre mot qui pût dévoiler ses angoisses; mais son air abattu, ses yeux rougis par les larmes, son silence même, dans sa muette éloquence, ne trahissaient-ils point aux yeux d'Alice toute l'affliction de l'amante de Tranquille? Ce douloureux mutisme valait bien une supplication constante.

Evil et madame Cognard qui comptaient sur l'un ou sur l'autre de ces moyens, se trouvaient servis à souhait.

Quant au père Cognard, on pense bien que dans toutes ces menées il ne restait pas en arrière.

Afin d'avoir une idée de la vie d'enfer qu'on faisait à Alice pour assouplir cette tête de fer, comme disait cette bonne madame Cognard, il faut assister encore une fois avec nous à l'un de ces repas de famille qui étaient d'autant plus pénibles pour la malheureuse enfant, qu'il étaient devenus comme le champ-clos où se livraient trois fois le jour les assauts qu'elle avait à soutenir.

C'était la quatrième journée qui avait suivi celle où James Evil avait brusqué sa demande. Abattue par trois jours et tout autant de nuits passés dans l'insomnie et les larmes, Alice essayait de manger quelques menue bouchées des mets qu'on lui avait servis. Mais si visibles étaient ses efforts que dame Gertrude qui avait l'oeil à tout pour en tirer prétexte à quelque attaque, lui dit de se ton doucereux qui gazait tant de méchanceté:

—Vous n'avez donc point d'appétit, ma chère, vous mangez du bout des dents.

Alice leva sur sa belle-mère ses beaux grands yeux noirs encore humides d'une larme furtive. Ce regard aurait suffi pour attendrir un bourreau. Mais madame Cognard n'était guère sensible aux sentiments tendres. Au contraire, souvent son acrimonie s'accroissait en raison inverse de la douceur qu'on opposait à ses perfidies. Aussi continua-t-elle, sans déguiser cette fois ses mauvaises intentions:

—Peut-être aussi que ma cuisine ne vaut pas celle de votre mère. Je ne saurais avoir toutes les qualités qui distinguaient cette excellent femme.

—Ce plat est très-bien préparé, dit Cognard, et si mademoiselle ne le trouve pas à son goût, il lui sera bientôt loisible d'avoir une table servie à sa fantaisie.

—En effet, repartit madame Cognard, c'est dans quatre jours que sera fixée l'époque du mariage?

—Oui, et j'espère que ma fille a assez de coeur pour être déjà décidé à ne pas causer le malheur de son père en refusant la main du capitaine Evil.

—Pour ma part je suis sûre que mademoiselle Alice sait trop ce qu'elle vous doit pour contrecarrer vos désirs.

—Et ne faudrait-il pas qu'elle fût sotte à lier, en supposant qu'elle ne fût pas touchée de la terrible position où me mettrait son refus, pour aller renoncer à l'un des plus beaux partis de la colonie?

—C'est un bien charmant homme, en effet, que monsieur Evil, dit madame
Cognard de sa vois la plus insinuante.

—Charmant! s'écria Cognard, dis donc que c'est le plus galant homme que l'on puisse voir, aimable, et distingué autant que ce petit gueux d'Evrard était malhonnête et prétentieux. En voici un, par exemple, dont je veux qu'il ne soit plus question chez moi! Ce maroufle est cause de toutes les tracasseries qui m'arrivent!

—Aussi a-t-il maintenant tout le mépris, bien mérité, du reste, de chacun des membres de votre famille, dit madame Cognard du ton le plus dédaigneux qu'elle pût trouver.

Alice qui avait dévoré jusque-là, en silence, toutes ces humiliations, allait protester, la courageuse enfant, contre la dernière assertion de sa belle-mère. Mais Cognard épiait sa fille du coin de l'oeil et comme il ne craignait rien tant que d'avoir à s'attaquer ouvertement aux raisons trop justes au fond, que lui pouvait opposer sa fille, et qu'il préférait la prévenir en lui imposant silence à force de grands éclats de vois, il écria en roulant de gros yeux:

—Comment, mademoiselle! oseriez-vous prendre la part de ce misérable petit marchand qui, trop sot pour réussir dans son commerce, n'a pas trouvé mieux que de s'allier à des bandits venus en ce pays pour piller et massacrer les honnêtes gens! Ne vous gênez pas, et si le coeur vous en dit, persistez dans une résolution qui causerait ma ruine et peut-être ma mort!

Madame Cognard qui savait se monter à mesure que s'échauffait son mari, s'écria avec colère:

—Il est vrai que mademoiselle n'en serait pas à son coup d'essai. N'a-t-elle pas, par son caractère insupportable avancé la mort de sa mère?

Ceci était trop fort; et Alice dont l'affection pour sa mère avait toujours été encore plus une adoration qu'une affection filiale ordinaire, se redressa sous le coup de cette accusation aussi injuste que cruelle.

—O madame! s'écria-t-elle d'une voix vibrante d'indignation, s'il était vrai que j'eusse causé la mort de ma pauvre mère que j'ai tant aimée, j'en serais atrocement punie par vous!

Atteinte dans la partie la plus sensible de son coeur, Alice éclata en sanglot et sortit.

Le regard de louve enragée que lui lança sa belle-mère ne saurait se définir. Ce n'était plus de la malveillance, c'était de la haine, c'était de l'exécration. La riposte de la jeune fille avait frappé si juste!

En entrant dans sa chambre Alice éplorée se trouva en face de Lisette qui, l'air triste mais résigné, époussetait lentement la pièce.

—Ah! quel monstre que cette femme! s'écria Alice qui se jeta sur son lit en pleurant.

—Elle vous a donc encore fait de la peine?

—Tu ne pourrais jamais t'imaginer ce qu'elle m'a dit, Lisette, non jamais!… C'est affreux! Elle prétend que j'ai causé la mort de ma mère!

—L'infâme créature!

—C'en est trop! s'écria Alice qui se dressa sur son séant. J'ai assez souffert comme ça! Depuis dix ans que cette femme est entrée dans la maison, pas un seul de mes jours qui n'ait été marqué d'une injure ou de quelque cruauté! Et Dieu m'est témoin que j'ai presque tout enduré dans me plaindre. Mais aujourd'hui elle a comblé la mesure. Placée entre un père qui m'abandonne et me sacrifie à cette marâtre à qui Dieu n'a pas voulu donner d'enfants parce qu'elle ne saurait mériter le nom de mère, et un homme qui m'obsède et qui m'est d'autant plus odieux qu'il m'a séparé de celui-là seul que j'aimerai jamais, je m'en fais fuit d'ici et aller demander asile et protection à celui qui doit être mon mari.

Lisette, après s'être assurée que personne ne les écoutait, se rapprocha de sa maîtresse et lui dit non sans beaucoup d'embarras:

—Je ne sais trop, mademoiselle, comment vous dire que votre dessein de vous en aller seule me semble impossible, tant j'ai peur que vous ne croyiez mes paroles soufflées par la crainte des malheurs qui me menacent moi-même. Sur ma part du paradis, mademoiselle Alice, je vous aime trop pour penser une seule minute à vouloir vous causer la moindre souffrance pour m'épargner à moi-même les plus grands maux. Ne vous êtes-vous pas déjà trop exposée pour m'aider à donner à Célestin les moyens de s'enfuir. Quoiqu'il nous arrive, à moi-même et à celui que j'aime, je ne voudrais pas pour le bonheur de toute notre vie risquer un instant de vous causer la moindre peint. Mais permettez-moi de vous dire que lorsque vous parlez ainsi de vous enfuir, vous ne songez pas combien il serait malaisé, à une jeune fille de sortir seule d'une ville aussi bien gardée que l'est la nôtre par le temps qui court. Y avez-vous pensé?

Alice ne répondit pas.

—Vous voyez, poursuivit Lisette, que la chose n'est pas aussi aisée qu'elle vous a paru d'abord. Je suis bien prête à vous aider; mais que voulez-vous que nous fassions à nous deux? Si nous manquons le coup on nous renfermera sous clef, et plus que jamais vous serez au pouvoir de ceux qui vous tourmentent. Écoutez et permettez-moi de vous donner un conseil.

—Parle, Lisette, je sais combien tu m'es dévouée.

—Eh bien, mademoiselle, lorsque le capitaine viendra ici samedi pour avoir votre réponse, dites-lui qu'il doit savoir que vous aimez M. Evrard et que cet amour ne peut pas s'éteindre ainsi tout d'un coup; que si, d'ici un mois, la Providence ne vous a pas rapprochée de M. Marc, vous considérerez alors ce que c'est un signe du ciel que votre mariage avec M. Evrard ne doit pas se faire, et qu'alors vous consentez à devenir la femme du capitaine Evil.

—Mais y songes-tu, Lisette! m'engager aussi formellement?

—Attendez donc, mademoiselle, reprit Lisette avec un fin sourire. Ce sont là de ces promesses qu'on fait lorsqu'on a le couteau sur la gorge et qui n'engagent à rien. Le capitaine, comptant que M. Evrard ne rentrera pas de sitôt en ville sera bienheureux d'accepter votre offre. Un mois c'est à peine le temps qu'il faut pour préparer votre trousseau: il ne pourra pas vous refuser cela. Mais nous, je vous assure que nous le mettrons joliment à profit ce mois-là, et il faudra bien que Dieu soit contre nous si nous ne jouons pas durant ce temps quelque bon tour à ce vilain Anglais!

—Mais enfin as-tu quelque projet arrêté?

—Oui, mademoiselle, et voici mon idée. Je m'attendais que vous voudriez vous sauver plutôt que de vous marier avec cet homme, et j'ai pensé à m'en aller avec vous, non pas seules toutes les deux, mais aidées de Célestin.

—Ma pauvre Lisette, comment comptes-tu qu'il puisse nous accompagner, emprisonné et surveillé comme il doit l'être maintenant?

—Ceci me regarde, mademoiselle.

—Sais-tu seulement où il est détenu?

—Oui, et je vous assure qu'il n'est pas loin d'ici. Donnez-vous la peine de vous lever et je vas vous montrer où il est enfermé.

Lisette se rapprocha de la fenêtre qui donnait sur la rue Sainte-Anne et montra du doigt à Alice qui l'avait suivie, une construction militaire qui se dressait en face de la maison.

'était une redoute que s'élevait sur l'emplacement que le collège Morrin occupe aujourd'hui et que l'on voit indiquée sur les plans de Québec, de cette époque, sous le nom de King's Redoubt.

Au sommet de ce bastion isolé, un soldat anglais se promenait de long en large en montant la garde. Il tournait en ce moment le dos à la maison de M. Cognard.

—Cachez-vous comme derrière ce rideau, dit Lisette, car cet homme pourrait nous voir et se méfier de nous. Voyez-vous quelques pieds au dessus de terre, ce petit châssis protégé par deux gros barreaux de fer?

—Oui.

—Eh bien! figurez-vous que ce matin, pendant que vous étiez à déjeuner, comme j'ouvrais la fenêtre pour aérer votre chambre, en regardant par hasard de ce côté-là, j'aperçus, collée contre les vitres, au-dedans de cette espèce de prison, une figure qui me regardait fixement et que je reconnus aussitôt pour appartenir à Célestin.

—Vraiment! tu ne t'es point trompée?

—Oh! ne craignez pas; mes yeux ne me l'auraient-ils pas assuré que mon coeur m'aurait dit que c'était lui; du doigt il me fit signe de prendre garde à la sentinelle qui marchait comme à présent au-dessus de lui. Je refermai ce côté-ci de la fenêtre et me cachai derrière le rideau. Célestin me montra les barreaux de sa prison en me faisant signe de les limer. Je cours à votre commode où se trouvent encore une couple de ces limes que vous avons emportées du magasin de M. Evrard, et je reviens les montrer à Célestin. Il fait plusieurs signes de tête qui veulent dire que c'est bien cela qu'il lui faut. Alors j'ouvre la fenêtre et, tout en lavant les vitres, je me mets à chanter: "Dans les prisons de Nantes". La sentinelle s'arrête et regarde de mon côté. Il faisait un chaud et bon soleil et rien ne devait sembler plus naturel que de profiter des premiers beaux jours pour laver les vitres. Après m'avoir regardé quelque temps le solda continua sa marche et moi ma chanson. J'avais bien vu que c'était un Anglais qui ne devait pas comprendre ce que je disais. Après avoir chanté quelques couplets de cette chanson que vous savez, je me mis à inventer celui-ci que n'est pas bien drôle mais qui disait tout ce que je voulais faire savoir à Célestin:

    C'est la nuit prochaine (bis)
    Que je vous passerai,
    Gai faluron, falurette,
    Que je vous passerai
    Ces deux limes d'acier.

En regardant du coin de l'oeil je m'étais aperçue que Célestin avait entr'ouvert son châssis d'un doigt pour mieux écouter.

Quand j'eus fini de chanter je le vis me faire signe qu'il avait compris.

—Mais que comptes-tu donc faire?

—Cette nuit je sortirai doucement et je me glisserai jusqu'au pied de cette bâtisse-là, et après avoir attaché les deux limes à l'un des bouts d'une corde, je jetterai l'autre à Célestin qui saura bien l'attraper. Et voilà! Qu'en dites-vous?

—Je dis que tues fille intelligente et hardie. Mais en supposant que tu réussisses à faire parvenir ces limes à Tranquille, qui t'assure qu'il pourra s'enfuir?

—Oh! quant à cela, n'en soyez pas en peine. Une fois les barreaux coupés, il faudra bien des Englishmen pour retenir mon Célestin. Nous autres, nous nous tiendrons prêtes à partir au premier moment, et nous veillerons toutes les nuits, à tour de rôle, pour saisir le temps où Tranquille sera libre et nous sauver avec lui.

—Puissions-nous réussir, ma pauvre Lisette!

—Il y a quelque chose qui me dit à moi que nous réussirons mademoiselle
Alice.

—Mais penses-tu que Célestin puisse scier ces deux gros barreaux de fer en moins d'un mois?

—Avec la force qu'il a, il les aura bientôt coupés, s'il n'était pas forcé de ne travailler que la nuit et bien doucement encore pour qu'on n'entende pas les grincements de la lime. Dans tous les cas je suis sûre qu'il aura fini d'ici à huit ou dix jours. Vous voyez bien, mademoiselle Alice, qu'il vaut mieux pour vous attendre l'aide de Célestin. Avec lui je crois que nous passerions dans le feu sans nous brûler. Si par malheur il ne réussit pas à reprendre sa liberté avant un mois, je vous jure que je serai prête à vous suivre quand vous voudrez. Mais il sera toujours temps croyez-moi de tenter toutes seules cette chance qui me semblerait alors bien risquée.

Après y avoir réfléchi, Alice se rendit à l'avis de Lisette.

Vers le milieu de la nuit suivante, la porte de la maison de M Cognard s'ouvrit doucement, bien doucement. Tout dormait à l'intérieur à l'exception de Lisette dont vous auriez pu, s'il eût fait jour, reconnaître le minois éveillé dans l'entrebâillement de la porte. Elle regardait du côté de la redoute dont la masse, plus noire encore, ressortait sur le ciel sombre. Sur le faîte se détachait la silhouette de la sentinelle qui marchait à grands pas, l'air étant vif. Lisette attendit que la factionnaire eut tourné le dos et s'élança dans la rue, légère comme un jeune chat. Avant que la sentinelle fût revenu sur ses pas, Lisette avait gagné le pied du mur de la redoute et s'était blottie au-dessous de la petite fenêtre à travers laquelle elle avait entrevu, pendant la journée la figure de Célestin Tranquille.

Elle attendit que le factionnaire, dont la marche s'arrêtait au-dessus de l'endroit où elle était tapie, eut tourné les talons, et, se levant debout tout en s'appuyant contre le mur, elle souffla plutôt qu'elle ne dit ces paroles:

—Célestin, es-tu là?

—Oui, répondit-on aussi doucement.

—Voici que la sentinelle revient de notre côté. Attends qu'elle soit retournée, et tu prendras ce que je te jetterai.

Le soldat que sa faction solitaire ennuyait là-haut, se mit à siffler entre ses dents.

—Pourvu que l'animal ne s'arrête pas, pensa Lisette.

Le factionnaire continua de marcher, sifflant toujours un air impossible.

—Es-tu prêt? demanda Lisette à vois basse.

—Oui.

Lisette avait eu le soin de rattacher l'autre bout de la corde à laquelle étaient liées les deux limes, à un peloton de laine qui tout en présentant le poids nécessaire pour être lancé à quelque distance, ne ferait aucun bruit en frappant la muraille et ne courrait aucun risque de casser les vitres. C'était une petite tête joliment organisée pour l'intrigue que celle de mademoiselle Lisette.

Les pas de la sentinelle retentissaient à l'autre extrémité de la plate-forme. Lisette lança le peloton de laine. Jeté trop haut, il frappa le mur à deux pieds au dessus de la fenêtre, retomba et roula par terre.

—Trop haut! souffla Tranquille.

On a dû remarquer souvent la gaucherie d'une femme à jeter un objet vers un but déterminé, tandis que le premier gamin de dix ans dont le bras s'est exercé de bonne heure à lancer des pierres ou des boules de neige, donne à tout coup dans le blanc.

Trois fois Lisette jeta le peloton de laine, qui trois fois manqua le but. En vain le bras de Tranquille était à moitié sorti par l'ouverture de la fenêtre. Il ne saisit rien. Heureusement que Lisette avait eu la bonne idée de retenir dans sa main gauche l'autre bout de la corde, celui qui était noué autour des limes. Elle pouvait ainsi, sans quitter sa position, ramener à soi le peloton de laine, lorsqu'il était retombé. Déjà Tranquille commençait à s'impatienter et lisette l'entendait mâchonner un juron entre ses dents, lorsque la corde, mieux lancée, s'en alla tomber dans la main du captif qui la saisit et se mit à la tirer doucement à lui.

Pour éviter le bruit que les limes pouvaient rendre en frôlant la muraille, Lisette étendit le bras et laissa glisser la corde entre ses doigts.

—Merci, lui dit bientôt Tranquille.

—Tu les as?

—Oui.

—A présent, écoute, Célestin. M. Cognard veut marier sa fille, malgré elle, à ce capitaine anglais que tu connais.

—Oui, un peu! gronda Tranquille qui, s'oubliant, éleva la voix plus haut que la prudence ne l'aurait voulu.

—Chut! fit Lisette, voici le soldat qui revient…

Ils restèrent silencieux durant quelques secondes, et voyant qu'on ne les avait pas entendus, Lisette continua de sa voix la plus faible:

—Le capitaine a dit à ma maîtresse que si elle refusait d'être sa femme, tu serais pendu, et que si elle acceptait il te ferait mettre en liberté.

—Oui, fiez-vous à ce gredin-là! J'aime mieux compter sur les limes et sur mes bras.

—C'est ce que j'ai pensé… mais chut! voici l'autre qui revient… Mademoiselle Alice doit répondre après-demain à l'officier que si d'ici à un mois le ciel ne la rapproche pas de M. Evrard, elle consentira à devenir madame Evil. Tu comprends que c'est pour gagner du temps. Mademoiselle Alice est décidée à se sauver de la ville et à aller trouver M. Evrard. Pour cela elle compte sur toi et attend que tu t'échappe toi-même… En combien de temps aura-tu fini de scier ces barreaux?

—Je ne pourrai travailler que la nuit, et doucement… cela me prendra une dizaine de jours.

—Bon! lorsque tu aura fini, tu me feras signe quand tu me verras dans la chambre de mademoiselle Alice, et la nuit d'après nous nous sauverons tous ensemble.

Soit qu'il eût saisi quelque bruit, soit qu'il fût fatigué, le factionnaire s'arrêta.

—Mon Dieu! pensa Lisette avec un serrement de coeur, s'il nous avait entendus!

Mais bientôt saisi sans doute par l'air froid de la nuit et n'entendant rien du reste, le soldat continua sa marche.

—Est-ce compris? demanda Lisette.

—Oui.

—Tu n'as besoin de rien?

—Non.

—Je me sauve; j'ai déjà été trop longtemps ici. Bonne nuit, Célestin.

—Bonsoir et merci, ma petite Lisette.

La soubrette profita du moment où le soldat avait le dos tourné, et regagna sans bruit la maison où elle rentra sans avoir été remarquée.

Trois jours plus tard, c'était un samedi de la première semaine d'avril,
James Evil se présenta chez M. Cognard. A peine fut-il entré que M. et
Mme. Cognard qui s'attendaient à sa visite, le rejoignirent dans la
grand'chambre—aujourd'hui l'on dit le salon.

Tandis que dame Gertrude, avec un empressement digne d'une meilleure cause, faisait prévenir Alice d'avoir à descendre immédiatement, la conversation s'engageait sur le premier sujet venu.

Alice parut enfin, pâle, les yeux fatigués par les larmes, et trahissant l'angoisse qui la dévorait.

Quand on eut épousé ces lieux communs qui sont les préliminaires de toute entrevue, Evil vit par le malaise de chacun qu'il fallait brusquer l'attaque du sujet principal qui faisait l'objet de sa visite. Il se tourna vers Alice et lui dit:

—Vous n'êtes pas sans vous rappeler, peut-être, mademoiselle, la question importante qui m'amène ici et dont la résolution fera le bonheur ou le malheur de toute ma vie, selon qu'elle sera affirmative ou négative?

Alice inclina la tête pour marquer qu'elle se souvenait.

—Eh bien, mademoiselle, poursuivit Evil à qui l'émotion faisait trembler la voix, puis-je espérer que vous voudrez faire ma félicité en me mettant à même de consacrer ma vie à tâcher de vous rendre heureuse?

Alice fit un suprême effort et, d'une voix qu'on entendait à peine:

—Monsieur Evil, dit-elle, quant même je voudrais vous cacher que j'ai beaucoup aimé et que j'aime encore M. Evrard, vous n'en sauriez point douter…

Ce préambule ne semblait pas rassurant pour Evil. Aussi eut-il une contraction des mâchoires qui témoignait de sa déconvenue. M. Cognard rougit et fit craquer sa chaise dans un mouvement de colère, tandis que les petits yeux gris de dame Gertrude se chargeaient d'étincelles menaçantes.

Alice poursuivit d'un ton plus ferme et sans avoir paru remarquer l'impression désagréable que causaient ses parole:

—Aussi, monsieur Evil, dois-je vous dire, puisqu'il me faut absolument répondre, sans plus tarder à votre demande que je ne puis renoncer aussi subitement à l'espoir d'épouser celui que j'aime.

Pour le coup la crainte des trois intéressés devenait une certitude.
Aussi Cognard ne put-il retenir le juron qui tournait dans sa bouche.

—Tonnerre de Dieu! Alice, s'écria-t-il en frappant du pied avec menace.

—Mademoiselle! fit madame Cognard dont le maigre buste se redressa comme une couleuvre qui prend son élan.

Seul Evil ne put dire un mot, mais un fauve éclair brillait dans ses yeux, tandis que ses lèvres minces et pâles blanchissaient encore sous la pression intérieure des dents.

Alice promena autour d'elle un regard calme et continua:

—Cependant, monsieur, puisque mon refus absolu de vous épouser causerait la mort d'un homme dont tout le crime est de s'être dévoué pour son maître qui a mon amour, je vous répondrai que si, d'ici un mois, la Providence n'a pas tout-à-fait changé la face des choses en me rapprochant définitivement de mon fiancé (elle appuya sur ce dernier mot), j'en conclurai que le ciel s'oppose à mon mariage avec M. Evrard, et alors…

Alors?… demandèrent dame Gertrude, Evil et Cognard.

—Alors je serai prête à sacrifier mes goûts à la volonté de mon père, répondit Alice dont la voix trembla sous le coup de l'engagement terrible qu'elle était forcée de prendre.

—Ah! ah! repartit Cognard avec un rire bruyant, aussi indélicat que cruel en pareille circonstance, dans ce cas monsieur Evil, j'aurai l'honneur d'être votre beau-père dans quatre semaines. Car j'imagine que la ville est assez bien gardée pour empêcher d'y entrer qui que ce soit!

Evil eut un sourire de satisfaction indicible. Il se leva, s'inclina devant Alice et lui dit:

—Je vous remercie profondément, mademoiselle, d'une détermination qui m'assure que dans un mois se serai au comble de mes voeux.

Je peux commander votre trousseau, ma chère! siffla dame Gertrude.

Dès le soir même toute la ville savait que mademoiselle Cognard devait épouser le capitaine Evil au commencement du mois de mai. Cette nouvelle fit beaucoup de bruit et prêta à bien des commentaires.

Nous renonçons à analyser les sensations d'inquiétude, de tourment et d'angoisse par les quelles passa la malheureuse enfant pendant les jours qui suivirent. Ses journées étaient d'interminables cauchemars et ses nuits sans sommeil étaient remplies de ces hallucinations funestes qui précèdent la folie.

Ajoutant la barbarie à la joie bruyante du triomphe, madame Cognard tourmentait à chaque instant sa belle-fille au sujet du trousseau qui, je vous assure, allait grand train.

Il n'était pas jusqu'à Evil qui, abusant de sa position de fiancé, ne vînt relancer tous les jours Alice et la faire mourir à petit feu.

Lisette, guère moins inquiète que sa jeune maîtresse, tâchait néanmoins de la rassurer par tous les moyens possibles. Elle assurait à Alice que tout allait pour le mieux, que Tranquille avançait rapidement dans son travail d'évasion, et que la présente semaine ne se passerait pas sans que le signal de la fuite fût donné.

Huit jours s'étaient écoulés depuis qu'Alice avait donné sa réponse formelle à James Evil, lorsqu'un matin Lisette accourut toute joyeuse au devant d'Alice qui remontait de déjeuner, et lui dit que Tranquille venait de lui indiquer par gestes que son évasion et leur fuite aurait lieu la nuit suivante.

—Mon Dieu! dit Alice en comprimant les battements de son coeur, es-tu bien sûr de ne t'être pas trompée, Lisette?

—Oh! bien sûre, allez mademoiselle! Il m'a fait signe que les barreaux ne tiennent presque plus et qu'il lui suffira d'un seul coup pour les arracher tout-à-fait.

C'était une belle journée de printemps. Le soleil nageait radieux dans l'air pour et poudroyait mille traits de feu sur la neige fondante. Quelques petits oiseaux blancs sautillaient sur des buttes de terre fraîchement découvertes, et jetaient leur cris joyeux à la brise d'avril.

—Est-ce que le bon Dieu ne nous dit pas clairement de nous réjouir avec ces chers petits êtres? remarqua Lisette.

—Puissent ces pronostics n'être pas trompeurs, répondit tristement
Alice.

Les deux jeunes filles se tenaient près de la fenêtre. Elles aperçurent en ce moment un piquet de dix soldats qui descendait vers la redoute. Arrivés en face de la poterne qui y donnait accès, deux, un sergent et un caporal, s'y enfoncèrent et disparurent à l'intérieur.

—Mon Dieu! que viennent faire ici ces hommes! s'écria la pauvre Alice saisie d'un douloureux pressentiment.

Lisette ne répondit pas.

Au bout de quelques minutes le sergent et le caporal reparurent escortant deux hommes, Tranquille et un inconnu, qui avaient les fers aux mains.

Les dix hommes de l'escorte entourèrent les deux prisonniers, et tous se mirent en marche et remontèrent vers la rue Saint-Anne.

Comme ils passaient devant la maison de M. Cognard, Tranquille leva un peu la tête et lança un long regard de détresse aux deux jeunes filles qu'il aperçut dans l'embrasure de la fenêtre.

L'instant d'après l'escorte et les prisonniers disparaissaient dans la rue Sainte-Anne.

—Dieu est contre nous! dit Alice qui, plus pêle qu'une morte, s'affaissa sur son lit.

—Du courage, mademoiselle Alice! du courage, repartit Lisette. Je m'en fais mettre mon chapeau et les suivre pour voir où ils conduisent Célestin.

Un bruit de pas se fit entendre dans l'escalier et madame Cognard, qu'un reste de pudeur empêchait d'entrer dans la chambre de sa victime, cria de l'autre côté de la porte:

—Êtes-vous là, Lisette?

—Oui, madame

—Descendez, les couturières viennent d'arriver, et nous avons besoin de vous.

Alice n'eut que la force de lever les yeux au ciel qui l'accablait de plus en plus.

—Allons, vite! gronda madame Cognard.

—Va, Lisette, dit Alice d'une voix mourante. Dieu nous abandonne, pourquoi lutter davantage!

Ni ce jour-là, ni les jours suivants, Tranquille ne devait reparaître à la Redoute du Roi.

CHAPITRE TREIZIÈME

MARC EVRARD

Ce jour-là même un matelot canadien déserta la ville. Il y a toujours de ces transfuges qui, pendant une campagne ou un siège, passent à l'ennemi, que leur parti soit ou non triomphant. Quand les opérations militaires traînent en langueur, la désertion devient quelquefois même une sorte de manie contagieuse dont il est alors difficile d'arrêter le progrès.

Cet homme, après avoir traversé le faubourg Saint-Jean, descendit à Saint-Roch et se dirigea vers l'Hôpital qui était devenu, depuis la mort de Montgomery, le quartier-général de l'armée assiégeante. Dans quel but le déserteur passait-il du côté des Bostonnais? Lui-même n'en savait trop rien. Enfermé depuis près de cinq mois dans l'étroite enceinte de la ville assiégée, il avait besoin de mouvement, d'espace et de liberté. Avait-il l'intention de combattre dans les rangs ennemis? Assurément non. Il en avait assez du service assidu et prolongé auquel on l'avait astreint pendant tout l'hiver. Tout ce qu'il lui fallait pour le moment, c'était l'absence de toute discipline et la liberté de mouvement. La curiosité l'attirait bien aussi quelque peu du côté des Américains, mais il se promettait de leur fausser bientôt compagnie, s'ils le voulaient forcer à servir le Congrès, et de s'enfuir à Charlesbourg où il avait quelque parent.

Le premier homme qu'il rencontra aux abords du camp bostonnais fut Marc Evrard qui faisait une ronde d'avant-poste. Rétabli depuis un mois de sa blessure, Evrard avait repris son service d'aide-de-camp auprès d'Arnold.

En apercevant le transfuge qui était souvent venu à son magasin, Marc le reconnut.

—Tiens, c'est toi, Côté! dit-il.

—Oui, Monsieur Evrard, comme vous voyez.

—D'où diable viens-tu donc?

—De la ville

—Et que viens-tu faire ici?

—Je m'ennuyais, là-bas.

—Comment, tu t'ennuyais?

—Dame, voyez-vous, ce n'est pas bien amusant de passer ses nuits à monter la garde en plein air, et toutes ses journées à faire l'exercice.

—Je comprends en effet que pour un farceur de ton espèce, habitué à avoir partout ses coudées franches, la discipline militaire offre peu d'agréments. Mais dis-moi donc dans quel état est la garnison de la ville! Montre-t-elle toujours autant d'ardeur à se défendre?

—Ce n'est pas pour vous faire de la peine, Monsieur Evrard, dit Côté en jetant un regard de pitié sur le piquet de soldats qui, hâves, à peine vêtus et plus mal chaussés encore, suivait le jeune officier, mais je vous assure que nos gens ont un peu meilleure mine que les vôtres qui paraissent faire ici un bien long carême. Si tous les Bostonnais ressemblent à ceux-ci, je ne crois pas qu'ils prennent la ville de sitôt.

Evrard réprima un mouvement de mauvaise humeur et reprit:

—Y a-t-il du nouveau, là-bas?

—Hé! pas grand chose. Pourtant oui, en effet, j'oubliais. Vous savez, votre engagé, Célestin Tranquille?

—Eh bien? fit Evrard en dressant l'oreille.

—Eh bine, il paraît qu'il va être pendu.

—Pendu!

—Hé! mais oui. Bon garçon, mais pas chanceux, ce pauvre Célestin. Vous savez qu'il avait été fait prisonnier avec les autres Bostonnais, dans l'affaire de la rue Sault-au-Matelot.

—Oui.

—Bon. On l'enferme avec les autres. Mais ne voilà-t-il pas que notre homme, qui s'ennuie d'être comme ça sous le verrous, s'avise de décamper. Une bonne nuit, on le surprend comme il forçait la porte avec ses compagnons que voulaient prendre l'air avec lui. On l'empoigne, on le fourre au cachot, et l'on dit qu'il va être pendu comme traître.

Evrard pénétré de douleur, en apprenant à quel sort funeste était destiné ce fidèle serviteur qui ne s'était perdu que par trop de dévouement pour son maître, Evrard avait peine à retenir ses larmes et ne pouvait dire un mot. L'autre—un de ces heureux porteurs de mauvaises nouvelles et qui en ont toujours plutôt deux qu'une à vous annoncer—continua sans remarquer l'impression pénible que ces paroles causaient à son interlocuteur:

—Une autre nouvelle, et qui vous regarde aussi, Monsieur Evrard, c'est celle du mariage de mademoiselle Cognard que vous avez connue dans le temps.

—Hein! mademoiselle Cognard est mariée, dis-tu! s'écria Marc en sortant de sa stupeur comme un homme qu'on éveillerait à coups de pieds.

—Si elle ne l'est pas encore, c'est tout comme, poursuivit tranquillement Côté, puisqu'elle le sera dans quinze jours.

—Mais, bon Dieu, que me dis-tu là! Et avec qui se marie-t-elle?

—Avec un officier anglais.

—Un officier… anglais! s'écrie Marc avec égarement.

—Oui, rien que cela. Un nommé Nevil… Ervil… je ne sais plus trop, moi.

—Evil… James Evil, balbutia Evrard, qui n'avait plus une goutte de sang au visage.

—C'est cela, vous l'avez! Ces noms anglais, mois, voyez-vous…

—Mais, mon ami! cria Marc en se précipitant sur Côté qu'il secoua violemment par les bras, mais tu es fou! Alice se marier… avec cet homme!… Allons, ajouta-t-il en le lâchant, tu veux rire, n'est-ce pas?

—Moi, pas du tout! Monsieur Evrard, repartit Côté qui se frottait les bras que Marc lui avait évidemment serrés un peu fort. Je vous assure qu'il n'y a rien de plus vrai. La preuve que j'en suis sûr c'est que ce sont mes deux soeurs Justine et Marie qui font le trousseau de la jeune demoiselle. Je vois bien à présent que ça vous interloque un peu, mais enfin ce n'est pas de ma faute à moi, et ça n'en est pas moins vrai. Dans la ville tout le monde en parle.

—Et tu dis que… le mariage se fera… dans quinze jours?

—Oui, à peu près, vers le commencement de Mai.

Marc resta un moment étourdi comme s'il eût reçu un coup de massue sur la tête, et puis, remettant à un sergent le commandement du piquet de soldats, il s'éloigna à grands pas.

Pendant plus d'une heure il erra dans le camp sans avoir conscience de ce qu'il faisait, tantôt se heurtant contre les soldats étonnés qui purent le croire subitement devenu fou, tantôt s'arrêtant soudain et restant plusieurs minutes plongé dans une immobile rêverie, et puis se remettant à marcher d'un pas fébrile et tourmenté.

Lassé enfin de cette course fiévreuse, il finit par s'arrêter près d'une pièce de canon, et s'y accouda en laissant ses yeux abattus errer vaguement sur la campagne.

C'était un de ces jours gris et tristes qui tiennent de la fin de l'hiver et n'appartiennent pas encore au printemps, cette dernière saison, à proprement parler, n'existant du reste guère dans notre pays où le passage de l'hiver à l'été se fait brusquement, et sans la transition douce qui sépare ces deux saisons dans les contrées plus aimées du soleil.

La côte de Beaupré s'étendait remontant grisâtre jusqu'aux montagnes brunies par le passage du dernier hiver, et tachetée en maints endroits de larges flaques d'une neige souillée. A gauche se dressaient les Laurentides, aux enfoncements neigeux, aux monts puissamment soulevés, brunes au proche, plus loin d'un bleu profond, et d'un bleu terne à l'horizon où elles tombent soudain dans le fleuve, au delà de l'île d'Orléans.

Des masses informes de glace encombraient l'embouchure de la rivière Saint-Charles et couvraient le fleuve jusqu'à l'Ile dont la masse sombre émergeait du Saint-Laurent comme un énorme vaisseau démâté.

Sur la droite s'étageaient en amphithéâtre: le côteau Sainte-Geneviève aux flancs dénudés, le plateau sans verdure et bossué des plaines d'Abraham, l'amas resserré des maisons de la ville dont les toitures en bardeaux grisonnaient sous la mousse et le temps comme des crânes d'hommes vieillis, et, tout au-dessus, la tête formidable du Cap-aux-Diamants, grinçant des dents par la dentelure de ses canons, et le front nuageux.

Pour couronner ce paysage dont les tons tristes l'emportaient encore sur la grandeur des lignes, s'étendait au-dessus un ciel pâle et sans soleil, où se traînaient de longs nuages bas et brumeux que le vent pourchassait en les étirant à l'infini.

Le sombre aspect de ce tableau n'était guère de nature à faire pénétrer par les yeux d'Evrard quelque adoucissement à la douleur dont son âme était étreinte. Sa tristesse au contraire s'en accrut d'autant. L'apparence des objets extérieurs a sur les natures nerveuses une influence excessive, et l'on sait si l'organisation de Marc Evrard était de celles-là!

"C'en est fait, se disait-il, plus d'espoir et plus de doute! Avant que ce butor vînt si bêtement m'annoncer cette atroce nouvelle, j'en étais à me demander ce qu'Alice faisait là-bas, si elle ne se consumait pas dans un ennui mortel, si même elle n'était point malade, mourante peut-être? Hé! quel sot je faisais de m'imaginer que je pouvais de loin si fatalement influencer sa destinée! Ce qu'elle faisait? parbleu! son trousseau de noces!… Quant à se bien porter j'étais un peu fou d'en douter, puisqu'elle se marie dans quinze jours! et avec qui! si cen'est pas celui-là même qui devait le moins s'y attendre, et que je m'imaginais qu'elle devait haïr autant que je l'exècre! Et c'est ma fiancée!… Oui, celle-là même qui se suspendant à mon cou, il y a cinq mois à peine, jurait, en pressant ses lèvres sur mes lèvres, qu'elle ne serait jamais qu'à moi seul… Et cette femme, fausse aux serments jurés par sa bouche sur ma bouche, cette femme n'a pas vingt ans!… O humanité pourrie, jusqu'où la gangrène de la perversité ne t'a-t-elle pas pénétrée!… Vierges à peine formées auxquelles il nous semble, à nous jeunes hommes insensés, qu'il n'est pas d'autel assez sacré pour les y élever et les y adorer dans l'extase d'un amour éthéré, de quelle fange est donc pétri votre coeur?… Pourquoi cette âme de démon dans un corps d'ange?… Charmes maudits qui nous attirent: front pur et serein qui paraît être le miroir où se réfléchit une âme aimante et chaste, bouche enfantine que nous croyons ne proférer jamais que des paroles saintes et des promesses sacrées, et dont les baisers de flamme nous semblent une cire brûlant frémissant sous le sceau de la sincérité, oeil tour à tour doucement rêveur et enflammé d'une étincelle ardente qui nous embrase d'un feu que nous pensons divin… Oh! ses yeux! ses grands yeux noirs! ils sont là! Je ferme les miens. Son regard remplit toutes les facultés de mon cerveau!… Son feu me brûle! Mon Dieu!… Alice! O Alice, ma fiancée! Je viens de blasphémer contre toi? Car n'est-ce pas que tu ne saurais être à ce point trompeuse? C'est moi qui suis un misérable renégat! Oh pardon! tu es une sainte et je t'ai ignoblement outragée!"

Il se prit à pleurer. Un officier qui passait le vit en cet était. Il lui trouva un air si égaré qu'il s'en alla prévenir le colonel Arnold.

"Pourtant cet homme, continua Marc dans son fiévreux monologue, cet homme ne saurait me tromper, il m'a trop platement annoncé cette nouvelle. Il n'y a que la vérité qui puisse se faire aussi lourde et bête! Oui cet homme a dit vrai!… Je comprends tout maintenant! L'autre—je le hais trop pour prononcer son nom qui m'étoufferait—l'autre aura mis à profit mon absence; il aura circonvenu le père déjà trop favorablement disposé à l'écouter. Le père est intervenu, a parlé, a ordonné, a menacé, et sa fille s'est courbée sous le commandement paternel en demandant à Dieu de la délier du serment qu'elle m'avait prêté. Et voilà comment l'autre a triomphé, voilà comment il se fait qu'Alice va devenir sa femme! Sa femme!… O rages de l'enfer! Alice à cet homme! Ah! c'est ce que je ne verrai pas du moins, et ce dont la mort saura m'éviter le trop exécrable aspect!"

Dans l'emportement furieux de son désespoir, Evrard criait plutôt qu'il ne disait ces paroles, quant le colonel Arnold arriva près de lui.

Le colonel avait montré tant de sympathie au jeune homme, que celui-ci, expansif comme on l'est à son âge, lavait mis au courant de ses malheurs. Arnold comprit que Marc venait d'apprendre quelque nouvelle fâcheuse. Il appuya sur l'épaule d'Evrard une mais d'ami et lui demanda doucement quelle était la cause d'une telle irritation.

Le fluide sympathique que cet attouchement amical établit tout à coup entre le colonel et lui, causa une commotion, un ébranlement profonds dans toute la personne de Marc Evrard. Il fondit en larmes.

Le colonel se garda bien d'arrêter le cours bienfaisant de ces pleurs, et laissa le pauvre garçon verser toutes les larmes de son âme. Lorsqu'il le vit un peu plus calme il réitéra sa question de la manière la plus amicale.

D'une voix entrecoupée de sanglots Evrard lui dit tout. Le colonel l'écouta sans l'interrompre, et le voyant un peu moins agité, il lui dit:

—Attendez-moi quelques instants, ou plutôt non, veuillez rentrer chez vous, car vous êtes ici l'objet d'une indiscrète curiosité. Je m'en vais aller m'assurer si cet homme n'est pas un espion et s'il n'a pas voulu vous tromper. Dans un quart-d'heure je serai chez vous.

Evrard se rendit machinalement à ce bon avis.

Une demi-heure après le colonel le rejoignait. Marc le regarda d'un air anxieux.

—Hélas! mon pauvre ami, répondit Arnold à cette muette interrogation, je crains bien que cet homme ne vous ait dit que la vérité! Ce n'est certainement pas un espion, et j'ai beau l'interroger je n'ai rien surpris dans ses réponses qui m'ait pu mettre sur la piste d'une fourberie. Écoutez, Evrard, il vous faut être homme avant tout, et ne pas vous laisser aller à un désespoir que la fillette qui vous a sitôt n'est pas digne de causer en vous. Vous êtes jeune et assez charmant garçon pour rencontrer n'importe où une foule de jolies filles qui ne demanderont pas mieux que d'être heureuses par vous en vous rendant ce bonheur au centuple. Trève donc de désespoirs inutiles. Acceptez aujourd'hui l'offre que je vous fis hier, et que vous n'eûtes le tort de refuser, de m'accompagner à Montréal où je m'en vais dans quelques heures. Comme je vous le disais, les troupes que nous avons ici ne sauraient plus maintenant s'emparer de la place. Voici l'été qui arrive. La navigation va s'ouvrir et ne manquera pas d'amener bientôt au secours de la ville toute une flotte qui doit être depuis longtemps déjà partie d'Angleterre. Vous resteriez donc inutilement ici et vous vous exposeriez pour rien à tomber entre les mains des Anglais. Ne mettez pas ou moins votre trop heureux rival à même de piétiner sur votre cadavre avant ou immédiatement après son mariage. Ce serait vraiment lui causer trop de jouissances à la fois.

—Vous avez raison, colonel! s'écria Marc. Je pars avec vous. Du reste on ne se bat plus ici! Nous aurons probablement plus de chance ailleurs, et la mort qui n'a pas voulu de moi par ici m'attends peut-être là-bas!

Arnold laissa tomber sur Evrard un regard de compassion, mais se garda de relever cette pensée funeste, et reprit:

—Nous partirons ce soir à huit heures, soyez prêt.

La nuit s'épaississait sur la vallée lorsque le colonel Arnold et Marc
Evrard s'éloignèrent de l'Hôpital-Général, au grand train de leurs
chevaux. Au coin d'un bois qui allait leur faire perdre la ville de vue,
Evrard arrêta son cheval et se retourna sur sa selle.

Les hauteurs et la ville, à demi perdues dans l'ombre vaporeuse du soir, n'apparaissaient plus que fondues en une masse indécise. Marc resta un instant immobile. Deux grosses larmes glissèrent sur ses joues. Il murmura:

—Adieu, vous tous que j'aimais! Adieu, bon et fidèle serviteur que je ne puis secourir! Adieu Alice… Adieu!

Il enfonça ses éperons dans les flancs haletants de sa monture, rejoignit Arnold en deux temps de galop, et tous deux disparurent entre une double et gigantesque haie d'arbres qui retentirent un moment du pas précipité des chevaux, et rentrèrent l'instant d'après dans le calme de la nuit.

Pauvre Alice, comme les ténèbres qui allaient s'épaississant toujours sur la ville, la solitude et le délaissement se faisaient autour de toi de plus en plus profonds!

CHAPITRE QUATORZIÈME

TRAVERSES

Le soir du jour où nous avons vu Alice perdre le dernier espoir qu'elle avait mis en Tranquille pour échapper à Evil, son persécuteur, une fièvre violente la saisit. Dans la nuit elle empira tellement qu'il fallut avoir recours au médecin. Le docteur Lajust, en la voyant, hocha la tête d'un air soucieux. Il resta plus d'une heure auprès de la malade, lui fit prendre quelque potion calmante, en enjoignit à Lisette, quand il s'en alla, de passer la nuit auprès de sa maîtresse.

Il revint de bonne heure, le lendemain matin. La fièvre avait redoublé, la patiente délirait. Le docteur la déclara atteinte d'une fièvre cérébrale des plus violentes. Il profita d'un moment où il se trouvait seul avec Lisette et lui demanda si sa maîtresse n'avait pas éprouvé quelque grand chagrin. Celle-ci crut devoir ne lui rien cacher, et lui apprit que M. Cognard voulait marier sa fille malgré elle, et avec un homme qu'elle avait toutes les raisons de détester.

Sur ces entrefaites M. Cognard entra dans la chambre et demanda au médecin ce qu'il pensait de l'état d'Alice. Celui-ci le regarda d'un air bourru, haussa les épaules, donna de nouvelles prescriptions et s'en alla en ordonnant à Lisette de ne laisser voir à la malade personne dont la vue pût lu être désagréable. Comme le docteur allait sortir, madame Cognard se trouva sur son passage et lui demanda ce qu'avait sa chère Alice.

—Ce qu'elle a, ce qu'elle, gronda le médecin, c'est que si elle meurt, on l'aura tuée, madame!

Madame Cognard n'en demanda pas davantage.

La fièvre et le délire s'accrurent encore les jours suivants et le docteur déclara la malade en grand danger de mourir. Il ne la quitta presque plus. En face de son unique enfant qui se débattait soul les étreintes d'une mort qu'il avait lui-même appelée par sa honteuse ambition, le père Cognard dut faire des réflexions sérieuses. Cependant comme le docteur évitait de lui parler et que lui-même n'osait guère ouvrir la bouche, les pensées de M. Cognard ne se firent pas jour, et personne ne put connaître la nature de ses réflexions.

Quant à dame Gertrude elle était d'une humeur massacrante. Tout le personnel de la maison s'en ressentait, et de temps à autre on entendait les éclats de sa voix grondeuse monter de la cuisine où elle gourmandait les domestiques. La malade qui, dans son délire même, ne reconnaissait que trop cette voix détestée s'agitait alors sur son lit brûlant. Le docteur fronçait les sourcils et, se tournant du côté du père Cognard qui allait et venait avec inquiétude dans la chambre, lui disait d'une voix brève:

—Veuillez donc aller prévenir madame Cognard d'avoir à adoucir un peu le ton de sa voix.

Le silence se faisait pendant quelque temps, et puis on entendait de nouveau japper dame Gertrude. Irrité, le docteur se tournait vers Cognard qui comprenait ce geste, sortait doucement et revenait bientôt se glisser dans la chambre de sa fille.

Durant quelque temps l'on n'entendait d'autre bruit dans la pièce que les mots sans suite que la malade proférait dans son délire, ou que le tic-tac de la montre que le docteur tenait dans la main, pour pieux compter les pulsations du pouls de sa patiente. Soudain l'on refermait en bas une porte avec violence, tandis que les accents criards de la voix de dame Gertrude venaient encore agiter la malade. Une fois enfin, n'y tenant plus, le docteur exaspéré se tourna vers Cognard et lui dit brusquement:

—Cette femme a-t-elle envie de tuer votre fille? Non. Eh bien faites-la taire!

Cognard sortit résolument cette fois-ci et, après une courte altercation qu'on entendit clairement, et dans laquelle le mari haussa la voix d'un ton plus haut que sa femme, le silence se fit enfin tout de bon.

C'est égal, le docteur Lajust pouvait se vanter d'avoir en madame
Cognard une femme qui le détestait joliment!

Après neuf jours de lutte contre l'acharnement de la maladie, la jeunesse d'Alice finit par triompher et un mieux sensible se déclara. Les passions mauvaises du père—en supposant qu'elles n'eussent pas même étouffé la voix de sa conscience pendant la maladie de sa fille—durent alors reprendre tout à fait leur empire sur ce méprisable ambitieux. Car ce fut avec un visage des plus riants qu'il annonça au capitaine Evil, qui venait plusieurs fois le jour prendre des nouvelles de la santé d'Alice, que sa future petite femme était sauvée.

Lisette qui, pendant une semaine entière, n'avait quitté le chevet de sa maîtresse ni le jour ni la nuit, profita des premiers moments de la convalescence pour sortir afin de tâcher de se renseigner au sujet de Tranquille. Tout ce qu'elle apprit ce fut qu'il avait été transféré dans Une partie du collège des Jésuites—on ne put lui dire précisément laquelle—et qu'il n'était pas en question du procès.

Avant de revoir Evil qui commençait à insister pour être introduit près d'elle, Alice résolut de tenter un dernier effort afin de persuader son père de renoncer à ce projet de mariage qui avait failli la faire mourir et devait certainement causer son malheur. Elle saisit un moment où elle se trouvait seule avec lui et lui exposa sa demande de sa voix la plus suppliante.

Elle était encore si faible que le père Cognard n'osa point s'emporter. Mais il lui représenta fermement qu'il avait donné sa parole, qu'elle même s'était engagée d'une manière formelle, qu'il était impossible de reculer, que le mariage se ferait et qu'on le retarderait seulement jusqu'au cinq de mai pour qu'elle eût le temps de se rétablir entièrement.

—Mais, mon père! s'écria-t-elle en pleurant, ne voyez-vous pas que je ne pourrai jamais aimer cet homme-là!

—Bah! répondit l'impitoyable Cognard, tu en serais rendue au même résultat avec tout autre, au bout de six mois de mariage!

Lisette entra dans la chambre comme le père Cognard en sortait après avoir émis cette consolante maxime.

—Vous m'êtes témoin, mon Dieu! s'écrie Alice qui se leva avec énergie, que j'ai tout tenté pour éviter de prendre un parti extrême. Vous avez reçu le serment que j'ai fait à Marc mon fiancé, de n'appartenir jamais qu'à lui seul. Vous connaissez ma résolution de ne jamais épouser un Anglais… Dans huit jours j'aurai vingt-et-un ans, et je serai libre! Entends-tu Lisette, je serai libre dans huit jours!

Comme Lisette semblait effrayée de cette excitation où elle trouvait sa maîtresse, celle-ci se calma subitement et continua:

—Oh! ne crains pas, Lisette, ce n'est pas la fièvre qui me reprend. Non, je veux être calme, je veux reprendre mes forces, je veux être capable dans huit jours de supporter la fatigue. Tu me comprends. Je veux vivre enfin! As-tu des nouvelles de Célestin?

—Hélas! non, mademoiselle.

—Je partirai seule, alors.

—Et moi, que ferais-je ici repartit Lisette dont les yeux étaient pleins de larmes. Je vous l'ai promis, je m'en irai avec vous.

La dernière semaine d'avril s'écoula et Alice qui suivait scrupuleusement les ordonnances de son médecin était à peu près rétablie. Madame Cognard pressait de plus en plus les apprêts du mariage.

On en était rendu au dernier jour du mois d'avril, et Alice avait décidé qu'elle s'enfuirait pendant la nuit du premier de mai, qui était l'anniversaire de sa naissance et l'époque de sa majorité, ce qui lui semblait d'un bon augure pour son entreprise.

La fatalité qui semblait présider à la destinée de la pauvre enfant, vint encore déjouer ce projet. Lisette en montant sur une chaise pour étendre le linge du trousseau, qu'on venait de laver, tomba de son haut et se donna une entorse à la cheville du pied. Il fallut la transporter jusqu'à son lit; elle ne pouvait plus faire un seul pas. Le médecin fut appelé. Alice, la mort dans l'âme, voulut être présente à la visite du docteur. Lisette qui comprenait toute l'angoisse dont était dévorée sa maîtresse, demanda au médecin dans combien de jours elle pourrait marcher:

—Dans trois ou quatre jours, peut-être, répondit-il, si vous ne faites aucun mouvement et si vous avez la patience de tenir continuellement des compresses froides sur votre pied, et de ne les point laisser s'y réchauffer par la chaleur de la fièvre.

—C'est bien, dit Lisette avec résolution, ce ne sera pas de ma faute alors, si je ne suis pas debout, même avant ce temps-là.

—Prenez garde, si nous marchez trop tôt vous aurez une rechute qui sera pire que le premier accident.

—Ne craignez pas, monsieur le docteur, j'aurai bien soin de moi. Je veux être sur pied au moins la veille des noces de mademoiselle, ajouta Lisette avec une finesse d'expression qui en ce moment n'était intelligible que pour Alice.

Heureusement que ni madame Cognard, ni le capitaine Evil ne pouvaient l'entendre, car ils auraient pu soupçonner quelque chose.

Dans le cours de l'après-midi Alice alla voir Lisette et se trouva seule avec elle.

—Mademoiselle Alice! dit la pauvre fille en rejoignant les mains, tandis que ses yeux se voilaient de larmes, j'espère que vous ne me soupçonnez pas de vouloir vous tromper. Regardez mon pied comme il est enflé.

Ce fut à peine si Alice jeta un coup d'oeil sur le pied tuméfié de
Lisette, et répondit avec un bon sourire:

—Non, Lisette, tu m'as trop appris à estimer ton dévouement pour que j'ai pu avoir cette mauvaise pensée. Mais il n'en est pas moins vrai que Dieu m'éprouve bien rudement.

—Êtes-vous toujours décidée à vous en aller cette nuit?

—Non! quant à partir seule, je préfère attendre au dernier moment. Mais alors rien ne me retiendra, et je m'en irai à la grâce de Dieu.

—Oh! merci, mademoiselle Alice. Je vous assure, allez qu'il faudra que cette vilaine entorse soit bien méchante pour m'empêcher de vous suivre!

Nous n'insisterons pas sur les inquiétudes, sur l'excitation des deux jeunes filles, et sur les mille obsessions qu'Alice eut à souffrir de la part de sa belle-mère et du capitaine Evil, pendant les jours suivants. Comme nous le lecteur en a assez de ces mesquines et cruelles tyrannies, et désire avec hâte arriver au dénouement. Nous enjamberons sans transition les deux jours qui suivirent la chute de Lisette, pour nous transporter au troisième jour du mais, qui était un samedi. Le mariage devait se faire le lundi d'après, et le contrat se signer le soir même, à cause du lendemain qui était un dimanche.

Depuis la veille Lisette se levait à l'insu de tous, pour détourner même l'idée d'un soupçon, et marchait dans sa chambre afin, d'assouplir les muscles de son pied qui ne lui causait plus aucune douleur. Il va sans dire qu'Alice était au fait de rétablissement de sa suivante, et que tout son courageux espoir était revenu.

Arriva le soir et avec lui le capitaine Evil, en grande tenue, les cheveux soigneusement ramenés sur les tempes pour cacher le vide laissé par son oreille absente. Il était accompagné du colonel McLean que lui devait servir de témoin. M. et Mme Cognard, tous deux en habits de gala, lui plus obséquieux et plus souriant encore que d'habitude, elle plus compassée, et plus guindée que jamais, et la figure rayonnant d'une victorieuse méchanceté, allèrent, avec un empressement des plus bourgeois, recevoir leurs hôtes dans le vestibule. Alice fut la dernière à paraître. Elle était un peu fiévreuse et son teint, plus animé que dans les derniers temps, coloraient ses joues d'une rougeur charmante. Elle était belle à faire s'excuser Evil d'avoir employé des moyens si peu louables pour obtenir sa main. Elle accueillit son prétendu avec meilleure grâce qu'on ne pouvait s'y attendre.

Le père Cognard se frottait les mains en se disant que tout allait pour le mieux, et qu'après toutes les répugnances qu'elle avait montrées, Alice ne serait peut-être pas longtemps sans prendre goût à ce mari qu'on la forçait d'accepter.

Seule madame Cognard était un peu surprise. Son instinct de femme, plus vif et plus rusé, lui faisait vaguement entrevoir dans le maintien de sa belle-fille, quelque chose qui n'était pas d'accord avec les sentiments qu'Alice avait si peu déguisés jusqu'alors à l'égard de son futur mari. Pourtant Alice continua de jouer si parfaitement son rôle, elle se garda si bien de ne pas l'exagérer, que peu à peu sa belle-mère s'y laissa prendre comme les autres, et finit par se dire que, en fin de compte, la jeune fille, en personne bien née, savait faire contre fortune bon visage. La digne femme alla même jusqu'à penser qu'Alice n'était pas fâchée d'échapper à sa rude tutelle et qu'elle préférait encore celle d'un mari qui, après tout, donnait les signes les plus évidents d'un amour passionné. Nous devons avouer que la perspective de voir sa belle-fille heureuse, même avec le capitaine, ne remplissait pas le chère femme d'une joie délirante.

Le contrat fut rédigé, lu, signé, paraphé, séance tenante. Il ne manquait plus que le sacrement pour faire du capitaine Evil l'heureux époux de celle qu'il convoitait depuis si longtemps avec tant d'ardeur.

En se mariant Alice apportait à son époux cinq cents louis qui lui revenaient du côté de sa mère, abstraction faite des biens qu'elle devait avoir plus tard après la mort du père Cognard.

—Ce sera toujours autant pour monter votre petit ménage, dit bourgeoisement ce dernier en tapant sur le ventre du capitaine qui se montra médiocrement flatté de la familiarité du futur beau-père. Et puis se tournant vers sa fille, le bonhomme lui dit, la bouche en coeur:—Ce soir, fillette, tu auras les cinq cents louis dans ta commode. Ce sera toujours assez pour te faire attendre ma mort avec patience. Eh! eh!

Il n'est nullement à douter que Cognard crût avoir en ce moment un très-bon ton et beaucoup d'esprit. Il en est comme ça qui savent se contenter de peu.

En se retirant, Evil demanda à Alice la permission de l'embrasser. Celle-ci qui voulait rester ferme jusqu'à la fin, lui présenta la joue. Mais quand les lèvres du capitaine effleurèrent le visage de la jeune Fille, ce fut comme si elle eut été brûlée par un fer rouge. Elle put si peu retenir un tressaillement répulsif, que James Evil qui lui tenait en même temps la main, en ressentit la commotion. Le glorieux officier eut bine garde d'en saisir la signification, et mit le frissonnement de la jeune fille sur le compte d'une sensation plus favorable à son amour-propre.

Alice dont tous les nerfs vibraient sous le coup d'une émotion indicible, s'empressa de se dérober à la joie bruyante de son père qui, il me faut en convenir, avait largement fait raison d'un vieux vin d'Espagne aux deux officiers. Elle commençait à se déshabiller tout comme d'habitude, lorsque son père frappa à la porte de sa chambre. Il entra tenant cinq petits sacs pleins de souverains en or, et les jeta bruyamment sur la commode en disant: