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La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 cover

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 20: CHAPITRE SEIZIÈME
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About This Book

The narrative follows Marc Evrard and his beloved Alice as military and political upheaval surround their community after the British conquest and contested imperial measures that provoke American insurgency. Military maneuvers, sieges, and the advance of invading forces create peril and divided loyalties among local inhabitants; officials' corruption and legal changes add social strain. The plot interweaves personal anxieties and romantic concern with the larger struggle between occupying authorities and rebellious provinces, portraying how high politics and wartime violence reshape ordinary lives.

—Tiens, fi-fille, voilà pour t'aider à faire le trousseau de ton premier poupon! Mais je m'aperçois que je te dérange. Tu as du reste besoin de repos. Bonsoir, fillette, et des rêves d'or, fit-il en clignant de l'oeil du côté des sacs.

Pour déployer autant d'esprit le père Cognard devait certainement être en pointe de vin.

A peine fut-elle seule que Alice tomba à genoux. Elle priait depuis longtemps avec une ferveur extrême, lorsqu'une pensée, pour ainsi dire extérieure, traversa sa prière et lui fit jeter un regard autour d'elle. Alors sa tête tomba sur ses mains jointes contre le lit, et des larmes jaillirent de ses yeux.

Terminée le soir même, sa robe de mariée étalait sur un meuble la blancheur de ses plis ondoyants, tandis que deux petits souliers de satin blanc, semblaient, tout au bas, attendre avec impatience les pieds mignons que les devait chausser, et que la couronne de fleurs d'oranger reposait coquettement au-dessus, comme désireuse de parer au plus tôt le beau front de vierge auquel elle était destiné.

Tous ces apprêts que appellent le rayonnement du bonheur sur la figure des fiancées la ville du plus grand jour de leur vie, et dont la blanche vision hante joyeusement les songes des jeunes filles, était-ce bien ainsi qu'Alice les avait rêvés? Pouvait-elle, derrière la gaze transparente de son voile de tulle, entrevoir le séduisant élu de son coeur lui apporter, avec le sourire enchanteur de l'attente, la promesse du bonheur tant désiré?

Hélas! cette extase momentanée, cette illusion trop souvent de si courte durée qui clôt l'existence de la jeune fille, et précède de si près l'amer réveil d'un grand nombre d'épousées, le brillant souvenir de ce jour mémorable qui illumine la vie entière de la femme, et qu'elle aime à se contempler en se retournant, à mesure qu'elle avance sur la mer orageuse du monde—comme l'exilé qui s'éloignant des rives où s'écoula son heureuse enfance, attache ses regards sur la lumière que le dernier phare de la patrie projette à l'horizon sur les flots tourmentés et sombres—cette faible consolation lui était même à jamais refusée!

Pour elle ce déploiement des apprêts nuptiaux n'était qu'une ironie de plus dont la fatalité surchargeait son malheur.

Elle pleura longtemps et peut-être les larmes les plus amères qu'elle eut encore versées. N'était-elle pas décidée à tout tenter pour échapper à l'odieuse étreinte de cet homme dans les bras duquel on la voulait si brutalement jeter? Il fallait fuir, fuis sans retard la maison de son père, cette maison où elle était née, où sa première enfance, heureuse et insouciante, s'était écoulée sous l'irradiation du sourire maternel. Il lui fallait quitter son père qu'elle aimait toujours malgré cette cruelle ambition à laquelle il n'avait pas hésité à sacrifier sa fille, le quitter en fugitive, en coupable. Car enfin elle se rendait bien compte de la culpabilité de sa démarche, et se disait que le châtiment, presque toujours attaché à cette révolte ouverte contre l'autorité paternelle, ne se ferait peut-être pas longtemps attendre!

Telles étaient ses pensées désespérantes lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit tout doucement. Elle tourna la tête et reconnut Lisette coiffé, habillée, toute prête à sortir. Celle-ci referma sans bruit la porte. Elle s'approcha de sa maîtresse et lui dit à l'oreille:

—Tout le monde dort, madame Cognard comme les autres. Il y a plus d'une heure que je lui ai entendu fermer la porte de sa chambre à coucher. Mais, qu'avez vous donc fait! Vous n'êtes qu'à moitié habillée. Il faut nous dépêcher.

—Écoute Lisette, dit Alice qui essuya ses larmes en se relevant de terre où elle était restée agenouillée plus d'une heure. Il est encore temps pour toi de rester, et comme il m'en coûte de te lier à ma triste destinée, je te supplie de me laisser aller seule. Reste dans la ville où tu auras du moins la consolation de te savoir auprès de ton pauvre ami Célestin que je ne puis malheureusement pas sauver.

Lisette secoua négativement la tête.

—Non, mademoiselle Alice répondit-elle, je vous ai promis de m'en aller avec vous, je pars et tout ce que vous pourriez dire ne me ferait pas changer d'idée. Pour ce qui est de Célestin quelque chose me dit qu'il se tirera bien d'affaire tout seul. Dieu est trop bon pour permettre comme ça que ce brave Tranquille soit la victime d'un méchant homme—Quant à moi vous entez que je ne peux rester seule ici, et que toute la colère de vos parents retomberait sur moi. Ainsi donc au lieu de perdre notre temps en paroles inutiles, préparons nous vite. Pour moi vous voyez que je n'ai pas flâné.

Elle releva sa collerette et laissa voir une corde de la grosseur de son petit doigt et qui s'enroulait une vingtaine de fois autour de sa taille.

—Qu'est-ce que cela? fit Alice.

—La corde pour faire sécher le linge. J'ai été la décrocher au grenier pendant la soirée. Je vous ai déjà dit que le seul moyen que nous avions de sortir de la ville était de nous laisser glisser du haut en bas des murs, du côté des faubourgs. Cette corde nous en donnera le moyen.

—Est-elle assez longue?

—Les murs ont trente pieds de haut, à ce qu'on m'a dit, et cette corde en a soixante de long. Nous pourrons même la mettre double, il y aura moins de danger qu'elle casse.

—C'est bon, aide-moi à m'habiller, reprit Alice à qui l'air décidé de la soubrette rentait toute sa fermeté.

Une heure du matin sonnait en ce moment, et le silence le plus entier régnait dans la maison.

—Il faut vous habiller chaudement, dit Lisette, car la nuit est froide, et Dieu seul sait où nous allons.

Quand Alice eut achevé de se vêtir elle prit sur sa commode un des sacs d'or que son père y avait laissés, et le pesa dans sa main.

—Cet or vient de ma mère, dit-elle, en conséquence il est à moi. Nous en aurons besoin. Prends deux de ces sacs je me charge de deux autres. Le dernier restera ici, car il ne faut pas trop nous embarrasser. Es-tu prête?

—Oui, Mademoiselle, fit Lisette en prenant, comme sa maîtresse un sac de cent louis dans chaque main.

Alice jeta un dernier regard dans sa chambre, retint un sanglot qui se tordant dans sa gorge, et sortit sur la pointe du pied. Retenant leur haleine et marchant avec une extrême prudence pour dissimuler le bruit de leurs pas, elles traversèrent le corridor et descendirent l'escalier. Quand elles passèrent devant la chambre de M et de Mme. Cognard une planche qui craqua sous leurs pieds leur fit violemment battre le coeur. Un moment elles restèrent immobiles, craignant d'avoir été entendues. Mais comme rien ne bruissait dans la chambre, elles continuèrent d'avancer.

Tandis que Lisette débarrait la porte, Alice s'agenouilla dans le vestibule et murmura ces mots:

—Pardon, mon père, pardon à votre malheureuse enfant!

Quand elle se releva la porte était ouverte, et avec un empressement fébrile Alice rejoignit Lisette qui l'attendait déjà dans la rue.

Il avait été entendu d'avance qu'au lieu de se diriger immédiatement vers les remparts, elles remonteraient la rue Saint-Anne jusqu'à la rue Des-Jardins qu'elles parcourraient jusqu'à la rue Saint-Louis pour, de là, prendre la rue Sainte-Ursule qui les conduirait jusqu'à l'endroit vacant dans le voisinage immédiat du bastion des Ursulines. De la sorte elles éviteraient de donner des soupçons à la sentinelle qui, placé en faction sur la Redoute-du-Roi et voyant deux femme errer, la nuit, dans l'espace alors vaste et désert qui s'étendait depuis le collège des Jésuites et la rue Saint-Jean jusqu'aux murs de la ville du côté des plaines, aurait pou les inquiéter dans leur fuite.

Par bonheur, au moment où elles prirent pied dans la rue, la sentinelle leur tournait le dos, et la nuit étant noire, elles se trouvaient hors de vue quand le factionnaire revint sur ses pas.

Commes les deux jeunes femmes, peu habituées à de pareilles courses nocturnes allaient, frissonnant de peur, tourner le coin de la rue Des-Jardins, elles faillirent se heurter contre deux hommes qui venaient à leur rencontre et s'avançaient tout doucement, comme des gens qui craignent d'être entendus et ont le plus grand intérêt à n'être point remarqués.

La première impression des jeunes filles fut de la frayeur. Mais Lisette qui n'en était qu'à deux pas, eut à peine envisagé l'un de ces hommes, un grand, qu'elle s'écria, tout en étouffant sa voix:

—Mon Dieu! est-ce bien toi, Célestin?…

—Mam'zelle Lisette! répondit la voix de Tranquille.

—C'est Dieu qui vous envoie! répartit Alice. Où alliez-vous donc?

Vous chercher, Mademoiselle. J'ai appris que le mariage devait se faire lundi et comme je voulais vous garantir de ce mauvais pas je vous assure que j'ai passablement travaillé pour m'échapper avec mon camarade que voici, un officier bostonnais et qui vous est d'avance dévoué, mademoiselle Alice.

L'officier qui s'était approché salua profondément Alice. Celle-ci s'inclina.

En quelques mots Lisette mit Tranquille au fait de leur projet de fuite, et des moyens qu'elle avaient pris pour en assurer le succès.

—Pauvres enfants! dit Célestin, c'est fort heureux que nous vous ayons rencontrées, car je doute fort que vous eussiez réussi. Enfin, grâce à Dieu, nous voici, deux solides gaillards, prêts à nous faire hacher en morceaux pour votre service.

Alice le remercia de ce dévouement avec effusion, et tous les quatre, suivant l'idée première des deux jeunes filles, s'avancèrent vers la rue Saint-Louis qu'il parcoururent dans presque toute sa longueur, jusqu'à la rue Sainte-Ursule où ils s'engagèrent sans avoir rencontré personne.

—Tout va bien jusqu'à présent, dit Tranquille. Reste à savoir ce qui nous attend aux remparts. Les sentinelles y sont assez rapprochées. C'est là qu'il va falloir avoir l'oeil vif, les jambes alertes et les bras fermes au besoin. Attention, à présent!

Ils venaient de dépasser la dernière maison de la rue Sainte-Ursule qui s'arrêtait alors au bout de la rue Saint-Anne, et ils s'avançaient dans l'espace, inhabité à cet époque-là qui regardait les remparts. Arrivés à l'endroit où la rue d'Auteuil coupe maintenant à angle droit le bout de la Rue Sainte-Anne, c'est-à-dire en face du bastion Sainte-Ursule dont l'enfoncement et la projection sur la campagne forme un bonne partie de l'Esplanade, Tranquille fit arrêter ceux qui l'accompagnaient et leur enjoignit de se baisser pour donner moins de prise au regard des sentinelles. Il s'agenouilla comme les autres et jeta un regard scrutateur en avant, afin de reconnaître la position et de prendre ses mesures en conséquence.

Une centaine de pas l'éloignait du point le plus rapproché des remparts. Quoique la nuit fût sans étoiles, on pouvait entrevoir les sentinelles dont la tête et les épaules, vues de la position occupée par Tranquille, dominaient le parapet et se détachaient, bien que confusément, sur le ciel toujours moins sombre, à cette heure même, que la surface du sol. Il y avait un factionnaire sur les hauteurs de la porte Saint-Jean, un autre à l'angle rentrant que fait sur la droite la gorge du bastion des Ursulines en joignant la courtine, un troisième au point le plus avancé du bastion, c'est-à-dire à l'union des deux faces qui font angle saillant du côté de la campagne. Le dernier qu'on apercevait était posté à l'angle rentrant qui forme le côté gauche de la gorge du bastion. Ainsi échelonnées à égale distance, les sentinelles faisaient bonne garde; on entendait le cri de veille qu'elles se renvoyaient l'une à l'autre d'une voix traînante et monotone:

Sen-try all-'s-well.

En ce moment le cri qu'on entendit venir d'en bas, dans la direction de la porte du Palais, se rapprocha, grossit, passa de sentinelle en sentinelle auprès des fugitifs, remonta vers la porte Saint-Louis, diminua et finit par s'éteindre au loin sur les hauteurs où s'élève aujourd'hui la citadelle.

—Vous allez venir avec moi, dit Tranquille à l'officier américain. Il faut que nous allions désarmer et garrotter la sentinelle que est en face de nous. Ces dames vont nous attendre ici. Ce ne sera pas long.

En hommes qui avaient fait tous deux la guerre des bois, avec ou contre les sauvages, Tranquille et son compagnon s'éloignèrent en rampant sans bruit sur le sol dans la direction de l'angle rentrant du bastion qui regarde la porte Saint-Jean. Il s'avancèrent jusqu'au pied du talus au haut duquel le factionnaire montait la garde en regardant du côté de la campagne. Comme il leur tournait le dos, tous deux montèrent en se glissant inaperçus jusqu'à lui. A cet instant le cri de veille remontait de la porte du Palais vers la porte Saint-Jean. Tranquille attendit que le soldat auquel il en voulait eut répondu, et bondit sur lui comme la sentinelle suivante transmettait le mot d'ordre à un autre camarade.

Le factionnaire saisi à la gorge par la main puissante du Canadien ne put point même jeter une plainte. Il s'abattit sur le sol, renversé d'un seul coup de genoux dans les reins.

—Maintenez-le par terre, dit Tranquille, tandis que je vas fermer la bouche de notre homme.

Pendant que l'officier américain s'accrochait aux membres du soldat renversé, Tranquille lui fourrait un mouchoir dans la bouche. Pour s'assurer que le bâillon étoufferait les cris du factionnaire, le Canadien desserra peu à peu l'étau des cinq doigts. Le malheureux soldat voulut crier, mais il ne rendit qu'un soupir que l'on n'aurait point entendu à trois pas.

—Bon comme ça! fit Tranquille. Mais pour être plus sûr qu'il ne nous trahira pas, faites-lui comprendre, vous qui parlez sa langue, que s'il fait mine de bouger et de crier nous lui enfonçons sa baïonnette dans le ventre… A présent, garrottons-le avec les lanières de nos draps découpés que nous avons emportées de la prison. Puisque ces dames ont une corde nous n'aurons pas besoin de ces mauvais bouts de linge pour descendre au pied des remparts.

En un tour de main, le soldat fut lié des pieds à la tête et resta couché sur le dos immobile comme une momie dans ses bandelettes.

—Bien! fit Tranquille. Prenez son fusil et montez la garde à sa place, et quand votre tour sera venu de répondre à ces mots anglais que ces messieurs se jettent l'un à l'autre, criez hardiment comme celui-ci le faisait tout-à-l'heure. Moi je vas aller chercher les demoiselles.

Tout ce qui précède s'était fait en un tour de main, et les deux factionnaires voisins de leur camarade garrotté, et séparés de ce dernier par une distance d'au moins cent pas, ne s'étaient aperçus de rien, leur attention se trouvant attirée plutôt du côté de la campagne qu'à l'intérieur de la ville, où il leur devait sembler qu'il n'y avait aucune surprise à redouter.

Tranquille s'éloigna et revint quelques minutes après avec Alice et
Lisette qui tremblaient de tous leurs membres.

—Ce n'est pas le moment d'avoir peur, leur dit Célestin, vous aurez besoin dans un instant de l'entière puissance de vos muscles pour vous retenir après la corde de toute la force de vos poignets.

Rampant tous les trois sur les genoux et les mains, pour être moins en vue, Tranquille et les deux jeunes filles s'approchèrent du créneau qui traversait l'angle du bastion, à l'endroit où celui-ci se réunissait à la muraille. Le mur du rempart ayant au moins une dizaine de pieds d'épaisseur, et le parapet dominant le talus de cinq à six pieds, les trois fugitifs se trouvèrent à l'abri de tout regard indiscret, lorsqu'ils furent entrés dans l'embrasure.

—Mam'zelle Lisette, dit Tranquille à voix basse, déroulez vite la corde que vous avez autour de vous et passez-moi-la. Vous m'avez dit qu'elle avait soixante pieds de long?

—Oui.

—C'est bon, nous la mettrons double et elle sera encore longue du reste. Placés comme nous sommes ici, il n'y a pas plus de vingt-cinq pieds d'ici le fossé. Mademoiselle Alice, comme vous êtes la plus pressée de vous mettre hors d'atteinte, vous allez, s'il vous plaît, descendre la première. Enveloppez-vous les mains dans votre mouchoir pour que la corde vous les meurtrisse moins… Écoutez….

Le cri de veille revenait de la porte Saint-Jean et c'était au tour de l'officier américain de répondre. Les quatre acteurs de cette scène émouvante attendaient avec anxiété le résultat de l'audacieuse substitution de la sentinelle.

Sen-try all-'s-well, cria l'officier américain qui dût imiter à s'y méprendre, surtout à distance, la voix de la sentinelle garrottée; car on entendit le plus proche factionnaire répéter nonchalamment les trois mots d'ordre.

Lisette passa la corde à tranquille. Celui-ci la réunit en double, en donna l'un des buts à Alice et lui en serra soigneusement les deux mains.

—A présent, mademoiselle, lui dit-il, c'est du courage qu'il vous faut.
N'ayez point peur tenez bon et tout ira bien.

—Je ne la laisserai aller qu'avec la vie, répondit Alice, dût cette corde m'entrer dans les chairs jusqu'aux os.

Cela ne sera pas long. Dans dix secondes vous serez en bas. Une fois là, n'ayez aucune crainte, Lisette vous y rejoindra en un rien de temps. Allons, tenez-vous bien, et ne lâchez la corde que lorsque vous aurez sûrement pris pied à terre.

Guidée par Tranquille qui la retenait d'une main par les poignets, tandis qu'il s'enroulait la corde autour de la main droite, Alice se laissa glisser sur les genoux jusqu'au bord du rempart. Mais dès qu'elle sentit le vide sous ses pieds, un frisson passa par tous ses membres, et les battements de son coeur devinrent si forts et si précipités qu'elle en fut presque suffoquée.

—Mon Dieu, ayez pitié de moi! soupira-t-elle.

Le canadien s'était attendu à ce premier moment de frayeur, et, pour donner à la Jeune fille le temps de revenir de cette terreur du vide, il la retint quelques secondes par les bras en lui disant:

—Mademoiselle! au nom de M. Marc que vous allez bientôt revoir, du courage, je vous en prie!

Ranimée par le souvenir de son fiancé, Alice se roidit contre la frayeur, et comme elle s'aperçut que la circulation du sang dans ses artères gonflées se ralentissait peu à peu, elle dit à Tranquille:

—C'est bien, je me sens remise, je suis prêter.

—Tenez-vous bien, je vas vous laisser aller, dit Tranquille qui lâcha les bras de la jeune fille, se renversa en arrière en s'arc-boutant contre le mur pour faire un contrepoids, et laissa glisser la corde.

Les mains à demi broyées par la corde et les pieds flottants sans le vide, Alice et besoin en ce moment d'une force d'âme incroyable pour ne point crier.

Enfin, après une de ces demi-minutes terrible dont l'infernale agglomération doit composer les siècles sans fin dans l'abîme maudit, Alice toucha la terre. Elle s'assura qu'elle était bien rendue tout au fond du fossé, tira deux fois sur la corde et la laissa aller à Tranquille qui la remonta aussitôt.

Nous ne nous arrêterons pas à analyser les sensations de Lisette dans cette descente plus effrayante que périlleuse. Elle les ressentit et les supporta avec autant de force que sa maîtresse auprès de laquelle elle se trouva saine et sauve en moins d'une minute.

L'officier américain venait de répondre pour la seconde fois au cri de veille, lorsque le Canadien s'approcha de l'entrée de l'embrasure et lui dit que son tour était venu.

—Apportez le fusil, ajouta-t-il, nous en aurons besoin, peut-être; la baïonnette surtout me servira pour descendre, puisque je serai le dernier, et qu'il n'y aura personne ici pour me tenir la corde.

Il se coucha sur le dos pour opposer une plus forte résistance au poids de son compagnon plus lourd que celui des deux jeunes filles. L'officier saisit la corde que Tranquille retenait autour des mains, et descendit rapidement dans le fossé.

Le Canadien se releva d'un bond, ôta la baïonnette qui était passé eau bout du fusil, l'introduisit avec force entre deux pierres, s'assura qu'elle y tenait bien, passa la corde autour et se laissa glisser d'une main, emportant de l'autre le fusil du factionnaire anglais. Arrivé à terre, il tira à lui la corde qu'il n'avait fait que plier par la moitié sur la baïonnette, et, suivit des autres fugitifs, s'empressa de traverser le fossé. Il n'avaient pas fait soixante pas qu'ils étaient arrêtés par le mur de revers qui avait quinze pieds de hauteur.

—Montez sur mes épaules dit Tranquille à son compagnon. Une fois en haut, vous tirerez à vous les dames à l'aide de la corde que je vous jetterai.

Il s'appuya sur le revers, de la figure du côté de la muraille.
L'officier grimpa sur les épaules du géant. Malgré la grande taille de
Tranquille, l'autre ne put atteindre le faite du mur, même en étendant
les bras.

—Trop haut! murmura-t-il.

—Tenez-vous bien, dit le colosse qui, de se larges mains prit l'officier par les pieds et le souleva au bout de ses bras. L'autre atteignit la corniche et s'y cramponna. Une dernière poussée de Tranquille porta l'officier sur le talus.

Il attrapa au vol la corde que Célestin lui jeta.

Au moment où Alice saisissait l'autre bout pour se faire hisser sur le talus, Tranquille, que avait l'oeil à tout, vit la sentinelle s'agiter sur le couronnement de la porte St. Jean qui s'illumina d'un subit éclair, tandis qu'un coup de feu éclatait dans la nuit et que le bruit d'une balle frappant la pierre à côté d'eux, faisait tressaillir les fugitifs.

On les avait aperçus.

—Vite mademoiselle Alice, ou nous sommes perdus! s'écria tranquille.

Il vit que la jeune fille saisissait résolument la corde, se retourna du côté des remparts, et, prompt comme l'éclair visa l'autre sentinelle qui apparaissait à l'angle saillant du bastion des Ursulines, et tira. Il y eut un cri sur le rempart, et le factionnaire à qui le le coup était destiné retomba au-dedans du parapet avant d'avoir tiré son arme qu'il épaulait.

Alice était déjà rendue sur la corniche.

—Couchez-vous par terre, pour donner moins de prise aux balles! lui cria le Canadien, et toi, ma petite Lisette, vite, en haut avant que le gredin de la porte ait rechargé son fusil!

En moins de cinq secondes Lisette rejoignit sa maîtresse et s'étendit par terre à côté d'elle.

Tout en rechargeant son arme, le factionnaire de la porte jetait des cris de paon.

—A présent, s'écria le Canadien qui bondit sur le faîte du mur, tout le monde debout, et avant les jambes si nous ne voulons pas recevoir quelque balle dans le corps.

L'officier donna la main à Alice, Tranquille à Lisette, et tous les quatre descendirent le talus à la course en gagnant les maisons du faubourg.

Les soldats du corps-de-garde, attirés par les deux coups de feu et par les cris de leur camarades, accouraient précipitamment au parapet. Ils entrevirent les fugitifs qui avaient atteint l'entrée de la rue Saint-Jean et détalaient à toute jambe. Les premiers arrivés tirèrent au juger sur ces ombres fuyantes. Mais la précipitation nuisit à la justesse de leur tir qui n'atteignit heureusement personne.

Une fois hors de portée, Tranquille arrêta les jeunes filles auxquelles la frayeur et cette course furieuse faisait perdre haleine, et tous continuèrent d'avancer au pas en longeant les maisons désertes et à moitié démolies.

—Derrière eux retentissaient dans la ville des cris tumultueux qui croissaient de seconde en seconde.

—A en juger par le vacarme qui se fait là-bas, remarqua Tranquille, vous pouvez voir qu'il était temps de décamper quand cet animal de soldat à tiré sur vous. C'est égal, j'ai proprement descendu l'autre.

Pour éloigner de son esprit la pénible pensée qu'un homme avait été tué, peut-être, à cause d'elle, Alice se tourna vers Tranquille et lui demanda, tout en marchant:

—Dites-moi donc, Célestin, comment se fait-il qu'on vous ait tiré, l'autre jour, de la Redoute-du-Roi, pour vous transférer dans une autre prison, et que nous nous ayez rejoint si fort à propos cette nuit?

—Voici, mademoiselle: je suppose qu'on ne nous avait logé à la Redoute qu'en attendant qu'on nous eût préparé une autre demeure dans le collège des Jésuites. Il fallait poser des barreaux de fer à la fenêtre de notre dernier logis, ce qui devait prendre quelques jours. Vous vous souvenez que le matin où je vous avais fait savoir que je serais prêt à m'enfuir avec vous la nuit suivante, un piquet de soldate vint nous chercher à la Redoute et nous emmena. Heureusement que monsieur et moi avions eu le temps de cacher chacun une lime dans nos bottes, et que les gardiens de la Redoute ne s'aperçurent pas que nous avions scié presque tout-à-fait les barreaux de cette embrasure qui est revêtue d'une fenêtre au-dehors, pour défendre le dedans du bastion contre le froid et la pluie. A présent pourquoi nous changeait-on de prison? Était-ce parce qu'on nous trouvait trop petitement dans la Redoute ou qu'on ne nous y pensait pas assez en sûreté?…

—C'est plutôt pour ce dernier motif, interrompit Alice; car le capitaine Evil savait d'avance que c'était Lisette qui vous avait porté des armes aux casernes dont vous avez failli vous évader avec tous les prisonniers bostonnais. Or comme la Redoute n'est qu'à une vingtaine de pas de la maison, le capitaine aura craint, sans doute, le trop proche voisinage de Lisette. Je m'étonne même qu'il ait pu vous laisser passer plusieurs jours aussi près de nous.

—C'est que, voyez-vous, il n'y avait pas d'autres places libres dans le moment. Les casernes, et les prisons sont encore remplies de Bostonnais, et l'on ne voulait pas nous mettre avec les autres. On nous trouvait apparemment trop dangereux et l'on voulait nous tenir au secret. Dans tous les cas, je m'aperçus en entrant dans notre cellule, au collège des Jésuites, qu'on nous y avait préparé un petit endroit soigné. La porte était en chêne neuf, épaisse de trois pouces avec des plaques de fer en dedans, et l'on avait eu la précaution d'en mettre cette fois les pentures en dehors. Il ne fallait pas penser à nous sauver par-là. Je vous assure que la chose n'était pas aisée non plus du côté de la fenêtre. De gros barreaux de fer très rapprochés et croisés y formaient un grillage des plus solides. Ils avaient un pouce et demi d'épaisseur, n'étaient éloignés que de quatre pouces les uns des autres, et se trouvaient reliés en travers par d'autres barres de fer. Pour nous permettre de passer par-là, il fallait en couper cinq des plus longs et six de ceux qui étaient en travers, tous en un seul bout, il est vrai, puisque je pouvais les plier à l'autre extrémité ajouta bonnement Tranquille qui ne paraissait rien trouver d'extraordinaire à cer tour de force. Dès le premier soir nous nous mîmes pourtant à l'ouvrage. Mais vous pouvez croire que cela nous a donné bien du mal. A la fin nos limes ne mordaient plus et nous avions les mains en compote. Voilà pourquoi nous avons mis tant de temps, et c'est encore une chance que nous ayons pu finir si à point cette nuit!

—Oui, mon brave Célestin, reprit Alice, juste à temps pour me sauver la vie! Car j'étais bien résolue à me faire tuer plutôt que de rester dans la ville. Et je vois bien maintenant que jamais Lisette et moi nous n'aurions pu nous sauver toutes seules. Sans vous je serais probablement morte à l'heure qu'il est!…

Après avoir descendu le côteau Sainte-Geneviève, parcouru jusqu'au bout la rue Saint-Vallier en gagnant la campagne, et dépassé les dernières maisons en ruine de Saint-Roch, dont les murs fortement estompés à leur base par les dernières ombres de la nuit qui rasaient la terre, se déchiquetaient pittoresquement sur les premières clartés qui blanchissaient le ciel à l'orient, les fugitifs s'avancèrent, à travers les champs, dans la direction de l'Hôpital-Général près duquel était assis le camp de l'armé américaine.

Comme ils allaient atteindre les avant-postes, le qui-vive d'une sentinelle et le craquement de la batterie d'un mousquet les cloua sur place. L'officier qui les accompagnait, éleva la voix, se fit reconnaître et tous pénétrèrent aussitôt dans le camp où l'on apprit aux fugitifs que le colonel Arnold et son aide-de-camp Marc Evrard étaient partis pour Montréal depuis plusieurs jours.

L'officier bostonnais s'en alla trouver l'un de ses camarades qui était de service, pour autoriser Alice et sa suivante à passer la nuit à l'intérieur du couvent, ce qui leur fut aussitôt permis. La supérieure accueillit gracieusement les jeunes filles et leur fit donner une chambre où elles achevèrent de passer la nuit en se reposant des fatigues et des émotions qui avaient accompagné leur fuite.

Le lendemain matin Alice qui se trouvait encore trop près de la ville, et avait hâte de mettre son honneur sous la sauvegarde d'un époux, résolut d'aller rejoindre Marc Evrard à Montréal.

Une voiture pour faire le voyage n'était pas chose facile à trouver dans le camp. Heureusement qu'un habitant de Sainte-Foye qui était venu de Bon matin vendre des provisions aux assiégeants offrit à Tranquille de conduire les voyageurs en charrette jusque chez lui ou, moyennant un bon prix il leur vendrait un cheval et une voiture.

Alice accepta avec empressement, et, tout en se préparant à partir, elle fit venir l'officier qui l'avait protégée pour le remercier cordialement.

Sur la demande d'Alice, Tranquille avait, avant de descendre dans le fossé de la ville, enfoui dans les vastes poches de la capote de soldat avec laquelle il avait été fait prisonnier les quatre cents louis d'or emportés par la fiancée de Marc Evrard. En montant dans la charrette le Canadien, après s'être assuré que son précieux fardeau ne lui avait pas faussé compagnie, pensa que la jeune fille avait eu une fameuse idée d'emporter autant d'argent avec elle, et qu'avec une pareille somme on pouvait aller loin.

On arriva à Sainte-Foy de bonne heure dans la matinée. En vrai maquignon Tranquille examina le cheval offert par le paysan, reconnut qu'il était jeune encore, robuste et capable de fournir rapidement une longue traite. Il eus soin de s'assurer aussi que la voiture, une de nos calèches du bon vieux temps, à larges oreilles et à soufflet, pouvait subir et faire endurer les mauvais chemins de la saison sans trop de fatigue. Après en avoir débattu le prix avec le propriétaire, Tranquille donna vingt-cinq louis pour le cheval, le harnais et la voiture.

Une fois assuré de continuer le voyage aussitôt qu'elle le désirerait, Alice consentit à prendre quelque nourriture. Elle voulut que Tranquille et Lisette, malgré leurs protestations, mangeassent avec elle. Lorsque le déjeuner toucha à sa fin, elle dit à Tranquille:

—Si j'ai bonne mémoire, Célestin, je crois que vous témoignez depuis longtemps de l'inclination pour Lisette.

Celle-ci rougit jusqu'aux oreilles, tandis que Tranquille balbutiait une réponse qui n'état certes pas négative.

Eh bien, mes amis, reprit Alice, comme il faut éviter de faire parler les mauvaises langues, nous allons passer par le presbytère où le curé vous mariera sur-le-champ. Vous me permettrez, à cette occasion, monsieur Célestin de donner cent louis de dot à Lisette en faible reconnaissance du dévouement sans bornes qu'elle m'a montré.

Lisette se jeta aux genoux de sa maîtresse, et les larmes aux yeux, voulut refuser. Mais Alice la releva en lui disant:

—Je le veux, ma chère lisette; seulement je regrette de ne pouvoir faire davantage. Si le bon Dieu ne me punit pas trop sévèrement de la faute que j'ai commise en quittant la maison de mon père et que mes voeux se réalisent, je ferai plus pour vous par la suite. Ceci vous permettra toujours de vivre en attendant que ton mari puisse se remettre au travail.

Lisette embrassa la main de sa maîtresse, faveur que ce bon Tranquille tout confus demanda à partager.

Une heure plus tard, le curé de Sainte-Foye, bénissait l'union de Célestin Tranquille et de Lisette Fournier, dont le petit coeur stout réjoui battait fort joyeusement après toutes les transes qui lavaient saisi depuis quelques semaines. La compensation était si douce que Lisette, oubliant ses récentes alarmes, se laissait ravir dans les extases d'un bonheur aussi doux qu'il était imprévu, tandis que le curé prononçait les paroles sacramentales.

Aussitôt que la cérémonie fut terminée, ils remontèrent en voiture, Alice et lisette au fond, et Tranquille sur le devant de la calèche qui partit au grand trot du cheval.

Célestin profitait du moindre prétexte pour tourner à chaque instant la tête du côté de sa petite femme qui lui lançait de radieuses oeillades, tandis que la pauvre Alice, en voyant cette interminable route s'allonger devant elle, se demandait tristement si le bonheur l'attendait au bout de la voie, ou si plutôt le malheur n'était pas embusqué à quelque tournant du chemin, prêt à bondir sur elle comme un bandit sur le passant.

CHAPITRE QUINZIÈME

UNE EXPIATION

La grosse cloche de la cathédrale sonnait à toute volée le dernier coup de la grand-messe, et déjà, remplissant les rue ardemment éclairées par le joyeux soleil de mai, les fidèles se hâtaient d'arriver à l'église.

M. et Mme Cognard, tout endimanchés, en vrais bourgeois qu'ils étaient, et prêts à sortir, semblaient attendre quelqu'un avec la plus vive impatience. Tandis que Cognard, le chapeau sur la tête, mâchonnait quelques jurons en marchant de long en large dans la salle à dîner qui donnait sur la rue Sainte-Anne, sa femme, debout devant la fenêtre, regardait au dehors, les sourcils froncés et les yeux pleins d'éclairs.

—Es-tu bien sûre, dit pour la vingtième fois Cognard en s'arrêtant derrière sa femme, qu'Alice n'est pas encore revenue de la basse messe?

—Quand je te dis que oui, répondit dame Gertrude en se tournant vers son mari avec un mouvement d'impatience.

—As-tu été voir dans sa chambre?

—Non, mais la cuisinière vient encore de me répéter qu'Alice et Lisette—qui ont dû sortir à bonne heure puisqu'elle-même ne sait pas quand elles sont parties—ne sont pas encore de retour. Du reste, nous en aurions eu connaissance, nous sommes debout depuis huit heures!

—Qu'est-ce que cela veut dire! s'écria Cognard que frappa du pied en lâchant un de ses plus gros jurons.

En ce moment le marteau heurta violemment la porte de la rue.

Madame Cognard, qui depuis un instant tournait le dos à la fenêtre, n'avait pu voir arriver personne.

—Enfin les voilà! grommela-t-elle en sortant dans le vestibule pour aller ouvrir, et bien décidée à gourmander sa belle-fille. La bouche toute pleine de méchants reproches, elle ouvrit brusquement la porte. Mais au lieu de donner cours à sa colère, elle fit un pas en arrière et resta la bouche géante. Pâle, essoufflé, tremblant d'émotion, un pied sur le seuil, le capitaine Evil se dressait devant elle.

—Mademoiselle Alice est-elle ici? cria l'officier d'une voix étranglée. Au nom de Dieu, répondez-moi! s'écria-t-il en faisant un pas dans le vestibule.

—Je ne… sais pas… balbutia madame Cognard. Je vas aller… voir à sa chambre.

Elle monte en courant l'escalier conduisant au premier étage, ouvre la porte de la chambre de sa belle-fille, voit d'un coup d'oeil que la pièce est vide, et, apercevant un papier placé bine en vue sur la toilette, elle le saisit et lit en deux secondes ces mots qui y sont écrits au crayon:

"Mon père, je n'ai pu me décider à épouser cet homme. Je pars, pardonnez-moi!"

Comme une furie, madame Cognard bondit hors de la chambre et se précipite dans le corridor. Mais aveuglée par la fureur, elle manque la seconde marche, s'embarrasse les pieds dans sa robe traînante, tombe la tête la première du haut en bas de l'escalier en jetant un cri terrible, et le crâne ouvert, le cou rompu, elle reste étendue sans bouger par terre.

Cognard accourt, la soulève dans ses bras, tout en jetant un coup d'oeil sur le papier fatal qu'elle tient encore entre ses doigts crispés. Et puis il s'affaisse sur lui-même en poussant des beuglements de douleur et de rage… Il ne relevait qu'un cadavre… et sa fille était partie…

Evil est aussi accouru. Il jette à son tour les yeux sur le papier froissé, comprend tout, et, sans s'occuper ni de Cognard ni de la morte, il sort de la maison en courant comme un fou.

Après l'alerte de la nuit précédente on avait trouvé près d'une embrasure, à gauche du bastion des Ursulines, la sentinelle garrottée et bâillonné par Tranquille. Quand on lui enleva le bâillon qui l'étouffait, le factionnaire raconta comment il avait été désarmé et réduit à l'inaction par deux hommes qui venaient de s'enfuir en compagnie de deux femmes.

Cette nuit-là Evil n'était pas de service; il n'apprit qu'en se levant, sur les neuf heures, les évènements de la nuit précédente. En s'habillant, l'idée de ces deux femmes qu'on lui disait avoir quitté la ville le tourmentait fort.

—Connaît-on les deux hommes? demanda-t-il à son ordonnance.

—Non, capitaine, pas encore.

Evil de plus en plus tourmenté par ses soupçons sortit en toute hâte et s'en alla droit au collège des Jésuites. Quant il arriva à la chambre qui, d'après ses ordres avait été transformée en cachot pour Tranquille et son compagnon, le capitaine en trouva la porte ouverte. Le soldat à qui il avait spécialement confié la garde des prisonniers se tordait les bras en face de l'énorme grillage éventré. Evil poussa un hurlement, renversa le soldat d'un coup de poing et courut chez Cognard.

On vient de voir ce qui l'y attendait.

CHAPITRE SEIZIÈME

OU IL EST PARLÉ DE CERTAINES CHOSES ET DE QUELQUES AUTRES

Le matin du sixième jour de mai, entre quatre et cinq heures, un coup de canon tiré de la rade éveilla en sursaut les bons habitants de Québec. Quelques jours auparavant, les Bostonnais avaient lancé contre la ville un brûlot qui après être venu assez près de la place pour terrifier les habitants, était allé s'échouer, poussé par la marée, sur la batture de Beauport où il avait fini de brûler avec plus de bruit que d'effet, et de lancer sur la grève déserte ses bombes, ses grenades et ses fusées.

Or ce matin-là, les Québecquois en entendant ce coup de canon bientôt suivi d'un seconde, d'un troisième et de plusieurs autres, crurent que c'était un nouveau brûlot qui, cette fois-ci, éclatait devant la ville. Aussi chacun s'élança-t-il hors du logis,

………………….dans le simple appareil D'un bourgeois que l'on vient d'arracher au sommeil.

Tout en recommandant son âme au Seigneur, chacun s'attendait à voir d'un moment à l'autre le vaisseau maudit s'ouvrir, éclater comme un volcan et vomir sur la ville des torrents de souffre et de goudron avec une infernale pluie d'obus et de pots-à feu. Mais quelle joie sereine n'inonda-t-elle pas le coeur de ces braves gens quand ils reconnurent que c'était une frégate qui, bientôt suivie de plusieurs transports anglais, jetait l'ancre devant la ville. On répondit à ces navires libérateurs par plusieurs décharges d'artillerie, et l'on courut sur la place d'armes pour saluer les troupes qui allaient débarquer.

Le général Carleton fit aussitôt descendre à terre les grenadiers et cinq autres compagnies. Les grenadiers demandèrent au général la permission d'aller déloger les Bostonnais de leur camp. Il y consentit, fit prendre les armes à neuf cent hommes de la milice, et se mettant lui-même à la tête de ces douze cents combattants, il sortit avec eux de la ville. Du plus loin qu'ils les virent venir, les Bostonnais commencèrent à détaler à toutes jambes, et, sans brûler une seule cartouche, abandonnèrent tous leurs bagages, leur artillerie et leurs munitions. La plupart même jetèrent leurs fusils. On prit aussi trois pièces de canon, deux obusiers, des bombes, etc., qui étaient le reste de l'artillerie des Bostonnais[31].

[Note 31: Mémoires de Sanguinet.]

Le blocus était levé.

Pendant ce siège, qui avait duré cinq mois, le feu de l'artillerie des assiégeants n'avait tué qu'un enfant et blessé seulement deux matelots dans la ville. Pour arriver à ce résultat les Américains avaient lancé sur la place sept cent quatre-vingts boulets et cent quatre-vingts bombes. Pendant le même temps la ville avait tiré, y compris les coups pour souffler les pièces dit ce bon Sanguinet, dix mille quatre cent soixante six coups de canon et lancé neuf cent quatre vingt seize bombes.

Croyez-vous que le grand empire de Russie produise jamais un chroniqueur que, aussi consciencieux que Mtre. Sanguinet, puisse exactement renseigner la postérité sur le nombre de coups de canon qui furent tirés durant le siège de Sébastopol?…

Partie de Sainte-Foye dans la matinée, avec Tranquille te Lisette, Alice n'arriva à Deschambault que fort avant dans la soirée. Après avoir passé la nuit en cet endroit les voyageurs repartirent le lendemain matin pour les Trois-Rivières, qu'il n'atteignirent qu'à une heure avancée le soir du cinq mai. Ils reprirent leur route de bon matin le jour suivant. Affaiblie pas sa maladie récente et par les émotions de tut genre par lesquelles elle avait passé, Alice n'était guère en état de supporter les fatigues d'un aussi long voyage que les mauvais chemins du printemps rendaient plus pénibles encore. Elle avait si peu comptée avec ses forces qu'elle perdit connaissance comme sa voiture traversait la paroisse de la Pointe-du-Lac, qui est située à dix milles plus haut que les Trois-Rivières. On conçoit quels furent l'effroi de Lisette et l'embarras de Tranquille en voyant leur maîtresse en ce piteux état. Heureusement qu'ils passaient en ce moment devant la maison d'un cultivateur de la Pointe-du-Lac. Tranquille courut y demander assistance. Le maître accourut à la voiture avec sa femme et aida Tranquille à transporter à la maison la jeune fille évanouie. Là, après une demi-heure de soins, Lisette et la maîtresse du logis parvinrent à réchauffer et à ranimer la voyageuse qui reprit enfin des sens.

Le docteur La terrière, qui dirigeait alors les forges de Saint-Maurice, dont la propriété appartenait à un M. Pélissier, et qui était bien connu dans les paroisses environnantes où il donnait souvent ses soins médicaux, étant venu à passer devant la maison, on l'y fit entrer. Après avoir vu mademoiselle Cognard et s'être informé du but où tendant son voyage, il la trouva si faible qu'il la déclara hors d'état de continuer sa route et lui ordonna de prendre plusieurs jours de repos absolu.

Ce fut un coup de foudre pour la pauvre enfant qui sentait bien elle-même l'impossibilité d'aller plus loin. Mais la hâte d'être réunie le plus tôt possible à son fiancé lui fit aussitôt prendre un parti extrême. Elle fit venir Tranquille auprès de son lit et lui dit:

—Mon bon Célestin, mouva allez remonter en voiture et vous rendre à Montréal en toute diligence. Quant vous aurez trouvé M. Evrard, dites-lui ce que j'ai fait pour lui. Qu'il se hâte de me rejoindre s'il m'aime encore, pour venir ratifier devant Dieu la promesse qu'il m'a faite de m'épouser. Comme ces bonnes gens d'ici veulent bien prendre soin de moi, votre femme vous accompagnera.

—Pardonnez-moi, Mademoiselle, interrompit Lisette, je ne vous abandonnerai pas dans l'état où vous êtes; Célestin ira seul à Montréal.

—Voilà qui est bien parlé, repartit Tranquille: je n'en serai que plus pressé à revenir, avec M. Marc.

—Faites comme vous l'entendrez, mes amis, reprit Alice en souriant.

Après avoir embrassé sa petite femme qui, nous devons l'avouer, avait le coeur bien gros, Tranquille remonta seul en voiture, et enveloppant son cheval d'un grand coup de fouet, il partit à fond de train. Le brave homme hésitait d'autant moins à suivre les ordres de sa maîtresse qu'il se disait que les troupes américaines occupant la ville des Trois-Rivières et tout le haut de la Province, la jeune fille n'avait rien à craindre de la part du capitaine anglais renfermé dans les murs de Québec. Le brave homme était loin de penser que dans ce moment même, l'arrivée de la flotte anglaise dans le port de la capitale déterminait la levée du siège, et que la débandade des troupes américaines qui commençait, allait bientôt amener aux Trois-Rivières les troupes royalistes lancées à la poursuite des Bostonnais.

Malgré le désir que nous avons de ne plus nous séparer un instant de nos principaux personnages, certains faits sont là qui se pressent derrière nous et réclament impérieusement la place qu'ils doivent occuper dans ce récit.

La nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite précipitée des troupes américaines parvint aux Trois-Rivières dans la soirée du 7 mai [32]. Elle y causa un grand émoi parmi les Bostonnais et ceux des habitants qui avaient pris fait et cause pour le Congrès. Plusieurs jours s'écoulèrent cependant avant que le général Thomas qui, dès le commencement de mai, avait succédé à Wooster comme commandant en chef de la division qui assiégeait la capitale, arrivât aux Trois-Rivières avec les fuyards. Il s'était arrêté à Deschambault pour attendre des renforts dont on lui avait annoncé l'arrivée prochaine. Le congrès venait en effet de diriger quatre mille hommes de troupes fraîches sur le Canada. Après avoir attendu en vain les secours qu'on lui promettait, Thomas se voyant serré de près par les troupes anglaises qui commençaient à remonter le fleuve, en haut de Québec, se replia sur les trois rivières, ou il arriva le quinze mai. Le lendemain il s'embarqua en bateau pour Sorel, laissant aux Trois-Rivières environ six cents hommes.

Dans l'après-midi du vingt-et-un, certain courrier apporta la nouvelle que les royalistes avaient repris Montréal aux Américains, et qu'ils avaient massacré tous les Bostonnais, ainsi que les Canadiens partisans du Congrès, qui leur étaient tombés sous la main[33].

[Note 32: Journal de Badeaux.]

[Note 33: Journal de Badeaux.]

Les troupes américaines s'empressèrent aussitôt d'évacuer Trois-Rivières en s'embarquant pour Sorel.

Cette rumeur de la prise de Montréal était fausse, et ce qui y avait donné lieu c'était l'affaire des Cèdres, où le capitaine anglais Forter, du 8e régiment, à la tête de deux cent quarante soldats et sauvages, avait d'abord forcé le major américain Butterfield à se rendre avec les trois cents hommes qu'il commandait et contraint, le lendemain le major Sheborne qui venait de Montréal avec une centaine d'hommes au secours de Butterfield, à déposer aussi les armes.

Retenus par les vents contraires, les vaisseaux sur lesquels les troupes royales remontaient le fleuve n'arrivèrent aux Trois-Rivières que dans la journée du 3 juin, pendant laquelle les royalistes reprirent possession de cette ville.

Ces détails étant donnés, pour la plus grande intelligence des faits qui vont suivre, rien ne nous empêche plus de rejoindre mademoiselle Cognard à la Pointe-du-Lac, où la nouvelle des revers essuyés par les troupes américaines l'était venue trouver en lui causant les plus tristes appréhensions sur l'avenir que lui préparait ces évènements si funestes à la cause de son fiancé.

CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

SURPRISES

Alice avait calculé que Tranquille prendrait tout au plus deux jours pour se rendre à Montréal autant pour en revenir, et peut-être encore deux autres journées pour trouver Marc, ce qui faisait six jours d'attente. Aussi vit-elle s'écouler la première semaine sans trop d'inquiétude et d'alarmes. Cependant dès la cinquième journée, elle s'était postée à l'une des fenêtres qui donnaient sur le grand chemin et sur le lac Saint-Pierre pour y guetter l'arrivée de son fiancé, espérant que grâce à la diligence de Tranquille, elle les verrait accourir tous deux, même avant le temps qu'elle avait fixé pour leur retour. Mais quand la huitième journée fut passée sans que rien n'annonçât l'arrivée prochaine de celui pour qui elle avait tout sacrifiée, une cruelle angoisse pénétra dans son âme, pointe d'abord acérée mais ténue, et qui alla se dilatant peu à peu et lui traversant le coeur avec d'affreux déchirements.

Qui pourrait décrire chacune des pulsations douloureuses de ce coeur sensible et meurtri, pendant les longues heures qu'elle passait à la fenêtre de la chaumière, les yeux fixés sur la poussière grise du chemin, ou sur l'horizon où s'estompait le dernier plan des eaux du lac assoupi? Qui espérait pénétrer d'un regard certain sous ce petit front de jeune fille et y saisir chacune des tristes pensées qui s'y agitaient avec ce tourbillonnement confus que donne la fièvre de l'attente? Quelle main serait assez téméraire pour oser retracer ces idées innombrables et agitées comme les milliers d'atomes que l'on voit tourbillonner dans un mince rayon de soleil?

De temps à autre, le dernier détour rétréci du chemin s'animait à l'apparition de quelque passant. Alors l'oeil anxieux de la jeune fille se fixait sur ce point mouvant qui grandissait et prenait une forme plus distincte en se rapprochant. Mais hélas! ce n'était toujours que quelque paysan qui apportait sur sa charrette son grain au moulin seigneurial des Montour, dont on entendait à distance le sourd grondement, ou quelque courrier bostonnais qui, venant de Montréal, se rendait en toute hâte aux Trois-Rivières. Tantôt une tache noirâtre tranchant sur l'azur du lac et du ciel se dessinait légèrement sur l'horizon; petit à petit ce point grossissant s'abaissait sous le ciel et rentrant de plus en plus dans la grande plaine du lac, comme un oiseau de mer qui après avoir plané dans l'espace descend lentement sur les eaux. A mesure qu'elle se rapprochait le mouvement d'une embarcation s'accentuait au balancement uniforme des vagues qui se soulevaient et s'abaissaient comme le sein d'une femme endormie. Mais toujours l'embarcation doublait, sans y toucher, la Pointe-du-Lac, sa proue fendant l'eau profonde dans la direction des Trois-Rivières.

Ainsi s'écoulèrent des jours et des semaines. Toujours assise à la même place, Alice immobile ressemblait, dans sa pose attristée, à une statue du désespoir muet et résigné. C'est à peine si les premiers feux de l'aurore qui venaient illuminer les vitres, colorant ses joues d'une rougeur momentanée, semblaient y jeter une fugitive lueur d'espérance qui pâlissait sous la lumière plus blanche du jour, et finissait par s'y éteindre tout à fait quand la nuit venait à tomber sur le lac assombri.

Ce taciturne désespoir se changea cependant en angoisse fébrile, quand la nouvelle de la levée du siège de Québec et de la retraite des Bostonnais parvint à la Pointe-du-Lac, angoisse qui devint frayeur mortelle, quand Alice vit passer, dans la journée du 21 mai, les bateaux emmenant à Sorel les dernières troupes américaines qui venaient d'évacuer les Trois-Rivières. Et puis enfin lorsque, dans la soirée du six juin, elle apprit que les troupes anglaises avaient repris possession des Trois-Rivières depuis, l'avant-veille, sa terreur fut à son comble.

—Partons, Lisette! s'écria-t-elle en éclatant en sanglots, partons sans retard! L'autre est plus près de moi, je sens son influence fatale qui se rapproche et me menace. Oh! oui, fuyons cet homme avant qu'il ne m'ait rejointe, car je sens déjà les approches de la mort qui marche avec lui!

—Mais où aller? mon Dieu! dit Lisette en pleurant.

—Droit devant nous, et ne nous arrêter que vaincues par la fatigue et si éloignées de lui qu'il ne puisse pas nous atteindre!

En ce moment se fit entendre au loin dans la nuit tombante le galop furieux d'un cheval dont les pieds ferrés heurtaient avec rage les pierres du grand chemin. En face de la maison le cheval s'arrêta net; le cavalier qui le montant sauta à terre, s'élança sur le seuil, ouvrit brusquement la porte et demanda d'une voix haletante:

—Est-ce ici que demeure Jean Gagnier?

Avant que le maître eut eu le temps de répondre, un cri de femme, cri surhumain de la passion qui éclate en transports, fit tressaillir la maison.

—Marc!…

—Alice!… répondit Evrard en se précipitant vers sa fiancée qui fléchit sur ses genoux et tomba pâmée dans les bras de son amant.

Et dans l'ombre où était plongé la chaumière, retentit un de ces baisers ardent où les âmes semblaient s'étreindre et se confondre.

—Femme! cria le maître de la maison en battant le briquet pour faire de la lumière, prépare le souper de Monsieur qui me paraît avoir fait une rude journée et doit avoir une faim à dévorer les pierres!

—Mais pourquoi donc as-tu tant tardé?… demandait Alice à Marc. J'en ai failli mourir!

—Ah! pourquoi, pourquoi?… Alice, parce que la fatalité qui semblait s'acharner à nous séparer, a voulu que je ne fusse pas à Montréal quand Tranquille y est arrivé à ma recherche.

—Mais, demanda timidement Lisette, est-ce qu'il n'est pas avec vous?

—Tiens, ma bonne Lisette, c'est toi! repartit Evrard. Non, Célestin ne m'accompagne pas. Mais rassure-toi, il n'en est pas moins bien portant. Il sert d'éclaireur à un parti d'Américains qui descends en ce moment pour venir reprendre l'offensive aux Trois-Rivières. Tu le verras probablement après-demain.

—Mais où étiez-vous donc? demanda de nouveau Alice à son fiancé en évitant cette fois de le tutoyer.

—Voici, ma chère Alice, répondit Marc qui s'assit en attirant doucement la jeune fille auprès de lui. Sachez d'abord que, vers le milieu d'avril, j'appris au camp de l'Hôpital-Général, devant Québec, que votre mariage avec le capitaine Evil était fixé au commencement de mai. Les détails qu'un déserteur de la ville—frère des couturières que madame Cognard employait à la confection de votre trousseau de mariée—me donna à ce sujet, ne m'ayant laissé aucun doute sur la réalité du fait, je suivis le premier mouvement que détermina mon désespoir, et je partis pour Montréal avec le colonel Arnold, bien décidé de saisir la première occasion de me faire tuer.

—Marc! fit Alice avec un accent de doux reproche.

Evrard prit la main de la jeune fille, la serra dans la sienne et poursuivit:

—Arrivé à Montréal j'y dus passer plusieurs jours dans une inaction complète. On ne s'y battait pas plus qu'à Québec. Je languissais dans une attende désespérante, quand j'appris que le major américain Sheborne allait quitter Montréal, pour se porter au secours du major Butterfield qu'un détachement anglais menaçait aux Cèdres. Je compris qu'on allait se battre sur ce point et demandai au colonel Arnold l'autorisation de suivre Sheborne. Le colonel, qui a beaucoup d'affection pour moi, tenta d'abord de me retenir, et voyant que ce serait me désobliger que de se refuser à ma demande, il me permit d'accompagner le major. Nous n'étions que cent hommes. Nous arrivions aux Cèdres lorsqu'un parti de sauvages, qui combattait sous les ordres du capitaine anglais, Foster, à qui Butterfield s'était rendu la veille, nous attaqua à l'improviste. Surpris, les nôtres se rendirent après quelques minutes de combat. Comme la mort n'avait pas encore voulu de moi et que ce que je craignais le plus au monde c'était la captivité, j'opposai une résistance désespérée aux sauvages qui voulaient s'emparer de moi, et je parvins à leur échapper après une course furieuse à travers les bois. Plusieurs jours s'écoulèrent avant que je pusse regagner Montréal, où j'arrivai tellement épuisé de fatigue que je dus m'arrêter à l'une des premières maisons de la ville; je succombais de lassitude. Il me fallut passer une couple de jours dans cette maison hospitalière. Pendant ce temps, Tranquille aux abois battait la ville et la campagne pour me trouver. Le mauvais sort qui me poussait toujours avait voulu que ce pauvre Célestin ne pût me trouver en arrivant à Montréal, vu que le colonel m'avait alors envoyé porter un message aux troupes cantonnées à Sorel. Nous nous étions croisés en chemin, et Tranquille n'avait pu parler à Arnold qui s'en était allé à Longueil, le même jour que j'étais parti pour les Cèdres. Enfin, ce n'est qu'avant hier que ce bon serviteur a réussi à me rejoindre. Encore n'ai-je pu partir immédiatement, le colonel s'étant de nouveau trouvé absent de la ville en ce moment-là. Comme je relève directement de lui, il m'a fallu attendre son retour pour obtenir la permission de venir ici. J'ai d'autant plus facilement reçu cette autorisation que je dois commander un détachement de troupes qui descendent en ce moment pour s'emparer des Trois-Rivières.

—Quoi! s'écria Alice, faudra-t-il qu'à peine arrivé près de moi, vous me quittiez encore pour aller vous exposer à la mort?

—Quant à me battre, ma chère Alice, il le faut. Mais pour ce qui est de mourir, je vous assure que je n'en ai plus aucune envie. Non, je vivrai, je le sens et je le dois puisque demain matin vous serez ma femme.

—Et bien alors, repartit Alice, vu que j'ai tout quitté pour vous et que vous voulez bien m'épouser, vous ne saurez m'empêcher de vous suivre partout où vous irez désormais. Puisque vous allez combattre je vous accompagnerai. Oh! ne dites pas non, car j'en ai'le droit voyez-vous!

Il y avait tant de décision dans ces paroles de sa fiancée que Marc vit tout de suite qu'il serait inutile de vouloir la détourner de son dessein. Il dut même lui promettre sur l'heure qu'elle le suivrait partout dans sa vie aventureuse.

Nous laisserons les heureux amants passer en un délicieux tête-à-tête cette soirée qui les voyait réunis après tant de traverses et de souffrances, et nous nous contenterons d'ajout que lorsqu'Alice se fut retirée dans sa chambre, Marc se fit dresser un lit dans la pièce voisine, en ayant soin de placer près de lui ses pistolets et son épée; le voisinage des Anglais, maîtres des Trois-Rivières, rendait ces précautions plausibles dans le cas où le capitaine Evil eût été informé de la présence d'Alice à la Pointe-du-Lac et rodât aux environs, ce qui n'était pas impossible.

La nuit s'écoula sans qu'aucun incident vint en troubler le calme. Le jour se leva froid et sombre. Le vent soufflait violemment soulevant les eaux grisâtres du lac et chassant devant soi d'épaisses nuées pleines d'orage.

—Nous allons bientôt avoir du gros temps fit le maître en ouvrant la porte de son logis.

—Vous croyez? dit quelqu'un derrière lui.

C'était Marc Evrard que venait de se lever.

—Oui, Monsieur, reprit l'autre.

—Dites donc, mon ami, repartit Marc, voulez-vous nous rendre un grand service à mademoiselle Cognard et à moi?

—Comment, Monsieur? mais bien sûr, du moment que ça m'est possible.
Qu'est-ce qu'il faut faire?

—Nous voulons nous marier ce matin, et, comme nous n'avons aucune connaissance ici, je vous demanderai de vouloir bien servir de père à mademoiselle et de prier l'un de vos voisins de me rendre le même office. J'ai sur moi tous mes papiers, et mademoiselle Cognard a eu soin d'obtenir son extrait de baptême avant de quitter Québec. Vous voyez que nous somme en état de satisfaire aux formalités requises et que vous ne risquez rien, mademoiselle étant majeure, du reste, et moi aussi. Avez-vous aucune objection à nous obliger?

—Certes, non, Monsieur. Pauvre chère demoiselle, va-t-elle être assez heureuse? Elle en bien pleuré, allez, en vous attendant et vous pouvez vous vanter d'être joliment aimé! A quelle heure voulez-vous que la cérémonie se fasse?

—Bien matin, afin de moins attirer l'attention des curieux. A quelle heure votre curé dit-il sa messe?

—A sept heures, Monsieur

—C'est bon, va pour sept heures.

—Monsieur voudra bien m'excuser alors; il est passé cinq heures, et il faut que je m'endimanche un peu et que j'aille prévenir le curé et votre témoin. Mais, Monsieur, croyez-vous que notre curé va vous marier comme ça sans publication de bans, et sans toutes les autres cérémonies qui ont coutume de précéder le mariage?

—Ceci me regarde, reprit Evrard, et à ce propos je crois qu'il vaut mieux ne pas prévenir le curé. Un peu avant la messe nous nous rendrons tous ensemble à la sacristie, et pendant qu'il sera occupé à se revêtir de ses habits sacerdotaux, nous nous rapprocherons sans bruit du curé, et… vous me laisserez faire; tout ira bien.

—Damne… Monsieur, fit le paysan qui se gratta l'oreille (il n'y voyait pas bien clair en tout cela), du moment que vous m'assurez que vous ne me mènerez pas à mal, je suis prêt.

—Je réponds de tout, dit Evrard, d'un ton d'autorité qui acheva d'en imposer au paysan.

Celui-ci sortit.

Marc aperçut la maîtresse du logis; il allait la prier d'éveiller Alice, mais la voix joyeuse de Lisette qu'il entendit en ce moment répondre à sa maîtresse, lui prouva que sa fiancée n'avait guère en ce moment plus sommeil que lui. Il se contenta de dire à la bonne femme qu'elle voulût bien aller demander à la jeune fille de se tenir prête à sortir sur les six heures et demie.

Il était près de sept heures lorsque Marc et Alice, suivis de leurs témoins, pénétrèrent dans la sacristie. Le curé qui passait sa chasuble et leur tournait le dos, ne les vit pas entrer. S'il les entendit, il ne leur prêta aucune attention. Evrard fit signe aux témoins de le suivre, et, tenant sa fiancé par la main, il s'approcha du prêtre aux pieds duquel il s'agenouilla en disant:

—Monsieur le curé, je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme.

Avant que le curé—il s'était retourné tout surpris—n'eût eu le temps de dire un seul mot, Alice à qui Marc avait fait la leçon, s'cria à son tour:

—Monsieur le cure, je prends Monsieur Marc Evrard pour mari.

—Mais en vérité… en vérité…, mes enfants, qu'est-ce que cela veux dire? que me voulez vous? balbutia le curé ahuri.

—Je prends mademoiselle Alice Cognard pour femme, reprit Marc.

—Je prends Monsieur Marc Evrard pour mari, répéta la voix d'Alice.

Evrard savait que dans certaines parties de l'Europe, surtout en Italie, les mariages contractés de la sorte étaient tenus pour valides, et il s'était servi de cet expédient pour aplanir tous les obstacles et arriver plus sûrement et plus vite à son but. De son côté le curé n'était pas sans savoir que l'église romaine regardait comme valides les mariages ainsi contractés[34]. Aussi ajouta-t-il en revenant de sa première surprise:

—Relevez-vous, et pourvu que vous me puissiez constater votre identité je bénirai publiquement votre union à l'église.

[Note 34: "Ces sortes de mariages étaient alors et furent jusqu'à nos jours tenus pour valides. Toutefois, comme on ne recourait à un tel expédient que lorsqu'on avait trouvé quelque obstacle ou quelque refus dans les voies ordinaires, les prêtres mettaient tous leurs soins à échapper à cette coopération forcé; et quand un d'eux venait à être surpris par un de ces couples accompagné de témoins, il tentait tous les moyens possibles de lui échapper. Seulement du moment qu'il avait entendu les paroles, le mariage était bel et bon et sacré comme s'il avait été béni par le Pape." Manzoni, Les Fiancés]

—Voici nos papiers, ils sont en règle, dit Marc Evrard.

Plusieurs curieux, avertis d'avance par les témoins, envahissaient la sacristie et ouvraient des yeux démesurés. Alice, qui sentait tous ces regards fixé sur elle, rougissait jusqu'au front. Bien qu'un peu ému, Marc donna au curé toutes les explications que celui-ci crut devoir lui demander sur les circonstances que l'avaient placé dans l'obligation de recourir à des moyens si peu ordinaires. Il lui démontra combien il serait inutilement cruel et dangereux de leur refuser de ratifier par le sacrement l'engagement solennel qu'ils venaient de prendre devant lui. Le scandale ne serait-il pas plus grand s'il refusait d'unir solennellement deux personnes qui venaient de se jurer d'être pour toujours l'une à l'autre, et qui ne voudraient certainement plus se séparer? Il conclut en disant qu'il n'y avait du reste point de temps à perdre, bu qu'il s'attendait d'un moment à l'autre à être appelé à combattre.

Le curé se rendit à ces raisons et enjoignit aux deux fiancés d'aller l'attendre à l'église.

—Entrez par ici, leur dit-il, en désignant la porte de communication intérieure, voulant leur éviter l'ennui de passer au milieu du groupe d'indiscrets qui se pressaient en arrière de la sacristie.

La cérémonie du mariage se fit comme à l'ordinaire, et une demi-heure après mademoiselle Cognard était devenue madame Evrard devant Dieu et devant les hommes. Les deux nouveaux époux retournèrent à la sacristie pour signer l'acte de mariage, tandis que les curieux, dont le nombre avait considérablement augmenté, sortaient de l'église en ayant bien soin de se tenir tous prêts de la porte afin de voir repasser les mariés.

En ce moment une chaloupe, qui venait de traverser de Nicolet après avoir bien fatigué sous la forte brise du nord-est qui soufflait ce matin-la, atteignait le rivage, en face de l'église de la Pointe-du-lac. Trois hommes montaient cette embarcation. Quand elle eut touché la grève, l'un d'eux sauta à terre, et, après avoir payé les deux autres et leur avoir signifié qu'ils n'eussent pas à l'attendre, il monta la rive vers l'église. A la vue du rassemblement qui s'était fait aux abords de la grand'porte, il sembla d'abord hésiter quelque peu; mais il se remit aussitôt et dirigea ses pas du côté du groupe. C'était un étranger. En l'apercevant, l'un de ceux qui formaient l'attroupement fit deux pas vers lui; l'étranger le rejoignit et voyant à l'air obséquieux du paysan qu'il en tirerait ce qu'il voudrait, il pris un louis, lui glissa dans la main, et lui demanda en français mais avec un accent anglais assez prononcé:

—Peux-tu me dire, mon ami, si l'on a eu connaissance que deux jeunes filles soient passées dernièrement par ici, en compagnie d'un jeune homme et d'un autre de trente-cinq à quarante ans?

—Il y a bien, en effet, Monsieur, deux jeunes filles ou femmes qui nous sont venues d'en bas de Québec, à ce qu'on dit, à tel point qu'elles sont encore ici, et que c'est Jean Gagnier qui les héberge.

—Elles sont ici! s'écria l'étranger.

—Oui, et depuis plusieurs semaines. C'est une bonne affaire pour Gagnier, car il saura se faire payer leur pension un bon prix. Il y en a une, la maîtresse, qui a bien de l'argent, à ce qu'il paraît.

—Où demeure ce Gagnier?

—Là-bas, voyez-vous, cette maison blanche à pignon rouge, avec une rangée de peupliers en avant. Mais si vous voulez voir ces deux demoiselles ou plutôt ces deux dames, puisqu'on dit que la servant avait déjà son mari en arrivant ici, et que la maîtresse a aussi le sien, à l'heure qu'il est, voici qu'elles vont bientôt sortir de l'église.