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La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 cover

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 22: CHAPITRE DIX-HUITIÈME
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About This Book

The narrative follows Marc Evrard and his beloved Alice as military and political upheaval surround their community after the British conquest and contested imperial measures that provoke American insurgency. Military maneuvers, sieges, and the advance of invading forces create peril and divided loyalties among local inhabitants; officials' corruption and legal changes add social strain. The plot interweaves personal anxieties and romantic concern with the larger struggle between occupying authorities and rebellious provinces, portraying how high politics and wartime violence reshape ordinary lives.

—Comment! mariée, la maîtresse, dis-tu?

—Oui, pardié! mais il faut dire qu'il n'y a pas longtemps, puisqu'ils ne sont pas encore sortis de l'église, et que nous attendons ici les nouveaux mariés pour les voir passer.

Au même moment Marc Evrard, donnant le bras à sa femme, sortait radieux.
Lisette les suivait à distance.

—Damnation! cria l'étranger, en anglais cette fois-ci.

Cette exclamation dut dominer les rumeurs de la foule, car Evrard, sa femme et Lisette tournèrent simultanément la tête du côté qu'elle était partie.

Lisette fut cependant seule à apercevoir celui qui avait poussé ce cri involontaire. Elle pâlit.

D'un bond l'étranger se jeta au milieu du groupe de paysans et releva le collet de son manteau de panière à s'en cacher la figure.

Alice jetait des regards inquiets du côté du rassemblement.

—Les voilà, Monsieur, si vous voulez leur parler, dit le paysan à qui l'étranger s'était adressé.

—Silence! fit celui-ci en lui serrant le bras avec force.

Les mariés s'éloignèrent en se dirigeaut vers la maison de leur hôte; ce dernier les suivait avec l'autre témoin.

L'étranger tira son interlocuteur à l'écart:

—Veux-tu gagner de l'argent, beaucoup d'argent? lui demanda-t-il.

—Pardine! je crois bien, répondit l'autre avec avidité.

—Comment te nommes-tu?

—Antoine Gauthier.

—A quel parti appartiens-tu?

—Quand les Bostonnais étaient les maîtres ici, j'étais pour eux. A présent qu'ils sont partis je suis pour les autre, répondit effrontément le paysan.

—Voici bien le coquin qu'il me faut, pensa l'étranger.—Tu n'es donc pas trop mal vu des Bostonnais? reprit-il.

—Je crois bien, Monsieur; tout le temps qu'ils ont été ici je leur ai rendu comme ça plusieurs petits services… que je me suis bien fait payer, du reste.

—Bien. As-tu un cheval et une voiture?

—Oui, Monsieur.

—Cours les chercher. Tu viendras me prendre à quelques arpents plus bas que l'église. Je vas passer par la grève pour ne pas être vu des gens de la maison Gagnier. Tu me conduiras aux Trois-Rivières. En chemin je t'exposerai ce que j'attends de toi. Si tu me promets de m'obéir en tous points je te compterai cinquante louis quand nous serons rendus aux Trois-Rivières. Dans trois jours si tu m'as satisfait je t'en donnerai encore autant, sinon plus.

—Vous voulez rire de moi, Monsieur?

—Est-ce que j'ai l'air d'avoir envie de rire? repartit l'étranger que la rage étranglait.

—Certes, au contraire, Monsieur.

—Et bien, va!

Gauthier partit comme une flèche. L'attroupement s'était dissipé; l'étranger restait seul.

—Ah! vous m'avez joué, s'écria-t-il avec un geste menaçant dirigé du côté de la maison où Marc et Alice venaient d'entrer, et votre réjouissance provient de ma défaite. Eh bien, votre bonheur ne sera pas long! c'est James Evil qui vous le dit!

Tout en grommelant de sourdes menaces il s'éloigna à grands pas.

Evil qui, depuis le jour où Alice avait quitté Québec pour suivre Marc Evrard, ne vivait plus que pour la vengeance, était monté aux Trois-Rivières avec les troupes royales, bien décidé de tout tenter pour rejoindre Evrard et le sacrifier à sa haine. Ignorant où était son ennemi et pensant qu'Alice était avec lui, dans le dessein de les retrouver il avait obtenu la liberté de quitter Trois-Rivières et d'aller battre les campagnes, sous le prétexte de reconnaître la position des Américains que leurs partisans disaient devoir bientôt descendre en force vers la capitale pour y reprendre l'offensive. Comme il savait que la division la plus avancée des troupes américaines occupait Sorel, il s'était fait traverser sur la côte sud qu'il avait remontée jusqu'à la rivière Saint-François. Après avoir failli tomber au milieu de l'avant-garde de la division Thompson, il s'esquiva non sans avoir appris, toutefois—dame rumeur se plaisant toujours à grossier les événements—que toutes les forces américaines s'en allaient s'emparer de la ville des Trois-Rivières et qu'elles traverseraient à la Pointe-du-Lac. Il comptait bien que Marc Evrard se trouverait avec ce corps d'armée; aussi ne songea-t-il nullement à pousser plus loin sa reconnaissance et redescendit-il en toute hâte à Nicolet, tout en ruminant le moyen de faire tomber les Américains dans une embuscade, et de s'emparer de la personne de Marc Evrard. Il avait déjà formé le plan de s'aboucher avec quelque habitant de la Pointe-du-Lac lorsqu'il aborda en cet endroit. Ce qu'il y vit ne fut pas de nature à calmer le paroxysme de sa rage. Un instant il songe à se précipiter sur Evrard et à le poignarder sous les yeux de sa femme. Mais il se ravisa aussitôt en pensant à ce que ce dessein offrit de dangereux dans son accomplissement, et se contint devant la perspective d'une vengeance plus raffinée.

Lorsque Gauthier le rejoignit avec sa voiture, Evil était tout souriant. Il sauta vivement sur le siège, à côté du conducteur, qui, sur l'ordre impératif qu'il reçut, lança son cheval à toute vitesse dans la direction des Trois-Rivières.

—Mon Dieu! disait en ce moment Alice qui se pressait palpitante d'effroi sur la poitrine de son époux, c'est lui, c'est Evil… Lisette l'a reconnu!

—Qu'importe? cher ange! répondit Evrard qui la serra dans ses bras en laissant tomber sur elle un regard de tendresse ineffable, où se lisait aussi la fière résolution de se défendre vaillamment le cher trésor qu'il avait eu tant de peine à conquérir, qu'importe qu'il soit ici ou ailleurs? Ne suis-je pas toujours là, maintenant, pour te défendre?

—Oh oui! toujours, n'est-ce pas? Je te suivrai partout. Jamais tu ne me laisseras seule?

—Non, jamais plus, ma bien-aimée!

Les chers enfants ayant bien des choses à se dire, le lecteur voudra bien se retirer discrètement avec nous et les laisser tout entier à leur bonheur.

Dans le cours de la nuit suivante, dix-huit cents Américains, sous le commandement du général Thompson, traversèrent de Nicolet à la Pointe-du-Lac. Leur dessein était d'attaquer Trois-Rivières à l'improviste, et ils avaient formé le plan de passer, la même nuit, par les bois pour arriver sur la ville du côté nord du Coteau Sainte-Marguerite. Les nommés Larose et Dupaul[35] qu'ils avaient pris pour guide et qui se tenaient à l'avant-garde ne connaissaient pas bien les bois qui s'étendaient au nord du coteau, et ne savaient vraiment trop comment s'y prendre pour arriver inaperçus en arrière de la ville par le chemin que nous venons d'indiquer. Comme ils débarquaient de l'un des premiers bateaux qui venaient de prendre terre à la Pointe-du-Lac, ils entrevirent à la faveur des premières clartés de l'aube, un homme de leur connaissance, Antoine Gauthier, qui rôdait sur le rivage.

[Note 35: Mémoire de Berthelot.]

—Tiens, dit Dupaul, voilà bien Antoine Gauthier, tâchons qu'il nous aide à sortir d'embarras.—Antoine, hé! viens donc par ici, qu'on te parle un peu.

L'autre s'approcha mais avec si peu d'empressement que les deux guides crurent s'apercevoir qu'il ne serait pas aisé de persuader à Gauthier de marcher avec eux.

—Dis donc, Antoine, fit Larose, es-tu toujours pour la bonne cause?

—Oui, si vous entendez celle du plus fort. C'est toujours la meilleure, mon vieux.

—A ce compte-là tu tiens à présent pour les Anglais?

—Oui, depuis qu'ils sont les maîtres ici et que les Bostonnais ont le dessous.

—Alors tu seras avant longtemps de nouveau pour nous.

—Comment ça? demanda Gauthier que prit l'air le plus niais qu'il put trouver.

—Combien y a-t-il d'Anglais aux Trois-Rivières à l'heure qu'il est?

—Sept mille! [36]

[Note 36: Mémoire de Berthelot.]

—Rien que ça! repartit Larose avec effronterie. Eh bien, apprends, mon vieux qu'avant demain il y aura dix mille Américains devant Trois-Rivières.

—Pas possible! s'écria Gauthier avec un geste d'étonnement accompagné d'un air de crédulité bien marqué.

—C'est comme je te le dis. Aussi fais-tu mieux de rechercher aujourd'hui l'amitié des vainqueurs de demain. C'est le bon temps de lâcher les autres.

—Vous avez beau dire, reprit Gauthier en redevenant incrédule, vous n'êtes pas encore les maîtres.

—N'aie pas peur, mon vieux, c'est tout comme. Tiens écoute, Antoine, tu serais bien bête de rester avec des gens sur lesquels nous marcherons demain. Et puis, si tu veux, il y a ici pour toi de l'argent à gagner.

—Peuh!

—Ne fais pas le dégoûté. Sais-tu combien nous avons pour guider les Bostonnais jusqu'aux Trois-Rivières? Dix louis chacun, mon vieux. Hein! qu'en dis-tu?

—Sacrédié!

—Ah! ah! c'est assez joli, n'est-ce pas? Veux-tu en gagner autant cette nuit?

—Moi?…

—Oui, toi. Écoute: le général Thompson nous avait demandé de mener les troupes à la ville par le chemin du roi. Notre argent était facile à gagner. Mais ne voilà-il pas qu'il s'est avisé cette nuit d'attaque la ville par surprise, et de passer en arrière du Coteau Sainte-Marguerite, pour arriver sans être vu sur la place. Cela nous met dans l'embarras, puisque ni Dupaul, qui est de Machiche, ni moi qui suis de la Rivière-du-Loup[37], ne connaissons le bon chemin à prendre à travers les bois. Veux-tu nous servir de guide, tu seras payé comme nous?

[Note 37: Mémoire de Berthelot]

Après s'être fait prier suffisamment, Antoine Gauthier finit par accepter un office pour lequel il était du reste grassement payé par le capitaine Evil. C'était un rusé compère!

Sur les quatre heures du matin, au moment où les troupes, après avoir mis pied à terre, se formaient en ligne et allaient se mettre en marché, trois personnes sortirent de la maison de Jean Gagnier. A distance on aurait dit trois hommes, à en juger par leurs vêtements. Mais à mesure qu'ils se rapprochaient la démarche du plus petit vous eût semblé étrange. Non, certes, ce n'était point là l'allure libre et le pas dégagé d'un homme. Le pied ne se relevait pas brusquement de terre, mais y glissait plutôt, et les hanches, plus développés que celles d'un homme, ondoyaient à chaque pas avec une grâce toute féminine.

Aussi devrons-nous avouer que ce jeune gentilhomme n'était autre que madame Alice Evrard qui avait tant bien que mal accommodé à sa taille un costume complet de son mari. Celui-ci l'accompagnait, suivi de Célestin Tranquille, qui venait de débarquer et de signifier bel et bien à madame Lisette, son épouse, qu'elle eût à rester à la maison pour y attendre son retour.

Une pluie froide et frappée par un fort vent de nord-est tombait diagonalement en leur fouettant la figure.

—Quelle folie tu commets de m'accompagner! dit Marc à sa femme avec un tendre accent de reproche. Tes pauvres petits pieds, qui piétinent dans cette affreuse boue, pourront-ils résister à tant de fatigue? Pourquoi ne pas rester…

—Pourquoi? Monsieur, pourquoi? repartit Alice, parce qu'en votre absence certain personnage que vous connaissez et qui n'est sans doute pas loin d'ici à cette heure, voudra certainement venir présenter à votre femme des hommages dont elle n'a que faire, ni vous non plus, j'imagine.

—Oh! viens, viens! repartit Marc qui saisit le bras de sa femme Tu as cent fois raison, plutôt la mort ensemble!

Et il doubla le pas du côté de sa compagnie, que Tranquille venait de lui indiquer.

L'instant d'après la colonne s'ébranla en remontant vers le coteau Sainte-Marguerite. Les curieux que le bruit avait appelés sur les lieux virent quelque temps cette longue ligne noire onduler sur le versant de la colline comme un monstrueux serpent, et puis se perdre graduellement dans le brouillard qui voilait le sommet embrumé du coteau.

CHAPITRE DIX-HUITIÈME

LUTTES SUPRÊMES

Au moment où les Américains laissaient la Pointe-du-Lac pour s'enfoncer dans les bois, un homme, auquel Gauthier avait, en passant, fait un signe d'intelligence, s'était élancé à cheval et avait gagné Trois-Rivières au galop. C'était un capitaine de milice nommé Landron[38].

Il arriva sur les sept heures à la ville et piqua droit au logis du général Fraser qu'il fit éveiller sur le champ pour le prévenir de l'arrivée des Américains qu'on n'attendait pas si tôt. Fraser fit immédiatement battre la générale pour rassembler les troupes qui comptaient sept mille hommes; différents piquets furent placés aux endroits par lesquels les Bostonnais pouvaient se rendre à la ville, entre autre à la Croix-Migeon, "hauteur qui commande la place et les environs".[39] Le général Nesbitt fut mis à la tête d'un détachement pour aller prendre les Américains en queue, tandis que le major Grant s'emparait d'un pont, afin de les empêcher de se sauver par la Rivière-du-loup.

[Note 38: Mémoire de Berthelot.]

[Note 39: Voyez Berthelot et les curieux mémoires de Laterrière.]

Malgré toute la promptitude qu'on apporta à exécuter ces manoeuvres, il est certain que les Bostonnais fussent arrivés à la ville à l'improviste, si leur prétendu guide, Antoine Gauthier, n'eût as su ménager aux Anglais le temps de se préparer à se défendre. Il feignit de s'égarer, allongea la route des Américains, en leur faisant faire d'inutiles détours, et retarda leur marche en les conduisant par des sentiers impraticables. Aussi ne fut-ce que vers huit heures que Gauthier parvint, avec sept ou huit Bostonnais que formaient une avant-garde, au pied du coteau Sainte-Marguerite, quelques arpents au nord de la commune. Le chevalier de Niverville, avec un piquet de douze volontaires les aperçut, courut au-devant d'eux, et, après un rapide engagement, les fit tous prisonniers.

Au premier coup de feu, Gauthier s'était jeté à plat ventre pour éviter d'être atteint par les balles. L'empressement qu'il mit à se rendre, et la faveur avec laquelle il fut accueilli, prouva aux Américains que cet homme les avait joués.

Au même instant, le gros des troupes américaines parut sur la hauteur, tandis que le général Fraser, prévenu de leur arrivée, courait à leur rencontre avec les forces anglaises.

La bataille s'engagea par une fusillade assez bien nourrie, mais qui des deux côtés tua peu de monde.

Les Américains arrivaient massés en colonne. Le général anglais, dont les forces étaient presque deux fois aussi considérables que celles des Bostonnais, fit déployer ses troupes en ligne, avec deux hommes de front afin de cerner l'ennemi. Pendant que l'aile droite et l'aile gauche de la division anglaise avançaient à la course en se repliant l'une vers l'autre, le centre marchait au pas, tout en répondant vivement au feu des ennemis. D'attaqués qu'ils devaient être les Anglais se faisaient assaillants.

Lorsque les troupes anglaises ne furent plus qu'à une demi-portée de fusil, les Bostonnais, qui avaient compté prendre par surprise et en plus petit nombre, commencèrent à reculer, malgré les cris de leur commandant Thompson qui les voulait pousser en avant. Ceux de l'arrière-garde furent les premiers à de débander pour gagner la lisière du bois; d'autres les suivirent, et une fois la panique déclarée, le gros de l'armée américaine emboîta le pas derrière les premiers fuyards.

Il ne resta bientôt plus sur le terrain que deux cents hommes, à la tête desquels se tenaient le général Thompson, le colonel Irwin, le capitaine Evrard et quelques autres, tous désireux de disputer jusqu'au bout la victoire aux Anglais.

Marc Evrard combattait sous les ordres du colonel Irwin. A son côté était Tranquille que chargeait son arme, tirait, et descendait son homme à chaque coup de fusil, avec une régularité mécanique. Tous deux faisaient un rempart de leur corps à la pauvre Alice dont toute la crainte était de voir son mari tomber sous une balle anglaise. Quant à son propre péril, elle ne paraissait y songer nullement, et le sifflement des balles ne semblait la préoccuper q'en autant qu'elles passaient près de son mari.

—Quelle brave petite femme tu fais, lui dit Evrard en remarquant ce sang-froid extraordinaire chez une femme aussi délicate!

Tu m'emmèneras donc encore? lui demanda-t-elle en se penchant à son oreille, et profitant d'un nuage de poudre que les enveloppait, pour embrasser son mari sur le cou.

—Oui… si nous en revenons.

—Nous allons être pris comme dans une souricière, dit Tranquille. Écoutez, monsieur Marc, ce serait folie de votre part que de vouloir rester plus longtemps. Il faut décamper. Vous n'avez rien de bon à attendre ici. Songez plutôt à madame. Seulement attendez un peu, pour filer, que les deux lignes anglaises se soient jointes derrière nous. Autrement, il vous faudrait essuyer le feu des deux files à la fois, et vous seriez tué bien sûr. Quand la chaîne de ces gredins-là se sera refermée derrière nous, je me chargerai de vous ouvrir leurs rangs. Alors vous profiterez de l'éclaircie pour i passer avec madame. Il leur faudra se retourner, si toutefois ils en ont le temps; alors ils vous ajusteront mal et vous manqueront. Les voici qui arrivent. Faites attention à la petite machine que je vais faire jouer contre eux, et profitez du bon moment. Quant à moi, vous me laisserez faire, je saurai bien me tirer d'entre leurs pattes.

Tranquille enleva de son cou une grosse corne de buffle pleine de poudre, en versa une demi-charge sur un chiffon de papier qu'il avait sur lui, roula ce papier en forme de fusée qu'il introduisit dans le goulot de la corne, et, ramassant une bourre qui fumait à ses pieds, il se mit à en raviver le feu.

Les deux ailes ennemies se rejoignaient. Alice qui s'était retournée de leur côté jeta un cri.

—Quoi! es-tu blessée?… demanda Marc.

—Non, c'est lui, toujours lui! dit-elle en montrant le capitaine Evil qui commandant la dernière compagnie de l'aile gauche.

Evil aussi les avait aperçus, et les désignait avec agitation aux soldats qui l'entouraient.

—Je m'en vas te griller les crocs, mon maudit Anglais, grommela Tranquille. Attention, Monsieur Marc! Je vais jeter ma corne à poudre dans le tas. Profitez du moment qu'elle viendra de crever pour passer au milieu des goddams abrutis par l'explosion.

Il approcha la bourre enflammée de la fusée qui prit feu en pétillant, balança un instant la corne au-dessus de sa tête et la lança de toutes forces vers James Evil.

Le projectile s'embrasa et éclata en tombant aux pieds du capitaine qui disparut avec sa compagnie dans un nuage épais de fumée.

—En avant! cria Tranquille.

Marc avait saisi sa femme par la main. Il courut avec elle à l'endroit où la corne, en éclatant, avait fait ouvrir les rangs de la ligne anglaise.

Evil que la violence de l'explosion avait renversé se relevait à moitié roussi, lorsqu'il entrevit passer deux ombres à travers la fumée. Il allongea le bras droit et porta un fort coup de pointe de son épée à l'un des fuyards que la fumée lui empêcha de reconnaître Il sentit que le coup avait fermement porté; l'arme avait dû pénétrer avant dans les chairs, car elle était teinte de sang.

Avant que Evil eut pu constater quels étaient ceux des rebelles qui venaient de s'y frayer un passage, un homme, un colosse, tomba comme une trombe au milieu de la compagnie. C'était Célestin Tranquille qui protégeait la retraite de ses maîtres. Il tenait son fusil par le canon et faisait le plus terrible des moulinets avec la crosse de son arme. Autour de lui, les hommes tombaient comme des épis sous la main du faucheur. Il était superbe.

La fumée commençait à se dissiper, et Tranquille, qui dominait la ligne anglaise de toute sa tête aperçut au loin Marc Evrard qui fuyait avec sa femme. Mais, tout en assommant un Anglais, il fronça le sourcil et grommela:

—Les gredins ont dû blesser mon maître; il trébuche.

—Par Dieu! saisissez cet homme! cria le capitaine à ses gens qui s'étaient écartés à une distance respectueuse de Tranquille. Qu'on le prenne vivant!

Au même instant, comme il jetait les yeux par l'éclaircie que formaient les rangs entr'ouverts, il aperçut son heureux rival qui s'enfuyait au sommet du coteau.

—Par satan! vociféra-t-il, feu sur ces maudits!… Arrêtez celui-ci!

Il était hors de lui, il criait des mots sans suite, et ses soldats ne savaient auquel de ses ordres obéir.

—Lâches que vous êtes! avez-vous donc peur d'un seul homme? cira-t-il en écumant.

Stimulés par les reproches de leur chef, une dizaine de soldats se jetèrent sur ce pauvre Tranquille, qui s'était sacrifié pour ses maîtres, et parvinrent à le désarmer, mais non sans avoir vu trois ou quatre des leurs assommés mordre la poussière.

—Enfin, je te tiens, canaille! dit Evil en lui montrant le poing. Cette fois-ci tu ne m'échapperas pas, et ton cou va sentir au bout du gibet la pesanteur de ton corps!

—Vous m'avez déjà dit cela, répondit Célestin, et je ne m'en porte pas plus mal…

—Oh! mais cette fois-ci tu vas me payer toute ta dette. Quant aux autres je les reverrai avant longtemps.

—Bah, c'est encore drôle! repartit Tranquille en haussant les épaules.

Evil songea bine un instant à se lancer, avec quelques soldats à la poursuite d'Evrard; mais outre qu'il ne pouvait quitter son poste ne un pareil moment, c'eût été folie de sa part que de s'aventurer dans les bois où fourmillaient les Américains fugitifs.

C'est ainsi que fur remportée sur les rebelles cette facile victoire. Les Anglais reprirent glorieux le chemin de la ville, emmenant prisonniers le général Thompson, le colonel Irwin, et deux cents soldats. A trois heures de l'après-midi, les Américains avaient perdu en outre vingt bateaux et huit canons.

Le général Carleton arriva aux Trois-Rivières à six heures du soir. "Il fit venir Gauthier, et après l'avoir interrogé sur la manière dont il avait trompé les Américains, il lui dit qu'ils auraient eu droit de le pendre pour n'avoir pas rempli ses engagements avec eux. Cette observation peut paraître étrange à plusieurs, ajoute Berthelot, à qui nous empruntons ce détail, mais je la transmets telle qu'on me l'a racontée."

Le premier soin du capitaine en arrivant à la ville fut de faire Conduire Tranquille au corps-de-garde de la caserne où lui-même avait son logement. On enferma le prisonnier dans un caveau sans fenêtre et dont la seule issue était une porte auprès de laquelle Evil posa une sentinelle qui, sur sa vie, devait répondre du captif.

Ayant appris que le gros de l'armée américaine avait fait sa retraite dans un bois marécageux qui s'étendait en arrière du coteau, et prévoyant que les malheureux y mourraient de misère et de faim, par un sentiment d'humanité que les loyalistes zélés blâmèrent beaucoup dans le temps[40], le général Carleton se décida d'abandonner la possession de ce pont dont l'occupation par les troupes anglaises empêchait les Américains de batte en retraite vers Rivière-du-Loup.

[Note 40: "Je ne sais, dit Berthelot, ce qu'on doit le plus blâmer, ou de la témérité et de l'impéritie des Américains dans cette expédition contre les Trois-Rivières, ou de la mollesse du général Carleton qui les laissa échapper des marécages où il pouvait les forcer si facilement à mettre bas les armes, et qui favorisa leur fuite: Quelle réponse eût-il faite si on lui eût demandé pourquoi il sauvait les armées du Congrès?"]

L'un des premiers Evil apprit cette détermination du général. Tout en dissimulant le dépit que lui causait une mesure qui s'opposait à ses idées de vengeance, il obtint de Carleton d'aller porter lui-même au major Grant l'ordre d'abandonner le pont et de se replier sur Trois-Rivières.

James Evil se mit en route avec Gauthier son âme damnée; chacun d'eux avait un fusil et des munitions.

Quand ils arrivèrent au pont, le détachement du major Grant se préparait à repousser l'attaque d'un parti d'Américains que l'on voyait s'agiter sous les bois, à quelque distance. Il semblait évident que les Bostonnais aux abois voulaient tenter un coup de main pour forcer le passage.

Evil remit son message à Grant qui ne dissimula point sa mauvaise humeur en en prenant connaissance.

—Mais, grommela-t-il, ma retraite va tout à fait avoir l'air d'une fuite devant l'ennemi!

—Que voulez-vous, répondit Evil en haussant les épaules, ce sont les ordres du général!

—Qu'il prenne alors la responsabilité de ceci! repartit brusquement le major—Soldats, formez les rangs! Arme au bras.—Eh bien, Evil, que diable faites-vous là, est-ce que vous ne venez pas avec nous?

En ce moment Evil et Gauthier s'éloignaient de quelques pas et, se baissant vers le sol, gagnaient une touffe épaisse de broussailles qui se dressait à une dizaine de pas de la tête du pont et à cinquante pieds du chemin.

—J'ai une mission à remplir ici, répondit Evil qui se tourna vers le major, et je profite de l'instant où vous m'entourez, pour me glisser dans ce buisson, sans que ces chiens de rebelles m'aperçoivent. Il faut que je les voie défiler.

—Mais s'ils vous surprennent, ils vous casseront la tête!

—C'est mon affaire.

—Que le diable vous garde, si vous voulez faire cette folie!

Evil et Gauthier disparurent dans le buisson.

—Par file à droite, en avant marche! commanda le major dont le détachement partit au pas dans la direction des Trois-Rivières.

Une demi-heure s'écoula sans que le capitaine et son compagnon entendissent aucun bruit. N'osant sortir de leur cachette, de peur d'être aperçus, ils attendaient avec patience. Enfin ils virent un Américain qui s'avançait prudemment en éclaireur.

Les Bostonnais s'étaient aperçus de la retraite du détachement anglais, et l'un des leurs se hasardait à venir reconnaître les abords du pont afin de constater si les Anglais en étaient bien tous partis.

Cet homme, le doigt sur la détente de son fusil, le corps penché en avant, l'oeil inquiet, scrutait tous les accidents du terrain, prêt à faire feu et à lever le pied à la moindre alerte. Arrivé en face de la touffe de broussaille, il hésita quelque peu et la sonda du regard. Mais sans doute il se fit la réflexion que ce buisson était trop petit pour cacher des ennemis, et passa outre. Rendu au pont, il regarda rapidement à droite et à gauche, sembla se rassurer, se redressa, se pencha sur le garde-fou pour sonder de l'oeil le lit de la rivière, jeta un regard attentif sur le chemin désert qui s'étendait de l'autre côté du pont, poussa un grand soupir de satisfaction, jeta son fusil sur l'épaule et regagna d'un pas leste et assuré la lisière du bois où l'attendaient ses camarades. Ceux-ci qui le virent revenir sain et sauf lui crièrent de loin. Il leur répondit à distance en agitant joyeusement son chapeau.

—Attention, maintenant, dit Evil à Gauthier. Tu connais Evrard et sa femme pour les avoir vus à la Pointe-du-Lac. Examine bien tous ceux qui vont passer; si tu l'aperçois, feu sur lui. Ajuste bien, de mon côté je vais faire bonne garde, il ne nous échappera pas. Tu sais que la récompense en vaut la peine. Du reste c'est un rebelle et la chose est de bonne guerre. Aussitôt que nous aurons vu tomber notre homme, nous nous laisserons glisser entre les broussailles qui hérissent le bord de la rivière, que nous remonterons à la course en gagnant le bois. Mettons bien nos armes en position et prête à tirer, afin de ne faire, avant le moment de l'action, aucun bruit qui nous trahisse.

Couchés tous les deux à plat ventre, leur fusil à terre la crosse à l'épaule et la gueule du canon tournée vers le chemin, ils attendaient, immobiles et retenant leur souffle.

De la position qu'ils occupaient ils commandaient plusieurs arpents de chemin, et pouvaient examiner d'avance chacun de ceux qui allaient passer. Bientôt apparut l'avant-garde amèricaine. Elle approchait au pas et prête à faire feu; l'éclaireur était à a tête. Quelques-uns des Bostonnais jetèrent en passant un regard soupçonneux du côté de la touffe de broussailles. Mais sur un mot de l'éclaireur, ils passèrent outre. Ceux qui suivaient ne s'en inquiétèrent pas davantage et s'engagèrent sur le pont en toute confiance, à la suite des premiers.

Pendant plus d'une heure tous ceux qui défilèrent marchaient asses lestement, quoiqu'ils dussent être exténués. Ensuite vinrent les traînards moins endurcis à la fatigue que les autres, et puis enfin quelques éclopés que leur blessure n'empêchait pas de marcher; ils se traînaient avec peine et ne s'aidaient qu'entre eux, ceux qui étaient ingambes se dépêchant de prendre de l'avance et ne songeant qu'à leur propre sûreté[41].

[Note 41: "Leur fuite des Trois-Rivières fut si précipitée qu'ils abandonnèrent leurs blessés dans les bois." Quelques-uns furent recueillis et soignés par les Canadiens; mais beaucoup périrent dans la forêt, où ils s'étaient égarés. Mémoire de Berthelot. Voyez aussi les Mémoires de Laterrière.]

—Voici le moment de redoubler d'attention, souffla Evil à Gauthier. Comme sa femme est avec lui—je l'ai reconnue pendant le combat malgré son déguisement—ils sont tous les deux sans doute parmi les traînards. D'ailleurs il est blessé, je le sail. Mon épée est encore toute teinte de sang.

Pendant une heure encore il passa beaucoup de ces misérables blessés perdant plus ou moins leur sang et leur vie sur le chemin. Et puis la route se fit déserte et silencieuse. Il pouvait étre alors une heure de l'après-midi.

—Il n'est point passé, donc il est resté dans le bois, gronda Evil en se levant. Il faut le retrouver. En route, nous allons battre la forêt et gagner Trois-Rivières, en passant par le chemin que les autres ont suivi pour venir ici. Tu connais cela toi, guide-moi. Nous avons des munitions et des vivres, allons.

Gauthier désarma son mousquet, le jeta sur son épaule, et tous deux dirigèrent leurs pas vers l'endroit de la forêt d'où les Américains étaient sortis.

Voici, pendant ce temps, ce qui se passait au corps-de-garde où Tranquille avait été retenu prisonnier. Réjouis de leur victoire tous les soldate étaient en liesse. Les officiers venaient de leur faire distribuer une double ration d'eau-de-vie.

C'était l'heure du dîner. De l'étroit et sombre cachot où il était enfermé, Tranquille pouvait ouïr les joyeux propos et le cliquetis des fourchettes et des verres. A plusieurs reprises, il avait eu connaissance que des camarades du soldat en faction lui avaient apporté à boire. Bientôt même il entendit la sentinelle, un peu excitée par ses libations répétées, fredonner une chanson joyeuse.

—Mon homme me semble de bonne humeur, voici le moment de l'appeler, pensa Tranquille.

Il frappa trois coups dans la porte. Le soldat qui marchait de long en large, s'approcha et vint ouvrir.

—J'ai soif! lui dit Tranquille.

L'autre, qui ne comprenait pas le français et que l'obscurité qui régnait dans le caveau empêchait de bien apercevoir le prisonnier, se pencha en dedans de la porte entrebâillée.

Cinq doigts d'acier se cramponnèrent à son cou, tandis qu'une main le tirait dans le caveau. Sans lâcher la gorge du soldat, Tranquille lui asséna de son autre main fermée deux formidables coups de poings dans la poitrine, et un dernier, vrai coup de massue, en plein sur le crâne. Le malheureux tomba tout d'une pièce et perdit connaissance avant d'avoir pu jeter un cri. Tranquille lui enleva sa giberne pleine de cartouches, la passa à son cou, saisit le fusil de factionnaire, et s'élança hors du caveau.

La porte de sortie donnait sur la salle à dîner du corps-de-garde. Il ne fallait pas songer à s'en aller par-là. Et pourtant il n'y avait pas de temps à perdre, au même instant on l'apercevait de la salle. Il avisa une fenêtre, reconnut d'un coup d'oeil qu'elle n'était point garnie de barreaux de fer, l'enfonça d'un coup de pied, et, au milieu des éclats de verre et des débris de toutes sortes, qui volaient autour de lui, au bruit des clameurs forcenées des soldats, il sauta dans la rue. D'abord il courut quelques pas droit devant lui, puis s'orienta, pris ses longues jambes à son cou et s'élança du côté de la campagne.

Une dizaine de soldats s'étaient jetés à sa poursuite sans avoir eu le temps de prendre leurs armes, espérant le devancer à la course. Mais les pauvres diables ne savaient point qu'ils avaient affaire au plus agile coureur des bois qui ait chassé l'orignal de nos forêts.

A chaque bond qu'il faisait, Tranquille gagnait un pas sur ses poursuivants. Enfin il atteignit l'extrémité de la ville, sauta dans les champs où il secoua joyeusement la tête en aspirant l'air libre. Ses bondissements étaient joyeux et puissants comme ceux d'un fauve qui a rompu les barreaux de sa cage et dévore l'espace qui le sépare de la liberté.

Lassés bientôt de leur inutile poursuite, les soldats s'arrêtèrent, et ahuris, le virent grimper au haut du coteau Sainte-Marguerite et s'enfoncer dans la forêt.

Maintenant il faut nous reporter au jour précédent, aussitôt après la bataille. Comme ils s'enfuyaient tous deux en remontant le versant du coteau, Alice remarqua plusieurs fois que son mari chancelait.

—Es-tu blessé, dis-moi? lui demanda-t-elle à plusieurs reprises.

Mais lui, qui tenait sa main crispée autour du bras de la jeune femme, fuyait toujours, tout en la maintenant à son côté pour l'empêcher de le regarder en face.

—Non, non! disait-il avec énergie.

Ce fut ainsi qu'ils gagnèrent le bois où ils s'enfoncèrent en courant toujours. Ils firent plusieurs arpents, sans s'arrêter une minute. Mais peu à peu Marc semblait perdre de sa vigueur. Plus incertain son pas se ralentissait. Alice sentit enfin que les doigts qui retenaient se desserraient brusquement, et s'aperçut qu'il allait tomber. Elle voulut le retenir; mais Evrard ploya sur ses jambes sans force, et s'abattit lourdement sur le sol en entraînant sa femme avec lui.

—Mon Dieu! Marc, qu'as-tu donc? s'écria-t-elle.

En le regardant, elle jeta un cri de terreur et appuya ses doigts fermés sur la poitrine du jeune homme, d'où s'échappait un flot de sang.

L'épée du capitaine Evil avait percé le sein d'Evrard en pénétrant dans le poumon droit.

—Il va mourir mon Dieu! fit-elle avec un cri de désespoir qui retentit sous le dôme des grands arbres—Marc! je t'en prie, réponds-moi! criait-elle affolée. Tout ce sang… Sa vie qui s'en va, Seigneur Dieu! A l'aide! Au secours!… Mais ses clameurs se perdaient sous les bois et l'écho désespérant répondait seul à sa voix.

Après une faiblesse de quelques minutes, Marc un peu soulagé par l'hémorragie et ranimé par les accents déchirants d'Alice, ouvrit des yeux hagards. En reprenant peu à peu ses sens, il arrêta ses regards sur sa femme avec un sentiment indicible d'angoisse.

Elle dévorais ses gestes et aspirait chacun de ses soupirs.

—Oh! ne meurs pas, je t'en prie, Marc! Sauvez-le, mon Dieu! Tuez-moi, mais qu'il vive lui, Seigneur!

—Alice, soupira le blessé, je t'en prie… ne te désespère pas ainsi!… Tâche plutôt… d'arrêter mon sang…

L'effort qu'il faisait pour parler produisait un affreux gargouillement aux lèvres de la blessure, ou la crépitation du sang chassé par l'expiration rendait de sinistres plaintes.

—Mais, comment l'arrêter ce sang? Marc, dis-moi comment!…

—Du linge… plusieurs plis… bander la poitrine.

Sa voix faiblissait, faiblissait.

De ses mains ensanglantées, Alice arracha plutôt qu'elle n'ouvrit le gilet qui couvrait sa poitrine, et déchira sa chemise en lambeaux qu'elle replia plusieurs fois. Quand elle jugea que la compresse était assez épaisse, elle l'appuya sur la blessure. Tout en l'y maintenant de sa main gauche, elle défit de la droite sa ceinture que retenait l'épée, la remonta sous les bras, en ramena les extrémités sur la poitrine où elle les rejoignit, passa dans la boucle d'argent l'autre bout de le ceinture qu'elle serra fortement en l'arrêtant ensuite avec soin.

Le blessé avait fermé les yeux. Petit à petit, sa respiration redevint plus réguliére et plus forte, et le sang vint colorer un peu ses joues pâlies.

Agenouillée près de son mari, ses maintes jointes pour une muette prière, anxieusement penchée sur le corps inerte du blessé, Alice restait plongée dans une stupeur profonde.

Les bruits du combat avaient cessé. L'on n'entendait plus au loin que les derniers roulement des tambours battant la retraite glorieuse des vainqueurs. Au-dessus des deux infortunés les feuillages naissants frémissaient gaiement sous un joyeux rayon de soleil qui, sortant tout à coup des nuées pluvieuses du matin, venait réchauffer les bourgeons nouvellement éclos et refroidis par l'orage de la nuit. Effrayés quelque temps par le fracas de la bataille, les oiseaux reprenaient, maintenant leur amoureux babil et se poursuivant sur la cime odoriférante des arbres.

C'était le printemps qui chantait la renaissance de l'année, le joyeux murmure de la vie à côté du râle de la mort. Impassible dans son irrésistible vitalité, la nature continuait le travail fécond de son incessante reproduction.

Une heure ou deux, peut-être plus encore, s'écoulèrent sans que Marc donnât d'autre signe de vie qu'une respiration faible et parfois embarrassée Toujours agenouillée près de lui, Alice restait immobile comme une froide statue veillant sur un tombeau.

Le soleil allait disparaître derrière les arbres, lorsque le blessé s'agita faiblement. Alice se pencha sur lui en épiant avec avidité ce premier indice de retour à la vie.

—Que veux-tu, Marc? fit-elle en appuyant avec passion ses lèvres froides sur la bouche brûlante de son mari. Réponds-moi, mon ami.

L'ardent contact de cette bouche glacée sur ses lèvres fiévreuses acheva de tirer le jeune homme de son évanouissement.

—…De l'eau, j'ai soif… je brûle, fit-il en ramenant sa main sur sa poitrine.

Alice jeta autour d'elle un regard désespéré.

—Attends un peu, mon ami, je m'en vais tâcher d'en trouver, répondit-elle en dardant un long regard vers le ciel.

Elle se mit en quête, furetant les buissons, scrutant les rochers pour y découvrir un mince filet d'eau. Mais après une battue d'une demi-heure, elle s'en revenait la mort dans l'âme et sans avoir pu trouver une goutte d'eau, lorsqu'elle avisa un méchant cassot d'écorce qui avait été jeté sur le bord d'un sentier par quelque passant. Tremblant de peur de voir sa dernière espérance déçue, elle s'approcha et sentit son coeur palpiter d'une joie immense en apercevant quelques gouttes d'eau, deux trois gorgées à peine, au fond du cassot. Elle s'empara de ce vase primitif, bien plus précieux pour elle en ce moment que s'il eût été d'or pur, et marchant avec une extrême précaution, de crainte de perdre une seule gutte du précieux liquide, elle s'approcha de l'endroit où gisait Evrard.

Il avait les yeux ouverts. Au bruit des pas d'Alice il se dressa même à demi sur son séant.

—Ah! c'est toi!… fit-il avec un grand soupir de satisfaction. Tu as été bien longtemps…

—Mon ami, répondit-elle avec un sanglot dans la voix, si tu savais combien il m'a fallu chercher! Encore n'ai-je pu trouver que ceci.

—Je suis un affreux égoïste.. c'est vrai. Mais je souffrais tant de la soif… vois-tu… j'ai comme du feu… là-dedans!… Cette eau, donne, oh! donne-la moi!

Elle approcha le cassot des lèvres du blessé, de manière qu'il n'en perdit pas une goutte.

En deux traits avides il but tout.

—Que c'est bon! soupira-t-il, Dieu que c'est bon! Merci, ma bonne
Alice!

Elle se baissa vers lui, et tout en cherchant sa bouche pour y appuyer un baiser, elle murmura:

—Ces quelques gouttes d'eau me donnent en ce moment la plus grande joie de ma vie!

—Quelle heure peut-il étre, maintenant? demanda Marc après quelques instants de silence.

—Le soleil doit être sous l'horizon; puisque que la forêt commence à s'assombrir.

—Il faut pourtant… continuer notre route… avant que la nuit… soit tout à fait venue.

—Continuer! Mais où aller, mon ami?

—Où aller?… Rejoindre les nôtres… Nous en rencontrerons certainement… dans quelque endroit de la forêt.

—Mais à quelle distance, mon Dieu! Écoute, Marc. La ville n'est pas bien loin d'ici, j'en reconnaîtrai facilement le chemin et pourrai m'y rendre en assez peu de temps. J'y trouverai bien quelque âme charitable qui consente à venir te porter secours. Veux-tu que j'y aille?

—Toi! s'écria Marc en se redressant. Et Evil?…

—C'est vrai, mon Dieu, c'est vrai! dit-elle en fondant en larmes. Ah! qu'avons-nous fait à Dieu?

—Alice! Alice, tes cris me déchirent le coeur! du courage, je t'en prie… Écoute! quel est ce bruit?…

Ils tendirent tous deux l'oreille. Des coups sourds et multipliés retentissaient au loin et arrivaient jusqu'à eux en roulant sous le dôme du bois.

—Ce sont des coups de hache, remarqua Evrard. Allons de ce côté. Quelques-uns des nôtres qui abattent un arbre… pour un feu de bivouac. Allons, à la grâce de dieu… tournons le dos à la ville qui abrite notre ennemi.

Il voulut se lever, mais ses forces le trahirent, et il retomba sur la terre.

—Arrête, Marc! tu vas te tuer! lui dit Alice en s'efforçant de le retenir.

—Donne-moi ma gourde d'eau-de-vie! demanda-t-il.

—Mais si tue en bois, tu vas peut-être te faire un mal affreux?

—Donne!

Elle obéit, déboucha la gourde et la lui appliqua sur les lèvres.

Il but âprement cinq ou six gorgées. Mais ses doigts se crispaient sur sa poitrine. Il aurait avalé du plomb fondu que la sensation n'eût pas été plus atroce. Il évita de parler de peur de laisser échapper des cris de douleur, et resta quelque temps immobile. Enfin, après plusieurs minutes de silence, il id à sa femme.

—Bois-en toi-même un peu pour te donner des forces… Tu n'as rien pris, depuis le matin!

Quand elle eut avalé une gorgée:

—Donne-moi la main, lui dit-il.

Lui, s'en aidant, se mit, lentement, bien lentement, sur son séant, puis à genoux, et puis enfin, après un suprême effort, debout sur ses jambes qui ployaient sous lui.

—Bon! fit-il. Ton bras à présent.

Il s'y accrocha, et, tout en essayant son premier pas:

—Je n'aurais jamais cru, pensa-t-il, qu'on put souffrir autant sans mourir.

Ils s'en allaient ainsi, lui s'appuyant sur elle et trébuchant comme un enfant qui fait ses premiers pas; elle se retenant aux arbres, aux moindres branches pour s'empêcher de tomber.

Ils n'avaient pas fait un arpent, qu'il lui dit, sa voix tremblait:

—Arrêtons un instant, mais rien qu'un instant.

Il lui passait comme un nuage de sang devant les yeux.

—Mon Dieu! pensa-t-il, pas maintenant, je vous en supplie!… Encore une heure de vie, Seigneur, que je puisse remettre ma femme entre des mains amies! C'est si peu pour vous qu'une heure de plus à l'une de vos créatures, et c'est tant pour moi!

Il fit appel à tout ce que son pauvre corps brisé renfermait encore d'énergie, et continua d'avancer.

Ils se traînèrent assez longtemps ainsi, lui se heurtant les pieds contre les pierres et les racines, glissant sur la mousse et sur la terre humide, mais ne tombant jamais cependant grâce aux efforts surhumains d'Alice.

Combien de temps marchèrent-ils de la sorte? c'est ce qu'ils n'auraient pu dire. Mais eussent-ils vécu cent ans, sous les conditions ordinaires de la vie, qu'un siècle ne leur eût pas semblé plus long que ces heures, que ces minutes, peut-être, dont chaque seconde égrenait sur eux des tortures indicibles. Lui, se sentir expirer à chaque pas, et penser Qu'elle allait bientôt rester seule, perdue en ce grand bois morne! Elle, de voir s'en aller mourant et se dire qu'elle allait lui survivre!

Et tant de souffrance, et tant d'horreur, le lendemain du jour nuptial..

—J'ai péché contre vos lois, et vous m'en punissez, ô mon Dieu! soupirait Alice, en étouffant des sanglots qui lui tenaillaient la gorge.

—Je suis maudit! pensait Evrard.

Firent-ils beaucoup de chemin? On ne le saurait croire. Car, voyez-vous, les pauvres enfants ne pouvaient aller bien vite!

Cependant les bruits qu'ils avaient entendus devenaient de plus en plus distincts. Ils finirent même par apercevoir des lueurs entre les arbres.

Ils s'arrêtèrent. On allait, on revenait autour de plusieurs feux. Il devait y avoir là beaucoup de gens. Un bruissement confus de voix nombreuses se faisait entendre à distance.

—Allons, allons! dit Evrard avec impatience—J'ai cru que j'allais tomber, songea-t-il, et si je tombais, ce serait fini!—Du courage, ma bonne Alice, du courage… dans quelques instants… nous seront sauvés!

S'appuyant tous les deux, maintenant, l'un sur l'autre,—car elle aussi se sentait défaillir,—ils reprirent ce nouveau et long chemin du Calvaire.

La nuit s'épaississait de plus en plus, et c'est à peine s'ils pouvaient y voir leurs pieds. Aussi une racine, à moitié sortie de terre, s'étant rencontrée sous ses pas, Marc s'y embarrassa le pieds et s'abattit lourdement sur le sol. Alice jeta un cri de désespoir et de ses deux bras enserra le corps de son mari pour l'aider à se relever. Mais il restait étendu par terre comme une passe inerte. De plus elle sentit qu'un sang chaud lui coulait sur les mains. L'appareil s'était déplacé dans la chute et la blessure venait de se rouvrir.

Heureusement qu'ils n'étaient plus qu'à trente pas d'une espèce de clairière où l'armée américaine s'était arrêtée. Alice courut éperdue jusque-là et demanda de l'aide. Émus par ses cris déchirants quelques soldats la suivirent. Ils emportèrent le blessé tout à fait insensible et le déposèrent auprès d'un feu, la tête contre un tronc d'arbre.

—Un chirurgien, pour l'amour de Dieu! cria la jeune femme en montrant son mari, trouvez un chirurgien!

Et à bout de forces, elle tomba évanouie près du blessé.

Quand elle reprit connaissance, il était tout à fait nuit. Devant elle, éclairé par le feu qui flambait en pétillant à quelques pas, se tenait le chirurgien. Celui-ci comprit cette muette mais éloquente interrogation.

—Ne le dérangez pas, il dort, dit-il à la jeune femme. J'ai pansé sa blessure avec soin. L'hémorragie est arrêtée.

—Y a-t-il du danger.

—Aucun… pour le moment, Madame

—Sa blessure est elle grave?

—Je vous avouerai, répondit le docteur en hésitant qu'elle est sérieuse.

—Oh! dites-moi, Monsieur, dites-moi franchement, la croyez-vous mortelle?

—Il m'est impossible de répondre à cette question avant d'avoir examiné la plaie au grand jour.

Alice vit bien qu'elle n'obtiendrait pas une réponse plus positive et tourna vers son mari des yeux pleins de larmes.

—Mais, vous-même, Madame, reprit le médecin, vous êtes bien faible en ce moment.

Elle haussa les épaules avec indifférence. Ce geste disait:

—Eh! Que m'importe lorsque celui que j'aime se meurt sous mes yeux.

—Avez-vous mangé quelque chose, depuis le matin, Madame?

Alice ne répondit pas.

—Je m'en doutais, pensa le chirurgien.—Tenez, Madame, prenez ce morceau de pain. C'est tout ce qui reste ici en fait de vivres. Plus prévoyant que nos gens qui comptaient dîner aux Trois-Rivières, j'avais emporté quelques provisions pour nos blessés.

—Mais vous-même, Monsieur, n'avez-vous pas faim?

—Non, je viens de manger, il n'y a qu'un instant, repartit le docteur qui n'hésitait pas à faire un mensonge. C'était son repas qu'il donnait.

—La beauté, la jeunesse, la distinction, l'infortune de cette femme délicate le touchait profondément.

—Dans ce cas, Monsieur, reprit Alice, j'accepte, mais pour lui! Moi, je n'ai pas faim.

—C'est de faiblesse que vous vous êtes évanouie, Madame. Vous ferez bien de manger un peu. Si vous voulez être en état de veiller sur votre mari, il faut que vous vous donniez un peu de force. Du reste, dans l'état où il se trouve, mieux vaut qu'il ne mange rien maintenant.

Alice secoua négativement la tête et enfouit le morceau de pain dans la poche du justaucorps de Marc.

—Croyez-m'en, Madame reprit le docteur, tout ce dont il a besoin à présent, c'est de boire de temps à autre. Vous lui donnerez de l'eau quand il en demandera, mais peu à la fois. En voici, près de vous, dans ce vase; je l'ai puisée pour vous. Elle est bien trouble, l'eau de ce marais; mais c'est tout ce que nous en avons, et bien heureux sommes-nous encore de n'en être pas complètement dépourvus. Mais encore une fois, vous ne pouvez passer la nuit de la sorte. Prenez au moins quelques gouttes d'eau-de-vie avec de l'eau, j'en ai ici, dans cette gourde. Oui, n'est-ce pas?

Elle but ce que lui présenta le docteur, le remercia du regard, et, tombant dans une rêverie morne, se remit à contempler le blessé toujours assoupi.

Le chirurgien vit qu'on n'avait plus besoin de lui et s'éloigna.

Longtemps Alice demeura dans l'impossibilité de la contemplation, égrenant dans son coeur meurtri le long rosaire de ses pensées douloureuses.

Enfin Marc ouvrit les yeux et les promena autour de lui avec égarement. Comme c'était la première fois qu'il reprenait connaissance depuis sa chute, il ne comprenait rien à la scène étrange qui s'offrait brusquement à ses regards. A perte de vue, dans un vaste bas-fond, s'étendaient des groupes d'hommes couchés pêle-mêle auprès d'une centaine de feux, çà et là, quelques sentinelles postées autour du camp, erraient lentement, comme autant de fantômes, dans le silance et l'ombre. Puissamment éclairés d'en bas les milles arceaux de la cime des arbres saillissaient vivement sur le ciel sombre, tandis que, à travers le feuillage clair, tremblotaient quelques étoiles que semblaient frissonner sous la fraîcheur de la nuit.

Gémissant dans le feuillage touffu de quelques vieux pins qui se dressaient tout à côté du marécage, le vent produisait ce bruit mélancolique qui rappelle la plainte des flots mourants sur une grève. Quelques oiseaux de proie que flairaient la mort, dominaient de temps en temps cette plainte solennelle et continue, en se jetant l'un à l'autre de sinistre croassements, tandis qu'un hibou, irrité de l'éclat de tous ces feux, poussait dans l'espace des miaulements rauques et lugubres.

Marc frissonna, regarda Alice, se souvint et comprit. Il soupira et ferma les yeux devant cette scène d'une mélancolie poignante.

—Qu'as-tu donc, mon ami, lui demanda sa femme, souffres tu? Veux-tu quelque chose?

—J'ai soif.

Alice lui souleva la tête et lui présenta de l'eau. Il en fut quelques gorgées, resta quelques instants immobiles, et puis alla chercher la main froide d'Alice qu'il pressa doucement dans sa main brûlante, tandis que deux grosses larmes roulaient dans ses yeux et glissaient de chaque côté de son visage.

—Oh! je t'en supplie, Marc, balbutia la jeune femme, et avalant un sanglot, ne pleure pas ainsi, cela te fait trop de mal!

—Pauvre malheureuse enfant, murmura-t-il, tant de souffrances imméritées… à cause de moi! Rien ne m'ayant jamais réussi… n'aurais-je pas dû me douter… que je te serais fatal!

—Ne dis pas cela, Marc! Non, vois-tu, c'est moi qui suis abandonnée de
Dieu pour avoir délaissé mon père…

Et l'infortunée créature sentent la main de fer du malheur tordre plus violemment ses entrailles elle éclata en sanglots et laissa tomber sa tête défaillante sur l'épaule de Marc.

Ils pleurèrent ainsi longtemps, bien longtemps.

Ce fut une horrible et interminable nuit.

Enfin la soleil se leva et ses rayons vinrent éclairer les fugitifs éveillés déjà par les premières lueurs du jour. Souillés de poudre et de boue, quelques-uns de sang, leurs vêtements déchirés, la figure pâlie par l'insomnie et la faim, ces misérables soldats rappelaient en ce moment les Gueux des bois, paysans armés qui, à la fin du seizième siècle, guerroyaient en partisans pour l'indépendance des Provinces-Unies.

Aussitôt que le jour fut assez grand, tout le camp s'ébranla pour se mettre ne marche, ceux du moins qui le pouvaient. Quant aux blessés, ils ne furent pas longtemps à s'apercevoir qu'on ne s'occupait point d'eux. En vain, les chirurgiens et les officiers couraient-ils de groupe en groupe en suppliant ceux qui étaient valides de ne pas abandonner ainsi leurs malheureux compagnons d'armes, on leur tournait le dos sans les écouter, chacun ne songeant plus qu'à soi. L'extrême misère, la terreur des foules affolées produisent de ces spectacles d'égoïsme hideux qui ravalent l'homme au dessous de la brute.

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

Ce n'était plus une retraite, c'était une fuite, une véritable panique. A mesure que cette foule indisciplinée s'engouffrait sans ordre sous les bois, les lamentations croissantes s'élevaient derrière elle. Vainement les misérables délaissés tendaient vers leurs frères des mains suppliantes, en vain ceux que en avaient encore la force se traînaient-ils aux genoux de leurs amis, ceux-ci les écartaient du pied et passaient. Alors s'éleva de la clairière un effroyable concert de malédictions et de hurlements désespérés.

Marc et Alice que la faiblesse et la douleur avaient jetés, vers le matin, dans un assoupissement léthargique, furent tirés de leur sommeil par ces cris de désespoir qui montaient vers le ciel comme des imprécations de damnés. Ils comprirent d'un coup d'oeil la signification terrible de cette scène de désolation. Ils en ressentirent tous deux un poignant serrement de coeur, Marc de terreur pour Alice, elle d'effarement pour lui.

—Au nom de mon amour pour toi, je t'en supplie, s'écria Marc, suis-les, va-t-en! Laisse-moi mourir ici, mes derniers moments seront plus doux!

Elle laissa tomber sur lui un regard ineffable de reproche et de tendresse. Alors il se tut.

Mais elle se sentit illuminée d'une inspiration subite, et, avisant quelques soldats qui passaient près d'eux, elle se leva, prit une bourse pleine d'or qu'elle avait emportée la veille en cas de nécessité, et la leur montra en leur faisant signe d'emporter son mari.

Ceux-là s'arrêtèrent, se consultèrent un instant et finirent par accepter.

—Il est sauvé, merci, mon Dieu! s'écria-t-elle.

Les soldats firent une espèce de civière à l'aide de quelques grosses branches qu'on avait coupées la veille pour les feux de la nuit. Ils y déposèrent le blessé et se hâtèrent de suivre leurs compagnons dont les derniers disparaissaient dans les dédales de la forêt.

A son tour, en passant au milieu des infortunés qu'on abandonnait dans la clairière, Alice dut rester sourde à leurs supplications. A peine le brancard pouvait-il supporter son mari; d'ailleurs ceux qui le portaient montraient bien par leur attitude qu'ils n'étaient guère disposés à accepter un surcroît de charge. Ils passèrent donc et s'en allèrent en fermant l'oreille à ces pitoyables lamentations que se mouraient peu à peu dans l'éloignement. Ainsi Dante et Béatrice en quittant les enfers, entendaient le bruissement confus de la voix des damnés au fond de la spirale maudite.

Alice, la courageuse enfant, tantôt à côté de son mari, tantôt à la suite du convoi, selon que le lui commandait la largeur du sentier, allait d'un pas fébrile réconfortant Evrard d'une parole amie, et encourageant les porteurs d'un regard reconnaissant. Pourtant la malheureuse enfant, à jeun depuis bientôt deux jours, ne se soutenait plus qu'à force d'énergie et d'héroïsme. Outre les tiraillements douloureux d'un estomac irrité par une diète aussi prolongée, une dépression générale commençait à paralyser ses mouvements qui devenaient automatiques. Par moments il lui passait dans tous les membres des frissons de défaillance, et sa vue s'obscursissait. Alors, pour dompter ces symptômes menaçants de syncope, elle se raidissait contre ces affaissements, se rapprochait de Marc et serrait sa main dans la sienne. Le contact de cette main chérie la ranimait, et la seule pensée que si elle venait à s'évanouir, ceux qui portaient son mari les abandonneraient peut-être, achevait de lui rendre une partie de ses forces.

Elle allait donc toujours, toujours dans la forêt sans fin, sans jamais s'arrêter. Et pourtant encore, sa chaussure lacérée déjà par les longues marches de la veille à travers les bois, laissait presque nus ses petits pieds que meurtrissaient les pierres et les racines, et qui saignaient à chaque pas. Inquiétude cruelle, atroce tourment de l'âme à la vue de son mari blessé grièvement, mortellement peut-être, souffrance physique presque surhumaine pour un être aussi délicat, telle était la voie horriblement douloureuse où la jeune épousée se trouvait poussée par une force fatale, dès le lendemain de ce jour attendu par elle avec tant d'impatience et entrevu si rayonnant de jouissances mystérieuses dans un passé si rapproché.

Il y avait une couple d'heures qu'ils allaient de la sorte, lorsque les porteurs s'arrêtèrent en prêtant l'oreille te en se consultant d'un air inquiet. Le bruit des pas et de la voix de ceux qui s'en allaient devant eux, avait peu à peu diminué et fini même par s'éteindre tout à fait. Aucun accent humain ne retentissait plus dans la solitude, et nul autre bruit ne s'y faisait entendre que le frémissement des branches et des feuilles naissantes ou quelques cris d'oiseaux.

Ces hommes se parlèrent un instant à voix basse et se rapprochèrent d'Alice. Ils avaient un air si menaçant qu'elle en frémit par tout ses membres en flairant quelque nouvelle infortune.

—Avant d'aller plus loin, dit le plus hardi des quatre, nous voulons être bien sûrs que nos fatigues ne resteront pas sans récompense. Donnez-nous l'or que vous nous avez montré.

Ces paroles étaient dites en anglais et Marc fut seul à les comprendre.

—Que veulent-ils donc? lui demanda sa femme.

—L'or que tu leur as fait voir. Est-il prudent de le leur donner maintenant?

—Oui, plus prudent que de vouloir discuter avec eux en un pareil moment, répondit Alice en tendant la bourse à celui qui la lui demandait. Seulement dis-leur, Marc, qu'ils en auront trois et quatre fois plus, s'ils te rendent en quelque endroit habité.

Evrard achevait à peine de traduire ces paroles, que celui des porteurs, qui parlait au nom des autres, lui répondit en branlant la tête:

—Vous nous offririez à chacun une fortune, que nous ne l'accepterions pas. Nous avons perdu nos compagnons de vue, nous mourons de fatigue et de faim, et nous somme menacés de tomber entre les mains de quelque parti d'ennemis lancé sans doute à notre poursuite. Non, non, notre vie vaut encore mieux que tout votre or, et nous allons nous hâter de rejoindre nos camarades, pendant q'il en est temps encore. Ce que vous nous avez donné n'est que le juste prix que nous méritons cent fais pour vous avoir menés jusqu'ici. Tâchez de vous tirer d'affaire.

Misérables! s'écria Marc en se soulevant avec un geste de menace.

Mais eux, sachant bien qu'ils n'en avaient rien à craindre, lui tournèrent tranquillement le dos et s'enfoncèrent à grands pas dans le bois. Le blessé retomba sur le brancard avec un gémissement de désespoir.

Alice leva les mains vers le ciel, tourna sur elle-même et vint tomber sans connaissance à côté de son mari.

—O dieu! s'écria Marc, puisque tu veux notre mort, pourquoi donc prolonger autant notre agonie! Si tu es jaloux du seul jour de bonheur que nous ayons goûté, que n'en finis-tu donc d'un seul coup? Trève à ces tortures sans nom et fais-nous mourir!

Le délire le prenait.

—Mourir… répéta-t-il, quand nous sommes tous deux si jeunes! quant l'amour nous gardait encore tant de jouissances! Non, nous ne mourrons pas! Je veux vivre, moi, et je veux qu'elle vive aussi. Allons, plus de ces faiblesses indignes d'un homme te voyons à sortir de ce bois maudit. Si la mort est ici, là-bas est le salut; allons l'y chercher.

Il s'assit. Sa blessure lui fit un mal atroce, mais il en vainquit la douleur et se traîna auprès de sa femme évanouie.

—Alice, réveille-toi, fit-il en la pressant dans ses bras. N'entends-tu pas ma voix? Allons, il faut se lever et partir… Mais ne sens-tu donc plus le feu de mes baisers!

Il l'embrassait avec transport; mais la jeune femme restait froide à ses caresses et ne donnait aucun signe de vie. Soudain il s'arrêta, en apercevant sa gourde dont Alice avait voulu se charger pour l'en débarrasses. L'idée lui vint de verser de l'eau-de-vie sur les lèvres de la jeune femme.

Quelques gouttes ayant pénétré, entre les lèvres, et les dents, jusque dans la gorge d'Alice, l'action irritante de l'eau-de-vie la fit tousser et finit par la tirer de son évanouissement. Mais avec la vie lui revint aussi la mémoire, et en se rappelant toute l'horreur de la position, elle s'écria avec désespoir:

—C'est donc vrai qu'ils sont partis!

—En! qu'importe! Nous pouvons nous passer d'eux, je pense. Le chemin n'est-il pas battu devant nous?

Alice fut effrayée de l'animation fiévreuse que trahissait la voix de Marc. Elle se leva et le regarda. Il avait la figure empourprée par la fièvre.

—Je t'en prie, dit-elle, calme-toi, tu vas te faire mal!

—Me calmer! repartit Evrard avec un rire nerveux. L'occasion est bien choisie!… Tu te trouves donc bien, ici, toi, que tu veuilles y rester?

—Mais, que veux-tu donc que nous fassions, Marc?…

—Nous en aller, pardieu! Écoute… Tu ne m'en crois pas la force… Mais c'est que je suis bien mieux, moi… Ma faiblesse d'hier et de la nuit passée… ne venait que de la perte récente de mon sang… Ma blessure, bah! je sens bien maintenant… qu'elle n'a rien de sérieux… (Il était hors d'haleine en proférant ces mots.) Elle ne me fait plus mal… Tines, nous allons boire chacun… la moitié de ce qui reste encore de cette eau-de-vie. Cela nous donnera des forces… et nous nous mettrons en marche… Si nous avions seulement quelque chose à manger… ajoute-t-il en aparté.

—Aurais-tu faim? lui demanda-t-elle

—Mais, il me semble que je… mangerais bien une bouchée, reprit-il avec anxiété.

—Regarde dans la poche droite de ton justaucorps.

Il en tira le morceau de pain qu'elle y avait mis la veille.

—D'où ceci vient-il donc? demanda-t-il.

—Le docteur m'en a donné deux tranches. J'en ai mangé une et je t'ai gardé l'autre. Marc la regarda fixement et vit qu'elle rougissait.

—Ce n'est pas vrai ce que tu dis là, tu as tout gardé pour moi!

—Je t'assure… balbutia-t-elle en rougissant de plus en plus.

Il lui enserra la taille de son bras, l'assit près de lui, et l'embrassa sur le front.