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La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775 cover

La fiancée du rebelle: Épisode de la Guerre des Bostonnais, 1775

Chapter 9: CHAPITRE SIXIÈME
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About This Book

The narrative follows Marc Evrard and his beloved Alice as military and political upheaval surround their community after the British conquest and contested imperial measures that provoke American insurgency. Military maneuvers, sieges, and the advance of invading forces create peril and divided loyalties among local inhabitants; officials' corruption and legal changes add social strain. The plot interweaves personal anxieties and romantic concern with the larger struggle between occupying authorities and rebellious provinces, portraying how high politics and wartime violence reshape ordinary lives.

—En vérité! pensa Marc Evrard, notre artillerie va faire merveille contre toutes les bouches à feu anglaises…!

Il poussa un soupir de découragement, et sa pensée changeant aussitôt de cours, il jeta un regard anxieux dans la direction de la rue Sainte-Anne, où s'élevait la demeure de sa chère Alice. Mais les maisons de la rue Saint-Jean s'interposant, il ne pouvait rien voir.

—Si l'un de nos boulets allait tomber sur sa demeure! se dit-il avec un soupir d'angoisse.

Il remarqua pourtant que les assiégés paraissaient si peu craindre les projectiles des Bostonnais que l'on circulait comme d'habitude dans les rues de la ville. [13]

[Note 13: Historique. Voir les mémoires de Sanguinet.]

Il ramena ses regards dans la direction de la porte du palais qui se trouvait un peu sur la gauche. La sentinelle se promenait toujours, raide dans son habit rouge comme sur un champ de parade.

Marc le désigna du doigt à Tranquille

Celui-ci épaula son fusil et tira.

Le factionnaire anglais tourna sur lui-même, étendit les bras, lâcha son arme et tomba.

—Merci, mon Dieu! fit Tranquille en rechargeant son mousquet, merci de m'avoir permis d'en descendre encore un avant de mourir!

Des camarades ont vu tomber la sentinelle. On accourt du corps-de-garde voisin on se précipite vers la muraille pour voir d'où vient le coup.

Trente détonations parties du palais vont renseigner les curieux qui ripostent à leur tour.

La fusillade s'engage des deux côtés. Un demi cercle de flamme environne la moitié de la ville au-dessus de laquelle s'élève bientôt et plane un épais nuage de fumée.

Au milieu de cette mousquetade que ne faisait guère de mal à personne, chacun tirant à couvert et avec précipitation, Tranquille ne lâcha que deux coups de fusil; mais à chaque fois il eut la satisfaction de voir tomber son homme.

Il guettait une troisième victime lorsque son attention fut attirée vers
une embrasure du petit bastion qui s'élevait presque en face du palais.
A travers de la fumée il vit que l'on pointait une pièce de leur côté.
Il tira. Une ombre qui se mouvait près de la pièce disparut aussitôt et
Tranquille entrevit un instant le ciel à travers l'embrasure.

—Je crois que celui-là en tient aussi, dit-il en rechargeant son arme.

Soudain il jeta un cri, saisit Marc à bras-le-corps et se laissa tomber avec lui par la trappe ouverte qui conduisait des combles à la coupole.

Comme ils tombaient tous deux sur le plancher, un terrible craquement retentit au-dessus de leur tête, tandis qu'un grand coup de canon ébranlait tout le quartier.

La coupole fracassée par un boulet, vola en éclats et s'abattit avec fracas sur le toit. L'un des deux Bostonnais se précipita tout meurtri à côté d'Evrard et de Tranquille. Le quatrième broyé par le projectile, glissa sur la toiture et s'en alla tomber pantelant dans la cour où il expira sur l'heure.

—Tu m'as sauvé la vie, dit Marc à Tranquille. Je t'en remercie, bien que je ne sache trop si tu m'as vraiment rendu service!

Ils descendaient rejoindre les autres au premier étage, lorsqu'un second boulet éventra l'une des fenêtres, tuant deux ou trois Bostonnais.

—Feu! mes amis, feu sans relâche! cria le capitaine.

A cet instant on entendit dehors un formidable grondement, puis un vacarme d'enfer sur les toits.

Avant qu'on eut le temps d'en reconnaître la cause, une énorme bombe de deux cents livres, tombée sur le palais, passait à travers deux planchers et s'en allait éclater avec un bruit épouvantable au rez-de-chaussée, au milieu de ceux qui s'y étaient retranchés.

Un tumulte indescriptible s'en suivit. Quand le nuage de poussière que le passage de la bombe avait soulevé fut tombé, Marc Evrard et Tranquille s'aperçurent qu'ils étaient seuls au premier étage. Ils descendirent au rez-de chaussée: personne.

—Les lâches! dit Marc qui se pencha au dehors par une fenêtre que les éclats de la bombe avaient défoncée, et aperçut ses gens qui s'étaient réfugiés dans la cour.

Cinq ou six Bostonnais gisaient sanglants dans le grand salon qui avait autrefois été témoin de fêtes somptueuses de l'Intendant Bigot. L'un d'eux se plaignait affreusement. Il avait eu les deux bras emportés. Les autres étaient morts.

Tranquille chargea le blessé sur ses épaules et descendit dans la cour, où Marc Evrard tâchait en vain de persuader à ses hommes de reprendre possession du palais et de s'y maintenir.

Cependant l'on continuait à faire feu de la place sur l'Intendance, et il y avait à peine un quart-d'heure que les Bostonnais avaient quitté le palais, lorsqu'une pièce d'artifice y vint mettre le feu. En quelques minutes l'on vit briller de sinistres lueurs à travers les fenêtres, et bientôt l'édifice entier s'embrasa.

La nuit tombait lorsque Marc Evrard reçut un message dans la cour de l'Intendance, où il avait du moins forcé ses hommes à rester, menaçant de casser la tête au premier qui ferait mine de bouger. Arnold lui enjoignait de se replier dur le quartier-général.

Le capitaine Evrard reprit, encore plus triste que le matin, et avec une dizaine d'hommes de moins dans sa compagnie, le chemin qui conduisait à son cantonnement.

Les trois batteries de Bostonnais s'étaient tues, mais l'artillerie des assiégés tonnait encore sur les hauteurs de la ville.[14]

[Note 14: Selon Sanguinet l'on tira ce jour-là de la ville cent cinquante coups de canon et sept grosses bombes de deux cent cinquante livres, tandis que les Bostonnais lancèrent à peine une quarantaine de boulets sur la place, dont vingt-huit petites bombes de dix-huit livres seulement.]

A mesure que s'épaississaient les ténèbres de la nuit, les lueurs de l'incendie grandissaient dans l'espace. Trois grandes colonnes de flamme s'élevaient au-dessus des faubourgs et du Palais et se réunissaient là-haut dans un immense nuage rouge, dont les lueurs sanglantes allaient empourprer les hauteurs neigeuses de Lorette et de Charlesbourg, et colorer au loin les dernières cimes des Laurentides.

Pendant cette nuit désastreuse, les deux faubourgs qui comprenaient près de deux cents maisons, ainsi que l'ancien palais des intendants français, furent complètement réduits en cendres.

CHAPITRE SIXIÈME

LA NUIT DU 31 DÉCEMBRE, 1775

Les deux partis restèrent dans une inaction presque complète jusqu'au dernier jour de décembre. On se canonna bien de part et d'autre; mais dans la ville on craignait si peu l'artillerie des Bostonnais "que les femmes et les enfants se promenaient dans les rues et sur les remparts à l'ordinaire".[15]

[Note 15: Mémoires de Sanguinet.]

La dissension allait croissant parmi les officiers Américains, et leurs soldats commençaient à déserter. Aussi le général Montgomery songea-t-il qu'il était temps d'arrêter tous ces désordres en donnant un assaut décisif. Il attendit une nuit favorable.

Celle du trente-et-un décembre parut propice. Le temps était sombre et il tombait une neige épaisse fouettée par un vent violent que devait amortir le bruit des armes. Sur les deux heures du matin toutes les troupes étaient rangées en bataille. Les forces des assiégeants pouvaient se monter alors à près de quatorze-cents hommes, les Bostonnais ayant reçu quelque renfort de Montréal et des Trois-Rivières depuis le commencement du mois.

Montgomery harangua ses soldats qui, pour se reconnaître au milieu des ténèbres et de la mêlée, avaient mis sur leurs chapeaux, le uns de petites branches de pruche et les autres des écriteaux portant cette devise: "Victoire et liberté ou la mort!"

Il divisa ses troupes en quatre corps. Le premier, commandé par le colonel Livingston, devait simuler une attaque du côté de la porte Saint-Jean; le major brown avait pour mission de menacer la citadelle avec le deuxième corps; le colonel Arnold à la tête de quatre cent cinquante hommes avait ordre d'enlever les barricades de la rue Sault-au-Matelot, tandis que le général Montgomery se chargeait d'emporter lui-même les postes de Près-de-Ville et de la rue Champlain. Arnold et Montgomery devaient se joindre ensuite à la basse ville et marcher ensemble sur la ville haute qu'ils croyaient ouverte de ce côté.

Montgomery, à la tête de la plus forte colonne d'attaque, descend par la côte du Foulon et s'avance en ordre de bataille jusqu'à l'anse des Mères où il s'arrête un instant pour lancer deux fusées, signal qui doit avertir les trois autres divisions de marcher à l'assaut. Il est quatre heures.

Le général continue d'avancer avec ses sept cents[16] hommes. Le défilé se resserre de plus en plus, et les assaillants ne peuvent marcher que deux ou trois de front. A leur droite mugit le fleuve dont les vagues soulevées par la tempête déferlent violemment sur la plage en jetant des glaçons jusque sous les pieds des soldats. A gauche se dresse la masse énorme et noir de la falaise qui, en cet endroit tombe perpendiculairement. Aveuglés par la neige qui leur fouette la figure, embarrassés par les glaçons qui encombrent la voie, les Bostonnais n'avancent que lentement. Le premier en avant de tous, Montgomery les encourage de la voix et de l'exemple.

[Note 16: Hawkins, Picture of Quebec.]

Le jour se lève et l'on commence à entrevoir la barricade qui ferme le défilé de Près-de-Ville, ainsi qu'un hangar qui se dresse au sud du sentier et se détache encore indécis sur le fond noirâtre du fleuve. Chacun amortit le bruit de ses pas et l'on continue d'approcher. A cinquante verge de la barrière, Montgomery commande la halte. On s'arrête, on écoute. Rien que le clapotage des vagues et les sifflement du vent contre les saillies de roc.

L'un des officiers d'état-major s'offre à aller reconnaître le poste. Seul il s'avance et vient s'arrêter à quelques pas seulement de la barricade. Aucun mouvement au dedans, partout le silence.

Le coeur palpitant de joie et d'espoir, il revient en grande hâte vers le général et lui dit rapidement à voix basse:

—Ils dorment tous!

—Hourra! en avant! crie Montgomery.

Et tous s'élancent au pas de charge vers la barrière.

Ils n'en sont plus qu'à vingt pas, lorsque la barricade vomit une décharge de mitraille. Les premiers rangs des Bostonnais sont broyés, balayés, par cet horrible feu d'enfilade. Éblouis par l'éclair, aveuglé par la fumée, ceux qui suivent s'arrêtent frémissants d'épouvante. Le colonel Campbell, qui se trouvait aussi en avant, n'aperçoit plus son chef Montgomery.

—Général! où êtes-vous? s'écrie-t-il avec angoisse.

Seuls les cris des blessés et le râle des mourants qui se tordent sur la neige, lui répondent.

Une seconde volé de mitraille part de la barricade et renverse d'un seul coup ceux qui se trouvent en deçà du tournant de la falaise. Deux ou trois à peine se relèvent tout sanglants, et, affolés, se rejettent en désordre sur le gros de la colonne.

La panique s'empare de tous. Le sauve-qui-peut est général, et, culbutant les uns sur les autres, les Bostonnais s'enfuient éperdus vers le Foulon.

Ce poste de Près-de-Ville était défendu par quarante-sept hommes, dont trente Canadiens-Français sous le commandement du capitaine Chabot et du Sieur Alexandre Picard, huit miliciens et neuf marins Anglais servant comme artilleurs sous le capitaine Barnsfare, maître d'un transport retenu dans la rade. Le pignon du hangar qui s'élevait à côté de la barricade avait été percé et l'on avait mis neuf canons en batterie dans cette embrasure. On faisait bonne garde au poste et l'on avait vu venir les Bostonnais. Le Capitaine Chabot qui en fut aussitôt prévenu donna l'ordre de ne faire aucun bruit et de les laisser s'approcher davantage. Les artilleurs, mèches allumées, se tenaient cachés près des pièces chargées d'avance à mitraille. Quand les assaillants ne furent plus qu'à une vingtaine de pas, chabot commanda le feu. Les neuf canons tonnèrent avec l'effet terrible que nous avons vu. [17]

[Note 17: Nos historiens ne s'accordent pas sur le nombre d'hommes que les Bostonnais perdirent en cette occasion. Garneau mentionne treize morts, en comprenant le général Montgomery. Hawkins n'en compte pas plus, tandis que Sanguinet, qui écrivait à cette époque et que nos écrivains se plaisent d'ailleurs à suivre, dit que l'on trouva trente-six hommes tués près de la barrière ainsi que quatorze blessés, sans compter ceux qui se noyèrent en se sauvant. J'incline d'autant plus à me ranger du côté de Sanguinet que ce qu'il avance se trouve corroboré par le témoignage d'une personne qui vivait lors du siège et demeurait à Près-de-Ville dans la maison la plus proche, en deçà de la barricade. Voici ce que cette personne—elle avait quinze ans lors du siège de 1775—raconta à M. le docteur Wells, à l'âge de quatre-vingt-douze ans. Elle était très-intelligente, et, malgré son grand âge, me dit le docteur, elle jouissait de la plénitude de ses facultés. Son nom de fille était Mariane Marc:

"Le trente-et-un décembre, à cinq heures et demie du matin, disait-elle, nous allions sortir nos cuves de la cave quand un effroyable coup de canon fit trembler la maison. Épouvantées nous nous sauvons dans la et nous fourrons sous les cuves. Nous y restâmes longtemps. Enfin vers sept heures et demi nous sortîmes de notre cachette et nous nous hasardâmes à ouvrir la porte. Un vieillard passait qui nous dit qu'on avait tiré le canon et qu'on en ignorait encore le résultat. Dans le courant de la matinée nous vîmes passer dix-huit voitures recouvertes de prélarts et chargées de Bostonnais qui avaient été tués en avant de la barrière."

En admettant, d'après le témoignage de Mariane Marc, que chaque voiture portât deux cadavres—ce qui est le me moins que l'on doit supposer—nous nous rencontrons justement avec Sanguinet qui prétend qu'il y eut trente-six Bostonnais tués à cette affaire de Près-de-Ville.]

Après avoir été chaudement reçus par les troupes chargées de défendre les remparts, Livingston et Brown, dont l'attaque n'était d'ailleurs qu'une feinte, s'étaient repliés sur le quartier général. Il ne nous reste donc plus qu'à rejoindre la division d'Arnold et à développer les péripéties du combat de la rue Sault-au-Matelot qui fut le plus meurtrier, le plus long, le plus émouvant et le plus décisif de toute la nuit.

Aussitôt qu'il avait aperçu, par-dessus les hauteurs du faubourg Saint-Jean, les fusées lancées par Montgomery, le colonel Arnold s'était mis en marche avec sa division. Il allait à la tête de la colonne, ayant à son côté Marc Evrard qu'il avait nommé officier de son état-major, autant pour s'attacher le jeune homme, qu'il estimait beaucoup, que pour s'attirer la sympathie des Canadiens, et faire taire la jalousie des soldats de la compagnie d'Evrard qui murmuraient hautement de se voir commandés par un étranger.

Ils traversèrent sans obstacle le faubourg Saint-Roch et le quartier du Palais qui étaient tout-à-fait déserts, et, après avoir longé le Parc, débouchèrent dans la rue Saint-Charles.

On sait que la rue Saint-Paul n'existait pas alors et que la marée venait presque baigner la base du roc, ne laissant au pied du précipice que l'étroit passage qui existe encore en arrière de la rue Saint-Paul, en bas de la porte Hope. A cet endroit le rocher forme en tombant une saillie considérable; là s'élevait la première barricade, barrant l'extrémité de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Bien que les Bostonnais avançassent le plus doucement possible, on les entendit ou on les aperçut de la haute ville; car à peine le colonel Arnold, en arrivant à la première barrière, allait-il en donner l'assaut, que la fusillade éclata du haut des remparts.

Ces premiers coups de feu firent beaucoup de mal aux assaillants. Une balle vient frapper à la jambe Arnold, qui tombe à la renverse. On s'empresse autour de lui, Marc Evrard le premier. Au même instant une seconde décharge de mousqueterie part de la haute ville et renverse Evrard tout sanglant auprès du colonel.

Un homme se précipite hors des rangs et se jette, désespéré, vers le jeune homme qui fait d'inutiles efforts pour se remettre sur pied.

—Vous êtes blessé! monsieur Marc, s'écrie Tranquille en le soutenant avec une tendresse indicible.

—Oui, Célestin. La fatalité me poursuit!

Incapable de faire le moindre mouvement et voyant qu'il sera plus nuisible qu'utile aux siens, Arnold demande à être transporté à l'Hôpital-Général, et ordonne qu'on emporte Evrard en même temps que lui.

Il a remis le commandement de l'avant-garde au capitaine Morgan, ancien perruquier de Québec, mais officier plein de bravoure.

Déjà Tranquille enlevait dans ses bras Marc à moitié évanoui et l'emportait à lui seul, lorsque le colonel l'arrêta du geste:

—Mon ami, dit-il au Canadien, je sais tout l'intérêt que vous portez à votre maître et combien vous désirez le rendre vous-même à l'Hôpital-Général; mais vous pouvez nous être ici de la plus grande utilité. M. Evrard et vous étiez les deux seules personnes en état de nous conduire dans ces rues tortueuses et noires. Maintenant que votre maître est blessé vous seul restez pour guider nos troupes.

—Que le diable emporte vos troupes! s'écria Tranquille avec colère.

Ces cris ranimèrent un instant Marc Evrard qui saisit aussitôt la cause de cette altercation et dit au Canadien:

—Au nom de mon père que tu aimas tant, Célestin, au nom de tout ce que j'ai de plus cher au monde, je te supplie d'obéir au colonel!

—Moi, Célestin Tranquille, vous abandonner ainsi! Que le diable étrangle plutôt tous les Bostonnais.

Evrard fit un effort suprême qui le dégagea à demi des bras de
Tranquille auquel il dit d'une voix que la douleur rendait haletante:

—Si tu ne m'écoutes pas je refuse de me laisser panser, ou j'arrache de ma blessure tout appareil qu'on y mettra!

Tranquille parut hésiter. Arnold lui dit:

—Je vous donne ma parole, mon ami, que votre maître sera traité avec le plus grand soin, et sous mes yeux.

Sur un signe du colonel deux homme s'approchèrent et s'emparèrent de
Marc Evrard qui murmura d'une voix qu'il s'efforçait de rendre ferme:

—Du courage, mon bon Célestin, et si tu veux que je me laisse vivre, fais-moi ce dernier sacrifice…

Tranquille lâcha prise en essuyant une grosse larme qui roulait sur sa joue rugueuse.

Les rangs s'ouvrirent au-devant d'Arnold et de Marc Evrard que l'on emporta à l'Hôpital-Général.

Toute cette scène s'était passée en quelque secondes, et Tranquille avait à peine vu disparaître son infortuné jeune maître que déjà le capitaine Morgan entraînait ses gens à l'assaut. Le Canadien bondit à côté de lui en s'écriant:

—Mille massacres! malheur au premier que je rencontre!

Et dépassant tous les autres il s'élance le premier sur la barricade en s'aidant des mains et des pieds. La sentinelle l'aperçoit et fait feu sur lui. Elle a tiré trop vite et la balle siffle à l'oreille de Tranquille qui se donne un dernier élan et saute sur la barrière. Mais le factionnaire a eu le temps de saisir son arme par le canon et frappe le Canadien d'un violent coup de crosse à la tête.

Malgré sa force herculéenne Tranquille chancelle et s'abat en murmurant:

—Pas de chance!

Et il reste étendu sans mouvement.

Le capitaine Morgan, qui venait après lui, a saisi le moment où la sentinelle frappait Tranquille pour passer son épée au travers du corps du factionnaire qui s'affaisse en jetant un cri d'appel. Dans un instant la barrière se couvre de Bostonnais qui sautent en dedans et courent au poste où la garde, commandée par le capitaine McLeod, des Royal Emigrants, est désarmée sans coup férir.

McLeod, raconte Sanguinet fut averti par les factionnaires de l'approche des Bostonnais. Il feignit de n'en vouloir rien croire. La garde voulut prendre les armes, il s'y opposa; de manière que les Bostonnais s'emparèrent de la barrière, ainsi que des canons qui étaient sur un quai et firent tout la garde prisonnière. Alors le capitaine McLeod feignit d'être saoul et se fit porter par quatre hommes. Il y avait tout lieu de croire qu'il avait quelque intelligence avec les Américains. Il fut mis ensuite aux arrêts jusqu'au printemps par les autorités anglaises.

Le capitaine Morgan avait vu tomber Tranquille. A peine fut-il maître du poste qu'il donna l'ordre de chercher le Canadien. On le retrouva tout couvert de sang en ne paraissant donner aucun signe de vie. Morgan s'emporta, jura, cria que c'était vraiment jour de malheur. Mais cela ne ranima point ce pauvre Tranquille, et Morgan resta sans guide. Il lui fallut suspendre sa marche jusqu'au jour.[18]

[Note 18: Historique.]

Bientôt après la prise de la barrière, le lieutenant-colonel Green le rejoignit avec le reste de la colonne qui occupa seulement quelques maisons en dedans de la barricade. Il se passa alors une scène assez curieuse.

Les premiers bruits de l'attaque des assiégeants du côté de la campagne et sur la barricade de la rue Sault-au-Matelot, avaient été entendus dans la haute ville. Aussitôt l'on sonna les cloches à toute volée, tandis que les tambours battaient le rappel. Chacun se leva et courut aux armes. Les écoliers et quelques citoyens qui étaient de piquet cette nuit-là, descendent dans la rue Sault-au-Matelot où l'on devait se rassembler en cas d'alerte, poussent jusqu'à la barrière la plus avancée, et tombent au milieu des Bostonnais qui les entourent et leur tendent la main en leur criant:

—Vive la liberté!

Ces pauvres gens restèrent ahuris! Quelques écoliers alertes s'échappèrent, mais on s'empara des moins ingambes et on les désarma.

Le premier qui se rendit fut Nicolas Cognard, personnage de notre connaissance qui, par hasard, se trouvait cette nuit-là de service. A peine se vit-il entouré d'ennemis qu'il se saisit brusquement de son mousquet… et le présenta au premier Bostonnais venu en lui disant:

—Mon bon Monsieur, ne me faites pas de mal… Je suis un homme inoffensif… Je n'ai jamais tiré un seul coup de fusil…

La peur lui faisait claquer les dents.

—Ce n'est pas de ma faute, voyez-vous… si je me trouve ainsi armé au milieu de braves citoyens américains… Le général Carleton nous tyrannise, nous, pauvres Canadiens, et, l'un des premiers, malgré mon âge avancé, il m'a forcé à prendre les armes contre vous…, moi dont toutes les sympathies ont toujours été pour votre cause… Menacé des derniers tourments, j'ai dû paraître céder et monter la garde avec les autres… Mais, encore une fois, je vous assure que ce fusil n'a jamais fait de mal à personne… Non, sur mon honneur, monsieur l'officier!

Le soldat à qui il s'adressait n'entendait pas un mot de français, mais il vit aisément qu'il avait affaire à un homme de bonne volonté et le désarma en souriant. Le capitaine Morgan avisant Cognard qui se confondait devant le soldat, lui tendit la main et lui dit:

—Vous êtes donc des nôtres, Monsieur?

—Qui, général, à bas l'Angleterre! vive le Congrès! cria Cognard de toute la force de son aigre voix de fausset.

Les écoliers qui avaient pou s'échapper étaient remontés a la haute ville en toute hâte. Ils arrivèrent à la course sur la place d'armes, où toute la garnison était déjà rassemblée, en criant que les ennemis étaient dans la rue Sault-au-Matelot.

Carleton crut d'abord ces enfants sous l'effet de quelque aveugle panique. Il donna l'ordre au colonel McLean de courir à la basse ville afin de savoir au plus tôt la vérité. Ce dernier revint en criant à tue-tête que de fait les ennemis étaient dans le Sault-au-Matelot, et qu'ils s'étaient emparés de la première batterie et de toute la garde qui la défendait.

—"Citoyens, dit alors Carleton, voici le moment de montrer votre courage. Prenez confiance, je reçois à l'instant un message de Près-de-Ville qui m'annonce que le corps d'armée qui a tenté d'enlever la barrière vient d'être repoussé avec perte. On croit même que le commandant ennemi est parmi les morts. Quant à l'attaque du côté de la campagne elle n'a rien de sérieux et les assaillants ont déjà battu en retraite.—Major Nairne et vous, capitaine Dambourgès, prenez deux cents hommes et descendez à la basse ville pour soutenir ceux qui défendent la dernière barricade. Vous, capitaine Laws, à la tête de votre détachement du 7e, sortez par la porte du Palais et allez prendre l'ennemi en queue dans la rue Sault-au-Matelot. Le capitaine McDougal vous appuiera avec sa compagnie. Quant à vous, colonel Dupré [19], restez pour le moment près de moi afin de vous porter, au premier signal, avec vos Canadiens, sur le point le plus menacé."

[Note 19: Le colonel LeComte Dupré qui commandait les Canadiens-Français, se distingua lors du siège de 1775, et son nom fut mis en tête de la liste d'honneur que le général Carleton envoya au Secrétaire d'État, Lord Germaine, après la retraite des Américains. Parmi les Canadiens signalés l'on remarque encore, dans les dépêches, les noms du major L'Écuyer et des capitaines Bouchette, Laforce et Chabot. Hawkin's Picture of Quebec.]

Le jour se levait. Lorsque Nairne et Dambourgès arrivèrent à la basse ville, les Américains avaient occupé la rue Sault-au-Matelot dans l'espace de deux cents pas jusqu'à la seconde barrière qui, en arrière de la maison servant aujourd'hui de bureau à M. A. Campbell et à M. Jacques Auger, interceptait toute communication avec le reste de la ville basse. La rue Saint-Jacques n'existait pas encore et la mer venait battre le quai de Lymburner, en arrière. Ce quai, avec la maison de Lymburner, bâtie à l'endroit où s'élève aujourd'hui la banque de Québec, étaient défendus par quelques pièces de canon.

Les Bostonnais s'étaient retranchés dans les maisons qui s'étendaient de chaque côté de la rue Sault-au-Matelot, et dans cet étroit défilé qui conduit de la base du rocher à la porte Hope. La projection de la balaise protégeait ces derniers contre le feu des canons de la barrière. "Ainsi placés, dit Garneau, les combattants formaient un angle, dont le côté parallèle au cap était occupé par les assaillants, et le côté coupant la ligne du cap à angle droit et courant au fleuve, était défendu par les assiégés qui avaient une batterie à leur droite."

Avant l'arrivée de Nairne et de Dambourgès amenant du secours au capitaine Dumas qui commandait le poste menacé, les assiégeants se seraient peut-être emparés déjà de la seconde barrière, sans le dévouement d'un Canadien fort brave et robuste nommé Charland, qui, au milieu des balles, s'avança sur la barricade et tira en dedans les échelles que les Bostonnais y appliquaient pour la franchir.

Il était temps de prendre l'offensive et d'attaquer les maisons prises par l'ennemi, surtout celle qui faisait le coin de la barrière, et par les fenêtres de laquelle les Bostonnais tirait sur les nôtres à feu plongeant.

Le capitaine Dambourgès et les Canadiens sautent dans la rue, en dehors de la barricade, et vont appliquer contre cette maison les échelles enlevées aux assaillants. Dambourgès grimpe jusqu'à la fenêtre du pignon, lâche son coup de fusil, s'élance à l'intérieur et fonce avec sa baïonnette dans une chambre occupée par les Bostonnais. Les Canadiens l'y suivent et tombent à grands coups sur les ennemis. A la vue de ces enragés qui frappent ferme et dru, les Américains perdent la tête, jettent leurs armes et se sauvent dans le grenier ou dans les caves.

Ce fut le commencement de la déroute de la division Arnold. Excités par ce succès les Canadiens continuent à traquer les Bostonnais qu'ils délogent de maison en maison, en les refoulant sur la barrière du bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Le capitaine Laws n'avait guère plus perdu son temps. Sorti par la porte du Palais pour attaquer les ennemis en queue et leur couper le chemin au cas où il viendraient à battre en retraite, Laws entre dans une maison où la plupart des officiers américains délibéraient sur le parti qui leur restait à prendre, et tombe inopinément au milieu d'eux. On l'entoure en le menaçant de mort.

—Messieurs, dit froidement Laws, regardez dans la rue. Je suis à la tête de douze cents hommes, et, si vous ne vous rendez à l'instant même, sur un signe de moi on vous massacre tous!

Ceux-ci remarquent en effet qu'il y a beaucoup de monde dans la rue, sans qu'ils en puissent pourtant préciser le nombre, et se rendent prisonniers.

Laws n'avait pas deux cents hommes avec lui.

Refoulés en tête, pressés à l'arrière-garde, cernés de toutes parts, les
Américains ne se défendent plus que mollement, tandis que le feu des
Canadiens redouble d'intensité.

Alors un homme qui ne se sentit pas du tout à son aise, ce fut M. Nicolas Cognard retenu prisonnier par les ennemis et pris entre deux feux. Non, jamais mortel n'eut une frayeur semblable. Tant que les Américains avaient été maîtres de la rue Sault-au-Matelot, Cognard était tranquillement resté à l'abri des balles dans l'une des maisons occupées par l'ennemi. Mais lorsque la déroute des Bostonnais commença, ce fut une toute autre chose. Pourchassés de maison en maison, les soldats d'Arnold se répandaient effarés dans cette rue fermée à chaque bout, y tournoyant comme des fauves dans leur cage, et tirant au hasard et souvent les uns sur les autres. La maison ou se tenait Cognard que l'épouvante gagnait de minute en minute, fut l'une des dernières dont s'emparèrent les nôtres. Les Canadiens y étant entrés par la porte, Cognard à que la peur faisait perdre la tête sortit éperdu par la fenêtre avec les Bostonnais.

Un Canadien qui l'aperçut lui lâcha un coup de fusil. La balle pénétra dans la partie charnue qui terminait l'échine du malheureux Cognard. En sentant le coup il poussa un hurlement de douleur et d'effroi. Par surcroît d'infortune, en tombant dans la rue, il alla s'asseoir sur la pointe de la baïonnette d'un Bostonnais que venait de sauter avant lui et n'avait pas encore eu le temps de se relever.

Alors, dominant le tumulte de la bataille, s'élevant au-dessus des détonations de la fusillade et du vacarme de la mêlée, on entendit un cri aigre, déchirant, inouï.

Cette clameur n'avait presque rien d'humain et tenait le milieu entre le couac horripilant que la bouche d'un mauvais plaisant tire de l'anche d'une clarinette en y soufflant à plein poumons, et le braiment mélancolique de l'âne ou le sinistre hurlement d'un chien misanthrope qui se lamente le soir en contant ses chagrins à la lune. Ce cri indéfinissable avait quelque chose de tellement étrange, que, d'un commun accord, le combat cessa un instant des deux côtés. L'on entendit alors une voix lamentable et perçante qui criait dans le plus haut diapason que le gosier de l'homme ait jamais atteint:

—Aie…! aie…! Mon Dieu Seigneur! je suis mort!…

Ceci devenait tellement burlesque qu'un énorme éclat de rire traversa le champ de bataille.

—M'est avis que voilà un particulier bien malade! s'écria, dans l'embrasure d'une fenêtre, le Canadien qui avait tiré sur Cognard en le prenant pour un ennemi. Yankee doodle, tiens-toi bien; nous allons t'en faire voir d'autres encore, mon bonhomme! dit-il en sautant dans la rue pour s'élancer avec ses camarades à la poursuite des Bostonnais qui se massaient de plus vers le bout de la vieille rue Sault-au-Matelot.

Il s'en alla tomber les deux pieds dans le dos de Cognard qui, toujours étendu à plat ventre, redoubla ses cris frénétiques.

—Ah çà! qu'est-ce que tu as donc, toi? dit le Canadien en s'arrêtant près de lui pour recharger son fusil.

Cognard leva vers le Canadien une figure bleuie par l'effarement, et se mit à trépigner des pieds et des mais comme un enfant pâmé.

—Mais veux-tu bien te taire, braillard! on n'entend que toi, ici!

Il lui allongea en même temps un grand coup de pied, car voyant que ce poltron était un Canadien il le prenait pour l'un des combattants et avait honte de l'entendre se lamenter ainsi.

Cognard voulut crier plus haut encore… mais il manqua de vois et s'évanouit…

Comme les nôtres refoulaient de plus en plus les Américains, on entendit du côté des ennemis plusieurs voix qui criaient:

—Ne tirez plus, Canadiens, vous allez tuer vos amis!

L'on crut d'abord à une feinte et nos gens continuèrent à fusiller la masse compacte qui grouillait devant eux. Mais comme les mêmes paroles se répétaient avec plus d'instance parmi les Bostonnais, les nôtre cessèrent le feu et reconnurent quelques-uns de leurs amis qui avaient été faits prisonniers à la garde. Les Bostonnais présentèrent en même temps la crosse de leurs fusils et se rendirent prisonniers.

Le combat avait duré deux heures.

Dans cet engagement nous n'eûmes que dix-sept hommes tués et blessés, dont un seul Canadien-Français perdit la vie, selon que le constatent les registres de N. D. De Québec. Le lieutenant Anderson de la marine royale fut trouvé parmi les morts.

Les Américains eurent vingt hommes tués et une cinquantaine de blessés, et plus de quatre cents prisonniers qui furent, pour le moment, conduits et enfermés au Séminaire. [20]

[Note 20: Voici l'état de la division d'Arnold faite prisonnière dans la rue Sault-au-Matelot:

    1 Lieutenant-colonel,
    2 Majors,
    8 Capitaines,
    1 Adjudant,
    1 Quartier-Maître,
    4 Volontaires
    350 Soldats, tous sans blessure;
    Et 44 Officiers et soldats blessés,
    En tout 426 prisonniers.
]

Les mémoires du temps nous ont transmis le récit de ce combat d'une manière si détaillée, qu'il m'a fallu les suivre de bien près, l'imagination n'ayant guère de champ libre en pareil cas, lorsque l'on tient surtout à ne point fausser l'histoire. Voir les mémoires de Sanguinet, de Badeaux, etc., et l'oeuvre de Garneau.

Dans le courant de cette matinée glorieuse où la capitale dut son salut surtout à la bravoure des se citoyens, le général Carleton, anxieux de savoir si le général Montgomery se trouvait parmi les morts à Près-de-Ville, donna l'ordre à M. James Thompson d'aller explorer l'avant-poste où commandait le capitaine Chabot.

Parmi le nombre de cadavres que l'on tira de sous la neige qui les recouvrait en partie, l'on remarqua trois officier et un sergent. Celui qui paraissait être l'officier supérieur en grade avait reçu deux balles dans la tête et avait en outre une jambe fracassée. Son bras gauche sortait de la neige et semblait faire un signe d'appel désespéré, tandis que le corps restait tordu par un dernier spasme de souffrance, les genoux étant violemment ramenés vers la tête.

Une épée à pommeau d'argent était étendue près de lui. M. Thompson s'en empara et monta au Séminaire afin de demander à quelqu'un des officiers américains de vouloir bien aller identifier avec lui les cadavres relevés à Près-de-Ville.

A peine fut-il entré dans la chambre où se trouvaient les malheureux officiers de la division d'Arnold, que l'un d'eux se mit à fondre en larme. Il avait reconnu l'épée de son général.

Le corps de Montgomery fut transporté dans une maison de la rue Saint-Louis, la seconde en deçà du coin de la rue Sainte-Ursule; elle appartenait à un nommé François Gobert [21]

[Note 21: Cette petite maison, qui existe encore, mais branlant la tête comme un vieillard décrépit, porte aujourd'hui (1875) le numéro 42.]

Dans le courant de la journée le général Carleton ordonna que Montgomery fut inhumé décemment, mais sans aucune démonstration publique. Il fut enterré sous les yeux de M. Thompson, en dedans du bastion Saint-Louis, avec ses deux aides-de-camp—MM. Mcpherson et Cheeseman—que l'on avait trouvés morts à ses côtés—et tous les soldats américains qui avaient été tués durant la nuit précédente. [22]

Ainsi mourut glorieusement à l'âge de quarante ans, Richard Montgomery que la grande république américaine considère à bon droit comme l'un de ses héros. Ayant d'abord servi sous le drapeau britannique, il avait aidé à la prise de Québec, en 1759. Plus tard il se maria avec une Américaine, fille du juge Livingston, adopta les principes politiques de son beau-père, et embrassa la cause de l'indépendance des colonies. Sa fin chevaleresque eut un grand retentissement aux États-Unis, où, en considération de son patriotisme, on lui éleva un monument; tandis que, en Angleterre, les grands défenseurs de la liberté faisaient retentir le Parlement de son éloge [23]

[Note 22: Le corps du général seul fut déposé dans un cercueil, et c'est ce qui permit à M. Thompson de le reconnaître en 1818, lorsque le neveu du général, M. Lewis, vint réclamer au nom des États-Unis les restes d'un parent illustre et malheureux.]

[Note 23: La plupart de ces détails qui concernent la mort de Montgomery sont tirés d'un opuscule de M. J. LeMoine, intitulé "The Sword of Brigadier General Richard Montgomery", et composé en grande partie du journal de M. Thompson.]

CHAPITRE SEPTIÈME

ALICE

Pendant que j'écrivais le récit des évènements tumultueux qui précédent, plus d'une fois il m'a semblé voir le doigt effilé de quelqu'une de mes lectrices tourner rapidement ces feuilles toutes remplies d'un bruit assourdissant de combats, et comme empreintes d'une sombre couleur de sang; à plusieurs reprises j'ai vu se lever vers moi de grands yeux bleus ou noirs, tandis qu'une bouche mutine s'entrouvrait pour me dire:

—Eh mais! quand donc finirez-vous de nous raconter ces affreuses batailles qui ne sont rien moins qu'amusantes, pour nous parler un peu de votre héroïne, à laquelle—il nous faut bien vous l'avouer—nous commencions à nous intéresser quelque peu!

—Vraiment, madame, cet aveu ainsi que votre impatience éveillent en moi quelque orgueil. Cependant vous avez dû prévoir, au début de ce livre, que ce n'était pas la simple histoire d'un amour heureux et paisible dont j'allais avoir l'honneur de vous entretenir, mais bien plutôt d'évènements heurtés, où l'éternel poème de deux coeurs fortement épris l'un de l'autre serait traversé par la plus violente des passions, la jalousie, et par ce terrible fléau, ce châtiment de l'humanité, la lutte à main armée de l'homme contre son semblable. Si donc vous daignez me suivre jusqu'à la fin, il faut vous résigner à passer par toutes les phases de ce récit orageux. Et certes! trop heureux serais-je encore si de ces trois cents pages, une seule vous émouvait au point qu'une de vos larmes vint à y perler, dût votre main impatiente feuilleter le reste du livre, de ce mouvement rapide et dédaigneux que l'on vous connaît lorsqu'un ouvrage a le tort impardonnable de ne vous pas intéresser.

Comme on l'a dit souvent, la seule grande et importante question qui remplisse toute la vie de la femme, c'est l'amour. Chez la jeune fille qui s'ignore elle-même et n'a pas encore ressenti les froissements de la vie réelle, cet irrésistible besoin d'aimer atteint les limites extrêmes de la passion. L'heureux élu de son coeur est tout pour elle, et pour celui qu'elle aime elle abandonnera tout, si l'on veut entraver son amour.

Il me faudrait une plume tombée de l'aile d'Abdiel, cet ange des regrets, pour trouver les mots dignes de rendre tout l'expression de la souffrance d'Alice après qu'elle eût été si violemment séparée de son fiancé. Il y avait en elle deux âmes distinctes: une âme de génie et une âme de jeune fille. Elle avait de ces tristesses profondes comme en éprouverait un ange exilé sur cette terre et qui se souviendrait des cieux. Elle avait aussi des naïvetés d'enfant.

Depuis que Marc Evrard avait été banni de la ville, Alice était complètement restée étrangère à toute préoccupation extérieure. Sa douleur avait élevé autour d'elle comme un rempart qui la séparait du monde. Rien n'existait plus pour elle ici-bas que l'image de son malheureux amants toujours présente à son esprit. Le regard d'angoisse qu'il lui avait jeté en partant était le dernier dont elle se souvint; la pression de sa main la dernière qu'elle eût ressentie, et le son de sa voix le dernier qui eût vibré à son oreille.

James Evil—on se doute bien qu'il s'était hâté de profiter de l'éloignement de son rival—avait beau venir, presque chaque jour, lui parler de ses sentiments pendant de longues heures, non seulement elle ne lui répondait pas, mais elle ne l'entendait point. Elle le voyait si peu même qu'elle était encore à s'apercevoir qu'il manquait une oreille à Evil, perte qui cependant lui faisait une assez odieuse figure à ce digne capitaine et qui, en tout autre temps, aurait valu à l'officier les moqueries de la jeune fille en vain M. Cognard tâchait-il, dix fois le jour, de faire valoir aux yeux de sa fille tous les avantages qu'elle tirerait de son union avec l'officier anglais; en vain le revêche belle-mère, dame Gertrude, lui glissait-elle à demi-voix toutes les allusions perfides que sa langue venimeuse lui suggérait contre Marc, Alice n'entendait rien que la voix éplorée de l'amour d'Evrard, qui chantait tristement dans son coeur.

Souvent, au commencement du siège, elle allait, suivie de sa fille de chambre, errer sur le rempart qui regarde les plaines d'Abraham. Là, tandis que la soubrette effrayée se blottissait à l'abri d'un mur, Alice, debout, le coude appuyé sur le parapet, qu'elle dominait de toute sa tête, la joue appuyée sur ses doigts repliés, passait de longues heures à regarder les deux camps des Bostonnais. Les boulets passaient en hurlant non loin d'elle, et les bombes s'en venaient éclater dans les environs, qu'elle ne daignait même pas le remarquer. Eh! que lui importait la vie si jamais plus elle ne devait le revoir!

Elle s'exposait souvent à tel point que plus d'une fois les artilleurs que faisaient, en cet endroit, le service des pièces, voulurent la persuader de s'éloigner; mais elle les regardait alors d'un air si décidé qu'ils finirent par la laisser tranquille. Souvent les officiers vinrent la contempler à distance en admirant sa taille svelte et finement cambrée; ils ne l'appelaient plus que "la belle amazone".

Evil ne fut pas longtemps à ignorer ces escapades romanesques et accourut un jour auprès de la jeune fille pour la supplier de quitter un endroit si périlleux et surtout de n'y plus revenir. Le regard qu'Alice daigna cette fois laisser tomber sur lui contenait tant de dédain qu l'officier battit en retraite sans oser insister davantage. Reculant de quelques pas il dévora dans un silence farouche la colère qui grondait en lui à la vue de l'amour profond voué à son rival. Car lui aussi aimait Alice: Il l'aimait avec rage!

Le soir du même jour, autant pour se venger de la dédaigneuse Alice que pour l'empêcher de s'exposer encore, Evil condescendit à se plaindre à Madame Cognard—qu'il méprisait de tout son coeur—des imprudentes sorties de sa belle-fille.

Ce soir-là dame Gertrude ne dit rien; mais dans l'après-midi du lendemain quand Alice voulut sortir, madame Cognard se trouva près de la porte.

Jamais bouche de belle-mère n'improvisa pareille semonce. Nous ne la répéterons pas; il nous faudrait tremper notre plume dans du vitriol pour en reproduire toute la virulence.

Alice n'essaya même pas de l'interrompre et garda son grand air de reine qui avait le don d'exaspérer au plus haut point la mégère. Quand à bout d'invectives et le coeur vide de venin, dame Gertrude s'arrêta épuisée, haletante de fureur, Alice lui répondit d'une voix douce et ferme:

—Je ne fais rien de blâmable où je vais, madame, puisque je m'y rends à la vue de tout le monde. D'ailleurs comme le devoir d'une bonne mère est d'accompagner partout sa fille, libre à vous de venir avec moi!

Et, profitant du paroxysme de rage qui paralysait les mouvements de madame Cognard, Alice ouvrit la porte, sortit et se dirigea vers le bastion Sainte-Ursule où elle prit sa place et sa position accoutumées.

On était à la fin de décembre. Une couche épaisse de neige couvrait la plaine à perte de vue, en descendant vers la rivière Saint-Charles et en remontant la vallée jusqu'au pied des Laurentides. Une large bande de nuages d'un rouge violacé zébrait le ciel et se reflétait en demi-teintes sur la neige onduleuse. Au fond de la vallée près du couvent de l'Hôpital-Général, et là-bas, sur les hauteurs de Sainte-Foye et près du bois de Gomin, l'on entrevoyait des taches noires qui s'agitaient en tous sens. De temps à autre un éclair flamboyait au milieu de ces masses confuses, et les bombes des assiégeants, après avoir tracé dans l'air un orbe rapide, venaient s'abattre sur la ville avec un sourd bourdonnement.

Alice, le sein gonflé de muets sanglots, suivait tous les mouvements de ces points noirs qui s'agitaient au loin.

—Où était-il, atome perdu dans l'immensité de cet horizon? Que faisait-il? Le reverrait-elle un jour?

Tel était le cercle fatal et restreint où, durant de longues heures, tournait sa pensée désolée…

Le même soir le père Cognard fit une scène à sa fille.

—J'en apprends de belles sur votre compte, mademoiselle! lui dit-il durement, comme ils allaient se mettre à table.

Madame Cognard s'était empressée de dénoncer à son mari les sorties scandaleuses de sa fille et s'était plainte à lui, en larmoyant, la digne femme, du peu de respect que lui témoignait Alice. Les femmes du caractère de dame Gertrude ont toujours des larmes à leur service. D'où les tirent-elles? Où se trouve chez elles ce réservoir intarissable? On n'a jamais pu le savoir.

Aux premières paroles que lui adressa son père, Alice pressentit un orage et releva la tête.

—Je crois, par ma foi, que vous devenez folle! poursuivit Cognard en haussant la voix. Aller vous exposer ainsi sur les remparts et afficher devant tout le monde votre amour insensé pour un misérable rebelle que le gouverneur a fait chasser de la ville! Eh! mais voulez-vous donc vous perdre à tout damais dans l'esprit des honnêtes gens et de plus compromettre votre malheureux père!… Daignerez-vous au moins me répondre, Mademoiselle! S'écria-t-il, la figure empourprée et s'animant de plus en plus.

Alice, le coeur affreusement serré, ne trouvait rien à dire.

En face de ce mutisme, la colère du père Cognard monta, monta jusqu'à la fureur, et, frappant sur la table un grand coup de poing qui fit sauter les assiettes:

—Vous ne voulez point parler! Soit! Mais je vous signifie, moi, que si vous avez le malheur de retourner sur les remparts, je saurai vous montrer que est le maître ici! Entendez-vous!

Un second coup de poing, plus violent que le premier s'abattit sur la table où toute la vaisselle tressauta bruyamment. Il n'y a pas de pires tyrans avec les femmes que ces hommes lâches qui tremblent devant la menace d'un autre homme.

—Et puis, vociféra Cognard en terminant, vous voudrez bien traiter madame votre mère, ici présente, avec tout le respect qui lui est dû, ou sinon!…

Un troisième coup de poing appuya ces paroles.

Alice que cette colère bruyante—elle y était habituée depuis longtemps—bien loin de l'effrayer, avait ramenée à tout son sang froid, se leva, et calme, digne:

—Puisque vous l'ordonnez, mon père, dit-elle, je ne sortirai plus. Mais sachez bien ceci: c'est que d'arracher de mon coeur l'amour que j'ai voué à un infortuné, victime d'une atroce calomnie—amour que vous avez d'abord encouragé, mon père—vous n'en avez maintenant ni le droit ni la puissance! Cet amour me vient de Dieu qui en fera ce qu'il voudra. Quant à madame, si elle veut être respectée, qu'elle se respecte d'abord elle-même en me traitant avec les égards qui sont dus à votre fille.

Et Alice se retira.

Le père Cognard cassa deux assiettes, et de rage dame Gertrude éclata en sanglots spasmodiques.

Alice regagna sa chambre qui était située à l'étage supérieur et se jeta sur son lit où, toute sa fermeté l'abandonnant soudain, elle fondit en larmes.

Se fille de chambre qui avait eu connaissance de l'altercation la rejoignit aussitôt, et s'agenouilla près du lit d'Alice en tâchant de la consoler.

Une souffrance identique rapproche les infortunés, Lisette aussi était frappée d'un amour malheureux. Elle aimait Tranquille qui s'était volontairement exilé avec Marc Evrard. Elle s'empara de la main de sa maîtresse. Longtemps elles pleurèrent ensemble sans se dire un mot. Les douleurs muettes ne sont pas celles que se comprennent le moins.

Il y avait plus d'une heure qu'elles mêlaient ainsi l'amertume de leurs larmes, lorsqu'on entendit craquer les marches de l'escalier. Un moment après la voix grincheuse de dame Gertrude se fit entendre de l'autre côté de la porte qu'on se garda bien d'ouvrir:

—Que faites-vous donc, Lisette? Vous n'êtes bonne qu'à flâner partout.
Votre maîtresse doit avoir fini de vos services?

—Je l'aide à se déshabiller, répondit Lisette avec cette intonation sèche que savent prendre les serviteurs quand ils se savent supportés en arrière.

—Dépêchez-vous alors, impertinente, on a besoin de vous.

Et madame Cognard redescendit l'escalier en grommelant

—Tu vas m'aider à me mettre au lit dit Alice. Je suis brisée!

Quant elle eut couché sa maîtresse, avec tous ces petits soins dont seules les femmes ont le secret, Lisette allait s'éloigner quand Alice la rappela:

—Donne-moi mon piéchon, dit-elle, j'ai les pieds froids comme glace.

Le piéchon était une invention d'Alice et qui révélait d'une manière charmante le côté juvénile du double caractère de la jeune fille.

C'était un tout petit manchon qui, du temps qu'il était neuf, avait protégé, à la promenade, les mains délicates d'Alice contre les morsures du froid. Maintenant qu'il était un peu passé, elle s'en servait la nuit pour réchauffer ses pieds froidis. Et voilà comment le manchon était devenu piéchon. L'expédient était neuf et le mot pittoresque.

Quand le manchon fut introduit sous les draps, Alice fourra dans l'ouverture étroite et chaudement entourée d'une ouate épaisse, ses petits pieds blancs délicatement veinés de bleu, aux ongles polis et nacrés, pieds mignons qui se blottirent dans ce réduit duveteux en palpitant comme deux tourterelles, lorsque, surprises par un vent glacé, elles accourent se tapir dans le mol édredon de leur nid.

Restée seule, Alice sentit sa pensée monter et planer dans le vague de ces rêveries profondes qui, bien que des plus noires, ne sont cependant pas sans charmes. "La mélancolie n'est-elle pas le plaisir de ceux qui n'en ont plus?" a dit un auteur aussi délicat analyste du coeur de l'homme que charmant écrivain. [24] Nous ne saurions la suivre dans le vol infatigable de son inquiète pensé. Qui jamais pourra suivre l'essor des rêveries d'une jeune fille, et apprécier l'immensité du trésor de dévouement contenu dans un être aussi frêle?…

Quelques jours plus tard eut lieu le combat de la rue Sault-au-Matelot. M. Cognard dont nous avons raconté les mésaventures, fut rapporté chez lui sur une civière.

En le voyant tout couvert de sang Alice fut frappée d'une anxiété poignante. Car après tout elle aimait son père.

Quant à madame Cognard, elle cria, feignit de s'arracher les quelques cheveux qui lui restaient, et eut une de ces crises de nerfs que les femmes de son acabit ont rendus classiques.

Mais M. Lajust [25] chirurgien du temps, vint bientôt rassurer Alice. Après avoir pansé les deux blessures de Cognard, il assura qu'elles n'avaient absolument rien de dangereux et que son patient serait sur pied en moins d'un mois, mais qu'il s'écoulerait encore plusieurs semaines avant qu'il pût s'asseoir sur la dure.

[Note 24: Charles Nodier dans les Proscrits.]

[Note 25: Voyez les mémoires de P. de Sales Laterrière.]

Tandis qu'Alice, un peu consolée, regagnait sa chambre, madame Gertrude s'installait, en arrêtant bruyamment le dernier flot de ses larmes.

Alice était à peine rentrée chez elle que Lisette vint la trouver.

—Mademoiselle! dit-elle en accourant tout essoufflée, on dit qu;'une partie de l'armée des Bostonnais a été faite prisonnière. Si vous me le permettez je vais aller aux renseignements afin d'avoir des nouvelles de M. Evrard.

—Et de Célestin? repartit Alice qui sourit au milieu de ses larmes.

Et puis avec angoisse:

—Pourvu, mon Dieu! qu'il ne lui soit pas arrivé malheur! Va, Lisette, et reviens bien vite!

La soubrette partit comme un trait.

Elle n'apprit que bien peu de choses en ville, sinon que tous les prisonniers américains étaient gardés au Séminaire. La brave fille, qui du reste craignait peu de se compromettre de la sorte, y alla tout droit. Plusieurs citoyens de la ville gardaient les prisonniers. Malgré ses supplications Lisette ne put communiquer avec aucun des captifs.

Cependant elle insista si longtemps auprès de l'un des gardiens, qui était un ouvrier de sa connaissance, que celui-ci consentit à aller aux informations. Au bout d'une demi-heure d'absence, il revint avec ces quelques renseignements qu'il avait arrachés par bribes d'un officier américain que entendait un peu le français:

Un jeune Canadien, de Québec, petit de taille et pâle, avait, au commencement du mois, pris du service dans la division d'Arnold qui, après avoir reconnu en lui un jeune homme instruit et décidé, l'avait fait officier… Ce jeune homme avait été blessé à la jambe au commencement du combat, en même temps que le colonel Arnold. Tous deux avaient été emportés à l'Hôpital-Général… Arnold avait promis que son jeune ami serait traité avec la plus grande attention… Quant au serviteur du jeune officier—un Canadien aussi,—sa grande taille et sa force extraordinaire l'avaient fait remarquer de tous les Bostonnais. Il avait reçu un coup de crosse à la tête… Ramassé sans connaissance sur la barricade, il avait donné signe de vie comme on le jetait parmi les morts… Il avait alors été amené au Séminaire avec les autres prisonniers… Le chirurgien qui avait visité sa blessure ne désespérait pas de le sauver…

Bien vite Lisette avait reconnu qu'il s'agissait de Marc Evrard et de Tranquille. Le coeur serré, mais non sans espoir elle reprit le chemin du logis de sa maîtresse.

Comme elle traversait la grande place du marché, elle s'arrêta court, et, introduisant sa main dans la poche de sa robe, elle y chercha quelque objet dont elle reconnut aussitôt la présence avec une évidente satisfaction.

Elle changea de direction, et, d'une allure plus rapide, s'en alla frapper à la porte du docteur Lajust.

On la fit entrer. Le médecin était de retour de chez M. Cognard et se trouvait seul.

—Qu'y a-t-il à votre service, mon enfant? lui demanda-t-il en la reconnaissant pour l'avoir souvent vue chez Cognard dont il était le médecin ordinaire.

Lisette tira de sa poche le louis d'or que Marc lui avait fait donner par Tranquille, et le présenta au docteur.

—Veuillez donc me dire, Monsieur, fit-elle en rougissant jusqu'au front, si l'on meurt d'un coup de crosse de fusil sur la tête?

—Cela dépend du plus ou moins de violence du coup et de la vigueur de la constitution de celui qui le reçoit, répondit en souriant le médecin. Cependant je puis vous dire qu'une blessure à la tête, dont on ne meurt pas sur le champ, est rarement mortelle. On en guérit même assez vite.

—Oh! merci! dit Lisette qui essaya de glisser le louis d'or dans la main du docteur.

Mais celui-ci le repoussa doucement.

—N'est-ce que cela? demanda-t-il.

—Pardon, Monsieur le docteur, reprit Lisette enhardie, mais si ce n'est pas abuser de votre bonté, veuillez donc me dire encore si une balle reçue dans la jambe fait une blessure dangereuse?

—Diable! s'écria M. Lajust, il paraît que le malheureux garçon auquel vous vous intéressez est joliment endommagé! Eh bien généralement ces sortes de blessures guérissent assez facilement, pourvu toutefois qu'elles soient bien soignées.

—Merci, oh! merci pour ces bonnes paroles! s'écria Lisette dans une sympathique explosion de joie.

Et elle offrit de nouveau sa pièce d'or au docteur.

Celui-ci la lui rendit et lui dit:

—Non vraiment! je l'aurais trop aisément gagnée! Mais dites-moi donc pourquoi ou pour qui me demandez-vous cela.

—Oh! répondit Lisette, ceci est mon secret!

—Oh! dans cas, gardez-le, mon enfant. C'est du reste le devoir d'un médecin de respecter les secrets.

En voyant que Lisette se retirait:

—Bonjour, la belle enfant, dit en la reconduisant le galant docteur.

—Merci mille fois, monsieur fit Lisette avec une révérence.

Elle vola plutôt qu'elle ne courut chez sa maîtresse qui l'attendait depuis deux heures avec un impatience extrême.

Nous n'assisterons pas à l'entretien de la soubrette et d'Alice, car vraiment cela mènerait trop loin.

Ajoutons seulement que lorsqu'une heure plus tard, Lisette appelée pour le service de la maison quitta sa maîtresse fort affligée des nouvelles qu'elle venait d'apprendre, la soubrette murmura, à part soi, en descendant rapidement:

—Je veux bien coiffer sainte Catherine si je n'ai pas vu Célestin avant quinze jours!